de Antigone » 09 Mai 2009, 10:54
Ouhlala... le débat a bien dévié depuis la dernière fois.
Je vais tâcher de revenir sur ce que je disais.
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Lutter dans une entreprise pour défendre nos interets, notre dignité contre tout ce que le système veut faire de nous, est un besoin individuel tellement partagé qu'il débouche sur une nécessité collective.
Au XIXe siècle, le syndicat a été le lieu où s'est exprimée cette nécessité. Mais depuis, les projets sociaux qui y ont puisé ont seulement permis au capitalisme d'associer le monde du travail à sa gestion, de le convaincre que ce système est le sien, qu'il lui assure bien-être et sécurité, et qu'il ne peut en espérer de meilleur.
Pendant tout ce temps, le syndicat s'est institutionnalisé à mesure que la croissance et le développement économique ont fait le reste. Il ne représente plus rien de vivant aujourd'hui, exception faite pour le patronat à qui il sert de partenaire social et de caution à une exploitation qui se veut équitable.
Jusqu'au début des années 50, les pointes de forte syndicalisation répondaient à la montée des mobilisations ouvrières. Depuis 1968, cela ne se vérifie plus. Critique du syndicalisme, crise et désyndicalisation se sont succédées sans que disparaisse la nécessité de s'organiser collectivement. La constitution de groupes autonomes d'entreprises fin 70, la mise en place de coordinations sporadiques fin 80, la prise en charge démocratique de certaines luttes en ont fourni des illustrations évidentes. Et de même que la capitalisme se restructure pour dépasser sa crise, les travailleurs de leur côté ressentent le besoin de faire accomplir une mutation à leur forme d'organisation afin de répondre au nouvel ordre économique qui est en train de se mettre en place.
Poids des traditions, héritage des principes du passé, messianisme militant, langue de bois, "camarades" plein la bouche et phrases toutes faites: l'évolution ne s'accomplira pas par un coup de baguette magique. Toute transformation prend du temps, surtout quand elle s'en prend aux mentalités. Le temps presse et plus il pressera et moins nous aurons le choix.
En théorie, 3 hypothèses sont possibles pour les syndicats:
* Ou bien revenir à l'âge d'or du syndicalisme, remonter le temps comme si l'intégration dans les rouages de l'appareil d'Etat n'avait pas été entreprise, et tenter de se purifier avec une Charte d'Amiens fourre-tout qui sert encore de référence à tout le monde mais que plus personne ne connait. Ce serait une démarche sénile.
* Ou bien continuer à faire ce qu'ils savent faire parce qu'ils ne savent pas faire autre chose. Répèter "les syndicats aux syndicalistes" comme d'autres crient "La France aux français". Se prendre pour des responsables plus responsables que les autres avec une pensée émue pour le bon vieux temps de la CFDT autogestionnaire, comme si les mêmes références n'allaient pas reproduire les mêmes maux; bureaucratisation, confiscation et abus de pouvoir. Ce serait une démarche imbécile.
* Ou bien ouvrir les yeux. Cesser d'avoir peur des autres, de se comporter comme des conspirateurs, comme s'ils avaient un pouvoir à défendre, de verrouiller leurs portes, leurs débats, leurs droits à la majorité des non-syndiqués en comprenant enfin que sans eux, rien ne pourra se faire, rien ne pourra changer. Cela suppose de faire éclater la structure syndicale à la base et de tout remettre en cause. Ce serait déjà une démarche plus intelligente et prometteuse, mais peut-on sérieusement l'envisager ? Est-elle crédible ?
Si beaucoup de travailleurs combattifs se retrouvent encore dans des syndicats, c'est simplement parce que le patronat ne leur permet pas de s'organiser autrement à l'intérieur d'une entreprise. Il applique ses réglèments et interdit les activités et expressions qui ne s'y inscrivent pas. Mais ces syndiqués n'ont que le pouvoir et les maigres droits que le patronat leur confère. Il ne revient qu'à eux de les reconnaitre ou pas dans la forme voulue par le patron... qui bien entendu préfère avoir affaire à des gens qu'il connait et qui prétendent représenter tous les autres.
Depuis 1968, les syndicats ont droit à l'intérieur de l'enceinte de leur entreprise à un local et à un panneau d'affichage.
Ce droit, tous les syndicats l'acceptent, l'utilisent et le défendent jalousement au mieux de leurs intérêts. Ce comportement révèle d'ailleurs assez bien le type de relation qu'ils entretiennent avec le personnel, une relation de pouvoir entre ceux qui parlent et ceux qui les écoutent, ceux qui écrivent et ceux qui les lisent, ceux qui savent et ceux qui leur font confiance soit parce qu'ils délèguent leur pouvoir ou soit que personne ne leur demande de s'en servir, ni comment...
Pourtant nous avons besoin d'eux, besoin de laisser s'exprimer l'insatisfaction par rapport à la vie, au quotidien, aux tâches répétitives, aux relations médiocres, aux conventions, à la solitude, à l'égoisme, à la lâcheté... bref à tout ce qui n'est pas soluble dans une plate-forme revendicative, à tout ce qui éclate au grand jour dans un mouvement social, et ce qu'aucun pouvoir ne comprend jamais.
Alors si ces syndicalistes cessaient de se prendre pour des syndicalistes, mais seulement pour des travailleurs comme les autres, sans qu'aucun droit vienne leur donner une position supérieure, cela pourrait peut-être changer beaucoup de choses dans la manière de s'organiser et de s'exprimer dans une entreprise...
Tel était le point de départ d'une réflexion entreprise par quelques militants au moment de la création de SUD en 1989.
On dit que le syndicat est un outil, alors chiche, utilisons-le comme un outil à l'usage et à la disposition de tous !
Leur idée était la suivante:
A quoi sert de se prononcer "pour la participation de tous ceux et celles qui le demandent" si c'est pour leur refuser le droit d'exprimer leur avis. ils se demandaient si SUD devait avoir avec le personnel non-syndiqué (mais la porte était ouverte à tout le monde) les mêmes rapports qu'une société entretient avec sa population immigrée, qui peut se faire exploiter et vivre dans des taudis sans qu'on lui accorde le moindre droit de regard sur des problèmes qui la regarde autant que n'importe quel citoyen bien-de-chez-nous. Pourquoi interdire à un non-syndiqué le droit d'être associé à des discussions et à des décisions par un vote qui le concerne directement ? Est-ce que nous devons nous transformer en flics en démandant à chacun ses papiers et sa carte estampillée SUD à l'entrée d'un local, et voir en toute personne qui s'interesse aux sujets abordés dans nos discussions de potentiels déstabilisateurs ? "Sortez, on vote ! La porte, merde !"
La réponse des "responsables" de SUD ne s'est pas faite attendre. "Les activités syndicales... ont pour objectif essentiel la construction et le renforcement de SUD". Autement dit, à quoi sert un syndicat ? à renforcer le syndicat !
Ah le jour où SUD comptera des centaines de milliers d'adhérents, l'avenir sera radieux, les drapeaux SUD flotteront au vent et le socialisme autogestionnaire sera en marche ! Pour notre secrétaire: Hourrah !!
La CGT ne pense pas différemment puisqu'avant de soutenir telle ou telle initiative, sa direction se demande d'abord si ça peut l'aider à renforcer son syndicat.
La force d'une collectivité ne se mesure pas au nombre de ses adhérents ou aux suffrages recueillis dans une élection comme en sont convaincus les appareils syndicaux, mais au contraire à la faculté de chacun de se prendre en charge et de penser par soi-même. Si une collectivité arrivait à comprendre que l'éducation et la formation de ses membres sont la condition qui permettra à chacun de s'exprimer, et d'être réellement partie prenante, elle pourrait avoir un avenir, surtout en période de contestation, de radicalisation et de luttes.
(Je suis prêt à parier que dans ce cas de figure, on verrait le gouvernement s'en inquièter et demander à revenir sur certains droits si inconsciemment donnés et si mal utilisés.)
Si au contraire elle sacrifie ceci au nom de la compétence de quelques uns et de leur soit-disante efficacité, elle se condamne inévitablement à devenir un appareil où la démocratie sera un leurre et un mensonge comme c'est le cas dans les toutes organisations de pouvoir qui se protègent des influences extérieures, reproduisent une hiérarchie, sélectionnent et font l'éducation de leurs cadres. Tout benef pour le patronat.
L'existence de SUD depuis 20 ans (c'est pile son anniversaire) dans la forme et le fonctionnement qui est le sien aujourd'hui est pour moi le résultat de cet échec... mais pour les observateurs sociaux et les médias bien entendu, le constat est complètement différent.