Dossier issu du journal anarchiste du sud-Aveyron "Et alors ?" (n°10)
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INTRODUCTION
Au sein du mouvement libertaire comme chez certains altermondialistes, "l'autogestion" est souvent invoquée comme un remède miracle.
Et pourtant … En Amérique du Sud, des prisons sont "autogérées", de même que des banques en France (Crédit Coopératif par exemple) ou des entreprises (SCOP). D’ailleurs, pourquoi ne pas imaginer, à terme, un système marchand avec ses supplétifs habituels (police, justice, école ...) fonctionnant de façon entièrement "autogérée" ?
N’avoir comme perspective que la gestion des processus productifs et d’échange est un arrêt du processus révolutionnaire, un renforcement de l’ordre établi qui renvoie le prolétariat à la seule place que lui laisse le capital… celle de producteur de valeur, quitte à lui laisser le rôle de gestionnaire pendant un temps !
Les expériences « alternatives » sympas en pleine paix sociale n’ont rien de contradictoire, elles sont des entreprises capitalistes sans ambiguïté. Ce qui questionne, c’est l’antagonisme qui traverse tout mouvement de classe dans sa dynamique combative, vivante et donc profondément contradictoire.
Ces luttes sont l’expression d’une classe qui vit et combat contre la dictature de l’économie, et ont pu servir de vague sur laquelle ont surfé avec prestige les sociaux-démocrates et autres « alternatifs » citoyennistes, vendant leurs recettes « bio » pour renforcer les dispositifs marchands et étatiques.
Il est peut-être temps de dépasser ces « mythes autogestionnaires » afin lutter pour un monde sans Etat, sans salariat, sans valeur, bref sans capital ni domination.
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BIBLIOGRAPHIE

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Etude de cas : La Libye, ou « l’autogestion » mise en pratique
Alors que les bombes occidentales ravagent le pays le plus développé d’Afrique (avec l’Indice de Développement Humain le plus élevé du continent), afin de lui imposer sa vision de la « démocratie », il est temps de tirer un bilan sur 34 ans d’une expérience unique au monde, un système étatique « autogéré ».
Lorsqu’en 1969, le « groupe des officiers libres », avec à sa tête le jeune Mouammar Kadhafi, dépose le vieux roi Idriss, leur objectif n’est ni plus ni moins que l’instauration d’un régime nationaliste arabe, calqué sur le modèle de l’Egypte nassérienne. Un parti unique est créé (l’Union Socialiste Arabe), la société se laïcise, les infrastructures sanitaires et éducatives sont développées, et l’armée prend une place prépondérante dans le nouveau régime. En somme, rien de bien novateur à l’époque.
Tout au long des années 1970, le nouveau régime libyen aura tenté de fusionner avec d’autres Etats arabes (L’Egypte, la Tunisie, l’Algérie …). Toutes ces tentatives aboutirent à un échec, amenant le « groupe des officiers libres » à rechercher d’autres voies politiques.
Ces tâtonnements aboutirent, en 1977, à la publication du « livre vert », de Kadhafi, et par l’instauration du nouveau système étatique « révolutionnaire » préconisé dans cette ouvrage, la Jamahiriya (« pouvoir des masses »).
Dans la foulée, l’abolition du salariat est décrétée, ainsi que la gratuité totale de l’ensemble des services publics, ce qui était sensé préfigurer une future société non-marchande.
Dans les faits, le salariat fut juste remplacé par un « contrat de services », une autre dénomination du contrat de travail. En somme, l’abolition fut symbolique, mais pas effective.
Cette « Jamahiriya populaire et socialiste Libyenne », proclamée par les « officiers libres » se voulait une alternative aux différents systèmes étatiques en vigueur dans le monde, son fonctionnement étant officiellement basé sur une très forte décentralisation du pouvoir.
Chaque commune est administrée par ses habitants, qui se réunissent sous forme de « congrès populaires ». Ils désignent par « consensus » un délégué, dont le mandat est impératif. Les délégués forment le Congrès Général du Peuple, qui fait office de parlement. Il compte 2700 délégués. Ceux-ci désignent aussi par consensus les membres du gouvernement, appelé « Comité général du peuple », qui lui même désigne, toujours par « consensus », le premier ministre, appelé « Secrétaire du comité général du peuple ». Le titulaire de ce poste est depuis le 5 mars 2006 Baghdadi Mahmudi.
Le parlement désigne aussi par « consensus » son « secrétaire général », qui officiellement est le chef de l'état. C'est depuis le 26 janvier 2010 Mohamed Abou el-Kassim Zouaï. Officiellement la Jamahiriya dispose de l'ensemble du pouvoir.
Afin de s’assurer que leur nouveau système politique ne prendrait pas une tournure « contre-révolutionnaire », furent constitués des « comités révolutionnaires », armés, dans chaque commune, dont le rôle était de veiller à ce que les principes du « Livre Vert » soient respectés par les « congrès populaires ». Les comités révolutionnaires sont la voix du « guide de la révolution », le colonel Mouammar Kadhafi, qui officiellement ne dispose d'aucun pouvoir.
Dans les faits, ce dernier dispose d’une véritable milice armée et entièrement dévouée présente sur l’intégralité du territoire. Ainsi, ce sont les "comités révolutionnaires" qui ont le dernier mot dans la désignation des délégués des "congrès populaires", donc seuls les individus soutenant le plus activement les thèses et la personnalité du « Guide » peuvent siéger au parlement, et donc entrer au gouvernement.
Cette « autogestion dirigée » s’est appuyée sur le système tribal, très ancré en Libye. Le régime à ainsi volontairement armé certaines tribus, et tout particulièrement la tribu d’origine du « Guide » Mouammar Kadhafi, la Kadhafa, qui a formé trois milices bien mieux équipées que l’armée libyenne (peu nombreuse et sous-équipée, elle est placée sous l’autorité des instances de la Jamahiriya). En définitive, que reste t’il du « pouvoir des masses », 34 ans après sa proclamation ?
Un pouvoir basé sur l’allégeance et la soumission à un leader, et un système Etatique et sécuritaire au sein duquel chaque libyen est intégré via des structures « autogestionnaires ».
L’expérience libyenne nous prouve ainsi à quel point le concept de révolution est vain quand il est pensé en tant prise ou gestion d’un pouvoir.
Car la révolution, c’est avant tout la destruction totale de toute forme de pouvoir.
Fabien, No Pasaran 12 (www.nopasaran12.new.fr)
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