anarchisme et religion aux USA

Re: anarchisme et religion aux USA

Messagede René » 23 Fév 2012, 11:18

Commentaires

Il y a dans le texte des camarades de la First of May Anarchist Alliance deux niveaux de réflexion : celui des principes et celui de la tactique. Or il semble qu’ils confondent les deux niveaux.

Le fond du problème est le constat de la prégnance du religieux dans la vie politique et sociale aux États-Unis, et de la nécessité de tenir compte de ce constat dans l’activité militante. On peut parfaitement comprendre que l’action militante anarchiste se trouve confrontée à de sérieuses difficultés lorsqu’on se trouve dans un environnement social où l’écrasante majorité des gens ne peut tout simplement pas comprendre qu’une personne puisse être athée, comme c’est le cas aux Etats-Unis. Cette situation n’est pas limitée aux États-Unis, d’ailleurs, car le même problème existe dans les pays musulmans. L’athéisme y est inconcevable.

Le problème avec le texte n’est pas dans le fait qu’ils signalent la difficulté, parfaitement compréhensible, dans laquelle ils se trouvent. Le problème réside dans le fait que pour justifier leur démarche de rapprochement avec les personnes ou groupes religieux, ils tentent de théoriser que l’athéisme est une attitude qui relève du passé, que c’est un « reliquat non-anarchiste du passé ». On a bien lu : dire que l’athéisme est un reliquat non-anarchiste du passé, c’est dire que l’athéisme n’a jamais fait partie des fondements théoriques de l’anarchisme !

Dès lors, l’un des principaux piliers de la philosophie anarchiste est remisé au magasin des accessoires. On comprend même que les camarades de la First of May Anarchist Alliance (qui se désignent sous le nom de M1) n’excluent pas l’adhésion de croyants de religions diverses à l’organisation anarchiste, sous le prétexte qu’ils seraient « anti-autoritaires » et que la religion reste dans la sphère privée.

Les principes

Quoi qu’on en dise, le matérialisme est l’un des principaux fondements théoriques de l’anarchisme. Philosophiquement, il est le refus de la transcendance, l’affirmation qu’il n’y a pas de cause première, pas de « divinité créatrice du monde » (1). Il y a, sur ce point, concordance entre les auteurs qu’on qualifie de fondateurs de l’anarchisme.

Dans la culture occidentale, la pensée matérialiste est le résultat de siècles d’évolution progressive, marquée par des temps morts, des avancées, et d’innombrable victimes condamnées à la torture, au bûcher, au fil de l’épée. Depuis le début de la pensée philosophique en Europe, et en particulier depuis les XIVe-XVe siècles, il y a eu une succession ininterrompue d’auteurs qui ont, à petits pas, tenté d’introduire la pensée libre et critique et qui se sont battus contre la supprématie de la religion (2) . Beaucoup d’entre eux ont été torturés, emprisonnés, sont morts sur le bûcher ou ont été rendus muets par la crainte. Aujourd’hui, les motifs de cette impitoyable répression peuvent paraître futiles. Ainsi Giordano Bruno avait affirmé que l’univers était infini. Horreur ! Seul Dieu est infini. Pour cela, Bruno fut brûlé en l’an 1600 après sept ans de tortures.

Ce n’est bien entendu pas le lieu ici de tracer cette histoire sanglante de la lutte de la pensée critique contre la religion, lutte qui a abouti au rejet de la notion de Dieu au nom de la liberté et à l’apparition de la philosohie matérialiste sur laquelle se fonde l’anarchisme (et le marxisme). Et qu’on n’aille pas croire que l’Eglise catholique détenait le monopole de l’obscurantisme.

La lutte contre la religion, contre la croyance en Dieu n’est pas, contrairement à ce que pensent nos camarades américains de M1, le fait d’anarchistes archaïques vivant dans des « contrées rétrogrades » dominées par des grands propriétaires fonciers et des Eglises d’Etat, elle s’est toujours siuée au cœur de l’Europe moderne, celle de la philosophie des Lumières. L’Espagne et la Russie n’ont joué aucun rôle dans cette lente évolution conduisant à la liberté de la pensée qu’a été la philosophie des Lumières, même si elle s’est largement rattrapée après que des proches de Bakounine aient commencé d’y diffuser les idées anarchistes à partir de 1868.

Curieusement, nos camarades états-uniens ont oublié la France, dont on ne peut tout de même pas évacuer le rôle qu’elle a joué dans l’apparition de la philosophie des Lumières, de la philosophie matérialiste — et par conséquent de l’anarchisme. Il semble que les camarades de M1 n’aient jamais entendu parler de Proudhon — et de bien d’autres (3). Sans parler de Bakounine, qui écrivait surtout en français.

Arguments historiquement faux

Pour fonder leur attitude, les camarades de M1 développent des arguments historiquement faux. Selon eux, l’anarchisme serait tout d’abord apparu et se serait développé dans des pays rétrogrades – Russie, Italie, Espagne – dominés par la grande propriété foncière, des « sociétés dominées par des Eglises d'Etat uniques ». Il était donc logique que « la plus grande partie de l’opposition à ces régimes obscurantistes était activement anti-cléricale ». Le mouvement anarchiste d’aujourd’hui se serait lui aussi formé dans la lutte contre la droite chrétienne : « Ce n’est pas étonnant que notre mouvement ait maintenu une position irréligieuse », apprend-on.

L’opposition à la religion, l’affirmation d’un athéisme militant est une « réminiscence non-anarchiste mais compréhensible du passé ». C’est même « un obstacle au développement de la présence de notre mouvement dans de nombreux secteurs de la classe ouvrière et des opprimés ».

Ce premier paragraphe du texte de M1 sur la religion contient une quantité surprenante d’erreurs, d’approximations.

L’apparition de l’anarchisme n’est pas liée à l’existence de « sociétés dominées par des Eglises d'Etat uniques », elle est liée à la nécessité pour la classe ouvrière de s’organiser pour combattre l’exploitation qu’elle subissait. L’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme sont nés dans les sociétés développées de l’Europe occidentale, en Suisse, en France, en Belgique, en Italie, en Espagne, le Portugal, et principalement dans les zones industrielles de ces pays. La Russie est citée abusivement par M1 comme « berceau » de l’anarchisme : elle ne fut jamais une terre d’élection de l’anarchisme, bien que Bakounine et Kropotkine fussent russes. Bakounine écrivait en français.

L’anarchisme est apparu dans les pays d’Europe et d’Amérique latine où les rapports entre classe ouvrière et classe capitaliste se réglaient systématiquement par la répression et où n’existait pas le suffrage universel. Le réformisme était impossible, puisque la moindre revendication pouvait se régler par des fusillades et des morts.

La constitution de l’AIT seconde manière, à Berlin en 1922, regroupant à travers le monde des millions d’adhérents, n’avait rien à voir avec des « sociétés dominées par des Eglises d'Etat uniques ».

Le poids de la religion

Curieusement, si on considère le poids de la religion aujourd’hui, on constate que les pays qui ont une religion d’Etat sont des pays essentiellement anglo-saxons et nordiques : Angleterre, Pays de Galles, Irlande du Nord, Finlande, Islande, Norvège, Suède, Ecosse. On voit que ce sont des pays principalement protestants. Une exception : la Grèce, qui est orthodoxe.

Par contre les pays sans religion d’Etat comptent la France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, l’Irlande, la Roumanie, le Portugal. Ce sont des pays catholiques, sauf la Roumanie qui est orthodoxe – mais fortement influencée par la culture latine. Sur huit de ces pays, cinq d’entre eux ont connu un fort développement de l’anarchisme. En revanche, parmi les huit pays qui ont aujourd’hui une religion d’Etat, un seul a connu un développement sensible de l’anarchisme : la Suède.

Les Etats-Unis sont un cas à part. Il n’y a pas de religion d’Etat, d’abord parce qu’il y a tellement de religions qu’on ne saurait pas laquelle choisir. Mais La Religion, en tant que telle, y est quasiment d’Etat, même si la séparation y est inscrite dans la Constitution. Il ne faut pas croire cependant que l’extrême concurrence sur le marché de la foi réduit le poids de la religion : c’est exactement le contraire. Chaque religion cherche à se montrer plus zélée que l’autre, et il y a une surenchère féroce pour savoir laquelle sera en même temps la plus proche du Bon Dieu et la plus patriotique – parce que l’un va avec l’autre. Profondément encrée dans l’inconscient de l’Etat-Unien de base se trouve l’idée que Dieu est avec l’Amérique.

Le religieux imprègne toute la vie politique du pays. Il s’agit d’une mainmise globale du religieux sur le politique.

« … Dieu est avec l’Amérique. C’est pourquoi je crois que Dieu est avec ses troupes en Afghanistan et en Irak. Je crois que Dieu est encore du côté de l’Amérique, à cause de la présence, à la base, dans tout le pays, de gens humbles, moraux, craignant-Dieu, Aimant-Jésus, généreux. Je les ai rencontrés en voyageant dans tout le pays. Ils sont la raison pour laquelle Dieu privilégie l’Amérique avec sa bénédiction, et lui montre son bras de Pitié, et non son bras de Jugement oblitérant (4). » (Bob Klingenberg, Is God with America ?)


Ce type de discours est constant, il est quasiment impossible d’y échapper.

Considérant que 4 à 8 % d’Etats-Uniens se déclarent athées, contre 25 à 30 % en France, je serais tenté de dire que les Etats-Unis se trouvent très en retard du point de vue du développement de la pensée critique par rapport à la France, qu’ils se situent précisément dans la catégorie des « pays rétrogrades » (l’expression n’est pas de moi mais des camarades de la First of May Anarchist Alliance), et qu’ils se situent sur cette question au même niveau que les pays musulmans, avec lesquels ils ont d’ailleurs beaucoup de points communs, idéologiquement parlant. Il me semble par conséquent que la lutte contre la religion devrait être une priorité absolue pour les anarchistes de ce pays.

D’une certaine manière, on comprend que nos camarades états-uniens considèrent que le refus de recruter des croyants soit un « obstacle au développement de la présence de notre mouvement dans de nombreux secteurs de la classe ouvrière et des opprimés » : la société états-unienne est une société quasi théocratique, les allusions au Bon Dieu figurant sur les billets de banque, dans les serments des tribunaux ; aucun discours d’homme politique ne peut évacuer le « que Dieu vous bénisse », bref, Dieu est présent partout. Il est évident que dans ces conditions, le champ de recrutement des anarchistes, dans le sens où nous l’entendons en Europe, est extrêmement étroit. Nos camarades anarchistes d’Afrique du Nord se trouvent dans une situation presque identique, d’ailleurs : les Etats-Unis et les pays musulmans ont bien plus de points communs que ne le croient les concitoyens du président Obama : ce sont des sociétés où le fait de ne pas croire en Dieu est tout simplement incompréhensible.

Nos camarades de M1 veulent nous faire croire que la religion (la « croyance spirituelle ») est une affaire « strictement personnelle ». Or comme « le fondement de l’anarchisme est la défense et le développement de chaque personnalité humaine unique », combattre la croyance « individuelle » en Dieu est une remise en cause de l’« individualité » du croyant, donc anti-anarchiste. Si on lutte contre la religion, on lutte contre la personnalité humaine, donc contre l’anarchisme !!! Le problème avec ce raisonnement parfaitement jésuitique est que la religion n’est jamais une affaire strictement personnelle, et que les croyants de quelque religion qu’il s’agisse se « relient » entre eux (religion=relier) pour développer des stratégies propres à cette religion. Si nous introduisons la religion dans la pensée, dans l’organisation anarchistes, nous liquidons tout simplement l’anarchisme.

Il est vrai que de nombreuses personnes qui lutent contre l’exploitation, contre l’oppression, ont des croyances religieuses. C’est un simple constat, et c’est une très bonne chose. Ces personnes-là pourront peut-être trouver des analogies entre leur activité et la nôtre. Mais il faut être naïf pour imaginer qu’elles auront besoin du mouvement anarchiste, d’une organisation anarchiste pour développer leur activité. Si le mouvement anarchiste se développe sur le terrain du combat des exploités et des opprimés, ces bonnes âmes verront plutôt des concurrents dans le mouvement anarchiste. Ceux qui seront attirés par l’activité et le discours anarchiste seront une infime minorité.

Si, marginalement, des croyants sont attirés par le mouvement anarchiste, tant mieux, il n’y a aucune raison de ne pas lutter à leurs côtés, de faire un maximum de chemin ensemble. Rien n’empêche cela. Si une organisation anarchiste confrontée à la nécessité d’un travail commun avec des croyants se livre, comme le dit le texte de M1, à un « humour sectaire ou à des plaisanteries oiseuses sur les croyants », c’est que les militants de cette organisation sont effectivement des sectaires et, quoi qu’ils fassent, leur organisation ne se développera jamais.

Il n’y a aucune raison de ne pas lutter ensemble avec des croyants. Certains d’entre eux pourront même avoir des attitudes tout à fait libertaires. Je pense même qu’avec certains d’entre eux il sera possible d’aller très loin ensemble. Mais on ne pourra jamais accepter l’idée que dans l’organisation anarchiste, c’est-à-dire l’organisation spécifiquement anarchiste, il y ait des gens qui déclarent ne pas vouloir de maître mais qui acceptent d’avoir un Dieu.

La 1st of May Anarchist Alliance confond en fait deux niveaux

♦ Celui des principes. La doctrine anarchiste se définit par un certain nombre de principes, et parmi ces principes il y a l’athéisme. Cet athéisme n’a pas besoin d’être agressif, ni même ostensible. C’est le contexte qui définit les attitudes à adopter. Mais l’athéisme est un des piliers spécifiques de l’anarchisme et doit donc impérativement figurer dans les principes de l’anarchisme spécifique et de l’activité de l’organisation spécifique.

♦ Celui de l’activité militante dans ce qu’en France on appelle les organisations de masse, et sans doute en Amérique dans les communautés, c’est-à-dire là où les exploités et les opprimés s’organisent pour résister. Dans ce cas, il n’y a pas à faire de ségrégation entre les croyants et les non-croyants — si c’était le cas, on ne travaillerait pas avec grand-monde. Dans ce cas-là, nous n’avons pas à nous soucier de « savoir quelle philosophie personnelle motive une personne ou un groupe envers le point de vue et le combat anti-autoritaires ».

Mais je tiens à souligner que le fait même de croire en Dieu est une attitude autoritaire, c’est-à-dire l’attitude de quelqu’un qui croit en une force supérieure.

Le fait que certaines « organisations de type religieux » aient « une activité significative dans les domaines de la justice sociale, de l'immigration, de l’opposition à la guerre, des droits des travailleurs, des transports urbains, entre autres » n’a rien de nouveau. Ces organisations ont toujours été, dans toutes les religions, actives dans les domaines de soutien aux « pauvres » et aux « malheureux », et elles ont souvent été beaucoup plus actives que les militants de gauche, orientés vers l’activité « politique » et qui méprisaient un peu ceux qui tentaient d’améliorer aujourd’hui le sort des exploités et des opprimés.

De même, dans le monde musulman, les organisations islamiques ont mis en place d’importantes infrastructures de soutien aux populations, se substituant largement aux Etats. Ce soutien aux « pauvres », aussi bien chez les chrétiens que chez les musulmans, est une des forces des religions.

Si ces organisations sont capables de susciter des dévouements remarquables chez des gens qui sont désireux d’agir, l’encadrement desdites organisations prend grand soin d’éviter à tout prix que ces dévouements conduisent à la remise en cause du système.

Il est possible que, parmi ces militants d’organisations caritatives confessionnelles, quelques-uns basculent dans la contestation globale du système, mais il faut être incroyablement naïf pour imaginer que si un jour le « chaudron de la lutte » explose, des pans entiers de ces organisations basculeront vers l’anarchisme.

Je pense que le meilleur moyen d’écarter « les obstacles inutiles (…) entre nous et ces évolutions » est d’être honnêtes, d’être clairs avec nos principes.
L’anarchisme est une pensée matérialiste et athée, une pensée sans Dieu ni maître.

« Il nous importe donc beaucoup de délivrer les masses de la superstition religieuse, pas seulement par amour d’elles, mais encore par amour de nous-mêmes, pour sauver notre liberté et notre sécurité. Mais nous ne pouvons atteindre ce but que par deux moyens : la science rationnelle et la propagande socialiste. » (Bakounine, Fédéralisme, socialisme, antithéologisme.)



NOTES

1 Bakounine, L’Empire knouto-germanique, « Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l'homme ».

2 P. Pomponazzi, F. de Vicomercato, B. Telesio, G. Bruno, C. Cremonini, G. Vanini, L. Vella, J.L. Vivès, P. de la Ramée, F. Bacon, R. Descartes, B. Spinoza…

3 Fernand Pelloutier, Pierre Monatte, Fernand Pelloutier, Emile Pouget, les frères Reclus, Gaston Leval, etc.

4 Le « jugement oblitérant » fut prononcé par Dieu contre des villes de Galilée qui refusèrent d’écouter son message. Elles furent rayées de la carte et leur emplacement même oublié.
Modifié en dernier par René le 28 Fév 2012, 16:47, modifié 1 fois.
René
 
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Re: anarchisme et religion aux USA

Messagede digger » 23 Fév 2012, 19:37

Gros et intéressant travail.
Pas le temps actuellement de détailler.
Aucun problème sur le fond.
digger
 
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