1968, et l’après-68

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Messagede Pïérô » 18 Juil 2018, 00:55

D’autres images de Mai 68

Le cinquantième anniversaire du fameux Printemps donne lieu à plusieurs expositions cet été en France. L’occasion de découvrir, de Paris à Marseille en passant par Strasbourg et Arles, des images peu connues d’un mouvement social historique, enjeu d’un imaginaire puissant.

... http://www.regards.fr/culture/article/d ... -de-mai-68
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Messagede Pïérô » 18 Juil 2018, 01:37

11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton

Après les affrontements de Caen, c'est Redon ((Ille-et-Vilaine) qui annonce le printemps.

Après l'émeute ouvrière de Caen en janvier, avec des étudiants venus en renfort, c'est au tour des métallurgistes de l’usine Garnier à Redon (Ille-et-Vilaine). Ils entraînent dans leur grève victorieuse toutes les entreprises de la ville, après avoir organisé l'autodéfense contre les bandes armées du capital. Dans les années 60, près de 900 personnes y produisent chez Garnier des machines agricoles de plus en plus élaborées, à la pointe de la technique. Garnier est reconnu au niveau national et même international.

À Redon, les syndicats lancent un mouvement pour une augmentation de 30 centimes. Le 11 mars, alors que les délégués syndicaux discutent dans la mairie avec le patronat, dehors, les jeunes décident de manifester leur détermination : ils barrent la voie ferrée Paris-Quimper et ils se heurtent violemment aux CRS.

... https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... ent-le-ton
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Messagede bipbip » 31 Juil 2018, 22:00

La radicalisation de la jeunesse dans les années précédant Mai 68

Avec Robi Morder, Michèle Villanueva, Josette Trat, Philippe Cyroulnik à la fête du NPA sur Mai 68.

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Messagede bipbip » 03 Aoû 2018, 15:58

Mai 68 - La mise au pas de la classe ouvrière et les résistances

Avec Fabienne Lauret, Robert Pelletier, Stéphane Sirot et Fanny Gallot.

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Messagede Pïérô » 05 Aoû 2018, 01:59

La deuxième vague féministe, fille légitime de 68

Mai 1968, cri de liberté trop bref, n'a pas donné naissance à un puissant mouvement féministe. Mais l'implication massive des femmes dans le mouvement a bien préparé la deuxième vague du féminisme.

Comme tout mouvement social profond, le développement de la deuxième vague du mouvement féministe est le résultat de facteurs multiples et en interaction. Si l’on devait ne retenir que les principaux, ce seraient les suivants.

Premièrement, participation accrue des femmes dans le salariat et dans la population scolarisée.

Deuxièmement, lutte pour ledroit à la contraception. En France, la contraception a été autorisée avec la loi Neuwirth du 28 décembre 1967, mais encore, cette loi ne sera-t-elle véritablement appliquée qu'à partir de 1972, voire 1974 pour la contraception orale, la pilule. Sa mise sur le marché est très encadrée et s’accompagne d’un renforcement de la criminalisation de l’avortement.

Troisièmement, contradiction entre le régime patriarcal et l’explosion de la parole et de l’action en Mai et Juin. La mise en cause de l’autorité imposée et de la société hiérarchique, qu’elle soit dans l’enseignement, dans les entreprises, dans la politique et partout ailleurs allait donner des coups de boutoir à l’ordre patriarcal. Mais ce n’est pas en quelques semaines que l’on change la vie…

... https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... time-de-68
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Messagede bipbip » 05 Aoû 2018, 14:11

Une féministe révolutionnaire ouvrière chez Renault Flins- vidéo

Fabienne Lauret, auteur de "L’envers de Flins: une féministe révolutionnaire à l’atelier" revient sur ses 37 ans à l’usine, où elle est « établie » aux lendemains de mai 68. Elle y milite sur le plan syndical, mais se bat aussi contre le sexisme, et contre le racisme.

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Messagede bipbip » 08 Aoû 2018, 21:36

Cinéma. 1968, caméras en lutte

En ce mois de mai marqué par des bouleversements socio-culturels, cinéastes, ouvriers et militants veulent transformer le monde et utilisent la pellicule comme outil politique. Ce mouvement révèle une esthétique documentaire et gagne toute la planète : groupes Medvedkine en France, Ogawa Pro au Japon, cinegiornali liberi en Italie.

«Si le réalisateur a voulu exprimer ce que ressentent les travailleurs, c’est un incapable ! », « la position des femmes n’apparaît pas », « c’est un film pessimiste, tout le monde se plaint »… Quand Chris Marker projette en 1968 son film À bientôt, j’espère ! aux ouvriers de la Rhodiaceta, revenant sur l’occupation de leur usine à Besançon, les critiques fusent. Certains se sentent trahis, exploités par un cinéaste à la vision trop « romantique ». Chris Marker ne se démonte pas. Il peut s’être trompé. Il ne refuse pas de chercher encore, témoigner mieux, mais à plusieurs cette fois. Prenant aux mots les travailleurs de la filature, l’auteur de la Jetée et de Loin du Vietnam leur propose une aide technique et cinématographique, pour qu’eux-mêmes puissent utiliser la caméra comme une arme de contre-information. « Ce film que vous souhaitez, mes enfants, c’est vous qui le ferez ! » lance l’homme d’images avant d’initier ce que deviendront les groupes Medvedkine.

Pendant toute une année, les ouvriers militants vont découvrir la Beaulieu et le Nagra, entourés de techniciens-artistes, assistants bénévoles. « Tout a commencé là, se souvient Henri Traforetti. Pendant une année, on va être formés par les Parisiens.

... https://www.humanite.fr/cinema-1968-cam ... tte-658900
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Messagede bipbip » 11 Aoû 2018, 22:10

Vents d’anarchie à Paris et alentours peu avant Mai 68

Pour protester contre le maintien en garde à vue d’un étudiant de Nanterre arrêté lors d’une action contre la guerre du Vietnam ses camarades occupèrent le vendredi 22 mars 1968 le bâtiment administratif de l’université. Au cours de la nuit les 142 occupants signèrent un manifeste qui allait constituer de fait l’acte de naissance du Mouvement du 22 Mars.

Cet article de Tomás Ibáñez est paru dans le Monde Libertaire nº 1795, “Spécial Mai 68”, Pp 44-45.

Rappelons que pour protester contre le maintien en garde à vue d’un étudiant de Nanterre arrêté lors d’une action contre la guerre du Vietnam ses camarades occupèrent le vendredi 22 mars 1968 le bâtiment administratif de l’université, et qu’au cours de la nuit les 142 occupants signèrent un manifeste qui allait constituer de fait l’acte de naissance du Mouvement du 22 Mars. Ce sera désormais dans ce mouvement, capable de rassembler plus de mille étudiants dans certaines de ses Assemblées Générales, que se reconnaitront les étudiants les plus combatifs de Nanterre, et l’intense agitation qu’il développera conduira finalement à l’annonce le jeudi 2 Mai de la fermeture sine die de l’université dès le lendemain au matin.

Le lendemain en question, donc le vendredi 3 mai, la tension se déplaça de Nanterre à Paris et les violents affrontements avec la police qui eurent lieu des heures durant dans les rues du quartier latin furent le point de départ de ce Mai 68 qui secoua toute la France. Nul ne peut nier que le rôle du “22 Mars” dans la période de mai-juin 1968 fut de toute première importance, dés les premiers jours il devint un acteur qu’aucune force politique ne pouvait ignorer et son influence s’étendit sur des dizaines de milliers de personnes. Par exemple, ce fut lui qui força l’appel à manifester le vendredi 10 mai, relançant ainsi une agitation qui semblait s’éteindre et qui culminera dans la fameuse "Nuit des barricades" dont les effets immédiatement postérieurs allaient être d’une portée extraordinaire (réouverture et occupation de la Sorbonne, occupations d’usines à Nantes et à Cléon, appel à la grève générale le 13 mai, etc…etc.).

Il se trouve que la LEA (Liaison des Étudiants Anarchistes), particulièrement influente à Nanterre, fut un des éléments déterminants dans l’occupation du bâtiment administratif de Nanterre et dans la création et l’animation de ce Mouvement du 22 Mars qui regroupa des anarchistes, des trotskistes, quelques maoïstes, et, surtout, des étudiants “non organisés”. La coloration sensiblement libertaire de ce mouvement et, d’une partie de Mai 68, obéit évidemment à bien d’autres causes qu’à l’influence de la minuscule LEA, même si la notoriété de l’un de ses membres, Daniel Cohn-Bendit, contribua peu ou prou à faire que le mot “anarchisme” s’associe d’une certaine manière à Mai 68.

Lire la suite en PDF : https://refractions.plusloin.org/IMG/pd ... chie-2.pdf

https://refractions.plusloin.org/spip.p ... 01&lang=fr
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 13 Aoû 2018, 21:17

Retour sur Mai 68

Mai 68 apparaît pour beaucoup comme une sorte d’explosion inexplicable, une surprise totale. A priori tout semblait aller bien. Les salaires augmentaient régulièrement, à un rythme qui laisse aujourd’hui rêveur, la croissance était en moyenne de 6 % par an depuis une décennie et la société de consommation s’installait apparemment tranquillement. Tout apparaissait calme, à tel point qu’un éditorialiste du Monde titrait le 15 mars 1968 « La France s’ennuie ». Et pourtant elle ne s’ennuyait pas tant que cela à l’époque…

... http://www.lesutopiques.org/retour-sur-mai-68/
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 15 Aoû 2018, 19:02

Quelque chose de 68

Mai-juin 1968 n’a pas été sans incidence sur le syndicalisme, sur les manières d’en faire notamment… et de continuer à en faire ! Avec cet article c’est ce qu’il y a encore de 68 dans notre syndicalisme, en pratiques comme en débats,que nous proposons de retrouver.

Fin octobre, début novembre 1988, presque vingt ans après Mai 68. Les chauffeurs de la Direction du matériel et des transports de la Poste, les « camions jaunes », sont en grève reconductible. Cette grève est organisée sur le principe des « coordinations » qu’ont expérimenté cheminot.es, institutrices et instituteurs en 1986/19871. Dans chaque garage, les grévistes, syndiqués ou non, se réunissent en Assemblées générales, décident de la reconduction de la grève, de ses modalités et se « coordonnent » pour qu’elle tienne, maîtrisant ainsi de A à Z leur action.

Au sein des hôpitaux, une importante mobilisation des personnels, notamment des infirmières, durera plusieurs semaines et sera animée par une coordination nationale très combative.

C’est aux grévistes de décider

Cette pratique de la démocratie, de l’auto-organisation, c’est précisément des années 68 qu’elle a émergé. Plusieurs études ont mis en lumière la filiation entre les luttes lycéennes des années 70 et les grèves des années 80, notamment au travers de la pratique des coordinations… tout simplement parce que les lycéen.nes de 68 avaient grandis et travaillaient désormais2 !

Mais cette question de la démocratie dans la lutte c’est aussi à l’époque un des clivages hérités de mai. Les gauches syndicales des années 803sont comme des poissons dans l’eau au sein des coordinations. Leurs aîné.es défendaient déjà dans les grèves des années 1970 la primauté au comité de grève et aux décisions en assemblées générales souveraines contre une vision verticale qu’incarnait alors la CGT, parfois de manière très caricaturale.

Précisons que la bureaucratie CFDT, dans les années 70, même si elle est plus à l’écoute des « nouvelles formes de lutte » comme on dit, n’est pas toujours très rassurée par ces « AG » dont elle craint le maximalisme, pour ne pas dire le « gauchisme ». À la fin de la décennie 70, cette méfiance se transforme en hostilité avec le « recentrage », nouvelle doctrine cédétiste, où la négociation prime sur l’action gréviste. La fin des années 1980 et la réactivation du principe d’auto-organisation à une échelle de masse et dans plusieurs secteurs donne carrément des boutons aux directions syndicales.

Pour en revenir à nos « camions jaunes », c’est justement un excellent exemple de ce clivage hérité de 68. Les militant.es de la CFDT-PTT d’Île-de-France, oppositionnels au sein de leur centrale et fidèles aux orientations « lutte de classe » et autogestionnaire de la CFDT de 68, avaient fait le choix de soutenir activement cette grève auto-organisée. Ce qui ne fut pas du goût de la fédération CFDT-PTT qui, dans la foulée, dissout les syndicats récalcitrants, comme celle de la DMT ou d’autres syndicats parisiens de la poste et des télécoms, et procède aux démandatements de celles et ceux qu’Edmond Maire4qualifie de « moutons noirs ». Loin d’être démoralisé.es pour autant, ces syndicalistes allaient créer quelques semaines plus tard le syndicat SUD aux PTT, lui aussi décidé à continuer de porter cet « esprit de mai »5.

Globalement cet attachement à l’auto-organisation des luttes est aujourd’hui un « acquis ». Sur les lieux de travail il est devenu normal de réunir l’ensemble des salarié.es grévistes pour voter la grève et l’organiser ou tout simplement pour demander l’avis aux salarié.es sur des choses qui les concernent directement.

C’est un modèle qu’il faut toutefois continuer de promouvoir car on ne peut que constater un recul. Les coordinations de grévistes sur un secteur particulier, avec des délégué.es mandaté.es et contrôlé.es en AG, se font de plus en plus rares.

Par ailleurs, qu’il s’agissent decoordinationou decomité de grève, ce ne sont là que des outils possibles pour mettre en œuvre ce qui est essentiel, la démocratie ouvrière. Il faut se garder de toute fétichisation : selon les réalités syndicales locales, selon le secteur professionnel et selon les moments, cela peut prend des formes différentes, mais ce qui est vital estque chacuneet chacun puisse s’exprimer et décider, à travers des assemblées généralesorganisées pour cela.

Et peu d’assemblées générales interprofessionnelles de grévistes auront été réunies en 2010 comme en 2016/2017. Lorsque ces derniers temps des « AG de lutte » sont convoquées, elles ne sont que rarement représentatives bien malheureusement. Que ce qu’on appelle « AG », en amalgamant la frange la plus motivée d’une mobilisation, puisse avoir une certaine utilité dans les mouvements sociaux, pourquoi pas… Après tout, qui peut se targuer d’avoir aujourd’hui la meilleure « recette » pour entraîner l’action collective ?

Reste qu’il ne faut jamais perdre de vue ni l’exigence démocratique (notamment en ce qui concerne le mandatement), ni la vocation majoritaire que doit rechercher tout mouvement social. C’est vrai sur le plus petit lieu de travail où il faut chercher à associer le maximum de salarié.es (et c’est le plus souvent le cas)… mais c’est aussi vrai sur un secteur professionnel entier, et plus encore lors des mouvements interprofessionnels, si l’on veut construire un rapport de force solide et offensif.

Pour en finir avec cette société-là

La décennie 68 c’est aussi, comme l’a analysé l’historien Xavier Vigna6, l’élargissement du répertoire d’action ouvrière. À la grève, acte fondamental du mouvement ouvrier, à l’occupation du lieu de travail, qu’on a vu à l’œuvre massivement en 1936, s’ajoutent des pratiques plus « enlevées » dirons-nous, comme la séquestration. Il arrive parfois qu’un petit chef soit à cette occasion chahuté voire molesté. Les années 68 ont clairement eu un rapport à la légalité considérablement transformé. La violence des conflits est forte, d’autant plus qu’ils sont, souvent, durs et longs. L’un des plus emblématiques est par exemple celui du Joint français en 19727.

Autre effet de ce rapport à la légalité bouleversé, les années 68 voient se développer des grèves « productives » dont la plus connue est celle des « hors-la-loi de Palente » de l’usine Lip8en 1973.

Toujours présent, ce rapport légalité/légitimité s’est incarné à de nombreuses reprises : pensons par exemple au démontage du McDo de Millau en 1999 par les militant.es de la Confédération paysanne et du Syndicat des producteurs de lait de brebis. Il y a aussi eu le long combat des Fralib pour reprendre leur entreprise, devenue la coopérative Scop-Ti9, qui « résonne » forcément avec le « on fabrique, on vend, on se paie » des Lip.

Quand à la violence, elle n’a pas déserté les luttes syndicales, même si elle s’accompagne désormais du désespoir lié à la désindustrialisation et aux délocalisations : de Cellatex10à GM&S, c’est l’outil de travail lui-même qui est séquestré, de plus en plus « le dos au mur », quitte à le menacer de destruction pure et simple.

L’insolence et la critique radicale de la hiérarchie et des chefaillon.nes est peut-être aussi moins forte aujourd’hui sur les lieux de travail comme dans les repères revendicatifs. Sans doute que les nouvelles organisations du travail, inspirées pour partie du « nouvel esprit du capitalisme »11, ont construit une aliénation renouvelée, renversant les désirs d’autonomie au service d’une auto-exploitation plus forte des salarié.es.

Mais les années 68 n’ont pas vu qu’un élargissement du répertoire d’action : il y a aussi eu élargissement du périmètre de l’action syndicale, qui s’est largement étendue « hors les murs » de l’entreprise. La lutte contre le racisme, l’antimilitarisme (dans le combat pour le Larzac ou auprès des Comités de soldats12), la contestation du tout-nucléaire à Plogoff ou à Creys-Malville… nombreuses sont les équipes syndicales (particulièrement CFDT) à prendre leur part dans ces combats. Le féminisme aussi, qui percute alors les organisations et les appareils syndicaux. Ce dont attestent par exemple les témoignages de Monique Piton, ouvrière à Lip13, ou de Fabienne Lauret. ouvrière à Flins14, toutes deux militantes CFDT.Les temps de non-mixité, lesquotas de femmes dans les instances syndicales décisionnelles, sont des déclinaisons concrètes dans nos pratiques, héritées du féminisme des années 70.Même s’il reste encore beaucoup à accomplir, on peut être certain de la permanence de ce combat, porté entre autre par les intersyndicales Femmes continuant de se tenir chaque année depuis plus de vingt ans15. Cette propension à la transformation sociale, liée historiquement en France à la constitution du syndicalisme, a été considérablement enrichie par 68 et les luttes des années 70.

Le pouvoir c’est nous

« Il n’y a pas de valeur de civilisation dans ce régime capitaliste ! Il n’y a que le mouvement ouvrier qui est porteur, pour l’avenir des valeurs d’une société juste. Où les hommes pourront enfin être – peut-être – plus frères qu’ils ne peuvent l’être dans cette société capitaliste, qui ne peut que les dresser les uns contre les autres. » Celui qui parle ainsi, c’est Jean Le Faucheur, secrétaire de l’Union départementale CFDT des Côtes d’Armor en 1972, à l’occasion de la grève du Joint français16. Et ces propos disent bien l’état d’esprit qui était celui d’une grande partie de celles et ceux qui faisaient le mouvement ouvrier : oui, elles et ils allaient prendre le pouvoir, c’était inéluctable. 68 était une « répétition générale », qui appelait une confrontation majeure à venir, non seulement avec le pouvoir gaulliste, mais aussi avec le système capitaliste en tant que tel.

C’est le célèbre communiqué confédéral de la CFDT du 16 mai 1968 qui n’en appelle pas à moins que cela : « Àla monarchie industrielle et administrative il faut désormais substituer des structures démocratiques à base d’autogestion ».

Mais comment le changer, le pouvoir ? En mai, le mot d’ordre de « gouvernement populaire » est popularisé sans qu’il ne soit accompagné d’un scénario stratégique appuyé sur la grève générale17. Un des écueils des luttes sociales de la décennie qui suit et que leur « débouché politique » sera préempté d’abord par le Programme commun d’Union de la Gauche signé en 1972 avant d’être rompu en 1977, puis par les législatives de mars 1978, où la gauche échouera de peu à conquérir une majorité parlementaire, et enfin par les présidentielles de 1981, qui verront s’installer un pouvoir « de gauche », incarné par François Mitterand et un gouvernement PS-PC… avec le succès qu’on sait.

Cette focalisation sur le calendrier électoral n’est pas sans conséquences. Elle conduit à une « étatisation des luttes ouvrières »18, particulièrement portée alors par le couple CGT-PCF19, qui voit la tendance à l’autonomie être sévèrement battue en brèche. La CFDT passe quant-à-elle de « l’autonomie engagée », premier accroc à la perspective autogestionnaire puisqu’ellela faisait soutenir de fait la stratégie du Parti socialiste, à un « recentrage » qui la fait tout simplement abandonner la lutte de classe. Échouée sur les récifs du parlementarisme et de l’institutionnalisation, l’action pour une transformation sociale autonome n’en a pas moins continué d’être débattue dans le champ syndical et reste un questionnement stratégique bien actuel.

Il y a d’abord eu les deux appels pour l’autonomie du mouvement social, en 1998 et 1999, qui répondaient aux tentatives deralliements àleurs listes électorales de militant.es associatifs ou syndicalistes à l’occasion des élections européennes, et ce tant de la part du PCF que du tandem LO/LCR. Il s’agit alors de dénoncer la« conception d’un rapport hiérarchisé et instrumentalisé du mouvement social vis-à-vis du mode de représentation politique institutionnel »20.

Un débat qui rejaillit fortement aujourd’hui autour de l’hégémonie politique que veut incarner le mouvement France insoumise. La remise en cause de la Charte d’Amiens de 1906, texte fondateur du syndicalisme hexagonal, et notamment du principe d’indépendance à l’égard des organisations politiques qu’elle affirme, tout comme la concurrence médiatiquement mise en scène avec les organisations syndicales lors du mouvement de 2016/2017 contre la loi travail, n’augurent pas d’un grand respect de l’autonomie du mouvement social. L’autonomie affirmée par la Charte d’Amiens a un sens profond : le syndicalisme est politique et la politique ne se limite pas à la préparation des élections, ni à la gestion des institutions qui régissent la société capitaliste. « Tout est politique », disait-on en 68 !

10 millions de grévistes !

Poser la question du pouvoir, c’est aussi interroger les moyens que nous avons à notre portée pour en faire advenir un autre, le nôtre. La grève générale est sans doute celui auquel pensera immédiatement un.e syndicaliste de lutte. Et là encore, difficile de ne pas retomber sur 68. Non seulement, avec ses 10 millions de grévistes, ses entreprises occupées, la grève est sans doute la plus forte et élargie qu’on ait jamais connu, réactualisant le « grève-généralisme » popularisé par les syndicalistes révolutionnaires du début du XXesiècle.

Mais elle est aussi allée beaucoup plus loin dans la remise en cause de l’ordre établi. C’est le cas à Nantes où un Comité central de grève est créé le 24 mai 1968, qui siège à la Mairie pour administrer la ville face à la carence des pouvoirs publics, organisant notamment le ravitaillement des quartiers populaires, créant une situation de double-pouvoir assumée.

Il est évident que la grève générale de 1968 reste une source d’inspiration : on ne cesse de vouloir la retrouver cette grève générale depuis novembre-décembre 1995 et le retour sur le devant de la scène des grands mouvements sociaux interprofessionnels.

On scande en manifestation que la grève générale, « c’est bon pour le moral », que « ça fait mal au Capital ». C’est bien vrai mais pourtant c’est bel et bien cette généralisation de l’action gréviste qui ne cesse de nous faire défaut. Nous reproduisons depuis plusieurs années une sorte de modèle-type de la grève, par procuration, où tout le monde attend d’un secteur professionnel en particulier qu’il en soit la « locomotive » : le rail en 1995, l’éducation en 2003, les raffineries en 2010… Un modèle qui est finalement bien peu « général » ! Sans compter que si chacun.e attend l’autre, le risque, que nous vérifions un peu trop souvent, est d’attendre longtemps sans engager franchement le rapport de force.

Certes, avec la fin des « trente glorieuses » (qui ne l’étaient pas pour tout le monde), la modification de la structure même du travail, où l’atomisation et la précarité se développent de manière effrayante, rend de plus en plus difficile tant le travail de syndicalisation que celui de mobilisation, dans un sens de généralisation. Être capable de remettre en cause nos stratégies syndicales, pour qu’elles produisent plus d’action collective pour plus de salarié.es est un des défis que nous avons à relever dans les mois et les années à venir. Nous ne partons pas de zéro, loin de là. Les résistances, les luttes sociales et syndicales continuent d’exister. Et il n’est d’ailleurs pas inutile à ce propos de se rappeler qu’en mars 1968 Le Mondetitrait : « La France s’ennuie ».

Théo Roumier21

1: Jacques Hais, « La grève des cheminots 1986-1987 vue de l’agglomération rouennaise : une expérience d’auto-organisation », et le bilan de la section CFDT de Paris Gare-de-Lyon en janvier 1987, dans Les Utopiquesn°3, septembre 2016 ; et Clotilde Maillard, « À bas les chefs ! Petite histoire de la Coordination contre le statut de maître-directeur », dans Les Utopiquesn°6, novembre 2017.

2: Didier Leschi, « Les coordinations, filles des années 68 », dans Clion°3, 1996 ; et Robi Morder, « Les lycéens des années 68 », dans Les Utopiquesn°6, novembre 2017.

3: Michel Desmars, « Quand la gauche syndicale se dotait d’outils pour avancer… », dans Les Utopiquesn°4, février 2017.

4: Edmond Maire (1931-2017) a été le secrétaire général de la CFDT de 1971 à 1988.

5: Annick Coupé, Anne Marchand (coord.), Syndicalement incorrect : SUD-PTT, une aventure collective, Syllepse, 1998.

6: Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière, essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007.

7: « Remettre en mouvement les images de 68 », entretien avec Christophe Cordier dans ce numéro.

8: Charles Piaget, « Mai 68 à Lip », dans ce numéro.

9: Qu’on peut soutenir en se mettant en contact avec l’association Fraliberthé (site : fraliberthe.fr).

10: Christian Larose, Cellatex, quand l’acide a coulé, Syllepse, 2001.

11: Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

12: « Contester dans l’Armée. Comités de soldats, antimilitarisme et syndicalisme dans les années 70 », dansLes Utopiquesn°5, juin 2017.

13: Monique Piton, C’est possible ! Une femme au cœur de la lutte de Lip (1973-1974), L’échappée, 2015.

14: Fabienne Lauret, L’envers de Flins, une féministe révolutionnaire à l’atelier, Syllepse, 2018 et l’entretien publié dans ce numéro.

15: Gaëlle Differ, « Vingt ans d’intersyndicales Femmes », dans Les Utopiquesn°4, février 2017, ainsi que le livre collectif, Toutes à y gagner, vingt ans de féminisme intersyndical, Syllepse, 2017.

16: Cette intervention a été filmée et figure dans le film du Collectif Ciné-Rouge, La grève au Joint français, produit en 1972 par la Ligue communiste et récemment mis en ligne par l’association RaDAR.

17: Pierre Khalfa, « Retour sur Mai 68 », dans ce numéro.

18: La formule est de l’historien Xavier Vigna.

19: André Narritsens, « La CGT et le programme commun (1961-1978) », dans Les Cahiers d’histoire socialen°101, mars 2007.

20: Voir « Autonomie du mouvement social : reprendre le débat », billet publié en août 2017 sur le blog Mediapart« À celles et ceux qui luttent et qui résistent ».

21:Avec larelecture attentive et participative d’Annick Coupé et Christian Mahieux.


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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 15 Aoû 2018, 22:58

Mai 68, tout changer (10) : "Ça n’a pas de sens de vivre sans militer" (Alain Pojolat)

Alain Pojolat, 20 ans, salarié de la BNP à Paris

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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 16 Aoû 2018, 20:37

Les années 68 en France : le mouvement étudiant, la grève de Mai-Juin, l’extrême-gauche

A en croire un certain nombre d’« anciens combattants » et les analyses déversées par les médias, Mai 68 aurait été une sorte de nettoyage de printemps du capitalisme. Eh bien non ! 68 dans le monde a été un immense mouvement de révolte contre une société oppressive et exploiteuse, et le 68 français a vu en outre la plus grande grève générale de l’histoire de ce pays.

Sommaire

L’année 68 en France et (...)
Les mystificateurs
La spécificité du 68 français
Une reprise n’ayant rien (...)
Aller plus loin ?
68 : l’extrême-gauche et (...)
Un nouveau contexte
Les « groupuscules »
Les trotskystes
« La Chine est rouge »…

... http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article45601
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede Pïérô » 17 Aoû 2018, 11:41

Ces soixante-huitards qui sont restés à gauche

«Mai 68 n'a pas duré qu'un mois». En réalisant ce documentaire, Olivier Besancenot, Florence Johsua et Tancrède Ramonet ont voulu mettre en avant celles et ceux qui n'ont pas renié leurs idéaux, après avoir été transformés par cet événement hors normes. Pour Mediapart, ils expliquent leur démarche et confient leurs espoirs d'une relance des contestations populaires.

Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 18 Aoû 2018, 13:34

Le contexte international de Mai 68

Avec Catherine Samary, Zbigniew Kowalewski et Pierre Rousset, à la fête du NPA sur Mai 68.

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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 18 Aoû 2018, 19:16

Les salariats de Mai 68 – Un commentaire sur les témoignages publiés par la revue « Les Utopiques »

Le numéro 7 de la revue de Solidaires Les Utopiques est consacré à : « Mai 68 : ce n’était qu’un début ». Un gros livre de 313 pages, très riche, très varié dans ses thèmes : témoignages, pratiques de luttes diverses, situation internationale, questions culturelles, réflexions générales… Il est donc impossible d’en rendre compte totalement : il faut lire !

Je m’en tiendrai ici à un aspect limité et choisi, mais très bien traité par le biais des témoignages rendant compte de la diversité sociologique de la classe ouvrière soixante-huitarde, mais aussi des pratiques syndicales très hétérogènes, et même conflictuelles, qui la traversent.

Mai 1968- cela a été dit X fois, mais il faut le revivre concrètement par les témoignages-voit l’irruption simultanée dans la grève de plusieurs types de classe ouvrière, ou de « salariat », comme on ne disait pas encore à l’époque. Plusieurs catégories de salarié-es en mouvement, plusieurs traditions de luttes, plusieurs pratiques et cultures syndicales et (forcément) politiques.

Une période d’invention syndicale

Après la reprise de l’article analytique global de Jacques Kergoat, devenu un « classique » (« Sous les pavés la plage », datant de 2008), le numéro se poursuit par le témoignage de Gisèle Moulié, embauchée dans l’immense concentration de main d’œuvre féminine des Chèques postaux à Paris (13 000 salarié-es, des femmes bien sûr, même si « les gars de la nuit » semblent avoir déclenché le mouvement de grève sur le site). Il y certes plusieurs syndicats, et Gisèle Moulié y construit la CFDT, à côté de la CGT, de FO, etc. Mais on voit bien que tout est à faire en quelque sorte, car les syndicalistes y sont quasiment « réduits à la clandestinité », tant le despotisme d’usine (Marx) est puissant (« mes femmes ne sortiront pas » dit un chef), y compris dans les tenues vestimentaires (pas de pantalon). Dans une telle usine-prison, il y a certes des clivages intersyndicaux, comme partout, mais le « comité de grève » mis en place comprend 4 CFDT, 4 CGT, 4 FO. Très équilibré en somme, même si un cégétiste se proclame porte-parole. Et une des revendications phare, bien avant 1968, est la réduction du temps de travail exigée massivement par les femmes, afin d’avoir du temps pour respirer, pour vivre (on ne parlait pas encore beaucoup de chômage), alors qu’on a la double journée de travail, etc.

Le retour aux 40h (acquis de 1936) fut un leitmotiv de 1968, mais on voit qu’aux Chèques, c’est une exigence reformulée à partir du travail concret. Pendant la grève, des assemblées générales sont organisées, avec des débats sur la « démocratie avancée » (stratégie du PCF à l’époque) mais aussi « l’autogestion » (CFDT). L’occupation est imposée par des « non syndiquées », soutenues par la CFDT. On écoute chanteurs et poètes, mais le partage des tâches quotidiennes reproduit les mécaniques de genre (faire la cuisine et la plonge…) sans provoquer trop de débat. Certains étudiants politisés viennent dicter l’idée qu’il faut rompre avec les syndicats et faire « un comité d’action », mais cela ne passe pas. Car les grévistes tiennent à l’unité !

Le témoignage de Guy Robert, de la SAVIEM (métallurgie) à Caen, comporte des similitudes dans la description d’une classe ouvrière, cette fois masculine, qui construit ses organisations. Ici encore la CFDT aux côtés d’une CGT plus classique. La CFDT dès sa naissance en 1964 fait 35% des voix ! « On s’affronte avec la CGT », mais on se respecte, grâce à l’accord inter-confédéral signé en 1966. Il est très intéressant d’observer la jeune CFDT telle qu’elle se construit dans l’action, chez les jeunes, les ouvriers spécialisés (OS), essayant d’ancrer les revendications dans des pratiques de terrain. Guy Robert décrit une ébullition revendicative et de grèves pendant quatre ans (dont le fameux mouvement d’affrontement violent avec les CRS en janvier 1968, avec des centaines de blessés de part et d’autre). Passionnante aussi l’expérience de jonction avec les étudiants, avec comme trait d’union entre CFDT et UNEF la question de la guerre d’Algérie et « la décolonisation ». Il ne s’agit donc nullement de « gauchistes » qui viennent donner une parole extérieure, mais d’une proximité militante (l’usine textile Rhodiaceta à Besançon en grève en 1967 livre des scènes comparables de jonctions avec les étudiants). Finalement, la jeune CFDT parvient à avoir un grand nombre de leaders dans l’usine, en s’appuyant sur des pratiques démocratiques décentralisées dans les ateliers.

Le témoignage détaillé de Charles Piaget, de la CFDT à Lip (Besançon), va dans le même sens. On comprend bien pourquoi un syndicalisme qui veut être totalement à l’écoute des travailleurs-euses, tente parfois de passer par des détours qui peuvent sembler des reculs ou des précautions qui prennent du temps : ainsi à Lip, on propose aux salariés à faire de petits groupes de discussion où tout le monde parle (ce qui n’est pas le cas en assemblée générale), puis une interruption de ¾ d’heure de réflexion, avant de voter la grève illimitée avec occupation, et avec un comité de grève. Mais ces pratiques finissent par porter des fruits, et surtout dans la remise en marche de l’usine en 1973 par ceux et celles qui produisent la richesse et « qui se paient » sur elle (« On fabrique, on vend, on se paie ») !

Le mystère des rapports CGT/PCF

Après ces trois exemples, la description de la grève des cheminots à Paris et surtout la gare de Lyon, par le sociologue Georges Ribeill, spécialiste de la SNCF, est aux antipodes quant aux pratiques syndicales. Il s’agit certes surtout de la CGT, mais en arrière-plan, d’une tradition décrite comme « un monde corporatif bien clos », avec des règles techniques de travail rigoureuses qui se décalquent sur une organisation de la grève où règnent « le centralisme et la discipline » (19 échelles hiérarchiques à la SNCF depuis 1938 !). Il va même jusqu’à décrire un « double système corporatif, à la fois patronal et syndical », les deux imbriqués. Ici la grève se traduit par le « contrôle absolu de l’outil de travail ». La gare est fermée, barricadée, « les clefs de traction et de frein retirées des cabines de conduites et enfermées ». Comme le dit l’Humanité Dimanche du 26 mai : « La tâche du Parti, celle de la CGT, sont de poursuivre et de perpétuer l’ordre ». Ce qui ne veut pas dire qu’on oublie la population, les objets oubliés dans les trains par les voyageurs, le ravitaillement, et même la mise en marche d’un train spécial par les grévistes pour rapatrier des travailleurs espagnols et portugais, « en lien avec les comités de grève de Paris Austerlitz et de Bordeaux » (témoignage de Michel Demars, cheminot FO gréviste à Tours, futur dirigeant de la CFDT cheminote).

Bien entendu, il est hors de question dans les gares parisiennes de laisser entrer les étudiants, même poursuivis par la police, dans les enceintes SNCF barricadées. Certes, des jeunes cheminots semblent manifester « de l’incompréhension à l’égard de la stratégie de la CGT », « sourde aux nouveaux enjeux sociétaux ». G. Ribeill donne des références sur ce plan, et même Bernard Thibault fera plus tard ses armes syndicales en faisant « admettre la présence des filles dans les foyers des célibataires » (de cheminots, un peu comme…à Nanterre !).

Il y a donc plusieurs mondes sociaux et culturels qui se côtoient dans la grande grève de 1968.

C’est encore très net à Renault, où le numéro des Utopiques fait se succéder cinq témoignages : un jeune (Robert Kosmann, CGT à l’époque, SNUI et Solidaires bien plus tard), et quatre autres déjà « expérimentés », soit Alain Martinez (CGT, puis CFDT à Chausson, puis Solidaires industrie), Jean-Pierre Guéguen (CGT, exclu, puis CFDT), Henri Benoits (FO, puis CGT) et enfin Jacques Gautrat, alias Daniel Mothé (FO puis CFDT, et militant de la revue Socialisme ou Barbarie). Tous ont eu aussi des parcours politiques marqués, plutôt critiques ou opposés (trotskystes ou proches) aux visées du PCF. Parmi eux, certains ont assisté au fameux meeting du 27 mai, où Georges Séguy rend compte des accords de Grenelle, et où on entend des sifflets qui ont fait le tour de France des AG de grèves et les ont prolongées souvent jusqu’en juin. Robert Kosmann reste prudent sur cet épisode quant à l’intention propre de Georges Séguy à Billancourt, notant qu’un tract intersyndical appelait à la poursuite de la lutte avant même que Séguy arrive sur le site. Il se produit à ce moment un moment « concentré » des rapports entre direction CGT et PCF à cette époque, dont G. Séguy prendra quelques distances par la suite (mais c’est une autre histoire…).

Par bien des côtés, la grève à Renault Billancourt (témoignages de JP Guéguen et Henri Benoits) rappelle celle des cheminots de Paris : une muraille fermée. Par exemple cette image (très photographiée) des grévistes en haut du mur de l’usine parlant aux étudiant-es rassemblé-es en bas venus les aider à se ravitailler pour l’occupation : « Vous avez faim ? ». Mais jamais le panier de nourriture (symbolique) ne parviendra aux grévistes ! Les « gros bras » (JP Gueguen) de la CGT l’empêcheront.

Mais le témoignage de Henri Benoits apporte un élément supplémentaire très important dans la description du brassage social de mail 68 : les immigrés à Billancourt. Il explique qu’au démarrage de l’occupation, les ouvriers algériens et portugais étaient massivement présents, bien plus que les « Français ». Ces communautés immigrées étaient aussi traversées par leur histoire politique nationale : décolonisation, militantisme anti-dictature. Ces travailleurs ont saisi l’occasion de l’occupation pour construire « leurs revendications spécifiques » (exemple : alphabétisation, promotions…). Ils étaient « l’élément moteur de l’occupation » selon Henri Benoits. Et « comme disent les immigrés : « ça passe ou ça casse ». C’était plutôt des OS, mais…ils n’eurent pas droit à la parole dans les assemblées générales. On leur disait que leurs demandes étaient intégrées sans débat : pas besoin de les défendre explicitement. Mais après 1968, « il y a eu un mouvement spécifique des OS » (1971) : « ce mouvement de 1968 a drainé la naissance d’un mouvement syndical ».

Jeunes travailleurs, jeunes travailleuses, expériences en confrontations, immigrés, nouvelles pratiques démocratiques, aspirations multiples, jeune syndicalisme ou traditions syndicales plus anciennes ou plus classiques, conflit des stratégies, énergie spontanée et ordre, bureaucratie contre pagaïe organisationnelle, tâtonnements… : tout se mêle et tout se renouvelle en 1968. Un monde se termine, un autre émerge, mais les deux se mélangent. L’histoire a fait ensuite de grandes enjambées.

Un regret et une critique quand même : les syndicalistes de la culture CGT « traditionnelle » ne sont pas présents dans les témoignages. Un défaut qui peut se retrouver, parfois, et à l’inverse, dans les historiographies de la CGT elle-même.

Jean-Claude Mamet


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