Autogestion en Kurdistan

Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 30 Juin 2018, 02:21

Introduction au confédéralisme démocratique

Des printemps arabes terminés en dictature, une lutte des Indignés d’Espagne récupérée et dénaturée par les politiciens de Podemos, un mouvement social en France contre les lois travail vaincu par le néo-libéralisme de Macron... partout dans le monde, ceux qui n’acceptent pas l’aliénation étatique et la domination du marché constatent leur impuissance.
Pourtant, çà et là, des poches de résistance existent dans les villes comme dans les bourgades, dans les usines comme dans les campagnes. Mais, dispersées, sans projet politique global, sans organisation fédérative pérenne, elles ne constituent pas une force susceptible d’inquiéter durablement le pouvoir et la finance. Que ce soit pacifiquement ou par la violence, les États gèrent plus ou moins habilement les zones d’autonomie et les groupements rebelles. Voilà pourquoi le confédéralisme démocratique se présente comme une idée nouvelle, universaliste, une proposition révolutionnaire syncrétiste, une dernière chance pour un socialisme moribond. Cihan Kendal, commandant du Centre d’entraînement international des Unités de protection du peuple (YPG) de Syrie, en donne cette brève définition :

Ce n’est ni l’idée anarchiste d’abolir l’entièreté de l’État immédiatement, ni l’idée communiste de prendre le contrôle de l’entièreté de l’État immédiatement. Avec le temps, nous allons organiser des alternatives pour chaque partie de l’État contrôlée par le peuple, et quand elles fonctionneront, ces parties de l’État se dissoudront [1]. »

Comment cette idée a-t-elle germé ? Le confédéralisme démocratique n’est pas né, un matin, de l’imagination fertile d’un homme providentiel s’appellerait-il Abdullah Öcalan. Celui-ci a tiré les enseignements de l’impasse politique et militaire du marxisme-léninisme comme du nationalisme en Turquie et s’est inspiré d’une branche de l’anarchisme, le municipalisme libertaire. L’ambiguë révolution syrienne donnera aux Kurdes du Rojava l’opportunité de le mettre en chantier et d’opérer de la sorte ce qui paraît une impossible conciliation entre démocratie directe et maintien – provisoire – d’un État et du capitalisme. Quels enseignements en tirer ?

Télécharger le texte de Pierre Bance : http://www.autrefutur.net/IMG/pdf/intro ... _bance.pdf

http://www.autrefutur.net/Introduction- ... mocratique
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Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 20 Juil 2018, 11:45

Öcalan et la Question Kurde

A voir et à revoir, dans une version sous titrée intégrale, le film de Luis Miranda, réalisé en 2014, et qui servit de référence synthétique à nombre de militantEs en France notamment, pour aborder une compréhension de la “question kurde”.

La rediffusion de ce film, à la veille des élections anticipées présidentielles et législatives du 24 juin prend tout son sens, quand on sait l’importance du vote de la diaspora des originaires de Turquie en Europe. C’est aussi la bonne façon de ne pas en rester à l’image pointilliste d’une “une” récente, et d’approfondir une compréhension de ces 30 dernières années de la Turquie.

Au passage, ce film vous incitera à dépasser l’imagerie habituelle brandie autour d’Abdullah Öcalan, et vous incitera aussi, à partir du constat du rôle historique essentiel qu’il a joué et joue encore, même coupé du monde, dans les évolutions récentes, à comprendre cet intellectuel, figure toujours vivante du panthéon des “personnalités politiques” qui ont été leaders des luttes dites de “libération nationale” de la deuxième moitié du XXe siècle.

A l’inverse de l’immense majorité de celles et ceux qui n’ont pas été assassinéEs, Abdullah Öcalan est sans conteste, celui qui entrepris de construire un nouveau projet d’émancipation, à partir des analyses de l’échec des blocs de la guerre froide, des guerrillas, de la chute du bloc stalinien et de ses conséquences internationales, tout comme des crises des Etats-Nation. A ce titre, les caricatures ne sont pas de mise, lorsqu’on en voit le résultat tangible dans le projet politique du “Rojava”.

... http://www.kedistan.net/2018/06/15/redi ... ion-kurde/

à voir sur vimeo : https://vimeo.com/116021790
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Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 16 Aoû 2018, 19:59

Mon expérience avec les Communes et les Comités au Rojava

Un compte-rendu d’expérience écrit par Philip Argeș O’Keeffe et publié le 2 août 2018 sur Komun Academy. Nous vous le proposons sur Kedistan comme rappel du fonctionnement du confédéralisme démocratique, en communes et comités, et de ce pourquoi il est nécessaire de soutenir la lutte du peuple kurde au Rojava comme ailleurs.

Mon expérience au Rojava a commencé avec six mois au sein du des YPG pendant la campagne de libération de Raqqa, alors sous le joug de Daesh. Pendant ces six mois, j’ai eu la chance de pouvoir commencer à comprendre la camaraderie qui règne au sein des YPG/YPJ. C’était incroyable de voir à quel point l’idéologie est vraiment évidente dans tous les aspects de la vie quotidienne. Chaque jour, nous avancions de plus en plus dans Raqqa et à chaque pas, nous pouvions voir les gens retourner dans leur ville nouvellement libérée. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à voir la joie sincère et l’engagement féroce des gens à l’égard de leur liberté durement acquise. Avec la libération réussie de Raqqa, j’ai eu l’occasion de commencer à travailler sur le côté civil de la révolution au Rojava.

Fin octobre, je suis arrivé à Qamishlo pour commencer à travailler avec Saziya Yekiti u Pistgiriya Gelan (SYPG), l’Association pour l’unité et la solidarité des peuples. L’institut a été impliqué dans un certain nombre de projets allant de l’organisation d’événements politiques à l’organisation communautaire au sein du système communal. L’objectif principal de mon travail était dans le quartier d’Heliliye. A Heliliye, j’ai pu voir le système communal de mes propres yeux.

Le système des communes (komun) est vraiment le cœur battant de la révolution au Rojava. Elle repose sur le principe du confédéralisme démocratique, où le pouvoir vient de la base. Au premier niveau du système, c’est la commune. Chaque quartier a un certain nombre de communes en fonction de sa taille. Une commune dispose généralement d’un petit centre communautaire au service de plusieurs pâtés de maisons dans le quartier.

Dans la commune, il y a deux coprésidentEs, ilLEs sont issuEs de la communauté et nomméEs par celle-ci. Il est obligatoire que l’unE des deux coprésidentEs soit une femme. Aux côtés des coprésidentEs, le comité est composé de bénévoles de la communauté, nomméEs par la communauté. Chaque membre du comité couvre une responsabilité spécifique comme la défense, l’écologie, l’économie, la santé, etc. Les domaines couverts par le comité peuvent varier en fonction de ce que les habitantEs de chaque commune décident. Enfin, les communes sont souvent soutenues par ce que l’on appelle des révolutionnaires professionnels qui ont donné leur vie au mouvement.
CoprésidentEs :

Les coprésidentEs sont responsables de l’entretien quotidien de la commune. Ils restent dans la commune pour rencontrer les gens qui visitent la commune quotidiennement. Les coprésidentEs organisent également des réunions formelles et informelles avec les membres du comité, les professionnelLEs et les membres de la communauté. Au cours des réunions, ilLEs aident à faciliter les discussions, à parcourir l’ordre du jour, à consigner et à traiter les critiques, les besoins, les demandes et les suggestions. Dans les cas où un problème ne peut être résolu avec le plus petit levier, ou si une demande nécessite une coordination à plus grande échelle, les coprésidentEs le porteront à la Meclisa Taxa (assemblée/conseil de quartier) dans la mala gel (maison du peuple). Les coprésidentEs peuvent être révoquéEs par les habitantEs de la commune à tout moment s’ilLEs sont jugéEs inaptes.
Comités :

Les membres du comité visitent chacune des maisons qui font partie de la commune. IlLEs discutent avec les gens afin de comprendre quels sont les critiques, les besoins ou les suggestions en rapport avec le sujet dont ilLEs sont responsables. IlLEs transmettront ensuite les critiques, les besoins ou les suggestions aux coprésidentEs.

Par exemple, dans une commune, la membre du comité de santé avait été informée par une famille qu’un des membres de leur famille continuait à souffrir de douleurs abdominales alors qu’il suivait le régime prescrit et prenait les médicaments qu’on lui avait prescrits. Comme l’homme était incapable de quitter son domicile, la membre du comité s’est rendu à l’hôpital pour lui et a discuté de la question avec le médecin, le médecin a alors déterminé que l’homme avait reçu le mauvais médicament. La membre du comité a travaillé avec le médecin pour se procurer le bon médicament et l’a rapporté à l’homme.

Tous ces aspects oeuvrent ensemble, avec les gens de la communauté, afin de créer un système de freins et contrepoids qui empêchent la bureaucratisation, dissuadent la stagnation et assurent l’exécution de la volonté du peuple.

Dans le système du confédéralisme démocratique, la commune est la composante la plus critique, tout monte de la base jusqu’aux structures plus grandes. Le flux d’idées, de critiques, de suggestions et de mobilisations est le suivant :

Komun (Commune)
Meclîsa Taxa (Assemblée de quartier)
Melclîsa Bajarê (Assemblée de la ville)
Meclîsa Kantonê (Assemblée cantonale)
Meclisa Suriya Demokratik (Conseil démocratique syrien)

Depuis que j’ai travaillé dans les communes, j’ai vu comment elles sont devenues une partie vitale de la vie quotidienne de chaque communauté. Les gens visitaient les communes tous les jours, que ce soit pour prendre le thé et bavarder ou pour participer à de vigoureuses discussions sur la situation géopolitique mondiale. Le niveau d’engagement civique dépassait de loin tout ce que j’avais vu dans l’Ouest. Chaque réunion à laquelle j’ai assisté accueillait une salle comble et comportait souvent des débats et des discussions approfondies sur toutes les questions. Les gens faisaient preuve d’un dévouement tenace et infatigable sur tous les aspects de la vie communautaire et politique.

Dans l’Ouest, l’engagement civique, en particulier dans le processus électoral, est une lutte perpétuelle. Souvent en raison de la perception qu’en tant qu’individus nous sommes incapables de changer le système, ou que le système a cessé depuis longtemps de représenter véritablement la volonté du peuple. De plus, la société et la culture occidentales sont devenues individualistes, de façon dominante. La modernité capitaliste a isolé davantage les gens les uns des autres, encourageant souvent la privatisation de marqueurs de statut superficiels. Avec les progrès de la technologie et l’apparition des médias sociaux, l’interaction humaine en face à face est devenue de plus en plus rare.

Malgré la présence écrasante de ces facteurs, le système du Rojava a réussi non seulement à se hisser au premier plan, mais aussi à prospérer. Le système communal et les idées du confédéralisme démocratique ont formé une réalisation en osmose avec la société collective préexistante dans la région, ce qui a donné naissance à une alternative viable au capitalisme. Dans cette révolution, nous, en tant qu’humains, avons été et continuerons d’être en apprentissage de leçons qui nous conduiront sans aucun doute à la phase suivante de notre évolution, si nous lui permettons.


http://www.kedistan.net/2018/08/09/expe ... es-rojava/
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Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 21 Oct 2018, 20:45

Les approches libertaires de l’école du Rojava

Les approches libertaires de l’école du Rojava

C’est aussi la rentrée au Rojava. Malgré les menaces d’invasion des gouvernements turc et d’el-Assas, malgré la guerre environnante, quelque 500 000 élèves ont pris le chemin de l’école au Rojava et dans les territoires libérés de l’oppression de l’État islamique en Syrie du Nord et de l’Est 1. Un petit territoire d’environ 60 0000 km² au cœur du Proche-Orient où vivent trois ou quatre millions d’habitants, Kurdes, Arabes, Assyriens, Turkmènes et d’autres peuples encore, où se côtoient musulmans, yézidis, chrétiens de différentes obédiences. Ensemble, ils tentent de construire une nouvelle société fondée sur la solidarité entre les peuples, la liberté d’opinion et de conscience, la lutte contre le patriarcat, de s’organiser sans État par la démocratie directe au sein de communes autonomes fédérées.

Toutes les révolutions accordent une place importante à l’éducation et à la culture, pour le meilleur ou parfois le pire, le bourrage de crâne idéologique. Pour un peuple victime d’un processus d’assimilation par un État nationaliste et dictatorial, la liberté d’instruction revêt d’autant plus d’importance que la reprise en main de sa culture s’accompagne d’une transformation radicale de la société. Qu’il ne s’agit pas de remplacer l’instruction autoritaire arabe par une instruction autoritaire kurde, mais de concevoir une instruction libertaire arabe, kurde, assyrienne… Qu’il ne s’agit pas de remplacer l’État par un autre État, mais d’apprendre pour inventer autre chose. Sous le régime baasiste n’existaient que des écoles publiques en langue arabe et des écoles confessionnelles privées assyriennes ; les enfants et les étudiants kurdes apprenaient en arabe, ce qui affaiblissait l’usage du kurmanci, dialecte kurde en Syrie. Pour beaucoup d’habitants du Rojava, la première grande conquête révolutionnaire aura été de simplement pouvoir donner aux enfants une éducation dans leur langue maternelle. Le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord du 29 décembre 2016 – sa « constitution » – la consacre à l’article 54 :

« Les composantes de chaque région ont le droit d’établir et de pratiquer leurs vies culturelles, politiques et sociales en utilisant leurs langues maternelles et en exprimant leurs cultures. »

Penser une école pour tous

C’est à partir de 2013 que, parallèlement à une reprise en main de l’administration scolaire héritée de l’État syrien, les cantons du Rojava ont réintroduit la langue kurde dans les établissements scolaires et universitaires au point qu’il fallut organiser, notamment sous l’impulsion de l’Institution de langue kurde (SZK) et du Syndicat des enseignants du Rojava, des formations accélérées d’enseignants parlant – correctement – le kurde. Le mouvement se poursuit, la situation s’améliore. Régulièrement, des Églises assyriennes et arméniennes, relayées par des universitaires et des journalistes de droite et d’extrême-droite, dénoncent ce qui serait une « kurdification » de la société. Sihanouk Dibo, conseiller du Parti de l’union démocratique (PYD), parti à l’origine de la révolution, y a répondu. « Chacun, dit-il, a le droit de choisir une deuxième langue en plus de sa langue maternelle » et, à sa connaissance, « il est peu probable que [dans des écoles] les Arabes ou les chrétiens soient forcés d’apprendre le kurde » 2 Il est évident que pour une partie des communautés religieuses plus que la douteuse kurdification, c’est la raison rationaliste qu’il s’agit d’entraver. Dans toute la Syrie du Nord, il semble acquis que, en fonction de la répartition ethnique, l’enseignement d’une école ou d’une université est dispensé en une ou plusieurs langues, l’arabe, le kurde, l’assyrien parfois le turkmène. Dans le second degré, les programmes prévoient l’apprentissage d’une autre langue de la Fédération ou d’une langue étrangère, surtout l’anglais, parfois le français. Cette volonté d’instruction des enfants et des adultes n’a pas faibli depuis le début de la révolution. Il ne faudra pas un mois après la cruelle défaite d’Efrîn (Afrin), fin mars 2018, pour que les Kurdes réfugiés dans le camp de Berxwedan du canton voisin d’al-Shahba, ouvrent une école.

L’école publique est gratuite à tous les niveaux et obligatoire pour le primaire et le secondaire (article 34 du Contrat social). L’instruction est largement assurée par le secteur public, mais l’enseignement privé n’a pas disparu telles les écoles assyriennes, ce qui est conforme l’article 54 précité 3. L’éducation publique est sous la responsabilité des communes aux premiers niveaux et des régions pour les universités, avec le soutien de l’auto-administration fédérale. L’école publique est-elle laïque ? Sur ce point, le Contrat social est muet. A-t-il voulu éviter de choquer les parents ou les étudiants encore attachés aux traditions patriarcales autoritaires, à la religiosité obsessionnelle, notamment des territoires arabes libérés ? En pratique, l’esprit du Contrat social ne laisse pas place à interprétation, l’enseignement public est laïc et dans les programmes on ne note aucun enseignement religieux. Par contre, la jinéologie, c’est-à-dire la science des femmes, entrera dans les programmes scolaires du secondaire de l’année 2018-2019 dans la région de Cizîre (Jazira). Dans cet esprit, la Première conférence du Comité d’éducation des femmes de la Syrie du Nord, tenue à Qamişlo en août 2018, considère que la jinéologie est la base pour élever le niveau de formation des enseignants à tous les niveaux.

Avant la révolution de 19 juillet 2012, sur le territoire de la Fédération de la Syrie du Nord n’existait aucun établissement d’enseignement supérieur. Très rapidement, les citoyens et les autorités du Rojava se sont employés à combler ce vide. La première université du Rojava s’est ouverte dans le canton d’Efrîn le 14 juin 2015. Sont venues ensuite les universités du canton de Cizîre à Qamişlo, le 4 juillet 2016, et du canton de Kobanî, le 30 septembre 2017. L’Université de Qamişlo est la plus importante, avec 720 étudiants en 2018 et huit facultés : littérature et langues ; éducation ; agriculture ; pétrole et pétrochimie ; jinéologie ; beaux-arts ; sciences économiques et administratives ; médecine. À l’inauguration des deux premières, Hadiya Yousef, coprésidente de l’Assemblée constituante, déclarait que « l’objectif de l’Université du Rojava était de développer une nouvelle mentalité, un nouveau sens de la communauté, une nouvelle culture de la démocratie et de la coexistence entre les peuples » 4. Les 20 et 21 juillet 2018, les universités du Rojava se sont réunies en symposium à Qamişlo sur le thème « Une université libre et démocratique ». À cette occasion, le professeur Mesud Mihemed, déclarait que le système éducatif du Nord de la Syrie « pourrait être un modèle appliqué à d’autres nations » 5.

En effet, au Nord de la Syrie se met en place un processus de « démopédie », telle que l’entendait Pierre-Joseph Proudhon. La base de l’éducation n’est plus constituée de principes transcendants religieux ou nationalistes, d’idées philosophiques absolues mais de l’observation, de l’expérience, de la critique et de l’autocritique. L’école est la voie d’accès à la démocratie et la démocratie conduit les citoyens à la raison politique. La révolution se fera par l’éducation continue, plus lente que par l’action violente, mais plus sûre. Au Rojava comme dans les territoires libérés, il s’agira d’apprendre aux enfants, au-delà des connaissances essentielles, l’esprit critique et l’initiative, de convertir les adultes à l’autonomie, à la démocratie directe et à l’idée de nation démocratique. Une déclaration, en 2014, de Salih Muslim, à l’époque coprésident du PYD, reste une bonne boussole, même si davantage adressée aux adultes qu’aux enfants :

« Vous devez vous instruire vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour apprendre à discuter, à décider collectivement. Vous devez rejeter l’idée qu’un chef quelconque vienne vous dire quoi faire et apprendre à être autonomes dans une pratique collective. Les gens doivent s’éduquer mutuellement. Réunissez dix personnes, posez-leur un problème ou une question et elles trouveront la bonne réponse. L’échange favorise la politisation 6. »

Penser une pédagogie émancipatrice

À tous les niveaux de l’enseignement, s’est produite une rupture pédagogique. Ce n’est pas seulement le brassage des populations et des langues qui renouvelle l’école et l’université, c’est aussi une nouvelle façon d’enseigner et de penser l’enseignement. À l’ordre autoritaire succède l’ordre libertaire. L’art d’enseigner par la pédagogie nouvelle ne s’applique évidemment pas de la même manière à l’école primaire, au collège ou en faculté. Tous les instituteurs, institutrices et professeur(e)s ne sont pas préparés à la pédagogie de l’école moderne, tous n’y sont pas favorables. Certains peinent à remettre en cause leurs habitudes pédagogiques autoritaires héritées du régime syrien d’autant que ceux qui étaient en poste avant la révolution peuvent faire valoir que l’État syrien continue de les payer et, qu’à ce titre, il reste leur employeur. D’autres seront confrontés à des cas de conscience religieux voire politiques. Combien, partisans ou opposants à la nouvelle pédagogie, connaissent les travaux des pédagogues libertaires et les expériences menées depuis plus d’un siècle ?

Aux problèmes de personnels en nombre insuffisant et insuffisamment formés, s’ajoutent les difficultés matérielles. La construction d’école pour les réfugiés de retour, la rénovation des bâtiments en mauvais état, l’achat de mobilier et de fournitures scolaires se heurtent à des capacités budgétaires réduites. C’est, malgré tout, avec enthousiasme que beaucoup de maîtresses et de maîtres, de professeur(e)s d’université, d’étudiantes et d’étudiants se sont lancés dans l’aventure de l’école émancipée. Une école qui demande que soit abandonnée l’idée d’apprendre pour la réussite matérielle, la carrière, une place dans la société du spectacle. La pédagogie nouvelle est pensée pour adapter l’enseignement reçu aux réalités de la vie, l’harmoniser avec les modes d’organisation de l’autonomie démocratique. La cellule de base étant la commune, chaque citoyen est responsable du destin collectif. Mieux il aura appris et compris le principe d’égalité, le sens des droits humains, la force des libertés fondamentales, la nécessité de l’engagement solidaire, la finalité de la démocratie directe… plus la révolution aura de chance de réussir, de se développer, surtout, de maintenir l’idéal initial contre les dérives autoritaires, l’apparition de leaders populistes qui sont des dangers permanents. Il ne s’agit pas de promouvoir une pédagogie des opprimés mais une dynamique des savoirs pour des femmes et des hommes de la société des égaux. Message traduit de la manière suivante par le co-recteur de l’Université de Kobanî, Mehmud Kemal Bersavi :

« Les jeunes ne vont pas simplement obtenir un diplôme. Ils apprendront sur leur société, ils acquerront une conscience qui déclenchera le changement social. Nous voulons leur donner une éducation démocratique et scientifique. Nous n’oublierons pas les valeurs de la lutte légendaire de notre ville et continuerons de les porter par la connaissance et l’éducation. Nous ne gaspillerons pas l’espoir et le travail du peuple 7. »

Pour les plus jeunes doivent être abandonnées « les mauvaises manières d’enseigner tels les coups et les insultes qui conduisent à la haine de l’élève pour les études », comme le rappelle une pièce présentée par des enfants lors du Festival de la culture et des arts des écoles de la Syrie du Nord 8. Ainsi, l’instruction ne doit pas être fondée sur la mémorisation, laquelle cultive des accointances avec la société autoritaire, mais sur la compréhension pour former des sujets en mesure de débattre et de décider par eux-mêmes. La hiérarchie enseignant-élève est redéfinie « sur la base de l’amitié et du respect » 9, chacun ayant à apprendre de l’autre avec, bien sûr, des pondérations liées à l’âge. Le principe prend ainsi une valeur particulière à l’université : « Nous sommes tous des étudiants et des enseignants, dit un élève de la Faculté des arts de Tirbespiyé près de Qamişlo. C’est ainsi que nous sommes organisés et que nous avons constaté que nous apprenions mieux 10. » Les examens traditionnels fondés sur un contrôle des acquis livresques sont remplacés par un système d’évaluation continue et un entretien final sur la compréhension de l’enseignement reçu ; il n’y a pas d’échec à un examen seulement le besoin de compléter la formation. Le directeur de la faculté de médecine de Mésopotamie, le docteur Hamit Tekin, peut dire que cette façon d’enseigner permet d’étudier dans « une atmosphère plus détendue » avec des « étudiants qui ont confiance en eux » 11. Au-delà de l’enseignement, maîtres et élèves participent, en principe, à l’administration de l’école et l’entretien de ses locaux, pour bannir la hiérarchie des tâches, ce qui n’est autre que l’autogestion.

La nouvelle éducation prend une valeur particulière avec le rôle fondamental que jouent la reconnaissance et la stricte égalité des cultures traditionnelles de tous les peuples (article 54 du Contrat social précité). Et du droit, reconnu comme un droit de l’homme, « de développer et de rendre publiques ses activités culturelles et artistiques » (article 39). Droit dont dispose toutes « les institutions et organisations sociales » (article 80). Cela n’est pas suffisant. Une révolution n’en serait pas une si elle ne s’accompagnait d’une rupture culturelle :

« La question de la transformation de l’expérience sensible et non seulement des institutions et des lois, s’est installée au cœur de la pensée et de la pratique révolutionnaire 12. »

Jacques Rancière reprend là l’idée que les artistes doivent s’engager pour un art nouveau dans un monde nouveau.

Certainement s’ouvrent nombre de bibliothèques et de maisons de la culture et des arts, fleurissent les manifestations culturelles tout au long de l’année. On citera, entre beaucoup, le Festival de théâtre du Rojava en mars qui s’appelait, jusqu’en 2016, Festival du théâtre kurde, et a changé de nom pour respecter la diversité culturelle ; le Festival du court-métrage d’Efrîn en avril dont on souhaite qu’il reverra le jour ; le Festival des arts et de la littérature organisé en mai par l’Union des intellectuels du Rojava ; le Festival des contes du Rojava en juin. En mai 2018, s’est tenu le premier Festival d’art et de culture des écoles de la Syrie du Nord à Qamişlo en même temps que la troisième exposition de peinture du Rojava sur le thème : « L’art des peuples est la voix de la résistance d’Efrîn ». Toutefois, l’expression artistique est encore souvent liée soit à la tradition, soit au réalisme socialiste, sans qu’émerge un style immédiatement identifiable et associable à la Révolution du Rojava comme ce fut le cas pour les photographies de la Commune de Paris, le constructivisme de la Révolution soviétique, les peintures du modernisme mexicains, le street art cubains, les affiches de l’Espagne libertaire ou les slogans de Mai 1968.

Il n’est pas de sauveurs suprêmes

Le danger en matière éducative comme culturelle serait que l’idéologie baasiste, le panarabisme et le « socialisme » d’État soient remplacés en Syrie du Nord plus encore que par une propagande partisane par elle-même condamnable, par le culte de la personnalité d’Abdullah Öcalan. Que se profile la tentation d’inculquer aux enfants, mais aussi au peuple, la vérité d’un système qui ne devrait pas en avoir. Dès 2014, le voyageur anarchiste, Zaher Baher, soulevait clairement la question :

« Le pire, c’est à la Maison des enfants et dans les centres de jeunesse, où les enfants apprennent les idées nouvelles, la révolution et de nombreuses choses positives pour être utiles à la société. Cependant, ces enfants apprennent aussi l’idéologie et la pensée d’Öcalan, et à quel point il est le grand leader du peuple kurde. À mon avis, les enfants ne devraient pas être endoctrinés […]. Ils devraient avoir leur liberté de conscience et qu’on les laisse tranquilles jusqu’à ce qu’ils puissent décider par eux-mêmes 13. »

Qu’en est-il aujourd’hui, où le culte de la personnalité est toujours oppressant ? À cette survivance du marxisme-léninisme qui nous déroute, défi à l’idée et à l’éducation libertaires, ont été données des explications, des logiques, dont il appartient à chacun d’apprécier la pertinence. Il ne s’agit pas d’abandonner la lutte pour la libération d’Abdullah Öcalan emprisonné depuis 1999, mais de la mener avec un autre état d’esprit que l’idolâtrie. Si Öcalan doit être libéré, ce n’est pas parce qu’il est « l’infaillible leader », mais parce qu’il a su mettre en question une idéologie qui dénature le socialisme, la remplacer par une idée émancipatrice, le confédéralisme démocratique, qu’il a su prôner la fin de la lutte armée et la paix entre Turcs et Kurdes et proposer une refonte des institutions qui permettrait d’y parvenir. Pour moins que cela, dans ce même Proche-Orient, d’autres ont obtenu le Prix Nobel de la Paix.

Le lecteur qui souhaiterait connaître la source d’une information donnée dans l’article peut la demander auprès de l’auteur : pierre.bance@yahoo.fr

Notes:

1 Les chiffres sur le nombre d’élèves, d’étudiants, d’écoles et d’enseignants varient fortement d’une source à l’autre. Pour un bilan à la fin de l’année scolaire 2017-2018, Hogir Najjar, « Second Semester finished in Rojava, North Syria successfully » (Le deuxième semestre au Rojava-Nord Syrie se termine avec succès), Hawar news Agency (ANHA News), 13 mai 2018 (http://www.hawarnews.com/en/haber/secon ... h1367.html).
2 Wladimir Van Wilgenburg, « PYD official says no kurdification policy in education in Rojava » (Un officiel du PYD déclare qu’il n’y a pas de politique de kurdification dans l’éducation au Rojava), Ajansa Rojnamevaniya Azad (ARA News), 15 mars 2017 (ce site a cessé d’émettre).
3 À la rentrée de 2018, quatorze écoles assyriennes ont été fermées par les autorités de la région de Cizîre pour ne pas vouloir suivre le programme scolaire local mais celui de l’État syrien au motif que seul ce dernier était officiellement reconnu en Syrie et à l’international. C’est le même argument qui fait que ces écoles fassent des difficultés pour enseigner en syriaque plutôt qu’en arabe. Un accord « boiteux » est intervenu le 11 septembre entre l’auto-administration et l’archevêché syriaque orthodoxe pour rouvrir les écoles (Pour plus de détails, voir AFP, « En Surie, le cursus scolaire fait polémique dans les régions kurdes », 12 septembre 2018, https://www.institutkurde.org/info/depe ... rdes-10993)
4 Firat News Agency (ANF News), « First university of Rojava opens in Qamişlo} » (La première université du Rojava ouvre à Qamişlo), 20 novembre 2016 (https://anfenglish.com/kurdistan/first- ... shlo-17333).
5 ANF News, « Spreading the ideas of the Rojava Revolution » (Diffuser les idées de la révolution du Rojava), 22 juillet 2018 (https://anfenglishmobile.com/news/sprea ... tion-28417).
6 Salih Muslim, novembre 2014. Propos rapportés par Janet Biehl, « Revolutionary Education. Two academies in Rojava » (Éducation révolutionnaire. Deux facultés au Rojava), Ecology or Catastrophe, 7 février 2015 (http://www.biehlonbookchin.com/revolutionary-education/).
7 ANF News, “Kobanê University to open new faculties » (L’Université de Kobanî ouvre de nouvelles facultés), 8 juin 2018 (https://anfenglish.com/culture/kobane-u ... ties-27281).
8 ANHA News, « Art, sports performances on 3rd day of schools-festival », 13 mai 2018 (http://www.hawarnews.com/en/haber/art-s ... h1384.html). Dans cette pièce est aussi condamnée « l’inconduite des certains enfants tel le tabagisme ».
9 Déclaration du premier symposium des universités du Rojava précité (ANHA News, « Researchers : constructive criticism, creative thinking are crucial to built educated society » [Selon les chercheurs, une critique constructive et une pensée créative sont cruciales pour construire une société éduquée], 21 juillet 2018, http://www.hawarnews.com/en/haber/resea ... h2672.html).
10 Marcel Cartier, « Rojavan pedagogy : Where students are also teachers » (La pédagogie au Rojava : quand les élèves sont aussi les maîtres », Kurdish Question, 7 mai 2017 (http://kurdishquestion.com/article/3918 ... o-teachers).
11 Devrim Amed, « Medical academy of Mesopotamia opened in Rojava » (Ouverture de la Faculté de médecine de Mésopotamie), ANF News, 24 juillet 2017 (https://anfenglish.com/rojava/medical-a ... java-21159).
12 Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ? Conversation avec Éric Hazan, Paris, La Fabrique éditions, 2017, 74 pages, citation page 43.
13 Zaher Baher, « The experiment of West Kurdistan (Syrian Kurdistan) has proved that people can make changes » (L’expérience du Rojava prouve que le peuple peut changer les choses), Libcom.org, 26 août 2014, https://libcom.org/news/experiment-west ... er-baher-2).


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Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 25 Oct 2018, 16:15

Depuis les montagnes du Kurdistan irakien

Depuis les montagnes du Kurdistan irakien

Plusieurs militants d’Alternative libertaire qui se sont rendus au Kurdistan irakien (Bashur) au cours de l’été 2018 nous livrent un compte rendu de leurs observations et leur point de vue sur la situation dans cette zone de guérilla.

À l’origine, nous avions prévu d’aller au Rojava (Kurdistan syrien), mais les aléas géopolitiques de cette région perturbée nous en ont empêchés. C’est donc par défaut que nous sommes restés en Irak, où nous avons été pris en charge par des militants et militantes kurdes qui nous ont conduits dans les montagnes de Qandil, bases du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

Nous ne sommes pas des spécialistes de la question kurde et le peu de temps passé sur place ne nous permet pas de fournir un point de vue exhaustif sur celle-ci, mais simplement de jeter les bases d’une réflexion plus globale sur le mouvement kurde d’un point de vue révolutionnaire et libertaire.

Depuis notre campement civil dans les montagnes, nous avons pu appréhender le projet politique du PKK, le confédéralisme démocratique théorisé par son dirigeant, Abdullah Öcalan depuis l’île-prison turque ou il est enfermé depuis 1999. Sans entrer dans les détails, il s’agit d’une idéologie privilégiant non plus un État-nation kurde mais une confédération de communautés démocratiques et autogestionnaires poursuivant un objectif anticapitaliste et faisant de l’écologie et du féminisme ses pierres angulaires.

Son application locale nous est cependant restée relativement obscure en raison des difficultés à se déplacer en zone de guérilla, mais aussi parce que les montagnes de Qandil ne sont parsemées que de petits hameaux où la faible densité d’habitants, l’activité économique essentiellement pastorale et le mode de vie déjà rela­tivement communaliste ne nécessitent pas des structures démocratiques telles que celles du Rojava syrien. À défaut de faire l’exposé d’un fonctionnement que nous n’avons pu observer, nous présenterons ce qui nous est apparu au fil de nos discussions avec des cadres et des militantes et militants du PKK, comme les pratiques les plus intéressantes d’un point de vue libertaire : l’approche féministe et la pratique du tekmîl.

La libération des femmes au centre de la lutte

Nous avons eu la chance de rencontrer des militantes impliquées à divers niveaux dans le mouvement des femmes kurdes. il est nécessaire de ne pas fétichiser ces femmes, s’intéresser au projet politique qu’elles défendent sans les considérer uniquement comme des « guerrières » victorieuses de Daech.

Dès sa création, le PKK s’oppose au sein du peuple kurde au fonctionnement féodal et tribal en vigueur, particulièrement oppressif envers les femmes. Plus tard, les analyses d’Öcalan sur les questions de la femme et de la famille conduisent à un afflux de militantes dans la guérilla.

Ces dernières nous ont pourtant signifié avoir dû lutter au sein de leur propre parti contre le sexisme ordinaire et avoir arraché certaines réalisations politiques en luttant en interne contre leurs camarades hommes.

D’un point de vue pratique, le travail d’émancipation des femmes kurdes se comprend, selon nous, à deux niveaux : la lutte contre l’oppression qu’elles subissent en tant que telles, et la participation des femmes au fonctionnement politique de leur société.

D’un point de vue institutionnel, chaque échelon d’organisation de la société est, autant que possible, féminisé : soit par l’exigence de la parité à tous les niveaux, soit par la création de structures non mixtes s’occupant spécifiquement de ce qui concerne les femmes au quotidien (comme traîner les hommes accusés de violences devant les tribunaux).

L’amélioration du quotidien des femmes est prise en compte dans les politiques mises en place. Les territoires ou s’appliquent le confédéralisme démocratique sont ainsi maillés de structures non-mixtes, les Maison des femmes.

De ce que nous avons vu dans le camp, la non-mixité n’est jamais remise en question par les hommes.

À côté de cette participation politique, le mouvement des femmes kurdes lutte contre des oppressions spécifiques. Les militantes que nous avons rencontrées nous ont longuement parlé de leur travail pour modifier les comportements et les consciences au sein de la société kurde. Plus que par des interdictions, c’est par l’éducation qu’elles recherchent cette modification des mentalités, notamment des jeunes, avec des interventions régulières dans les écoles. Mais les hommes accusés de violence (ou les volontaires), peuvent également intégrer des « centres de rééducation », dans lesquels ils peuvent apprendre à remettre en question leur comportement. Une rééducation qui, de l’aveu de nos interlocutrices, semble compliquée, les hommes ayant cette fâcheuse tendance, comme en France, à être réticents à toute remise en question.

Mais leur conviction et leur détermination semblaient à toute épreuve. Nous avons été particulièrement marqués par leur approche non-viriliste de la révolution. Elles nous affirmaient que « la meilleure arme de la guérilla, ce n’est pas la kalachnikov, mais l’amour de ses camarades », et tentaient de propager cette conception de rapports sociaux fraternels et « sororitaires ».

Enfin, la jinéologie comme « science » de la libération des femmes doit également amener cette modification des consciences par la réintégration des femmes dans toutes les sciences et analyses desquelles elles ont été bannies par les hommes. Comprendre la place des femmes dans l’histoire, dans les relations humaines, reconsidérer toute analyse d’un point de vue féminin et non masculin, doit permettre non seulement de redonner confiance aux femmes non encore intégrées au mouvement, mais également de modifier l’état d’esprit des hommes.

« l’Homme nouveau et la Femme nouvelle »

Issu de l’idéologie marxiste-léniniste, la réussite du projet révolutionnaire kurde est marquée par l’émergence de ce qu’ils appellent « l’Homme nouveau et la Femme nouvelle ». La modification des comportements personnels constitue une des bases de l’application du confédéralisme démocratique.

C’est dans cette optique que le tekmîl nous a été présenté. Principal outil de cette recherche d’amélioration personnelle, celui-ci prend la vie quotidienne locale et les conflits interpersonnels comme point de départ de critiques plus globales, et/ou de comportements oppressifs à modifier. Concrètement, les tekmîls auxquels nous avons pu assister ressemblent à des assemblées générales ayant pour sujet la résolution des conflits et des problèmes d’organisation du camp. Théoriquement, chaque niveau de la société se dote de son propre tekmîl (unité de guérilla, village, quartier…), qui se rassemble dès que nécessaire sur simple demande, même individuelle. Un tekmîl se déroule en trois parties : critique, autocritique, résolution. En partant de la critique du comportement d’une ou d’un membre du groupe, d’une situation ou d’un fonctionnement particulier, chaque individu concerné est amené à identifier les causes du problème dans son propre comportement, et ensuite à proposer des pistes pour le résoudre. Les Kurdes que nous avons rencontré.es ont insisté sur le caractère bienveillant des critiques, permettant de ne pas brusquer les personnes incriminées et de s’inscrire dans une vision apaisée des relations sociales offrant le plus de chance à une résolution constructive du conflit. Il est fréquent qu’un individu refuse sur le coup la critique qui lui est faite, auquel cas le tekmil suivant reprendra la conversation, et ainsi de suite parfois pendant des semaines, jusqu’à résolution du problème... où exclusion dans quelques rares cas insolubles.

Point important, les femmes organisent des tekmîls non mixtes, et ne doivent pas se critiquer entre elles lors des tekmîls mixtes, afin de ne pas permettre aux hommes d’utiliser ces critiques contre l’une d’entre elles ou pour les diviser.

Il a été frappant de constater que dans une vie de camp assez rude (selon nos standards occidentaux), dans un contexte de lutte militaire (donc potentiellement de stress intense), nous n’avons assisté à aucune dispute violente durant nos deux semaines de présence. La capacité des Kurdes à calmer les tensions (bien présentes par moments), à chercher un règlement pacifique et constructif aux moindres problèmes interpersonnels, provient selon nous des modifications de comportement permises par le tekmîl.

Bien que ces éléments nous aient paru très intéressants et pourraient nous inspirer pour l’organisation de nos propres luttes, nous avons aussi des interrogations à propos de ce que nous avons eu la chance de constater sur le terrain, non pas pour faire un procès d’intention mais bien pour enrichir mutuellement nos mouvements révolutionnaires.

Nous avons pu voir de nous-mêmes l’importance que revêt le « culte » des martyr.es. Engagé.es dans des conflits militaires depuis a minima des dizaines d’années, les révolutionnaires kurdes ont payé un lourd tribut en vies humaines. La plupart de ceux et celles que nous avons croisés avaient perdu un membre de leur famille ou avaient un membre de leur famille en prison. Ce culte des martyr.es nous a semblé constituer une base culturelle à part entière : les chansons que nous écoutions, les films, clips musicaux et documentaires que nous regardions, jusqu’aux discussions que nous avions, tournaient dans leur très grande majorité autour des martyr.es ou les évoquaient directement.

Par ailleurs, il nous a semblé que le PKK contrôlait ou inspirait en grande partie la production culturelle s’appuyant sur ce culte des martyr.es. Cette hégémonie culturelle interroge sur la capacité de la jeunesse kurde à disposer et choisir de façon libre son destin, autrement qu’en rentrant dans la guérilla ou la lutte politique. Néanmoins, il ne s’agit que des jeunes Kurdes que nous avons rencontré.es, nul doute qu’ils ne sont pas représentatifs de l’intégralité de cette population.

Un autre point qui a pu nous intriguer est l’essentialisation des genres. Les discussions que nous avons eues sur ce sujet se limitaient à « la Femme kurde », comme figure historique inaliénable, peut-être dans une volonté compréhensible de relier tradition et émancipation des femmes. Bien que nous ayons été fortement impressionnés par les femmes kurdes que nous avons rencontrées et par le développement de leur mouvement politique, nous ne pouvons que constater l’absence de prise en compte des problématiques queer et LGBT d’une façon générale. Rappelons que lorsque certains groupes internationaux combattant Daech en Syrie ont revendiqué ouvertement leur identité queer, les forces kurdes s’en sont immédiatement dissociées. Le PKK ne s’attache pas spécialement à ouvrir son discours sur cette question, ou du moins ne publicise pas d’éventuelles politiques spécifiques sur ce sujet.

Enfin, le PKK, à contre-pied de son programme politique axé sur la démocratie directe, nous semble reposer sur une élite politique, mixte, dont la vie est dévouée au fonctionnement du parti. Ces militantes et militants, les kadros (Cadres), constituent la colonne vertébrale du PKK.

Nous n’en savons malheureusement pas beaucoup sur leur rôle et leur influence exacte, et nous reconnaissons volontiers qu’un système purement démocratique ne peut surgir sans être aiguillé par des militantes et militants bien formé.es. Mais il existe un risque de substitution du pouvoir populaire par celui des cadres du parti, susceptible de reproduire un système avant-gardiste néfaste au développement d’une autonomie populaire.

Nous savons néanmoins, suite à nos échanges, que les kadros (qui sont aussi les militants qui portent le plus le projet du confédéralisme démocratique) sont au courant de ces risques et réfléchissent à les résoudre.

Bien évidemment, ces critiques sont faciles et restent issues d’un voyage rapide et incomplet en territoire kurde. N’oublions pas que la plupart des zones où le confédéralisme démocratique est mis en place sont en guerre, et souf­frent souvent d’une forme plus ou moins avancée de blocus. Difficile dans ces conditions de réaliser ce programme. Malgré cela, les avancées politiques du mouvement révolutionnaire kurde sont impressionnantes, et sources d’inspiration pour les révolutionnaires du monde entier. Nous estimons ainsi à titre individuel que les mouvements révolutionnaires occidentaux auraient fort à gagner à importer la pratique du tekmîl au sein de leurs structures militantes, possiblement en l’adaptant à nos spécificités culturelles.

Gardons également à l’esprit que le confédéralisme démocratique est un modèle politique adapté au contexte local : histoire marquée par des conflits ethniques, société moins individualiste qu’en Occident, économie peu industrialisée, etc. Une application stricto sensu de ces préceptes nous semble incompatible avec la situation politique occidentale où, de l’aveu même de certains cadres du PKK, le processus révolutionnaire part de beaucoup plus loin et fait face à d’au­tres problématiques que les leurs. Ce qui ne les empêche pas de considérer notre lutte sur le même plan que la leur, comme un des multiples fronts du combat anticapitaliste international en cours.

Des hevals (camarades) communistes libertaires


http://www.alternativelibertaire.org/?D ... an-irakien
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Re: Autogestion en Kurdistan

Messagede bipbip » 26 Oct 2018, 20:34

Les multiples facettes du Rojava, égalitaire, féministe, écologique et démocratique

Dans « Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne », Raphaël Lebrujah présente les aspects militaires, historiques, politiques, économiques, idéologiques et géopolitiques de la révolution à multiples facettes de ce territoire situé dans le nord de la Syrie.

Image

Présentation du livre par son éditeur :

La bataille de Kobané et l’invasion turque d’Afrin ont attiré l’attention sur le Rojava, situé dans le nord de la Syrie. Pourquoi le Rojava a-t-il vaincu un ennemi puissant là où d’autres ont échoué ? Comment cette société fonctionne-t-elle ?

Le lecteur trouvera ici un ensemble d’informations, tant sur les aspects militaires qu’historiques, politiques, économiques, idéologiques ou géopolitiques. Cette présentation des multiples facettes du Rojava se fonde sur de nombreuses recherches documentaires, une enquête de terrain menée sur place par l’auteur et de nombreux entretiens avec des acteurs de la situation.
Cette révolution égalitaire, féministe, écologique et surtout démocratique, s’inventant au milieu de dictatures brutales, a pris des formes inattendues et originales qui peuvent alimenter la réflexion politique des progressistes du monde entier. Le projet politique des peuples du nord de la Syrie, en premier lieu les Kurdes, donne l’espoir de connaître un jour une Syrie démocratique, multiculturelle, multiconfessionnelle, en paix avec elle-même. Cette société nous influencera-t-elle à notre tour ?

Raphaël Lebrujah est journaliste pour Rojinfo. Il va régulièrement dans les régions kurdes au Moyen-Orient, où il mène un travail de terrain auprès des populations.


Comprendre le Rojava dans la guerre civile syrienne, de Raphaël Lebrujah, éditions du croquant, octobre 2018, 208 p., 15 €.

https://reporterre.net/OEP-Les-multiple ... logique-et
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