Olivier Piou (Gemalto) : « Je ne suis pas un chaud partisan de la biométrie. »Le directeur de Gemalto revient pour « Les Echos » sur l'évolution de la carte à puce, de ses nouvelles applications en matière de communication sans fil, de sécurité, d'identification biométrique, ou de communication entre machines. Et porte un regard dubitatif sur la capacité de notre pays à porter ses innovations.
On nous promet depuis des années que la « puce » va bouleverser notre mode de vie. Y croyez-vous encore ?Chez Gemalto nous n'avons jamais fait « la puce » électronique. Nous l'achetons, à de nombreux fournisseurs. Mais il est certain que notre industrie a considérablement évolué au cours des dix dernières années.
Nous sommes passés du « hard » au « soft », de la « puce » dans une carte à mémoire à la valeur ajoutée créée par les logiciels des microprocesseurs que nous embarquons dans des objets aux formes multiples. Des cartes bancaires, des SIM plus petites, des passeports électroniques, en papier, des clés USB. La carte à puce restera pour toujours une innovation française dont nous pouvons être fiers, mais l'essentiel de cette histoire est derrière nous. Dans chacun de ces objets numériques, nous intégrons notre savoir-faire en logiciels sécurisés, qui protège les clés numériques des opérateurs, la clé de leur tiroir-caisse, et les données personnelles des consommateurs, qui sont privées et précieuses. Gemalto est une entreprise de « soft » : nous investissons chaque année deux fois plus en R&D - qui représente 7 à 8% de notre chiffre d'affaires - qu'en investissements physiques.
Mais quels usages vont permettre ces innovations ?Nous accompagnons la révolution numérique sur plus d'un front. Sans les nouvelles générations de puces, il n'y aurait pas aujourd'hui de
smartphones ou de tablettes communicant sans fil sur les réseaux rapides. Nos logiciels sécurisés embarqués dans ces puces ouvrent les portes d'un monde plus pratique et plus simple. Cela permet le développement de nouveaux usages. Acheter depuis un portable, 7j/7, 24h/24, ne peut se concevoir sans un univers numérique parfaitement sécurisé et facile à utiliser. Mais la révolution ne sera pas que commerciale. Elle va également bénéficier au citoyen. Les agences gouvernementales, qui ont compris que l'émission des documents électroniques était finalement assez simple, se lancent dans l'e-administration. Elles s'aperçoivent que la gestion de ces objets peut être confiée à des sociétés de confiance comme Gemalto, et qu'ils apportent nombre d'avantages aux particuliers comme l'obtention d'un document administratif de chez soi. Certains pays, comme l'Estonie ou le Portugal, vont même plus loin, en adoptant le vote électronique.
Mais le risque c'est aussi de basculer dans la biométrie et Big Brother?Je ne suis pas un chaud partisan de la biométrie. Certes, nous proposons des solutions intégrant les empreintes digitales ou le visage dans le passeport. Mais ces données doivent rester confidentielles, et leur gestion encadrée. Monde numérique et anonymat peuvent aller de pair. Les Pass Navigo peuvent par exemple être anonymes : ils stockent des tickets numériques qui sont certifiés authentiques par des procédés cryptographiques. Dans le cas du passeport, la puce permet de stocker des informations, de les valider, de les authentifier. L'information biométrique est dans le document, dans votre poche, elle n'a pas besoin d'être dans une grande base centrale. La technologie actuelle donne complètement la possibilité de ne pas ficher les citoyens.
Mais avec votre technologie eGo, vous ne cherchez pas à nous greffer des puces ?Absolument pas. eGo, qui vient de gagner plusieurs récompenses pour son caractère innovant, s'appuie sur les propriétés conductrices naturelles du corps humain. Il ne s'agit pas d'avoir une puce sous la peau mais sur une carte dans son portefeuille, ou dans un petit boîtier sur soi. eGo permet d'actionner des services en posant simplement sa main à quelques centimètres d'un terminal, pour se connecter à son ordinateur ou pour un paiement, sans sortir sa carte de sa poche.
On se rapproche de la science-fiction...Aujourd'hui, eGo est techniquement prêt, mais pas encore commercialisé.
Il nous faut d'abord signer des contrats avec des clients, valider les bons usages ; cela prendra quelques années. Rappelez-vous que la technologie du Pass Navigo a nécessité 10 ans avant de trouver son marché ! De manière générale, nous ne lançons nos innovations numériques qu'après en avoir étudié de près les usages. C'est une responsabilité.
On a trop vu au XXème siècle que les innovations déployées trop vite, avant d'avoir bien étudié leurs bons usages, peuvent être dangereuses.
Nous avons quelques innovations fortes, que nous prenons le temps de bien étudier avant de les dévoiler.
On va vers une révolution pour l'homme plus que pour la machine ?Les machines ne seront pas oubliées. La communication « machine to machine » va se développer grâce à la puce sécurisée. Nos technologies permettent de faire communiquer les appareils entre eux afin d'optimiser les usages au profit de notre qualité de vie et de notre environnement.
Avec le monitoring à distance, on pourra par exemple faire sortir les patients plus tôt de l'hôpital et les suivre à domicile tout en respectant leurs données personnelles. De même, dans la gestion de l'énergie, qui est une problématique actuellement mal gérée. On dimensionne les centrales pour faire face à des pics de consommation qui n'interviennent que trois jours par an ! Avec des communications plus intelligentes entre les équipements, nous pourrons orienter l'énergie et optimiser tout le réseau, suivant les usages plus ou moins critiques.
La France peut-elle continuer à innover si elle n'adopte pas elle même l'innovation ? Le cas du porte-monnaie électronique est à ce niveau très symbolique...Il est sûr qu'en France, nous parvenons régulièrement à sortir de nouvelles technologies, sans être pour autant les premiers à les adopter
massivement. Dans le même temps, ces innovations sont intégrées par d'autres pays qui ont peu de bases installées et ne se posent pas la
question d'un perfectionnisme ultime. Résultat, les technologies reviennent en France avec beaucoup de retard. Sur l'argent mobile, le sujet a déjà été pris en main dans les pays qui n'ont pas d'infrastructures, comme en Afrique, où les opérateurs pallient la faiblesse des réseaux bancaires. En France, on observe de vieux bastions, avec d'un côté les opérateurs, de l'autre les banques et au milieu les fournisseurs de services. Chacun a peur que l'autre fasse son métier, alors même qu'il n'y a pas vraiment de risque réel vu la spécificité et la technicité des activités de chacun.
Quel rôle peut jouer l'Etat, dans ce contexte ?Il doit mettre les gens autour de la table, et les encourager. Et il le fait souvent bien, comme l'atteste le test de déploiement du paiement sans contact à Nice et dans d'autres villes. Mais l'Etat n'utilise pas assez son influence. Il pourrait aller bien plus loin avec les mêmes
ressources. N'oublions pas que tout ceci crée des emplois ! De manière générale, l'Etat doit viser le moyen terme. Etablir un programme de
quinze ans comme on l'a fait sur le nucléaire ou l'aéronautique n'est plus à l'ordre du jour et c'est bien dommage. Ce n'est pas aux entreprises de combler ce manque, même si certaines sont tournées vers le moyen terme. Gemalto a été l'une des rares entreprises à publier un plan stratégique à quatre ans en 2009, au milieu de la crise. Mais pour cela, nous pouvons compter sur un actionnariat qui nous fait confiance, composé notamment des Quandt, une famille fondatrice de Gemplus, du fonds de pension Fidelity, ou du fonds stratégique d'investissement (FSI).
Pensez-vous que la France soit devenu un pays conservateur ?Un peu, oui. Avant, on encourageait l'audace. Aujourd'hui, la culture française est devenue adverse au risque. On le voit bien sur le développement du sans-contact par exemple, où certains pays que nous regardons parfois de haut prennent beaucoup d'avance. La Turquie embarque déjà à l'intérieur de ses mobiles des solutions de paiement sans contact et de signature électronique, légalement opposables,
permettant de payer ses transactions, de signer des contrats et tous types d'actes. Le monde numérique du 21ème siècle se joue dans les pays qui se prennent en main.
Dans ce contexte, notre pays-a-il encore un avenir en tant que puissance technologique ?Oui, j'en suis absolument certain. Nous formons des ingénieurs brillants, que le monde s'arrache. Nous avons fait des progrès sur la culture de l'entrepreneuriat : les formations en ce sens abondent désormais dans les écoles et le statut d'auto-entrepreneur est une vraie réussite. Mais surtout, ce qui me rend optimiste, c'est que les jeunes générations n'ont aucun état d'âme et ont envie de prendre des risques.
Elles vont réussir.
Ces jeunes risquent pourtant de partir à l'étranger, aux Etats-Unis...Les américains ont retrouvé le chemin de l'innovation. Ils ont une foi inébranlable dans leur destinée, et prennent leur avenir en main malgré l'importance de leur crise, ce qui pourrait nous inspirer. Mais depuis les années 80 et la fin du programme Apollo, ils n'ont plus de technologues. Ils importent leurs ingénieurs. Les Français qui vont là bas auront envie tôt ou tard, de revenir dans l'Hexagone. Quand on sort de France, on trouve que ce pays n'est vraiment pas si mal ! Je suis donc optimiste. Chez Gemalto, nous parvenons sans problème à faire revenir ces talents parce que nos métiers leur parlent et sont plein d'avenir.
Voyez-vous une concurrence chinoise émerger sur vos métiers ?On voit apparaître des concurrents, mais principalement au niveau de la fabrication. Ce qui nous différencie, c'est la confiance de nos clients.
Nous travaillons dans des domaines de sécurité où cette relation est essentielle. Nous sommes aussi proches d'eux, physiquement, c'est pourquoi nous n'avons jamais délocalisé. Nos clients s'attendent à être servis en moins de 48 heures, alors même que la chaîne logistique de
notre industrie est très complexe. Il faut six mois pour obtenir du semi-conducteur, pourtant nous savons vous remplacer votre carte bancaire volée dès le lendemain, n'importe où dans le monde, en toute sécurité. Tout le monde ne sait pas gérer ce genre de performance de façon économique.
Vos principaux clients sont les opérateurs. Comment voyez-vous leur avenir ?Ils souffrent d'une image parfois injuste. Prenez Orange. Un opérateur particulièrement innovant, dont la stratégie hors de France est très
intéressante. Il a du poids au niveau international ! Il est l'opérateur historique, mais pourquoi le lui reprocher constamment ? Certes, les opérateurs sont actuellement confrontés à une problématique inédite. Ils doivent réagir face aux Google et Apple, sous peine de devenir de
simples tuyaux. Mais ils ont tous les moyens pour gagner. On sent d'ailleurs qu'ils commencent à réagir. Alors que durant des années, ils
ont laissé la valeur des services partir vers les fabricants de téléphone, ils commencent à reconsidérer toute la valeur de la carte SIM, qui est leur maillon fort dans votre poche. La clé, c'est de ne pas partir perdant. Il y a dix ans, on disait que Microsoft allait capter tous les marchés. Pour notre industrie, ils avaient développé un petit Windows spécialement adapté aux cartes. Nous les avons combattus, ils avaient beaucoup de fronts à gérer, ils ne pouvaient mettre qu'une partie de leur force dans la bataille alors que nous, nous y avons mis toutes nos forces, et ils n'ont pas tenu. Maintenant nous nous respectons mutuellement et nous travaillons beaucoup ensemble.
L'industrie française a tout pour gagner, dans l'économie numérique comme ailleurs, il faut simplement que la France fassent confiance à ses entrepreneurs.
PROPOS RECUEILLIS PAR NICOLAS BARRÉ, DAVID BARROUX ET MAXIME AMIOT