1968, et l’après-68

Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 13 Mai 2018, 18:40

Vigna : « L’insubordination ouvrière dans les années 68 »

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Lire : Vigna : « L’insubordination ouvrière dans les années 68 »

Salutaire est l’ouvrage de Xavier Vigna sur le rôle des ouvriers pendant mai 68, alors que les réactionnaires de tous bords entendent liquider l’héritage de 68 et la gauche bobo en réduire sa portée à la libération des mœurs.

L’auteur rappelle que les ouvrières et les ouvriers furent les principaux acteurs de Mai 68, évènement présenté comme fondateur et ouvrant une décennie de contestation dans les usines. Une période ouvrière qualifiée d’insubordination généralisée face au patronat, à l’État et à toutes les oppressions. Une décennie de luttes marquée par l’illégalité des moyens d’action : grèves avec occupations des usines, séquestrations de cadres et de PDG, sabotage, remise en route d’usines sous le contrôle des travailleuses et des travailleurs. Mais aussi et surtout une formidable irruption dans les usines d’une parole ouvrière longtemps étouffée, où d’autres catégories du monde ouvrier entrent en scène telles que les femmes et les travailleurs immigrés. L’auteur achève cette décennie de luttes en 1979, année de la défaite des sidérurgistes lorrains de Longwy et Denain. 1979, année symbole du reflux des luttes initiées dès 1974, sous le coup des restructurations industrielles ; l’unique perspective des luttes ouvrières se muant alors en celle du débouché électoral.

Radicalisation de la base

Cet essai montre comment s’est constituée la gauche ouvrière des années 70, c’est-à-dire une fraction radicalisée, qui anima des sections syndicales (souvent CFDT, mais aussi CGT) et les comités de lutte d’usine. C’est une nouvelle génération militante qui naît à cette occasion, une génération qui n’a pas connu 1936 et la Seconde Guerre mondiale, dont le passé est plus proche du traumatisme de la guerre d’Algérie.

L’ouvrage montre clairement l’évolution des stratégies de la CGT et de la CFDT. Si la CFDT semble épouser dans un premier temps la révolte ouvrière et la logique d’actions directes qui en découle, elle adopte progressivement une stratégie syndicale d’accompagnement de la crise économique. Dans ce sens, la grève de Lip en 1973 montre bien que cette logique autogestionnaire et de luttes de classe au plan syndical était surtout portée par une partie de la base. Elle ne fut jamais partagée par l’ensemble de l’organisation cédétiste, et encore moins par sa direction confédérale. En effet, cette même direction mena une politique opportuniste dont les positionnements furent largement dépendants du processus politique d’union de la gauche, et de ses multiples rebondissements, jusqu’à soutenir le Parti Socialiste.

La « gauche de la gauche », des lendemains qui déchantent

La CGT joua le rôle de gardien de l’ordre dans les usines de 1968 à 1975, se refusant à alimenter cette révolte de fond, faisant de la lutte contre les « gauchistes » une priorité syndicale. Cependant, les choses étaient souvent bien différentes à la base. L’auteur rappelle combien la politique de la CGT était dépendante de celle du PCF et comment la CGT était capable d’incarner l’aile combattante dans les usines pour peu que son correspondant politique le lui ordonne. Ainsi en fut-il après les élections législatives de 1976 où le PCF rompit l’union de la gauche du fait des scores en progression du Parti socialiste.

Cette partie de l’ouvrage devrait interpeller toutes celles et ceux qui fondent aujourd’hui à la gauche de la gauche leurs espoirs de transformation sociale dans une conquête des institutions avec une « vraie gauche » qui respecterait ses engagements. Cet essai nous rappelle qu’une authentique politique de libération sociale doit se fonder sur le développement de la capacité autonome des exploité-e-s à changer leur quotidien et à prendre le pouvoir. Faute de le faire, on s’expose à des lendemains qui déchantent illustrés par les années qui suivirent la victoire de l’union de la gauche en 1981.

Ermon (AL Lorient)

• Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68, Essai d’histoire politique des usines, Édition des Presses Universitaires de Rennes, 2007, 378 pages, 22 euros.


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Messagede bipbip » 13 Mai 2018, 22:36

Révolution manquée ?

1968, révolution manquée ?

Crise politique, conflit social, explosion hédoniste, Mai 68 ce fut tout cela à la fois. Mais « révolution manquée » ? Était-il possible, en mai, de pousser l’avantage ? De passer d’une situation prérévolutionnaire à une crise révolutionnaire ?

Ce qui frappe d’abord, dans Mai 68 c’est la fulgurance avec laquelle la révolte se répand à travers le pays. Certes, il y avait bien des signes annonciateurs. L’agitation ne cessait de croître dans les facs, et pas seulement en France. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie, au Japon, on conspuait l’impérialisme américain au Vietnam. Quant aux organisations révolutionnaires – principalement maoïstes et trotskistes – elles voyaient leurs rangs gonfler d’année en année. C’est sans doute sur l’emblématique campus de Nanterre que le phénomène a été le plus tangible, et ce n’est pas un hasard s’il est un des épicentres de Mai.

Mais le soulèvement étudiant aurait sans doute été rapidement oublié s’il n’avait pu surfer sur la grève générale la plus puissante que la France ait connue.

Là encore, dans les douze mois précédant Mai 68, quelques signes avant-coureurs existaient. Certaines grèves, comme celle de la Rhodiaceta à Besançon ou de la Saviem à Caen, avaient révélé de nouveaux motifs de mécontentement ouvrier, fissurant le modèle capitaliste fordiste [1].

Institué en France par le gaullisme et le stalinisme après 1945, le fordisme mise sur le marché intérieur pour écouler des productions industrielles de plus en plus massives et standardisées. D’où la nécessité de maintenir un bon niveau de vie pour les travailleuses et les travailleurs, avec des salaires décents, une Sécurité sociale performante (assurance-chômage, assurance-maladie, assurance-vieillesse, etc.) dont le patronat supporte une part importante du poids financier. Pour maintenir un taux de profit confortable, celui-ci doit développer au maximum la mécanisation, transformant l’ouvrier en un simple auxiliaire de la machine.

C’est bien contre ce capitalisme étouffant que la révolte a mûri. Les aspirations à la liberté sont devenues prégnantes, que ce soit au travail, contre la discipline quasi militaire dans les usines, contre la pédagogie autoritaire dans les facs, contre l’ordre moral archaïque. C’est ainsi que peu à peu, à côté des traditionnelles revendications quantitatives (salaires, temps de travail) se sont développées des revendications qualitatives, touchant à l’organisation du travail.

La brèche universitaire

Mais revenons à l’Université, puisque c’est bien de là qu’est partie l’agitation qui va aboutir à la crise du régime. À cette époque, l’Université connaît une massification importante et l’entrée dans son enceinte de nouvelles catégories étudiantes. L’institution universitaire et ses archaïsmes – mandarinat, pédagogie infantilisante – commence à craquer. Sa fonction elle-même est mise en cause puisque la massification a raréfié les débouchés.

On a dit et redit qu’à Nanterre, tout avait commencé par la lutte contre la séparation des sexes à l’internat. Cela a créé un climat. Mais ce qui mit le feu aux poudres, c’est la répression suite à une action violente contre la guerre du Vietnam. De l’assaut contre une agence American Express à Paris le 20 mars à la nuit des barricades le 10 mai, c’est un engrenage de mobilisations, de répression, d’affrontements avec l’extrême droite, de remobilisations toujours plus larges.

La brutalité de la répression est sans aucun doute une des causes de la rapide propagation du mouvement. Au-delà de l’émotion suscitée, c’est bien parce que la violence des autorités n’apparaît plus légitime, que leur nature oppressive est mise à nu et qu’elles sont incapables de se justifier face aux critiques, que l’agitation devient mouvement.

L’administration et les autorités policières se trouvent impuissantes face à ce mouvement déconcertant, ne se laissant pas encadrer, sans revendications matérielles qu’on puisse satisfaire immédiatement.

La question du pouvoir

Après le 13 mai, le mouvement ouvrier va s’engouffrer dans la brèche. Les grèves avec occupation qui débutent le 14 mai à Claas (près de Metz) et à Sud-Aviation (près de Nantes) se propagent à travers la France à l’initiative de la base, et en particulier de sa frange jeune. Comment l’agitation étudiante a-t-elle pu déboucher sur un tel mouvement ? Dès juin 1968, les sociologues Edgar Morin, Claude Lefort et Cornélius Castoriadis expliqueront qu’en s’attaquant à l’Université, les étudiants et les étudiantes s’attaquaient en réalité à un modèle bien plus large de domination qui s’imposait à tous les cadres sociaux : celui de la bureaucratie et de la « féodalité » [2]. Cette lame de fond anti-autoritaire s’attaquait à tous les instruments de contrôle social : la censure des médias, la morale sur les sexualités, l’autoritarisme du pouvoir gaulliste comme celui des petits chefs d’ateliers ou de l’école.

Malgré la faiblesse des organisations libertaires, Morin ira jusqu’à écrire qu’on assiste alors à une véritable « renaissance intellectuelle de l’anarchisme, teinté de marxisme et de situationnisme ».

Le spectacle d’un pouvoir visiblement débordé par la mobilisation fait également tomber bien des inhibitions. « En un instant, écrira Lefort, l’on découvre que la prétendue nécessité de la soumission est fondée sur un rapport de forces et que ce rapport de forces peut être inversé. »

Dès lors, la question de l’organisation de la société est posée même si bien sûr, parmi les 10 millions de grévistes, tout le monde ne le comprenait pas au même rythme.

Pourtant, si la question de l’organisation de la société est posée, elle n’est pas vraiment reliée à la question du pouvoir. Faut-il, peut-on renverser De Gaulle ? Et surtout, pour le remplacer par quoi ?

Le PCF au secours de l’ordre

La solidarité affichée par le PCF et la CGT contre la répression le 13 mai ne masque pas leur inquiétude lorsque des grèves avec occupations éclatent en-dehors de toute consigne syndicale. Comme en 1936, comme en 1945, les staliniens se démènent, du début à la fin, pour canaliser la mobilisation et éviter que ne se crée une véritable situation révolutionnaire. Tout d’abord en interdisant le contact entre le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant. Ensuite en cantonnant les grèves à de simples revendications quantifiables appelant une négociation. Pour forcer le retour au calme, L’Humanité ira jusqu’à inventer que 100 000 soldats avaient été massés non loin de la capitale, pour faire planer la peur d’un bain de sang.

Mais la peur de l’appareil stalinien, les deux pieds sur les freins, ne suffit pas à expliquer la passivité politique du prolétariat qui, mis à part sa frange jeune, témoigne d’une relative indifférence envers ce qui ne relève pas directement de la revendication économique.

Il semble alors que l’idéal majoritaire, ancré par plus de vingt ans d’hégémonie stalinienne et réformiste, se soit réduit à une meilleure intégration dans la société de consommation. Si les accords de Grenelle sont rejetés à Billancourt, c’est avant tout parce qu’ils constituent une arnaque sur le plan économique.

Le 29 mai, PCF et CGT organisent des manifestations monstres pour réclamer un « gouvernement populaire ». C’est un appel du pied très clair au pouvoir gaulliste qui, rassuré sur les intentions du PCF, n’a plus qu’à inviter son opposition à s’exprimer sur le terrain électoral. Le lendemain, il dissout l’Assemblée nationale. Une stratégie payante puisqu’au plus fort de la crise politique, soulignera Castoriadis, « les Sganarelle de la gauche », que ce soit Mitterrand, Mendès-France, Edmond Maire ou Waldeck Rochet [3], n’auront « rien d’autre à proposer que des combines électorales ».

Malgré la résistance des manifestations qui scandent « élections trahisons », le mouvement finit piteusement sur le champ électoral. Il n’a pas été en mesure d’imposer l’auto-organisation autonome à la base (des « soviets ») pour dépasser les directions syndicales et politiques. Il a manqué de temps, de volonté ou d’expérience pour sortir de la routine idéologique.

De par leur forme et leur contenu anti-autoritaire, les événements ont cependant renoué avec la grande tradition libertaire du mouvement ouvrier français, comme le pointera Castoriadis : « Ce n’est qu’en dépassant les simples revendications économiques que Mai 68 est devenu ce qu’il est devenu (et à l’inverse ce n’est qu’en assurant la fermeture du mouvement des salariés dans des revendications strictement économiques que les bureaucrates syndicaux ont tenté de réduire la fracture du régime). »

Une situation prérévolutionnaire

Une grève généralisée, un pouvoir paniqué, quasi vacant pendant toute une période, des ministères désertés, une bourgeoisie tétanisée, dont une partie s’est enfuie à l’étranger… La situation pouvait être caractérisée comme prérévolutionnaire. Ce qui l’a empêché de passer au stade supérieur et de mettre en danger non pas seulement le régime gaulliste, mais tout le système capitaliste, c’est la faiblesse de l’auto-organisation dans les entreprises. La « Commune de Nantes » et les « soviets de Saclay » (lire la chronologie commentée), c’est un peu court pour rejouer 1917. On ne bouleverse pas en huit semaines vingt ans de culture légaliste inculquée par les appareils staliniens et réformistes.

La crise avait néanmoins eu le mérite de révéler le rôle d’arrière-garde des « porte-parole » de la classe ouvrière [4].

Pour exploiter cette situation prérévolutionnaire et pousser l’avantage, il aurait fallu une minorité révolutionnaire libertaire expérimentée et influente dans un mouvement syndical libre, bien implanté et acquis aux pratiques d’auto-organisation et d’autogestion. Ces deux éléments n’existaient pas en Mai, et leur émergence devait être la grande question dans les organisations communistes libertaires des années suivantes. Le développement de la CFDT et le phénomène LIP [5] témoigneront alors de l’infiltration de l’« esprit de Mai » dans les usines et de son cheminement dans le syndicalisme.

C’est cet introuvable « moment révolutionnaire », du fait des tendances lourdes au sein du mouvement ouvrier, qui va conduire la plupart des courants d’extrême gauche à présenter Mai 68 comme une « répétition générale », précédant une nouvelle conflagration. Dans l’intervalle, il ne resterait qu’à se retrousser les manches pour rééquilibrer les forces au sein du mouvement ouvrier. Afin que, la fois suivante, on ne manque pas le rendez-vous de l’Histoire.

Tristan (AL Toulouse), Renaud (AL Alsace), Guillaume Davranche (AL Paris-Sud)


[1] Du nom de Henry Ford (1863-1947), fondateur de l’entreprise du même nom.

[2] Edgar Morin, Claude Lefort, Jean-Marc Coudray (Cornélius Castoriadis), Mai 1968, la brèche ; premières réflexions sur les événements, Fayard, juin 1968. Réédition augmenté en 1988 et en 2008.

[3] Respectivement dirigeants de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), du Parti socialiste unifié (PSU), de la CFDT et du PCF.

[4] Lire l’article « Une génération militante éclot ».

[5] En 1973, les grévistes de LIP redémarreront cette usine bisontine en autogestion.


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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 18 Mai 2018, 12:30

Spécial Mai 1968 - Projection de 2 films

Marseille vendredi 18 mai 2018
19h, Local de Solidaires, 29 boulevard Longchamp

Projection - Débat - Apéro dînatoire

Carte blanche au collectif 360° et même plus
Les caméras ont la parole

NANTES, SUD-AVIATION
Documentaire de Michel Andrieu et Pierre-William Glenn - 1968 - 30 mn
Ce documentaire nous emmène à l’intérieur des usines Nantes Sud-Aviation, les premières à être occupées par leurs ouvriers alors que les événements de mai 68 débutaient.

CLASSE DE LUTTE
Documentaire du Groupe Medvedkine Besançon – 1969 - 38 mn
Premier film réalisé par les ouvriers du Groupe Medvedkine, il suit la création d’une section syndicale CGT dans une usine d’horlogerie par une ouvrière dont c’est le premier travail militant en 1968. Comment Suzanne s’engage dans la lutte et mobilise les autres femmes de l’entreprise, malgré la méfiance des dirigeants syndicaux et les intimidations du patronat.

Projection suivie d’une discussion avec Charles Jacquier - Historien.

La discussion sera suivie d’un apéro dînatoire.

http://www.millebabords.org/spip.php?article31619
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 18 Mai 2018, 21:08

Mai 1968-2018 : prendre la parole, encore et toujours

Actualité de Mai-68

Avant de partir aux États-Unis rejoindre le penseur écologiste libertaire Murray Bookchin, Daniel Blanchard s’engagea pleinement dans le mouvement du 22-Mars, puis dans les comités d’action durant le bouillonnant printemps français de 1968. Proche un moment de Guy Debord, avec qui il rédige en 1960 les Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire, Blanchard est aussi un membre actif de Socialisme ou Barbarie (1949-1967), organisation révolutionnaire et revue héteromarxiste, anti-stalinienne avant l’heure, fondée par Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. Cinquante ans après Mai-68, loin des commémorations ronflantes et matraquantes des « évènements », Daniel Blanchard livre dans Jef Klak son regard singulier sur ce moment radical de réappropriation de la parole. Un texte qui éclaire le mouvement social en cours, plus que jamais en proie à l’autoritarisme du pouvoir étatique.

... http://jefklak.org/mai-1968-2018-prendr ... -toujours/

Télécharger l’article en PDF : http://jefklak.org/wordpress/wp-content ... SiteJK.pdf
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede Pïérô » 19 Mai 2018, 13:32

18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux

Alors que les centrales syndicales se plient à la volonté de grève et d'occupation, et que la grève s'étend à toute vitesse, les 13 000 femmes des Chèques Postaux entrent en action.

Les dirigeants du PC, après avoir tiré en vain à boulets rouges contre le mouvement étudiant, voient maintenant les usines se lancer dans la grève, le plus souvent sous l’impulsion des ouvriers les plus jeunes et indépendants des bureaucrates. Le PC a déjà perdu sa base dans la jeunesse. Il lui faut protéger l’essentiel son poids et électoral, son assise dans la classe ouvrière. Après un long comité national extraordinaire le 17, la CGT décide de chevaucher le tigre, en refusant toutefois le mot d’ordre de grève générale incompatible avec le crétinisme parlementaire du PC. La FEN fera pire et mieux en même temps. Elle lance la consigne de grève générale le 22 mai, alors que les lycées sont en grève dès le 18 mai…A la différence de la CGT, la FEN n’a pas le pouvoir d’enrayer la machine à sous capitaliste.
Le 18 mai est un samedi, mais on travaille souvent le samedi ou un sur deux. La vague de grèves atteint les Houillères du Nord et du Pas-de-Calais (16 000 salariés). Le matin, le nombre de grévistes approche du million. A Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), les éboueurs de la SITA (enlèvement des ordures) arrêtent aussi le travail, de même que les 2 800 salariés de l’Imprimerie Lang. Les postiers et le personnel du trafic aérien de même. A propos de la Poste (alors les PTT), dès le 18 mai, la direction lance la police expulser la centaine de grévistes du centre de télécommunications du 2e arrondissement (Bourse…). Le port de Rouen est totalement paralysé par la grève des dockers - environ 1.600 - et par la grève du personnel du port autonome dont les effectifs s'élèvent à 1.800 agents. Tous les secteurs industriels sont touchés mais également les banques et les assurances, les administrations. En fin de journée, les grévistes sont 2 millions. En cinq jours, le pays sera totalement paralysé.

Ce samedi soir est aussi une fête pour des milliers de femmes. C’est la date du démarrage de la grève aux Chèques Postaux, la plus grande concentration de femmes au travail, en tout cas à Paris. 13000 femmes y subissent des cadences mécanographiques infernales, avec petits chefs méprisables, dans deux centres, rue des Favorites et boulevard de Vaugirard, Paris XV.

Les 2 millions de comptes gérés à Paris-Chèques sont bloqués. La revendication, face à la « double journée de travail » des femmes, est la réduction du temps de travail, alors de 42 h. Les négociations suite au refus des conclusions de Grenelle arracheront un samedi libre sur deux, la suppression d’un retour par mois, lui-même réduit d’une heure. Total sur la quinzaine, la semaine hebdomadaire sera ramenée à 37 h15. D’où création d’emplois. Une employée des Chèques Postaux, Gisèle Moulier a livré un témoignage passionnnant sur cette lutte 3. En voici de larges extraits:

« Dans la nuit du 18 au 19 mai, réunis en assemblée générale, les gars de la nuit ont décidé la grève et la fermeture des grilles pour informer le personnel qui prend le service à 7h30 le matin…La grève est votée à main levée…Dans la matinée le chef du centre, responsable de l’immeuble, est destitué de son rôle par l’intersyndicale qui lui fait savoir que désormais il est sous son contrôle. Un groupe de grévistes est désigné pour garder l’entrée de son appartement…

Quand les militantes, toutes organisations syndicales confondues, expliquent dans les services que c’est le moment de faire aboutir les revendications qui jusque là se sont heurtées au mur de la Direction, c’est : « Vous voulez couler les Chèques postaux, la réduction du temps de travail, c’est impossible », quasiment l’utopie du siècle. Pourtant, beaucoup se laissent convaincre et l’idée de la grève gagne rapidement du terrain.

Des cadres zélés tentent en vain d’empêcher les discussions. Ce jour là, le sempiternel taisez vous mesdames ! ne marche plus : même celles qui sont contre la grève n’arrêtent pas de parler ! Les syndicalistes font le tour des services pour expliquer pourquoi il faut rejoindre le mouvement. Les cadres qui essaient de leur refuser l’entrée du service se rendent très vite compte qu’ils sont isolés et abandonnent la partie…

Pendant ce temps, au comité de grève, d’autres militants se posent le problème de la popularité du mouvement et de la nécessité de ne pas nuire aux personnes les plus en difficultés : par exemple payer les retraites, les pensions aux handicapés. Décision est prise de maintenir un guichet ouvert aux « à vue » rue des Favorites, qui sera tenu à tour de rôle par des grévistes, et cela tant qu’il y aura des fonds en caisse. Tous les matins jusqu’à l’occupation des locaux, il y aura assemblée générale dans la rue, jusqu’à 8 heures…

Au fil des jours, la grève s’organise, avec entre autres le piquet de grève au changement de brigade de 12 heures, dit aussi « mur de la honte » : les non grévistes doivent rentrer devant une haie de militants et de grévistes pas très psychologues. Les hommes sont les plus agressifs, certains d’entre eux jettent des pièces de monnaie aux filles qui rentrent. Cela sans chercher à discuter. Les raisons pour lesquelles certaines filles ne font pas la grève ne renvoient pas uniquement au fait de ne pas vouloir perdre de l’argent, ou par positionnement politique contre la grève. Pour quelques unes c’est l’interdiction formelle du mari, la grève ça ne se fait pas pour une femme. Pour d’autres, mariées à des postiers, c’est un certain partage des rôles : « mon mari fait grève au centre de tri de Paris-Brune, on ne peut pas faire la grève à deux », c’est elle qui vient bosser et qui se paye le piquet de grève. D’autres encore élèvent seules un enfant et sont dans l’angoisse du lendemain, elle vont travailler même si elles préféreraient être dans le mouvement. Les attitudes agressives ravalent les femmes à une condition non seulement de femme mais de prostituée. Le piquet de grève est donc un moment de tension, non seulement entre grévistes et non grévistes, mais aussi entre grévistes aux conceptions différentes…

Bizarrement les clivages syndicaux ont l’air d’avoir disparu pour un moment. Ce qui prime, dans l’ambiance générale, c’est le grand plaisir de jouer un bon tour à nos grands chefs qui nous prenaient jusque là pour des gamines relativement inoffensives, mises à part quelques fortes têtes. Bien sûr ils pensent : « elles sont manipulées par les syndicats », et certains des plus radicaux contre la grève espèrent reprendre rapidement tout ça en main. La CSL (confédération des syndicats libres) jouera son rôle contre le mouvement, un syndicat « jaune » et un peu fasciste c’est dans ces moments-là que c’est utile. Si les archives syndicales n’ont pas gardé beaucoup de traces de Mai 68 aux Chèques postaux, il en est qui en ont gardé un souvenir cuisant : nos directeurs et chefs de centre qui ne pensaient pas que ça pouvait leur arriver à eux, une grève avec occupation des locaux, habitués qu’ils étaient à considérer les femmes comme quantité négligeable. Ils ont été extrêmement choqués de l’attitude « de leurs petites femmes si gentilles » en temps normal.

A l’entrée du bancaire, le fameux service disciplinaire, le chef de division tenta, un jour de plus, un jour de trop, de faire régner sa terreur habituelle : « Mes femmes ne sortiront pas ! », dit-il avec son autorité toute militaire. Il n’avait pas compris le changement brutal qui s’était opéré. Les filles s’échappèrent au cri de « Liberté au bancaire ! », et pour une fois c’est lui qui passa un sale quart d’heure. Ce jour là, les filles qu’il humiliait chaque jour, qu’il rabaissait à chaque occasion, que parfois il insultait, se ruèrent sur lui, criant leur détestation : non il n’a pas le droit de les traiter ainsi, il faut qu’il paye un jour ! Les militants syndicaux furent obligés d’intervenir pour protéger ce monsieur, et éviter son lynchage. Certains des militants politiques sont réticents à l’occupation, ils attendent la prise de parole du Général De Gaulle. Un groupe de filles très déterminées va imposer l’occupation, avec l’accord des militantes de la CFDT. Un beau soir, après la sortie d’une poignée de non grévistes, l’occupation des locaux est donc décidée… C’était l’occupation, on était chez nous, sans les chefs. On va y passer les nuits et les jours. L’occupation est organisée par le comité de grève, on s’installe, on invite des chanteurs, on parle, on se parle jusqu’à plus soif, on fait connaissance, alors que toute l’année on travaille dans des services voisins, on ne se connaît pas. Maintenant on a le temps de se parler, on est ensemble, sans le mur de la hiérarchie, sans les cloisons des « divisions ». Le soir à la cantine les talents s’expriment, les uns disent des poèmes, les autres chantent et puis on tient les « positions », d’abord le bureau du chef de centre responsable du bâtiment, ensuite le standard…

Il y a tous les jours la cantine à faire tourner, sans machine à laver la vaisselle. Il faut se taper les 300 couverts à laver chaque jour. On a à coeur de tenir les locaux propres, il y a aussi la corvée balayage. Mais tout ceci se fait dans la bonne humeur entre deux réunions, c’est du travail, mais pas vraiment. Au coeur de ce mois de mai aux chèques, une revendication centrale, une préoccupation partagée, un objectif qui va de soi , qui est présent depuis des années, qui a fait l’objet de toutes les mobilisations, qui a été élaboré au fil du temps : la réduction du temps de travail ! Cela c’est la suite… »


https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... es-postaux
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede Pïérô » 20 Mai 2018, 04:53

Emission Demain le grand Soir du 16 mai 2018 sur mai juin 1968,

avec Claude, ouvrier en 68, puis membre de l'ORA (Organisation Révolutionnaire Anarchiste), cheminot engagé, SUD Rail, et Alternative Libertaire.

à écouter : http://demainlegrandsoir.org/spip.php?article1872
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 21 Mai 2018, 16:41

Mai-68 à Paris : le 19 mai, un air de Front populaire flotte sur Renault et la brasserie Lipp n'a plus de nappes
Le 19 mai, c'est le grand bazar national : la France compte quatre millions de grévistes, et à Paris, tout est bloqué. Dans les rues, les ouvriers rejoignent les étudiants, ils scandent "Des sous Charlot !", Charlot étant le diminutif de Charles de Gaulle. À la radio, les vrais Charlots, eux, sont dans l’air du temps, avec leurs chansons gentiment subversives.
... https://www.francebleu.fr/infos/societe ... 1525257094

Mai 68 : la grève de la télévision
En mai 1968, la télévision, censurée, se met en grève et prive les Français de petits écrans pendant plus d'un mois.
Le 22 mars 1968, la première chaîne de l'ORTF diffuse une émission produite et présentée par Guy Béart. Quelques heures plus tôt, un groupe d'étudiants occupait la tour administrative de la faculté de Nanterre (Hauts-de-Seine). Le journal n'évoquera pas cette information. Un mois et demi plus tard, alors que les premiers incidents éclatent, la télévision montre des affrontements avec des étudiants... En Allemagne. Pas d'images des premières émeutes avant le 6 mai.
La télévision s'installe dans la grève
Le 16 mai, alors que la télévision s'installe peu à peu dans la grève, la France découvre en direct les visages des leaders du mouvement étudiant. Les journalistes de l'ORTF défilent et seront les derniers à reprendre le travail, ils seront durement sanctionnés.
... https://www.francetvinfo.fr/societe/mai ... 60603.html
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 21 Mai 2018, 17:21

Présentation du livre Marseille en mai 68

Marseille mardi 22 mai 2018
19h, Transit Librairie, 45 bd de la Libération

À Marseille, ce « joli mois de mai » et les années qui suivirent révéleront une génération emplie de rêves et de révolte qui croyait pouvoir changer le monde.

À côté d’un PCF hégémonique, le printemps 68 va voir sur la scène marseillaise l’émergence d’un mouvement en gestation depuis 1965 avec des membres d’obédience anarchiste ou syndicalistes-révolutionnaires (membres notamment de l’École Émancipée ou de la CNT – des réfugiés espagnols), de petits groupes récemment détachés du PCF et de l’UEC qui se répartissent entre courants trotskistes (Jeunesses communistes révolutionnaires- JCR- et « Groupe 66 » à Marseille) et maoïstes (avec notamment l’Humanité Nouvelle d’obédience marxiste- léniniste et issue de Marseille). Le PSU et sa jeunesse chrétienne jouera également un rôle clé à Marseille et à Aix en 68.

Comme partout en France, beaucoup de militants acteurs du printemps marseillais se sont formés dans l’opposition à la guerre d’Algérie pour les plus anciens et surtout dans les Comités contre la guerre du Vietnam.

Ce livre est une plongée dans le Mai marseillais, la « révolution culturelle » et les années de rêve de la génération étudiante phocéenne « dont on parle si peu, polarisés que nous sommes sur le Mai parisien ».

http://www.millebabords.org/spip.php?article31796
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 21 Mai 2018, 19:31

Nantes, grève générale

23 et 26 mai 2018

Cine-Debat "L'Autre Mai. Nantes Mai 68" de Jacques Willemont

Nantes mercredi 23 mai 2018
à 20h45, Cinéma Le Concorde, 79 bd de l'égalité

Image

Alternative Libertaire Nantes, en collaboration avec Le Concorde, vous invite à visionner L’Autre Mai. Nantes, mai 68 et à débattre autour du film, de l’événement et, bien entendu, de la grève générale ouvrière.

Séance unique le 23 Mai à 20h45 au cinéma Le Concorde :

5 euros au tarif réduit (- de 26 ans).
6 euros tarif plein.

Printemps 2018 : Face à un pouvoir sûr de lui et concentré autour d’un seul homme, le mécontentement social semble prendre de l’ampleur. Grève des cheminots, des salarié-e- s des EPHAD et de certains groupes de grande distribution, grève dans l’énergie et dans la fonction publique, fort mouvement étudiant qui occupe les universités. Les appels à la convergence des luttes se multiplient avec peut- être, au fond, l’espoir d’une grève générale. En cette année de commémoration du cinquantenaire de mai 68, beaucoup établissent un parallèle qu’ils et elles espèrent voir advenir : mai 1968 – mai 2018.

Mais qu’est-ce que mai 68 ? A chaque anniversaire important commémorant l’événement, on voit se multiplier les plateaux, les émissions, documentaires et couvertures de magazine qui lui sont consacré. Libération sexuelle, libération des mœurs, révolte étudiante incarnée par Cohn-Bendit, insurrections du Quartier Latin, affiches des Beaux-Arts : c’est ces motifs qui reviennent, inlassablement. Pourtant, Mai 68 fut bien plus que ça. Il fut tout autre chose : ce fut la plus grande grève générale que connut la France, menée par des acteurs, ouvriers et ouvrières, relégués des commémorations habituelles.

C’est pourquoi il nous paraît intéressant de revisionner L’Autre Mai de Jacques Villemont : déjà, en 2008, le réalisateur voulait redonner la voix à ces ouvriers et ouvrières qui ont fait mai 68. Il nous montre ce que fut, à Nantes, la grève générale ouvrière, sa génèse et son fonctionnement.

https://nantes.indymedia.org/events/41421
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 22 Mai 2018, 00:12

Mai 68 au Havre : le blocage de la raffinerie raconté par Marcel Saunier, leader CGT de l'époque
Mai 68 au Havre n'était pas étudiant, mais ouvrier. La grande majorité des usines étaient occupées par des milliers de grévistes. Dans l'une des plus grandes, la raffinerie de Gonfreville l'Orcher, Marcel Saunier, délégué CGT, menait la lutte. Il raconte ses trois semaines de blocage.
... https://france3-regions.francetvinfo.fr ... 77609.html

Mai 68 : Les usines Berliet occupées, l’épicentre du mouvement ouvrier lyonnais
Mai 68 côté ouvriers, c’est avant tout les occupations d’usines. A Lyon, les sites de production automobile Berliet n’ont pas été les seuls à connaître ce type de grève. Mais le principal bastion industriel lyonnais a donné le la et a servi de locomotive au mouvement ouvrier dans la région.
... https://www.rue89lyon.fr/2018/05/17/mai ... lyonnaise/
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 24 Mai 2018, 18:29

Le socialisme autogestionnaire, l’héritage oublié de 1968 ?

Les premiers perçoivent mai 68 comme une révolution culturelle, à l’origine d’une libération des mœurs, qui aurait permis le triomphe du néolibéralisme dans la décennie qui suit. Les seconds préfèrent voir dans les événements la plus grande grève générale qui a débouché, dans la continuité de 1936, sur des conquêtes sociales pour les travailleurs. Les uns comme les autres semblent pourtant oublier que le « moment 68 » fut également celui d’une critique radicale du capitalisme en rupture avec le marxisme officiel de l’époque.

Bien loin de la faculté de Nanterre, c’est à l’université de Strasbourg qu’une réelle mise en cause du capitalisme voit le jour dès 1966. Sous l’influence de l’Internationale Situationniste (IS) fondée neuf ans plus tôt par Guy Debord, se développe un courant socialiste libertaire anti-étatique dit conseilliste car il considère les conseils ouvriers comme la base de l’insurrection et de la société post-capitaliste. La branche locale de l’UNEF fait publier une brochure intitulée « De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économiques, politiques, psychologiques, sexuels et notamment intellectuels et de quelques moyens pour y remédier » qui constitue une critique radicale du capitalisme et de toute forme de bureaucratie. En 1968 cette critique anti-autoritaire du capitalisme se fera dans le langage de l’autogestion.

L’autogestion et l’émancipation, mots-d‘ordre de 1968

La réflexion sur l’autogestion traduit le souci d’une partie du mouvement de 1968 de ne pas se limiter aux revendications sociales mais de dessiner des alternatives en posant la question politique, comme le rappelle Ludivine Bantigny dans son livre 1968, de grands soirs en petits matins. Elle exprime l’aspiration à l’autonomie des travailleurs, à une société moins centralisée, plus démocratique, émancipée, ainsi que le souci de la décision prise à la base. La revue Autogestion, fondée en 1966 et dans laquelle on trouve les plumes d’Henri Lefebvre ou René Laurau, s’inscrit dans la tradition de Mikhaïl Bakounine, Charles Fourier et Pierre-Joseph Proudhon. Elle s’ancre également dans des expériences historiques allant de la commune paysanne russe jusqu’aux soviets de 1905 et 1917, les conseils ouvriers de la révolution allemande (1918-1919) et hongroise (1956) ou encore les commissions ouvrières italiennes (1919-1920) et de l’Espagne révolutionnaire (1936-1939). Dans un contexte de crise du communisme et du marxisme officiel, l’autogestion est vue ici comme une alternative contre l’étatisation et la centralisation stalinienne.

L’autogestion ne fait pas consensus et se retrouve surtout chez les représentants de la “deuxième gauche” comme la CFDT et le PSU. Toutefois, les débats ne se réduisent pas au clivage entre la CGT et la CFDT mais portent sur le flou qui entoure la notion d’autogestion. Aux yeux de ses partisans, il s’agit d’un collectif de travail organisé avec une propriété collective des moyens de production qui permettrait à terme de se passer des patrons. Une confusion va pourtant s’opérer avec l’idée de cogestion où les travailleurs participent à la vie de l’entreprise mais dans un système reposant toujours sur des rapports de propriété, d’exploitation et où la course aux profits reste la norme. Le régime gaulliste évoque, de son côté, de plus en plus l’idée de “participation” dans l’entreprise. Ce débat fait évoluer le Mouvement du 22 Mars qui souligne que l’autogestion peut apparaître comme une “mystification”, dès lors que le terme est employé par tout le monde, « de Lapalisse à de Gaulle, de la CFDT aux anarchistes« , chacun lui donnant un sens différent. Est également évoquée l’utilisation de l’“autogestion” par les nouveaux courants du training group et des techniques psychosociologiques visant à développer les performances individuelles pour mieux servir la compétitivité des entreprises… « Autogérer une entreprise capitaliste ? C’est ce que font les entreprises américaines de pointe (Boeing) » fait remarquer un participant à l’occasion d’une rencontre entre des étudiants de différentes universités, des ouvriers de Renault, Peugeot et d’Hispano-Suiza. Dès 1968, les plus fervents partisans de l’autogestion ont déjà conscience des risques d’un dévoiement du concept au profit d’un plan technocratique ou encore d’une auto-exploitation des travailleurs.

Les partisans de l’autogestion, à l’image du syndicat CFDT de Renault Billancourt, sont pourtant catégoriques : l’autogestion doit permettre un passage progressif du contrôle ouvrier sur l’entreprise à la gestion pleine et entière par les travailleurs eux-mêmes ; elle n’a rien à voir avec la participation gaulliste ou la cogestion telle qu’elle se pratique en Allemagne de l’Ouest (RFA). La seule entreprise qui se livre en 1968 à une réelle expérience autogestionnaire est la CSF-Thomson à Brest. Ludivine Bantigny souligne l’existence de “commissions ouvrières” accueillant aussi bien des ouvriers, des employés que des ingénieurs, initiant une véritable communauté qui met en cause les hiérarchies. L’autogestion implique de s’attaquer véritablement à la nature du pouvoir économique et politique pour que tout soit contrôlé par les travailleurs et d’établir des liens étroits entre les usines autogérées, lesquelles ne sauraient rester isolées.

Pour une organisation non-capitaliste de la vie

Parce qu’elle suspend le temps et offre la possibilité de questionner le monde, la grève générale de 1968 est également l’occasion d’imaginer une société libérée du profit et de proposer “une organisation non capitaliste de la vie”. À Lille, le comité d’action ouvriers-étudiants envisage une transformation des structures de l’échange, par le biais de mutuelles et de coopératives qui échapperaient à l’emprise des intermédiaires : grossistes, agents de bourse, banquiers… Quant au comité de Censier, il imagine la fin de l’économie concurrentielle, qui rendrait alors inutile la publicité. Comme le rappelle l’historienne, « les entreprises de séduction périraient et, de leurs cendres, naîtrait un autre goût de la beauté. L’information sur les produits viendrait des producteurs eux-mêmes, tandis que les consommateurs seraient formés à sa conception comme à sa critique« . Une véritable critique culturelle du capitalisme et de la société de consommation se déploie. Le partage des richesses est vu comme un moyen de ne plus faire reposer la reconnaissance sociale sur la seule possession et, par conséquent, de libérer la créativité des individus ; la réduction du temps de travail doit permettre de dépasser l’opposition entre manuels et intellectuels en proposant d’autres apprentissages moins clivés.

La diminution du temps de travail est également mise en avant, mais est-ce acceptable si cela conduit à consommer moins? En 1968, il ne faut pas oublier que le souvenir des privations et des rationnements, notamment pendant la guerre, reste très présent et que posséder quelques bien hors de l’ordinaire est perçu comme une réelle nouveauté. Cela n’empêche pas une réflexion sur le bien commun, la pensée de l’utile contre la futilité du gadget et de la publicité ou encore l’expérience de la gratuité. Les débats touchent également à la propriété. Si d’aucuns prônent une forme de communisme qui s’inspireraient de la république des Guaranis aux XVIIe et XVIIIe siècles, d’autres estiment que la mise en commun de tous les biens n’est pas une nécessité et qu’une chose est d’avoir un logement, une autre est d’en posséder dix pour en louer neuf : « On peut souhaiter comme statut de la propriété que les biens de consommation restent la propriété des individus ; que les moyens de production soient entre les mains des travailleurs intéressés ; que les richesses naturelles soient à l’ensemble de la collectivité« .

Si les expériences du passé constituent toujours une référence, à l’image de la Commune de Paris incarnant l’idéal d’une démocratie directe et auto-organisée, tous ces projets témoignent d’une volonté de partir des revendications les plus élémentaires, en se détachant des modèles. Les utopies qui s’y développent sont des utopies concrètes, accessibles et qui partent toujours de problèmes présents. Enfin, Ludivine Bantigny souligne la manière dont à mesure que le mot “révolution” se répand, celui-ci se vide de plus en plus de son sens : « La torsion du mot ouvre de nouveaux emplois : n’importe quoi pourra bientôt apparaître “révolutionnaire” dans les slogans publicitaires« .

Les acteurs de 1968 ont conscience de la manière dont le capitalisme possède la capacité de digérer et récupérer les critiques, même les plus déterminées, Hebert Marcuse soulignant que « le succès le plus caractéristique de la société industrielle avancée est justement sa propre capacité à intégrer les opposants« . Quarante ans plus tard, Luc Boltanski et Eve Chiappalo analyseront comment des éléments issus de la critique de l’aliénation de la vie quotidienne par l’alliance du capital et de la bureaucratie seront récupérés au profit d’un « nouvel esprit du capitalisme« . Sans doute faut-il voir dans cette “capacité étonnante de survie” du système, par ingestion de la contestation, la principale leçon de Mai 68.


https://comptoir.org/2018/05/11/le-soci ... e-de-1968/
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 24 Mai 2018, 19:03

Grande initiative militante autour de l'actualité de mai 68

Rennes samedi 26 mai 2018
MJC la Paillette, le lavoir, au 2 rue de Pré de Bris à rennes Ille-et-Vilaine

Organsisé par le groupe La social de la Fédération Anarchiste

A partir de 10h jusque tard dans la nuit, le groupe la sociale de la Fédération Anarchiste organise une journée orientée autour de l'actualité de mai 1968, avec celles et ceux qui ont lutté.

Au programme: Débats, projections, expos, bouffe, concerts... à la MJC la Paillette, le lavoir, au 2 rue de Pré de Bris à rennes.

Dans le détail:

De 10h à minuit: expos photos et projections vidéos

A 12h, casse-croute

A 14h, débats avec Jean-Pierre Duteuil (ex Mouvement du 22 mars Paris), Claire Auzias (ex Mouvement du 22 mars Lyon) et Jean Pierre Pinel, ex-lycéen de st-nazaire

A 18h30 Apéro

A 19h repas

A 20h30 jusqu'au bout de la nuit: Concerts de Jam Rekk ( Afro-beat), les Rurbains (Rock garage) et Sunken Lane (Rock)

http://www.falasociale.org/

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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 24 Mai 2018, 22:23

Mai 1968, Tout changer: entretiens





















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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 26 Mai 2018, 14:30

Projection débat « Le Fond de l'Air est Rouge »

Paris dimanche 27 mai 2018
à 15h, Bibliothèque La Rue, 10 rue Robert-Planquette

Projection du film français de 1977 réalisé par Chris Marker, à l'occasion du cinquantenaire des éventements de mai 68.

Le film retrace l'actualité politique des années 60 et 70, particulièrement en France et en Amérique Latine (le printemps de Pragues, Fidel Castro, le scandale du Watergate...). En raison de sa longueur, la séance débutera à 15h et sera interrompue par un entracte.

Projection organisée par le ciné club "La Lanterne Noire" du groupe Louise-Michel

Image

http://www.groupe-louise-michel.org/Le- ... -est-Rouge
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 26 Mai 2018, 23:25

Le chant des meutes - Mai 68 à Lyon

Retour radiophonique sur ce qu’a été Mai 68 à Lyon.

Le chant des meutes est une émission radiophonique qui traite des luttes sociales passées et présentes, diffusée sur radio Canut au 102.2 un lundi sur deux.

Il y a cinquante ans Mai 68... Aujourd’hui, le temps de la commémoration. Les tenant-es d’une mémoire officielle rejouent les événements. Mettent en scène la contestation. Le pouvoir absorbe, digère, puis donne à voir. Au mieux une révolte culturelle, au pire un tournant libéral. Vidant de toute sa substance révolutionnaire ce moment insurrectionnel passé dans la grande essoreuse de l’histoire.

Mais à l’ombre de cette histoire officielle, de ces gesticulations mémorielles, une commémoration en acte, mieux, une poursuite de ce que certain-es ont esquissé en Mai 68 se dessine aux quatre coins du pays. La défense de la ZAD, le mouvement étudiant, le 1er mai à Paris et ailleurs, la lutte des cheminots...

Nous on a choisi de s’intéresser à ce qui s’est passé à Lyon durant cette période. D’esquisser à grands traits ce que fut pour partie le Mai lyonnais.

Bon voyage dans le temps.

à écouter : https://rebellyon.info/Le-chant-des-meu ... Lyon-19212 et http://audioblog.arteradio.com/blog/304 ... es_meutes/

https://rebellyon.info/Le-chant-des-meu ... Lyon-19212
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