Rien n'est prêt pour la "nouvelle" garde à vueLEMONDE.FR | 15.04.11 | 19h48 • Mis à jour le 15.04.11 | 20h16
La Cour de cassation a déclaré vendredi illégale la garde à vue française et imposé la présence immédiate d'un avocat.AFP/FRED DUFOUR
"Très concrètement, rien n'est prêt", "rien n'est prévu", "nous ne sommes pas prêts". Rarement policiers, avocats et magistrats auront fait preuve d'une telle unanimité pour décrire une réforme bouleversant aussi profondément leur travail. La présence de l'avocat tout au long de la garde à vue, une disposition du projet de loi adopté mardi 12 avril et inscrit au Journal officiel vendredi, devait initialement entrer en application le 1er juin.
Mais un arrêt de la Cour de cassation a décidé de prendre de court le gouvernement. Constatant que la garde à vue française était illégale, elle a imposé vendredi une application immédiate de trois dispositions phares de cette loi, sans attendre sa promulgation : la présence d'un avocat tout au long des auditions, son accès aux procès verbaux d'audition et le droit au silence du gardé à vue. L'esprit de la loi sera donc appliqué avant même que celle-ci ne soit effectivement applicable.
Le problème est qu'aucun des acteurs concernés ne se considère aujourd'hui en mesure de l'appliquer correctement. "Qu'elle s'applique au 1er juin ou dès aujourd'hui ne change pas grand-chose. Une telle impréparation pour une loi aussi importante est effarante", s'étrangle Michel-Antoine Thiers, du Syndicat national des officiers de police. "Cette loi a été votée sans les moyens qui vont avec", déploreVirginie Duval, secrétaire général de l'Union syndicale des magistrats. "On sera dans l'improvisation totale, il faudra compter sur la bonne volonté de chacun", résume Jean-Louis Borie, secrétaire national du Syndicat des avocats de France (SAF).
Si chacun s'accorde pour saluer une avancée historique sur le plan des libertés individuelles, la précipitation dans laquelle ce texte a été élaboré risque de mettre en péril son application. Il y a en France chaque jour entre 1 500 et 2 000 gardes à vue (700 000 en tout pour 2010). Avec l'application immédiate de la réforme, ce sont autant de procédures qui risquent d'être frappées d'annulation en cas d'entorse aux nouveaux droits du gardé à vue. Sans compter que l'arrêt de la Cour de cassation concerne également toutes les procédures en cours, menacées elles aussi d'annulation. "Ça va batailler ferme dans les prétoires", prédit Me Alain Fouquet, bâtonnier du barreau d'Angers.
AVOCAT CHERCHE "LIT DE CAMP"
Parmi les dispositions qui entrent en application immédiatement, la nouvelle loi prévoit qu'un avocat puisse assister à toutes les auditions de son client durant les 24 heures de la garde à vue (jusqu'ici, l'avocat n'avait droit qu'à un entretien privé d'une demi-heure au début de la mesure). Il disposera de deux heures pour se rendre au poste afin d'assister à la première audition, mais rien n'est précisé pour les auditions suivantes.
"Cela signifie-t-il que nous devrons dresser un lit de camp dans le commissariat pour que l'avocat puisse être présent à chaque nouvelle audition de son client sur un cycle de 24 heures ? Devrons-nous attendre deux heures à chaque fois que nous voudrons poser une question au gardé à vue, le temps que son avocat nous rejoigne, s'interroge Michel-Antoine Thiers. Rien n'est précisé, c'est le plus grand flou."
Me Alain Fouquet évoque lui une véritable "météorite" qui s'abat sur sa profession."Pour l'instant, c'est la merde", résume-t-il. D'après ses calculs, les permanenciers d'Angers vont être littéralement submergés et ne seront pas en état de faire de l'assistance juridique : "On va surtout rappeler à nos clients qu'ils ont le droit de se taire."
En caricaturant un peu, il évoque un scénario cauchemar : "Les policiers m'appellent à 19 heures, le temps de me rendre au poste, il est 21 heures. A 23 heures, l'audition prend fin. Je rentre chez moi. A minuit, ils me rappellent pour m'avertir qu'ils reprennent l'audition sans m'attendre. J'accours au poste. Et c'est reparti le lendemain dès 8 heures..."
"Si les commissariats mettent à disposition des avocats un lit de camp et un bureau, ce sera bien, soupire Jean-Louis Borie, qui milite depuis des années pour une réforme de ce type. Mais nous plaidons depuis le début pour que les gardes à vue soient regroupées au chef-lieu de département, ce qui permettrait de prévoir un hôtel pour les avocats."
POLICIER CHERCHE SALLE D'ACCUEIL
Autre problème de taille qu'implique la réforme mais auquel la loi ne répond pas : les commissariats, déjà exigus, ne disposent pas pour la plupart d'espaces suffisant pour accueillir les avocats.
Les auditions se passaient jusqu'ici en tête-à-tête dans le bureau d'un officier de police judiciaire (OPJ), "en poussant un peu les bureaux", précise Michel-Antoine Thiers. Avec la présence obligatoire de l'avocat, il faudra trouver une salle suffisamment grande pour accueillir au moins quatre personnes, le policier refusant de "se retrouver en minorité" face au gardé à vue et son avocat.
La loi prévoit également que l'avocat puisse s'entretenir avec son client de façon"confidentielle", dans un local adéquat. "On ne va pas tout de même pas le mettre dans le couloir ; et l'installer dans le bureau d'un OPJ poserait des problèmes de confidentialité", s'agace Michel-Antoine Thiers, pour qui cette loi "exacerbe le manque de moyens criant dont souffrent déjà la police et la justice". "Nous tâcherons d'appliquer la loi à la lettre, mais l'esprit n'y sera pas, faute de moyens", résume-t-il.
Les professionnels ne sont pas les seuls à s'alarmer de l'application de cette loi. Au sein même de la majorité, certains s'inquiètent du "coût considérable", selon les mots du député UMP Jean-Luc Warsmann, de la réforme. Le prix de la modernisation de 3 600 services de police et de gendarmerie est ainsi estimé à 21 millions d'euros.
AVOCAT COMMIS D'OFFICE
Autre budget à prévoir : une partie des avocats est rémunérée par l'Etat dans le cadre de l'aide juridictionnelle. Une enveloppe qui va littéralement exploser avec l'entrée en vigueur de la réforme. La Chancellerie estime à 100 millions d'euros – contre 15 millions jusqu'ici – le nouveau financement de l'aide juridictionnelle en garde à vue. Elle compte accroître ses ressources en créant un timbre fiscal d'une trentaine d'euros dont s'acquitteront les justiciables qui entameront une procédure judiciaire.
Le gouvernement a annoncé qu'il avait été décidé de rémunérer 300 euros hors taxe la garde à vue pour 24 heures de présence maximum, sachant que le ministère et les représentants des barreaux tablent plutôt sur une durée moyenne d'intervention de l'avocat de trois à quatre heures.
Mais aucune de ces dispositions ne figure dans la loi : les avocats qui assisteront des gardés à vue au titre de l'aide juridictionnelle à partir d'aujourd'hui seront donc rétribués 61 euros pour la première demi-heure, comme c'était le cas jusqu'ici, puis travailleront gratuitement, "pour la beauté des principes", comme le résume joliment Jean-Louis Borie.
"Cette loi représente une avancée historique. On ne va donc pas se dérober. Nous ferons tout pour que le nombre d'avocats inscrits aux permanences soit suffisant. Mais nous irons dans un esprit militant. Il est urgent de régler la question du financement !", insiste-t-il.
LA "POLITIQUE DE L'AUTRUCHE"
Comment le gouvernement s'est-il retrouvé acculé à faire appliquer dans la précipitation une loi aussi fondamentale ? Magistrats, avocats et policiers avouent leur incompréhension. Les premiers arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme sur la présence de l'avocat pendant la garde à vue remonte au début des années 2000, souligne Thierry Wickers, président du Conseil national des barreaux.
"Depuis les arrêts rendus par la Cour européenne des droits de l'homme des 27 novembre 2008 et 13 octobre 2009 invalidant le système turc des gardes à vue, il était clair que le système français ne répondait plus aux critères du procès équitable", rappelle de son côté l'Union syndicale des magistrats.
"Mais lorsqu'on attirait leur attention sur cette question, les gouvernements successifs nous répondaient que la France n'était pas concernée, que nous n'étions pas la Turquie, se souvient Thierry Wickers. Ils n'ont rien anticipé. Résultat : rien n'est prêt, alors que ces droits existent depuis une décennie." Une véritable"politique de l'autruche", un "autisme" étatique également dénoncé par Jean-Louis Borie (SAF).
Il a fallu attendre une décision du Conseil constitutionnel qui a censuré, le 30 juillet, le régime de la garde à vue et a enjoint le gouvernement de réviser la loi avant le 1erjuillet 2011 pour que l'exécutif s'attaque au problème. Un texte fabriqué dans la précipitation, de l'avis de nombreux acteurs, dont l'arrêt de la Cour de cassation souligne un peu plus l'état d'improvisation.
Soren Seelow