Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede Phébus » 05 Nov 2008, 06:30

Bonjour, voici un texte que j'ai écris pour le forum public de la NEFAC-Québec sur «Anarchist black cat» (avis aux curieux et curieuses, le forum en question est par ici). C'est une réflexion personnelle (enfin, pas tant que ça) en marge du congrès de refondation de notre organisation. C'est peut-être un peu trop «québécois» comme débat mais je pense que ça peut intéresser des gens ici. Et puis, je suis curieux de voir ce que pensent des européenNEs de ces questions (vu de notre continent, vous avez tellement l'air plus «avancés» :confus:

Fragments de présence anarchiste...

Cause commune a écrit:À chaque fois que l’anarchisme a joué un rôle dans d’autres pays, il y avait des anarchistes organiséEs et profondément enracinéEs. Que ce soit en Espagne, en Ukraine, en France ou au Mexique, on trouve un anarchisme organisé présent dans la plupart des localités et tous les quartiers des grandes villes, une activité intense dans tous les mouvements sociaux, une presse vivante et diversifiée. On peut dire que dans tous les cas où l’anarchisme a compté, il y avait un enracinement et une base sociale au mouvement. C’est ce qui fait défaut à l’anarchisme québécois et c’est ce que nous voulons changer.

«une invitation à refonder l'anarchisme organisé»


Malgré de très belles qualités, l'anarchisme est globalement déconnecté de la société et opère dans un monde parallèle (le «milieu militant»). Le fait que nous soyons loin d'être les seuls dans cette situation ne change rien à l'affaire. À mon humble avis, il faut envisager sérieusement une reconquête sociale et se doter d'un plan pour se faire. Et si on commençait par se poser la question: quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Commençons par une banalité de base. Personne n'existe dans le vide. Tout le monde a une insertion et une identité sociale minimale (et même plusieurs!). Les anarchistes n'échappent pas à cette règle. Qui sont les anarchistes, quel est leur milieu? De la réponse à cette question devrait normalement pouvoir découler une stratégie d'insertion sociale.

Le degré zéro de l'insertion

Sauf exception, je suspecte qu'il n'y aura nulle part la masse critique nécessaire pour créer maintenant des groupes de salariéEs intervenant principalement en entreprise. Au mieux on peut envisager des groupes intervenants sur les campus. Dans les faits, l'insertion sociale des anarchistes devra se baser pour un petit bout de temps encore sur les quartiers. C'est par là qu'il faudra commencer à exister politiquement.

L'internet offre bien des facilités, à condition de ne pas en devenir prisonnier. De plus en plus, nous avons une belle présence virtuelle. Il y a des sites, des blogues, des forums, des listes de diffusion. C'est bien mais ça reste... virtuel. Tout cela doit se traduire par une présence concrète, dans le monde réel. C'est la seule chance que nous ayons de dépasser le cercle restreint des convaincus et d'intéresser de nouvelles personnes.

Il faut apprendre à connaître les quartiers de nos villes, les lieux que nous habitons et l'anarchisme doit s'y installer à demeure. Le travail de base de tout groupe devrait être de rendre l'anarchisme visible et accessible de façon permanente dans sa ville. Par exemple, il faut développer un réseau de lieux ou l'on diffuse systématiquement notre presse afin de créer une habitude. La même chose vaut pour l'affichage et les graffitis, il faut revenir constamment sur nos pas pour assurer une présence. L'idée est de marquer le territoire de notre présence pour que qui cherche nous trouve. En un mot: il faut reconquérir la rue.

[je n'aborde pas ici la question des contenus à diffuser et c'est volontaire... c'est une autre question qui mérite trop de développement pour ce que j'ai le temps de faire l'immédiat]

Choisir nos terrains d'intervention

Les quartiers doivent être le tremplin d'une insertion plus importante encore dans les luttes sociales, seul réel moteur de changement. Étant donné nos maigres forces, il faudra choisir les terrains d'intervention. Notre composition sociologique impose d'emblée les campus mais on ne peut s'y limiter sous peine de demeurer un mouvement étudiant. Le reste appartient à chaque groupe, l'important étant, à mon avis, la constance.

Dans le choix des terrains d'intervention, il est important que chaque groupe évalue ses forces pour que l'intervention donne des résultats et éviter d'en prendre plus que l'énergie disponible (à ce chapitre, l'éparpillement est désastreux). Il s'agit de trouver une balance entre les luttes qui semblent le plus porteuses de changement et ce qui est le plus «facile» à intégrer pour les membres du groupe (par exemple, un groupe de «jeunes» aura peu de chance de percer dans une section de l'AQDR et vice-versa pour des «adultes» dans un groupe du ROCAJQ). Avec le temps, rien n'interdit, en autant que le nombre de militantEs le permette bien sur, de développer plusieurs «fronts».

Rester tout de même à l'affût


Le choix de terrains d'intervention n'empêche pas bien sur de rester à l'affût des luttes sociales en cours et de se solidariser avec celles-ci. Nous ne pouvons être partout à la fois mais il est important de «préparer l'avenir». Ainsi en est-il des luttes syndicales. À terme, il faudra trouver le moyen de prendre pied dans le monde du travail. Personne ne sait encore comment cela se fera, si ce sera naturel ou par une politique délibérée, mais il faudra que ça se fasse. En attendant, il faut «prendre contact» avec ce qui est encore le plus grand mouvement de masse et, pour le meilleur et pour le pire, le coeur de la lutte de classe. Une façon relativement simple de le faire est de rester à l'affût des conflits de travail dans notre milieu et de visiter les lignes de piquetage pour offrir notre solidarité. Cela a le double avantage de nous mettre en contact avec des gens qui luttent et de révéler au grand jour --si nous en parlons autour de nous et dans notre presse-- la persistance de conflit de classe dans cette société pacifiée.


Bon, ça commence à être long tout ça... Ce que je voulais surtout c'est lancer quelques idées qui me trottent dans la tête depuis longtemps et essayer de partir un débat. Et vous, qu'en pensez-vous?
Modifié en dernier par Phébus le 06 Nov 2008, 16:02, modifié 1 fois.
Avatar de l’utilisateur-trice
Phébus
 
Messages: 325
Enregistré le: 03 Nov 2008, 20:59
Localisation: Québec

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede jean » 05 Nov 2008, 07:51

oui, j'apprécie ce texte.
Que chacun(e) garde sa liberté d'être inséré(e), salarié(e) ou pas, me semble important.

Egalement, pour que le mouvement anarchiste puisse jouer un rôle émancipateur, déstabilisateur de cette société, il faut qu'il puisse diffuser ses idées, et structurer son projet social, et politique.Des espaces culturels ( librairies,..) anarchistes s'installent de manière progressive.
Et la parole, les actes des anarchistes, même s'ils rencontre encore peu d'échos, ne sont pas négligeables.

Dans les syndicats, notamment, la référence même implicite à la charte d'Amiens, à chaque fois qu'une tentative de manip ou de récupération est décelée, fait du bruit.
L'exigence politique contenue dans l'affirmation de la gestion de nos propres affaires par nous-mêmes, sur la base de l'égalité sociale et économique, rencontre des sympathies de plus en plus nombreuses.
L'impasse ou plutôt les difficultés du capitalisme actuelles,à se restructurer, et l'adhésion de toutes les formations politiques au libéralisme ou à la sociale-démocratie, nous ouvre un espace inouï.

Enfin, la réalisation même imparfaite d'une partie de nos ambitions, dans des accès à la gratuité dans les transports publics par exemple ( Vitré, Gap, Châteauroux,.), ne peut que nous conforter dans la solidité de notre argumentation et notre capacité à transformer le plus vite et le plus radicalement possible, la société.
jean
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede Harfang » 05 Nov 2008, 13:47

...
Modifié en dernier par Harfang le 07 Nov 2008, 09:27, modifié 1 fois.
Harfang
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede kuhing » 05 Nov 2008, 14:02

jean a écrit:o
Et la parole, les actes des anarchistes, même s'ils rencontre encore peu d'échos, ne sont pas négligeables.
.


je crois aussi qu'ils sont sous estimés parce que la structure organisationnelle veut ça.
mais finalement les anarchistes et libertaires sont-uils moins nombreux que les marxistes dit révolutionnaires ?
Pas si sur.
Quand j'ai fait la manifestation parisienne du 1er Mai en 2007 , le cortège qui réunissait CNT, FA AL et autres était bien + nombreux que celui de la lcr qui pourtant parce qu'elle utilise les média et la propagande légale apparait comme bien plus forte.
A Montréal iil y a un salon du livre anarchiste et du thêatre anarchiste qui rassemble pas pas de monde.
Et même aux états unis , ce salon du livre anarchiste de San-Francisco voit beaucoup de visiteurs chaque année. Est-ce qu'un salon du livre Trotskiste ou marxiste-léniniste en ferait autant ? j'en suis loin d'être sur.
Comme disait le copain alcibiade à la fin de son texte dans le topic "anarchisme et traditions" il y a beaucoup d'anarchistes en hibernation. Il est temps maintenant de nous réveiller :)
kuhing
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede joe dalton » 05 Nov 2008, 18:25

l faut apprendre à connaître les quartiers de nos villes, les lieux que nous habitons et l'anarchisme doit s'y installer à demeure. Le travail de base de tout groupe devrait être de rendre l'anarchisme visible et accessible de façon permanente dans sa ville. Par exemple, il faut développer un réseau de lieux ou l'on diffuse systématiquement notre presse afin de créer une habitude.


d'accord, mais le probleme c'est que la ville est elle même bouffer par l'espace marchandise ! excepté le dortoir, tout lieu qui essaye d'être vivant est peu ou prou soumis au lois de la marchandise ! sinon il est traqué, tracasser, et très vite il la mets en veilleuse ! tes vite un lieu anarchiste commence a être discret, sa survie en est le prix ! alors faire du bruit, ça arrive au début, mais au bout d'un moment, on y vas en rasant les murs. ou alors ça ferme !
sinon chaque espace vivant, dont l'entrée est gratuite, a un germe anarchiste en lui, c'est pourquoi on arrive tôt au tard a leur imposé le concept de franc(euro) symbolique !
joe dalton
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede L'autre facteur » 05 Nov 2008, 18:43

Je trouve le texte interessant, marquant la volonté d'un anarchisme ancré dans la réalité sociale, qui cherche à se developper, à s'adresser au plus grand nombre. ça fait plaisir
Avatar de l’utilisateur-trice
L'autre facteur
 
Messages: 220
Enregistré le: 15 Juin 2008, 19:06

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede kuhing » 05 Nov 2008, 22:17

J’avais précédemment rebondi sur un phrase de Jean et là je viens de prendre le temps de lire ton texte.
Je dirais comme l’autre facteur au dessus que ce texte fait avant tout plaisir parce qu’il témoigne d’une préoccupation majeure qui est celle du développement dans la réalité de notre influence anarchiste et libertaire .
J’ai personnellement la même préoccupation que toi parce que j’ai compris aussi que l’ancrage anarchiste dans la société sera un facteur primordial pour l’évolution favorable d’un mouvement social d’ensemble s’il se déclenche et par les temps qui courent, c’est possible à tous moments.
Donc oui l faut trouver par tous les moyens de diffuser nos idées et grossir nos rangs et c’est vrai que par rapport aux marxistes révolutionnaires nous ne sommes pas très bons dans ce genre d’exercice.
Les anarchistes ont tendance à attendre que ça vienne tout seul, il y a aussi confusion souvent entre anarchisme et absence d’organisation . Alors que pour arriver à quelque chose il faut être organisé et organisation ne signifie en aucun cas hiérarchie.
Donc tu dis : il faut une intervention régulière dans les quartiers, les lieux de travail , les usines , les universités et bien sur qu’il faut ça. J’ajouterais qu’il faut être aussi très clair dans sa tête sur ce qu’on doit dire et défendre devant les gens et dans les luttes. Et c’est sur que si tout est flou dans la tête ou si on ne croit pas à ce qu’on dit ou encore si on considère notre projet de société libertaire autogérée et organisée horizontalement à la base comme une utopie irréalisable mais bien sympathique , on ne convaincra personne, ou pire encore on n’abordera personne sur cette question et on se sentira exclus , marginaux et isolés dans nos idées .
Nos idées ne sont cependant ni utopistes ni marginales parce qu’elles sont nécessaires dans le situation actuelle , nécessaires parce qu’il faut une alternative au système capitaliste et que le léninisme-stainisme- trotskisme qui ont recours à la gestion étatique de l’économie on mené et mèneront à des échecs cuisants et meurtriers.
Donc la discussion est nécessaire et là le média d’internet est important pour échanger et nous mettre au clair.C'est un moyen de communication et il faut le considérer comme un outil.
Mais tu as raison il faut aussi intervenir sur le terrain.
Une chose que tu as oublié de dire c’est qu’en plus de la propagande de rue , il faut proposer des réunions régulières où les gens se retrouvent et discutent en direct de la situation politique et quand c’est possible de l’intervention à avoir sur les lieu de travail. C’est je crois un élément très important dans le regroupement parce que se réunir brise l’isolement et les gens souffrent beaucoup d’isolement à tous points de vue.
Il faut aussi un support papier (bulletin, journal, magazine..) ça tu en as parlé.
Bonne réflexion donc que la tienne , j’espère avoir contribué à ce que nous avancions ensemble.
kuhing
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede joe dalton » 05 Nov 2008, 23:26

kuhing a écrit:Donc tu dis : il faut une intervention régulière dans les quartiers, les lieux de travail , les usines , les universités et bien sur qu’il faut ça.


dac, mais les anarchistes on tendance a oublier que nous sommes les ennemis irréconciliable du système (pour utiliser une terminologie debordienne) ! le système ne nous tolère que quand nous sommes inoffensif, en cas de début de sucrés ce n'est pas pareil ! il y a un aspect coercitif dans ces choses là, que l'état de groupuscule dans lequel nous sommes masque ! vouloir etre present ne suffit pas, et tant que nous restons stérile, cela renforce même le systeme dans son image débonnaire.
mais quand les initiative libertaire portent leurs fruit viennent se posé d'autre probleme que la persuasion !
joe dalton
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede chaperon rouge » 06 Nov 2008, 02:53

Au fond, cette analyse et celle de la construction d'une base sociale anarchiste me plaisent pas mal, mais s'agit-il d'un renouveau dans le plateformisme ou dans la NEFAC? (front commun anar et non spécifiquement anarcho-communiste) Mais, sur le texte, bonne analyse avec des bases sociologiques - c'est bizarre le mardi de l'anarchie m'a fait réfléchir là-dessus aussi.

À propos d'internet je crois que ça peut nous faire perdre bien du temps, mais aussi que ça peut permettre de tisser des liens entre les actions et les mouvements, ce qui peut être important dans les mouvements sociaux.
GUERRE À LA GUERRE, À BAS TOUTES LES ARMÉES
chaperon rouge
 
Messages: 380
Enregistré le: 20 Sep 2008, 23:13

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede Phébus » 06 Nov 2008, 05:20

Quand on se regarde, on se désole, quand on se compare, on se console

Il y a toujours une manière de tourner les choses pour les faire paraître à notre avantage. Tout ce que fais le mouvement anarchiste n'est pas à chier et il y a même des choses bien... Si je prend le Québec, l'anarchisme a le potentiel de devenir le coeur de la gauche radicale. En fait, depuis le début des années 2000, on y est presque. Avec le Salon du livre, nous organisons le plus gros évènement d'extrême-gauche, et de loin, possiblement l'un des plus gros évènement de gauche tout court. Notre presse est parmi les rares survivantes à gauche et l'une des plus diffusées. Nous avons les dernières librairies et bibliothèques politiques du pays et certains des écrivains de gauche les plus connus sont des nôtres. Nous avons une influence diffuse, mais non négligeable, dans certains mouvements sociaux. Et nous sommes capables de faire sortir du monde dans la rue en relativement grand nombre et d'organiser des actions directes et des campagnes impressionnantes. En rapport avec la gauche, on est pas si mal. En même temps, si nous visons une transformation sociale radicale, nous sommes loin du compte! On peut choisir de se flatter la bedaine ou bien se retrousser les manches et voir comment on peut faire mieux. Je choisi la seconde option.

Au Québec nous n'avons jamais connu d'«heure de gloire» de l'anarchisme mais vous en Europe oui. Les temps ont changé et nous n'aurons plus jamais le même alignement des astres mais ce que je cherche c'est le chemin pour retrouver le type d'audience que notre mouvement avait, par exemple, aux belles heures de la CGT d'avant-guerre (ou, mieux, en Espagne dans les années 1930).

*********

Quand je parlais de présence soutenu dans les quartiers, je ne faisais pas nécessairement référence à la présence de lieux anarchistes. C'est important, c'est vrai. Mais ce à quoi je pensais c'est plus à une présence dans les lieux de la vie quotidienne. Par exemple, j'ai la responsabilité de la diffusion de Cause commune dans un quartier de Québec. J'en ai entre 100 et 200 à diffuser par numéro. J'ai fait une liste (mentale!) de lieux ou je peux en laisser des exemplaires en permanence (des endroits où il y a en général d'autres journaux gratuits qui sont diffusés... je squatte les présentoirs). J'ai 3 bars, 2 cafés, un restaurant, une tabagie, un guichet automatique, une épicerie, un complexe sportif municipal. Quand le journal sort, je fais trois ou quatre fois le tour en une quinzaine de jours pour alimenter mes dépôts et «surveiller» mes journaux. C'est la même chose dans deux autres quartiers de la ville ou d'autres camarades font la même chose, de même que sur les campus. Actuellement, le journal ne sort pas assez souvent pour assurer une réelle présence permanente (il faudrait qu'il soit mensuel) mais il est là. Je fais aussi la même chose avec l'affichage et, le temps d'une campagne, j'«entretiens» mes poteaux et panneaux (j'arrache ce qui a été collé par dessus mes affiches et j'en rajoute de temps en temps là ou elles sont arrachées). C'est le genre de truc que j'avais en tête. Ça peut paraître énorme mais pas tant que ça quand c'est intégré au quotidien.

Mon espoir c'est de développer avec le temps une présence anarchiste tellement présente qu'elle en devienne «familière». Que ça devienne une option parmi d'autre pour les habitantEs. Il faut dire que je travaille et milite dans ce quartier depuis 10 ans (je bosse dans un comité de quartier). À la présence anarchiste se double donc une présence sociale encore plus forte. Je ne sais pas ce qui est le plus «payant» (la sociale, sans doute :roll: ). Je ne dirais pas que j'ai converti des masses de gens (vraiment pas!) mais nous ne sommes plus des extra-terrestres. Nous sommes devenu une (petite) force avec laquelle il faut compter.

Entre les moments de lutte, je vois notre travail politique quotidien comme un patient travail de sédimentation.

**********

Kuhing a raison, il y a un aspect que je n'ai pas traité, c'est la nécessité de donner un visage public à l'anarchisme. Pour exister politiquement, il faut que les gens puissent venir à nous et nous rencontrer. Les réunions et activités publiques sont donc de première importance. Nous avons eu tendance à légèrement négliger cet aspect des choses depuis quelques années. Nous l'avons remplacé par d'autres formes valable --internet, qui peut être une agora publique d'une certaine façon, mais aussi une émission de radio-- qui malheureusement ne peuvent remplacer le face-à-face. Ceci dit, autrefois nos évènements étaient très populaire mais plus maintenant. Va savoir pourquoi?

N'empêche, il faut multiplier les occasions de rencontre. Des activités politiques, oui, mais également des activités sociales ouvertes. Dans un autre topic, quelqu'un parlait de la relative fermeture de nos milieux. C'est une véritable gangrène! Il faut faire le pari de l'ouverture et... de la gentillesse!(et systématiser la gestion des "contacts" serait peut-être une bonne idée...).

**********

Joe Dalton parle à mot couvert de la répression. J'en ai subit plus souvent qu'à mon tour plus jeune. Et ce que j'ai découvert c'est que le secret et l'anonymat n'aidaient rien. Un bon enracinement et une activité ouverte sont nos meilleures armes contre la répression. Et s'ils cognent pareil, il ne faut pas hésiter à aller au front et à jeter une lumière crue sur ce qui se passe. Il ne faut pas les laisser nous définir dans les médias.

Et d'ailleurs, parlons en des médias. La haine des médias et la crainte d'être récupéré, qui s'est traduite par une non-collaboration totale, a grandement nuit au développement de notre mouvement et à sa marginalité. Je pense plutôt qu'il ne faut pas hésiter à les utiliser (en étant conscient des limites).

**********

Pour répondre au Chaperon rouge. C'est une réflexion personnelle -- sans doute partagée en tout ou en partie par mes camarades. Ceci dit, je n'ai rien inventé. Ça part de la jonction de deux choses. Une réflexion sur notre pratique locale et beaucoup de lecture (notamment les communistes libertaires latino-américains qui développent le concept d'insertion sociale).

Sinon, pour répondre à ta question, oui, je réfléchi dans un cadre explicitement communiste libertaire et plateformiste. J'ai beaucoup donné dans ma jeunesse à la grande oeuvre utopique de la réconciliation de la famille libertaire dysfonctionnelle. Je n'y crois plus.

Comme le dit Kuhing, il est important d'être clair dans sa tête sur ce qu’on doit dire et défendre devant les gens et dans les luttes. Ça demande une certaine cohérance et aussi, disons le, une certaine profondeur de réflexion que ne permet pas le travail de type «front de tous les anars de bonne volonté». Je suis prêt à travailler avec pas mal n'importe quel libertaire sur des projets ponctuels style manif et rassemblement ou sur des trucs comme une librairie. Mais pas pour le travail politique à long terme. Pour moi, cela doit se faire avec une organisation cohérente, des gens sur la même longueur d'onde, capable de débattre en profondeur, de trancher et de développer ensemble une unité qui va plus loin que le plus petit dénominateur commun.

D'autre part, il y a urgence d'agir. Enfin, je trouve. Je n'ai plus le temps et la patience de débattre des fondamentaux (doit-on s'organiser ou pas, doit-on voter ou pas, doit-on cotiser ou pas, est-ce que proposer un mot d'ordre est autoritaire, est-ce que participer aux luttes réformiste c'est se travestir, est-ce que les syndicats sont collabos, etc.). Alos je m'organise avec qui veut bien s'organiser sur une base solide et je laisse les autres faire ce qu'ils ont à faire.

Camarade, je t'invite sérieusement à réfléchir à la question suivante: qu'est-ce qui t'empêche de collaborer plus étroitement avec la NEFAC? Parce que vois-tu, j'ai cru remarquer que tu étais souvent d'accord avec nos positions concrètes, que nos analyses te parlais, que tu participais beaucoup aux actions que nous organisons. Je ne sais pas si tu fais la même chose avec d'autres courants mais je ne pense pas. Alors, je te le demande, qu'est-ce qui te retiens de rejoindre le courant qui te parle le plus? Est-ce que ce qui te retiens est réellement plus important et fondamental que ce qui t'attire?
Avatar de l’utilisateur-trice
Phébus
 
Messages: 325
Enregistré le: 03 Nov 2008, 20:59
Localisation: Québec

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede Berckman » 06 Nov 2008, 13:33

Texte très intéressant !
La notion d'insertion sociale ou d'anarchisme social qui lui correspond me paraissent essentiels.
D'abord parce que la viabilité de notre projet de société dépend de son appropriation par le plus grand nombre, et particulièrement les classes populaires.
Ensuite parce que c'est cette approche qui caractérise le refus de l'élitisme dans le courant libertaire, le refus de la "tour d'ivoire idéologique", le refus de la réduction de l'anarchisme à une "posture"...

Je ne pense pas que ce débat est uniquement "quebecois", parce que même si en France l'anarchisme et le mouvement ouvrier ont des liens plus profonds, sur le plan historique, et dont on voit encore les ramifications actuelles, beaucoup de terrain a été perdu, et même si le mouvement libertaire de france est moins "déséquilibré" sociologiquement, il perd du terrain dans les classes populaires, au risque de se voir marginaliser à la seule "jeunesse" étudiante et lycéenne.
C'est encore aujourd'hui un enjeu, pour enraciner l'anarchisme, qu'il ne soit pas juste un "passage" de jeunesse, mais un courant d'idées et de pratiques qui amènent des réponses à la question sociale dans sa totalités, et donc qui "parle" à toutes les catégories d'exploité-e-s.

A mon avis l'enracinement ne passe pas tant par une présence sur les murs (même si elle est nécessaire) qui peut être tout aussi "spectaculaire" et déconnectée de la vie réelle, que par une présence "permanente" dans les quartiers et les boites, une présence qui rompe avec l'activisme (qui consiste à se contenter de se"ruer" d'une lutte à l'autre, dans leurs points culminants, en négligeant la construction de ces luttes, tout l'effort qui permet leur développement et qui est souvent "invisible") pour se consacrer au "tissage" de liens de longue durée avec les collègues, les voisins, etc... sur des bases de lutte.
c'est en ce sens que je souscris pleinement à ce que tu dis, Phébus, sur la "constance" nécessaire.
Après, je pense surtout qu'il est important d'avoir en permanence le soucis de fonder notre parole politique et nos luttes sur les nécessités du quotidien (ce qui évite les discours purement "idéels" qui parlent peu à nos voisins, collègues... parce qu'ils ne se rattachent à rien dans leur vie, leur situation sociale, leur quotidien) : logement, papiers, salaires, conditions de travail, etc... A partir desquelles on peut développer une critique rupturiste, en étant audible parce que cela n'est pas perçu comme quelque chose de purement spéculatif.
C'est à partir de là qu'on peut élargir la critique à d'autres questions, qui nous touchent moins directement (ou de manière moins évidente pour les personnes).

La critique de l'enfermement dans un "milieu militant" est à mon sens valable pour la france, et particulièrement dans les grandes villes (où le milieu étudiant) ou il est facile d'accéder au "nombre" relatif permettant d'oublier la réalité sociale, de se croire plus "forts" que l'on est parce qu'on est quelques dizaines ou quelques centaines en manif, alors qu'on n'a très peu d'influence (en tant que courant) dans la société.
Il ne s'agit pas de se flageller mais d'éviter les illusions de puissance qui créent des désillusions, et qui éloignent tant de camarades qui après y "avoir cru" sur la base de l'enthousiasme temporaire du nombre (dans une lutte lycéenne, étudiante, etc...) s'éloignent du mouvement lorsqu'ils se retrouvent seuls, isolés dans leur quartiers ou face au patron dans l'entreprise...
Cela permet aussi de "rompre" avec une attitude qui se contente de la critique (des autres) sur le mode du "ya qu'à" pour confronter directement nos idées et nos pratiques avec le réel. Et du coup gagner en "modestie" (donc s'éloigner du sectarisme) sans perdre le mordant de notre critique sociale et de notre révolte contre l'injustice.

La question n'est donc pas seulement le nombre, mais l'enracinement, et l'impact concret dans les luttes. Ils dépendent à mon avis et des stratégies, et des efforts comme des moyens concrets (et donc organisationnels -au sens le plus large de ce mot) qui leur sont consacrées...
Berckman
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede gyhelle » 06 Nov 2008, 13:53

Sur le fond, je suis en accord avec ce texte, j'ai juste quelques petits commentaires de forme.


Déjà bon, je ne pense pas que le mouvement anarchiste européen (ou du moins français) ait beaucoup de leçon à donner :mrgreen: donc pas besoin de précaution oratoire.

A titre perso, et je pense que ça vaut pour 90% de la population, j'ai du mal avec la partie de la "féminisation" du français qui transforme fondamentalement la langue. Je parle de ça : "exploité-e-s", "enracinéEs". Ça gêne la lecture, c'est imprononçable et j'ai montré dans un autre fil du forum que ça ne servait strictement à rien du point de vue du féminisme. Ça fait pas plaisir quand je dis ça mais bon, il faut le dire.

Pour finir sur la forme tu dis "Personne n'existe pas dans le vide", je ne sais pas si c'est une expression quebecoise mais je verrais plutôt "Personne n'existe dans le vide"



Quand même un mot sur le fond : je suis entièrement d'accord quand tu dit que les anars doivent s'insérer dans la vie sociale. Je pense même qu'il serait intéressant qu'ils s'investissent aussi d'une manière moins directement "politique" (sans tomber dans l'apolitisme) comme l'on pu faire les black panther avec leurs déjeuners gratuits pour les enfants des ghettos par exemple.
gyhelle
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede kuhing » 06 Nov 2008, 14:29

gyhelle a écrit:Sur le fond, je suis en accord avec ce texte, j'ai juste quelques petits commentaires de forme.


Déjà bon, je ne pense pas que le mouvement anarchiste européen (ou du moins français) ait beaucoup de leçon à donner :mrgreen: donc pas besoin de précaution oratoire.

A titre perso, et je pense que ça vaut pour 90% de la population, j'ai du mal avec la partie de la "féminisation" du français qui transforme fondamentalement la langue. Je parle de ça : "exploité-e-s", "enracinéEs". Ça gêne la lecture, c'est imprononçable et j'ai montré dans un autre fil du forum que ça ne servait strictement à rien du point de vue du féminisme. Ça fait pas plaisir quand je dis ça mais bon, il faut le dire.

Pour finir sur la forme tu dis "Personne n'existe pas dans le vide", je ne sais pas si c'est une expression quebecoise mais je verrais plutôt "Personne n'existe dans le vide"



Quand même un mot sur le fond : je suis entièrement d'accord quand tu dit que les anars doivent s'insérer dans la vie sociale. Je pense même qu'il serait intéressant qu'ils s'investissent aussi d'une manière moins directement "politique" (sans tomber dans l'apolitisme) comme l'on pu faire les black panther avec leurs déjeuners gratuits pour les enfants des ghettos par exemple.


On voit bien que t'as pas connu les féministes ultra-radicales de l'UQAM à Montréal des années 80 où si, par oubli, tu ne disais pas "quelle heure est ELLE ? " tu te faisais massacrer la gueule à coup de rangers cloutées :mrgreen:
Pour l'intervention "moins directement politique", tu as tout à fait raison, d'ailleurs après guerre les anarchistes intervenaient dans les auberges de jeunesse et ça a ramené quelques personnes.(en rapport avec le nombre ridicule d'anarchistes)
Enfin,

:v: oui le mouvement anarchiste français a des leçons à donner ! :v:

(je plaisante bien sur :P )
kuhing
 

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede Phébus » 06 Nov 2008, 16:07

gyhelle a écrit:Pour finir sur la forme tu dis "Personne n'existe pas dans le vide", je ne sais pas si c'est une expression quebecoise mais je verrais plutôt "Personne n'existe dans le vide"


Tu as parfaitement raison, j'ai fait la correction. C'est le risque quand on se met à écrire des textes après la journée de travail et le soin aux enfants. On fini tard et la révision en souffre.
Avatar de l’utilisateur-trice
Phébus
 
Messages: 325
Enregistré le: 03 Nov 2008, 20:59
Localisation: Québec

Re: Quelle insertion sociale pour les anarchistes?

Messagede gyhelle » 06 Nov 2008, 16:26

Phébus a écrit: Tu as parfaitement raison, j'ai fait la correction. C'est le risque quand on se met à écrire des textes après la journée de travail et le soin aux enfants. On fini tard et la révision en souffre.



Bien sûr, je fais moi même quantité de fautes sans avoir ces excuses. J'ai fais cette remarque (et les autres sur la forme) parce que j'ai compris que le texte pouvais avoir une large diffusion.
gyhelle
 

Suivante

Retourner vers Débats théoriques

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun-e utilisateur-trice enregistré-e et 1 invité