Gauche radicale : une « affaire Tarnac » en Serbie
Les dégâts s’élèvent à 18 euros. Depuis le 31 août 2009, six jeunes proches de la mouvance anarchiste sont détenus dans les prisons serbes pour avoir graffé sur l’ambassade de Grèce et lancé deux cocktails Molotov en soutien à la grève de la faim d’un anarchiste grec. Leur procès a débuté le 17 février. Accusés de « terrorisme international », ils risquent de 3 à 15 ans de prison. La société civile serbe, choquée, se mobilise en masse contre cette détention arbitraire. Le syndrome « Tarnac » aurait-il atteint Belgrade ?
Par Ivana Milanović Hrašovec
Les « six de Belgrade »
Le pire est toujours à observer dans les milieux où « l’homme n’est ni un héros parce qu’il l’a mérité, ni un un voleur parce qu’il l’a cherché ». C’est là que tout dépend des alliances et des desseins bureaucratiques et politiques qui, comme le veut la règle, n’exercent pas leurs sentences équitablement. C’est dans ces conditions que six jeunes, pour la plupart étudiants - Ratibor Trivunac, 29 ans, Tadej Kurepa, 25 ans, Ivan Vulović, 25 ans, Nikola Mitrović, 30 ans, Sanja Dojkić, 20 ans et Ivan Savić, 26 ans - , se sont retrouvés accusés de terrorisme international, d’avoir agi pour le compte d’un groupe organisé qui dépendrait de l’initiative anarcho-syndicaliste (ASI).
Quatre d’entre eux sont accusés d’être les auteurs de l’attentat, un est accusé d’en être l’instigateur et le dernier d’être complice. Ils ont tous été arrêtés après avoir lancé des cocktails Molotov sur l’ambassade grecque le 25 août 2009 et sont détenus depuis cinq mois et demi. Alors qu’on se commençait à se demander si leur procès allait un jour débuter, l’audience a été fixée au 17 février 2010. Pendant ce temps, des juristes, des sociologues, des professeurs d’université, des personnalités publiques, contredisent les décisions juridiques qui sans cesse rallongent la détention des accusés et condamnent l’alourdissement de l’inculpation pour terrorisme international, un chef d’accusation très grave. Ils s’expriment de diverses manières sur le comportement global de la justice. Certains la qualifient de « comédie de Nušić », d’autres y voient une démonstration de force par rapport au traitement d’actes de terrorisme international, tandis que d’autres encore y observent une forme de discrimination.
Comment en est-on arrivé là ?
À l’origine, la « responsable » est en fait la police grecque. En décembre 2008, la police a, selon les déclarations des témoins, tué sans raison un garçon de quinze ans. Fait qui, dans un climat d’insatisfaction nationale, a ravivé les troubles qui régnait déjà, surtout entre les anarchistes grecs et le gouvernement de droite. Un des émeutiers emprisonnés, Todoris Iliopulos, a commencé une grève de la faim et au moment où il entamait son 40ème jour de grève, de nombreuses organisations anarchistes ont réagi. Une campagne internationale qui appelait à une manifestation devant les ambassades grecques a alors été lancée. Selon quelques révélations, l’appel n’est que tardivement arrivé jusqu’aux anarchistes serbes. Après le 25 août, tous ceux qui ont communiqué à propos d’une possible manifestation, par SMS, email ou téléphone ont été arrêtés. L’organisation a été poursuivie. Quatre des accusés sont des membres de l’ASI, deux n’en font pas partie et pour l’un de ces deux garçons, tous les autres disent ne pas le connaître.
La nuit du 24 au 25 août avait lieu à Belgrade un évènement prévu depuis bien longtemps : le concert de la reine de la pop, Madonna. Même si la ville était obnubilée par le concert, et que la rue Francuska ou se trouve l’ambassade de Grèce était vide après minuit, tout le monde n’était pas allé voir Madonna. Pas d’automobile garée, pas de passant et pas de personnel dans les locaux de l’ambassade, comme chaque nuit à cette heure. La fille, la plus jeune du groupe, qui venait apparemment tout juste de rallier l’ASI et qui porte aujourd’hui le poids d’une accusation pour terrorisme international, a dessiné un graffiti sur le mur de l’ambassade avec le symbole anarchiste, la lettre A dans un cercle. Les jeunes garçons, postés en face de l’ambassade, ont jeté deux bouteilles de bière d’un demi-litre remplies d’un liquide à base d’essence. Les reste d’une des bouteilles ont été retrouvés sur le trottoir sous une fenêtre, à près d’un mètre de l’ambassade, les restes de l’autre bouteille ont été retrouvés, hors de la zone délimité de l’ambassade, éloignés de celle-ci de six à sept mètres, voire même plus. Le lancer de la première bouteille a endommagé la fenêtre de l’ambassade. Il n’y a pas eu de feu. Un des jeunes s’est alors approché de la fenêtre devant laquelle la bouteille était tombée et a enflammé les restes du liquide qui s’est déversé sur le rebord de celle-ci. Ensuite, ils ont qui quitté les lieux. Un des témoins dit s’être approché du feu et avoir éteint de sa main la petite flamme qui brûlait sur le rebord. Les contours de la fenêtre ont été noircis. L’ambassade estime les dégâts à 18 euros et les enregistrements vidéo existants ainsi que les témoins ont confirmés que les lieux étaient vides à ce moment, il n’y avait donc aux alentours rien ni personne qui aurait pu être mis en danger.
Une enquête qu’on laisse traîner volontairement
Le tribunal était loin de penser de la sorte. Les 3 et 4 septembre 2009, on a informé la population de l’arrestation des cinq assaillants de l’ambassade de Grèce et de la recherche du sixième, en fuite. Des connaissances de l’inculpé, interrogés par Vreme racontent qu’il était en vacances en Grèce et qu’il s’est rendu à la police serbe dès à son arrivée à la frontière. Depuis le début de l’enquête, le 4 septembre, l’enquête a soigneusement trainé près de deux mois. Des avocats expérimentés estiment Vreme que toute la procédure aurait pu être beaucoup plus efficace et que tout aurait pu se terminer en trois à quatre semaines, vu que les accusés ont été entendus et confrontés, que la reconstitution des faits a eu lieu et que les témoins ont aussi été entendus. Dans ce genre de cas, tout se termine beaucoup plus vite normalement, selon eux.
L’enquête judiciaire s’est enfin terminée le 2 novembre et l’accusation de terrorisme international a alors été lancée, accusation qui peut être punie de trois à quinze ans de prison. Il a ensuite fallu attendre encore deux mois pour que cette accusation soit validée par la justice, le 31 décembre 2009. L’affaire a encore traîné un mois et demi, jusqu’à l’audience du 17 février 2010. Pendant tout ce temps, les accusés sont restés emprisonnés et leurs contacts avec le monde extérieur réduit au minimum. Ils sont séparés les uns des autres, incarcérés dans des cellules de 10 à 15 prisonniers. Ces « terroristes » sont des citoyens calmes, instruits, pour la plupart étudiants, un d’entre eux a même une moyenne de 9,6/10, et ils étaient tous inconnus des services de police - à part Trivunac qui est connus pour ses performances politiques, comme lorsqu’il brûla le drapeau américain lors de la visite du vice-président américain Joe Biden, fait qui lui a valu dix jours de prison. Aujourd’hui, dans leurs cellules, ils sont confrontés à un choc des cultures, entourés de dealers, de tueurs, de voleurs d’automobiles, de gangsters, etc. L’un d’entre eux, Tadej Kurepa, s’est même fait racketté. Des prisonniers ont essayé d’extorquer 2.000 euros à sa famille pour payer les soins médicaux d’un mafieux atteint du Sida. Deux mois plus tard, on a constaté qu’il avait l’oeil au beurre noir, et il a été transféré dans une autre partie de la prison, après examen médical.
La détention des six jeunes plusieurs fois prolongée, pour des motifs à chaque fois différents...
Les raisons justifiant le maintien en détention des anarchistes ont changé à plusieurs reprises. Au début, on prétendait qu’ils ne pouvaient pas être en liberté pour qu’ils ne gênent pas l’enquête et qu’ils n’influencent pas les témoins. Ensuite, le procureur a estimé qu’il fallait mieux qu’ils restent en détention car les chances de récidives étaient grandes, même si les accusés n’ont jamais prétendus vouloir recommencer et qu’Iliopoulos, l’anarchiste grec pour lequel ils ont manifesté avait été remis en liberté. Lorsque l’enquête a pris fin et l’accusation énoncée, une fois encore, on ne les a pas autorisés à sortir de prison car le Tribunal de première instance a estimé que les faits commis dans un lieu public, absolument insolents et impertinents, mettaient en danger les biens et la vie d’autrui. Le Tribunal estime qu’ils n’ont pas leur place en liberté qu’il faut les garder enfermés le plus longtemps possible. La défense non plus n’a rien pu faire. L’appel de la décision de prolonger la détention n’a jamais abouti, puis l’enfermement est presque automatiquement prolongé. La loi sur les procédures pénales prévoit que l’accusé a le droit de porter plainte et qu’une seconde solution doit répondre à son appel, mais il n’y a rien de spécifié pour les cas ou les solutions ne seraient pas données ou non communiquées à la défense.
Pendant ce temps la société serbe est bousculée. Le groupe qui suit l’évolution du procès des six anarchistes a organisé une manifestation devant le Ministère de la Justice ou une centaine de citoyens ont réclamé que les accusés soient relâchés de prison et que soit annulée « la scandaleuse accusation politique de terrorisme international ». Les manifestants clament que devant ces mêmes tribunaux, des auteurs de crimes monstrueux se défendent en liberté. Une table ronde a été organisée après l’annonce de l’accusation de terrorisme international et dans une lettre ouverte signée par un grand nombre de professeurs, d’artistes et de journalistes, il est dit que ce procès contre six jeunes est en fait un procès politique. Dans la lettre ouverte d’un groupe de professeurs de l’université de Belgrade et de personnalités publiques, il est souligné qu’en qualifiant « le bris d’une fenêtre de l’ambassade de Grèce, vide de personnel, à l’aide de deux bouteilles enflammées qui n’ont pas déclenché d’incendie » de terrorisme international, les organes de l’État le mettent au même rang, selon le code pénal de la République de Serbie, que les génocides ou les crimes de guerres. Il n’y a pas si longtemps que ça, note la lettre, lors des manifestations organisées le 21 février 2008 après l’annonce de l’indépendance du Kosovo, l’ambassade des États-Unis à Belgrade a été incendiée. Le bâtiment de l’ambassade a été très endommagé par l’incendie et l’un des manifestants a perdu la vie. Le seul participant à ce saccage qui a été arrêté, est accusé d’avoir exécuté des faits graves contre la sécurité générale.
L’étiquette « gauche radicale » pour mieux les stigmatiser
Personne n’a été accusé de terrorisme même lorsqu’on été visées les ambassades de Croatie, de Bosnie, du Royaume-Unis, d’Allemagne et ce lors d’actions organisées qui ont causé des dégâts bien plus importants. Il est vrai que les liens avec la Grèce orthodoxe, déjà perturbée par les émeutes entamées par les anarchistes, sont un peu plus particuliers. De même, personne n’a été accusé de terrorisme lorsque la mosquée Bajrakli fut incendiée et que plusieurs automobiles garées aux alentours furent détruites. Le procureur n’a, à cette occasion, pas tenu compte de la mise en danger de la vie et des biens d’autrui. La rigueur s’applique, comme toujours aux plus petits, à ceux qui n’ont ni influence ni bonnes relations. Des « enfants » de Vršac, à peine âgés de 18 ans, en ont aussi d’ailleurs fait les frais lorsqu’ils collaient des affiches « Liberté pour les anarchistes arrêtés » et qu’ils on été emmenés au poste et accusés d’entrave à la justice. Pour cette raison, 30 personnalités publiques en colère, se sont délibérément accusées d’entrave à la justice pour avoir participé à la table ronde. Comme cerise sur le gâteau, un nouveau juge et un nouveau procureur ont été nommés. Ainsi depuis le 1 janvier 2010, les six arrêtés ne dépendent plus de la Cour d’assise mais de la nouvelle Haute Cour et un nouveau juge et un nouveau procureur ont repris le dossier. Pour le reste, ils sont tous encore enfermés pour les mêmes motifs.
L’étiquette « gauche radicale » qui leur a été accolée sert à les assimiler à la véritable pathologie de cette société, nationaliste et violente : la droite radicale. Les syndicalistes anarchistes clament, contrairement aux autres, avoir pris part à diverses manifestations politiques et sociales, avoir participé aux manifestations du 5 octobre 2000, organisé les grèves étudiantes de 2006 et 2007, la Gay Pride, encouragé les grèves ouvrières et les manifestations antifascistes., etc. Les groupes gauchistes en Serbie sont peux nombreux et sont sans influence sur les évènement sociaux, peut-être seulement sur les étudiants et il n’y a aucune agression ni fait violent relaté dans leurs actions, au contraire. En réalité, l’existence d’une extrême gauche Serbie était même inconnue. C’est comme si quelqu’un essayait de l’inventer, quelqu’un qui saurait en tirer des avantages, peut-être l’extrême droite elle même.