Lettre Ouverte à Chris HedgesDavid Graeber
http://nplusonemag.com/concerning-the-violent-peace-police
Image: Black Bloc à Occupy Oakland, 2 Novembre 2011.
J’écris cela en supposant que vous êtes une personne bien intentionnée qui souhaite le succès de Occupy Wall Street. J’écris aussi comme quelqu’un qui a été étroitement impliqué dans les premiers moments de la préparation de Occupy in New York.
Je suis également un anarchiste qui a participé à de nombreux Black Blocs. Même si je n’ai jamais participé personnellement à des actes de destructions de biens privés, j’ai pris part plus d’une fois à des Blocs où de telles destructions ont eu lieu. (J’ai participé à davantage de Blocs où de telles tactiques n’étaient pas employées. C’est une erreur courante que de penser que les Black Blocs se limitent à cela. Ce n’est pas le cas)
J’étais loin d’être le seul vétéran des Black Blocs qui a pris part à l’élaboration initiale de la stratégie de Occupy Wall Street. En fait, des anarchistes comme moi-même constituaient le vraie noyau dur qui ont eu l’idée d’occuper Zuccotti Park, celle du slogan des “99%”, du processus d’Assemblée Générale, et, en réalité, qui ont décidé collectivement que nous adopterions une stratégie de non-violence et éviterions les dommages de propriétés privées. La plupart d’entre nous avions participé aux Black Blocs. Seulement, nous avons pensé que cela n’était pas une tactique appropriée dans la situation où nous nous trouvions .
C’est pourquoi je me sens obligé de répondre à votre article “The Cancer in Occupy.” Il n’est pas seulement inexact si l’on s’en tient aux faits, il est littéralement très dangereux . C’est le genre de désinformation qui peut faire que des gens soient tués . En fait, selon moi, cette éventualité est beaucoup plus probable que celle entrainée par n’importe quel adolescent vêtu de noir qui jette des pierres.
Laissez-moi seulement exposer quelques faits de base :
1. Le Black Bloc est une tactique, pas un groupe. C’est une tactique lorsque des militants portent des masques et des vêtements noirs (à l’origine, des blousons de cuirs en Allemagne, plus tard des sweats à capuches en Amérique), comme signe d’anonymat, de solidarité et pour indiquer aux autres qu’ils sont préparés, si la situation le demande, à l’action militante. La nature même de la tactique contredit l’accusation selon laquelle ils essaient de récupérer un mouvement et mettent les autres en danger. L’une des idées de disposer d’un Black Bloc est que quiconque participant à une manifestation doit savoir où sont les personnes susceptibles de s’engager dans une action militante, et par conséquent, de pouvoir s’en éloigner facilement si elles le souhaitent.
2. Les Black Blocs ne représentent aucun courant idéologique précis, ou d’ailleurs, anti-idéologique . Les Black Blocs, par le passé, étaient plutôt composés à la base d’anarchistes mais la plupart comprennent des participants dont les idées politiques vont du Maoïsme à la Sociale Démocratie. Ils ne sont pas unis par l’idéologie, ou par l’absence d’idéologie, mais simplement par le sentiment que créer un bloc de personnes, aux vues révolutionnaires explicites et prêtes à se confronter aux forces de l’ordre à travers des tactiques plus militantes si besoin, est utile dans une situation précise . On ne peut donc plus parler de “Black Bloc Anarchiste,” comme groupe avec une idéologie identifiable , pas plus que de "Porteurs de symboles Anarchistes" ou de “Mic-Checking Anarchistes.”
3. A supposer que vous tenez absolument à sélectionner une petite minorité ultra-radicale à l’intérieur du Black Bloc et prétendre que leurs vues sont représentatives de quiconque porte un sweat à capuche, vous devriez au moins mettre à jour vos connaissances . Il faut remonter en 1999 pour trouver des personnes se revendiquant comme le “Black Bloc”, partisans du primitiviste nihiliste John Zerzan et opposés à toute forme d’organisation. Aujourd’hui, l’approche préférée est de prétendre que “le Black Bloc” est composé de partisans de l’insurrection nihiliste du Comité Invisible opposés à toute forme d’organisation. Les deux sont des calomnies absurdes. La votre est également dépassée depuis 12 ans.
4. Votre commentaire concernant la haine des membres du Black Block envers les Zapatistas est le plus bizarre que j’ai jamais vu. Évidemment, si vous cherchez bien, vous trouverez quelqu’un pour aller dans votre sens/ Mais à mon avis, et malgré la diversité idéologique, si vous faites un sondage parmi les membres du Black Bloc et si vous leur demander quel mouvement politique les inspire le plus dans le monde, l’AZLN obtiendrait environ 80% des votes. En fait, je serais prêt à parier que au moins un tiers des participants d’un Black Bloc porte au moins un élément de l’attirail Zapatiste . (Avez-vous jamais vraiment parlé avec quelqu’un qui a participé à un Black Bloc? Ou seulement avec des gens qui ne les aiment pas?)
5. “La Diversité des Tactiques ” n’est pas une idée du “Black Bloc”.La première Assemblée Générale dans Tompkins Square Park qui a préparé l’occupation, si je me souviens, a adopté le principe de diversité des tactiques ( ou du moins cela fut discutée de manière très favorable), en même temps que nous nous mettions d’accord sur l’approche Gandhienne comme meilleur moyen de procéder. Ce n’est pas une contradiction: “la diversité de tactiques” signifie laisser ces questions à la conscience de chacun plutôt que d’imposer un code de conduite à tous En partie parce que imposer un tel code a invariablement l’effet inverse. En pratique, cela entraine que des groupes se désolidarisent par indignation et font des choses encore plus radicales qu’ils ne l’auraient fait autrement, sans se coordonner avec quiconque — comme cela est arrivé à Seattle, par exemple. Les résultats sont habituellement désastreux Après le fiasco de Seattle, en voyant des militants livrer eux-mêmes d’autres militants à la police—nous avons décidé rapidement que nous devions empêcher cela de se reproduire un jour. Nous avons pensé que si nous déclarions “nous serons tous solidaires les uns avec les autres. Nous ne livrerons pas nos camarades manifestants à la police. Nous vous traiterons comme des frères et sœurs. Mais nous attendons la même chose de votre part”—alors, ceux qui pourraient être prêts pour des actions plus militantes agiraient solidairement aussi, soit en n’entreprenant aucune action radicale par crainte de mettre les autres en danger (comme cela fut le cas dans beaucoup d’Actions contre la Mondialisation où les Black Blocs ne firent que protéger la sécurité ou à Zuccotti Park, où il n’y a pas eu de Bloc du tout) soit en le faisant de telle façon que cela entraine le moins de risques possibles pour leurs camarades manifestants.
Tout cela est secondaire. J’écris principalement pour en appeler aux consciences. Votre conscience, puisque vous êtes manifestement une personne sincère et bien intentionnée qui souhaite le succès de ce mouvement. Je vous le demande : Examinez s’il vous plait, ce que je dis. N’oubliez pas que en disant cela, je ne suis pas un nihiliste extravagant mais une personne raisonnable qui est l’un (seulement l’un) des auteurs à l’initiative de la stratégie gandhienne qu’a adoptée OWS — ainsi que quelqu’un qui étudie les mouvements sociaux , qui a passé à la fois beaucoup d’années à y participer et à essayer de comprendre leur histoire et leur dynamique.
Je fais appel à vous parce que je crois réellement que le genre de déclaration que vous avez faite est profondément dangereuse .
La raison pour laquelle je prétends cela est que, quelle que soit vos intentions, il est très difficile de lire votre article autrement que comme un appel à la violence. En effet, que dites vous dans l’ensemble au sujet des “Black Bloc anarchistes”?
1) Ils ne sont pas des nôtres
2) ils sont intentionnellement malveillants dans leurs intentions
3) ils sont violents
4) ils ne peuvent pas être raisonnés
5) ils sont tous pareil
6) ils veulent nous détruire
7) c’est un cancer qu’il faut extirper
Vous reconnaitrez sûrement que, exposé ainsi, c’est précisément le genre de discours et d’arguments qui, historiquement, a été invoqué par ceux qui encourageaient un groupe de personnes à en attaquer physiquement, à nettoyer ethniquement ou à exterminer un autre—en fait, un genre de langage et d’argument qui n’est pour ainsi dire jamais invoqué dans d’autres circonstances. Après tout, si un groupe est composé exclusivement de fanatiques violents qui ne peuvent pas être raisonnés et qui veulent notre destruction, que pouvons-nous faire d’autre réellement.? C’est le langage de la violence dans sa forme la plus pure. Bien plus que “fuck the police.” Voir ce genre de langage utilisé par quelqu’un qui prétend parler au nom de la non-violence est vraiment extraordinaire. Je reconnais que vous avez réussi à trouver quelques éléments marginaux extrêmes de l’anarchisme, disant des choses vraiment extrémistes, ce qui n’est pas difficile, notamment parce que de telles personnes sont plus faciles à trouver sur internet que dans la vraie vie, mais il aurait été difficile de venir dans un quelconque ‘Black Bloc anarchiste” avec une déclaration aussi extrémiste que celle-ci.
Même si vous n’aviez pas l’intention de faire de cet article un appel à la violence, ce qui je pense est le cas, comment pouvez-vous croire honnêtement qu’il ne serait pas interprété ainsi par beaucoup ?
D’après mon expérience, quand je parle de ce genre de chose, la première réaction que j'obtiens venant de pacifistes est du genre “de quoi parlez-vous? Bien sûr que je ne suis pas partisan d’attaquer quiconque! Je suis non-violent! Je suis entièrement pour s’opposer de fa_on non-violente à de tels éléments et à les exclure du groupe!” Le problème, c’est que, en pratique, cela ne se passe jamais ainsi. A chaque fois, ce qui arrive en réalité est soit a) livrer les camarades manifestants à la police, les remettre à des gens armés qui vont les agresser physiquement, les menotter et les emprisonner, ou b) une attaque physique d’un militant par un autre militant en personne. On a vu se passer de telles choses. Il y a eu des attaques physiques de militants par d’autres militants et, à ma connaissance, jamais perpétués par quiconque appartenant au Black Bloc, mais invariablement par de prétendus pacifistes, contre ceux qui osaient porter une capuche sur la tête ou un bandana sur le visage, ou, simplement contre des anarchistes qui adoptent des tactiques que certains considèrent aller trop. (Je ne parle pas seulement de tactiques potentiellement violentes. Pendant 15-minutes à Occupy Austin, j’ai été menacé d’arrestation, puis d’agression par des membres du campements parce que je manifestais verbalement ma solidarité, puis ensuite me tenais en résistance passive aux côtés d’un petit groupe d’anarchistes qui installaient ce qui était considéré comme une tente illégale.)
La situation engendre souvent des moments d’ironie extraordinaires. A Seattle, les seuls incidents réels d’agressions physiques par des manifestants sur d’autres personnes ne furent pas des attaques contre la police, puisqu’il n’y en eut aucune, mais des attaques par des “pacifistes” contre des membres des Black Blocs engagés dans des actions d’attaques de propriétés privées. Puisque les membres des Black Blocs s’étaient mis d’accord collectivement sur une politique stricte de non-violence (ce qu’ils avaient défini comme ne ne jamais faire quoi que ce soit qui puisse causer du tort à une personne physique), ils ont refusé uniformément de répondre à l’attaque. Lors de nombreuses occupations récentes, des “Services d’Ordre” autoproclamés ont molesté des militants qui s’étaient rendus à des manifestations vêtus de noir et de sweats à capuches, leur ont arraché leur masque, les ont poussé à terre et frappé: et toujours sans que les victimes n’aient entrepris aucun acte de violence et toujours avec les victimes refusant, sur des bases morales, de répondre à l’agression.
Le genre de discours que vous tenez, si il est largement diffusé, rendra ce genre de violence beaucoup beaucoup plus sévère.
Peut-être ne me croyez vous pas, ou ne pensez pas que ces genres de situations soient particulièrement significatives. Si il en est ainsi, permettez moi de situer la question dans un contexte historique plus large.
Si je comprends vos arguments, ils semblent se résumer ainsi:
1. OWS a connu le succès parce qu’il a suivi une stratégie gandhienne en démontrant comment, même devant une contestation strictement non-violente, l’état répond avec une violence illégale
2. Les éléments du Black Bloc qui n’agissent pas selon les principe de la non-violence gandhienne détruisent le mouvement parce qu’ils fournissent une justification a posteriori de la répression de l’état, notamment aux yeux des médias
3. Par conséquent, les éléments du Black Bloc doivent être expulsés d’une manière ou d’une autre .
Comme l’un des initiateurs de la stratégie gandhienne initiale, je me souviens de combien nous étions conscients, quand nous avons élaboré cette stratégie, du risque énorme que nous prenions. Les stratégies gandhiennes n’ont jamais fonctionné historiquement aux États-Unis ; en fait elles n’ont pas été réellement employées sur une large échelle depuis le mouvement pour les droits civiques. Cela parce que les médias américains sont intrinsèquement incapables de rendre compte des actes de répression policière comme “violence.” (Une des raisons pour laquelle le mouvement pour les droits civiques fut une exception est que de très nombreux américains à l’époque ne votaient pas le Sud Profond comme faisant partie du même pays) Beaucoup de jeunes hommes et femmes qui constituaient le célèbre Black Bloc à Seattle étaient en fait des eco-activiste qui avaient participé à des occupations d’arbres et des opérations de défense des forêts et qui opéraient selon des principes purement gandhiens — tout cela pour découvrir que dans les États-Unis des années 1990, des manifestants non-violent pouvaient être brutalisés, torturés (en ayant du gaz projeté directement dans les yeux), ou même tués, sans objections sérieuses des médias nationaux. Alors ils se sont tournés vers d’autres tactiques. Nous savions tous cela . Nous avons décidé que cela valait le coup de prendre le risque.
Nous étions aussi conscients, cependant, que, lorsque la répression commencerait, certains rompraient les rangs et répondraient avec des actions plus radicales. Même si cela n’arrivait pas de façon systématique et organisée, il y aurait des actes violents Vous écrivez que des membres du Black Bloc ont dévasté un “ petit coffee shop”; J’en ai douté lorsque j’ai lu cela parce que la plupart des Black Blocs sont d’accord sur une stricte politique de ne pas s’attaquer aux petits commerces artisanaux et je découvre maintenant à travers la réponse de Susie Cagle à votre article qu’il s’agissait en faut d’un magasin faisant partie d’une chaine de coffee shops, et que sa destruction a été réalisée par quelqu’un qui n’était pas vêtu de noir.. Mais quoi qu’il en soit, vous avez raison: de tels incidents se produiront inévitablement.
La question est de savoir comment on y répond.
Si la police décide d’attaquer un groupe de manifestants, elle prétendra avoir été provoquée, et les médias répèteront tout ce qu’elle dit, même si cela est peu plausible, comme étant les faits avérés de ce qui s’est passé. Cela arrivera , que quelqu’un agisse ou non au sein de la manifestation d’une manière qui peut s’assimiler même de loin à de la violence. De nombreuses déclarations de la police seront de toute évidence ridicules – comme lors de la récente marche à Oakland où la police a accusé des participants d’avoir jeté des "explosifs artisanaux"—mais peu importante la fréquence des mensonges policiers, les médias les reprendront comme étant vrais et il reviendra aux manifestants de prouver le contraire. Parfois, avec l’aide des médias sociaux, nous pouvons démontrer qu’une attaque de la police était totalement injustifiée, comme lors du célèbre incident de l’aspersion de gaz de Tony Bologna. Mais nous ne pouvons pas par définition prouver que toutes les attaques policières sont injustifiées, même sur une manifestation précise; il est matériellement impossible de filmer tout le temps tous les angles possibles lorsque quelque chose arrive. Ainsi, nous pouvons nous attendre à ce que, quoi que nous fassions, les médias mentionneront servilement “des manifestants déclenchent des heurts avec la police” plutôt que “la police a attaqué des manifestants non-violents.” Qui plus est, quand quelqu’un retourne une grenade lacrymogène à l’envoyeur, ou jette une bouteille, ou même bombe quelque chose à la peinture, on peut être sûr que ces actes serviront de justifications a posteriori pour toutes les violences policières qui ont eu lieu avant même que ces actes ne se déroulent.
Tout cela est vrai que les Black Blocs soient présents ou non.
Si la question morale est “est-il défendable de menacer quelqu’un qui ne menace pas directement les autres,” on pourrait dire que la question pragmatique, tactique est , “même si il était possible de créer d’un manière ou d’une autre un Service d’Ordre capable de prévenir tout acte pouvant être interprété comme ‘violent’ par les médias institutionnels , ou par quiconque se trouvant près de ou dans la manifestation, et quelle que soit la provocation, est ce que cela aurait un effet significatif ?” Autrement dit, est-ce que cela créerait une situation où la police jugerait qu’elle n’a pas à utiliser la force arbitraire contre des manifestants pacifiques ? L’exemple de Zuccotti Park, où nous avons mis en place une non-violence constante laisse penser que cela est tout à fait improbable. Et peut-être le plus important de tout, même si il était possible de créer d’une manière ou d’une autre un genre de Service d’Ordre pour empêcher quiconque victime d’une attaque au gaz de jeter ne serait-ce qu’une bouteille, afin de pouvoir justifier que personne n’avait fait quoi que ce soit méritant le genre d’attaque dont la police est coutumière, la couverture un peu meilleure que nous obtiendrions ainsi de la part des médias compenserait-elle vraiment le coût en liberté et démocratie que nous paierions inévitablement en créant une telle police interne ?
Ce ne sont pas des questions en l’air. Chaque grand mouvement de désobéissance civile non violente de masse doit se les poser d’une manière ou d’une autre. Jusqu’à quel point accueillez-vous ceux qui ont des idée différentes sur les tactiques appropriées ? Que faites-vous face à ceux qui vont plus loin que ce que la majorité considère comme les limites acceptables ? Que faites-vous lorsque les autorités et ses alliés médiatiques brandissent leurs actions comme justification—même a posteriori — de leurs actions répressives et violentes ?
Des mouvements efficaces ont compris qu’il était absolument essentiel de ne pas tomber dans le piège tendu par les autorités et de gaspiller son temps à condamner et à essayer de contrôler d’autres militants. On définit des principes clairs . On exprime la solidarité que l’on peut avec ceux qui partagent la même lutte, et si on ne peut pas, on fait de son mieux pour les éviter et les ignorer, mais surtout, on reste concentré sur la source réelle de la violence, sans faire ou dire quoi que ce soit qui pourrait sembler justifier cette violence, du fait de désaccords tactiques que vous pourriez avoir avec des camarades militants.
Je me souviens de ma surprise et de mon amusement, la première fois que j’ai rencontré des militants du Mouvement égyptiens de la Jeunesse du 6 Avril, lorsque la question de la non-violence a été abordée. “Bien sûr que nous étions non-violents,” a dit un des organisateurs du mouvement, un jeune homme de tendance libérale qui travaillait dans une banque. “Personne n’a utilisé d’armes à feu ou rien de tel. Nous n’avons jamais rien fait de plus radical que de jeter des pierres!”
Voilà un homme qui avait compris ce qu’il faut pour gagner une révolution non-violente! Il savait que si la police commençait à tirer des grenades lacrymogènes à la tête des gens, à les matraquer à les arrêter et à les torturer, et que si vous avez là des milliers de manifestants, alors certains d’entre eux répondront. Il n’y a aucun moyen pour empêcher cela. La réponse appropriée est de rappeler à tous la violence des autorités étatiques et jamais, en aucun cas de commencer à écrire de longues dénonciations de camardes militants, en proclamant qu’ils font partie d’une cabale fanatique et diabolique. (même si je suis sûr que si un hypothétique militant égyptien avait voulu faire valoir que, disons des salafistes violents ou même des Trotskistes, essayaient de subvertir la révolution, et avait adopté pour cela des critères de preuves aussi évasifs que les vôtres, cherchant des déclarations inflammatoires là où il pouvait les trouver et prétendant que cela était caractéristique de quiconque jetait une pierre, il aurait pu facilement le faire) C’est pourquoi la plupart d’entre nous savons que le régime de Moubarak a attaqué des manifestations non-violents, et que nous ne savons pas que beaucoup ont répliqué en jetant des pierres.
Les militants égyptiens, autrement dit, ont compris ce que signifie réellement faire le jeu de la police
Après tout, pourquoi se limiter à l’Égypte? Puisque nous parlons ici de tactiques gandhiennes, pourquoi ne pas examiner l’exemple de Gandhi lui-même ? Il a du faire face à quoi dire à des gens qui allaient beaucoup plus loin que le lancer de pierres (bien que les égyptiens lanceurs de pierres contre la police sont allés déjà beaucoup plus loin que n’importe quel Black Bloc US ). Gandhi faisait partie d’un très large mouvement anti-colonial qui comprenait des éléments qui utilisaient des armes à feu, engagés en fait dans le terrorisme pur. Il a commencé par élaborer sa propre stratégie de résistance non violente de masse en réponse au débat concernant l’acte d’un indien nationaliste qui était entré dans le bureau d’un fonctionnaire britannique et qui lui avait tiré à cinq reprises dans le visage, le tuant sur le coup. Gandhi a exprimé clairement que si il était opposé au meurtre en toute circonstance, il refusait également de dénoncer le meurtrier. C’était un homme qui avait essayé de faire la chose juste , d’agir contre une injustice historique mais il l’avait fait de manière incorrecte parce qu’il "était enivré d’une idée folle"
Durant les quarante années suivantes, Gandhi et son mouvement furent régulièrement dénoncés dans les médias , tout comme les anarchistes non-violents le sont toujours, (et je dois faire remarquer que sans être lui-même anarchiste, Gandhi a été fortement influencé par des anarchistes comme Kropotkine et Tolstoï), comme une simple façade cachant des éléments plus violents , terroristes, avec qui on prétendait qu’il collaborait. Il devait régulièrement prouver ses certificats de non-violence en aidant les autorités à supprimer de tels éléments .Gandhi est resté intraitable. Il est toujours moralement préférable, insistait-il, de combattre l’injustice par des moyens non-violents plutôt que par des moyens violents Néanmoins, s’opposer à l’injustice par des moyens violents est encore moralement préférable que de ne rien faire du tout pour s’y opposer.
Et Gandhi parlait de gens qui faisaient sauter de trains ou assassinaient des représentants du gouvernement. Pas de casser des vitres ou de bomber à la peinture des trucs impolis envers la police.