IPS - 20 mar 2010
Afrique: Les Chinois appréciés et craints
GOMA (RD Congo) — Les Chinois sont aujourd'hui plus d'un demi-million en Afrique, cinq fois plus qu'en 2001; le commerce Chine-Afrique a été multiplié par dix en dix ans, et a dépassé en 2008 les 100 milliards de dollars.
Les Chinois sont présents dans tous les pays d'Afrique. Ils sont les plus nombreux là où les matières premières sont les plus abondantes.
Dans la région des Grands Lacs, s'ils commencent tout juste à arriver au Burundi, ils sont déjà largement présents en République démocratique du Congo (RDC). L'abondance des richesses du sous-sol congolais est un puissant aimant pour la Chine et ses entreprises, qui ont besoin de toujours plus de minerais pour faire tourner leur économie.
Mais, si l'Empire du milieu achète beaucoup, via des accords avec les gouvernements qui prennent souvent des allures de trocs - minerais contre construction d'infrastructures - il vend aussi beaucoup. L'Afrique est un vaste marché pour les produits manufacturés chinois, d'autant que les normes y sont beaucoup moins strictes que celles des pays occidentaux.
Les produits chinois, qui ont envahi tous les marchés, en chassant souvent les produits locaux comme les textiles, sont conçus spécifiquement pour des consommateurs aux faibles ressources. Vendus peu chers, ces produits sont cependant souvent peu fiables, voire dangereux.
Les Chinois sont présents dans de nombreux secteurs en Afrique. On les trouve sur les chantiers, où ils ne sont parfois que de simples ouvriers; dans le commerce de la petite boutique de quartier au supermarché; dans le secteur de la santé, médecins dans les nombreux hôpitaux qu'ils ont construits ou simples vendeurs de médicaments.
Tous ces Chinois d'Afrique ne sont pas des expatriés aux gros moyens. Beaucoup viennent de régions pauvres de Chine pour subvenir aux besoins de leur famille, souvent restée au pays. Ils vivent en groupes, se mêlant très peu aux populations locales dont ils parlent pourtant souvent la langue.
Congolais, Rwandais, Burundais, tous sont surpris par leurs modes de vie, leur acharnement au travail et leur organisation. Ils apprécient la disponibilité des nombreux produits qu'ils vendent et devenus indispensables à beaucoup. Mais au travail, ils les craignent.
L'aide de la Chine, le plus souvent constituée de prêts à faible taux, rapide à décaisser et sans contrepartie comme celle des Occidentaux - qui exigent des conditions de bonne gouvernance et de saine gestion -, est recherchée par les gouvernements africains en manque de liquidités pour mener à bien leurs politiques. C'est le cas notamment en RDC où les Chinois, qui font travailler leurs propres entreprises, se sont lancés dans de vastes chantiers routiers et de construction d'infrastructures.
Marie-Agnès Leplaideur
IPS et Info Sud - 20 mar 2010
RD Congo: Les Chinois, durs patrons, durs à la tâche
BUKAVU - Les comportements des Chinois, gros employeurs en République démocratique du Congo (RDC), notamment sur les chantiers routiers, ne sont pas toujours bien vus par leurs salariés, bien qu'ils ne différent guère de ceux des patrons congolais. Seule différence de taille: les Chinois sont infatigables au travail.
Il n’est pas encore huit heures à Bukavu (Sud-Kivu), où la journée commence habituellement plus tard, que, pelle à la main, Julien Mahenga transpire déjà sous sa salopette bleue. Comme tous les ouvriers employés sur le chantier de la route menant de Bukavu à l'aéroport de Kavumu au Sud-Kivu (est de la RDC), dirigé par la CREC, une entreprise chinoise qui fait de nombreuses routes dans le pays.
"Les Chinois font peur quand ils travaillent, susurre Mahenga. Pas une minute de causerie, il faut rester concentré". La conscience professionnelle des Chinois force l'admiration.
"Ils prêchent par l’exemple. Ils sont sur leurs engins, mesurent, prospectent, exhortent les autres à faire comme eux. Ces infatigables, très disciplinés, n’ont même pas de dimanche", s’émerveille Jules Wilonja, un autre ouvrier. "Vous ne savez pas qui est chef. Tout le monde retrousse les manches". Contrairement aux chefs congolais qui ne se mêlent pas à leurs employés et se contentent de les évaluer à distance, à partir de leur bureau.
Toutefois, les ouvriers trouvent rudes les conditions d'embauche. "Pas de sécurité, pas de jour de repos, faible prise en charge médicale des employés, non-respect du taux de change dans les calculs de paie des salaires des ouvriers, pas de contrat...", se rappelle, amer, un ancien chauffeur de benne qui approvisionnait le chantier routier menant à l’aéroport de Kavumu.
De la part d'expatriés, les Congolais s’attendaient à un meilleur traitement et acceptent mal d'eux ce qu'ils acceptent bien souvent des entreprises congolaises.
Salaire à la mesure de travail fourni
D’autres griefs portent sur la médiocre rémunération des ouvriers. "Nous étions convenus d'un salaire de 2,5 dollars par jour, mais à la fin du mois, je touche 50 dollars alors que je travaille chaque jour, même le dimanche", dénonce un maçon sur le chantier à Mudaka.
Un Chinois explique ces bas salaires : "Le Congolais se présente une demi-journée par jour et réclame un salaire pour la totalité de la journée. Je combats cette paresse, sinon notre entreprise ne pourra pas atteindre ses objectifs".
Dans certaines entreprises congolaises, les horaires sont strictement respectés, comme à la Bralima et à la Pharmakina où une sirène annonce le début et la fin de la journée et les temps de pause. Mais ceux qui ont longtemps exercé dans les administrations ou dans des activités libérales, ou travaillé dans des entreprises peu rigoureuses sur les horaires, supportent mal le rythme des Chinois.
Leurs rémunérations ne respectent pas le Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) qui est de trois dollars par jour, pas plus d'ailleurs que ne le font la plupart des employeurs congolais. Le salaire est en plus grignoté par les démarcheurs congolais, qui ont facilité l’embauche de l’ouvrier.
A ce niveau, "s’il y a des ponctions sur le salaire, ce n'est plus la faute des Chinois, même si tout ce qui se fait dans leurs entreprises relève de leur responsabilité", nuance Raphaël Wakenge, de l’Initiative congolaise pour la justice et la paix (ICJP), une association de défense des droits de l’Homme œuvrant au Sud-Kivu.
Mauvais traitements
Les responsables chinois sont aux côtés des ouvriers : "Toujours présents sur le chantier, ils surveillent et donnent une impulsion au travail qu’ils conduisent. Paradoxalement, un fossé profond existe entre eux et leurs ouvriers congolais. Ils commandent par des gestes et à la moindre incompréhension, lancent des injures", fustige Moreau Tubibu, animateur du Groupe Jérémie, une association de défense des droits humains.
La rumeur circule ici que les Chinois sont tous karatekas et que, s'ils se fâchent, ils peuvent taper sur leurs employés, ce qui leur aurait déjà fait perdre de bons ouvriers. Cela expliquerait en partie qu'on rencontre à présent des Chinois casseurs de pierres, maçons et aide-maçons, des emplois auparavant dévolus aux Congolais.
Le ministère de l'Emploi, du Travail et de la Prévoyance sociale, a reconnu avoir été informé de la manière dont les employés et ouvriers de la CREC sont traités. Il a promis de faire appel à l’Inspection du travail pour trouver une solution à ces problèmes qui se posent, selon lui, dans plusieurs autres entreprises du pays gérées par des Congolais ou des expatriés.
Des plaintes de travailleurs de la CREC ont été enregistrées et leurs griefs sont confirmés dans une enquête de l’Association africaine des droits de l’Homme (ASADHO), conduite du 17 au 21 novembre 2009.
L’ASADHO y demande au gouvernement de protéger la main-d’œuvre et à l’inspection du ministère du Travail de contrôler régulièrement les activités de la CREC et d’exiger la signature de contrats entre cette société et tous ses employés. Une exigence largement respectée à ce jour dans les entreprises congolaises, "pour diminuer les interpellations par la justice, à l'instigation des ouvriers qui sont renvoyés sans avoir signé de contrat", explique un inspecteur de la division du travail.
Thaddée Hyawe-Hinyi (journaliste à Syfia)
Des entreprises chinoises sont en train de construire et réhabiliter un vaste réseau routier et ferré pour relier les sites miniers du Kivu (à l'Est) et du Katanga (au Sud) jusqu'à Port Elizabeth en Afrique du Sud, plaque tournante du marché chinois, à partir d'où le minerais est acheminé par cargo vers la Chine..
Syfia Grands Lacs - 11 mar 2010
RD Congo : Chinois : les affaires, pas les femmes
Bien qu’attachés aux langues locales qu’ils apprennent vite pour la bonne marche de leurs affaires, les Chinois qui travaillent en Rd Congo évitent d’avoir des aventures amoureuses avec les Congolaises. Le respect de la loi de leur pays, qui interdit d’avoir plus d’un enfant reste de stricte rigueur…
A l’entrée de la ville de Matadi, des ouvriers chinois s’affairent depuis quelques mois à jeter un nouveau pont à Mpozo. Sur ce chantier, l’ambiance avec les travailleurs congolais est à la bonne humeur. Mais "quand nous leur proposons des filles, ils disent non", raconte, l’air amusé, un jeune… Depuis que d’importants contrats ont été passés entre la Rd Congo et la Chine en 2007, les Chinois arrivent en grand nombre dans cette province du Bas-Congo, au sud-ouest de Kinshasa. Ils sont employés à grands travaux d’infrastructures : routes, ponts, hôpitaux... D’autres exercent le commerce de produits divers, et se sont installés même dans des coins les plus reculés de la province.
Très vite, ils apprennent les langues locales, le kikongo principalement et aussi le lingala, parlé dans tout le pays. Une vendeuse chinoise des Ets Chine mode, à Matadi (chef-lieu de la province), s’y habitue déjà. "Buela mbongo" (ajoute un peu d’argent), dit-elle à un client venu se procurer des tongs dans son magasin. "C’est curieux que ces gens parlent aussi vite nos langues", s’étonne une femme. Sur la route Kisantu-Kimvula que réhabilite l’entreprise chinoise Crec, les relations sont bon enfant avec la population riveraine. Lors des contacts, les Chinois se font aider par un des leurs qui a une meilleure connaissance de la langue locale, et qui fait l’interprète. "Nous nous comprenons toujours", rassure un travailleur.
Des hommes réservés
Mais les comportements de ces hommes sont jugés trop réservés aux yeux de la population. S’ils prennent les mêmes taxis que tout le monde en ville, il est cependant rare de les rencontrer dans les milieux où il y a de l'ambiance tels que les supermarchés, restaurants, boites de nuit… Et ils n’entretiennent guère de relations amoureuses avec les Congolaises. "Nous sommes respectueux de nos engagements", explique Kyu. Exhibant un bracelet enroulé sur son avant-bras, symbole des fiançailles, il est "tenu selon la culture à être fidèle."
Ceux qui sont dans le commerce vivent souvent avec leurs femmes. Partie faire ses courses au marché de Matadi, une Chinoise qui portait une grossesse n’a pas manqué d’attirer les regards des passants. "C’est la première fois que je voyais une Chinoise enceinte", s’était exclamé Jean Mfumu. Dans les années 80, il se souvient avoir appris qu'ils n'avaient pas le droit d'en avoir plus d'un. Les habitants sont aussi étonnés de les voir vivre sans enfants. "Nous préférons qu’ils grandissent dans la culture de notre pays", explique Kyu, qui rappelle que la loi leur enjoint de n’avoir qu’un seul enfant.
Plus respectueux des lois
De temps en temps, les gens leur lancent quelques quolibets pas trop méchants. Certains Congolais les appellent d’ailleurs "Cinq chantiers" (du nom du programme quinquennal de la République dans lequel ils sont fortement impliqués), d’autres "Hi Hon" (bonjour en chinois). Que ce soit dans le commerce ou les différents chantiers, quelques Chinois s’en prennent parfois brutalement à des Congolais pour régler un différend. Mais les hommes de droit disent se sentir plutôt plus à l’aise avec eux. Vis-à-vis des travailleurs congolais, "ils sont plus respectueux des lois" que d’autres Asiatiques, pense un avocat.
Chinois friands des légumes
Dans le Sud-Kivu (Est), alors qu’elles négligent les légumes qui poussent sur leurs terres, les populations sont étonnées de voir les Chinois en raffoler. Choux, aubergine, soja…
Dans l’enclos où ils gardent leurs engins à Bwindi, dans la commune excentrée de Bagira à Bukavu, une petite salle dans un container sert de réfectoire au contingent de la compagnie des ponts et chaussées. Après une journée de dur labeur sur le chantier, ils aiment manger du porc sauté aux cacahuètes. Mais comme le constate un des Congolais commis à la garde du matériel, souvent "ils écrasent la gousse d’ail qu’ils mélangent à la ciboule hachée. Il y a surtout le chou cuit à la sauce de soja, que la population locale considère comme un repas de pauvre."
Etudiant en nutrition à l’Institut supérieur des techniques médicales de Bukavu, Crispin Matabaro apprécie ces habitudes alimentaires chinoises. "Ils ont appris à connaître la valeur diététique de chaque denrée. Ce qui leur permet de se nourrir avec tous les produits du cru", dit-il. Un enseignant de cette école explique que le soja notamment, a été utilisé pendant des millénaires comme "la vache de l’Orient", avant que la science ne constate la valeur protéinique exceptionnelle de cette légumineuse très appréciée des Chinois. Outre les légumes et l’inévitable riz, une panoplie de fruits vendus très bon marché s’ajoute à leur régime alimentaire : banane, prune, maracuja, ananas, avocat… Enfin, les fameux sambaza, ces fretins du lac Kivu ne manquent pas dans leurs mets et les bitongondo, la viande de porc bouillie, une spécialité locale vendue les places publiques de Bukavu, que les Chinois consomment sans se cacher.
Baudry Aluma
Rwanda: les Chinois vivent à part
Les Chinois sont à Kibungo, à l'Est du Rwanda, depuis plus de 20 ans. Ce sont surtout des médecins spécialistes qui travaillent dans l’hôpital qu'ils ont construit. Cependant, ils s’intègrent difficilement. D’après un habitant, ils vivent toujours comme s’ils étaient en Chine : "Ils consomment les produits en provenance de la Chine. Ils ne préparent que la cuisine chinoise. Les seuls produits qu’ils achètent au marché, c’est la viande et les fruits", confie un de leurs voisins. Ils ont d'ailleurs des habitudes alimentaires totalement différentes ce qui rend les échanges difficiles. Uwimana Mutoni révèle que "eux, par exemple, mangent le chien. S’il arrive que je sois invité chez eux pour manger je n’irais pas car chez nous on ne mange pas de chien". Ils n’écoutent aussi que leur musique. "Je suis souvent invité à leur fête comme collègue de travail mais ils n’écoutent et ne dansent que la musique chinoise", témoigne Eric. Aucun mariage mixte n'a non plus été célébré et on ne connaît pas même un enfant qui serait issu d'une liaison passagère.
Pour rompre la barrière linguistique qui est un des gros obstacles à la communication, le ministère rwandais de l’Education a initié un programme d’apprentissage du chinois pour ceux qui voyagent en Chine et qui voudront travailler dans les quelques trente sociétés chinoises œuvrant au Rwanda.
Solange Ayanone