Réprimer et domestiquer : stratégies patronales

Réprimer et domestiquer : stratégies patronales

Messagede altersocial » 23 Fév 2013, 13:04

Compte-rendu de "Réprimer et domestiquer : stratégies patronales" (Revue Agone)

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E. Penissat (dir.), "Réprimer et domestiquer : stratégies patronales", Revue Agone, 2013, n°50.


« A l'ombre du dialogue social », c'est ainsi qu’Étienne Pénissat ouvre le dossier du dernier numéro de la revue Agone, consacré aux stratégies patronales de répression et de domestication de l'action syndicale protestataire. Car c'est bien en effet à l'ombre du dialogue social qu'il faut observer les permanences et les mutations de ces stratégies.

Derrière l'apparente pacification sociale, le dialogue du même nom dissimule des pratiques patronales qui n'ont rien à envier à celles qu'ont dû affronter les luttes des salarié-e-s dans des périodes antérieures. Rien à envier, certes, et pourtant ces pratiques sont-elles de même nature ? La pénétration progressive du management, le développement des services de ressources humaines, en lieu et place des directions du personnel, sont censés marquer une césure avec une période ancienne qui serait caractérisée par une féroce répression contre les syndicalistes, au regard de laquelle les relations sociales au sein des entreprises se seraient adoucies. Cependant cette césure est à relativiser ; si le patronat envisage autrement les relations sociales, il poursuit les mêmes objectifs, déploie un répertoire d'actions plus étendu que par le passé, mais cherche toujours à contenir tout contre-pouvoir syndical, toute contestation de la domination au travail.

Par ailleurs, la question de la violence patronale ne peut pas être seulement vue comme un phénomène passé. Les articles de Xavier Vigna sur la préservation de l'ordre usinier en France à la fin des années 68, et celui d'Henri Clément, basé sur une expérience syndicale contemporaine dans deux entreprises de région parisienne, illustrent la permanence d'un certain « despotisme d'entreprise », tel que le désigne H. Clément en se référant à Marx. X. Vigna, historien spécialiste des conflits sociaux des années 1968, rappelle que très tôt, dès la fin du 19ème siècle, le patronat pense de manière collective les façons de réagir face aux menées ouvrières et aux velléités grévistes ; manière de rappeler que, si les cabinets de conseil en management sont d'invention plus récente, le patronat ne les a pas attendus pour élaborer une (ou des) stratégie(s) face à la contestation de l'ordre usinier.

C'est cette stratégie que X. Vigna décrit plus précisément pour l'après-68 en s'appuyant sur l'exemple de Peugeot, dont les modalités d'action pour « désamorcer la conflictualité sociale » oscillent entre une « forme brutale et presque ostentatoire » et un « volet plus élaboré » qui consiste à concéder des intérêts non négligeables aux salarié-e-s, tout en contournant les syndicats : élargissement des tâches, automatisation de certaines fonctions, assurances contre les aléas de carrière, individualisation des salaires, etc., permettent à la fois de satisfaire quelques attentes des salarié-e-s, les intégrant ainsi dans un certain esprit maison, de détricoter le caractère collectif de la relation salariale, et de délégitimer l'action syndicale qui est rendue inutile aux yeux des travailleurs.

A coté de ce type de pratiques, le patronat et certains de ses alliés développent des pratiques violentes, depuis le licenciement de syndicalistes, assez fréquents dans les années 1970, jusqu'aux violences physiques, voire aux meurtres (P. Overney en 1972 à Billancourt et P. Maitre aux Verreries de Reims en 1977). Enfin, le fait de nouer des relations privilégiées avec certaines organisations syndicales permet aux employeurs de contourner les syndicats plus contestataires. Si le choix de tel ou tel partenaire syndical varie dans le temps et selon les situations locales, signalons que l'histoire du syndicalisme indépendant, qui fut un de ces partenaires privilégiés du patronat, reste encore assez méconnue. Plus qu'un simple pantin aux mains des employeurs, ce type de syndicalisme, qui a été un facteur d’intégration de nombreux salariés dans certaines entreprises, représente une partie, sans doute minoritaire mais non négligeable du salariat français, et mériterait à ce titre de plus amples recherches.

Si cette approche historique permet de prendre du recul sur les pratiques décrites, la contribution d'Henri Clément, basée sur une « participation observante » issue de son expérience syndicale, permet d'en constater l'actualité. Se déclarer publiquement syndicaliste, ne serait-ce que candidat sur une liste CGT ou SUD, c'est pour bon nombre de salarié-e-s se mettre en danger et subir une tactique de harcèlement plus moins permanente des directions et de l'encadrement. Ce dernier subit également la pression de l'échelon hiérarchique supérieur, et cherche à repérer les possibles éléments perturbateurs et à les signaler auprès de la direction. De plus, si la surveillance des faits et gestes des salarié-e-s passe par les cadres, d'autres moyens plus modernes sont employés, tels que la vidéosurveillance. Mouchards humains et mouchards technologiques se relaient alors pour limiter l'autonomie des salarié-e-s et de leurs représentant-e-s, l'organisation des espaces, avec le développement des open spaces se chargeant de leur faciliter la tâche.

H. Clément décrit ensuite les outils de propagande patronale, particulièrement dans le cas de la FNAC où il a travaillé : formations ludiques, journaux d'entreprise branchés, etc., visent à construire une communauté de travail d'où sont exclus les antagonismes et les conflits. Enfin, la répression des équipes syndicales combatives d'un coté, la fidélisation de partenaires sociaux de l'autre, n'est pas sans rappeler des tactiques plus anciennes évoquées dans l'article de X. Vigna. C'est particulièrement au moment des grèves que la mobilisation des directions et des cadres se fait le plus sentir : interventions pour casser les assemblées générales, arrachage d'affiches, prise en photo des grévistes, rapports quotidiens sur les conflits, présence d'huissiers de justice pour constater de visu d'éventuels débordements, voire mises en scènes de violences mises sur le compte des salarié-e-s...

Il ne faudrait pas penser que les pratiques ici décrites par le syndicaliste relèvent de l'exceptionnel. L'alternance entre répression et domestication, qui constituent les deux faces d'une même stratégie, sont également documentées, d'une part par l'enquête menée par la Fondation Copernic1, d'autre part par la recherche de Baptiste Giraud. A travers un entretien, Anne Debrégeas revient sur le travail mené par la fondation Copernic contre les discriminations et la répression syndicales. Émaillé de témoignages, cet entretien ouvre des pistes, concernant aussi bien les militant-e-s que les chercheur-se-s, et appelle à mettre en lumière la réalité du phénomène, peu quantifié, grâce à la publication de statistiques précises. Elle défend également un changement des règles de représentation syndicale dans les petites entreprises, ainsi qu'une refonte du droit disciplinaire et un renforcement des moyens et des prérogatives de l'inspection du travail. La création en octobre dernier d'un observatoire de la répression et de la discrimination syndicales par Copernic et sept syndicats (CFTC, CGT, FO, FSU, Solidaires, le Syndicat des Avocats de France (SAF) et le Syndicat de la Magistrature), s'inscrit dans cette volonté de connaître et de faire connaître cette réalité.

La recherche de Baptiste Giraud, sociologue, ne peut qu'apporter de l'eau au moulin des syndicalistes. A partir d'une enquête ethnographique menée lors de trois stages de formation de cabinets de conseils en management, il décrit comment la rhétorique du dialogue social dissimule un « ensemble de techniques de négociation, de prévention et de gestion des conflits. ». Là encore, on constate à quel point le fait de contourner les équipes syndicales et les « militants gréviculteurs », demeure un objectif essentiel des directions d'entreprises, et également à quelles représentations du mécontentement des salarié-e-s ce contournement renvoie. Pour les cadres qui participent à des formations en management, il existe une disjonction entre ce qui serait des motifs réels d'insatisfaction des salarié-e-s, et ce qui relèverait des revendications syndicales. Les salarié-e-s étant incapables de saisir les logiques et contraintes et économiques inhérentes à la bonne marche de l'entreprise, il s'agit donc d'éviter qu'ils s'y intéressent, tout en leur donnant satisfaction sur des problèmes mineurs. Ce qui s'enseigne dans les stages observés par le sociologue vise donc à montrer l'intérêt que portent les directions d'entreprises à leurs salarié-e-s, à intégrer ces derniers par différents biais : incitations financières, groupes d'expression, etc.

Cependant, l'efficacité de ces dispositifs ne semble pas avérée systématiquement, ce qui implique que les DRH travaillent sur leurs relations personnelles, de proximité, avec les salarié-e-s : communiquer, prodiguer des marques d'attention, connaître la situation familiale de chacun, etc., sont des modes d'agir visant à battre en brèche les relations proches que peuvent nouer de leur coté les syndicalistes avec les autres salarié-e-s, une manière de contourner, ou de remplacer, ce qui est censé faire la force des équipes syndicales, la connaissance du terrain. Cela doit permettre en outre de mesurer le climat social dans les entreprises, et ainsi éviter de potentiels conflits. L'autre face des formations managériales tient, comme le soulignent les autres articles qui composent ce numéro, à la stratégie face aux syndicalistes. B. Giraud souligne moins les discriminations infligées aux militant-e-s, que les techniques d'apprivoisement des syndicalistes, quitte à remplacer ceux qui ne se laissent pas apprivoiser. Là encore, être à l'écoute des aspirations individuelles, professionnelles, des syndicalistes permet d'éviter une montée des tensions, et de paraître à l'écoute, sans jouer sur les rapports de force. Par contre, en cas de grève, d'autres outils sont à disposition des managers, en particulier des outils juridiques. En effet, les grèves sont l'objet d'une législation précise que doivent bien connaître les directions des ressources humaines afin de cantonner les actions des grévistes dans certaines limites.

Ce recours au droit, aujourd'hui largement investi tant du coté patronal que syndical, doit être mis en regard des transformations des règles de représentativité syndicale contenues dans l'accord signé en 2008 par le MEDEF, la CGPME, la CGT et la CFDT. Suite à une enquête menée dans douze entreprises, Karel Yon et Sophie Béroud décrivent les mécanismes mis en œuvre par la nouvelle loi sur la représentativité, mettant l'accent sur les attentes contradictoires dont elle est le fruit, et s'interrogeant sur les effets concrets quant à la possibilité de mobilisations syndicales. En effet, comment comprendre qu'une telle réforme puisse être mise en œuvre sous les auspices conjoints du MEDEF et de la CGT ? Si la loi oblige plus qu'avant les employeurs à reconnaître les syndicats, cela se fait selon des modalités particulières. Les employeurs peuvent connaître un regain d'intérêt pour la question syndicale, dans la mesure où ils sont en capacité d'influer sur « la forme de la configuration syndicale elle-même », à travers les protocoles d'organisation des élections, la concentration des instances représentatives, etc. Ainsi, la loi de 2008 incite le management à s'emparer d'un domaine jusque là peu maîtrisé, le droit syndical ; loin des formes de violences antisyndicales évoquées ailleurs, c'est un nouveau type de « démocratie sociale » qui se construit, favorisant l'émergence de « professionnels du dialogue social ». Dans cette perspective, les élus et experts se substituent aux militant-e-s syndicaux, tandis que les équipes de terrain se voient attribuer des moyens de fonctionnement extrêmement modestes, l'instauration du représentant de la section syndicale dans la loi de 2008, constituant, selon K. Yon et S. Béroud, un pis-aller autorisant la présence d'un « délégué syndical de seconde zone » aux attributions réduites.

Si le parti-pris du dossier de la Revue Agone est d'abord de considérer les choses du côté patronal, chaque contribution souligne l'importance des relations avec les syndicats, et donc la position de ces derniers, adversaires ou partenaires sociaux. Marlène Benquet entre dans le vif du sujet à l'aide d'une enquête ethnographique menée au sein de la fédération FO de la grande distribution. Les matériaux issus de ses observations à différents niveaux (grands magasins, siège de la fédération FO) et d'entretiens avec des responsables d'entreprises, permettent à la sociologue de décrire avec précision les modalités de l’action visant à stopper les contestations avant même qu'elles n'éclosent. Sans nécessairement prétendre que les dirigeants syndicaux seraient « vendus » au patronat, Marlène Banquet montre que les frontières entre négociations, services rendus, arrangements, retours d’ascenseur, dons et contre-dons de services, etc., sont floues. Surtout, elle indique comment certains modes de sociabilité entre dirigeants d'entreprises et responsables syndicaux conduisent à une familiarité qui se construit des années durant, et a nécessairement des effets sur les relations sociales entre employeurs et syndicalistes. Cependant, cette connivence peut être remise en cause par la montée en puissance de l'actionnariat qui déstabilise des relations établies de longue date, n'offrant plus aux responsables patronaux la possibilité d'offrir quelque chose aux syndicalistes en retour d'une certaine docilité. Entrent alors en tension deux modes de gestion patronale, d'où peuvent résulter des modifications de l'agir syndical, tant les marges de manœuvres traditionnellement permises sont réduites.

Si toutes les contributions concernent les évolutions des relations sociales au sein des entreprises en France, une comparaison transnationale des pratiques managériales permettrait de constater ou non un transfert par delà les frontières de telles pratiques, qui sont autant de savoirs professionnels qui transitent au sein des directions d'entreprises, des services de ressources humaines et des cabinets de conseil en management. Seule la contribution d’Émilien Julliard offre un regard extra-français en analysant les difficultés que rencontrent les syndicats états-uniens face aux campagnes antisyndicales menées par les directions d'entreprises. Il illustre son propos à travers trois catégories d'acteurs, les supervisors, les consultantset les organizers. Les premiers sont des sortes de cadres intermédiaires en France, bien que leurs professions peuvent être différentes d'une branche à l'autre ; ils peuvent surtout se définir par le degré d'autorité qu'ils ont sur les autres salarié-e-s. Le maintien de leur emploi est le plus souvent lié à la loyauté dont ils font preuve vis-à-vis de leur employeur, loyauté évaluée par des consultants employés par les entreprises, qui sont les mêmes qui les forment aux techniques de lutte antisyndicale. De l'autre coté, les organizers occupent une fonction qui n'a pas d'équivalent en France2. Employés par les syndicats, ils sont chargés d'orchestrer des campagnes de syndicalisation dans les entreprises où les syndicats sont inexistants ou très faibles. Bien qu'ils s'opposent, ces deux figures – les consultants et les organizers – ont en commun d'être extérieurs aux entreprises dans lesquelles ils interviennent. De plus ils partagent une fréquentation des mêmes institutions ainsi qu'un arc de représentations des souffrances au travail auxquelles, pour des raisons différentes, ils doivent apporter des réponses. É. Julliard complète la description de ces acteurs par une analyse des campagnes syndicales dites corporate campaign, qui visent à attaquer l'image publique des entreprises pour faire pression sur elles.



Travaux historiques, et sociologiques, comparaisons transnationales, interventions et témoignages militants, ce dossier de la Revue Agone condense donc différentes approches qui se complètent adroitement et invitent à regarder le monde du travail dans ce qu'il a de conflictuel, d'antagoniste, mais en s'interrogeant sur les raisons de la faiblesse ou du peu de conflits collectifs ouverts. Au-delà des explications proposées des transformations des collectifs de travail, de la disparition des bastions ouvriers, de l'effritement des références politiques à gauche, ces travaux permettent de porter le regard sur les lieux mêmes de travail, et sur ce qui fait obstacle à l'émergence de ces conflits et à l'existence d'un syndicalisme de lutte. Ils invitent à saisir l'importance des stratégies patronales, qui ne relèvent donc pas de la mauvaise volonté de chefs quelque peu acariâtres, mais constituent autant de modes de pensée et de pratiques qui s'enseignent et se transmettent au sein des sphères patronales. Entre nouvelles formes coercitives et néo-paternalisme, le répertoire d'actions managérial s'élargit pour limiter l'intervention des syndicats contestataires. Sans doute les armes syndicales ne sont-elles pas encore assez aiguisées face à ces stratégies, mais on peut souhaiter que les initiatives prises par la fondation Copernic pour objectiver les cas de répression et de discrimination soient un support pour mener une réflexion collective au sein du mouvement syndical sur ces phénomènes et les moyens d'y répondre.

Notons pour finir que ce riche dossier est suivi de deux autres de taille plus modeste. Le premier est un recueil d'articles sur des grèves en France après le Front Populaire, analysées par des acteurs de l'époque, syndicalistes-révolutionnaires ou socialistes révolutionnaires. Le second est composé de trois contributions autour du livre de Perry Anderson, Le Nouveau Vieux Monde.

1. Louis-Marie Barnier, Yann Cochin, Anne Debregeas, Didier Gelot, Laurent Menghini, Robert Pelletier, Maria-Teresa Pignoni, Sabine Reynosa, Répression et discrimination syndicale, Collection "Les Notes et Documents de la Fondation Copernic", Paris, Syllepse, 2011.
2. Aux États-Unis, il s'agit par contre d'une fonction relativement ancienne, qui a inspiré écrivains et cinéastes. Voir par exemple le film Norma Rae de Martin Ritt (1979) ou le roman La croisade de Lee Gordon de Chester Himes (1947).
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Stratégie patronale aux éditions Agone

Messagede gile » 07 Aoû 2013, 19:40

Alternative Libertaire n°228 publiait une chronique à propos du dernier numéro de la revue Agone, consacré aux stratégies patronales de répression et de domestication des salarié-e-s. Des lecteurs ont souhaité nous informer de leur propre expérience en tant que salarié-e-s, jusqu’à récemment, de la maison d’édition liée à cette revue. Nous publions ici leur texte. [1].

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Suite à votre recension dans le journal de mai de la revue Agone n° 50 intitulée « Réprimer et domestiquer : stratégies patronales », nous tenions, indépendamment de la qualité ou de l’intérêt du contenu de ce numéro, à vous apporter ces quelques commentaires.

Début 2013, alors que paraît la revue, cinq salarié-e-s sur six viennent de quitter les éditions Agone, ne se reconnaissant plus dans son évolution, écœuré-e-s par le discours managérial et les pratiques patronales du sixième salarié, directeur éditorial et directeur de publication de la revue. Une étude de cas sur ce qui s’est progressivement passé aurait eu toute sa place dans le dossier de ce numéro et aurait éclairé sur les stratégies que peut mettre en œuvre le petit patronat d’extrême gauche afin de servir ses intérêts.

Casser un collectif de travail

Ainsi, quand l’ensemble du collectif de travail fonctionne très bien mais ne va pas tout à fait dans le sens souhaité ou à la vitesse requise par le directeur éditorial, quand le collectif freine les ambitions personnelles de ce dernier, il est requis de semer la division, en alternant agressivité et compliments, flatteries et mépris. Si cela ne marche pas, rien ne vaut alors une stratégie d’« externalisation » et de « réduction de la masse salariale » pour reprendre la main – alors même que les caisses n’avaient jamais été aussi remplies. Une augmentation des salaires étant censée couper court à toutes les demandes, attentes et résistances des salarié-e-s souhaitant rester.

Résultat, entre octobre 2012 et janvier 2013 : une démission, quatre ruptures conventionnelles (le patron aurait tant aimé des démissions…), trois départs de collaborateurs non salariés. Mieux vaut par ailleurs anticiper de futures velléités collectives : en externalisant une partie des tâches, le nouveau collectif de travail sera réduit et facilement contrôlable. Chacun se spécialisera davantage. Finie la perte de temps en réunions au détriment de l’efficacité et de la productivité !

Il fallait aussi justifier ces conflits et ces nécessaires changements aux collaborateurs et collaboratrices non ou peu présents au bureau ainsi qu’auprès de nombreux relais de la maison d’édition et essayer de décrédibiliser les salarié-e-s (incompétence, manque de rentabilité, passéisme, etc.). Quitte à mentir grossièrement et à se faire passer pour une victime, un peu comme ces patrons retenus en otage lorsque des centaines d’emplois sont menacés !

Vitrine autogestionnaire

Le site des éditions indique pourtant que la maison est « appuyée sur un mode d’organisation autogestionnaire ». Oui, les prises de décision ont pu être relativement collectives pendant des années même si cela prenait du temps et de l’énergie. Une forte attention était portée à l’adéquation entre la fin (les types de livre édités) et les moyens (la façon de faire ces livres). Mais un discours managérial capitaliste, remettant en cause toutes les valeurs et priorités défendues et mises en pratiques depuis des années par les salarié-e-s présents et passés, est devenu de plus en plus insistant. L’obsession du prestige est devenue omniprésente ; la reconnaissance académique et du champ de l’édition, prioritaire ; les arguments d’autorité, la règle ; et la formule « vous êtes avec moi ou contre moi », un nouveau leitmotiv.

Des techniques de répression et de domestication fort proches de celles analysées et dénoncées dans la revue citée se sont donc développées dans cette petite entreprise qu’est la maison d’édition associative Agone !

G. et R., anciens salariés d’Agone

1. Cette "réponse de lecteurs" est paru dans Alternative libertaire n° 230, juillet-août 2013. En ligne : http://www.alternativelibertaire.org/spip.php%20?article5421
gile
 
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Re: Réprimer et domestiquer : stratégies patronales

Messagede Béatrice » 19 Oct 2014, 18:15

Éditions Agone & instabilité mémorielle

Depuis quelque temps, le milieu ou plus exactement un certain petit milieu de l’édition bruisse de rumeurs : à Agone tout irait pour le mieux, de l’eau a coulé sous les ponts depuis les conflits et départs de 2012-2013, et pour certain·e·s un nouvel Agone serait même né…

Qu’est-ce que cela peut signifier concrètement ? Plusieurs hypothèses nous viennent en tête, que nous allons explorer.

Agone se serait enfin mis à fonctionner selon les principes vertueux qui sont énoncés à longueur de livres. À la lecture du court nouveau texte de présentation de la maison d’édition 1, il est difficile de se faire une idée tant les termes de « fonctionnement collectif » et d’« égalité des salaires » peuvent recouvrir des réalités différentes.

Rien dans la production récente de livres ne laisse entrevoir de changement notable. On peut juste remarquer une augmentation des rééditions (changement de collection ou passage au format poche), ce qui permet une remise en avant dans les librairies même si cela implique de pilonner plusieurs centaines voire milliers de livres de l’ancienne édition.

La com’ sinon rien


Les seuls changements visibles sont dans la com’ (blog, site, cartes à jeter…) ! Le blog a arrêté de fonctionner il y a plus d’un an et une partie de son contenu a été transférée sur un autre site : terrainsdeluttes.org. Un site qui invite les salarié·e·s exploité·e·s à s’exprimer, à laisser des témoignages ; à condition qu’ils/elles soient syndiqué·e·s et/ou bossent dans la grande distribution, en intérim, etc. Ce site est animé par « des syndicalistes, des militant·e·s associatives/ifs ou et des chercheuses/eurs en sciences sociales » dont plusieurs directeurs de collection des éditions Agone. On peut parier que nous ne prendrons jamais connaissance, par exemple, de lutte de permanent·e·s syndicaux (sauf si ils/elles sont à la CGC-CGE), ou de lutte de salarié·e·s travaillant dans des associations militantes.

Comme d’habitude le mieux quand on est confronté à ce genre de conflits est de fermer les yeux et/ou de tout faire pour que rien ne sorte car laver son linge sale en famille 2 est la maxime préférée des personnes qui critiquaient la publicisation des conflits ayant eu lieu à Agone ou à l’émission de radio « Là-bas si j’y suis ».

Si le blog n’est plus mis à jour, le site a lui subi un relooking. Pas grand-chose à en dire si ce n’est que le lider maximo est aussi devenu directeur artistique et que ses initiales apparaissent sur chacune des pages.

Par ailleurs Agone contribue maintenant à la capitalisation boursière de Facebook. On peut dorénavant liker les éditions Agone. Chaque parution d’un livre est annoncée en majuscules : « INCROYABLE ! », « EXTRAORDINAIRE ! », etc 3. La solidarité entre patrons et harceleurs est de mise, on note la présence de plusieurs billets exhortant à soutenir Mermet…

Autre changement notable dans la com’ : ce qui est inscrit au verso de la carte insérée dans tous les livres pour inviter le lecteur, la lectrice à transmettre ses coordonnées afin de recevoir les informations concernant les prochaines parutions. Celle-ci est désormais ornée d’un texte que chacun·e pourra interpréter à sa façon… : « Qu’on dise de moi tout ce qu’on voudra (car je n’ignore pas comme la Folie est déchirée tous les jours, même par ceux qui sont les plus fous), c’est pourtant moi, c’est moi seule qui, par mes influences divines, répands la joie sur les dieux et sur les hommes. 4 »

On a reproché aux cinq salarié·e·s partis à l’hiver 2012-2013 d’avoir fait perdre plusieurs années à la maison d’édition et de la mettre en danger à cause des réticences de certain·e·s d’entre nous à s’investir pleinement dans le livre numérique. On aurait pu penser que nos départs allaient libérer les ardeurs de nos chers technophiles. Et pourtant, l’unique changement réalisé aujourd’hui est la suspension de la mise en ligne gratuite de la revue Agone sur OpenEdition !

Pas sûr que les opérations marketing d’Agone puissent expliquer à elles seules ces phénomènes de mémoire volatile. Nous pourrions donc émettre une autre hypothèse à savoir que in fine seul le commerce compte.

Et l’on constate avec quelle ironie, que ceux-là mêmes qui mettent en avant les idées émancipatrices protègent l’entreprise avant les personnes.

Après quelques soubresauts 5 il était donc important que la vente des livres « contestataires » se poursuive et progresse ; le harcèlement du Dice (que certain·e·s pourraient croire appartenir au passé…) ou ce qui se passe au 20 rue des Héros n’ayant (plus) que peu d’importance… Cette position étant d’ailleurs déjà celle défendue par des directeurs de collection qui travaillent loin de Marseille comme Rosat et Laurens, ainsi que par de nombreux militants.

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Du changement oui, mais dans les statuts !


Un des épicentres du conflit de 2013 a été la question de savoir qui est adhérent·e de l’association Agone, avec des lectures opposées de ses statuts. Du coup nous nous sommes demandé si ceux-ci avaient depuis été modifiés. Et là enfin nous avons trouvé du changement !

En résumé, tout le pouvoir aux soviets est au bureau ! Un bureau dont les membres sont « immédiatement et indéfiniment rééligibles ». D’ailleurs ce sont les trois mêmes personnes qui le composent depuis 10 ans, 20 ans. L’association mâle atteignant un haut degré de démocratie et d’horizontalité grâce à la permutation des postes (président, secrétaire, trésorier) entre eux. Un bureau qui peut ne se réunir que deux fois par an seulement « sans que la présence physique de ses membres soit obligatoire ».

Dans la réalité que nous avons connue le bureau déléguait officieusement tous ses pouvoirs au lider maximo. Dans la cuvée 2013 un nouvel article a été intégré aux statuts officialisant le poste de directeur éditorial qui « assurera la direction générale de l’association ». Le voici sans doute, le nouveau mode d’« organisation collective du travail » des éditions Agone !

On apprend également dans cet article que ce directeur peut-être bénévole ou rémunéré. Tout ceci étant décidé par le bureau en accord avec l’assemblée générale (AG).

À propos de ces AG, il est maintenant « requis les voix d’une majorité des membres du bureau dans la majorité des voix pour que les décisions de l’AG soit effective dans les domaines suivants : projet associatif, budget annuel, modifications statutaires… » C’est sans doute également ce qui définit le nouveau mode d’« organisation collective du travail » reposant sur une répartition inégalitaire des pouvoirs entre les membres de l’association.

Histoire de poursuivre dans cette découverte du nouvel Agone, nous aimerions bien lire le règlement intérieur (RI) qui vient d’être mis en place 6. Un RI que le lider maximo avait essayé d’imposer en urgence en juin 2012. Cette année-là, deux heures avant l’AG annuelle des éditions Agone, nous avions reçu par mail un projet de RI qui précisait notamment les modalités d’entrée et de sortie de l’association Agone (les mauvaises langues diront que le Dice avait déjà prévu de s’entourer d’une équipe plus docile !). Vu l’absence de temps pour prendre connaissance de ce document complexe rédigé avec une avocate 7, et malgré la pression du futur dirigeant général de l’association qui souhaitait qu’on l’adopte sans même en discuter, le reste des salarié·e·s et la plupart des autres personnes présentes refusèrent d’adopter ce texte.

Ces nouveaux statuts et le RI sont l’œuvre d’un avocat spécialisé en droit associatif, celui-là même qui avait été appelé en urgence du commissariat de Noailles par le lider maximo qui s’y était réfugié un jour de septembre 2013 lors d’un jeu de piste hilarant 8 dans le centre-ville de Marseille alors que nous cherchions à nous rendre à l’AG des éditions Agone ; une réunion à laquelle la majorité des membres de l’association n’avaient pas étés convoqués.

Les deux seuls changements semblant reposer sur un plan marketing et des nouveaux statuts renforçant le pouvoir du lider maximo, Nous avons donc de sérieux doutes quant au « nouvel Agone » et sommes convaincu·e·s que l’autoritarisme et la souffrance au travail y sont toujours de mise.

Des moutons noirs


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