L'Encre Noire n°2
c'est un journal libertaire de Caen et d'ailleurs...bonne lecture!
(vous pouvez aussi télécharger le N°1 sur le site)
http://www.anartoka.com/encre_noire/portal.php
Cette revue part d’une exigence commune : dépasser la nécessaire agitation du quotidien des luttes pour prendre le temps de l’approfondissement et aiguiser nos armes. Parce que nous ne séparons pas la théorie de la pratique, que nos désirs de liberté se forgent d’expériences comme de réflexions, nous avons souhaité apporter une autre contribution à la guerre sociale en cours. Un moment qui soit une source d’idées et pas d’opinions, un lieu où réinventer un espace commun de débat à partir de contextes particuliers.
Mais cette revue part aussi d’une insatisfaction : lire ce que nous n’avons pas trouvé ailleurs, porter une perspective anarchiste qui parte de l’individu pour la relier à l’antagonisme social quotidien, retrouver le goût d’une subversion affranchie des classiques de la critique autoritaire, même hétérodoxe. En somme, débarrassée de la politique.
Si des compagnons de plusieurs pays y participent, les textes publiés ne représentent personne et n’aspirent pas à le faire. Ils doivent leur présence ici à un contenu que nous avons jugé d’intérêt, sans que nous partagions nécessairement en entier leur forme ni que cela signifie en soi une affinité avec leur auteur.
La revue paraîtra environ chaque quatre mois. Vous pouvez retrouver des traductions en néerlandais, anglais, allemand, espagnol et italien sur ce site.
A corps perdu 21ter, rue Voltaire 75011 Paris / revue.acorpsperdu(at)gmail.com - http://www.acorpsperdu.net
Copies : 3 euros (frais de port inclus) Distributeurs (5 exemplaires) : 10 euros (frais de port inclus)
Paiements pour la France: Envoyer un chèque à l’ordre de "Ce"

Au printemps, séquestre tes dirigeants ; en été, fais tout sauter…
Y a plus de saison, et il va falloir revoir les vieux dictons aussi bien que les rythmes politiques annuels. Normalement, juillet-août, c’est la trêve estivale, celle qui vient clore l’agitation étudiante ou le mouvement social du printemps, à coups de congés payés, de jobs saisonniers. Sauf qu’une famille sur deux ne part plus en vacances, et que la vague qui a secoué le pays il y a quelques mois n’a pas vraiment emprunté les formes convenues du triptyque revendication/mobilisation/négociation qui auraient permis d’en décréter la fin ou le report pour la "rentrée chaude".
Le gouvernement annonce sur toutes les chaînes la sortie de crise, parce
que l’économie, pour que ça marche, il faut y croire, et parce que finalement
le discours sur la crise n’aura pas vraiment permis de faire passer la
pilule de la restructuration économique globale. Mais ce revirement tactique
dans le discours du pouvoir n’empêche pas l’explosion de nouveaux
conflits, plus seulement dans les boîtes phares de l’industrie française,
mais jusque dans les plus petits bassins d’emplois. Il y a des gestes qui circulent
plus vite que des capitaux, et n’importe quel patron français qui
préférerait partir investir dans l’économie florissante des pays de l’Est sait,
vu le nombre de séquestrations rien que pour cet été, qu’il ne devra pas
rencontrer ses salariés sans son nécessaire de toilette et une chemise de
rechange...
Ça se dissémine partout, et ça se tend un peu aussi. D’abord avec la sécu
privée embauchée pour veiller à ce que les dirigeants puissent bien rentrer
chez eux chaque soir ; chez Molex, par exemple, des cadres ont été
“molestés” par leurs employés suite à la provoc’ d’un de leur gros-bras.
Et puis dans les modes d’action, bien sûr : les bouteilles de gaz, c’est pas
rien, même si ça reste pour l’instant essentiellement symbolique. La force
là-dedans, c’est que ça fait un peu tomber un tabou : la destruction de l’outil
de travail devient publiquement assumable. Et on n’en reste pas toujours
au stade de l’intimidation : chez New Fabris, en plus de menacer de
faire sauter l’usine, les salariés ont cramé plusieurs machines en guise
d’avertissement (comme chez Simmons à Flaviac).
La conflictualité, ça augmente par palier : un geste émerge, souvent
comme un dysfonctionnement, un acte un peu insensé, un coup de
colère ; et puis il se diffuse, se répand, se rode, pour devenir immédiatement
saisissable et évident (“la prochaine étape, c’est les bouteilles de gaz”, peuton
entendre lors d’un rassemblement devant le tribunal de commerce
contre la liquidation judiciaire d’une petite boîte de province) ; alors
émerge un nouveau geste, qui vient dépasser ou prolonger le premier, et
ainsi de suite... Les réquisitions dans les supermarchés se sont multipliées
tout au long de l’année, dans le cadre des luttes étudiantes ou de précaires
; et voilà qu’à l’occasion d’un “camp climat” [1] dans la région de
Nantes, une nouvelle forme d’auto-réduction voit le jour : on ne négocie
pas la sortie des caddies, on se sert, on tient les vigiles en respect avec des
barres de fer et on se casse (sans arrestation, bravo).
Au vu de la tension actuelle, les dépêches des agences de presse sur les
conflits salariaux dans les pays où le dialogue social est moins policé que
chez nous prennent une résonance bizarre. Un patron tabassé à mort par
ses employés en Chine ou des ouvriers coréens qui tiennent pendant plusieurs
semaines leur usine assaillie par les forces de l’ordre, ça n’est plus
seulement du fait divers international, c’est un peu notre futur qu’on nous
agite sous le nez pour l’exorciser. Avec des résultats ambigus : comme
pour la Grèce, la Guadeloupe ou la lutte des chantiers navals à coups de
frondes et de cocktails molotov dans les Asturies en mai, l’opération
repoussoir ne fonctionne pas toujours, et parfois même, donne des idées.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les “partenaires sociaux” ne sont
pas des plus à l’aise avec ce climat électrique. Toutes occupées à tenir leurs
troupes, les centrales syndicales délaissent soigneusement le rôle qu’elles
pourraient jouer dans la jonction des différentes luttes. Elles n’ont rien
proposé de mieux que de manifester “tous ensemble” tous les deux mois
au printemps, ce que tout le monde ou presque a considéré comme une
arnaque. Les foyers de révoltes restent donc dispersés, éparpillés, et cette
fragmentation permet une gestion au coup par coup, quelques dizaines de
milliers d’euros lâchés ici, quelques centaines de CRS lâchés là, et le tour
est joué. Mais émergent aussi des éléments de continuité, de mise en commun
et de communication qui se cherchent. Au sein des luttes d’abord,
avec des existences qui se jouent pleinement sur les piquets de grève (“on
vit ensemble, on meurt ensemble” proclame une banderole des papetiers
de Malaucène), avec les achats en commun pour pouvoir tenir le coup. Et
puis entre les luttes, quand elles existent sur un même territoire : il y a les
manifs tournantes, les concerts de soutien des Contis et des Goodyears et
les coups de main qu’ils viennent donner aux autres boîtes de leur région.
Comment tout ça peut circuler plus largement, comment mettre en relation
les dockers marseillais et les ouvriers picards ? Ça commence à prendre
forme: 3000 personnes et des dizaines de délégations d’entreprises
sont venues de toute la France à la fête des New Fabris fin juillet. Des
outils de communication s’élaborent, ce 4-pages en fait partie.
Il y a aussi de la continuité quand la lutte déborde de l’usine, comme c’est
souvent le cas pour les petites boîtes locales qui font vivre tout un canton
: là, le sort de l’usine, c’est le sort du territoire, et la solidarité est d’emblée
évidente. Mais il y a d’autres façons de sortir de l’usine, quand on
lutte d’abord pour une prime de départ par exemple, ou plus radicalement
qu’on menace de tout faire sauter : à ce moment là, ce qui est porté ressemble
plus à une sortie de l’économie, loin des cadences et de la tôle. On
n’est déjà plus tout à fait un ouvrier “attaché à son outil de travail”, et ça
crée des ouvertures pour se lier sur d’autres bases, à d’autres révoltes. La
lutte vécue, comme expérience vive, réactive ainsi une certaine disposition
à la solidarité : depuis nos colères locales, nos manières de nous tenir sur
un piquet, on sent monter des réflexes, des envies de se reconnaître et de
s’associer qui viennent saper l’assise du triste et habituel chacun-pour-soi.
Il n’y a qu’à entendre les ouvriers de Continental exposer avec fierté comment
ils mettent leur puissance de feu au service des ouvriers en lutte du
coin (“nous, on est des centaines, si on veut on peut tout bloquer, on peut bloquer les
routes pendant les vacances, les autorités le savent, alors on y va, et là les primes obtenues
sont multipliées par 10”). Ce qu’il y a de bien avec les formes d’autoorganisations
dans les luttes en cours, c’est qu’elles sont aisément déplaçables
du terrain de l’usine occupée vers d’autres espaces, d’autres secteurs
du refus (depuis les mobilisations contre les radiations des pôles emplois
aux luttes de quartiers pour le logement ou contre l’occupation policière,
etc.). Ces moments de résistance collective, où on se tient vraiment
ensemble, ne sont pas nécessairement de simples parenthèses avant le
retour au chagrin, aux humiliations ordinaires. Il s’y joue quelque chose
d’essentiel, de décisif. Comme quand, selon les mots de la CGT
Goodyear, “on ne lutte plus pour nos droits, on lutte pour nos vies”.
Pour des vies qui vaillent la peine.
[1]Campement de protestation contre la construction d’un aéroport à Notre-
Dame des Landes, près de Nantes, qui entendait aussi dénoncer à la fois la
"crise climatique" et sa gestion par les autorités.
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