Dans le mouvement social ou je milite, il y a une camarade qui dit souvent que «la mobilisation, c'est comme la vaisselle, il faut toujours recommencer». Je pense qu'au plan social, au plan de l'enracinement et de l'insertion, il ne faut jamais rien prendre pour acquis. L'audience d'aujourd'hui ne garanti rien pour demain. C'est un jardin qui doit se cultiver. L'une des erreurs fréquentes des jeunes radicaux --pas juste les libertaires-- est de croire que la lutte est linéaire. Or, elle ne l'est pas. La lutte sociale est cyclique. Ça va, ça vient. Il y a des hauts et des bas. Et c'est entre autre pour ça qu'il faut tout à la fois tenir le fort et continuer d'innover. Alors je ne doute pas que ma petite réflexion puisse être également utile en France. Et pourtant, vous avez quand même une longueur d'avance côté mouvement et organisation!
Il y a la question des contenus et des formes de lutte qui émerge et que je n'avais pas abordée. Fondamentalement, je crois à la nécessité de l'organisation spécifique ou, si vous voulez, de l'organisation politique. Règle générale, je ne suis pas trop à l'aise avec l'idée de mélanger des pommes et des oranges. C'est-à-dire que je ne crois pas qu'il appartienne à l'organisation spécifique d'organiser les luttes (par contre, on s'entend, on y participe!). Ça, l'organisation, ça devrait appartenir aux organisations de masse. Évidemment, en tant que militantEs, nous avons une responsabilité vis-à-vis des luttes mais bon, c'est un autre sujet. Ça ne veut pas dire que l'organisation spécifique ne doit pas ou ne peut pas jouer un rôle dans les luttes sociales. Je pense qu'elle a un rôle d'analyse, de diffusion de l'information et de proposition. Ce rôle, d'ailleurs, est global et ne devrait pas se limiter aux luttes. La stratégie, je crois, doit viser à créer un pôle communiste libertaire dans les luttes et sur la cité. Pour faire ça, je suis d'accord qu'il faut partir des préoccupations des gens (à commencer par les nôtres!) et offrir des éléments de réponse ou au moins des tentatives d'explications et d'éclaircissements.
Maintenant, si nous restons entre-nous, entre purs, toute l'insertion sociale du monde ne donnera rien. Il y a un problème majeur grave et sérieux avec l'anarchisme c'est qu'on ne peut pas être anarchiste sans être également un super militant. Il y a de cela de nombreuses années, la FA avait publié un bouquin intéressant intitulé «Le hasard et la nécessité» dans lequel il y avait une réflexion intelligente à ce sujet. Un des auteurs disait que pour atteindre une masse critique, il faudrait un jour arriver à une situation ou on peut être anarchiste comme on est communiste. C'est-à-dire qu'il est possible d'être communiste sans être militant actif du PCF. Il suffit d'être globalement d'accord, de lire l'Humanité, de donner un coup de main et de filer des tunes de temps en temps. C'est impossible d'être anarchiste de cette façon aujourd'hui. Nous avons un énorme problème à animer un réseau de sympathisantEs à qui on donne et demande plus que «les gens» en général mais qui ne sont pas pour autant des «militantEs». De plus, pour devenir «militantE», ça prend énormément de persévérance, de suite dans les idées et d'insistance. En fait, il faut s'imposer. On en gradue pas facilement chez-nous! Nous passons à côté de plein de gens qui se rapproche de nous et qui finissent par s'éloigner avant même que nous ayons remarqué qu'ils étaient peut-être intéressé à faire un bout de chemin avec nous. Il n'y a pas de risque que ça arrive chez les marxistes! Je pense que nous aurions tout intérêt à faire plus attention aux gens avec qui nous sommes en contact et être plus systématique dans nos suivis, quitte à tendre des perches de temps en temps. C'est ce que je voulais dire quand je disais que «systématiser la gestion des "contacts" serait peut-être une bonne idée».
Sur la question des médias, je ne crois pas qu'il soit très utile d'avoir des portes-paroles qui ont une opinion sur tout et qui tournent sur les plateaux à Bové ou Besancenot. Pas besoin de vedette anarchiste. Mais de là à refuser complètement d'utiliser les mass-médias, il y a un pas. Je ne pensais pas à la télé (quoi que, pourquoi pas) mais plus à la radio et aux journaux. Au Québec, on se pose encore la question si on doit envoyer un communiqué quand on organise une action et si on doit répondre à une demande d'entrevue lorsqu'on fait un évènement public. C'est ridicule! Depuis un certain temps, nous avons mis ces réticences de côté à la NEFAC et nous avons commencé à y aller un peu plus comme on y va dans les luttes. Résultat, on est modérément couvert, dans le même ordre de grandeur que les mouvements sociaux de taille similaire. C'est pas la fin du monde mais c'est déjà ça. Et je suis loin de croire que ça nous nuit. Au contraire, ça aide à nous crédibiliser. Mais c'est une arme à double tranchant. Le risque est grand de n'exister
que dans les médias et de finir par être intégré dans l'imaginaire des gens à la société spectaculaire marchande au même titre que le monde politique.
Maintenant, sur la nécessité de développer nos propres médias, je suis vendu à la cause et c'est même là une de mes principales formes de militantisme. Ça participe de notre insertion sociale. C'est un outil.
P.S.: Sur la féminisation, il est trop tard pour me faire changer! Et, par ici, c'est très, mais alors là très, répandu. Si vous voulez, on pourrait en débattre mais c'est un sujet en soit... Et pas celui-là!