La Plate-forme est une thèse sur l'organisation politique du mouvement anarchiste, qui est opposée à la Synthèse.
Elle a été développée par Nestor Makhno et Piotr Archinov, dans leur livre écrit en 1926, La Plate-forme organisationnelle de l'Union générale des anarchistes. Suite à leur exil, chassés par les blocheviks, et à l'échec de l'anarchisme en Ukraine et en Russie, malgré un appui populaire important, ils se sont posé les raisons de cet échec.
Pour eux, la raison majeure et fondamentale de cet échec, c'est l'impuissance du mouvement anarchisme, rongé par l'absence d'une organisation structurée et solide, oeuvrant au sein de la lutte des classes. Ils s'opposent à l'idée que l'on puisse réunir dans un mode de relation lâche et peu structuré tous les anarchistes quels que soient leur diversité.
2) L'articulation du plate-formisme en 3 parties
On aurait tort de ne voir dans la Plate-forme une simple affirmation de la nécessité d'organisation, car celle-ci ne constitue qu'un des volets du projet plate-formiste.
La Plate-forme est composée de trois parties : une « partie générale », sur le capitalisme et la stratégie pour le renverser ; une « partie constructive », sur le projet communiste libertaire ; une « partie organisationnelle », sur le mouvement anarchiste lui-même.
I. La « partie générale » affirme que l’anarchisme n’est pas une « belle fantaisie ni une idée abstraite de philosophie », mais un mouvement révolutionnaire ouvrier. Elle propose une grille d’analyse reposant sur le matérialisme et la lutte des classes comme moteur de l’histoire. Dans une situation révolutionnaire, l’organisation anarchiste doit proposer une orientation « dans tous les domaines de la révolution sociale : [celui de] la nouvelle production, celui de la guerre civile et de la défense de la révolution, de la consommation, de la question agraire, etc. Sur toutes ces questions et sur nombre d’autres, la masse exige des anarchistes une réponse claire et précise. » L’enjeu étant de « relier la solution de ces problèmes à la conception générale du communisme libertaire ».
II. La « partie constructive » propose justement un projet société transitoire. La production industrielle devra suivre le modèle des soviets fédérés. Pour ce qui est de la consommation et de la question agraire, la Plate-forme se démarque du « communisme de guerre » de Lénine, qui consistait à spolier les campagnes pour nourrir les villes : « ce seront les paysans révolutionnaires qui établiront eux-mêmes la forme définitive de l’exploitation et de l’usufruit de la terre. Aucune pression du dehors n’est possible dans cette question. » La Révolution espagnole, dix ans plus tard, apportera des réponses pratiques à cette question sur laquelle la Plate-forme reste prudente. Quant à la défense de la révolution, le modèle est – sans qu’elle soit citée – celui de la Makhnovstchina : « caractère de classe de l’armée », « volontariat », « libre discipline », « soumission complète de l’armée révolutionnaire aux masses ouvrières et paysannes ». Ce que l’on retrouvera également dans les milices libertaires de l’été 1936.
III. Pour finir, la « partie organisationnelle » décline quatre « principes fondamentaux » pour une organisation anarchiste : 1. L’unité théorique ; 2. L’unité tactique ; 3. La responsabilité collective ; 4. Le fédéralisme. 1) L’« unité théorique » : pour une rupture avec le côté « puzzle » de l’UAC, qui doit se définir clairement communiste libertaire. 2) L’« unité tactique » : que les militantes et les militants agissent de concert, pas de façon dispersée ni contradictoire. 3) La « responsabilité collective » est un appel à l’autodiscipline et à une rupture avec le consumérisme militant. 4) Avec le « fédéralisme », une instance fédérale, soumise au mandat impératif, doit veiller à l’application des décisions de congrès.
La Plate-forme ne cherche pas à réunir tous les anarchistes, quelles que soient leur tendance. Par contre elle rejette les anarchistes individualistes humanistes, pour ne s'adresser qu'aux partisans d'une action efficace dans le cadre de la lutte des classes.
3) Extrait :
La lutte des classes créée par l'esclavage des travailleurs et leurs aspirations à la liberté fit naître dans les milieux opprimés l'idée de l'anarchisme : l'idée de la négation complète du système social fondé sur les principes des classes et de l'Etat, et de son remplacement par une société libre et non-étatiste des travailleurs s'administrant eux-mêmes.
L'anarchisme naquit donc, non pas des réflexions abstraites d'un savant ou d'un philosophe, mais de la lutte directe menée par les travailleurs contre le capital, des besoins et des nécessités des travailleurs, de leurs aspirations vers la liberté et l'égalité, aspirations qui deviennent particulièrement vives aux meilleures époques héroïques de la vie et de la lutte des masses laborieuses. Les penseurs éminents de l'anarchisme, Bakounine, Kropotkine et autres n'ont pas créé l'idée de l'anarchisme mais, l'ayant trouvée dans les masses, ont simplement aidé, par la puissance de leur pensée et de leurs connaissances, à la préciser et à la répandre. L'anarchisme n'est pas le résultat d'oeuvres personnelles ni l'objet de recherches individuelles.
De la même façon, l'anarchisme n'est nullement le produit d'aspirations humanitaires. L'humanité "une" n'existe pas. Toute tentative de faire de l'anarchisme l'attribut de toute humanité telle qu'elle est actuellement, de lui attribuer un caractère généralement humanitaire, serait un mensonge historique et social qui aboutirait infailliblement à la justification de l'ordre actuel et d'une nouvelle exploitation. L'anarchisme est généralement humanitaire uniquement dans le sens que les idéaux des masses laborieuses tendent à rendre saine la vie de tous les hommes, et que le sort de l'humanité d'aujourd'hui ou de demain est lié à celui du travail asservi. Si les masses laborieuses sont victorieuses, l'humanité tout entière renaîtra. Si elles ne vainquent pas, la violence, l'exploitation, l'esclavage, l'oppression régneront comme auparavant dans le monde.
La naissance, l'épanouissement et la réalisation des idéaux anarchistes ont leurs racines dans la vie et la lutte des masses laborieuses et sont inséparablement liés au sort de ces dernières.
