Anarcho-autonomePar Léon de Mattis, jeudi 4 décembre 2008 à 19:49
L’appellation « anarcho-autonome » est une catégorie policière, qui, comme
pour toute pensée qui émane de la police, poursuit un but précis : la
répression. L’assignation de cette dénomination composite à des individus
et des pratiques qui traversent les luttes dans l’Europe d’aujourd’hui
répond à la logique d’un pouvoir qui sait qu’il faut imposer sa vision des
choses pour gouverner les consciences. Ce n’est pas seulement la teneur de
l’appellation qui est contestable, mais aussi le fait de nommer ce qui n’a
pas choisi de se nommer soi-même. Donner un nom à ce qui ne n’en a pas
pour lui attribuer des caractéristiques qu’on aura soi-même définies,
c’est du travail de flic, ou de sociologue.
Il y a, certes, des collectifs plus ou moins larges qui se sont constitués
au cours des luttes : autour des luttes des sans-papiers, des luttes
contre l’enfermement, des luttes pour le logement, des luttes de chômeurs,
des luttes contre tel contrat de travail, des luttes contre les violences
policières, des luttes contre la répression, etc. – collectifs qui se
forment, se délitent et se reforment au gré des circonstances, et qui ne
sont jamais reliés à un quelconque point central ni à une idéologie
unique, mais au contraire traversés d’analyses théoriques diverses, quand
bien même, par hypothèse, ces analyses convergent toutes en ce qu’elles
contestent l’existence du monde tel qu’il est. On y trouve entre autre des
prises de position contre le capital, contre la marchandise, contre
l’Etat, contre la démocratie, contre les syndicats, contre les formes
traditionnelles de la représentation et de l’action politique, etc. On
peut donc, en effet, désigner cette réalité là en l’appelant une «
mouvance », à condition de se souvenir qu’une telle « mouvance » n’est pas
constituée autour d’une idéologie ou d’une offre politique qui lui
auraient préexisté, mais à la suite de luttes présentes et passées, et
comme la continuation de regroupements que ces luttes ont crées.
Dans ces collectifs et cette mouvance circulent un certain nombre de
pratiques (assemblées, occupations, blocages, affrontements, sabotages,
etc.), dont aucune n’est subversive ou « radicale » par elle-même, tant il
est vrai que ce n’est jamais un acte en tant que tel qui est radical, mais
toujours un acte dans une situation donnée. Et ces mêmes pratiques se
retrouvent aussi ailleurs, en dehors de ces collectifs ou de cette
mouvance, et ce tout simplement parce que ces pratiques naissent au coeur
de la lutte et de la rébellion, et que personne n’en est propriétaire.
Dans cette mouvance circulent également des individus, qui se rencontrent
parfois, mais tout aussi souvent s’ignorent, qui peuvent se croiser sans
se connaître, ou au contraire se retrouver dans telle ou telle
circonstance. Certains vivent ensemble et mettent en commun un certain
nombre des moyens dont ils disposent. Rien de plus banal en vérité, sauf
quand la police décide que les fréquentations de tel ou tel sont la preuve
de son appartenance à une supposée organisation à vocation terroriste.
Le délit d’association de malfaiteur en relation avec une entreprise
terroriste fonctionne ainsi. Connaître quelqu’un, c’est être son complice.
Posséder tel livre, ou tel tract, c’est en partager tous les points de
vue, et certainement aussi tous les objectifs. Participer à telle lutte,
c’est être considéré comme pénalement responsable de tous les actes qui
auront été commis au cours de la lutte en question, et même au-delà.
L’existence d’une telle responsabilité collective a évidemment pour but
d’intimider ceux que le pouvoir a ainsi décidé de cibler. L’efficacité de
cette politique a pourtant une limite évidente : c’est que la révolte est
un fait social, et qu’elle ne se laissera jamais circonscrire à un groupe,
un milieu ou une mouvance quelconque.
C’est pour cela que cette mouvance doit se comprendre elle-même comme la
partie d’un tout qui la dépasse et l’englobe. C’est pour cela que cette
mouvance ne peut se constituer en force matérielle autonome : parce que,
pour modifier les rapports sociaux, elle ne dispose d’aucune force qui lui
soit propre, et que sa puissance éventuelle ne peut lui venir que de ce
dont elle est un symptôme, le rapport conflictuel entre des classes
antagonistes. Pour cette mouvance, n’être qu’elle-même, c’est se
condamner.