Textes inédits traduits

Ce que je crois

Messagede digger » 03 Mar 2015, 19:20

Texte original : What I Believe Emma Goldman New York World, 19 juillet 1908.

“Ce que je crois” a été de nombreuses fois la cible d'écrivaillons. Tant d'histoires incohérentes à vous glacer le sang ont circulé à mon sujet qu'il n'est pas étonnant que l'être humain ordinaire a des palpitations cardiaques à la seule mention du nom de Emma Goldman. Il est bien dommage que nous ne vivions plus à l'époque où l'on brûlait les sorcières sur le bûcher ou qu'on les torturait pour extirper l'esprit du mal. Car, en réalité, Emma Goldman est une sorcière! Certes, elle ne mange pas les petits enfants mais elle fait des choses bien pires. Elle fabrique des bombes et défie les têtes couronnées. B-r-r-r!

Tel est l'impression que l'opinion publique a de moi et de mes opinions. C'est donc tout à l'honneur de The World que de donner enfin à ses lecteurs l'occasion d'apprendre ce que je crois réellement.

L'étudiant en histoire de la pensée progressiste est bien conscient que chaque idée, à ses débuts, a été dénaturée et que les partisans de telles idées ont été dénigrés et persécutés. Il n'est pas besoin de retourner deux mille ans en arrière à l'époque où ceux qui croyaient en l'évangile de Jésus étaient jetés dans l'arène ou dans des cachots pour se rendre compte que les grandes croyances ou les premiers croyants sont très peu compris. L'histoire du progrès est écrite avec le sang des hommes et des femmes qui ont osé épouser une cause impopulaire, comme, par exemple, le droit de l'homme noire à disposer de son corps ou celui de la femme à disposer de son âme. Si, donc, depuis les temps immémoriaux, le Nouveau s'est heurté à la résistance et à la condamnation, pourquoi mes croyances seraient-elles exemptes d'une couronne d'épines?

“Ce que je crois” est un processus plus qu'une finalité. Les finalités sont pour les dieux et les gouvernements, pas pour l'intellect humain. Même si il est peut-être vrai que la formulation de la liberté de Herbert Spencer est la plus influente sur le sujet, comme base politique d'une société, la vie n'en est pas moins quelque chose de plus que des formules. Dans la lutte pour la liberté, comme l'a si bien souligné Ibsen, c'est la lutte pour, non pas la réalisation de, la liberté, qui génère tout ce qu'il y a de plus fort, robuste et beau dans la nature humaine.

Mais l'anarchisme n'est pas seulement un processus, qui marche avec une sombre détermination, coloriant tout ce qui est positif et constructive dans le développement biologique 1. C'est une protestation bien visible du type le plus militant. Il est donc totalement intransigeant, revendicatif, et imprégné d'une force qui lui permet de repousser les assauts les plus acharnés et les critiques de ceux qui représentent les derniers hérauts d'une époque déclinante.

Les anarchistes ne sont en aucune manière des spectateurs passifs dans le théâtre de l'évolution sociale; au contraire, ils ont quelques idées très constructives en ce qui concerne les buts et les méthodes.

Pour que je puisse être la plus claire possible sans utiliser trop de place, permettez-moi d'utiliser le mode à thèmes pour traiter de "Ce que je crois":

I. En ce qui concerne la propriété

“Propriété” signifie la maîtrise sur des choses et le refus que les autres les utilisent. Aussi longtemps que la production n'était pas équivalente à la demande moyenne, la propriété institutionnelle pouvait avoir quelque raison d’être. Mais il suffit de consulter les statistiques économiques pour s'apercevoir que la productivité du travail durant ces quelques dernières décennies a si prodigieusement progressé, jusqu'à dépasser une centaine de fois la demande moyenne, et que la propriété est devenue non seulement un obstacle au bien-être des humains, mais aussi une barrière fatale pour tout progrès. C'est la propriété privés sur les choses qui condamne des millions de personnes à n'être que insignifiantes, des corps vivants sans originalité ni pouvoir d'initiative, des machines humaines de sang et de chair, qui entassent des montagnes de richesses pour les autres et qui le paient d'une existence grise, ennuyeuse et misérable pour eux-mêmes. Je crois qu'il ne peut y avoir de vraie richesse, de richesse sociale, aussi longtemps qu'elle reposera sur des vies humaines - jeunes vies, vieilles vies ou vies en devenir.

Il est admis par tous les théoriciens radicaux que la cause fondamentale de cette terrible situation est :

1. que l'homme doit vendre son travail;
2. que ses envies et jugements sont subordonnés à la volonté d'un maître.

L'anarchisme est la seule philosophie qui peut faire, et fera, disparaître cette situation humiliante et dégradante. Elle est différente de toutes les autres théories dans la mesure où elle souligne que l'évolution humaine, son bien-être physique, ses qualités latentes et ses dispositions innées seuls, doivent déterminer la nature et les conditions de son travail. De la même manière, l'évaluation de ses besoins physiques et de ses envies détermineront sa consommation. Concrétiser cela n'est possible, je pense, que dans une société basée sur la coopération volontaire de groupes, de communautés et de sociétés productives librement fédérées entre elles, évoluant plus tard en communisme libre, motivé par une solidarité d'intérêts. Il ne peut y avoir de liberté, au sens large du terme, aucun développement harmonieux, aussi longtemps que des considérations mercenaires et commerciales jouent un rôle important dans la détermination du comportement humain.

II. En ce qui concerne le gouvernement

Je pense que le gouvernement, autorité institutionnelle ou État, est utile uniquement pour perpétuer et protéger la propriété et le monopole. Il ne s'est révélé efficace que dans cette fonction. Le gouvernement, comme promoteur de la liberté individuelle, du bien-être humain et de l'harmonie sociale, qui seuls constituent un ordre réel, a été condamné par tous les grands hommes dans le monde entier.

Je pense donc, avec mes camarades anarchistes, que les réglementations statutaires, les textes de loi législatifs et les dispositions constitutionnelles sont invasives. Ils n'ont jamais décidé l'homme à faire tout ce qu'il pouvait, ou ne voulait pas faire, en vertu de son intelligence et de son tempérament, ni d'empêcher quoi que ce soit que l'homme était décidé à faire selon ces mêmes aptitudes. Le tableau de Millet, L'Homme à la Houe 2, les chefs d’œuvres de Meunier 3 sur les mineurs qui ont aidé à sortir le travail de sa condition dégradante, les descriptions de la pègre de Gorki, les analyse psychologiques de la vie humaine de Ibsen, n'auraient jamais pu être induits par un gouvernement, pas plus que l'état d'esprit qui pousse un homme à sauver un enfant de la noyade ou une femme invalide dans un bâtiment en feu n'a jamais été suscité par des réglementations statutaires ou la matraque d'un policier. Je crois — je sais, en réalité — que tout ce qui est bien et beau dans l'être humain s'exprime et s'affirme malgré le gouvernement et non grâce à lui.

Les anarchistes ont donc raison d'affirmer que l'anarchisme — l'absence de gouvernement — fournira le cadre le plus étendu pour un développement sans entrave de l'être humain, pierre angulaire d'un progrès et d'une harmonie sociale.

Quant à l'argument stéréotypé selon lequel le gouvernement agit comme rempart contre le crime et le vice, même les législateurs n'y croient plus. Ce pays dépense des millions de dollars pour garder ses "criminels" derrière les barreaux, et pourtant les crimes augmentent. Cet état de fait n'est certainement pas dû à une insuffisance de lois! Quatre-vint dix pour cent des crimes sont commis contre la propriété, et ont leurs racines dans les inégalités économiques. Aussi longtemps que celles-ci existeront , nous pourrons transformer chaque réverbère en gibet sans obtenir le moindre résultat sur le crime dans notre société. Les crimes résultant de la génétique ne peuvent certainement pas pas être guéris par la loi. Nous découvrons encore aujourd'hui de manière indiscutable que de tels crimes peuvent être efficacement soignés par les meilleurs méthodes médicales modernes à notre disposition, et, avant tout, par un plus grand sens de la camaraderie, de l'altruisme et de la tolérance.

III. En ce qui concerne le militarisme

Je ne traiterais pas de ce sujet séparément, puisqu'il appartient à l'attirail du gouvernement, si il n'y avait pas le fait que ceux qui sont le plus vigoureusement opposés à mes opinions le font au nom de la force et prônent le militarisme.

Le fait est que les anarchistes sont les vrais défenseurs de la paix, les seuls qui appellent à l'arrêt de la tendance croissante au militarisme, qui transforme ce pays, jadis libre, en une puissance impérialiste et despotique.

L'esprit militaire est le plus impitoyable, cruel et brutal qui existe. Il nourrit une institution pour laquelle il n'existe même pas un semblant de justification. Le soldat, pour citer Tolstoï, est un tueur professionnel. Il ne tue pas par plaisir, comme un sauvage, ou par passion, comme dans un homicide. Il est un outil obéissant de ses supérieurs militaires, mécanique, dépourvu de sentiments. Il est prêt à couper des gorges ou à couler un navire sur les ordres de son officier, sans savoir, ou peut-être en ne se préoccupant pas, du comment et du pourquoi. Mon opinion est confortée par l'éminent militaire, le général Funston. Je cite sa dernière communication au New York Evening Post le 3 juin concernant le cas du soldat William Buwalda, 4 qui a causé tant d'émoi dans le nord-ouest. “Le premier devoir d'un officier ou d'un simple soldat,” déclare notre noble guerrier, “est l'obéissance et la loyauté inconditionnelles au gouvernement à qui il a prêté allégeance. Qu'il approuve ou non ce gouvernement n'y change rien.”

Comment pouvons-nous concilier le principe "d'obéissance inconditionnelle" avec celui de "la vie, la liberté et la poursuite du bonheur"? Le pouvoir mortel du militarisme n'a jamais été aussi démontré dans les faits dans ce pays que lors de la récente condamnation par une cour martiale de William Buwalda,, Compagnie A, du Génie à San Francisco, à cinq ans de prison. Voici un homme avec un passé de quinze années de service sans interruption. “Son caractère et sa conduite ont été irréprochables” nous a dit le général Funston, qui, tenant compte de cela, a réduit la peine de Buwalda à trois ans. Cependant, cet homme est renvoyé brutalement de l'armée, déshonoré, privés de sa pension militaire et envoyé en prison. Que était son crime? Juste écouter, citoyens libres américains! William Buwalda a assisté à une réunion publique et, après la conférence, il a serré la main de l'oratrice. Le général Funston, dans sa lettre au Post, que j'ai déjà mentionné, affirme que l'acte de Buwalda était “une grave infraction militaire, infiniment pire que la désertion.”Dans une autre déclaration publique, faite à Portland, dans l'Oregon.il a dit que “le crime de Buwalda était grave, semblable à une trahison.”

Il est tout à fait vrai que cette réunion publique avait été organisée par des anarchistes. Si elle l'avait été par des socialistes, nous informe le général Funston, il n'y aurait eu aucune objection à la présence de Buwalda. En fait, le général déclare , “Je n'aurais, moi-même, pas eu la moindre hésitation à assister à une réunion publique socialiste”. Mais assister à une réunion anarchiste avec Emma Goldman pouvait -il être autre chose que "l'acte d'un traître"?

Pour cet horrible crime, un homme, un citoyen américain libre, qui a donné ses quinze année les plus belles de sa vie à ce pays; et dont le caractère et la conduite durant ce temps ont été "irréprochables" croupit aujourd'hui en prison, déshonoré, disgracié et privé de ses moyens de subsistance.

Peut-il exister quelque chose de plus destructif envers le vrai génie de la liberté que cet esprit qui a rendu possible la condamnation de Buwalda — l'esprit d'obéissance inconditionnelle? Est-ce pour cela que le peuple américain a sacrifié ces quelques dernières années, quatre cent millions de dollars et leur sang?

Je crois que le militarisme — une armée et une marine permanentes dans n'importe quel pays — porte le signe du déclin de la liberté et de la destruction de tout ce qui constitue le meilleur et le plus beau dans notre nation. La clameur toujours plsu forte pour plus de navires de guerre et une armée plus nombreuse sous le prétexte que cela nous garantit la paix est aussi absurde que l'argument selon lequel l'homme pacifique est celui le mieux armé.

On retrouve le même manque de cohérence chez ces pacifistes imposteurs qui s'opposent à l'anarchisme sous le prétexte qu'il prône la violence, et qui se réjouissent de l'éventualité que la nation américaine puissent bientôt lâcher des bombes à partir d'avions sur des ennemis sans défense.

Je crois que ce militarisme prendra fin lorsque les amoureux de la liberté à travers le monde diront à leurs maîtres: “Allez commettre vos carnages vous-mêmes. Nous nous sommes sacrifiés, nous et ceux que nous aimons, assez longtemps dans vos guerres. En contrepartie, vous nous avez traité comme des parasites et des criminels en temps de paix et nous avez brutalisé en temps de guerre. Vous nous avez séparé de nos frères et transformé le monde en boucherie humaine. Non, nous ne tuerons pas ni ne combattrons au nom du pays que vous nous avez volé.”

Oh, je crois de tout mon cœur que la fraternité et la solidarité humaine feront disparaître de l'horizon la terrible marque sanglante de la guerre et de la destruction.

IV. En ce qui concerne la liberté d'expression et de la presse

Le cas Buwalda n'est qu'un volet de la question plus vaste de la liberté d'expression, de la presse et d'assemblée.

Beaucoup de personnes bien pensantes imaginent que les principes de la liberté d'expression ou de la presse peuvent s'exercer sainement et en toute sécurité dans le cadre des limites garanties par la constitution. C'est la seule explication, me semble-t'il, de l'effrayante l'apathie et indifférence à l'offensive sur la liberté d'expression et de la presse dont nous avons été les témoins dans ce pays ces derniers mois.

Je crois que la liberté d'expression et de la presse signifie que nous pouvons dire et écrie ce qui nous plaît. Ce droit, lorsqu'il est régulé par des dispositions constitutionnelles, des textes de lois législatifs, des décisions toutes-puissantes du ministre des postes ou la matraque des policiers, devient une farce. Je suis bien consciente que l'on va me mettre en garde contre les conséquences si nous enlevons le garde-fou de l'expression et de la presse. Mais je pense cependant que le remède à ces conséquences résultant d'une liberté illimitée d'expression est de permettre plus d'expression. Les entraves morales n'ont jamais endigué le flux du progrès, alors que des explosions sociales ont été souvent provoquées par une vague de répression.

Nos gouvernants n'ont-ils jamais appris que des pays comme l'Angleterre,, la Hollande, la Norvège, la Suède et le Danemark , avec la plus large liberté d'expression, ont été les plus épargnés par les "conséquences" ? Alors que la Russie, l'Espagne, l'Italie, la France et, hélas, même l'Amérique, ont présenté ces conséquences comme le facteur politique le plus impératif. Notre pays est supposé être gouverné par la loi de la majorité, mais chaque policier qui n'est pas investi de son pouvoir par celle-ci, peut arrêter une réunion publique, éjecter l'orateur de l'estrade et matraquer l'assistance en dehors de la salle de la même manière qu'en Russie. Le ministre des Postes, qui n'est pas un représentant élu, détient le pouvoir d'interdire des publications et de confisquer le courrier. Il n'existe pas plus de recours contre ses décisions que contre celles du tsar de Russie. Je crois vraiment que nous avons besoin d'une nouvelle Déclaration d'Indépendance. Existe- t'il un Jefferson ou Adams moderne?

V. En ce qui concerne l’Église

Lors d'un récent congrès des vestiges d'une idée autrefois révolutionnaire, il a été voté que la religion et le vote n'avaient rien à voir l'un avec l'autre. Pourquoi cela serait-il le cas? Tant que l'homme est prêt à déléguer au démon le soin de son âme, il doit, avec la même cohérence, déléguer aux politiciens le soin de ses droits. Que la religion est une affaire privée a été depuis longtemps établi par les socialistes marxistes d'Allemagne. Nos marxistes américains, qui manquent d'énergie et d'originalité, doivent avoir besoin de s'y rendre pour acquérir la sagesse. Elle a servi comme un fouet épatant pour flageller les quelques millions de personnes de l'armée bien disciplinée du socialisme. Cela pourrait être la même chose ici. Bon sang, n'offensons pas la respectabilité, ne heurtons pas les sentiments religieux du peuple.

La religion est une superstition qui a son origine dans l'incapacité mentale de l'homme pour expliquer les phénomènes naturels. L’Église, en tant que institution organisée, a toujours été un obstacle au progrès.

Elle a dépouillé la religion de sa naïveté et de sa nature originelle. Elle l'a transformé en un cauchemar qui opprime l'âme des hommes et maintient son esprit en esclavage. “La Puissance des Ténèbres", comme le dernier vrai chrétien, Léon Tolstoï appelle l’Église, a été l'ennemie héréditaire de l'évolution de l'humanité et de la libre pensée, et, en tant que telle, elle n'a pas place dans la vie des individus réellement libres.

VI. En ce qui concerne le mariage et l'amour

Je crois qu'il s'agit probablement des sujets les plus tabous dans ce pays. Il est pratiquement impossible de parler d'eux sans scandaliser la précieuse bienséance de nombreuses personnes bien-pensantes. Il n'est pas surprenant qu'une telle ignorance prévaut quant à ces questions. Rien, sinon un débat ouvert, franc et intelligent ne purifiera l'air des âneries sentimentales et hystériques qui entourent ces sujets vitaux, pour l'individu comme pour le bien-être social.

Le mariage et l'amour ne sont pas synonymes; au contraire, ils sont souvent antagonistes. Je suis consciente du fait que quelques mariages sont motivés par l'amour, mais les limites matérielles étroites du mariage ont tôt fait d'écraser la fragile fleur de l'affection.

Le mariage est une institution qui apporte à l’État et à l’Église des revenus énormes et l'occasion de mettre leur nez dans un épisode de la vie que les personnes sensées ont longtemps considéré comme ne regardant qu'elles, leur affaire intime la plus sacrée. L'amour est le plus puissant facteur des relations humaines, qui, depuis des temps immémoriaux, a toujours défié toutes les lois édictées par les hommes et brisé les barreaux des conventions de l’Église et de la morale. Le mariage est souvent un arrangement purement économique offrant à la femme une police d'assurances à vie et à l'homme une reproductrice de son espèce ou un joli jouet. Car le mariage, ou l'éducation en vue du mariage, prépare la femme à une vie de parasite, une servante dépendante, sans ressource, alors qu'il qu'il offre à l'homme une hypothèque mobilière sur une vie humaine.

Comment un tel état de fait pourrait-il avoir quelque chose en commun avec l'amour? — avec la part de soi qui résisterait à toutes les richesses et pouvoirs pour vivre dans son propre monde sans entraves? Mais nous ne vivons pas à l'âge du romantisme, de Roméo et Juliette, de Faust et Marguerite, des extases au clair de lune , des fleurs et des chants. Nous vivons une époque pratique. Notre première considération est le bénéfice. Tant pis pour nous si nous sommes arrivés à l'époque où les plus hautes aspirations de l'esprit doivent être monnayées. Aucune espèce ne peut évoluer sans le facteur de l'amour.

Mais si deux personnes s'adorent dans le sanctuaire de l'amour, que va-t'il advenir du veau d'or, le mariage? “C'est la seule sécurité pour la femme, pour l'enfant, la famille, l’État". Mais ce n'est pas la sécurité pour l'amour; et sans amour, aucun vrai foyer ne peu exister ni n'existe. Sans amour, aucun enfant ne serait né; sans amour, aucune vraie femme ne peut se lier à un homme. La crainte que l'amour n'est ps une garantie matérielle suffisante pour un enfant est dépassée. Je crois que lorsque la femme s'émancipera, sa première déclaration d'indépendance consistera à admirer et à aimer un homme pour ses qualités de cœur et d'esprit et non pour la quantité de ce qu'il a en poches. La seconde déclaration stipulera son droit à vivre cet amour sans ingérence du monde extérieur. La troisième déclaration, et la plus importante, sera son droit absolu à vivre librement sa maternité.

C'est sur une mère et un père tous les deux libres que repose la sécurité de l'enfant. Ils possèdent la force, la solidité et l'harmonie pour créer une atmosphère indispensable à la croissance de la jeune plante humaine en une fleur magnifique.

VII. En ce qui concerne les actes de violence

Et maintenant j'arrive à cet aspect de mes opinions sujet à la plus grande des incompréhensions de la part de l'opinion publique américaine. “Oui, parlons-en, n'avez-vous pas prôné la violence, le meurtre des têtes couronnées et des présidents?” Qui a dit cela? M'avez-vous entendu le dire, quelqu'un m'at-il entendu le dire? Quelqu'un l'a t'il vu publié dans nos ouvrages? Non, mais les journaux le disent; donc cela doit être vrai Oh, pour la vérité due à la chère opinion publique!

Je crois que l'anarchisme est la seule philosophie pacifique, la seule théorie des relations sociales qui respecte la vie humaine plus que tout autre chose. Je sais que quelques anarchistes ont commis des actes de violence, mis ce sont les terribles inégalités économiques et les grandes injustices politiques qui ont provoqué de tels actes, pas l'anarchisme. Chaque institution, aujourd'hui, repose sur la violence; l'air même que nous respirons en est saturé. Aussi longtemps qu'une telle situation existera,, nous pourrions tout aussi bien essayer d'arrêter les chutes du Niagara que d'espérer en finir avec la violence. J'ai déjà dit que les pays qui ont adopté quelques mesure en faveur de la liberté n'ont été victimes que de peu d'actes de violence, voire d'aucun. Quelle est la morale? Simplement cela : Aucun acte commis par un anarchiste ne l'a été pour un intérêt personnel, autoglorification ou profit, mais comme une protestation délibérée contre des mesures répressives, arbitraires et tyranniques venus d'au-dessus.

Le président Carnot, en France, a été tué par Caserio en réponse au refus de Carnot de commuer la peine de mort de Vaillant, grâce pour laquelle a plaidé tout le monde littéraire scientifique et humanitaire français.

Bresci s'est rendu en Italie, sur ses propres fonds, gagnées dans les usines de tissage de soie de Paterson, pour appeler le roi Humbert à la barre des tribunaux pour avoir donner l'ordre de tirer sur des femmes et des enfants sans défense durant une émeute du pain. Angelino a exécuté le premier ministre Canovas pour avoir ressuscité l'Inquisition espagnole à la prison de Montjuich . Alexandre Berkman a attenté à la vie de Henry C. Frick pendant la grève de Homestead seulement par sympathie envers les onze grévistes tués par les agents de Pinkerton et les veuves et les enfants expulsés par Frick de leurs misérables petites maisons possédées par Mr. Carnegie.

Tous ces hommes ont fait savoir leurs raisons qui les a conduit à ces actes au monde entier dans des déclarations orales ou écrites, démontrant que les pressions politiques et économiques insupportables, la souffrance et le désespoir de leurs semblables, des femmes et des enfants, étaient à l'origine de leurs actes, et non la philosophie de l'anarchisme. Ils l'ont fait ouvertement, avec franchise et prêts à en assumer les conséquences, à donner leur propre vie.

En diagnostiquant la vraie nature de nos maux sociaux, je ne peux pas condamner ceux qui, sans aucune faute de leur part, souffrent d'une maladie répandue.

Je ne crois pas que ces actes peuvent, ou même espèrent, engendrer une reconstruction sociale. Cela ne peut se faire, premièrement, que grâce à une vaste et large éducation concernant la place de l'homme dans la société et ses relations avec ses semblables; et, deuxièmement, à travers l'exemple. Je pense, par exemple, à une vérité reconnue et vécue, plutôt que seulement théorisée. Enfin, il existe la revendication économique des masses, consciente, intelligente, organisée, l'arme la plus puissante, à travers l'action directe et la grève générale.

L'affirmation habituelle selon laquelle les anarchistes sont opposés à l'organisation et qu'ils sont donc partisans du chaos, est absolument sans fondement. Certes, nous ne croyons pas dans l'aspect obligatoire, arbitraire, de l'organisation qui rassembleraient , par coercition, des personnes aux goûts et intérêts contradictoires dans un même groupe. Les anarchistes, non seulement ne s'opposent pas , mais croient en une organisation qui résulte du regroupement d'intérêts communs, fondée sur l'adhésion volontaire, comme étant la seule base possible à toute vie sociale.

C'est l'harmonie d'une croissance naturelle qui produit les variétés de formes et de couleur — l'ensemble de ce que nous admirons dans une fleur. De manière analogique, la perfection de l'harmonie sociale - que représente l'anarchisme - résultera de l'activité organisée des êtres humains libres, dotés d'un esprit de solidarité. En réalité, seul l'anarchisme rend possible l'organisation anti-autoritaire puisqu'il abolit l'antagonisme actuel entre individus et classes.

NDT

1. "Anarchism is not only a process, however, that marches on with "sombre steps," coloring all that is positive and constructive in organic development." L'occasion ici de mentionner le forum de traduction Wordreference.com, un outil de collaboration multilingue, en plus d'un dictionnaire en ligne, où ont été discutés notamment ces "sombre steps" de Goldman.
2. "Ses paysans sont des pédants qui ont d'eux même une trop haute opinion..." dira Baudelaire
3. Probablement Constantin Meunier 1831 - 1905. peintre et sculpteur réaliste belge de la vie ouvrière.
4. William Buwalda avait assisté, en uniforme à une conférence de Emma Goldman au Walton's Pavilion à San Francisco le 26 avril 1908. A la fin de la conférence, il était allé lui serrer la main. Il est passé en cour martiale et condamné à 3 ans de travaux forcés à Alcatraz. Amnistié par Théodore Roosevelt au bout de 10 mois de prison, il collabore ensuite au mouvement anarchiste en publiant une lettre au gouvernement américain dans Mother Earth (Wm. Buwalda's Letter to the United States Government Vol 4, no. 3 Mai 1909) expliquant pourquoi il renvoie ses médailles militaires, et en organisant plusieurs conférences de Goldman à Grand Rapids dans le Michigan.
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Le broyeur politique soviétique

Messagede digger » 03 Mar 2015, 19:25

Texte original : The political Soviet grinding machine – Emma Goldman
Un écrit non publié jusqu’à maintenant de Emma Goldman sur la persécution des opposant-es politiques en Union Soviétique.
[Article dactylographié avec des corrections à la main. Dossier 18, Documents de G.P. Maksimov (Maximoff) , Institut International d’Histoire Sociale, Amsterdam. Il s’agit d’une annexe inutilisée pour le livre de Maximoff, The Guillotine at Work.]


Quinze ans ont passé depuis que le camarade A Chapiro [Schapiro], mon vieil ami Alexandrer Berkman, qui m’a maintenant quitté, et moi même, avons quitté la Russie pour révéler à l’opinion mondiale le broyeur politique que nous y avons découvert. Ce ne fut qu’après un long débat 1 que nous avons décidé de le faire. Car nous savions parfaitement le prix que nous allions devoir payer pour parler ouvertement des terribles persécutions politiques qui étaient le lot quotidien dans la prétendue République Socialiste. Le prix que nous avons payé pour notre détermination a été assez élevé mais il ne fut rien comparé à l’avalanche d’insultes et de calomnies déversées contre moi, lorsque mes dix premiers articles apparurent publiquement dans la presse. Puisque je l’avais prévu ainsi, je n’ai pas été choquée plus que cela du fait que mes propres camarades interprétèrent mal ce que j’avais à dire et la motivation qui m’avait conduite à publier dans le New York World. Je me préoccupais encore moins du poison distillé contre moi par les communistes de Russie, d’Amérique et d’ailleurs. 2

Alors même que nous étions encore en Russie , nous avions protesté contre le broyeur dont nous constations la sinistre puissance. En ce qui me concerne, et en ce qui concerne mon camarade Alexandre Berkman, nous avons saisi toutes les occasions pour nous adresser à chaque dirigeant bolchevique; pour plaider en faveur des malheureuses victimes de la Tcheka. Invariablement, on nous disait “attendez jusqu’à ce que la situation sur les fronts soit réglée et vous verrez que la plus grande liberté politique sera instituée en Russie Soviétique.” Cette assurance nous fut répétée tant et tant de manière si convaincante que nous avons commencé à nous demander si nous avions réalisé les effets de la révolution sur les droits des individus en ce qui concerne les opinions politiques. Nous avons décidé d’attendre. Mais les semaines et les mois passèrent et il n’y avait aucun répit dans l’extermination inexorable de tous ceux qui osaient exprimer leur désaccord, même le plus infime, avec les méthodes de l’État Communiste. Ce ne fut qu’après le massacre de Kronstadt, que nous, nos camarades Alexandre Berkman et Alexander Chapiro [Schapiro], avons pensé que nous n’avions pas le droit d’attendre plus longtemps, qu’il devenait impératif pour nous, vieux révolutionnaires, de crier la vérité publiquement. Nous avons attendu néanmoins que la situation sur les fronts soit réglée, bien que cela ait été plutôt difficile de rester silencieux après que 400 prisonniers politiques aient été transférés de force de la prison de Boutirka et envoyés dans des endroits reculés, et lorsque que Fanny Baron 3 et Tcherny [Lev Cherny] furent assassinés. Le jour tant attendu arriva enfin, les fronts étaient victorieux. Mais l’engrenage du broyeur tournait encore et des milliers de personnes étaient écrasées dans ses rouages.

C’est alors que nous sommes parvenus à la conclusion que les promesses soviétiques qui nous avaient été réitérées encore et encore, étaient semblables à toutes les promesses émises par le Kremlin – une coquille vide. Nous avons conclu, par conséquent, que notre devoir envers nos camarades, envers toutes les victimes politiques révolutionnaires persécutées, ouvriers et paysans de Russie, était de partir à l’étranger et de rendre publiques nos découvertes devant l’opinion mondiale. A partir de ce moment, jusqu’en 1930, le camarade Berkman a travaillé infatigablement en faveur des prisonniers politiques et en collectant des fonds pour les maintenir en vie dans les tombes où ils étaient enterrés vivants. Après cela, les camarades [Rudolf] Rocker, [Senya] Fleschin, Mollie Alperine [Steimer], Dobinski [Jacques Doubinsky] et de nombreux autres ont repris le travail que notre cher Alexandre avait été obligé d’abandonner. Je peux affirmer que, jusqu’à ce jour, les efforts dévoués pour apporter à nos malheureux camarades en Union Soviétique un peu de joie et de réconfort, n’ont jamais cessé, et démontrent simplement ce qu’est capable de réaliser le dévouement, l’amour et la solidarité.

Pour être juste avec les dirigeants du gouvernement soviétique, on doit dire qu’il y avait encore un semblant de fair play du temps où Lénine était encore en vie. Certes, c’est lui qui a dit que les anarcho-syndicalistes et les anarchistes n’étaient rien d’autre que des petits-bourgeois, et qu’ils devaient être exterminés. Néanmoins, il est vrai que ses victimes politiques étaient condamnées pour des durées définies et qu’on leur laissait l’espoir qu’elles seraient libérées une fois leur peine purgée. Depuis l’arrivée au pouvoir de Staline, cette lueur d’espoir, si essentielle aux personnes emprisonnées pour un idéal, et si nécessaire pour soutenir leur moral, a été supprimée.

Staline, fidèle à la signification de son nom 4, ne pouvait pas supporter l’idée que, des gens condamnés à cinq ou dix ans de prison, pouvaient garder l’espoir qu’ils retrouveraient un jour la liberté. Sous sa poigne de fer, ceux dont les peines expirent sont condamnés à nouveau et expédiés dans un autre camp de concentration. Nous avons donc aujourd’hui de nombreux camarades qui ont été poussés d’exil en exil depuis 15 ans. Et il n’y a aucune fin en vue. Mais devrions-nous être surpris par le broyage permanent que Staline a inauguré pour des opposants tels que les anarchistes et les révolutionnaires socialistes? Il a prouvé qu’il était aussi cruel envers ses anciens camarades qu’avec les autres qui osent douter de sa sagesse. La dernière purge, semblable en tout point avec celle de Hitler [écrit à la main ajouté en marge] et la dernière victime arrêtée et peut-être exilée, Zensl Muehsam, devrait démontrer à tous ceux encore capables de réfléchir, que Staline est déterminé à exterminer tous ceux qui ont regardé dans son jeu. Nous ne devons pas espérer, par conséquent, que nos camarades anarchistes et tous les autres révolutionnaires de gauche soient épargnés.

J’écris de Barcelone, le siège de la révolution espagnole. Si j’avais jamais cru, même un instant, l’explication des dirigeants soviétiques que la liberté politique était impossible pendant une période révolutionnaire, mon séjour en Espagne, m’aurait totalement détrompée! L’Espagne aussi est au prise avec une guerre civile sanglante, elle est entourée d’ennemis, à l’intérieur et à l’extérieur. Non, pas seulement par des ennemis fascistes, mais par toutes sortes d’adversaires politiques, qui sont plus acharnés contre l’anarcho-syndicalisme et l’anarchisme, sous le nom de la CNT et de la FAI, qu’ils ne le sont contre le fascisme. Néanmoins, malgré le danger qui menace la révolution espagnole, qui rôde à chaque coins de rue de chaque ville, malgré l’impérative nécessité de concentrer toutes les forces pour gagner la guerre contre le fascisme, il est surprenant de trouver ici plus de liberté politique que n’en ont jamais rêvé Lénine et ses camarades.

Bien au contraire, la CNT-FAI, les organisations les plus puissantes en Catalogne, représente l’extrême opposé.Les républicains, les socialistes, les communistes, les trotskistes, tous, en fait, défilent quotidiennement dans les rues, lourdement armés et leurs bannières au vent. Ils ont pris possession des maisons les plus confortables de l’ancienne bourgeoisie. Ils publient allègrement leurs journaux et organisent d’imposants rassemblements, Et pourtant la CNT-FAI n’a pas une seule fois suggéré que ses alliés profitent trop de la tolérance des anarchistes en Catalogne. Autrement dit, nos camarades démontrent qu’ils préféreraient accorder à leurs alliés le même droit à la liberté qu’ils s’accordent à eux-mêmes plutôt que d’établir une dictature et un engrenage politique qui broierait tous leurs opposants.

Oui, 15 années ont passé. D’après les bonnes nouvelles de Russie entendues à la radio, dans la presse communiste et à chaque occasion: “La vie est joueuse et splendide” dans la République. Staline n’a t-il pas inventé ce slogan et n’a t-il pas été répété encore et encore. “La vie est joueuse et splendide”. Pas pour les dizaines de milliers de victimes politiques dans les prisons et les camps de concentration. Des anarchistes, des socialistes, des communistes, des intellectuels, des quantités d’ouvriers et des dizaines de milliers de paysans ignorent tout de la joie et de la splendeur nouvelle proclamée par le Torquemada sur le trône communiste. Leur vie, lorsqu’ils sont encore en vie, s’écoule sans espoir, terne, comme un purgatoire quotidien sans fin.

Une raison de plus pour nous, camarades, et pour tous les libertaires sincères, de continuer à travailler pour les prisonniers politiques en Union Soviétique. Je ne fais pas appel aux libertaires qui crient d’une voix enrouée contre le fascisme et les violences politiques dans leurs propres pays mais qui restent silencieux devant les persécutions continuelles et l’extermination des vrais révolutionnaires en Russie. Leurs sens se sont émoussée. Ils n’entendent donc pas les voix qui s’élèvent vers le ciel venant du cœur et des gorges étouffées des victimes du broyeur politique. Ils ne réalisent pas que leur silence est une sorte de consentement et qu’ils sont donc responsables des agissements de Staline. Ils sont irrécupérables. Mais les libertaires, qui s’opposent à toutes les formes de fascisme et de dictature, peu importe sous quel drapeau, doivent continuer à susciter l’intérêt et la sympathie de l’opinion envers le destin tragique des prisonniers politiques russes.
[Écrit à la main]
Barcelone 9 Dec 36 Emma Goldman

NDT

1. It was only after a long conflict La traduction aurait pu être « désaccord ». Alexandre Berkman fut certainement plus réticent que Emma Goldman à accepter de voir la nature de la révolution bolchevique. Ce fut la répression de Kronstadt qui lui a ouvert définitivement les yeux. Mais il y eut probablement conflit avec Goldman, au sens premier du terme, comme le montre une lettre de cette dernière à Berkman
… »Ne l’ai-je pas vu en Russie, lorsque tu m’a combattu becs et ongles parce que je ne voulais pas tout encaisser au nom de la révolution ? Combien de fois m’as tu jeté à travers la figure que je n’étais qu’une révolutionnaire de salon ? Que la fin justifie les moyens, que l’individu ne compte pas, etc., » Emma Goldman à Alexander Berkman, 23 novembre 1928,
2. Voir Emma Goldman (Un Éditorial) Publié dans Workers’ Challenge [New York], vol. 1, no. 2 1er avril 1922).https://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/critiques-de-emma-goldman/emma-goldman-un-editorial
3. Fanya Baron 1887-1921. Militante d’origine russe, au sein du mouvement anarchiste américain à Chicago et des Industrial Workers of the World (IWW) . Elle retourna en Russie avec Aron Baron et Boris Yelensky in 1917. Elle y a milité au sein de la Confédération Anarchiste Nabat en Ukraine entre 1919 et 1920. Elle a été arrêtée avec de nombreux autres anarchistes lors d’une conférence de Nabat à Kharkhov, le 25 novembre 1920. Emprisonnée, elle s’est échappée de la prison de Ryazan au printemps 1921, avant que d’être arrêtée de nouveau le 17 août. Elle est fusillée le 29 septembre 1921 en même temps que le poète Lev Tcherny .
4. Acier, en Russe
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Liberté d'expression à Chicago

Messagede digger » 03 Mar 2015, 19:43

Texte original : Free Speech in Chicago

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Source Berkeley Digital Library

La lettre de Goldman au directeur de publication a été publié le 11 décembre 1902, dans le journal anarchiste Lucifer the Light-bearer. Il alerte les lecteurs sur le harcèlement policier incessant autour de ses conférences et tire des conclusions pessimistes sur l'avenir des droits garantis par le Premier Amendement aux États-Unis.

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Lettre de Emma Goldman au directeur de publication

(Lucifer the Light-bearer, 11 décembre 1902)


A l'intention de certains de vos lecteurs qui croiraient encore que la liberté d'expression est une réalité et que l'Amérique est le pays le plus libre sur terre, je me permet de vous apporter quelques détails de mon expérience avec la police de Chicago.

J'étais venue dans cette ville pour informer les américains sur la situation en Russie et pour collecter des fonds pour les malheureuses victimes du knout russe, beaucoup d'entre elles ayant été flagellées à mort, alors que d'autres ont été condamnées à de longues peines de prison, simplement parce qu'ils avaient osé demander du pain pour les paysans russes affamés.

A mon étonnement, j'ai trouvé deux cent policiers - certains d'entre eux des officiers de rang très élevé, à ma première réunion publique; des hommes qui n'étaient pas venus par sympathie pour les russes qui meurent de faim mais pour m'emmener au poste de police le plus proche, si je ne correspondais pas à leur propre conception de la liberté.

O Liberté! pauvre Liberté outragée, avilie. Tu es tombée de ton ancien piédestal maintenant que le moindre policier insignifiant peut souiller ton corps pur de ses mains sales et piétiner dans la boue des rues de Chicago ton beau visage.

Depuis cette première réunion, la police m'a suivi de salle en salle, me menaçant d'arrestation si j'osais dire quelque chose contre le gouvernement américain. "Dites ce que vous voulez au sujet de la Russie mais n'attaquez pas NOS institutions," m'a dit le capitaine Campbell lors d'une réunion publique dans les quartiers ouest.

Un autre petit tsar, le capitaine Wheeler, alla plus loin que son collègue: "Je ne laisserai pas Miss Goldman parler dans mon quartiers." et il a interdit la réunion qui devait avoir lieu au Aurora Turn Hall, aux coins de la Ashland Avenue et de Division Street.

Il doit certainement y avoir quelque chose qui ne va pas dans les Institutions américaines d'aujourd'hui ; quelque chose de terriblement sombre et corrompu, si ils ne peuvent pas supporter la lumière de la critique; si ils ne peuvent bien se porter que lorsqu'ils utilisent la force pour se défendre contre la lumière de la libre expression.

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Emma Goldman, la trublionne et la liberté d’expression en Amérique

Source: Jewish Women's Archive


Ce n'est pas la première fois que des réunions publiques sont interdites ici; ni la première fois que des orateurs ont été suivis de place en place. Lors de précédentes fois, les autorités de Chicago avaient dû fournir des prétextes pour de telles ingérences. Elles avaient dû mettre en avant soit l'excitation du public en réponse aux propos radicaux de l'orateur, soit des prétextes similaires comme justification de leurs agissements.

Quels prétextes vont-ils trouver maintenant?

Quel prétexte donnera le maire de Chicago qui se décrit lui-même comme dans le plus pur style de Jefferson, pour justifier les acte de ses subordonnés?

Il n'existe aujourd'hui aucune excitation du public; aucuns propos radicaux tenus - en tout cas, pas en référence à "notre propre gouvernement sacré".

Quelle autre conclusion tirer, sinon que l'Amérique est en train de se russifier rapidement, et que, à moins que le peuple américain ne se réveille du rêve agréable dans lequel il a été plongé par les "My Country `tis of Thee," etc. 1, nous serons bientôt obligés de nous rencontrer dans des cellules, ou dans des arrières-boutiques sombres aux portes closes, et parler à voix basses, de peur que nos voisins entendent ce que des citoyens américains nés libres n'osent pas dire ouvertement; qu'ils ont vendu leurs droits à la naissance au tsar russe déguisé en policier américain ?

N'est-il pas temps de FAIRE QUELQUE CHOSE?

N'est-il pas temps que tous les progressistes s'unissent pour protester contre une telle ingérence brutale? Tous ceux qui, du moins, ont assez d'américain encore en eux pour préserver le droit à la liberté d'expression, de presse et de réunion?

Ou vont-ils attendre que le nombre de victimes de la répression devienne légions -- comme en Russie aujourd'hui?

Chicago, 30 novembre 1902. EMMA GOLDMAN.

NDT

1. My Country, 'Tis of Thee. Chanson patriotique américaine "Mon pays c'est toi "
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Dans les prisons de Russie

Messagede digger » 03 Mar 2015, 19:50

Texte original : In the Prisons of Russia Alexander Berkman, Emma Goldman Alexander Schapiro Freedom Février 1922.

Ayant quitté tout récemment la Russie, nous pensons que notre premier devoir, et le plus urgent, est de parler au nom de nos prisonniers politiques en Russie.

C'est un triste et déchirant constat de la situation en Russie que de parler des prisonniers politiques dans le pays de la Révolution Sociale! Pourtant, tel est le cas malheureusement. Nous ne faisons pas référence aux contre-révolutionnaires qui pourraient être, de manière concevable, prisonniers de la Révolution. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les prisons de Russie sont aujourd'hui surpeuplées par les meilleurs éléments révolutionnaires du pays, par des hommes et des femmes aux idéaux et aux aspirations les plus élevés. A travers tout le vaste pays, en Russie même comme en Sibérie, dans les prisons de l'ancien régime comme du nouveau, dans les cachots secrets de la Ossoby Otdell (Section Spéciale) de la Tcheka , croupissent des révolutionnaires de tous les partis et les mouvements : révolutionnaires sociaux de gauche, maximalistes, sympathisant communistes de "l'opposition syndicale”, anarchistes, anarcho-syndicalistes et universalistes - adhérents de différentes écoles de philosophie sociale, mais tous, vrais révolutionnaires, et, pour la plupart d'entre eux, participants enthousiastes à la révolution de novembre 1917.

La situation de ces prisonniers politiques est pitoyable à l'extrême. Sans parler de leur anxiété et souffrances psychologiques. Du fait des conditions générales en Russie, le manque de matériau de construction et d'ouvriers qualifiés, la rénovation des prisons est pratiquement hors de question. Les conditions sanitaires sont, donc, dans la plupart des cas, des plus précaires. Mais le pire de tout est le problème alimentaire. A aucun moment, le gouvernement bolchevique n'a été capable d'assurer une alimentation suffisante pour ses prisonniers. Leurs rations ne couvrent pas le stricte minimum pour la survie. L'aide réelle envers les prisonniers reposent sur les épaules de leurs amis, proches et camarades. Mais aujourd'hui, la situation empire encore. Avec seulement cinquante deux pour cent des taxes sur les produits alimentaires collectés et pratiquement aucune chance de faire mieux, avec la famine épouvantable dans la région de la Volga, et avec l'effondrement général de l'appareil économique gouvernemental, la situation de la population carcérale est, en réalité, sans espoir.

C'est la Croix Rouge Politique qui pourvoient au besoins des prisonniers politiques en Russie, selon ses moyens très limités, une organisation très dévouée et efficace, dont est membre active Vera Figner, 1 la révolutionnaire de longue date. Cette organisation, qui dépend entièrement de la coopération bénévole, a réussi remarquablement sa mission, étant donné les difficultés pour tout le monde en Russie de partager ses propres très maigres rations. Dans l'ensemble, néanmoins, la Croix Rouge Politique a été capable d'assurer le minimum vital des prisonniers politiques.

De tous, excepté ceux des anarchistes. Non pas par volonté de discrimination de la part de la Croix Rouge, au contraire. Cette est organisation est totalement non- partisane bien que très influencée par des éléments droitiers. Les anarchistes russes, par conséquent, ont depuis longtemps initié par eux-mêmes l'aide à leurs camarades emprisonnés et depuis des années, la Croix Rouge Anarchiste (plus tard connue sous le nom de Croix Noire), prend soin d'eux dans les prisons russes.Pendant tout ce temps, cela a représenté une tâche herculéenne pour les anarchistes russes en liberté que de répondre aux besoins de leurs camarades arrêtés. Beaucoup e militants les plus actifs ont sacrifié leur vie à la révolution, un grand nombre d'entre eux sont morts sur le front pour la défendre, alors que d'autres ont été fusillés ou croupissent dans les prisons bolcheviques. La plupart de ceux qui sont restés en vie et en liberté sont eux-mêmes en permanence au bord de la famine : La Croix Noire doit fournir des efforts surhumains pour éviter aux camarades incarcérés de mourir de faim. Elle a accompli un travail noble, plein d'abnégation. 2

Mais si sa tâche a été jusqu'à maintenant pénible et difficile, elle l'est devenue aujourd'hui infiniment plus encore. La nouvelle politique des bolcheviques de persécution systématique des anarchistes s'avère être un handicap insurmontable pour le travail de la Croix Noire. La plupart de ses membres ayant été arrêtés, l'organisation a été récemment réorganisée et est maintenant connue sous le nom de Société pour l'Aide aux Anarchistes dans les Prisons Russes. Elle continue héroïquement la tâche d'apporter aux camarades emprisonnés toute l'aide matériel qu'elle peut rassembler. Malheureusement, ses moyens sont des plus limités. Les camarades en liberté se privent eux-mêmes de besoins de première nécessité afin d'envoyer quelques kilos de pain et de pommes de terre de plus aux prisonniers. Oui, ils sont prêts, et heureux, à partager jusqu'à leur dernière ressource. Mais ils disposent de si peu, et leurs camarades emprisonnés sont si nombreux et leurs besoins si importants! Il arrive des nouvelles terribles des prisons de Moscou, de Petrograd, de Orel et Vladimir, des provinces lointaines de l'Est, et des camarades exilés dans le nord glacial. Le fléau terrible de la famine, le redoutable tzinga (scorbut), les frappent! Leurs mains et leurs pieds enflent, leurs gencives se relâchent, leurs dents tombent. Le pourrissement à l’œuvre dans des corps vivants!

L'ensemble de nos camarades écoutera t-il cet appel à l'aide ? Les anarchistes de Russie sont aujourd'hui totalement incapables de répondre aux besoins les plus élémentaires de leurs prisonniers sans l' assistance des camarades et amis de l'étranger. Au nom de la Société pour l'Aide aux Anarchistes dans les Prisons Russes, au nom de nos camarades martyrisés, qui meurent maintenant de faim et de froid dans les prisons bolcheviques, par loyauté à leur idéal élevé, nous faisons appel à vous, camarades et amis de partout. Seule, notre ide immédiate et généreuse peut sauver nos camarades emprisonnés de la mort par la faim.

Fraternellement,

Alexander Berkman, Représentant à titre particulier, Société pour l'Aide aux Anarchistes dans les Prisons Russes
Emma Goldman
A. Schapiro Secrétaire, Organisation Anarcho-Syndicaliste, “Golos Truda,” Moscou.

P.S.- Seul les dons en argent sont nécessaires.Etant donné le faible taux de change de la monnaie russe, même les dons les plus modestes de nos amis européens et américains seront les bienvenus . Les contributions doivent être envoyées à : Redaction, Brand, R.A.R.P., Olandsgatan 48, Stockholm 4, Sweden.

NOTE. - Nous demandons à toutes les publications anarchistes et syndicalistes de publier cet appel.
Stockholm, 12 janvier 1922.

[Nous espérons que tous les camarades, dans tous les pays, répondront à cet appel avec grande générosité. Ce récit des souffrances de nos camarades devrait tous nous toucher et nous pousser à les aider à les soulager et à leur montrer notre solidarité. Nous serons heureux de recevoir les donations et de les faire suivre à Stockholm. Nous savons que les temps sont durs actuellement, mais si nous essayons d'imaginer la situation atroce de nos camarades dans ses horribles prisons russes, même les plus démunis d'entre nous sera convaincu de donner quelque chose. Donnons tous et rapidement. Envoyez vos donations à Freedom Press, 127 Ossulston Street, London, N.W. 1.]

NDT :

1. Véra Nikolaïevna Figner (1852 1942) Militante socialiste russe, membre du groupe Narodnaïa Volia, qui assassina l’empereur Alexandre II en mars 1881. Condamnée à mort, sa peine est commué en prison à vie. Elle est libérée en 1905. Voir Résister à la prison par l’autobiographie : Véra Figner et les prisons tsaristes Philippe Artières et Denis Dabbadie Cultures & Conflits automne 2004 http://conflits.revues.org/1562?lang=fr
Autobiographie :Les Mémoires d'une révolutionnaire Véra Figner Trad. du russe par Victor Serge 1930 Collection Les Contemporains vus de près, Gallimard
2. Voir le site de la Anarchist Black Cross Federation http://www.abcf.net/
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Les bolcheviques tuent les anarchistes

Messagede digger » 07 Mar 2015, 09:11

Titre original : Bolsheviks shooting anarchists Emma Goldman et Alexander Berkman, Freedom 36, n°.391 (Janvier 1922).

Nous venons juste de recevoir la lettre ci-dessous de nos camarades Emma Goldman et Alexander Berkman, qui sont maintenant échoués à Stockholm. Cette lettre nous apprend la vérité sur la terrible persécution des anarchistes en Russie. Nous demandons à tous les journaux anarchistes et syndicalistes de republier cette lettre et nous espérons que les camarades de ce pays nous aiderons à augmenter la vente de ce numéro dont nous avons tiré un plus grand nombre d’exemplaires que d’habitude.

Chers camarades,

La persécution des factions révolutionnaires en Russie n’a pas diminué avec la nouvelle politique économique des bolcheviques. Au contraire, elle est s’est intensifiée et devenue plus systématique. Les prisons de Russie, d’Ukraine et de Sibérie sont remplies d’hommes et de femmes- oui, dans certains cas, de simples enfants — qui ont osé avoir des opinions différentes de celles du Parti Communiste au pouvoir. Nous disons intentionnellement « avoir des opinions ». Parce que , dans la Russie d’aujourd’hui, il n’est pas du tout nécessaire d’exprimer en paroles votre désaccord ou de faire quoi que ce soit, pour être susceptible d’être arrêté; le seul fait d’avoir une opinion contraire fait de vous une proie légitime pour le pouvoir suprême de facto du pays, la Tchéka, cette toute-puissante Okhrana bolchevique, qui ne connaît ni loi, ni contrôle.

Mais de toutes les factions révolutionnaires en Russie, ce sont les anarchistes qui ont souffert des persécutions les plus impitoyables et systématiques. Leur répression par les bolcheviques avait déjà commencé en 1918, lorsque — en avril de cette année-là — le gouvernement communiste avait attaqué, sans provocation ou avertissement, le Club anarchiste de Moscou et avait, à l’aide de mitrailleuses et d’artillerie, "liquidé" l’organisation entière. Cela marqua le début de la chasse aux anarchistes, mais elle était de nature sporadique, apparaissant ici ou là, presque au hasard et souvent auto-contradictoire. Ainsi, les publications anarchistes étaient tantôt autorisées, tantôt interdites; des anarchistes étaient arrêtés ici et libérés là; quelquefois tués dans un endroit et, dans un autre, harcelés pour accepter des postes de responsabilités plus importants.Mais le Dixième Congrès du Parti Communiste Russe a mis un terme à cette situation chaotique en avril 1921, au cours duquel Lénine a déclaré une guerre ouverte et sans merci non seulement contre les anarchistes mais contre “ toutes les tendances petites bourgeoises anarchistes et anarcho-syndicalistes, où qu’elles se trouvent. Ce fut à là et alors que se déclencha l’extermination systématique, organisée et des plus impitoyables des anarchistes dans la Russie bolchevique. Le jour-même du discours de Lénine, des vingtaines d’anarchistes, d’anarcho-syndicalistes, ainsi que leurs sympathisants furent arrêtés à Moscou et Petrograd,et, le lendemain, des arrestations massives de nos camarades eurent lieu à travers tout le pays. Depuis lors, les persécutions ont continué avec une violence toujours plus grande, et il est devenu tout à fait évident que, plus le régime communiste faisait de compromis au monde capitaliste, plus les persécutions contre les anarchistes étaient intenses.

La politique établie du gouvernement bolchevique est de masquer ses procédés barbares contre nos camarades sous l’accusation généralisée de banditisme. Cette accusation est aujourd’hui portée contre pratiquement tous les anarchistes arrêtés, et même fréquemment contre de simples sympathisants de notre mouvement. Une méthode super pratique, puisque que tout le monde peut être exécuté en secret par la Tchéka, sans audition, procès ou enquête.

La guerre de Lénine contre les tendances anarchistes a adopté les formes d’extermination les plus révoltantes.En septembre dernier, de nombreux camarades ont été arrêtés à Moscou et le 30 de ce mois, les Izvestia ont publié la déclaration selon laquelle dix des anarchistes arrêtés avaient été fusillés comme » bandits.” Aucun d’entre eux n’a bénéficié d’un procès ni même d’une audition, pas plus qu’on ne leur permit d’être représentés par un avocat ou recevoir des visites de leurs proches ou amis. Deux anarchistes russes parmi les plus connus étaient parmi les condamnés, dont l’idéalisme et le dévouement de toute une vie à la cause de l’humanité leur avaient valu les cachots tsaristes, l’exil et des persécutions et souffrances dans différents autres pays.C’était Fanny Baron, qui s’était évadée de la prison de Ryazan quelques mois auparavant et Lev Tchorny,l’écrivain et conférencier célèbre, qui avait passé plusieurs années de sa vie dans la katorga 1 sibérienne pour ses activités révolutionnaires sous le tsar.Les bolcheviques n’ont pas eu le courage de dire qu’ils avaient fusillé Lev Tchorny; dans la liste des personnes exécutées, il apparaît sous le nom de “Turchaninoff,” , qui,— bien qu’étant son vrai nom — était inconnu même de certains de ses amis les plus proches.

La politique d’extermination continue. Il y a quelques semaines de cela, des arrestations ont eu lieu à Moscou. Les victimes étaient, cette fois, les anarchistes universalistes — un groupe que même les bolcheviques avaient toujours considérés comme des plus amicaux. Parmi les personnes arrêtées se trouvaient Askaroff, Shapiro et Stitzenko, membres du secrétariat de la section universaliste de Moscou et bien connus en Russie. Ces arrestations, aussi scandaleuses fussent-elles, furent tout d’abord considérées par nos camarades comme dues à l’action sans autorisation par un quelconque agent de la Tchéka dans un excès de zèle. Mais les informations reçues depuis par nos camarades universalistes montrent qu’ils sont accusés officiellement d’être des faux-monnayeurs et des bandits ainsi que des « membres du « groupe clandestin Lev Tchorny”. Ceux familiers avec les méthodes bolcheviques ne savent que trop bien ce que signifient ces accusations. Elles signifient razstrel, une condamnation à être fusillé sans jugement ni délai.

Le satanisme de l’objectif de ces arrestations dépasse l’entendement. En accusant Askaroff, Shapiro, Stitzenko et d’autres d’être des membres du « groupe clandestin Lev Tchorny,” les bolcheviques cherchent à justifier le meurtre ignoble de Lev Tchorny, Fanny Baron et des autres camarades exécutés en septembre; et, d’un autre côté, ils créent un prétexte commode pour fusiller d’autres anarchistes. Nous pouvons affirmer aux lecteurs, formellement et sans réserve, qu’il n’existe pas de groupe clandestin Lev Tchorny. Prétendre le contraire est un odieux mensonge , un mensonge semblable aux nombreux autres répandus par les bolcheviques avec impunité contre les anarchistes.

Il est grand temps que le mouvement ouvrier révolutionnaire mondial prenne connaissance de la nature sanglante et meurtrière du régime bolchevique vis à vis de toutes les opinions politiques différentes. Et il est impératif, pour les anarchistes et les anarcho-syndicalistes en particulier, d’entreprendre des actions immédiates pour mettre fin à un tel barbarisme et de sauver, si cela est encore possible, nos camarades menacés de mort emprisonnés à Moscou. Certains des anarchistes arrêtés s’apprêtent à commencer une grève de la faim jusqu’à la mort, leur seul moyen de protester contre la tentative bolchevique de souiller la mémoire de Lev Tchorny qu’ils ont lâchement assassiné. Ils demandent le soutien moral massif de leurs camarades. Ils en ont la légitimité, et plus encore. Leur sacrifice sublime , leur dévouement de toute une vie à la grande cause, leur ténacité à toute épreuve, tout cela leur en donne le droit. Camarades, amis de partout! Il vous appartient de venger la mémoire de Lev Tchorny et, en même temps, de sauver les précieuses vies de Askaroff, Shapiro, Stitzenko,et des autres. Ne tardez pas ou il pourrait être trop tard. Demandez au gouvernement bolchevique les soi-disant documents qu’il prétend détenir sur Lev Tchorny, qui “impliquent Askaroff, etc., dans le groupe clandestin Lev Tchorny de bandits et de faux-monnayeurs.” De tels documents n’existent pas, à moins d’être des faux. Mettez les bolcheviques au défi de les présenter et faites entendre la voix de chaque révolutionnaire et ‘être humain honnête, dans une protestation mondiale contre la poursuite par le système bolchevique des assassinats ignobles de ses opposants politiques. Hâtez-vous, car le sang de nos camarades coule en Russie.

Alexandre Berkman
Emma Goldman.

Stockholm, 7 janvier 1922.

NDT

1. La Katorga désigne une partie du système pénal de l’empire russe, sous forme de camps de travail. Le système fut maintenu, et développé, après la révolution d’octobre 1917
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Lettres de prison

Messagede digger » 16 Mar 2015, 09:48

Il s'agit ici d'une compilation de lettres de Emma Goldman publiées dans le Mother Earth Bulletin lors de sa dernière incarcération et avant son expulsion des États-Unis.

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Pénitencier d'État du Missouri Source : Missouri State Penitentiary



Texte original : Farewell, Friends and Comrades!
Mother Earth Bulletin Vol I n°4 Janvier 1918
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/goldman/ME/mebulv1n4.html

Adieu, Amis et Camarades!

La Cour Suprême des États-Unis a tranché. Repose en paix chère Patrie! La sentinelle de Washington reste inflexible.

La loi sur le service militaire a été déclarée constitutionnelle. Le bon citoyen n'a plus à s'inquiéter au sujet de la justice d'un service militaire obligatoire: il est constitutionnel. La servitude involontaire ne causera plus d'inquiétude à la libre souveraineté: elle est constitutionnelle et démocratique. Le sentiment humain qui oblige les hommes à porter des armes en violation de leur conscience ne pourra plus être remis en cause : il est constitutionnel, il est démocratique, il est définitif.

La plus haute instance judiciaire des États-Unis a appuyé L'ENSEMBLE des verdicts des tribunaux des différents états. Sans perdre son temps sur des faits ou des arguments, la Cour Suprême des États-Unis a décidé, concrètement, que le gouvernement a le droit de faire tout ce qui lui plaît, et qu'il n'y a rien à y redire.

La décision confirme également les cas de soi disant complot dont il a été fait appel à les états de New York, de l'Ohio,et autres et les peines prononcées contre Emma Goldman, Alexander Berkman, Morris Becker et Louis Kramer 1, condamnés pour propagande contre le service militaire.

La décision de la Cour ne nous surprend pas. Nous l'attendions. Mais nous ne pouvons pas nous abstenir d'exprimer la tristesse que nous avons ressentis devant la vision sociale limitée d'amis bien intentionnés qui avaient si naïvement espoir dans la justice, malgré les trop nombreuses leçons contraires.

Ne soyez pas tristes, chers amis et camarades. Nous allons en prison le cœur léger. Pour nous, il est plus satisfaisant d'être derrière les barreaux que d'être muselés en liberté. Notre état d'esprit ne sera pas changé et notre volonté ne sera pas brisée. Nous reprendrons notre travail le moment venu.

Cette lettre est notre adieu. La lumière de la liberté brille faiblement en ce moment. Mais ne désespérez pas, amis. Gardez l'étincelle en vie. La nuit ne peut pas être éternelle. Bientôt viendra une lueur dans l'obscurité et un jour nouveau se lèvera même ici. Puisse chacun d'entre nous avoir le sentiment d'avoir apporté son écot au grand Réveil.

Le BULLETIN continuera, avec votre aide, même en notre absence. Il va connaître une passe délicate mais nous savons que nous pouvons compter sur votre intérêt et votre coopération, de manière aussi généreuse et fidèle que celle avec laquelle vous nous avez aidé par le passé. A travers le BULLETIN, nous resterons en contact avec vous le temps de notre isolement et vous entendrez les voix qui ne peuvent pas être étouffées par des murs de pierres. Au revoir, un jour,

EMMA GOLDMAN
ALEXANDER BERKMAN

NDT

1. Morris Becker 1893 - ?
Une des deux premières personnes à être jugées aux États-Unis, conformément à la loi sur le service militaire de mai 1917. Becker a été actif dans le mouvement anarchiste de New York depuis au moins 1916. Il a été arrêté avec Louis Kramer le 31 Mai 1917 lors d'une conférence pour la paix au Madison Square Garden alors qu'ils distribuaient des tracts de la No-Conscription League annonçant une réunion publique organisée par Emma Goldman et Alexandre Berkman au Hunt's Point Palace, le 4 juin 1917. Becker a déclaré durant son procès qu'il était "un homme sans patrie" et qu'il préférait être fusillé plutôt que de partir à la guerre. Déclaré coupable, il a purgé sa peine de vingt mois au Pénitencier fédéral de Atlanta, en compagnie de Alexandre Berkman, jusqu'à sa libération le 27 décembre 1918. Il a été expulsé en même temps que Goldman et Berkman en décembre 1919.
Louis Kramer a été condamné à deux ans de prison, également purgées au pénitencier fédéral de Atlanta.

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Cellules. Source : Missouri State Penitentiary


Texte original : Dear Faithful Friends
Mother Earth Bulletin Vol I n°5 Février 1918
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/goldman/ME/mebv1n5.html

6 février 1918.

Chers fidèles amis

Nombreux sont ceux qui ont pris le chemin de Golgatha, et combien devront -il encore le prendre? Seul Le Temps, le Grand Rédempteur de tous ceux qui doivent souffrir pour leurs idéaux peut le dire. Le temps pèse lourdement sur les épaules de ceux qui chérissent de grands espoirs mais il se meut avec une rapidité surprenante bien au-delà de nos rêves les plus fous.

La Russie en est une démonstration éclatante. En 1905, les troupes du tsar inondaient les rue de Petrograd et d'autres villes du sang des révolutionnaires. En 1917, les troupes révolutionnaires, plus humaines que celles qui avaient causé la boucherie, ont chassé le tsar hors de Russie.

Cette pensée m'est venue à l'esprit lorsque je suis passée rapidement dans la Cinquième Avenue en route pour Pennsylvania Station dans une voiture de patrouille de la police le lundi 5 février.

l'avenue et les rues étaient bordées d'une foule curieuse, attendant le défilé des soldats de Camp Upton. Comme les soldats du tsar avant 1905 qui voyaient dans chaque révolutionnaire un ennemi de leur pays, les soldats américains m'auraient accueilli avec mépris et ricanements, et, au commandement de leur Tsar, m'auraient ôté la vie, croyant naïvement sauver leur pays d'une dangereuse ennemie.

Le Temps fera -t'il pour l'Amérique ce qu'il a fait en Russie? Ses soldats feront-ils un jour cause commune avec le peuple? Qui peut dire de quoi l'avenir sera fait?

L'idéaliste n'est peut-être pas un prophète mais il sait néanmoins que l'avenir apportera des changements et, sachant qu'il vit pour le futur, il consacre une force infinie pour supporter le présent.

Moi aussi, Chers Amis, je serai confortée en prison par la foi ardente en l'avenir,par l'espoir que ces deux années prises sur ma vie pourraient aider à hâter de grands événements que le Temps garde en réserve pour l'espèce humaine. Avec cela comme guide, l'isolement, l'uniforme de prisonnière, et les autres indignités que font peser la mauvaise conscience de la société sur ceux qu'elle n'ose pas affronter, n'auront aucun effet sur moi .

Je sais que vous voudrez m'aider pendant mon séjour en prison. Vous pouvez le faire de différentes façons. D'abord en prenant soin de mon enfant chéri, le Mother Earth Bulletin. Je vous le laisse à vos bons soins. Je sais que vous veillerez sur lui tendrement, afin que je puisse le trouver plus grand, plus fort et en meilleure santé financière à mon retour de Jefferson. Deuxièmement, en diffusant mon pamphlet sur les bolcheviques en hommage à leur grand courage et à leur merveilleuse vision et pour éclairer l'opinion américaine. Troisièmement, en rejoignant la League for the Amnesty of Political Prisoners qui travaille pour la libération de tous les prisonniers politiques. Et enfin, en écrivant à Berkman et à moi-même. Adressez-vous toujours à nous comme prisonniers politiques. Signez toujours de votre nom entier.

Au revoir, chers amis, mais pas pour longtemps -- si l'esprit des bolcheviques l'emporte. Vivent les bolcheviques! Puissent leurs flammes se répandre dans le monde entier et libérer l'humanité de son esclavage!

Affectueusement,

EMMA GOLDMAN,
U. S. Political Prisoner,
Jefferson Prison,
Jefferson City, Mo.

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Source : Missouri State Penitentiary


Texte original : To my Dear Ones
Mother Earth Bulletin Vol. I. n°6 Mars 1918,
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/goldman/ME/mebv1n6.html

Missouri State Prison,
Jefferson City, 3 mars 1918

Mes chers:

Salut à tous ceux qui m'ont écrit des lettres si affectueuses, encourageantes et fidèles. J'aimerais pouvoir répondre à tous individuellement, mais on ne me permet d'écrire que une fois par semaine et d'utiliser seulement deux feuilles de papier. Beaucoup d'entre vous m'ont écrit dix-sept lettres qui m'ont été envoyées suite à une petite réunion dans ma ville de Rochester, et d'innombrables autres de tous les coins du pays, depuis mon incarcération. J'espère seulement que vous "rendrez un mal pour un bien" et que vous continuerez à m'écrire, même si je ne peux vous répondre que collectivement.

Cela fait presque un mois que je suis en prison, et pourtant cela ne m'a pas paru si long. Vous m'avez aidé chaque jour, mes chers, à oublier ce qui m'entoure et à me remmener dans mon monde d'activité, d'associations, de camaraderie avec vous et la grande armée des amis de Mother Earth. Oui, vos lettres pleines de chaleur et d'enthousiasme ont mis de la couleur et de l'intérêt à cet endroit que Oscar Wilde décrivait comme "construit de briques de honte", un endroit qui serait si morne, sinon. Seul ceux qui ont été eux-mêmes en prison auront conscience de l'importance de contacts quotidiens avec le monde extérieur, avec ses amis et ses camarades, à travers des lettres.

Vous voudrez savoir comment se déroule ma vie. On cesse d'être un être autonome , une fois en prison . On devient un automate, bougeant avec une régularité d'horloge, et ne changeant jamais la routine de chaque heure, de chaque jour, de chaque année que la prison impose.

Nous nous levons à 5H30, même si nous sommes réveillés à 5 heures. Ils ont de la chance ceux qui peuvent dormir toute la nuit malgré la cloche qui retentit chaque demie heure et les gardes dans les miradors signalant que "tout est en ordre", voulant dire bien sûr par là que Dieu est au Ciel et que ses enfants maudits sont en sécurité sous les verrous en Enfer. Nous descendons pour le petit-déjeuner à 6H15 environ et sommes dans les ateliers à 6H30. Je décrirai un jour ce qu'est un atelier; c'est un "cadeau" de la civilisation. Nous travaillons jusqu'à 11H30, puis nous nous rendons au déjeuner. Nous sommes dans nos cellules de 12H00 à 12H30, puis nous retournons dans les ateliers jusqu'à 4H30. Après quoi, nous sommes supposés disposer d'une heure et demie à l'air libre, mais, durant ce mois, nous n'avons été dehors que quatre fois, sans compter les dimanches, où moi, l'athée, je ne pouvais pas prendre part à la récréation puisque je ne me rendais pas à la chapelle. Comment les pécheurs seraient-ils conduits devant le Trône du Seigneur, sinon au moyen de punitions. J'ai toujours su que différentes méthodes étaient utilisées pour faire sentir au pécheur la colère divine de Dieu, mais que l'on soit privé de l'air extérieur si bénéfique, à moins de se rendre à l'église, est nouveau pour moi. Bien sûr, on manque encore plus d'air en prison qu'à l'extérieur. De toutes les manières, les prisons sont engagées dans une lutte contre l'air frais, qu'elles considèrent sans doute comme un ennemi extérieur.

Cela peut expliquer pourquoi nos récréations se sont déroulées à l'intérieur, en tournant en rond dans le couloir, parmi le bruit assourdissant des voix humaines,expulsant les émotions refoulées toute la journée dans un silence forcé. Alors, pendant un court moment je ne vois seulement que "une tache de bleu que les prisonniers appellent le ciel."

Notre plus grand cadeau nous a été offert hier. Nous avons passé plus de deux heures dans la cour. Ce fut une journée splendide. Le soleil béni, le vaste ciel bleu contemplant d'en haut avec mépris l'inhumanité de l'homme envers ses frères. Le soleil soigne tous les maux. Soignera-t'il aussi celles de la cruauté, de l'injustice et de l'ignorance? Pourra t'il faire fondre la glace du cœur humain?

Je mène une sorte de double vie, chers amis. L'une d'elle, la vie de prison, est purement mécanique. L'autre se déroule très loin d'ici; elle est trop libre,trop démesurée, trop haute en couleur et trop sereine pour que les lois, les règles ou la discipline de l'homme ne l'atteigne. Rien ne peut approcher cette vie, même de loin. Vous êtes dans cette vie avec moi, chers amis, ainsi que tous ceux qui sont imprégnés d'un grand idéal, qui travaillent pour un monde nouveau où la beauté, la camaraderie et la liberté remplaceront ce monde hideux qui est le nôtre.

Mes pensées vont toujours vers vous, et notre guerrier, le Mother Earth Bulletin. Je ne peux rien pour lui en ce moment, mais je dépends de vous tous. Gardez l'enfant Mother Earth en vie et continuez à le faire grandir. Je sais que vous m'aimez et que par égard envers moi, vous pourvoirez aux besoins du bulletin pendant que je serai en prison. A mon retour, je reprendrai notre travail avec un espoir nouveau et un zèle plus grand. Tout ce que je verrai et vivrai durant ces deux années m'aidera dans les grandes batailles à venir. Au revoir, mes chers. Continuez à écrire. Vos activités m'intéressent beaucoup, particulièrement celles pour la League for the Amnesty of Political Prisoners. 1

Affectueusement,

EMMA GOLDMAN.

NDT

1. Voir La Ligue pour l’Amnistie des Prisonniers Politiques; Son but et son programme
https://racinesetbranches.wordpress.com/lexique/league-for-the-amnesty-of-political-prisoners/

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L'unité 1 où était détenue Goldman Source : Missouri State Penitentiary


Texte original : To All My Dear Ones
Mother Earth Bulletin Vol I n°7 avril 1918
http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/goldman/ME/mebv1n7.html

Jefferson State Prison,
Dimanche 24 mars 1918.

A vous tous, mes chers,

Je suis si heureuse que mon message du 3 mars vous soit parvenu. Je voudrais être certaine que cette lettre aussi en fasse autant. Mais je n'en suis pas sûre. Depuis le 7 mars, tout le courrier qui m'est adressé et les courriers hebdomadaires que j'envoie ont été confisqués "sur ordre des autorités fédérales" m'a t'on dit. Il semble que la censure rigide que les autorités pénitentiaires exercent sur les prisonniers ici, sur chacun de leur mouvement, sur chaque ligne qu'ils écrivent ou chaque pensée qu'ils ont, ne satisfasse pas Washington dans mon cas. Alors si vous avez jamais douté de mon importance, vous en serez convaincus maintenant. Vous voyez, j'ai l'honneur d'être distinguée comme dangereuse et donc un officier fédéral lit maintenant mon courrier, après qu'il ait été lu soigneusement par les autorités pénitentiaires. Je n'y verrais pas d'objection si cet officier me faisait suivre mon courrier après l'avoir lu. Mais non, il le garde, par dessus le marché. Mais j'ai l'intention de continuer à occuper les autorités fédérales. Je continuerai à écrire et vous demande de faire de même. Si elles sont si inquiètes de savoir qui sont mes correspondants, ce qu'ils ressentent pour moi et moi pour eux, nous ne devons pas les décevoir. Cela serait vraiment comique, si ce n'était pas si pathétique, qu'un gouvernement tout-puissant représentant une centaine de million de citoyens, engagé dans une guerre mondiale pour la démocratie, poursuive de ses persécutions inutiles et cruelles ceux qu'il a placé derrière des barreaux. Mais je survivrai à cela aussi, sans aucun doute, mes chers.

Depuis que je vous ai écrit la dernière fois, j'ai progressé en vitesse. Je fais maintenant 36 pièces par jour. Cela représente un boulot incessant de neuf heures sans arrêter. C'est exactement comme la Katorga. C'est ce que le Tsar a l'habitude d'imposer aux prisonniers politiques, mais aussi étrange que cela puisse paraître, pas aux femmes prisonnières politiques.Je vois que même Babushka Breshkovsky, qui a passé tant d'années dans les prisons sibériennes et en exil, était exemptée de Katorga. A propos, vous devez lire les Reminiscences and Letters de Babushka édité par Alice Stone Blackwell. Quelle femme merveilleuse! quelle vie fantastique! Ses lettres sont des plus fascinantes même si elles font preuve d'une naïveté enfantine au sujet des Institutions américaines, si surprenante pour quelqu'un qui a vécu avec pendant trente ans. La description de Babushka de sa vie quotidienne en Sibérie est des plus impressionnante. C'est son association avec des âmes sœurs qui l'a soutenu pendant toutes ces années; des hommes et des femmes opposants politiques comme elle. Elle écrit que les conditions les plus dures n'étaient rien, comparées aux souffrances morales qu'elle endurait lorsqu'on la privait de voir ses camarades. Comme je la comprends! Depuis avril, les prisons américaines sont bondées de prisonniers politiques, et chose surprenante, tous des hommes.Est-ce que les femmes américaines n'ont pas encore appris à aimer assez la liberté pour en payer le prix? Il y a quelques exceptions; Louise Olivereau 1, qui, heureusement, a été envoyée au pénitencier du Colorado. J'aurais tant aimé son compagnonnage, mais je suis heureuse qu'elle ne soit pas ici. Je sais que l'air est meilleur dans le Colorado que dans le Missouri. Et puis il y a Kate Richards O'Hare 2, qui a écopé de cinq ans, mais elle est encore en liberté. J'espère qu'elle le restera.

Mes compagnes de misère, même si elles sont bienveillantes envers moi, en réalité, plus généreuses et humaines que la moyenne à l'extérieur des murs, sont néanmoins à mille lieux de moi. Elles sont victimes de mesures sociales cruelles, mais n'ont pas de vision sociale. Elles considèrent leurs ennuis comme une malchance qui leur est imposée par le destin, ou Dieu, ou un quelconque juge cruel, ou le résultat de leur propre turpitude. Elles ne savent pas qu'elle sont toutes, individuellement et collectivement, des rouages de la machine de l'injustice sociale. Mon cœur se serre pour chacune d'entre elles. Mon grand regret est de ne rien pouvoir pour améliorer leur triste sort. Elles sont comme des enfants, si avides de chaque petit geste de gentillesse et d'affection, tout le temps demandeuses de chose que la prison ne peut pas leur offrir. J'écoute leurs petites conversations qui tournent toujours autour du même sujet : le travail qui fait peur et comment le supporter, jour après jour. Mais aussi profonds que soient mes sentiments envers elles, il n'existe pas de camaraderie intellectuelle ou spirituelle, ce lien fort qui rassemble toujours les êtres humains dont l'âme est en souffrance. Qu'ils sont stupides ceux qui ergotent sur les tendances criminelles.Ce sont les circonstances et un manque cruel de compréhension qui les a conduites ici; il est probable aussi qu'elles ne retourneront pas dans la société avec un état d'esprit plus chaleureux lorsqu'elles auront purgé leur peine. Mais j'ai la chance d'avoir les Babushka, les Louise Michel et les autres pour m'inspirer. Je suis riche, après tout. Et puis il y a votre amitié, mes chers, et ma foi dans votre camaraderie. Rien en peut venir ébranler cela. Puis-je espérer que vous ressentez la même chose pour moi? Cet espoir me donne la force et me fera garder le moral jusqu'à ce que je puisse vous revoir et vous serre dans mes bras. C'est le mois de la Commune. Ils ont dit qu'elle était morte lorsqu'ils ont massacré trente mille personnes, mais elle vit pour toujours.

Affectueusement,
EMMA GOLDMAN.

NDT

1. Louise Olivereau (1883- 1963) En mars 1915 elle fonde avec H.C. Uthoff la Portland Birth Control League. La même année, elle déménage à Seattle dans les locaux des Industrial Workers of the World (IWW) où elle travaille comme sténo. Le 30 novembre 1917, elle est condamnée à 10 ans de prison pour violation de l'Espionage Act. Elle en purgera 28 mois à Cañon City, Colorado, avant de bénéficier d'une liberté conditionnelle. Les IWW ne lui apporteront aucun soutien, lui reprochant ses déclarations anarchistes durant son procès.

2. Kate Richards O'Hare sera condamnée à cinq ans de prison et incarcérée en 1919. Avec une autre militante anarchiste, Gabriella "Ella" Segata Antolini, emprisonnée en octobre 1918, les trois femmes du pénitencier d'État du Missouri seront surnommées "La trinité" et travailleront ensemble pour améliorer les conditions de détention.

Katherine "Kate" Richards O'Hare (1876–1948) était une militante du American Socialist Party, dont elle fut à plusieurs reprises la candidate aux élections. Après l'entrée en guerre des USA en 1917, elle a dirigé le Socialist Party's Committee on War and Militarism. Elle a été arrêtée pour un discours anti-militariste à Bowman, Dakota du Nord, et condamnée à cinq ans de prison au Missouri State Penitentiary en 1919. Seule (grosse) ombre au tableau, O'Hare était raciste et favorable à la ségrégation raciale. Voir à ce sujet "Nigger" Equality,http://www.marxisthistory.org/history/usa/parties/spusa/1912/0325-ohare-niggerequality.pdf%20
Voir également How I Became A Socialist Agitator Kate Richards O'Hare Socialist Woman, October 1908,https://archive.org/details/HowIBecameASocialistAgitator

Gabriella "Ella" Segata Antolini (1899-1984) a immigré aux États-Unis en 1907, venant de Ferrara, Italie. Le 17 janvier 1918, elle a été arrêtée avec une sacoche remplie de dynamite à la Union Station à Chicago, qui lui vaudra le surnom de Dynamite Girl. Condamnée à cinq ans de prison elle est incarcérée à la prison de Jefferson City dans le Missouri.
Voir Gabriella Antolini, the Dynamite Girl http://lakecountyhistory.blogspot.fr/2013/01/gabriella-antolini-dynamite-girl.html

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Ce sera le dernier numéro du Mother Earth Bulletin et donc la dernière lettre publiée de Emma Goldman.
digger
 
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L’hystérie de la guerre et notre opposition

Messagede digger » 26 Avr 2015, 14:02

Une nouvelle rubrique concernant Emma Goldman Nationalisme, militarisme et guerre.
https://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/nationalisme-militarisme-et-guerre/

La lutte contre le service militaire obligatoire, le nationalisme et la guerre sera le dernier combat mené par Emma Golden aux États-Unis.

Cette rubrique comprend un article de Leonard D. Abbott, dans Mother Earth Vol 12, no. 6 (Août 1917) L’hystérie de la guerre et notre opposition, ci-dessous
Seront ajoutés dans les jours où les semaines à venir deux textes de Emma Goldman :

Un "discours contre la Conscription et la guerre" prononcé au Forward Hall de New York City, le 14 juin 1917
Les promoteurs de la folie de la guerre, un article paru dans Mother Earth Vol 12 n°1 en mars 1917

Deux textes de Emma Goldman sur ce sujet ont été auparavant traduits en français sur le site de mondialisme.org :
Le patriotisme, une menace contre la liberté
http://www.mondialisme.org/spip.php?article1160
La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel Mother Earth, vol. X, N° 10, décembre 1915.
http://mondialisme.org/spip.php?article29

A lire également, entre autre :

Reds, Labor, and the Great War: Antiwar Activism in the Pacific Northwest Rutger Ceballos
http://depts.washington.edu/antiwar/WW1_reds.shtml

L’hystérie de la guerre et notre opposition


Texte original : “The War Hysteria and Our Protest,” Leonard D. Abbott, Mother Earth Vol 12, no. 6 (Août 1917) 1 Les illustrations, extraites de journaux d’époque, sont de R&B.

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Si cela ne s’était pas réellement passé, nous aurions cru cela impossible – le retournement complet des idéaux américains durent ces derniers mois. Le noir est devenu le blanc et le blanc est maintenant le noir. « La Liberté », comme l’a si bien Bernard Shaw, “est un crime,et l’homicide une vertu.”

Sous la pression de l’hystérie de la guerre, pratiquement tous les principes auxquels prétendaient croire les américains sont passés par dessus bord.

Le caractère sacré de la vie des individus a été considérée comme la fondation même de chaque liberté que les américains possèdent. Mais en temps de guerre, semble t-il, la vie des individus ne compte pas. Ce n’est pas seulement vrai dans l’armée, mais aussi dans la vie civile. Le lynchage est devenu justifié et même méritoire. Le 31 juillet, Frank Little, un membre du Comité Directeur National des Industrial Workers of the World, a été enlevé dans sa chambre d’hôtel à Butte,dans le Montana,par six hommes masqués et pendu sur un pont de chemin de fer à proximité de la ville 2. Little était un traître. Son crime était son activité de militant syndical. Jamais on a commis un crime si monstrueux. Néanmoins, la presse de ce pays a applaudi et aucun effort n’a été fait pour arrêter les meurtriers.

La liberté d’expression est supposée être une des clés de voûte du gouvernement américain. La Constitution interdit expressément au Congrès d’adopter toute loi limitant la liberté d’expression. Cependant, Emma Goldman et Alexander Berkman ont été condamnés à deux ans d’emprisonnement et à une amende de 10 000$ pour s’être seulement opposés à la conscription.

La liberté d’assemblée et le droit d’interpeller pacifiquement le gouvernement pour la réparation d’injustices ont été admis comme des droits inaliénables des américains. Mais le 1er juillet, une manifestation pour la paix à Boston a été délibérément attaquée par des marins et des soldats. Ils ont arraché les banderoles des mains des femmes. Ils ont frappé et blessé les femmes et les hommes. Ils ont forcé l’entrée des locaux du Parti Socialiste, ont détruit du matériel et brûlé de nombreux documents de valeur ainsi que des livres. La police n’a rien fait tout au long de ces agissements pour protéger les droits des citoyens.

La liberté de la presse a été l’une des plus vénérée par les traditions américaines. Thomas Jefferson et Abraham Lincoln ont affirmé tous les deux qu’il était préférable de permettre les abus de la presse libre plutôt que sa suppression. Néanmoins, en l’espace de quelques semaines, quinze journaux socialistes et de nombreux journaux anarchistes et syndicalistes ont été déclarés interdits de distribution par la poste par le gouvernement.

Le droit des travailleurs de mener campagne pour de meilleures conditions de travail et de se mettre en grève a toujours été reconnu comme raisonnable jusqu’à l’apparition de l’hystérie guerrière. Aujourd’hui, il est considéré comme criminel. Depuis que Samuel Gompers a livré – ou a essayé de livrer – le mouvement syndical aux mains des capitalistes, l’ouvrier rebelle est à peu près dans la même position que ne l’était l’esclave rebelle avant la guerre de sécession. Le 19 août, James Rowan, meneur d’une grève des ouvriers du bois à Spokane, dans l’état de Washington, a été arrêté avec vingt six autres personnes et emprisonné sans aucune accusation d’avoir violé une quelconque loi. Quelques semaines auparavant, 1 500 ouvriers grévistes avaient été embarqués dans des bétaillères à Bisbee, dans l’Arizona, et conduit dans le désert où ils avaient été abandonnés sans eau ni nourriture.

La liste des violations des libertés fondamentales pourrait être prolongée indéfiniment. Nous n’en mentionnerons que quelques-unes :

A Philadelphie, treize personnes ont été arrêtées dernièrement et accusées de trahison pour avoir distribué un tract intitulé « Vive la Constitution des États-Unis ».

A Indianapolis, un arrêté municipal a été adopté, transformant en délit le fait de « parler de façon irrespectueuse du Président ou du Gouvernement des États-Unis.”

A Oakland, Californie, les locaux d’un club radical ont été envahis par des brutes en uniforme et son mobilier brisé et jeté dans la rue.

A San Francisco, l’acquittement de Rena Mooney 3, après avoir été soumise pendant des semaines aux calomnies du procureur, a servi à mettre en évidence une situation locale qui s’est envenimée presque jusqu’à une atmosphère de guerre civile du fait de l’hystérie guerrière. Et ce ne sont que les premiers fruits du militarisme!

La guerre entraîne inévitablement un retour sur le plan physique et cela est suffisant par lui-même pour la maudire. L’homme a lutté péniblement pour s’extirper de la terre et de la boue – une petite lueur brillante dans les yeux – et puis la guerre survient, comme Caliban, 4 et l’enfonce à nouveau dans la fange!

La guerre entraîne inévitablement un rouleau compresseur. Elle éteint toute lueur d’initiative, d’indépendance d’esprit. La quintessence de la psychologie guerrière a été rarement aussi intelligemment exprimée que dans le poème de Ernest Crosby 5, qui affiche comme un refrain les mots : “Je ne pense pas, j’obéis!” . Nous trouvons déjà dans une grande partie de la littérature guerrière d’aujourd’hui une glorification délibérée du militarisme au motif qu’il supprime l’individualité et la libre expression, et qu’il sacralise l’organisation coercitive, l’esprit qui assimile tout à l’organisation et rien à l’unité.. L’enrégimentement, l’uniformité, l’obéissance absolue à l’autorité sont les normes militaires admises.

Quelques socialistes de ce pays ont trahi leurs déclarations révolutionnaires jusqu’à courir à Washington pour informer les autorités des activités « traîtres » de leurs propres camarades. Mais comme l’a dit Morris Hillquit 6 à Allan Benson 7, il existe des choses pires que la trahison : et l’une de ces choses est la déloyauté envers un idéal.

Il est vrai qu’il existe un sens à travers lequel la gestion de la guerre peut être décrite comme l’apothéose du Socialisme d’État, mais la condamnation du socialisme réside dans ce fait même. La gestion de la guerre est le reductio ad absurdum du Socialisme. Elle montre jusqu’où une esprit obsédé par l’État peut aller. Il attire obligatoirement l’opposition de tout libertaire sincère simplement parce que le principe du Socialisme d’État porte en lui les possibilité de telles atteintes à la liberté, comme la conscription, simplement parce qu’il implique le pouvoir d’écraser impitoyablement la vie des individus.

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The Day Book (Chicago), 17 mai 1916


Les guerres modernes entraînent le massacre des jeunes. les vieux entretiennent des querelles entre nations, et les jeunes gens sont obligés, contre leur gré, de se battre pour ces bisbilles. Le principe qu’elles impliquent est hideux, inhumain et injustifiable. L’État n’a pas davantage le droit d’obliger les hommes à agir d’une seule manière que n’avait l’Église Romaine Catholique au Moyen-Age à obliger les homme à ne penser que d’une seule façon.

Elihu Root 8 et Charles Edward Russell 9 ont essayé d’utiliser même la Révolution Russe comme un bâton pour frapper les antimilitaristes et révolutionnaires américains. Ils n’ont saisi que très imparfaitement l’esprit profond de cette puissante révolte contre le militarisme et l’autocratie, de cette position hautement idéaliste! L’esprit de la Russie est un esprit stimulant et revitalisant dans un monde empestant la corruption. C’est un miracle pour ainsi dire que ce grand peuple ait réussi à rejeter le joug non seulement du gouvernement mais aussi de l’hégémonie militaire, et qu’il insiste sur le droit de décider de sa propre destinée à sa manière. L’accusation de pro-germanisme est futile. Seuls les esprits les plus superficiels pourraient assimiler le désir de paix, en Russie comme dans tous les pays impliqués, à une propagande pro-allemande.

Il existe une opportunité, à ce stade, pour deux sortes d’opposition au militarisme. Nous avons besoin d’une opposition individuelle et nous avons besoin d’une opposition sociale et collective. Honneur à ceux qui, en plein jour ou dans l’obscurité, font la guerre à la guerre! L’esprit de l’homme qui sait ce qu’il veut et s’en tient à l’intégrité de sa propre personnalité est plus forte que l’esprit des gouvernements, et, à terme, les vaincra. Les hommes qui, en tant que « objecteurs de conscience » dans ce pays et en Angleterre vont en prison pour s’opposer au militarisme, sont déjà innocentés dans l’esprit des multitudes de toutes les nationalités. La même chose pourrait être dite des rebelles de la classe ouvrière du genre des I.W.W. Ils sont faibles aujourd’hui, mais seront forts un jour. Déjà, ils sont prophétiques d’un mouvement de la classe ouvrière qui créera ses propres normes de vie et de pensées, qui partira à la guerre si, et seulement si, il le choisit.

N’oublions que ce pourquoi nous travaillons est :

(1) La liberté individuelle,
(2) L’antimilitarisme,
(3) L’Internationalisme,
(4) La solidarité de la classe ouvrière.

Il est concevable que l’engagement volontaire du côté pro-allié dans la guerre actuelle pourrait aider à promouvoir certains de ces buts. Mais l’engagement obligatoire promeut avant tout l’esprit de coercition et de gouvernement. C’est une violation des droits fondamentaux. Elle ne peut être toléré un instant par tout vrai libertaire.

L’idée dominante chez le patriote aujourd’hui est qu’on ne peut mettre fin à la guerre qu’en amassant de l’armement jusqu’à ce que l’Allemagne soit « écrasée ». Mais il existe une bien meilleure façon de mettre fin à la guerre. Si les ouvriers retiraient leur soutien économique, la guerre cesserait. Si un centième du temps et de l’énergie, de l’argent, aujourd’hui dépensés à la militarisation de l’Amérique, avaient été dépensés à la propagande révolutionnaire et antimilitariste parmi les ouvriers et les soldats de tous les pays, parmi la jeunesse de toutes les nations, cette guerre aurait été étouffée dès les premières semaine de son existence, et une époque de liberté se serait ouverte.

N.D.T

1. Le site The Libertarian Labyrinth indique août 1916 comme date de parution, mais la mention du meurtre de Frank Little indique clairement qu’il s’agit bien de l’année 1917.
2. Concernant Frank Little, voir par exemple un article dans le New York Times du 2 août 1917 http://query.nytimes.com/mem/archive-free/pdf?res=9D06E3DA133AE433A25751C0A96E9C946696D6CF et Frank Little – A True American Hero http://www.iww.org/history/biography/FrankLittle/1
3. Rena Mooney 1878-1952 Femme de Thomas Mooney, accusé avec Warren K. Billings de l’attentat à la bombe lors de la Journée de Préparation à San Francisco, le 22 juillet 1916 . Le procureur a essayé de l’impliquer dans l’attentat, avec Alexandre Berkman. Elle a été déclarée innocente le 25 juillet 1917, mais maintenue en détention. Elle a été libérée le 20 mars 1918 avec une caution de 15 000$
4. Personnage monstrueux de la pièce La Tempête de William Shakespeare
5. Ernest Howard Crosby (1856–1907) Proche des idées de Tolstoï, dont il a largement diffusé les idées aux États-Unis, comme dans Tolstoy and his message https://ia600802.us.archive.org/19/items/tolstoyhismessa00cros/tolstoyhismessa00cros.pdf. Il a notamment écrit avec Elisée Reclus The Meat Fetish : Two Essays on Vegetarianism, https://archive.org/details/2917150.0001.001.umich.edu en 1905. Leonard D. Abbott, a écrit un essai sur Crosby : Ernest Howard Crosby A Valuation and a Tributehttps://ia600804.us.archive.org/9/items/2917148.0001.001.umich.edu/2917148.0001.001.umich.edu.pdf
6. Morris Hillquit (1869–1933) est un fondateur et dirigeant du Socialist Party of America. Il a été un coauteur de la résolution contre l’entrée en guerre des États-Unis votée par le Parti Socialiste.
7. Allan Louis Benson (1871 – 1940) Journaliste, membre du Socialist Party of America. Il a rompu avec la position du parti après l’entrée en guerre des États-Unis. En juin 1918, il publiera dans l’hebdomadaire socialiste Appeal to Reason, un article intitulé « What’s Wrong with the Socialist Party? » où il dénoncera comme « anarchiste » l’idée que « les travailleurs n’ont pas de pays ». Il dénoncera également l’infiltration du Parti par « des anarchistes considérés à tort comme socialistes, aidés et encouragés par certains étrangers dont les papiers de naturalisation devraient être annulés, eux-mêmes devant être expulsés dans les pays d’où ils viennent. » Début juillet, il rejoindra la Social Democratic League of America en dénonçant dans une lettre ouverte des « dirigeants nés à l’étranger » aidés par « une minorité anarchiste syndicaliste » au sein du Socialist Party of America.
8. Elihu Root (1845 -1937). Avocat, il a été secrétaire à la Guerre sous le président McKinley, puis secrétaire d’État sous Roosevelt. A partir de juin 1917, il est chargé d’établir les relation entre les États-Unis et le nouveau gouvernement révolutionnaire russe et part pour la Russie. Sa position était très claire « Pas de guerre [aux côtés des allés], pas de prêts"
9. Charles Edward Russell (1860 – 1941) était un journaliste américain qui accompagna Root en Russie. Membre du Socialist Party of America, il rompit avec celui-ci, comme Allan Benson et comme lui, rejoignit la Social Democratic League of America. Il travailla aussi avec la American Federation of Labor (AFL) pour créer la American Alliance for Labor and Democracy, une organisation qui militait en faveur de la participation américaine à la guerre au sein de la classe ouvrière.
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Les promoteurs de la folie de la guerre

Messagede digger » 29 Avr 2015, 13:27

Texte original : The Promoters of the War Mania Emma Goldman Mother Earth Vol 12 n°1 Mars 1917 in An Anthology of Emma Goldman’s Mother Earth pp 392 à 397 https://libcom.org/files/Anarchy!%20An%20Anthology%20of%20Emma%20Goldman%27s%20Mother%20Earth.pdf%20

En ce mot des plus critique, il devient impératif pour chaque amoureux de la liberté d’élever une vigoureuse protestation contre la participation de ce pays à la tuerie européenne. Si les opposants à la guerre, de l’Atlantique au Pacifique, unissaient leur voix dans un Non! tonitruant, alors l’horreur qui menace aujourd’hui l’Amérique pourrait encore être écartée. Malheureusement, il n’est que trop vrai que les gens, dans notre soi-disant démocratie, sont en grande partie un troupeau souffrant et muet, plutôt que des êtres humains qui osent exprimer une opinion affirmée et franche.

Mais il est impensable que le peuple américain veuille réellement la guerre. Durant ces trente derniers mois, il a eu amplement l’occasion d’être le témoin de l’effroyable carnage dans les pays en guerre. Il a vu le massacre universel, comme une peste dévastatrice, dévorer le cœur même de l’Europe. Il a vu les villes détruites, des pays entiers rayés de la carte, des armées de morts, des millions de blessés et de mutilés. Le peuple américain ne peut pas éviter d’être le témoin de la propagation de cette haine insensée et gratuite parmi les peuples d’Europe. Il doit prendre de conscience de l’étendue de la famine, de la souffrance et de l’angoisse qui frappent les pays touchés par la guerre. Il sait aussi que, pendant que les hommes sont tués comme de la vermine, les femmes et les enfants, les personnes âgées et handicapées restent à l’arrière dans un désespoir tragique et impuissant. Pourquoi alors, au nom de tout ce qui est raisonnable et humain, le peuple américain désirerait-il les mêmes horreurs les mêmes destructions et dévastations sur le sol américain?

On nous dit que la « liberté des mers » est menacée et que « l’honneur américain » exige que nous protégions cette précieuse liberté. Quelle farce! De quelles libertés des mers les masses de déshérités et de chômeurs ont-elles jamais profité? Ne serait-il pas utile d’examiner cette chose magique, « la liberté des mers », avant que d’entonner des chants patriotiques et crier hourra?

Les seuls qui ont bénéficié de la « liberté des mers » sont les exploiteurs , les marchands de munitions et de ravitaillement. La « liberté des mers » à servi de prétexte à ces voleurs américains sans scrupules et monopolistes pour frauder à la fois les malheureux peuples européens et américains. Ils ont gagné des milliards grâce au carnage international carnage ; des financiers et des magnats industriels américains ont bâti des fortunes immenses sur la misère des peuples et l’agonie des femmes et des enfants.

Demandez au jeune Morgan 1. Osera t-il avouer ses énormes gains tirés de l’export de munitions et de ravitaillement? Non, bien sûr. Mais la vérité éclatera un jour. Un expert financier a récemment affirmé que même le vieux Pierpont Morgan serait abasourdi si il voyait les impressionnants profits accumulés par son fils grâce à la spéculation sur la guerre. Et, incidemment, n’oublions pas que c’est cette spéculation sur le meurtre et la destruction qui est responsable de l’augmentation criminelle du coût de la vie dans notre propre pays. La guerre, la famine et la classe capitaliste sont les seules bénéficiaires du drame hideux, appelé nationalisme, patriotisme, honneur national et liberté des mers. Au lieu de mettre un terme à de tels crimes monstrueux, la guerre en Amérique augmenterait encore les opportunités d’enrichissement pour les chasseurs de profit. Cela sera le seul et unique résultat si le peuple américain accepte de pousser les États-Unis dans les abysses de la guerre.

Le président Wilson et d’autres représentants de l’administration nous affirment qu’ils souhaitent la paix. Si cette affirmation ne serait-ce qu’une once de vérité, le gouvernement aurait depuis longtemps mis en œuvre la suggestion des vrais amoureux de la paix de mettre un terme à l’exportation de munitions et de ravitaillement. Si ce commerce honteux mis en place par des meurtriers avait cessé dès le début de la guerre, les bénéfices pour la paix auraient été multiples.

D’abord, la guerre en Europe aurait été asséchée par l’arrêt des exportations de ravitaillement. En fait, il n’est pas exagéré de dire que la guerre serait terminée depuis longtemps si l’on avait empêché les financiers américains d’investir des milliards de dollars dans des prêts de guerre 2 et si l’opportunité n’avait pas été donnée à la clique des spéculateurs de munitions et de ravitaillement d’approvisionner l’Europe afin de perpétuer le massacre.

Deuxièmement, un embargo sur les exportations aurait automatiquement retiré les navires américains des zones de guerre sous-marine et aurait donc éliminé la « raison » la plus débattue pour l’entrée en guerre contre l’Allemagne.

Troisièmement, le plus important de tout, l’augmentation artificielle, éhontée, du coût de la vie qui condamne les masses laborieuses américaines à une semi-famine, aurait été évitée si ce n’était l’important volume de produits américains affrétés vers l’Europe pour nourrir les feux de la guerre.

Les réunions et les manifestations pour la paix n’auront aucune incidence tant que le gouvernement n’est pas contraint de cesser la poursuite des exportations. Ne serait-ce que pour cette seul raison, nous devons insister la-dessus, ne serait-ce que pour démontrer que Washington est capable de belles paroles, mais qu’il n’a jamais fait un pas significatif vers la paix. Cela aidera à démontrer au peuple américain que le gouvernement ne représente que les capitalistes, le trust international de la Guerre et de la Préparation, et non les ouvriers. Le peuple américain n’est-il donc assez bon que pour tirer les marrons du feu pour les trusts voleurs? Voilà tout ce que cette immense clameur en faveur de la guerre signifie en ce qui concerne les masses.

La tentative d’allumer la torche des furies de la guerre est des plus monstrueuses lorsque l’on se rappelle que le peuple d’Amérique est cosmopolite. L’Amérique devrait plutôt être le sol de la compréhension internationale, pour la croissance de l’amitié entre toutes les races. Ici, tous les préjugés nationaux étouffants devraient être éradiqués. Au lieu de cela, le peuple est sur le point d’être jeté dans la folie et la confusion de la guerre, et de l’antagonisme et de la haine raciale.

Certes, il n’y a jamais eu beaucoup d’amour dans ce pays envers le malheureux étranger. Mais que dire de l’orgueil avec lequel la Déesse de la Liberté brandit le flambeau devant toutes les nations opprimées ? Qu’en est-il de l’Amérique comme terre d’accueil ? Est-ce que tout cela doit devenir aujourd’hui le symbole de la persécution nationales? Réfléchissez-y. La guerre dans ce pays n’est aujourd’hui qu’une possibilité et déjà, les autrichiens et les allemands sont privés de travail, ostracisés , surveillés et traqués par les chauvinistes. Et ce n’est que le début de ce qu’apporterait la guerre dans son sillage.

Je n’ai pas besoins de souligner que je n’entretiens aucune sympathie particulière pour l’Allemagne des Höhenzollern ou l’Autriche des Habsbourg. Mais qu’est ce qu’ont à voir les allemands et les autrichiens d’Amérique – ou dans leur propre pays, d’ailleurs — avec la diplomatie et la politique de Berlin ou de Vienne? Faire payer ces gens, qui ont vécu, travaillé et souffert dans ce pays, pour les plans et les intrigues criminels échafaudés dans les palais de Berlin et de Vienne, serait une pure folie aveugle nationaliste et patriotique.

Ces millions d’allemands et d’autrichiens, qui ont plus contribué à la culture et à la croissance réelles de l’Amérique que tous les Morgan et les Rockefeller, sont aujourd’hui traités comme des étrangers ennemis juste parce que Wall Street se sent menacée dans son utilisation illimitée des mers en vue du pillage et du vol de l’Amérique qui souffre et de l’Europe qui saigne.

Le militarisme et la réaction font rage en Europe comme jamais auparavant. La conscription et la censure ont détruit le moindre vestige de liberté. Partout, les gouvernements ont profité de la situation pour resserrer le nœud militaire autour du cou du peuple. Partout la discipline a été le knout pour plonger les masses dans l’esclavage et l’obéissance aveugle. Et le pathos dans tout cela, c’est que les peuples, dans leur ensemble, se sont soumis sans un murmure, même si chaque pays a connu son quota d’hommes courageux qui ne se sont pas laissés tromper.

La même chose aura inévitablement lieu en Amérique si les chiens de guerre étaient lâchés. Déjà, des graines empoisonnées ont été semées. Toute la racaille réactionnaire, les propagandistes du chauvinisme et de la préparation, tous les bénéficiaires de l’exploitation représentés dans la Merchants and Manufacturers’ Association, les chambres de commerce, les cliques d’exportateurs de munitions, etc., etc., sont montés aux créneaux avec toutes sortes de plans et de projets pour enchaîner et bâillonner le monde du travail, de le rendre plus impuissant et muet que jamais auparavant.

Ces criminels respectables ne font plus secret de leur demande pour un service militaire obligatoire. Taft, le porte-parole de Wall Street, a exprimé assez cyniquement que, aujourd’hui, devant le risque de guerre, le temps est venu de demander l’introduction d’un militarisme obligatoire. Répétant servilement le mot d’ordre, les principaux et super-intendants de nos écoles et universités s’empressent d’empoisonner les esprits de leurs élèves avec des « idéaux » nationaux et des contrefaçons patriotiques de l’histoire pour préparer la jeune génération à « protéger l’honneur national ». Ce qui signifie en réalité saigner à mort pour les transactions malhonnêtes d’un gang de lâches voleurs légaux. Mr. Murray Butler, le lèche-cul de Wall Street, dirige la manœuvre et beaucoup d’autres comme lui rampent devant le veau d’or de leur maîtres. Parlons de la prostitution! Les malheureuses femmes de la rue sont la pureté même comparées à une telle dégénération mentale.

En plus de ce processus d’empoisonnement de la pensée, il y a les crédits colossaux votés par le Congrès et les législatures d’états pour la machine criminelle nationale. Des sommes atteignant des millions de dollars sont lancées en l’air, un montant si alléchant que le trust de l’acier et autres sociétés de fabrication de munitions et de matériel de guerre pour l’armée et la marine fondent d’enthousiasme et de sentiments patriotiques et ont déjà offert leurs généreux services au pays.

Main dans la main avec cette préparation militaire et cette folie guerrière, il y a la persécution croissante des ouvriers et de leurs organisations. Le monde du travail a accueilli avec enthousiasme et gratitude envers le président et son humanisme supposé la loi instituant la journée de huit heures de travail et se rend compte aujourd’hui que la loi n’était qu’un appât pour le vote et une entrave pour les syndicats. Elle interdit le droit de grève et introduit la conciliation obligatoire. Tout le monde sait, bien sûr, que la grève a été rendue depuis longtemps inefficace par les injonctions contre les piquets de grève et les poursuites judiciaires contre les grévistes, mais la loi fédérale sur les huit heures est la pire parodie du droit à s’organiser et à faire grève et va se révéler être une entrave supplémentaire pour le monde du travail. En plus de cette mesure arbitraire, il y a la proposition de donner les pleins pouvoirs au président en cas de guerre pour prendre le contrôle des chemins de fer et de ses employés, ce qui reviendrait ni plus ni moins à l’établissement d’un asservissement absolu et à d’un militarisme industriel pour les ouvriers.

Et puis il y a les persécutions barbares, systématiques des éléments radicaux et révolutionnaires à travers le pays. Les horreurs de Everett 3, la conspiration contre les syndicats à San Francisco, avec Billings et Mooney déjà sacrifiés — est-ce pures coïncidences ? Ou faut-il plutôt y voir la vraie nature de la guerre que la classe dirigeante américaine mène contre le monde du travail ?

Les ouvriers doivent apprendre qu’ils n’ont rien à attendre de leurs maîtres. Ces derniers, en Amérique comme en Europe, n’hésitent pas un instant à envoyer à la mort des centaines de milliers de personnes si leurs intérêts l’exigent. Ils sont toujours partants pour que leurs esclaves abusés hissent le drapeau national et patriotiques sur des villes incendiées, des campagnes dévastées, une humanité affamée et sans abris, aussi longtemps qu’ils puissent trouver suffisamment de malheureuses victimes à transformer en tueurs, prêts à répondre à l’appel de leurs maîtres pour effectuer la tâche horrible du bain de sang et du carnage.

Aussi précieux que soit le travail du Women’s Peace Party 4 et d’autres pacifistes sincères, c’est folie que d’adresser des pétitions pour la paix au président. Les ouvriers, seuls, peuvent empêcher la guerre qui menace; toutes les guerres, en fait, si ils refusent d’y participer. L’antimilitariste déterminé est le seul pacifiste. Le pacifiste ordinaire n’est que moralisateur; l’antimilitariste agit; il refuse l’ordre de tuer ses frères. Son slogan est : “Je ne tuerai pas ni ne me laisserai faire tuer.”

C’est ce slogan qui doit se répandre parmi les ouvriers et pénétrer les organisations ouvrières. Ils doivent réaliser qu’il est monstrueusement criminel de s’enrôler dans cette entreprise hideuse du meurtre. Il est assez terrible de tuer par colère, dans un moment de folie, mais il l’est encore plus d’obéir aveuglément aux ordres de vos supérieurs militaires de commettre un meurtre. Le temps doit venir où le meurtre et le carnage par obéissance aveugle ne recevra plus de récompenses, de monuments, de pensions et d’éloges funèbres, mais sera considéré comme la plus grande horreur et honte d’une époque barbare, assoifée de sang et obsédée par le profit; une sombre tache hideuse sur la civilisation.

Comprenons cette vérité des plus précieuse : Un homme a le pouvoir d’agir librement tant qu’il ne porte pas un uniforme. Une fois qu’il a endossé la tenue de l’obéissance, le soldat « volontaire » devient autant un rouage de la machine à tuer que que son frère contraint au service militaire. Il est encore temps pour notre pays de se prononcer contre le militarisme et la guerre, de résister avec détermination au service militaire obligatoire pour le meurtre de nos semblables. Après tout, l’Amérique n’est pas encore, comme l’Allemagne, la Russie, la France ou l’Angleterre, en proie à un régime militaire, avec la marque de Caïn sur le front. La position déterminée que peuvent adopter individuellement les ouvriers, au sein de groupes et d’organisations contre la guerre, peut encore rencontrer une réponse rapide et enthousiaste. Elle fera se lever des gens à travers tout le pays. A vrai dire, ils ne veulent pas la guerre. L’appel à la guerre vient des cliques militaires, des fabricants de munitions et de leur porte-parole, la presse, Ce criminel le plus dégénéré parmi tous les criminels. Ils brandissent tous le drapeau. Oh, oui; c’est un emblème profitable qui couvre une multitude de crimes.

Il est encore temps d’enrayer la montée sanguinaire de la guerre par les paroles, la plume et l’action. les promoteurs de la guerre ont conscience que nous avons vu clairement leur jeu et que nous connaissons leurs cartes et que nous connaissons leur jeu criminel et malhonnête. Nous savons qu’ils veulent la guerre pour accroître leurs profits. très bien, laissons-les faire leur propre guerre. Nous, le peuple américain, ne la ferons pas pour eux. Pensez-vous qu’alors la guerre surviendrait ou continuerait? Oh, je sais qu’il est difficile de mobiliser les ouvriers, de leur faire voir la vérité cachée derrière le mensonge nationaliste et patriotique. Néanmoins, nous devons faire notre part. Nous serons au moins épargnés par le blâme si la terrible avalanche nous submergeait malgré nos efforts.

Pour ma part, je parlerai contre la guerre jusqu’à mon dernier souffle, avant et pendant la guerre. Je mourrai un milliers de fois en appelant le peuple d’Amérique à refuser d’obéir, à refuser le service militaire, à refuser d’assassiner leurs frères plutôt que de prêter ma voix pour justifier la guerre, excepté celle de tous les peuple contre leurs despotes et exploiteurs — la Révolution Sociale.5

NDT

1. John « Jack » Pierpont Morgan, Jr., dit J. P. Morgan, Jr, (1867 – 1943) est un fils de John Pierpont Morgan, dont il a hérité la fortune à sa mort en 1913. Toutes les munitions achetées par la Grande-Bretagne aux États-Unis l’ont été via une de ses sociétés.
2. Ce même John Pierpont Morgan, grâce à son monopole de fourniture en munitions et équipement, a gagné 30 millions de dollars à travers une commission de 1%. Il a prêté 12 millions de $ à la Russie, 50 millions de $ à la France en 1915. En outre, il a mis en place un groupement d’environ 2 200 banques pour prêter 500 millions de $ aux alliés.
3. Le 5 novembre 1916, environ 300 membres des Industrial Workers of the World s’embarquèrent à bord de deux bateau au départ de Seattle pour Everett, pour soutenir des ouvriers du shingle en grève depuis cinq mois. Ils furent reçus par 200 hommes recrutés par le shérif Donald McRae. La fusillade qui s’ensuivit causa la mort de deux vigilants et cinq membres de l’IWW. Voir, par exemple, The Everett Massacre Walker C. Smith http://www.gutenberg.org/files/31810/31810-h/31810-h.htm et Everett Massacre http://www.historylink.org/index.cfm?DisplayPage=output.cfm&file_id=9981
4. Créé en janvier 1915, avec Jane Addams comme présidente. L’organisation deviendra plus tard le International Committee of Women for Permanent Peace puis en 1921, la branche américaine de l’organisation internationale Women’s International League for Peace and Freedom.
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Visiter des recoins qui me font peur

Messagede digger » 02 Nov 2015, 08:05

Visiter des recoins qui me font peur :Réflexions personnelles sur la remise en cause de la suprématie masculine Chris Crass  Avril 2009

Texte original : Going to places that scare me: Personal reflections on challenging male supremacy
http://www.xyonline.net/content/going-places-scare-me-personal-reflections-challenging-male-supremacy

I: “Comment puis-je être sexiste ? Je suis anarchiste!”

“Comment çà je suis sexiste?” J’étais scandalisé, je n’étais pas un dragueur, je ne haïssais pas les femmes, je n’étais pas pas mal intentionné. « Mais comment puis-je être sexiste, je suis anarchiste?” J’étais inquiet, nerveux, et toutes défenses . Je croyais en la libération, en luttant contre le capitalisme et l’état. Il y avait ceux qui défendaient les injustices et en profitaient et nous, non? J’avais 19 ans et on était en 1993, quatre ans après être entré en militantisme.

Nilou, en me tenant la main m’a expliqué patiemment, “Je ne dis pas que tu es mal intentionné. Je dis que tu es sexiste, et le sexisme existe de beaucoup de manière subtiles ou flagrantes. Tu me coupes la parole lorsque je parle. Tu prêtes plus d’attention à ce que les hommes disent. L’autre jour, lorsque nous étions assis dans le coffee shop avec Mike, on aurait dit que vous aviez une conversation tous les deux et que j’étais là juste pour regarder. J’ai essayé d’y participer et de dire quelque chose, mais vous m’avez juste regardé avant que de la reprendre. Les hommes du groupe créent un contact visuel entre eux et agissent comme si les hommes n’étaient pas là. Le groupe d’étude est devenu un forum pour les hommes pour parler sans arrêt de tel livre et tel autre, comme si ils savaient tout et devaient seulement l’enseigner au reste du groupe. Pendant longtemps, j’ai pensé que çà venait de moi, que ce que j’avais à dire n’était pas très utile ni intéressant. Peut-être devais-je changer mon approche, ou que je dramatisais, peut-être que c’était juste une idée et que je devais m’en débarrasser. Mais alors, je me suis aperçue qu’il arrivait sans arrêt la même chose à d’autres femmes du groupe. Je ne t’accuse pas de tout çà, mais tu es quelqu’un d’important dans le groupe et tu participes à cette dynamique.” Cette conversation a changé ma vie et c’est une remise en cause que je continue avec cet essai.

Il s’adresse aux autres mâles blancs des classes moyennes, organisateurs anarchistes de gauche, qui luttent pour créer des mouvements en faveur de la libération. Je souhaite mettre l’accent sur ma propre expérience du traitement de ces questions de sexisme et d’anti-sexisme d’un point de vue psychologique et émotionnel. J’ai choisi cette approche parce qu’elle est est une remise en cause d’ordre personnel, qu’elle s’est révélée efficace lors de travail avec des hommes contre le sexisme et à cause d’un retour cohérent de la part de femmes que j’encourage à ne pas ignorer ces aspects. Rona Fernandez du Youth Empowerment Center à Oakland , “Encouragez les hommes/genres privilégiés à examiner le rôle des émotions (ou leur absence, le cas échéant) dans leur expérience de privilégiés. Je vous dis cela parce que ceux-ci souffrent aussi au sein du système de patriarcat et que l’une des formes la plus déshumanisante de leurs souffrances est leurs difficultés/incapacités à exprimer leurs sentiments.” Clare Bayard du Anti-Racism for Global Justice l’exprime sans détour en s’adressant à des militants hommes du genre privilégié « Cela vous a pris des années d’études et de dur travail pour élaborer vos analyses politiques, pourquoi pensez vous que la compréhension émotionnelle viendra toute seule. Cela demande aussi du travail.”

Cette essai examine le rôle déterminant de femmes, de femmes de couleur en particulier, qui écrivent sur et s’organisent contre le patriarcat dans la société et le sexisme dans le mouvement. Les travaux de Barbara Smith, Gloria Anzaldua, Ella Baker, Patricia Hill Collins, Elizabeth ‘Betita’ Martinez, Bell Hooks et de tant d’autres qui ont élaboré les fondations politiques, les visions et les stratégies sur le travail que doit faire sur lui-même l’homme blanc au genre privilégié. Par ailleurs, il existe de plus en plus d’hommes blancs privilégiés au sein du mouvement qui agissent pour remettre en cause la suprématie masculine. Nous sommes des milliers qui reconnaissons que le patriarcat existe, que nous sommes ainsi privilégiés, que le sexisme affaiblit le mouvement, que les femmes, transgenres, homosexuels et lesbiennes l’ont expliqué encore et encore et ont dit « Nous avons tous besoin de nous parler les un-es aux autres, de nous remettre en cause et de décider de ce que nous allons faire ensemble.” Mais il existe cependant beaucoup plus d’hommes blancs au sein du mouvement qui sont d’accord pour dire que le sexisme existe dans la société, dans le mouvement peut-être, mais qui refusent d’admettre leur implication personnelle.

Lisa Sousa, qui est membre du San Francisco Independent Media Center et de AK Press, m’a dit que, lors de conversations récentes sur le sexisme et le genre qu’elle a eu dans des groupes, elle a entendu les réponses suivantes de la part des hommes “Nous sommes tous opprimés”, “nous devrions parler des classes sociales”, “vous utilisez seulement la notion de genre pour attaquer untel et untel”. Lorsqu’elle a soulevé la question des femmes qui quittent le groupe à majorité masculine peu après leur arrivée, les réponses incluaient: “des hommes quittent aussi le groupe, les femmes ne le quittent pas plus, des gens s’en vont, c’est le propre des organisations de volontaires”, “nous devons seulement recruter plus de femmes, si des femmes quittent le groupe, il y en a davantage susceptibles d’y entrer”.

Ces commentaires sont si courants et, même si il est tentant pour moi de prendre mes distances par rapport aux hommes qui les ont exprimé, il est important que je me souvienne de l’époque où je les faisais. En tant que personne qui croit en la construction d’un mouvement et à la libération collective, il est important pour moi d’être sur la même longueur d’ondes que ceux avec qui je travaille. Comme une personne privilégiée qui travaille avec d’autres personnes privilégiées, je dois apprendre à m’aimer suffisamment pour être capable de me voir dans les gens vis à vis desquels j’aurais tendance à prendre mes distances et à critiquer. Cela implique aussi d’être honnête avec moi-même.

Lorsque je repense à cette conversation avec Nilou et à son explication sur comment opère le sexisme, je me souviens d’avoir essayé de ne pas me renfermer et d’écouter. Le mot “Mais”me revenait sans arrêt à l’esprit, suivi de “c’était un malentendu, je ne pensais pas cela, je ne savais pas que tu le ressentais comme cela, je n’essayais pas de faire cela, j’aimerais que tu participes davantage, je ne comprends pas, personne n’a dit qu’il ne voulait pas écouter ce que tu avais à dire, nous croyons tous en l’égalité, je t’aime et je ne ferais jamais rien qui puisse te blesser, il s’agissait de cas fortuits, pas de sexisme, je ne sais pas quoi faire.” En regardant en arrière dix ans plus tard, le fait que cette même liste de « mais » me revienne si souvent à l’esprit m’étonne . Je ressemble davantage aux « autres » hommes que je suis prêt à l’admettre.

Nilou a passé des heures et des heures à me parler du sexisme . C’était incroyablement difficile. Mes opinions politiques étaient façonnées par un schéma dualiste clairement défini entre le bien et le mal. Si il se révélait que j’étais sexiste, alors ma perception précédente de moi-même était remise en cause et mon schéma devait être transformé. Lorsque je m’en souviens, ce fut un moment extrêmement important de mon évolution, même si sur le moment, je me suis senti merdeux.

Deux semaines après, à la réunion de notre groupe d’études, Nilou a levé la main. “Il y a des manifestations de sexisme dans ce groupe” Elle a énuméré les exemples qu’elle m’avait cité. La réaction de défense que j’avais ressenti était maintenant multipliée par les cinq hommes dans la salle. D’autres femmes commencèrent à prendre la parole. Elles aussi avaient vécu de telles expériences et elles en avaient assez de les supporter. Les hommes étaient choqués et sur la défensive ; nous avons commencé à recenser toutes les raisons pour lesquelles les accusations de sexisme étaient fondées sur des malentendus, de mauvaises interprétations. Nous avons dit avec une profonde sincérité « Mais nous voulons tous la révolution ».

Après la réunion, la femme la plus ancienne du groupe m’a pris à part. April était membre du United Anarchist Front depuis plus d’un an et elle aussi m’a donné des exemples de comportements sexistes. Les hommes du groupe ne lui faisaient pas confiance pour lui confier des responsabilités, même si ils étaient plus nouveaux qu’elle dans le groupe. On ne lui communiquait pas les informations concernant le groupe et on ne lui demandait pas son opinion sur des questions politiques. D’autres personnes se joignirent à notre conversation et les hommes continuèrent à contester l’accusation de sexisme. April cita un exemple qu’elle m’avait expliqué clairement auparavant et ils l’expliquèrent comme étant un malentendu. Quelques minutes plus tard, j’ai reformulé exactement le même exemple cité par April et, cette fois -ci, il reçut l’agrément de mauvaise grâce d’autres hommes qui admirent que peut-être, dans ce cas, c’était du sexisme. April le fit remarquer aussitôt. Je n’avais même pas eu conscience de ce qui s’était passé. J’ai regardé April alors qu’elle fondait en larmes. Dans ma bouche, les mots d’April étaient écoutés et pris au sérieux. C’était ainsi. Je ne voulais pas croire que le sexisme existait mais j’en étais maintenant le témoin. Je me sentais affreusement mal, comme après avoir reçu un coup dans l’estomac. Nilou et April essayaient désespérément de nous faire admettre que c’était un problème. Comment cela avait-il pu arriver alors que je n’en avais pas eu l’intention? J’étais pour le moins terrorisé.

Deux mois plus tard, j’assistais en silence à une réunion entre hommes. On ne savait pas de quoi parler. Plus précisément, nous étions effrayés, nerveux, peu enthousiastes et ne mettions aucune bonne volonté pour entamer une discussion sérieuse au sujet du sexisme. Nilou et April avaient suggéré que nous consacrions une journée à discuter du sexisme et nous avions commencé en petits groupes. “De quoi parlent les femmes”, nous demandions-nous. Lorsque le groupe s’est retrouvé dans son ensemble, la discussion s’est rapidement dirigée vers la défense par les femmes de leur interprétation de leurs expériences. Je me sentais mal à l’aise, ayant du mal à croire ce que j’entendais. Je me sentais incapable d’orienter la conversation de manière positive. Plusieurs personnes de tous sexes quittèrent bientôt la pièce en larmes, désabusées et submergées par l’impuissance. Ma mère, qui avait observé une partie de la discussion, a demandé la parole. “Vous êtes en train de discuter de questions extrêmement difficiles. Je suis très heureuse de vous voir à votre âge les prendre aussi au sérieux.Cela prouve que vous croyez réellement à ce pourquoi vous vous battez mais c’est une question qui ne se règle pas en un jour..” Je pouvais sentir l’abattement qui régnait dans la pièce, alors que nous échangions des regards, souvent les larmes aux yeux. Il était évident que la remise en cause du sexisme demandait plus que d’apprendre à établir un contact visuel avec les femmes lors des discussions de groupe, que c’était une remise en cause d’un système de pouvoir qui se manifestait dans les sphères politique, économique, sociale, culturelle et psychologique et que ma supériorité intériorisée n’était que le sommet d’un iceberg fondé sur l’exploitation et l’oppression.

II: “A quelle classe historique appartiens-je?”

“Sais-tu à quelle classe tu appartiens?” Étant un homme blanc, de classe moyenne, suivant des études féminines et ethniques depuis sept ans, on m’avait souvent posé la question. Dans un cours d’histoire des femmes noires, quelqu’un avait proposé de m’aider à décider où je devais aller.. J’avais compris pourquoi on me demandait cela et que la question n’était pas au sujet d’une classe d’étudiants, mais d’une classe comme catégorie sociale au sein d’une société suprématiste blanche, patriarcale, hétéro-sexiste et capitaliste déterminée à garder le pouvoir. Je savais de quelle classe j’étais issu, que ma relations avec les études féminines et ethniques étaient compliquées . Je savais aussi que certaines personnes ne souhaitaient pas ma présence dans ces cours et que celle-ci en mettait d’autres mal à l’aise. Mais beaucoup de professeurs et quelques étudiant-es m’avaient dit qu’ils/elles étaient heureux-ses que je sois là. Cela m’avait aidé à voir combien ces questions étaient complexes et qu’elles n’avaient pas de réponses faciles.

J’ai suivi des cours dans un community college pendant quatre ans et ensuite à l’Université d’état de San Francisco pendant trois ans. La majorité de mes professeurs était des femmes et des gens de couleur. J’avais grandi en règle général dans un environnement ségrégué et je n’avais que peu de modèles, de figures d’autorité, de mentors ou de professeurs de couleur. Ce que j’avais lu et étudié au collège sur le féminisme des femmes de couleur, la lutte de libération des noirs, l’histoire des chicano/as, le colonialisme sous l’angle de l’histoire indienne, l’histoire syndicale, la théorie des identités de genre, l’anti-racisme sous l’angle des femmes immigrées et réfugiées, avait eu un profond impact sur moi. Côtoyer des gens de couleur, et en particulier des femmes de couleur, qui m’évaluaient, m’enseignaient et me guidaient se révéla incroyablement important pour mon évolution sur un plan psychologique, ce dont je n’étais pas nécessairement conscient à l’époque. Que de tels gens, aux opinions politiques de gauche/radicales dirigent mon éducation a entraîné un bouleversement subversif des relations de pouvoir qui n’était pas mentionné dans le programme mais qui fut central dans mes études. Apprendre au milieu de personnes et de femmes en majorité de couleur a eu aussi un impact profond parce que c’était la première fois que je me trouvais en situation minoritaire sur la base de la race et du genre. Soudainement, la race et le genre n’étaient plus seulement des questions parmi d’autres mais l’aspect central concernant la vie, la vision et la compréhension que d’autres avaient du monde La question que je me posais parfois en silence » pourquoi vous sentez-vous toujours obligés de parler de race et de genre”, s’était inversée; “comment peut-on ne pas penser toujours à la race et au genre?”

J’ai développé progressivement une stratégie pour les cours. Je restais plutôt tranquille le premier mois, m’efforçant à écouter attentivement. La première semaine, je disais quelque chose qui m’identifiais clairement comme opposé à la suprématie blanche et au patriarcat (quelquefois au capitalisme) comme systèmes d’oppression, dont j’étais un bénéficiaire, afin que les gens sachent d’où je venais. C’était généralement reçu avec surprise, effervescence et un signe d’encouragement. Je participais davantage aux dialogues pour essayer d’établir la confiance par l’écoute et l’esprit d’ouverture concernant les informations et les histoires. Si cette stratégie comprenait des objectifs anti-sexistes, elle était aussi un moyen de me présenter sous un certain angle.

Une autre partie de la stratégie était de participer et de soulever des questions et d’autres perspectives dans les cours de civilisations occidentales, de sciences politiques ou autres, à majorité masculine blanche. Les gens et les femmes de couleur avec qui j’étudiais attendaient clairement de moi que je prenne cette responsabilité. “Ils attendent cela de nous et nous considèrent comme émotifs, colériques, bloqués en mode victimes. Tu dois utiliser ta position de privilégié pour te faire entendre par les blancs” Le but n’était pas nécessairement de faire changer de point de vue le professeur mais d’ouvrir un espace pour le dialogue critique au sujet de la race, de la classe et du genre avec les autres étudiants principalement masculins. C’était également un apprentissage extrêmement utile parce que je donnais souvent l’impression d’être quelqu’un de froid, colérique et peu sûr de moi, rien de particulièrement utile. Si mon but est de crier après les blancs pour soulager ma propre culpabilité et honte d’être moi-même un homme blanc, alors peut-être que cela était une tactique efficace. Mais si mon but était réellement de travailler avec d’autres pour pratiquer l’anti-racisme et l’anti-sexisme, alors je devais me comporter avec moi-même de façon plus complexe et sincère.

J’ai grandi en croyant que j’étais un individu seul sur une voie linéaire de progression sans passé. L’histoire était un ramassis de dates et d’événements qui, bien que intéressants à apprendre, n’avaient que peu de rapports avec ma vie. J’étais seulement un individu menant sa vie. Puis j’ai commencé à apprendre que être blanc, homme, moyenne classe, valide, principalement hétérosexuel et citoyen des États-Unis ne signifiait pas seulement que je jouissais de privilèges mais que j’avais mes racines dans l’histoire. J’appartenais à des catégories sociales- blanc, mâle, hétéro, classe moyenne. Faire partie de ces groupes signifiait être réputé normal, une norme d’après laquelle tous les autres étaient jugés. Mon sentiment d’être ma « propre personne » était désormais complétée par des images de bateaux négriers,, de tribus indigènes rasées par le feu, familles détruites, de violences contres les femmes, d’une classe dirigeante blanche utilisant les blancs pauvres pour coloniser les femmes blanches , les gens de couleur et la planète.

Je me souviens m’être assis dans un cours d’histoire sur les femmes afro-américaines, un ou deux blancs, un ou deux hommes, la quinzaine d’autres personnes étaient de femmes noires et j’étais le seul homme blanc. Nous étudiions l’histoire de l’esclavage, la campagne contre les lynchages et les viols systématiques des femmes esclaves africaines par leurs propriétaires blancs menée par Ida B. Wells – des millions de viols ratifiés et protégés par la loi. En même temps, des centaines d’hommes noirs furent lynchés par des blancs qui prétendaient protéger les femmes blanches contre les violeurs noirs. J’étais assis là, la tête baissée et les larmes aux yeux et je pouvais sentir l’histoire dans mon estomac nauséeux et mes yeux baignés de larmes. Qui étaient ces hommes blancs et que pensaient ils d’eux-mêmes? J’avais peur de regarder en face les femmes noires dans la salle. “Même si il y a eu un mélange de race par amour,” disait le professeur, »notre peuple est composé d’autant de nuances de noirs à cause du viol institutionnalisé génération après génération” Qui suis-je et qu’est-ce que je pense de moi-même?

III: “Ce combat est mon combat”

“Je n’ai pas la moindre notion de ce que pourrait être le rôle possible d’un homme hétérosexuel révolutionnaire blanc puisqu’il est l’incarnation même du pouvoir réactionnaire en défense d’intérêts particuliers .” – Robin Morgan en introduction à Sisterhood is Powerful

“Confrontes toi à ta peur/ ta peur c’est toi/ tu ne peux pas t’enfuir/ tu ne peux pas te cacher/ta peur c’est toi / finalement qu’as tu fait/ est-ce vrai que le mal que tu as causé est plus grand que le bien que tu as fait/ confrontes toi à ta peur/ étreins ta peur/ta douleur à l’intérieur c’est la vérité /laisse la sortir/ laisse la sortir/ quand la socialisation a disparu/ que reste t‘il/ la peur est plus réelle que l’espoir que tu fabriques/ où vas-tu aller/ que vas-tu faire/ laisse faire parce que tu es déjà toi/est-ce que je peux avancer/ est-ce que je peux avancer / épanouis toi/ tu sais que tout est vrai/ l’espoir c’est toi ” -White Boy Emo-hardcore

J’ai traversé et je traverse des périodes de haine de moi-même, où je me sens coupable, effrayé. Je sais au fond de moi que j’ai joué un rôle dans la lutte pour la libération et je sais par expérience le travail utile que je pourrais y faire, mais la question me hante toujours, “Est-ce que je me raconte des histoires?” Autrement dit, est-ce que je me mens lorsque je pense être plus utile que la cause de problèmes. Pour être clair, je pense qu’il faut se coltiner la citation de Robin Morgan mais pas se bloquer dessus. J’ai grandi en pensant que tout m’était dû.Je pouvais aller partout, faire n’importe quoi et où que j’aille on voulait/avait besoin de moi. Le patriarcat et l’hétéro-sexisme m’avaient aussi enseigné, de manière subtile et flagrante, que j’avais droit aux corps des femmes, à occuper l’espace et y déposer mes idées et pensées comme je le voulais, sans considération pour les autres. C’est un processus de sociabilisation très différent de celui de la plupart des gens dans cette société à qui l’on dit de la fermer, de garder tout pour eux, de cacher qui ils sont vraiment, de dégager du chemin et de ne jamais oublier la chance qu’ils ont d’être autorisés à vivre ici. Je pense qu’il est sain de ne pas croire que l’on a toujours besoin de vous, d’apprendre à partager l’espace et le pouvoir et de travailler avec d’autres pour prendre conscience du rôle qu’en réalité vous pouvez et devez jouer. Ce qui est malsain est de constater combien il est rare que des hommes du genre privilégié de parlent entre eux de ces questions et s’aident mutuellement dans ce cheminement entre eux.

Laura Close, une organisatrice des Students for Unity à Portland, a traité ces question dans un essai, “Men in the Movement”. Elle écrit, “Tous les jours, des hommes jeunes se réveillent et décident de s’engager dans le militantisme. Souvent, ils sont confrontés à un langage et à des discussions au sujet de leur privilèges de mâles qui les aliènent et les réduisent au silence sans que quiconque ne les soutiennent réellement pour décoloniser leur esprit. Pensez à ce que cela signifierait si des hommes acquis à notre cause emmenaient les plus jeunes ou plus nouveaux prendre un café et discuter de leurs propres expériences comme mecs dans le mouvement. Parlez de ce que vous avez appris!Pensez à ce que cela représenterait pour des hommes d’encourager d’autres hommes qui font des progrès pour devenir nos alliés.” Elle met au défi des hommes de guider d’autres hommes dans leur travail anti-sexiste.

Je savais qu’elle avait raison mais l’idée de le mettre en pratique me rendait réellement nerveux. Certes, j’avais beaucoup d’amis proches de genre privilégié mais m’engager politiquement en développant une relation avec d’autres hommes et en s’ouvrant à eux concernant mes propres démêlés avec le sexisme m’effrayait. Parce que j’étais capable de dénoncer le patriarcat et de critiquer d’autres hommes de temps en temps, mais pour être honnête vis à vis de mon propre sexisme, étais-je capable de mettre en lien ma pratique/analyse politique avec mon cheminement émotionnel/psychologique, d’être vulnérable?

Pause. Vulnérable par rapport à quoi ? Vous souvenez-vous lorsque j’ai dit que, dans les cours d’études féminines, je me présentais comme opposé au patriarcat, à la suprématie blanche et, quelques fois, au capitalisme? Le niveau de conscience au sujet du féminisme, pour ne pas parler de celui de l’engagement politique, parmi la plupart des hommes de genre privilégié à l’université est si bas que le seul fait de lire un ouvrage féministe et de déclarer « Je reconnais que le sexisme existe » signifiait que j’étais progressiste. Même si le degré de conscience et d’engagement est généralement plus élevé dans les milieux militants, il ne l’est guère plus. J’ai mené deux grandes luttes au cours de ma vie politique – le désir sincère de m’engager et une profonde crainte de ne pas être à la hauteur. Il m’est beaucoup plus facile de faire des déclarations contre le patriarcat dans des salles de cours ou des réunions politiques et d’écrire sur le sujet que de mettre en pratiques mes opinions féministes dans mes relations personnelles avec des amis, des membres de la famille ou des partenaires. C’est particulièrement difficile lorsque des militant-es, comme moi-même, prennent si peu de temps pour échanger avec les autres sur ce sujet.

Qu’est-ce que j’ai peur d’admettre? Que je lutte quotidiennement pour écouter vraiment les voix que je reconnais être comme celles des femmes. Je sais que mon esprit se met à vagabonder plus rapidement. Je sais que ma réaction instinctive est de prendre plus au sérieux l’opinion des hommes. Je sais que lorsque je marche dans une pièce remplie de militant-es, j’examine aussitôt l’endroit et divise les gens en hiérarchies statutaires (depuis combien de temps militent-ils, à quels groupes ont-ils appartenu, qu’ont-ils écrits et où cela a t’il été publié, qui sont leurs amis). Je me positionne contre eux et je me sens le plus en concurrence avec les hommes. J’établis les mêmes statuts hiérarchiques avec celles que j’identifie comme femmes mais la désirabilité sexuelle s’insinue dans ma mentalité hétéro. Qu’est-ce qu’un désir et une attraction sexuelle saine et comment sont ils liés, comment survivent-ils, à mon habitude de sexualiser systématiquement les femmes autour de moi ? Cela est amplifié par la réalité sociale quotidienne qui présente les femmes comme des corps sans voix pour servir les désirs des hétéros mâles, nous le savons. Mais qu’est ce que cela implique dans la façon avec laquelle je communique avec mes partenaires qui sont des femmes et avec qui je travaille? Comment cela se traduit il lorsque je fais l’amour, que je désire de l’amour, que j’exprime de l’amour, que je conceptualise l’amour? Je ne parle pas de comment je fais l’amour ou je parle d’amour à mes partenaires mais de savoir si,oui ou non, j’accorde plus d’importance à l’égalité qu’à prendre mon pied régulièrement. Du fait que mes partenaires m’ont apportées beaucoup plus de soutien affectif et matériel que je ne l’ai fait pour elles. Je parle de n’avoir presque jamais manqué d’attention à ce que disait un homme de genre privilégié parce que je pensais à lui sur un plan sexuel. Je me suis retrouvé maintes fois manquant d’attention, en pensant au sexe, en écoutant parler des femmes, qui sont des organisatrices, des leaders, des visionnaires, mes amies, mes camarades. Je n’ai absolument rien contre les amourettes, le désir sexuel sain et les idées pro-sexe, ce n’est pas de cela que je parle. C’est au sujet du pouvoir, de se croire tout permis, et de la marginalisation du leadership des femmes par le désir masculin hétéro. Je souhaiterais ne pas toujours être sur la défensive à ce sujet, mais je le suis pourtant continuellement. Je me sens frustré et clos les conversations au sujet des relations de pouvoir entre moi et ma partenaire.Je suis sur la défensive quant à la façon dont le monde interagit avec nous et influence nos comportements. Je sais qu’il y a des moments où je dis “ok, je vais y réfléchir davantage” alors que, en réalité, je pense, “fiche-moi la paix”.

Ce n’est pas un confessionnal, donc je serai pardonné. C’est un combat perpétuel pour être honnête contre le fait que je suis profondément modelé par le patriarcat et ces systèmes d’oppression. Le patriarcat me déchire. J’ai de nombreuses craintes quant à savoir si je suis capable ou non d’avoir des relations amoureuses saines. Si je suis capable d’être sincèrement honnête et cohérent avec moi-même afin de pouvoir m’ouvrir aux autres et partager avec eux Les stigmates du patriarcat sont présentes chez chaque personne avec qui je suis en relation, et lorsque je m’oblige à les voir, à les examiner vraiment et à y réfléchir, je suis rempli de tristesse et de rage. Bell Hooks, dans son livre All About Love, écrit que l’amour est impossible là où la volonté de domination existe. Suis-je capable d’aimer réellement. Je veux croire dans des pratiques politiques de la part des hommes de sexe privilégié forgées par opposition au patriarcat. Je pense que lorsque nous luttons contre l’oppression,que nous mettons en pratique nos engagements, nous matérialisons et exprimons notre humanité. Il existe des moments, des expériences et des situations où je vois le patriarcat remis en cause par tous les sexes et qui démontrent que nous pouvons y arriver. Je pense que c’est la tâche de notre vie et , par essence, le combat pour nos vies. Et à travers lui, nous prenons conscience que même face à ces systèmes d’oppression, notre amour, notre beauté, notre créativité, notre passion, notre dignité et notre pouvoir s’accroissent. Nous sommes capables de cela.

Post scriptum: “nous devons parler pour rendre ce combat concret”

Même si il est nécessaire d’aborder les difficiles questions affectives et psychologiques, il existe aussi d’innombrables moyens concrets pour remettre en cause la suprématie masculine.

Une militante qui travaille pour la libération de la Palestine m’écrit, “quelques trucs que des personnes de sexe : proposer de prendre des notes lors des réunions, passer les coups de fil, chercher les locations de salles, garder les enfants, faire les photocopies et autres tâches moins glamours. Encourager les femmes et les personnes de genres opprimés à occuper les rôles qu’occupent souvent les hommes dans les groupes (ex. la réflexion tactique, l’organisation des manifestations, le poste de porte-parole vis à vis des médias) Demander à des femmes précises si elles veulent s’en charger et expliquer pourquoi vous pensez qu’elles rempliraient bien ces tâches (ne mentez pas). Accordez toute votre attention à ceux que vous écoutez et soyez attentif à vos positions de pouvoir.”

Elle est l’une des milliers de femmes et de personnes de genre opprimé qui a proposé des moyens clairs, concrets que celles de sexe privilégié peuvent mettre en place pour combattre le sexisme et agir pour la libération. Il reste un gros travail à faire. La question plus large qui s’est posée à moi est celle-ci « qu’est-ce que cela me coûtera d’entreprendre vraiment ce travail, de lui donner réellement la priorité et de le faire sur la durée?” En plus d’en discuter entre hommes, comme mentionné plus haut, nous devons aussi nous engager les uns envers les autres à aller jusqu’au bout. De nombreuses questions émotionnelles surgissent lorsqu’on fait ce travail et il est essentiel de s’aider mutuellement à ne pas s’y perdre et à prendre les mesures concrètes nécessaires pour avancer. Demandez-vous, “en quoi notre travail favorise t’il le leadership des femmes?” “Comment est-de que j’agis pour partager le pouvoir dans l’organisation?” “Suis-je ouvert pour écouter les retours des personnes de genres opprimés au sujet de mon travail” Chacune de ces questions génère une autre étape . L’examen et la remise en cause du privilège est un aspect indispensable de notre action, mais ils ne sont pas suffisants. Des hommes qui travaillent avec d’autres hommes pour remettre en cause la suprématie masculine est seulement une stratégie parmi beaucoup d’autres, nécessaires pour élaborer des mouvements multiraciaux antiracistes, de libération homo et trans, de lutte de classe, anti-capitalistes, conduits par des femmes. Nous savons que le sexisme agira pour saboter la construction du mouvement. La question est , quel travail ferons-nous pour aider à le construire et, dans cette dynamique, pour accroître notre capacité à aimer les autres et nous-mêmes.
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Le féminisme comme processus anarchiste. La pratique de l’an

Messagede digger » 02 Nov 2015, 08:29

Avec l’aimable autorisation de Elaine / Courtesy of Elaine

Texte original : Feminism as an Anarchist Process The Practice of Anarcha-Feminism Elaine Leeder
http://theanarchistlibrary.org/library/elaine-leeder-feminism-as-an-anarchist-process

« Lorsque Tiamat créa le monde, elle le créa complet et sans division afin que la vie s’écoule spontanément entre l’obscurité et la lumière, entre les saisons, la naissance et la mort et toutes les faces de la lune et du soleil brillaient sur les êtres intelligents, les humains, sans être séparés, classés en catégories, analysés, possédés. Puis le fils de Tiamat développa son pouvoir et renversa sa mère, la découpa en tous petits morceaux et les éparpilla. De ces morceaux, il fit son nouveau monde, où tout avait sa place attitrée, son numéro. De là, les hommes l’appelèrent le créateur. Le nom de Tiamat était encore connu et elle était vénérée par les femmes, mais les hommes la craignait désormais comme la déesse du Chaos, de la destruction, — de l’ anarchie. »
Z. Budapest

Depuis ces quatre dernières années, je me suis revendiquée anarcha-féministe. J’ai participé à des groupes, réunions publiques et conférences anarcha-féministes et j’ai donné des cours à travers la méthode de petits groupes. A travers mon expérience, j’ai pris conscience que l’interaction dans tous les groupes de femmes avait une couleur et un style unique et que cela était particulièrement vrai dans les groupes féministes. Ce style a été appelé le le procédé de la « mosaïque ». 1 Il contraste avec la pensée traditionnelle « linéaire » qui a envahi les interactions humaines dans cette société. Les caractéristiques de la compétition et de la hiérarchie font partie intégrante du système capitaliste. Des arguments logiques, linéaires, sont utilisées dans les discussions pour perpétuer les valeurs de ce système. La pensée linéaire a pour but d’étayer ou de contester une hypothèse. Dans ce mode de pensée, peu de valeur a été accordé aux valeurs féminines de coopération, d’émotion et d’intuition. Le modèle de la mosaïque qu’utilise les femmes comprend une structure de soutien avec considérablement moins de compétition. 2 Il utilise des matériaux anecdotique, encourage l’interjection de remarques dans les conversations, accepte les données émotionnelles comme partie légitime des discussions intellectuelles, utilise des histoires et paraphrases, change de directions et fait évoluer le groupe dans son ensemble vers une recherche mutuelle de compréhension. C’est un processus organique, non hiérarchique et non compétitif. Il pourrait en fait être qualifié d’anarchiste parce que les valeurs d’absence de leader et de hiérarchie, la non compétition et la spontanéité ont été historiquement associées à l’anarchisme. Ce sont aussi des valeurs féminines. A partir de ce que j’ai pu constater, ce mode de fonctionnement existe moins fréquemment dans les groupes mixtes. En réalité, il n’existe presque jamais dans les groupes anarchistes. La littérature anarchiste est remplie de documents sur l’exploitation par les anarchistes hommes des femmes anarchistes dans leur vie de tous les jours. 3 Ma propre expérience récente parmi des anarchistes de longue date , et même parmi la nouvelle génération, étaye ce point de vue.

Les principes anarchistes et leurs pratiques actuels de résolution des conflits. Il existe un sexisme au sein de l’anarchisme. Il est important pour l’anarchisme d’intégrer ce « processus féministe » dans leurs pratiques afin que, en définitif, les principes et les pratiques anarchistes ne fassent qu’un.

Il existe un certain nombre de féministes, moi y compris, qui ont pris conscience de l’anarchisme inhérent de notre procédé, et qui ont commencé à travailler en groupes pour étudier et évoluer en tant qu’anarcha-féministes. Cet hybride est apparu à la fin des années soixante alors que beaucoup d’entre nous étions engagées dans des organisations de masse, compétitives et hiérarchiques, dominées par les hommes. A cette époque (et encore de nos jours), dans la littérature anarchiste, on disait aux femmes de travailler pour le mouvement dans son ensemble. Au lieu de cela, beaucoup d’entre nous ont formé des petits groupes de sensibilisation qui traitaient des questions personnelles de notre vie quotidienne. C’étaient des groupes spontanés d’action directe que nous organisions nous-mêmes. Il existait beaucoup de groupes semblables dans l’Espagne d’avant 1936 qui pourraient être qualifiés de groupe d’affinité. Ceux-ci étaient fondés sur la similarité d’intérêts et avaient une démocratie interne à travers de la quelle les femmes pouvaient partager les informations et le savoir. Ces groupes étaient généralement composés de femmes blanches de la classe moyenne, qui se trouvaient souvent parfois dans une situation où elles n’étaient pas en situation de compétition les unes envers les autres. Les femmes du tiers-monde et de la classe ouvrière n’étaient généralement pas impliquées dans les groupes de sensibilisation, ce qui est aussi le cas dans les groupes anarcha-féministes aujourd’hui.

A partir de ces tous premiers débuts, une théorie féministe a lentement évolué. Quelques-unes d’entre nous ont commencé à étudier les théories politiques dans ces petits groupes et ont découvert l’anarchisme inhérent à notre féminisme. Nous avons commencé à utiliser les analyses anarchistes pour nous aider à développer notre théorie et notre stratégie pour le changement social. Quelques-unes d’entre nous pensaient que le patriarcat était une hiérarchie dominée par les hommes et que la famille nucléaire perpétuait cette hiérarchie. La famille, découvrions-nous, nous apprend à obéir au Père, à Dieu, aux Enseignants, aux Patrons et à tout ce qui est au-dessus de nous. 4 Elle nous apprend la compétition, le consumérisme et l’isolement, ainsi que la considération de l’autre dans une relation sujet-objet. Je l’ai vu clairement dans mon travail de thérapie familiale. Les familles nucléaires, je le sais maintenant, sont la base de tous les systèmes hiérarchiques autoritaires. Il en résulte que si l’on combat le patriarcat, on combat toutes les hiérarchies. Si nous changeons la nature de la famille nucléaire, nous pouvons commencer à changer toutes les formes de leadership, de domination et de gouvernements.

Suite à ces réflexions, quelques-unes d’entre nous attachons maintenant de l’importance à d’autres façon de considérer les choses. Nous ne devons plus voir le monde seulement à travers des modes de pensées linéaires; rationnel vs. sensuel, esprit vs. corps, logique vs. intuition. Nous avons commencé à regarder ce qui nous entoure en termes de continuum plutôt qu’en des termes dualistes et compétitifs. 5 Nous avons découvert qu’il devait y avoir une place pour les deux modèles, linéaire et mosaïque, et que les deux étaient des méthodes pertinentes de pensée et de fonctionnement.

Si l’on continue à regarder le monde en ces termes, il en résulte que les anarcha-féministes ne prétendent pas que les femmes devraient obtenir une part égale du pouvoir. Au lieu de cela, nous disons qu’il faudrait abolir toutes les relations de pouvoir. Nous ne voulons pas une femme président. Nous ne voulons pas du tout de président. Pour nous un salaire égal à travail égal n’est pas une question cruciale. La répartition du pouvoir et les hiérarchies le sont.

Les groupes féministes suivent souvent les principes anarchistes. Quelques-unes d’entre nous ont exprimé cette relation. D’autres non, mais la forme est toujours présent, quelle soit consciente ou non. Nos groupes sont généralement petits et parfois, ils forment des alliances pour agir ensemble sur certaines questions. Cela ressemble au concept anarchiste de fédérations. Au sein des groupes, il existe une tentative de rotation de tâches et de partage de compétences, afin que le pouvoir ne réside jamais chez une seule personne. Selon les principes anarchistes, il existe un accès égal à toute l’information et ces groupes sont sur une base volontaire et intentionnelle. Ils sont non hiérarchiques et l’auto-discipline est cruciale. Les personnes non qualifiées sont incitées à prendre des postes de responsabilités et les leaders transmettent leurs compétences à celles qui ne possèdent pas de connaissances dans certains domaines. Nous travaillons dans ces groupes en mettant en pratique la révolution dans nos vies quotidiennes. Nous discutons à chaud de nos expériences d’oppression parmi nous mêmes et parmi ceux avec qui nous vivons. Nous travaillons sur des questions de tous les jours qui nous oppriment, et pas seulement sur des idées théoriques et abstraites de révolution.

Comme pratiquante, j’ai découvert que la question de la résolution des conflits était cruciale dans le développement de la cohésion dans ces petits groupes. Lorsque des conflits éclatent parmi nous, nous essayons de faire preuve d’auto-discipline et de nous mettre à la place de l’autre personne. J’ai rarement vu utiliser la coercition dans des petits groupes anarcha-féministe. Le désaccord est accepté, écouté et considéré comme enrichissant. Parfois, un point est contesté et un débat s’ensuit. Ce point est souvent écouté et compris parce que beaucoup d’entre nous réalisons que nos désaccords proviennent de différentes expériences de vie. Généralement, à la fin d’une session, le conflit a été résolu. Sinon, nous y revenons la fois suivante, ayant réfléchi plus avant sur la question. Nous en discutons ou le mettons de côté, le cas échéant. Il y a place pour le désaccord parce que se sont développées la confiance et le respect mutuel. Cette confiance est une qualité difficile à instaurer dans des groupes plus grands, ce qui peut expliquer pourquoi nous préférons toujours des plus petits. Nous avons appris que la communication était cruciale et, qu’à travers elle, nous pouvions parler de nos différences. Les conflits peuvent survenir, et surviennent régulièrement, parce que nous avons su les analyser.

Parce que nous voyons la nécessité de nous opposer au sexisme dans nos vies quotidiennes, quelques-unes d’entre nous ont ressenti le besoin d’affronter les hommes (anarchistes ou non) qui ne vivent pas dans leur vie personnelle ce qu’ils prêchent dans leurs vies politiques. On dit souvent que les femmes pratiquent l’anarchisme et ne le connaissent pas alors que quelques hommes se proclament anarchistes et ne le pratiquent pas. Quelques-unes d’entre nous ont travaillé à restructurer des organisations politiques mixtes afin que l’intuition, l’émotion et la spontanéité soient expérimentées par d’autres que des féministes. Dans quelques-uns de ces groupes mixtes, nous avons essayé d’introduire le processus de prise de décision par consensus qui fait habituellement partie des groupes de femmes. Ces tentatives n’ont eu, pour la plupart, qu’un succès limité. Généralement, la compétition, l’agressivité et le leadership dominateur ont pris le dessus dans ces groupes mixtes qui essayaient d’être anarchistes. Les conflits n’étaient pas aussi facilement résolus qu’ils ne l’étaient dans des groupes exclusivement féminins.

On peut trouver des groupes anarcha-féministes dans le monde entier. Un de ces groupes, Tiamat, un groupe d’affinité anarcha-féministe de Ithaca, New York a existé de août 1975 à août 1978. J’en étais membre et je pense que Tiamat est un excellent exemple de l’anarcha-féminisme en action. Nous avions pris le nom de Tiamat en référence au livre de Z. Budapest qui décrivait ce mythe « Lorsque Tiamat créa le monde, elle le créa complet et sans division afin que la vie s’écoule spontanément entre l’obscurité et la lumière, la saison et la saison, la naissance et la mort et toutes les faces de la lune et du soleil brillaient sur les êtres intelligents, les humains, sans être séparés, classés en catégories, analysés, possédés. Puis le fils de Tiamat développa son pouvoir et renversa sa mère, la découpa en tous petits morceaux et les éparpilla. De ces morceaux, il fit son nouveau monde, où tout avait sa place attitrée, son numéro. De là, les hommes l’appelèrent le créateur. Le nom de Tiamat était encore connu et elle était vénérée par les femmes mais les hommes la craignait désormais comme la déesse du Chaos, de la destruction, — de l’ anarchie. » 6

Notre premier objectif était d’étudier et la première année et demie, nous avons lu ensemble ce qui concerne la théorie anarchiste. Ensuite, chacune d’entre nous a présenté les idées et théories sur lesquelles nous avions fait des recherches. Plus tard encore, nous avons publié un bulletin (Anarcha-Feminist Notes.*), financé par la Anarcha-Feminist Conference et nous sommes impliquées dans des questions politiques locales. Nous avons protesté, par exemple, contre la construction d’une galerie marchande, collecté de l’argent pour un centre de soins de jour pour les dissidents politiques au Chili. Nous voulions l’essor du politique, la ré-éducation, la critique, la discussion et l’action, et tout cela fut fait.

Notre procédé était intéressant. Nous utilisions une procédure appelé « prise de nouvelles » [check-in] où chacune d’entre nous parlions de nos vie sur le moment, des problèmes auxquels nous étions personnellement confrontés et comment nous nous sentions à l’écoute de ce que nous allions discuter ce soir-là. Parfois, nous passions la session entière à la prise de nouvelle, ou à discuter des nouvelles de l’une des participantes ou d’une question abordée par la prise de nouvelles. A d’autres moments, nous abordions des questions intellectuelles. A travers la prise de nouvelles, nous devenions responsables les unes des autres et avons commencé à nous connaître plutôt bien. Souvent nous nous faisions l’avocate du diable afin de pouvoir nous plonger profondément dans un désaccord politique. Tout cela se déroulait dans une atmosphère de confiance qui se développait au fil du temps. Du fait de nos différences dans nos perceptions et styles de vies, nous pouvions apprendre beaucoup les unes des autres. Ces différences étaient aussi la source de nombreux conflits. La moitié du groupe était hétérosexuel et l’autre moitié lesbienne. Nos vies personnelles étaient souvent sources de tension à cause de cela, mais nos similarités quant aux perspectives et à nos idées politiques et au travail à faire aidaient souvent à dépasser nos différences. Nous étions un groupe centré sur le féminisme qui était intellectuel mais orienté vers l’action. Parfois, nous étions très linéaire et logiques dans nos études mais il y avait toujours place pour l’émotion et le soutien. Nous ressentions toutes qu’il y avait un quelque chose d’inexplicable qui nous a maintenu toutes ensembles malgré nos différences pendant trois ans. Nos études comprenaient l’anarchisme russe , espagnol, l’anarcho-syndicalisme et l’anarcho-communisme. Nous étudions la Chine, les premiers anarchistes américains et comment nous, en tant que anarchistes, pouvions vivre ces principes dans nos vies. Nous discutions de la vie avec les hommes, du mariage et de la question d’avoir des enfants et ayant des enfants.Nous débattions du séparatisme et de ses effets sur le mouvement des femmes. Nous étudions la question du salaire pour le travail domestique et de l’énergie nucléaire du point de vue des femmes. Nous organisions des fêtes à l’occasion d’anniversaires, des pique-niques et des anti-célébrations du 4 juillet. Nos défilions ensemble dans des manifestations, avons aidé d’autres groupes anarcha-féministes à démarrer et avons échangé des lectures et un soutien mutuel. Nous étions profondément attentionnées les unes envers les autres et quand nous nous rencontrions dans d’autres endroits, nous ressentions une profonde unité et camaraderie.

Au bout de trois ans, deux des neuf membres ont quitté la région. Une autre membre s’est désengagée peu à peu, ressentant le besoin à ce moment d’un plus grand engagement dans la communauté lesbienne. Par conséquent, les six d’entre nous qui restaient n’ont pas jugé approprié de reconstruire un groupe qui avait été une entité si unique. Au lieu de cela, nous avons considéré sa disparition positivement, sentant qu’il était maintenant temps pour chacune d’entre nous d’aller vers de nouvelles directions. Quelques-unes d’entre nous rejoignirent un groupe d’affinité de femmes anti-nucléaire, d’autres la Lesbian Alliance, d’autres encore travaillèrent avec un groupe mixte sur des questions écologiques.

Avant la dissolution du groupe, nous avons organisé une Conférence anarcha-féministe qui a rassemblé quatre-vingt cinq femmes de provenances aussi diverses que l’Italie, Toronto, Boston, New York, Baltimore et Philadelphie. Bien que Tiamat et ses sympathisantes étaient les organisatrices, les responsabilités furent partagées une fois les participantes toutes arrivées. De nombreux ateliers furent organisés, comprenant l’anarcha-féminisme et l’écologie, la théorie anarcha-féministe, les perspectives d’avenir, les femmes dans le tiers-monde, le travail avec les hommes et la construction d’un réseau anarcha-féministe, pour n’en citer que quelques-uns. Le cadre était idyllique. Nous nous sommes rencontrées dans une nature préservée près du Lac Cayuga. L’hébergement rustique, la nourriture saine et savoureuse et le temps parfait, ensoleillé et chaud, en ont fait un week-end idéal. Pendant la journée, nous nous rencontrions en groupes et le soir nous jouions de la musique, partageions de la poésie et dansions sur des musiques de femmes. Une femme, Kathy Fire chanta des chansons de son album “Songs from a Lesbian Anarchist.” **

Par nos discussions, nous avions découvert la nécessité de garder nos groupes petits. Des groupes de plus de dix membres inhibaient la conversation. Il semblait aussi qu’un leadership désigné était important. Le rôle de leader aurait pu tourner, mais il était important qu’il y ait quelqu’un qui puisse reconnaître celles qui parlaient, pour éclairer la discussion, la résumer et faire évoluer le groupe vers de nouveaux thèmes. Nous avons découvert que le leadership fonctionnait mieux lorsqu’il ne reposait pas entre les mains de quelques-unes. A un moment de la conférence, des participantes ont jugé que le calendrier des ateliers était trop chargé et par le procédé de la prise de décision par consensus, un nouveau programme fut mis en place. Nous avons peiné, des tensions sont apparues, mais à la fin, nous avions atteint ensemble un autre niveau. Il n’y avait pas de situations de pouvoir, les décisions étaient prises par toutes, le partage était spontané, douloureux, mais ouvert et le leadership tournait. C’était un exemple d’anarchisme en pratique. Plus tard, lors du cercle d’adieu, après un week-end assises nues au soleil, 85 femmes se sont tenues par la main, et ont repris des forces par le groupe. Nous étions liées ensemble par notre vision d’une société nouvelle et par ce que nous avions vécu ensemble. Nous avions pris des contacts pour notre travail futur. Nous n’étions plus des individus ou des groupes isolés. Nous appartenions à un réseau plus large de femmes qui pourraient se rencontrer partout dans le monde et avoir des idées et des espoirs semblables. Nous avons commencé des journaux, aux rédactions tournantes, prévu de continuer notre journal Anarcha-Feminist Notes et beaucoup d’entre nous, de se rencontrer à Seabrook et dans d’autres manifestations anti-nucléaires.

Tiamat et la Conférence Anarcha-Féministe ne sont que deux exemples du processus anarcha-féministe. D’autres groupes incarnent ces principes sans prendre conscience de l’anarchisme qu’ils contiennent. Récemment, j’ai enseigné à des petits groupes de niveau universitaire. J’ai essayé, au sein de ces classes, de transmettre tous les procédés décrits ci-dessus à des étudiants blancs, issus des classes moyennes,principalement des femmes, en menant les cours de manière très semblable à une réunion anarcha-féministe. Ici, les étudiants sont traités avec attention et respect. Ils ont commencé doucement à partager intellectuellement et personnellement. A la fin du semestre, ils ont pris conscience qu’ils pouvaient apprendre beaucoup les uns des autres et en regardant en eux-mêmes au lieu de se tourner vers un expert extérieur issu de la hiérarchie pour leur transmettre un savoir. A travers ce processus, ils ont acquis du pouvoir sur leur vie et, par la suite, dissous les relations de pouvoir au sein de la classe. J’ai vécu l’expérience ici, à travers laquelle ces étudiants privilégiés sont passés directement et consciemment de l’état de fervent capitalistes à celui de collectivistes en herbe sans avoir été dans la gauche révolutionnaire. Il est possible d’arriver à ces conclusions anarchistes à travers des expériences comme celles-ci.

A partir de mon expérience avec des femmes dans différents groupes , il est clair pour moi que le temps est venu pour les féministes de clarifier et d’exprimer ouvertement l’anarchisme de notre féminisme. Nous avons le besoin de l’appeler par son nom et de commencer à la bâtir comme alternative viable et acceptable. On ne doit pas chuchoter plus longtemps le mot “anarchisme”. Nous le vivons maintenant. Dans nos petits groupes. La prochaine étape est de faire savoir, à nous et aux autres, qui nous sommes et quelle est notre vision du présent et de l’avenir.

NDA
[1] Cooper, Babette, Kaxine Ethelchild et Lucy White. “The Feminist Process: Developing a non-competitive process with work groups,” Août 1974, non publié.
[2] Ibid.
[3] Goldman Emma et Alexander Berkman. Nowhere at Home. Richard Drennon, Ed. Shocken Books. New York. 1975. pp. 185–107.
[4] Kornegger, Peggy. “Anarchism the Feminist Connection.” Second Wave, 4: 1. Printemps, 1975. p. 31 Anarchisme : La Connexion Féministe sur R&B https://racinesetbranches.wordpress.com/anarcha/anarchisme-la-connexion-feministe/
[5] Ibid. p. 32.
[6] Jenny Reece tel que reproduit de Budapest, Z. and the Feminist Book of Lights and Shadow Collective. The Feminist Wicca, Lincoln Boulevard, Venice, California. 90291. 1975.

* NDT
*Accessible en ligne : Anarcha-feminist Notes Printemps 1977 Vol 1 n°2 http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_archives////coldoffthepresses/AFN/Anarcha-Feminist%20Notes%20vol.%201%20no%202.pdf ; septembre 1977 Vol 1 n°3 http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_archives////coldoffthepresses/AFN/Anarcha%20Feminist%20Notes%20vol.%201%20no.%203.pdf
** Kathy Fire Songs Of Fire / Songs Of A Lesbian Anarchist Folkways Records ‎– FS 8585 1978, dont est extrait Mother Rage https://youtu.be/xulZCsNviAo et un article The sound of Sappho : Kathy Fire’s « Mother Rage » http://streetcarnage.com/blog/the-sounds-of-sappho-kathy-fires-mother-rage/

Blog de Elaine : race & ethnicity http://www.sonoma.edu/users/l/leeder/index.htm
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Modèles de révolution....

Messagede digger » 13 Déc 2015, 12:32

Modèles de révolution. Les femmes du monde rural et la collectivisation anarchiste dans la guerre civile espagnole.
Martha A. Ackelsberg


Texte original : Models of Revolution. Rural Women and Anarchist Collectivization In Civil War Spain http://www.zinedistro.org/zines/135

Cet article explore les activités révolutionnaires dans l’Espagne rurale durant les années de guerre civile (1936-39), en comparant deux perspectives (anarchistes) différentes sur la nature de la subordination et de l’émancipation des femmes [empowerment]. L’une, évidente dans les activités du mouvement anarcho-syndicaliste traditionnel, considérait la subordination des femmes comme ayant ses racines dans leur domination économique et, par conséquent, prônait la participation économique comme étant la voie de l’émancipation. La seconde, développée dans l’organisation de femmes anarchistes Mujeres Libres, considérait la subordination des femmes comme ayant des racines culturelles plus larges et, donc, mettait l’accent sur la nécessité d’un programme multiforme d’éducation et d’émancipation comme clé pour la libération des femmes. L’article examine la collectivisation agricole menée par la CNT, ainsi que les activités de Mujeres Libres, en comparant les succès et les échecs des deux approches. – Martha A. Ackelsberg

Introduction

Durant les premières semaines et les premiers mois de la guerre civile espagnole, alors que les classes possédantes abandonnait ses usines et ses terres pour sa propre sécurité dans les zones tenues par les rebelles, les ouvriers de l’industrie et agricoles se virent offrir l’opportunité de réorganiser leurs vies et réseaux sociaux.1 Les ouvriers syndiqués de l’industrie dans les centres urbains tels que Barcelone, Madrid, Valence et leurs environs, collectivisèrent leurs usines et organisèrent des comités de contrôle ouvriers pour les administrer. Dans les zones rurales, les ouvriers agricoles prirent possession des terres appartenant aux fascistes ou à leurs sympathisants, consolidèrent leurs propres petites exploitations et réorganisèrent les modes de culture en équipes de travailleurs. Les modèles de relations sociales évoluèrent sensiblement en même temps que les ouvriers, ruraux et urbains, acquéraient un plus grand niveau de contrôle sur leurs vie et leur travail.

Cette révolution sociale s’inscrivait dans le contexte de 70 ans de travail d’organisation socialiste et anarchiste, et, au-delà, de traditions espagnoles séculaires de collectivisme et de communalisme. les visions anarchistes d’une société sans domination, et les perspectives de concrétiser cette vision, avaient des implications particulières et significatives pour les femmes. Les anarchistes remettaient en cause les affirmations socialistes selon lesquelles les relations de domination et de subordination étaient enracinées dans les relations économiques. Ils soutenaient que les relations autoritaires et hiérarchiques existaient dans une variété de domaines semi-indépendants (vie politique, religion, famille) et qu’il était nécessaire de les traiter dans ce contexte, aussi bien que dans le domaine économique. En termes de stratégie en vue de ces changements sociaux, l’implication la plus significative de cette position étaient que les moyens devaient être cohérents avec les fins. Les anarchistes insistaient sur le fait qu’il était impossible de créer une société égalitaire à travers d’un mouvement social inégalitaire ou hiérarchique parce que ceux qui occupaient des postes de direction finiraient par se considérer, et être considérés par les autres, comme indispensables. En outre, les anarchistes affirmaient que l’essence de l’oppression était la négation de la perception du peuple de ses propres capacités à définir une stratégie révolutionnaire victorieuse et par conséquent, à incarner le mouvement d’émancipation populaire. Cette perspective concernant l’ oppression et la libération constituait une différence majeure entre l’anarchisme (ou le socialisme libertaire) et le socialisme marxiste (ou autoritaire). Selon la vision anarchiste, la seule façon de créer une société non hiérarchique dans laquelle chacun-e est autonome [empowered] et se considère comme un acteur reconnu, est à travers d’organisations et de mouvements égalitaires et participatifs et, par conséquent, émancipateurs.

Qu’est-ce que cela signifiait pour les femmes, qui étaient presque universellement reconnues comme étant inférieure dans la société et la culture espagnole ? Malgré la prise de conscience que la subordination, en général, était enracinée plus largement et plus profondément que dans les seules relations économiques, l’opinion dominante au sein du mouvement anarchiste espagnol (au-delà des partisans de Proudhon, qui affirmaient que les femmes étaient, et devait rester, subordonnées aux hommes dans la famille!) était que la subordination sexuelle et sociale des femmes était une conséquence de leur subordination et de leur exclusion du monde salarié. Une fois le domaine économique restructuré selon des modes plus égalitaires, et les femmes inclus dans le salariat, la subordination particulière des femmes disparaîtrait.

Une autre idée, beaucoup moins courante dans le mouvement, mais qui s’était développée lentement dans les journaux anarchistes du début du vingtième siècle, et qui était exprimée, à l’époque de la guerre civile, par l’organisation nouvellement créée de femmes libertaires, Mujeres Libres, était que la condition des femmes ne pouvait pas seulement être appréhendée en termes économiques. Selon cette approche, elle avait des racines culturelles plus profondes. La domination économique était aggravée par la socialisation durant l’enfance, les enseignements de l’Église (catholique romaine), les pratiques étatiques, etc. Par conséquent, pour surmonter leur subordination, les femmes auront besoin d’un programme plus vaste d’émancipation, leur étant directement consacré et répondant à leurs besoins spécifiques. Cette perspective était ancrée dans la croyance que la révolution était un processus d’émancipation.

Durant les premiers mois de la guerre civile, la collectivisation révolutionnaire fut conduite à la fois dans les milieux urbains et ruraux dans des régions largement disséminées à travers le pays, leurs contenus et procédés variant selon les situations locales. Cet article examine le mouvement révolutionnaire dans les zones rurales dans un effort pour explorer les manières dont ces deux visions de la subordination et de l’émancipation des femmes, (l’une étant qu’elles étaient enracinées avant tout dans la domination économique, l’autre qu’elles avaient des origines culturelles plus profondes) se sont exprimées à travers des pratiques révolutionnaires.

L’anarcho-syndicalisme espagnol et la question des femmes.

En 1872 déjà, le mouvement anarcho-syndicaliste espagnol s’était prononcé pour l’égalité des femmes comme partie de sa perspective d’une société anarchiste. La Confederacion Nacional del Trabajo, ou CNT (la fédération anarcho-syndicaliste) avait renouvelé cet engagement lors de son Congrès de mai 1936 à Saragosse, qui avait présenté une vision approfondie du communisme libertaire. Dans un chapitre concernant la famille et les relations entre sexes, le Congrès avait déclaré que, puisque le premier objectif de la révolution libertaire était d’assurer l’indépendance économique de tous, sans distinction de sexe, l’inter-dépendance des hommes et des femmes, conséquence de l’infériorité économique des femmes créée par le capitalisme, disparaîtrait en même temps que ce dernier. Cela signifie que les deux sexes seront égaux, en droits comme en devoirs.

Par la suite, même si le mouvement a fait souvent appel à la loyauté et à la participation des femmes, il n’a pas présenté leur émancipation comme un objectif révolutionnaire majeur ni dans la période pré-révolutionnaire, ni durant les années de la guerre civile. Et même lorsqu’il a abordé la question, il n’a rarement mis en cause les définitions dominantes du rôle des femmes. Comme c’était le cas dans la plupart des mouvements de gauche, en Espagne et partout ailleurs en Europe la plupart des appels anarchistes aux femmes les incitait à abandonner leurs foyers et à contribuer à l’économie, comme contribution temporaire à l’effort de guerre. Très peu d’appels ont préconisé une redéfinition plus poussée du rôle et du statut des femmes. Ainsi, par exemple, la section des femmes des professions libérales du syndicat anarcho-syndicaliste a appelé les femmes à développer leurs propres personnalités, et à ne pas penser que leurs vies ne consistaient qu’en travaux ménagers et à l’abandon de leurs individualités au sein de la famille. Les femmes, continuait-elle, ont la responsabilité de développer leur esprit, en lisant et en étudiant, en le nourrissant avec de bonnes pensées, afin de pouvoir occuper la place correspondant à leur personnalité dans leur vie personnelle et sociale. Cependant, une grande partie de ces conseils semblaient s’adresser aux femmes dans leur rôle de femmes-mères, la maternité étant considérée comme le couronnement de la féminité. Les femmes étaient encouragées à évoluer et à s’éduquer pour être de meilleures mères, et pour encourager leurs filles (et leurs fils) à exprimer tous leurs talents et capacités.

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Les femmes travaillent pour les camarades qui combattent


Par contre, le début de la guerre civile a aussi coïncidé avec la fondation de l’organisation de femmes anarchistes Mujeres Libres, qui a défini comme son objectif de surmonter le triple esclavage de l’ignorance des femmes, comme femmes et comme productrices. Alors que toutes ses fondatrices étaient des femmes affiliées avec l’une ou l’autre des organisations majeures du mouvement anarchiste, la CNT, la FAI (Federation Anarquista Iberica) ou la FIJL (Federacion Iberica de Juvetudes Libertarias, l’organisation de la jeunesse anarchiste) toutes pensaient qu’une organisation séparée , dirigée par et pour les femmes, serait nécessaire pour vaincre leur subordination particulière et leur permettre de pendre leur place attitrée dans le processus révolutionnaire. Par conséquent, Mujeres Libres mettait l’accent sur l’émancipation des femmes comme le point central nécessaire de l’activité révolutionnaire. Comme le journal du même nom, Mujeres Libres, le déclarait dans un éditorial 1937 :

« Nous ne parlons pas ici d'une évolution progressive, ni de conscience, ni même d’un intérêt pour les questions sociales… Nous avons dit de nombreuses fois que l’indépendance des femmes est inséparable de son indépendance économique. Nous avons dit que le foyer est, dans la plupart des cas, un symbole d’esclavage … Mais ici, nous ne parlons de rien de tout cela … Nous ne parlons pas ici d’augmentation de salaires, ni d’obtenir plus ou moins de droits pour les femmes mais de la vie future de notre participation et de nos choix, comme femmes dans cette vie future.
A partir de maintenant, chaque femme doit se transformer un être défini et déterminant, elle doit rejeter les hésitations et l’ignorance … La Révolution n’est en aucun cas une façon d’être mais un état de création qui transcende nos anxiétés particulières, nos illusions, et qui atteint même nos enfants … »

La Collectivisation agricole et le rôle des femmes

La vie économique a fourni le principal contexte pour la mise en place de différentes visions de l’égalité. Dans beaucoup de régions tenues par les républicains, en particulier à Valence, l’Aragon, et dans quelques régions rurales autour de Madrid, en Catalogne et en Andalousie, la collectivisation inspirée par les anarchistes et les socialistes ont changé le paysage de la campagne, en restructurant les vieux modèles du système foncier et des cultures. Afin de mieux comprendre la nature et l’importance de la collectivisation, il peut être utile de fournir quelques informations sur les modèles pré-révolutionnaires du système foncier et de l’agriculture.

Le développement économique en Espagne était très inégal, et les modèles fonciers variaient énormément selon les régions. En Andalousie et en Estrémadure, par exemple, la terre était divisée en grandes propriétés, connues sous le nom de latifundias, qui étaient possédées par des propriétaires ne vivant pas sur les terres et cultivées principalement par des ouvriers agricoles journaliers sans terre, qui vivaient dans des agglomérations urbaines de 1 015 000 habitants. Cette région avait été le foyer d’agitation anarchiste à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, et dans les dernières années et mois précédant la guerre civile, avait été le témoin de nombreuses déclarations comunismo liberatario (communistes libertaires), lorsque les ouvriers agricoles s’étaient joints à d’autres habitants des villes pour prendre les mairies et déclarer les communes ouvrières. La plupart de ces rébellions furent cependant rapidement réprimées par les Gardes Civils. Au lendemain de la rébellion des généraux en juillet 1936, les journaliers agricoles se saisirent des terres sur lesquelles ils travaillaient auparavant et établirent des collectifs. Mais comme une grande partie de cette région tomba aux mains des rebelles à la fin de l’été 1936, il ne reste que peu de souvenirs de ces efforts.

Les régions du pays où la collectivisation anarchiste fut la plus populaire étaient les régions d’Aragon, de Valence, et, dans une moindre mesure, la Castille rurale et la Catalogne. Dans chacune d’entre elles, le modèle de collectivisation variait selon les formes préexistantes de système foncier. Dans de nombreuses parties de l’Aragon, par exemple, la terre avait été traditionnellement divisée en exploitations familiales relativement petites. La, de nombreux petits propriétaires terriens formèrent des collectifs en réunissant la terre qu’ils avaient toujours travaillé. Ceux qui ne souhaitaient pas s’y joindre (Notamment ceux qui possédaient des parcelles plus grandes travaillées par des salariés agricoles) étaient soit ignorés comme individualistes, soit délestés des terres qu’ils ne pouvaient pas travailler sans salariés. D’autres, qui possédaient de très petites propriétés durant la période d’avant-guerre, ont établi des collectifs sur des domaines fascistes expropriés ou abandonnés par leurs propriétaires. Susan Harding a qualifié les collectivisations en Aragon comme profondément et inévitablement contradictoires. Alors que de nombreux villageois ont rejoint avec enthousiasme les collectifs, beaucoup d’autres y ont participé à contrecœur, et la présence de la CNT a souvent conduit la milice à ôter toute possibilité de choix réel.

Dans la région de Valence, une fois la rébellion vaincue dans les villes, La CNT et l’UGT (Union General de Trabajadores, fédération syndicale socialiste) ont entrepris la collectivisation des latifundias et des terres abandonnées par des propriétaires adversaires de la république. Mais il y avait peu de latifundias, et relativement peu de terres cultivées étaient possédées par des sympathisants fascistes. Toutefois, comme elle l’avait en Aragon, la CNT encouragea dans beaucoup de villages les ouvriers agricoles à prendre les terres qu’ils travaillaient, et organisa des fédérations locales, régionales et nationales pour aider les collectifs dans la production et la distribution. Même ainsi, les niveaux de conscience et de compétences étaient souvent plutôt faibles.

De la même façon, en Catalogne, durant la période d’avant-guerre, une grande partie de la terre était composée de petites exploitations familiales, ou d’exploitations un peu plus grandes travaillées par des métayers. La CNT avait relativement peu de sympathisants dans la région et la plupart d’entre eux étaient des ouvriers agricoles journaliers. Les métayers et les rabassaires [ouvriers viticoles en Catalogne] avaient tendance à adhérer au Unio de Rabassaires [une organisation de petits viticulteurs et de métayers qui travaillaient dans le vignoble], créée en 1922, qui demandait avec insistance une réforme juridique de la propriété pour garantir une plus grande sécurité du statut de métayer, plutôt qu’un programme plus radical de collectivisations prôné par la CNT. Ces contextes différents affectèrent de manière significatives les résultats au début de la rébellion (et de la révolution). Là où prédominaient de grandes exploitations (avec des propriétaires ne vivant pas sur les terres), les collectivisations révolutionnaires étaient plus nombreuses et la terre plus uniformément divisée. Et là où les propriétaires terriens restaient dans la région, les approches coopératives semblaient prévaloir. Donc, par exemple, un collectif fut créé à Lerida (en Catalogne) lorsque quelques enthousiastes entreprirent l’expropriation de quelques grands propriétaires terriens par ceux qui avaient travaillé les terres auparavant comme ouvriers agricoles ou métayers. En plus des fondateurs, seuls quelques uns de ceux qui rejoignirent le collectif avaient été adhérents de la CNT avant la guerre, les autres le rejoignant moins par adhésion idéologique que par besoin d’un travail et de nourriture (interviews, 1977). La Generalitat [le gouvernement autonome catalan] essaya de donner quelques orientations et une coordination aux collectifs, à travers son décret sur la collectivisation et le contrôle ouvrier, voté en octobre 1936. Mais l’efficacité de son programme de syndicalisation obligatoire (qui avait pour but de garantir l’égalité entre tous les membres des différentes organisations ouvrières) n’est pas vraiment prouvé.

En somme, les modèles de collectivisation variaient autant, si ce n’est plus, que les modèles préexistants de modes de culture. Dans de nombreuses communautés, les organisations anarchistes prirent le contrôle total de la gouvernance et de la production, en créant des collectifs municipaux. Dans les villages un peu plus grands, les ouvriers exproprièrent et collectivisèrent la terre des grands propriétaires, permettant à ceux qui l’avaient possédée auparavant de continuer à la travailler mais en s’assurant que tous ceux qui avaient été métayers ou journaliers deviennent des membres à part entière des collectifs. La plupart de ceux-ci étaient gérés par des assemblées générales hebdomadaires ou bihebdomadaires dans lesquelles chaque membre du collectif avait une voix. La production était généralement organisée par des groupes de travail composés de huit à dix ouvriers. Souvent, les membres ont mis en commun leurs animaux de ferme, beaucoup ont construit de nouvelles granges et/ou aires de stockage et certains ont créé des canaux, des routes, des systèmes d’irrigation qui ont été autant de contributions durables aux infrastructures de l’Espagne rurale.

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Pour les anarcho-syndicalistes espagnols, cette réorganisation de la vie rurale, comme celle qui était survenue dans les collectifs urbains, représentait une révolution aussi bien économique que sur le plan éthique. Les collectifs devaient servir de composants de base à la nouvelle société. Ils représentaient une tentative de construire les cellules d’une société anarchiste, fédérées entre elles, qui serviraient comme exemples de l’anarchisme en pratique dans une société libre de toute domination. Le processus de collectivisation incarnait le principe anarchiste de la préparation de la révolution, comme la révolution en elle-même qui crée une société nouvelle et les hommes et les femmes nouveaux qui y participent.

Quelles ont été les implications de ces changements pour les femmes? Quel rôle ont-elles joué dans le processus de collectivisation révolutionnaire dans les régions rurales, et comment cette collectivisation a-t-elle affecté leurs vies quotidiennes? Avant tout, il est important de noter que, quelles que soient toutes les différences régionales concernant les modèles fonciers, pratiquement nulle part les femmes ne pouvaient hériter de la terre en droit. Bien que la plupart d’entre elles travaillaient la terre, leur travail était généralement considéré comme secondaire par rapport à celui des hommes, et tendait à être défini comme des travaux de femme. Elles étaient responsables du potager familial et, peut-être, de quelques animaux qui fournissaient du lait et des œufs pour la consommation familiale.

Soledad Estorach 2, qui était une militante à la fois de la CNT et du Grupo Cultural Femenino de Barcelone, et qui devait devenir membre de Mujeres Libres à l’automne 1936, a voyagé avec des représentants d’organisations anarchistes à travers l’Aragon,la Catalogne et une partie de la région de Valence, durant les premiers mois de la guerre. Elle a décrit le rôle de ces militants voyageurs, dont certaines étaient des femmes, dans le processus de collectivisation :

Lorsque nous arrivions dans un village, nous nous rendions au comité provisoire et appelions à une assemblée générale de tous les habitants. Nous expliquions notre paradis avec un grand enthousiasme …. Et puis il y avait un débat , des questions, etc. Le lendemain, ils commençaient à exproprier la terre, à mettre en place des groupes de travail, etc.

Nous les aidions à créer u syndicat, ou, parfois des groupes de travail. Quelquefois, il n’y avait personne dans le village sachant lire ou écrire alors tout cela prenait beaucoup plus de temps! On s’assurait aussi qu’ils nomme un délégué pour l’envoyer à la prochaine réunion locale ou régionale. Et nous allions dans les champs travailler avec eux, pour leur montrer que nous étions des gens ordinaires, pas seulement des gens de l’extérieur qui n’y connaissaient rien. Nous étions toujours accueillis à bras ouverts.

Quelques femmes, donc, étaient engagées dans les premières tournées de propagande qui aidèrent à donner un élan à la collectivisation dans de nombreux villages. Mais, pour différentes raisons, l’évaluation du rôle que jouèrent les femmes dans le fonctionnement au jour le jour des collectifs est complexe. Ni les récits de l’époque, ni les études monographiques plus récentes sur la collectivisation n’offrent une information précise sur la nature ou l’étendue de la participation des femmes. Dans les indications fournies par la documentation de l’époque qui a été sauvée, la plupart se polarise presque exclusivement sur le rôle des hommes. Même les histoires orales sur la participation quotidienne des femmes ont été plutôt maigres. En me basant sur des documents que j’ai pu examiné, j’explore ici trois aspects du fonctionnement des collectifs ruraux pour donner des indications sur la place des femmes quant aux normes et à la répartition du travail, les salaires et l’échelle des salaires et les critères et/ou les pratiques de participation aux collectifs.

Les normes de travail

Une division du travail traditionnelle entre sexes semble avoir prévalu dans la répartition du travail au sein des collectifs dans la plupart des cas. Le travail était défini comme une occupation d’hommes. Les activités des femmes, comme elles l’avaient été dans la période d’avant-guerre, avaient tendance à être rejetées comme une extension des travaux ménagers. Les comptes-rendus de réunions d’un collectif à Lerida, par exemple, suggèrent que les normes du travail des femmes étaient différentes de celles des hommes, en particulier parce que les participants semblaient partir du principe que les femmes continueraient à assumer la responsabilité des tâches domestiques. Par exemple, un délégué, parlant au nom de sa compagne, se plaignait qu’il était injuste de la faire travailler aux mêmes heures que les hommes à la ferme puisqu’elle aurait, en plus, à faire la cuisine, laver et repasser le linge. Lors d’une discussion sur des ouvriers qui avaient quitté leurs postes de travail plus tôt que prévu, un membre a laissé entendre que c’était une pratique des femmes pour se rendre au magasin de la coopérative pour faire les courses. Il a proposé que les hommes y participent. Mais sa suggestion fut rejetée suite à l’affirmation d’un autre membre selon laquelle les femmes savaient mieux que quiconque ce dont elles auront besoin pour la journée et la semaine à venir. Par la suite, les compte-rendus des quelques mois suivants indiquent des discussions continues sur les normes du travail des ouvrières, en particulier. Dans un compte rendu, par exemple, Oriol a souligné que la question des companeras était un problème dans tous les collectifs et dit que

« C’est le résultat de l’égoïsme et un échec pour l’esprit des collectifs .. . mais dans ce cas, nous devons au moins nous assurer que les camarades femmes exécutent certains travaux comme la lessive et le ménage » [Colectividad Campesina Adelante , 20 dec. 1936, 14 mars, 20 juin et 18 juillet 1937.]

Les témoignages venus d’autres collectifs révèlent des approches similaires. On attendait des femmes qu’elles travaillent, mais leurs conditions de travail étaient différentes de celles des hommes. Un Guide à destination des collectifs publié dans Cultura y Accion, le journal de la fédération anarchiste de Aragon, Rioja, et Navarre, par exemple, déclarait que toutes les personnes de plus de 15 ans, des deux sexes, étaient obligées de travailler pour le collectif et que, concernant les femmes mariées et les personnes invalides, les assemblées détermineront la nature de leurs obligations. Une description du collectif de Morata de Tajuna (en Castille) mentionne particulièrement le fait que quatre-vingt dix femmes ont participé aux groupes de travail. Mais, comme 415 familles, ou 1 300 personnes, faisaient partie du collectif, le nombre de 90 femmes laisse à penser que la plupart ne participait pas à ce qui était le fondement de la structure économique du collectif. Partout, les corvées domestiques étaient automatiquement attribuées aux femmes. A Vilafranca del Penèdes, par exemple, ou le commerce et l’agriculture étaient collectivisés, le collectif avait distribué des cartes de rationnement aux femmes afin de contrôler tout ce qui était vendu dans les magasins du village. Et, à part dans des collectifs pauvres ou de petite taille, les femmes ne travaillaient apparemment à l’extérieur de la maison que dans des circonstances exceptionnelles, les moissons, par exemple, où tous les bras disponibles étaient nécessaires.

Les salaires

Les salaires et l’échelle des salaires son un autre indicateur de la manière dont les collectifs appréhendaient les différences et/ou l’égalité entre les sexes. La plupart des collectifs essayaient d’aller vers une égalité des salaires, d’une manière ou d’une autre. Il semble y avoir eu deux grandes tendances. L’une était de verser à tous les membres une certaine somme par jour. L’autre était ce qu’on appelait le salaire familial qui ajustait son montant à la composition de la famille, dans une approximation de l’objectif anarchiste-communiste de « à chacun selon ses besoins ».

Certains collectifs versaient le même salaire à tous les ouvriers, sans considération du travail fourni. Ceux de Monzon et de Miramel en Aragon, par exemple, payaient de manière égale les hommes et les femmes. Mais la plupart des collectifs établissaient des différentiels significatifs entre les salaires versés aux femmes et aux hommes. En outre, (comme cela a été le cas dans différents secteurs industriels, et certainement pas seulement en Espagne), même le soi-disant système de salaire familial instituait une estimation inégale du travail. Adelante! (à Lerida) et El Porvenir (Valence), par exemple, versaient des salaires aux chefs de familles calculés selon le nombre, le sexe et l’âge des membres du foyer. Le chef de famille (mâle) de El Porvenir recevait 4 pesetas par jour pour lui, 1,50 pour sa compagne, 0,75 pour chaque enfant de plus de 10 ans et 0,50 pour ceux de moins de 10 ans. A Granadella, le collectif avait établi un salaire de 2 pesetas par semaine pour les ouvriers à partir de 18 ans, 1 peseta pour ceux entre 15 et 18 ans, et 1 peseta pour les companeras de plus de 18 ans. Certains collectifs en Aragon fonctionnaient avec une combinaison de ces deux systèmes. A Fraga, par exemple, les femmes qui travaillaient à l’extérieur de la maison à à la tâche qui leur était traditionnellement dévolue aux femmes de cueillir et de conditionner les figues recevaient le même salaire journalier que les hommes. Pendant les mois où elles restaient à la maison, ou s’occupaient du lopin de terre familial, elles n’étaient pas payées. Le salaire familial versé au mari ou au père était sensé compenser indirectement leur contribution.

Bien que le mouvement dans son ensemble, et la plupart des collectifs, vantait l’introduction du salaire familial comme une étape progressiste qui permettait de surmonter l’exploitation subit par le monde rural dans la période d’avant-guerre, ils semblaient n’avoir aucune conscience de ses implications pour les femmes. H.E. Kaminski 3, qui a voyagé à travers la Catalogne durant cette période a noté le paradoxe . En fait le communisme libertaire s’accommode des modèles existant. La preuve en est que le salaire familial laisse les personnes les plus opprimées en Espagne, les femmes, sous la complète dépendance des hommes. Comme Bernecker le souligne, les femmes célibataires qui ne vivent pas chez leurs parents sont totalement ignorées par ce système (même si elles ne devaient probablement pas être nombreuses dans ce cas dans les villages ruraux). Et, bien sûr, ces échelles de salaires, où partout les femmes étaient payées moins que les hommes, étaient en complète violation du principe de salaire égal pour travail égal pour lequel la CNT s’était engagée dès son congrès constitutif de 1910. Malgré cela, le modèle de salaire familial n’a apparemment pas rencontré de résistance au sein des rangs de la CNT.

Pourquoi cela n’a pas été le cas est une question complexe. D’un côté, même si la CNT s’était engagée sur le principe de à travail égal, salaire égal, cette question avait été rarement soulevée avant la guerre, et même alors, généralement seulement par des petits groupes de femmes. Au sein des militants de base du mouvement,, la position proudhonienne selon laquelle les femmes étaient inférieures aux hommes, et devaient se définir en termes de maison et d’enfants, prédominait probablement sur la position officielle plus égalitaire du mouvement. Le fait que la culture espagnole était lourdement dominée par l’église catholique , qui considérait que la place des femmes était à la maison, renforçait ce point de vue. Pratiquement tout le personnel du système éducatif, y compris celui géré par l’état, était composé de membres d’ordres religieux. Beaucoup de personnes (y compris des anarchistes) affirmaient que les femmes étaient profondément influencées par la rhétorique religieuse, puisqu’elles étaient beaucoup plus susceptibles que les hommes de fréquenter les églises, et parce que l’église finançait une variété de sociétés et associations charitables. En fait, la considérable opposition à l’extension du droit de vote aux femmes dans les années 1930 est venue de la gauche et des républicains qui craignait que accorder celui-ci aux femmes aurait en réalité augmenté le pouvoir de l’église. Temma Kaplan 4 a émis l’idée que l’opposition anarchiste à l’Église (et aux structures familiales traditionnelles qu’elle soutient) a bien pu lui aliéner un nombre significatif de femmes et, par conséquent, a fait que le mouvement dans son ensemble a considéré les questions féminines comme étant d’une importance marginale seulement. Des combinaisons de ces facteurs expliquent probablement le manque d’attention relatif envers l’égalité économique des femmes au sein des principales organisations anarchistes , même si l’égalité des salaires était un aspect important du programme de Mujeres Libres, comme nous le verrons.

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L’appartenance aux collectifs

La question des normes et critères d’appartenance est également complexe. Les collectifs fondaient leur légitimité sur les structures d’autorité démocratiques et sur un système de prise de décisions en assemblées,auxquelles tous les membres participaient et où chacun disposait d’une voix. Mais qui était susceptible de devenir membre Bernecker conclut que tous les habitants d’un village avaient le droit de vote bien qu’il note que Hugh Thomas 5 a soutenu qu’il était courant que seuls les ouvriers masculins était présents aux assemblées. Mes propres recherches laissent à penser que la situation variait probablement de villages à villages. Beaucoup de comptes-rendus publiés dans le Boletin de Informacion de la CNT-FAI contiennent des phrases telles que « Dans le collectif, tous sont des travailleurs, les femmes comme les hommes », ou « Le collectif est composé de toutes les personnes de plus de 18 ans, des deux sexes ». D’un autre côté, des comptes-rendus du collectif de Lerida ne mentionne que très rarement les femmes, et lorsque cela est le cas, presque jamais par leur nom. La femme apparaît comme la companera ce qui laisse à penser qu’elles n’étaient pas considérées comme des membres au même niveau que les hommes.

Cette ambiguïté rend également difficile toute estimation de la participation dans la direction et les prises de décisions au sein des collectifs. Les comptes-rendus d’un certain nombre d’entre eux, ainsi que les interviews de membres masculins suggèrent que l’implication des femmes dans les prise de décisions était plutôt limitée. Mais, compte tenu de la dévaluation de l’image des femmes dans la société en général, ces comptes-rendus ne doivent pas nécessairement être considérés comme révélateurs du niveau de participation des femmes. Néanmoins, un certain nombre d’entre elles ont également déclaré que les femmes étaient souvent silencieuses lors des réunions, un silence qu’elles attribuaient au peu d’expérience de la prise de parole en public. Cela allait devenir un point central majeur dans les programmes de Mujeres Libres.

Il est possible, bien sûr, qu’alors comme aujourd’hui, les femmes firent beaucoup et reçurent en retour peu ou pas de reconnaissance. Soledad Estorach a raconté, par exemple, qu’il existait certains collectifs en Aragon ou les premières déléguées du village étaient des femmes. Pourquoi ? Parce que les hommes étaient souvent absent de la maison pour de longues périodes pour s’occuper des troupeaux. Celles qui faisaient vivre le village au jour le jour étaient en réalité les femmes. Mais dans tous les comptes-rendus, le rôle de direction des femmes dans ces villages représentait davantage l’exception que la règle.

Dans une certaine mesure, les collectifs ont accompli beaucoup de choses. Les femmes ont participé activement à beaucoup de collectifs ruraux et ont même occupé des postes de responsabilités dans certains d’entre eux. Notamment dans ceux qui reconnaissaient et rémunéraient le travail des femmes, celles-ci commencèrent à être considérées comme des personnes quelque peu indépendantes. Dans un sens plus général, l’autonomie sociale des femmes s’est améliorée. Tandis que, durant la période pré-révolutionnaire, les femmes du monde rural, ne sortait que rarement, sinon jamais, que accompagnée par un homme (sauf, peut-être, pour faire les courses) les jeunes femmes des zones rurales commencèrent à sortir plus librement, même pour aller dans des bars, par exemple, avec d’autres amies. Dans un nombre significatif de régions, les mariages d’affaire ont pris fin, même si la famille nucléaire restait la norme.

Néanmoins, malgré l’engagement de longue date de la CNT pour l’égalité des femmes au sein de la sphère économique, sans une attention spéciale concernant l’égalité et la participation de celles-ci, il existait des limites aux réalisations des collectifs. Même selon les termes acceptés par la CNT qui fonde l’égalité des femmes sur la participation à la force de travail), les collectifs n’étaient pas à la hauteur sur un certain nombre de point importants. La plupart d’entre eux traitaient les femmes comme des travailleuses secondaires et plaçaient les femmes mariées, en particulier, dans une sorte de monde économique inférieur. En effet, le refus de traiter la subordination des femmes comme une question à part entière préservait la division public/privé qui identifiait les femmes avec le foyer et les tâches domestiques et limitait leur capacité à obtenir l’égalité dans le domaine économique plus large. En outre, en l’absence de cette attention spécifique envers la subordination des femmes, les structures de genres, apparemment neutres quant à la participation reproduisaient dans les faits les disparités existantes entre sexes. Sans une remise en question de la dichotomie public/privé, et de la division sexuée du travail, la plupart des femmes ne se considéraient pas elles-mêmes ( ni n’étaient considérées par leurs camarades masculins) comme des participantes totalement égales dans la transformation révolutionnaire du monde rural.

Le rôle des femmes révolutionné par Mujeres Libres

Mujeres Libres a été fondé en 1936 par des groupes indépendants de femmes affiliés soit à la CNT, la FAI, ou la FIJL, avec l’objectif de l’émancipation des femmes afin qu’elles prennent leur place dans le mouvement révolutionnaire. Alors que toutes les fondatrices étaient membres de ces organisations du mouvement libertaire, les initiatrices (comme elles aimaient se dénommer) pensaient qu’une organisation séparée était nécessaire pour que les femmes puissent surmonter leur triple esclavage , de l’ignorance, de femmes et de productrices. A partir de son commencement début 1936, Mujeres Libres se répandit (aidé par des annonces dans les médias anarchistes et anarcho-syndicalistes) dans les villes et les villages à travers les zones tenues par les républicains.

Beaucoup de ses activités étaient éducatives par nature. Ses programmes, dans les zones rurales en particulier, répondaient à la fois aux réalisations et aux limites des collectivisations révolutionnaires. Pour Mujeres Libres, l’émancipation des femmes ne résulterait pas seulement de leur intégration dans la force de travail. Il en allait ainsi parce que les forces de la subordination n’agissait pas seulement dans le domaine économique. L’Église, par exemple, renforçait cette subordination dans de nombreux domaines, et pas seulement religieux. En conséquence de quoi, la plupart des femmes n’étaient pas complètement préparée à prendre leur place comme participantes sur un pied d’égalité, même si on leur en avait donné la possibilité. Mujeres Libres a pris au pied de la lettre (quoique pas toujours explicitement) le principe anarchiste selon lequel la préparation de la révolution est la révolution elle-même, insistant sur le fait que la subordination des femmes dans la soi-disant sphère privée ne pouvait pas être traitée si les femmes n’occupaient pas des rôles actifs dans la révolution sociale.

Mujeres Libres s’est intéressé aux liens entre la subordination économique, culturelle, (y compris de manière importante, la religion) et sexuelle. Selon l’organisation, surmonter leur subordination comme femmes était une condition essentielle de leur participation active à la révolution. Comme l’a écrit Emma Goldman (une ardente supportrice de Mujeres Libres) 6 dans la revue Mujeres Libres de décembre 1936, il est évident qu’il ne peut y avoir une réelle émancipation aussi longtemps qu’il existe une domination d’un individu sur un autre ou d’une classe sur une autre. Et il ne peut pas exister l’émancipation de l’espèce humaine tant qu’un sexe domine l’autre. Par conséquent, les programmes de Mujeres Libres comprenaient différents composants, encourageant les organisations anarcho-syndicalistes et autres organisations du mouvement à prendre au sérieux les femmes et leur subordination, , en travaillant ensemble dans ces organisations largement composées d’hommes pour entraîner les femmes à occuper leurs places dans le monde salarial, et plus important, en s’engageant dans des programmes d’éducation et de sensibilisation [consciousness-raising] pour contrer l’influence de l’Église et encourager les femmes à jouer un rôle plus grand dans la révolution.

L’Éducation

L’éducation constituait l’axe des programmes de capacitacion de Mujeres Libres et prenait principalement la forme de discussions sur les réussites. L’éducation (libérée de ses visions traditionalistes propagée par l’église et les institutions éducatives contrôlées par l’état) était essentielle pour libérer les capacités des femmes et les faire devenir des membres à part entière du mouvement et de la société nouvelle. L’aspect le plus fondamental de ces programme était la croisade contre illettrisme. La honte au sujet de ce handicap culturel empêchait de nombreuses femmes de s’engager activement dans la lutte pour le changement révolutionnaire. Le fait de savoir lire et écrire devait devenir un outil pour développer la confiance en soi et une participation plus active. Dans les villes et les villages Mujeres Libres ouvrit des programmes d’apprentissage basique de la lecture et de l’écriture ainsi que des cours de perfectionnement. Dans son effort pour soutenir les femmes des régions rurales, par exemple, Mujeres Libres a créé des écoles d’agriculture pour les jeunes femmes revenues des villes pour participer aux travaux ruraux, visant à leur apprendre les compétences qui les rendraient capables de s’intégrer plus facilement dans l’agriculture collectivisée de leurs villages d’origine. En outre, régionalement et nationalement, l’organisation avait créé des comités centrés sur la culture et la propagande, pour diffuser le message oralement et par écrit. A Barcelone, un groupe diffusait régulièrement des émissions à la radio. D’autres voyageaient à travers la campagne catalane pour s’adresser à celles qui ne pouvaient pas être atteinte par écrit ou par la propagande radiodiffusée. Étant donné le fort taux d’illettrisme, particulièrement chez les femmes, ces messages verbaux étaient particulièrement importants.

Pepita Carpena 7, qui a voyagé comme représentante de Mujeres Libres dans les villages ruraux, a raconté son expérience.

« Nous rassemblions les femmes et nous leur expliquions … qu’il n’existait pas de rôle clairement établis pour les femmes, qu’elles ne devaient pas perdre leur indépendance, mais qu’une femme peut être une mère, et une companera en même temps … Des jeunes femmes venaient me voir et me disaient ‘C’est très intéressant ce que tu dis. On ne l’a jamais entendu avant. C’est quelque chose que nous ressentions mais que nous ne savions pas’…
Les idées qui les intéressaient le plus? Parler du pouvoir des hommes exercé sur les femmes … Une sorte de tollé s’élevait lorsque tu leur disais ‘Nous ne pouvons pas laisser les hommes croire qu’ils sont supérieurs aux femmes, qu’ils ont le droit de les commander’. Je pense que les femmes espagnols attendaient avec impatience ce discours. »

L’emploi

Mercedes Comaposada 8, une des fondatrices de Mujeres Libres, a décrit la place et l’importance des programmes pour l’emploi dans les plans globaux de l’organisation concernant l’emploi. Conjointement avec l’éducation, le travail était la clef de l’auto-développement des femmes. « Nous voulions ouvrir le monde aux femmes , leur permettre de se développer de la façon dont elles le voulaient ». Mujeres Libres considérait le travail comme une partie nécessaire et indispensable de la vie. Les êtres humains ont la capacité d’utiliser la technologie pour alléger le poids du travail , de structurer la production afin que les machines soient à leur service et que l’exploitation des uns sur les autres prennent fin. Le travail devrait être l’expression des capacités et de la créativité humaine, un prérequis de la liberté. La conception du travail comme partie d’une vie accomplie était particulièrement importante pour les femmes qui, jusqu’alors, avaient été déclaré inaptes au travail productif. Mujeres Libres insistait sur le fait que le travail contribuait à la fois au progrès social général et à l’émancipation des femmes plus particulièrement, en leur permettant d’être et de se ressentir comme des membres productrices de la société. A cet égard, les programmes de Mujeres Libres allaient à l’encontre non seulement des normes sociales existantes mais aussi des perspectives proposées par les organisations de femmes et syndicales soutenues par l’Église.

En plus de travailler avec les syndicats pour développer les programmes d’apprentissage dans le secteur industriel, Mujeres Libres préparait les femmes à travailler dans les régions rurales, le plus souvent en créant des centres expérimentaux pour l’agriculture et l’aviculture et communiquer aux femmes les connaissances qui leur seraient nécessaires pour participer à la production rurale. Certains articles dans le journal Mujeres Libres s’adressaient spécifiquement aux femmes des zones rurales, leur pourvoyant l’éducation nécessaire pour qu’elles occupent leur place dans la production :

"Les armes seules ne sont pas suffisantes, camarades rurales. Ni les forces associées de tous. Nous devons changer le rythme de la production et produire plus, beaucoup plus ….

Comment?

En organisant des équipes, des groupes de femmes fortes physiquement, qui ont les connaissances nécessaires aux travaux des champs et former deux ou trois femmes en technique agricole pour chacun de ces groupes … De cette façon, les ouvriers agricoles produiront plus avec moins de travail.

Dans les cours de Mujeres Libres, vous pouvez vous préparer à ce nouveau rythme de travail qui est si nécessaire, en acquérant des connaissances au sujet de l’agriculture, l’aviculture et l’ administration rurale.

Campesina, tu avec toujours été dans les champs, toujours les mains croisées sur la tête, attendant, fatiguée, sombre et triste, comme une plante de plus, dévaluée et asservie. Tu as attendu les nuages, les orages, les inondations, le percepteur des impôts … tous les désastres et les calamités de la vie rurale … Campesina, nous sommes maintenant débarrassées des vieux proprios et les champs rient. Avec les vieux maîtres, l’illettrisme, la saleté, les enfants innombrables, tout cela disparaîtra …"

Les centres agricoles expérimentaux proposant ce genre de cours existaient à Barcelone, en Aragon, et à Valence, et les femmes y venaient des nombreux villages environnants. Par exemple, Mujeres Libres a cité un collectif à Amposta qui avait une nouvelle coopérative produisant des poulets, dirigée par une femme. La directrice avait été envoyée par le collectif dans un institut financé par Mujeres Libres pour y apprendre comment organiser et gérer le travail.

Même si Mujeres Libres décrivait souvent le fonctionnement de ces collectifs sans noter particulièrement la division sexuelle du travail en général (les hommes avaient tendance à travailler dans les champs, les femmes dans les magasins et les laveries), ou le principe manifeste que la première responsabilité des femmes était d’élever les enfants et les tâches domestiques, l’organisation n’en réclamait pas moins continuellement l’entière participation des femmes à la vie sociale et économique :

"Que la vie serait belle avec des mères et des sœurs instruites! Avec quelle rapidité la société serait transformée si les femmes participaient à la lutte sociale!"

Une région d’Aragon profondément libertaire, avec des champs bien labourés, des hommes d’acier, l’Aragon des luttes pour des objectifs révolutionnaires, possède aussi ses femmes courageuses. Des femmes qui sont aussi capables de remplacer les hommes dans les champs … »

La sensibilisation

A travers toutes ces actions éducatives, Mujeres Libres essayait de sensibiliser les femmes au sujet de leur participation sociale et politique. Presque chaque numéro du journal consacrait au moins un article à des femmes militantes dans le domaine social et politique, ou aux exploits de femmes exceptionnelles, soit dans l’Espagne contemporaine ou dans d’autres contextes historiques ou géographiques. En essayant d’atteindre à la fois les femmes non affiliées et des hommes anarchistes avec son message, Mujeres Libres publiait des articles dans d’autres périodiques anarchistes tels que Acracia, Ruta, CNT et Tierra y libertad, traitant de la participation des femmes dans les luttes révolutionnaires.Des représentantes de Mujeres Libres se joignaient à ceux de la CNT, de la FAI, et de la FIJL dans des tournées de propagande dans les régions rurales, présentant aux ouvriers (souvent illettrés) les idées et les pratiques libertaires. Des émissions de radio complétaient ces tournées. En outre, des brochures et des tracts, ainsi que des expositions de photos à Madrid et à Barcelone, mettaient en valeur les réalisations et les actions des femmes.

Enfin, Mujeres Libres essayait de donner un sens à ce que serait la vie de femmes sans inhibition et émancipées. La situation des femmes différait de celle des hommes, bien que les hommes et les femmes étaient engagés ensemble dans la lutte pour vaincre les relations de domination qui leur étaient imposées de l’extérieur (par le capitalisme, avant tout). Les femmes devaient mener un combat supplémentaire pour leur liberté intérieure, leur sens de l’individualité. En cela, elles devaient lutter seules et, encore trop fréquemment, contre l’opposition de leurs camarades masculins ou les membres de leurs familles.

« Cependant, lorsque vous aurez atteint votre but, vous n’appartiendrez à personne d’autre qu’à vous- même … Vous deviendrez des personnes avec la liberté, l’égalité des droits sociaux, des femmes libres dans une société libre que vous aurez construit aux côtés des hommes, comme leur vraie companera…. La vie sera un millier de fois plus belle lorsque la femme deviendra réellement libre. »

En plus de ces programmes orientés vers le développement des aptitudes des femmes pour leur permettre de participer plus pleinement à la transformation révolutionnaire, d’autres activités concernaient un large éventail d’autres sujets. Mujeres Libres traitait des questions de sexualité, y compris le contrôle des naissances et de maternité désirée, proposait des cours et des tracts sur l’éducation et le développement des enfants, finançait des instituts qui formaient les enseignantes à de nouvelles méthodes, plus ouvertes, d’éducation pour préparer la jeunesse à un monde libertaire, luttait pour éradiquer la prostitution (et avait créé les liberatorios de prostitucion, des centres où les prostituées venaient se former pour développer de nouvelles compétences) et soutenait les services aux réfugiés des zones de guerre.

Les exigences de la guerre, bien sûr, imposaient des limites aux réalisations de Mujeres Libres. L’organisation revendiquait entre 20 000 et 30 000 membres, presque toutes issues de la classe ouvrière, et beaucoup dans des zones rurales. Des milliers de ces femmes participaient à des activités éducatives de toutes sortes. Néanmoins, la crise économique causée par la guerre civile prolongée limitait à la fois les financements et les possibilités d’une réorganisation sociale majeure. Le projet de liberatorios de prostitucion, par exemple, n’a jamais réellement progressé au-delà du stade de projet.

Dans l’ensemble, l’aspect peut-être le plus important des activités de Mujeres Libres a été son existence même comme une organisation autonome, indépendante , poursuivant ses propres buts et priorités. Son existence, en effet, reflète un contexte organisationnel que Mujeres Libres essayait de communiquer à un niveau individuel , la nécessité pour les femmes de se déterminer par elles-mêmes. En fait, l’insistance sur l’organisation de l’autonomie et l’auto-détermination devint une source majeure de tension dans le mouvement plus large. La CNT et la FAI ne voyaient pas le besoin d’une organisation autonome de femmes, pas plus que la nécessité d’une attention particulière envers la subordination des femmes.

Dans l’opinion des grandes organisations du mouvement, le travail de Mujeres Libres avec les femmes devait être entrepris (et compris) comme étant auxiliaire au travail des organisations de lutte de classe mixtes soi-disant non-sexistes. Ils ne voyaient pas la nécessité d’une organisation indépendante par et pour les femmes avec l’autorité pour élaborer et mettre en place ses propres programmes d’éducation et d’émancipation. Alors, même si des membres individuels de la CNT et de la FAI s’engageaient dans différents projets communs avec les groupes de Mujeres Libres au niveau local, ni la CNT ni la FAI en tant que organisations nationales n’ont jamais accordé à Mujeres Libres le respect et le soutien financier que l’organisation méritait. Pour les femmes de Mujeres Libres, cette absence de soutien était particulièrement exaspérant étant donné le soutien actif du Parti Communiste Espagnol aux groupes de femmes qui lui étaient affiliés. Bien sûr, ces derniers étaient peu autonomes et peu ouvert à l’auto-détermination au sens que lui donnait Mujeres Libres. Et dans le contexte plus général de la guerre civile, le parti communiste disposait de plus de moyens que les organisations du mouvement libertaire. Les représentantes de Mujeres Libres soutenaient continuellement, sans succès et de manière plus véhémente lors du congrès commun des organisations du mouvement libertaire en octobre 1938, qu’elle méritait une reconnaissance officielle comme quatrième branche autonome du mouvement (aux côtés de la CNT, de la FAI, et de la FIJL), et que ce travail avec les femmes était essentiel au succès du projet révolutionnaire dans son ensemble. Ces arguments, néanmoins, tombèrent largement dans les oreilles d’un sourd. Les principales organisations ont refusé de reconnaître le lien fait par Mujeres Libres entre l’autonomie et l’émancipation et, par conséquent, ont refusé de soutenir l’organisation en tant qu’entité autonome.

Cependant, les progrès limités de la révolution sociale malgré tout ce que les collectifs sont parvenus à réaliser, démontre l’importance des perspectives de Mujeres Libres perspective. Aux vues des exigences de la situation en du temps de guerre, un grand nombre de femmes, aussi bien dans le milieu urbain que rural, a été dirigé vers des travaux non traditionnels. Dans les zones rurales, de nombreuses femmes ont occupé de nouveaux rôles avec enthousiasme, brisant les barrières entre genres et les modèles sociaux qui semblaient inchangés depuis des générations. De nouveaux modes de relations sociales suivirent ces nouveaux rôles économiques. Mais sans remise en cause explicite et directe de la subordination des femmes et de la séparation public:privé, sans programmes spécifiques consacrés à l’émancipation des femmes, il y avait des limites à ce que celles-ci pouvaient réaliser, malgré le contexte révolutionnaire. L’expérience des femmes en milieu rural, même dans ce contexte limité, semble valider la perspective anarchiste originale sur la domination et l changement social – a savoir que l’accent mis sur les questions économiques seul est insuffisant. Éradiquer effectivement toute domination demande l’émancipation des individus dans une variété de domaines, prenant en compte leurs conditions de vie spécifiques. L’action révolutionnaire – même anarchiste – ne peut pas être aveugle sur la question des genres.

NOTES

1.NDA George Orwell, séjournant à Barcelone, en décembre 1936, a déclaré, par exemple, que « C’était la première fois que je me trouvais dans une ville où les ouvriers étaient aux commandes … Vue de l’extérieur, c’était une ville où les classes aisées avaient pratiquement cessé d’exister.
2.NDT Estorach, Soledad, 1915-1993 Une courte bio sur Libcom https://libcom.org/history/estorach-soledad
3.NDT Hanns-Erich Kaminski (1899 – 1963) Journaliste et écrivain libertaire allemand. Il séjourne en Espagne de septembre 1936 à février 1937, et publie par la suite un livre intitulé Ceux de Barcelone
Denoël, Paris, 1937 (réédition : Éditions Allia, Paris, 2003)
4. NDT Temma Kaplan Historienne américaine, professeur d’histoire à Rutgers. Voir par exemple, Female consciousness and collective action : The case in Barcelona 1910-1918 https://libcom.org/files/Barcelona%20Women's%20Protests_0.pdf%20Women%20and%20communal%20strikes%20in%20the%20crisis%20of%201917-1922%20https://libcom.org/files/Women%20&%20Strikes%201917-22.pdf
5.NDT Hugh Thomas (né en 1931) Historien britannique auteur notamment de La Guerre d’Espagne. Juillet 1936 – Mars 1939 Paris, Robert Laffont, 1961 – édit. révisée en 1977, édit. définitive publiée dans la collection Bouquins, 1986
6.NDT Voir Emma Goldman et Mujeres Libres https://racinesetbranches.wordpress.com/introduction-a/emma-goldman/emma-goldman-et-la-revolution-espagnole-2/emma-goldman-et-mujeres-libres/
7.NDT Josefa Carpena-Amat (1919 – 2005), dite Pepita Carpeña Militante de la Confédération Nationale du Travail, de la Federación Ibérica de Juventudes Libertarias et de Mujeres Libres. Elle a été la coordinatrice du CIRA de Marseilles de 1988 à 1999. Pépita Carpeña, De toda la vida, Éditions du Monde libertaire et Éditions Alternative libertaire, 2000
8.NDT Mercedes Comaposada Guillén, (1901- 1994) Membre de la CNT. Elle écrit pour le journal de la FAI Tierra y Libertad et la revue Tiempos Nuevos. Cofondatrice de Mujeres Libres avec Lucía Sánchez Saornil et Amparo Poch y Gascón.

Sur la collectivisation des terres, voir entre autres

Principes et enseignements de la révolution espagnole Gaston Leval http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article36

Espagne Libertaire Gaston Leval Editions du Monde Libertaire. Notamment le chapitre La socialisation agraire http://cras31.info/IMG/pdf/gaston_leval_espagne_libertaire.pdf

The anarchist collectives: workers’ self-management in the Spanish revolution 1936-1939 Sam Dolgoff https://libcom.org/library/anarchist-collectives-workers-self-management-spanish-revolution-1936-1939-sam-dolgoff

With the peasants of Aragon – Augustin Souchy https://libcom.org/history/peasants-aragon

Sur R&B la rubrique anarcha-féminisme avec d’autres documents consultables en ligne https://racinesetbranches.wordpress.com/anarcha/
digger
 
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Diane di Prima LETTRE REVOLUTIONAIRE #15

Messagede digger » 12 Mar 2016, 12:41

LETTRE REVOLUTIONAIRE #15 Diane di Prima
https://theanarchistlibrary.org/library/diane-di-prima-revolutionary-letters

Quand vous prenez Columbia, quand vous
prenez Paris, prenez
les médias, dites aux gens ce que vous faites
ce que vous manigancez et comment vous avez l'intention
de le faire, comment ils peuvent aider, continuez à
informer, constamment, vous avez 70 ans
de conditionnement médiatique à combattre, c'est un mur
que vous devez abattre, d'une manière ou d'une autre, pour atteindre
l'être instinctif, qui lutte comme une plante
pour la lumière, l'air
//
quand vous prenez une ville, un campus
mettez la main sur les centrales
électriques, l'eau, les transports,
oubliez de négocier, oubliez comment
négociez, n'attendez pas que De Gaulle ou Kirk
abdiquent, ils ne le feront pas, vous ne
'manifestez' pas, vous faites
une guerre, vous battez pour gagner, n'attendez pas que Johnson ou
Humphrey ou Rockefeller acceptent vos conditions,
prenez ce dont vous avez besoin, 'c'est gratuit
parce que c'est à vous '*

* A la fin des années 60, Diane di Prima s'installe en Californie où elle fréquente notamment les Diggers (d'où la référence au ‘it’s free because it’s yours’ dans le poème)

REVOLUTIONARY LETTER #15

When you seize Columbia, when you
seize Paris, take
the media, tell the people what you’re doing
what you’re up to and why and how you mean
to do it, how they can help, keep the news
coming, steady, you have 70 years
of media conditioning to combat, it is a wall
you must get through, somehow, to reach
the instinctive man, who is struggling like a plant
for light, for air
//
when you seize a town, a campus, get hold of the power
stations, the water, the transportation,
forget to negotiate, forget how
to negotiate, don’t wait for De Gaulle or Kirk
to abdicate, they won’t, you are not
‘demonstrating’ you are fighting
a war, fight to win, don’t wait for Johnson or
Humphrey or Rockefeller, to agree to your terms
take what you need, ‘it’s free
because it’s yours’

LETTRE REVOLUTIONNAIRE #55

A travers toute l’Amérike
tout ce que je vois et tout ce que je trouve est
l’Amérique Indienne
les formes et les les contours
de Great-Turtle-Island *

* Nom donné à l’Amérique du Nord par plusieurs tribus indiennes, les Iroquois par exemple. Ce nom est réapparu dans les années 1970. Gary Snyder, notamment, a intitulé Turtle Island un livre d’essais et de poème paru en 1974. Dans son livre At Home on the Earth, il écrit que cette appellation synthétise les cultures des indigènes et des colonisateurs.

REVOLUTIONARY LETTER #55

All thru Amerika
all I see & find is
Indian America
the forms & shapes of
Great-Turtle-Island
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Le coût de la guerre : Par le feu et l'épée

Messagede digger » 23 Avr 2016, 12:43

Le coût de la guerre : Par le feu et l'épée

Texte original : The Price of War: By Fire and Sword Paris 1944 Marie Louise Berneri

Extrait de son essai By Fire and Sword inclus plus tard dans le chapitre Neither East Nor West de The Emergence of the New Anarchism de Robert Graham
https://theanarchistlibrary.org/library/robert-graham-various-authors-the-emergence-of-the-new-anarchism

Dans la préface de Paris et ses environs de Baedeker 1, publié en 1881, on trouve une description du "désastre récent le plus déplorable causé par les méthodes monstrueuses des communistes durant le second ‘règne de la terreur,’ du 20 au 28 mai 1871.” Selon l'auteur, Durant cette semaine d'horreurs, pas moins de vingt deux monuments et bâtiments publics remarquables ont été entièrement ou partiellement détruits, et sept gares, les quatre principaux parcs et jardins publics, et des centaines de maisons et autres bâtiments ont connu un destin semblable.”

Si le baron Karl Baedeker avait à écrire une préface à un guide sur Paris dans les années qui suivront la guerre actuelle, il aurait probablement à recenser bien plus de méthodes "monstrueuses" de la part de l'armée allemande en déroute et des armées " de libération" victorieuses démolissant tout au bulldozer. Il y aura cependant une différence: les cicatrices qu'arboreront Paris, comme les autres villes de France comme Caen, Cherbourg et beaucoup d'autres seront des cicatrices nobles pour lesquelles on demandera au peuple français d'être fier et il n'est pas sûr qu'elles recevront des remarques désobligeantes comme celles adressées à la Commune par les générations à venir d'auteurs de guides.

C'est le privilège des révolutions que de voir les actes de violence qu'elles ont engendré recevoir un maximum de publicité dans les journaux, les livres d'histoire, les romans, les pièces de théâtre, les films... et même les guides de voyage. Les horreurs de la guerre sont oubliées ou glorifiées pour les touristes, comme les ruines de Verdun. Mais tout est fait pour garder vivant dans la mémoire des gens les actes de violence qui se sont déroulés durant les révolutions. Demandez à n'importe lequel écolier français ce qui a été la période la plus sanglante de l'histoire de France et il vous répondra probablement la période de la Terreur. Quelques milliers de personnes ont été tués durant cette période, un petit nombre comparé aux guerres napoléoniennes; un chiffre infime comparé aux pertes de la guerre 1914–1918. Mais l'écolier français connaîtra tout sur les horreurs de la révolution française, l'assassinat des prêtres et des nobles, la mort en captivité des héritiers de Louis XVI et la décapitation de Marie-Antoinette. Mais il ne connaîtra rien des millions de morts de la première guerre mondiale et des centaines de milliers d'enfants morts de faim et de maladies par sa faute.

Les révolutions ne sont pas synonymes de meurtre et de destruction de masse uniquement chez les écoliers. Combien de fois avons-nous vu des politiciens socialistes et des professeurs fabianistes érudits prêcher la soumission et le compromis avec la classe dirigeante en agitant le spectre de la révolution sanglante devant les masses abusées? C'était avec des larmes dans les yeux que Léon Blum a demandé au peuple français de ne pas intervenir dans la révolution espagnole. C'était dans le but "d'épargner des vies" qu'il a regardé étouffer un des plus fantastiques mouvements révolutionnaires et permis aux puissances fascistes d'acquérir l'expérience pour entreprendre une guerre mondiale. Bien sûr, lorsque la guerre actuelle a éclaté, Léon Blum a oublié tout son amour délicat pour l'humanité et a exhorté le peuple français à aller au massacre. Comme chacun le sait, les révolutions sont des événements sanglants mais mourir en masse pour la mère patrie est qualifié de sacrifice suprême et sublime sacrifice, et donc, dans ce cas, la mort ne compte pas réellement.

On peut facilement prédire qu'après cette guerre, il y aura toujours des gens pour parler des horreurs de la Commune et de l'exécution de fascistes, de capitalistes et de prêtres en Espagne. Mais les bombardements de Hambourg, Paris et Londres, ceux de Caen, le torpillage de transports de troupes, la mort dans le ciel de milliers de jeunes gens, la famine et les épidémies ravageant des pays entiers : tout cela sera classifiés comme des maux nécessaires, des calamités inévitables que l'humanité doit être fière d'endurer. Les révolutionnaires continueront à être des gens assoiffés de sang que l'on ferait mieux de garder enfermés. Et si le choix entre la guerre et la révolution se présentait à nouveau, les chrétiens, les socialistes et les communistes choisiraient sans aucun doute, à partir de principes humanistes, la guerre une fois encore.

NDT

1. Karl Baedeker 1801 - 1859. Libraire et écrivain allemand qui a eu l'idée de guides de voyage en format de poche. Il a publié Paris et ses environs en plusieurs éditions.
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Les prolétaires intellectuels

Messagede digger » 09 Juil 2016, 07:53

Texte original Intellectual Proletarians Emma Goldman Mother Earth New York, février 1914 in Red Emma speaks p.222


La prolétarisation à notre époque se fait sentir bien au-delà du domaine du travail manuel ; en réalité, au sens large du terme, tous ceux qui travaillent pour gagner leur vie, que ce soit de leurs mains ou avec leur cerveau, tous ceux qui doivent vendre leurs talents, leurs connaissances, leurs expériences et leurs compétences sont des prolétaires. De ce point de vue, notre système entier, excepté une classe sociale très restreinte, a été prolétarisé.

Tout notre tissu social est maintenu par les efforts du travail physique et mental. En contrepartie de cela, les prolétaires intellectuels, de la même manière que les travailleurs dans les ateliers ou les mines, gagnent à peine de quoi vivre dans une existence misérable et précaire, tout en étant plus dépendant envers leurs maîtres que ne le sont ceux qui travaillent de leurs mains.

Il existe sans aucun doute une différence entre les revenus annuels d'un Brisbane *mineur et celui d'un mineur de Pennsylvanie. Le premier, dans les locaux du journal, au théâtre, au collège et à l'université, peut profiter du confort matériel et d'une position sociale, mais malgré tout cela, il est un prolétaire, dans la mesure où il est servilement dépendant des Hearst, Pulitzer, des trusts du théâtre, des éditeurs et par dessus tout, d'une opinion publique vulgaire et stupide. Cette terrible dépendance envers ceux qui peuvent fixer les prix et dicter les conditions des activités intellectuelles est plus dégradante que la situation de l'ouvrier dans n'importe quel corps de métier. Le pathétique de l'histoire c'est que ceux qui sont engagés dans des professions intellectuelles, quel que soit le degré de sensibilité qu'ils avaient en commençant, s'endurcissent, deviennent cyniques et indifférents à leur avilissement. C'est ce qui est certainement arrivé à Brisbane 1, dont les parents étaient des idéalistes travaillant avec Fourier dans les premières entreprises coopératives, qui lui même a commencé comme un homme avec des idéaux, mais qui est devenu si dépendant de la réussite matérielle, qu'il a renié et trahi tous les principes de sa jeunesse.

Par nature, le succès obtenu par les moyens les plus méprisables ne peut que détruire l'âme. Mais c'est néanmoins le but à notre époque. Il aide à cacher la corruption intérieure et étouffe progressivement les scrupules, si bien que ceux qui débutent avec de hautes ambitions ne peuvent, même si ils le veulent, créer quoi que ce soit d'eux mêmes.

En d'autres termes, ceux qui sont placés dans des situations qui demandent l'abandon de la personnalité, qui insistent sur la stricte conformité quant aux opinions et aux politiques définies, doivent s'altérer, doivent devenir plus mécaniques, doivent perdre toute capacité à offrir quoi que ce soit de vraiment vital. Le monde est plein de tel malheureux atrophiés. Leur rêve est "d'arriver" , peu importe le prix. Il nous suffirait de prendre du temps pour réfléchir à ce que signifie "arriver" pour que nous plaigions les pauvres victimes. Au lieu de cela, nous considérons l'artiste, le poète, l'écrivain, le dramaturge et l'intellectuel qui sont "arrivés" comme l'autorité suprême dans tous les domaines, bien qu'en réalité leur "réussite" est synonyme de médiocrité, de déni et de trahison de ce qui, au début, avait été quelque chose de vrai et d'idéaliste .

Les artistes "arrivés" sont les esprits morts de l'horizon intellectuel. Les esprits audacieux et qui refusent la compromission n'"arrivent" jamais. Leur vie représente un combat sans fin contre la stupidité et la grisaille de leur époque. Ils doivent rester ce que Nietzsche appelle "déplacés" parce que tout ce qui tend vers une forme nouvelle, vers une expression nouvelle de valeurs nouvelles est toujours voué à être déplacé.

Les réels pionniers dans le domaine des idées, en art en en littérature, sont restés étrangers à leur époque, incompris et répudiés. Et si, comme dans le cas de Zola, Ibsen et Tolstoï, ils obligent leur époque à les accepter, cela est du à leur extraordinaire génie et encore plus à l'éveil et à la curiosité d'une petite minorité envers des vérités nouvelles, pour qui ces hommes étaient une inspiration et un soutien intellectuel. Cependant, Ibsen est encore impopulaire aujourd'hui, alors que Poe, Whitman et Strindberg ne sont jamais "arrivés".

La conclusion logique de cela est celle-ci : Ceux qui ne sont pas en adoration devant l'autel de l'argent n'ont pas besoin d'espérer la reconnaissance. D'un autre côté, ils n'auront pas non plus à penser comme les autres ou à porter leurs vêtements politiques. Ils n'auront pas à proclamer comme vrai ce qui est faux, ni à vanter comme humaniste ce qui est brutal.J'ai conscience que ceux qui ont le courage d'affronter le fouet économique et social représentent une minorité et nous devons faire face à la majorité.

C'est un fait que les prolétaires intellectuels sont pris dans un engrenage économique et ont moins de liberté que ceux qui travaillent dans les usines et les mines. Au contraire de ces derniers, ils ne peuvent pas mettre un bleu de travail et se rendre dans la ville voisine à la recherche d'un travail. D'abord, ils ont passé toutes leur vie dans leur domaine, au détriment de toutes leurs autres facultés. Ils sont par conséquent inaptes à tout autre travail, excepté ce qu'ils ont appris à répéter, comme des perroquets. Nous savons tous combien il est cruellement difficile de trouver du travail dans n'importe quel domaine. Mais arriver dans une nouvelle ville sans relations et trouver une situation comme enseignant, écrivain, musicien, comptable, acteur ou infirmier est presque impossible.

Si, néanmoins, le prolétaire intellectuel a des relations, il doit se présenter à elle dans une tenue présentable ; il doit sauver les apparences. Et cela demande des moyens, dont beaucoup d'intellectuels ne disposent pas plus que les ouvriers, car même dans leurs "bons moments", ils gagner rarement assez pour joindre les deux bouts. Puis il y a les traditions, les habitudes des prolétaires intellectuels, le fait qu'ils doivent vivre dans un certain quartier, qu'ils doivent disposer d'un certain confort, qu'ils doivent acheter des vêtements d'une certaine qualité. Tout cela les a émasculé, les a rendu inaptes à la fatigue et au stress de la vie de bohème. Si il ou elle boit du café le soir, cela l'empêche de dormir. Si ils se cochent un peu plus tard que d'habitude, ils sont incapables de travailler le lendemain. Bref, ils n'ont aucune vitalité et ne peuvent pas, au contraire de l'ouvrier, faire face aux difficultés de la route. Par conséquent, ils sont prisonniers, de mille manières, de conditions vexatoires et humiliantes. Mais ils sont si aveugles vis à vis de leur sort qu'ils se considèrent supérieurs, meilleurs et plus chanceux que leurs semblables du monde ouvrier.

Puis il y a aussi les femmes, qui se vantent de leurs merveilleuses réussites économiques et qui peuvent désormais être indépendantes. Chaque année, nos écoles et universités fabriquent des milliers de compétiteurs sur le marché intellectuel et, partout, l'offre est supérieure à la demande. Pour exister, ils doivent ramper et mendier une situation. Les femmes des professions libérales restent à ne rien faire pendant des heures, s'épuisent à chercher un emploi lais se bercent encore d'illusions avec le sentiment d'être supérieures aux ouvrières, ou d'être indépendantes.

Leurs jeunes années sont englouties par la recherche d'une situation, pour finir dépendantes de l'inspection académique, du rédacteur en chef de la ville, du propriétaire ou du directeur du théâtre. La femme émancipée s'enfuit de l'atmosphère étouffante de la maison pour se précipiter à l'agence pour l'emploi, puis chez l'agent littéraire et retour. Elle regarde avec aversion la fille des quartiers chauds, sans se rendre compte qu'elle aussi doit chanter, danser, écrire ou jouer , autrement dit, se vendre un millier de fois en échange d'un revenu. En réalité, la seule différence qui existe entre l'ouvrière et la femme ou l'homme intellectuel est une question de quatre heures. La première se met en rang à quatre heures du matin en attendant d'être appelée pour un travail, souvent devant une pancarte indiquant "pas besoin de main d’œuvre". A neuf heure du matin la femme de profession libérale se trouve devant une pancarte "Pas besoin de cerveau."

Dans une telle situation, que devient la noble mission des intellectuels, poètes, écrivains, compositeurs ? Que font-ils pour se libérer de leurs chaînes et comment osent-ils se vanter d'aider les masses? Pourtant vous pensez qu'ils occupent une situation exaltante. Quelle farce! Eux, si pitoyables et méprisables dans leurs esclavage, si dépendants et impuissants! La vérité est que le peuple n'a rien à apprendre de cette classe intellectuelle et qu'il a tout à leur donner. Si seulement les intellectuelles descendaient de leur piédestal et se rendaient compte à quel point ils sont étroitement liés au peuple! Mais ils ne le feront pas, pas même mes intellectuels libéraux et radicaux.

Durant ces dix dernières années, les prolétaires intellectuels aux tendances progressistes, ont pénétré tous les milieux radicaux. Ils pourraient, si ils voulaient se révéler d'une importance extrême pour les ouvriers. Mais jusqu'à maintenant, ils sont restés sans vision claire, sans profondeur de convictions et sans réelle audace pour affronter le monde. Ce n'est pas parce qu'ils ne ressentent pas profondément les effets dévastateurs pour le corps et pour l'esprit des effets de la compromission, ou qu'ils ne se rendent pas compte de la corruption, de la dégradation de notre vie sociale, politique, économique et familiale. Parlez leur en petits comités, ou en privé et ils admettront qu'il n'existe pas une seule institution qui vaille la peine d'être gardée. Mais uniquement en privé. Publiquement, ils suivront la même ornière que leurs collègues conservateurs. Ils écrivent les trucs qui se vendent et n'outrepasseront pas d'un millimètre ce que permettent les goûts du public. Ils expriment leurs pensées prudemment pour n'offenser personne et vivent en suivant les conventions les plus stupides du jour.

Alors nous avons des hommes dans les professions juridiques, émancipés de la croyance dans le gouvernement, mais convoitant encore un poste de juge; des hommes conscients de la corruption du monde politique et qui soutiennent Mr. Roosevelt. Des hommes conscients de la prostitution de l'esprit dans les milieux journalistiques mais qui y occupent des postes de responsabilité. Des femmes qui ressentent profondément les chaînes de l'institution du mariage et l'indignité de nos préceptes moraux mais qui se soumettent aux deux ; qui, soit étouffe leur nature ou entretiennent des relations clandestines - mais interdites par Dieu - alors qu'elles devraient affronter le monde et lui dire "Occupez-vous de vos foutues affaires!"

Même dans leur sympathie pour le monde ouvrier - sympathie sincère chez certains d'entre eux - les intellectuels prolétaires ne cessent d'être classe moyenne, respectables et altiers. Cela peut sembler être une généralisation injuste mais ceux qui connaissent les différents groupes savent que je n'exagère pas. Des femmes de toutes professions ont afflué vers Lawrence, Little Falls, Paterson, dans les quartiers en grève de ces villes. En partie par curiosité, juste pour voir. Mais elles son toujours restées engluées dans leurs traditions des classes moyennes. Mais elles se sont dupées elles-mêmes et ont trompé les ouvriers avec l'idée qu'elles devaient apporter une image de respectabilité à la grève pour aider la cause.

Lors de la grève des couturières, on a demandé aux femmes des professions libérales de se parer de leurs plus belles fourrures et bijoux. Est-il nécessaire de préciser que, pendant que des tas de filles étaient maltraitées et jetées brutalement dans les paniers à salade, les femmes bien habillées du piquet de grève étaient traitées avec déférence et autorisées à rentrer chez elles ? Elles avaient obtenu leur dose d'adrénaline et seulement desservie la cause du monde ouvrier. La police est bien sûr stupide mais pas au point de ne pas savoir faire la différence, quant au danger que représentent pour elle-même et ses maîtres, celles qui sont acculées à la grève par nécessité et celles qui y viennent par jeu ou par "imitation". Cette différence ne vient pas d'un niveau de sensibilité, ni même de la coupe des vêtements, mais d'un niveau de motivation et de courage; et celles et ceux qui font encore des compromis avec les apparences ne font pas preuve de courage.

La police, les tribunaux les autorités pénitentiaires et les propriétaires de journaux savent très bien que les intellectuels libéraux, à l'image des intellectuels conservateurs, sont esclaves des apparences. C'est pourquoi leurs révélations, leurs enquêtes, leurs sympathies vis à vis des ouvriers ne sont jamais prises au sérieux. En réalité, ils sont bien considérés par la presse parce que ses lecteurs aiment les sensations et que le journaliste d'investigations représente un bon investissement. Mais pour ce qui est du danger qu'il représente pour la classe dirigeante, il est comparable au gazouillis d'un bébé.

Mr. Sinclair serait mort dans l'anonymat sans The Jungle, qui n'a pas bougé d'un pouce de sa ligne, mais qui l'a doté d'une belle réputation et somme d'argent. Il peut désormais écrire les trucs les plus stupides en étant sûr d'avoir un marché. Et il n'y a pas un ouvrier au monde aussi servile devant la respectabilité que Mr. Sinclair.

Mr. Kihht "Turner 2 serait resté un pigiste sans nos fouille-merde politiques qui l'a utilisé pour faire de l'argent avec Tammany Hall. Mais l'ouvrier le moins bien payé est plus indépendant que Mr.Turner et certainement plus honnête que lui.

Mr. HiIIquitt 3 serait resté le révolutionnaire combatif que j'ai connu il y a une vingtaine d'années sans les ouvriers qui l'ont aidé à obtenir le succès, mais il n'y a pas un seul ouvrier russe dans le East Side aussi attaché que lui à la respectabilité et aussi soucieux de l'opinion publique.

Je pourrais continuer à démontrer indéfiniment que, même si les intellectuels sont des prolétaires, ils sont si englués dans les traditions et conventions de la classe moyenne, si prisonniers et muselés par elles, qu'ils n'osent pas bouger d'un cheveu.

La cause doit en être recherchée, je pense, dans le fait que les intellectuels américains n'ont pas découvert leur lien avec les ouvriers, avec les éléments révolutionnaires qui, de tout temps et dans tous les pays, ont fourni l'inspiration aux hommes et aux femmes qui travaillaient avec leur cerveau. Ils semblent penser que c'est eux, et non les ouvriers, qui incarnent les créateurs de culture. Mais il s'agit d'une erreur désastreuse, comme cela a été démontré dans tous les pays. Ce n'est que lorsque le monde intellectuel européen a fait cause commune avec les masses en lutte, lorsqu'il qu'il s'est rapproché du cœur de la société, qu'il a offert au monde une vraie culture.

Vis à vis de nous, cette profondeur de l'esprit de nos intellectuels n'est qu'encanaillement, une imitation pour les journaux, ou, en de très rares occasions, une petite sympathie théorique. Cette dernière n'a jamais été assez forte ou profonde pour les faire sortie d'eux-mêmes, ou les faire rompre avec leurs traditions, leur environnement. Les grèves, les conflits, l'usage de la dynamite ou les efforts des IWW excitent l'imagination de nos prolétaires intellectuels mais ils les considèrent, en fin de compte d'un point de vue rationnel, en tant qu'observateurs gardant la tête froide, comme ridicules. Bien sûr, ils ressentent de la sympathie pour le gars des I .W.W. lorsqu'il est frappé ou maltraité ou avec les frères McNamara 4, qui ont nettoyé l'horizon de la croyance embrumée selon laquelle il n'était pas nécessaire d'utiliser la violence en Amérique. Les intellectuels sont trop exaspérés par leur propre dépendance pour ne pas comprendre de telles situations. Mais cette sympathie n'est jamais assez forte pour établir un lien, une solidarité entre eux et les déshérités. C'est une sympathie du détachement, expérimentale. En d'autres termes, c'est une sympathie théorique que ressentent tous ceux qui disposent encore d'une certaine dose de confort et ne voient pas par conséquent pourquoi quelqu'un devrait cambrioler un restaurant à la mode. C'est le genre de sympathie que ressentent les Osborne, Dotty et Watson lorsqu'ils se retrouvent en prison pour quelques jours. La sympathie d'un socialiste millionnaire lorsqu'il parle de "déterminisme économique".

Les prolétaires intellectuels radicaux et libéraux sont encore tellement impliqués dans le système bourgeois que leur sympathie pour les ouvriers est dilettante et ne dépasse pas le stade du discours, des prétendus salons ou de Greenwich Village. On peut comparer cela, dans une certaine mesure à la oremière période de l'éveil des intellectuels russes décrit par Turgenev dans Pères et Fils.

Les intellectuels de cette époque, bien que pas aussi superficiels que ceux dont je parle, qui encourageaient les idées révolutionnaires, coupaient les cheveux en quatre lors des premières heures, philosophaient sur toutes sortes de questions et apportaient leur sagesse supérieure au peuple, les pieds solidement ancrés dans le vieux monde. Bien sûr, ils échouèrent. Ils étaient indignés par Turgenev et le considéraient comme un traître à la Russie. Mais il avait raison. Ce ne fut que lorsque les intellectuels russes rompirent avec leurs traditions, seulement lorsqu'ils prirent conscience que la société reposait sur un mensonge et qu'ils devaient se consacrer entièrement et sans réserve à la nouvelle qu'ils devinrent un élément important dans la vie du peuple. Les Kropotkin, les Perovskaya, les Breshkovskayas, et des tas d'autres, renoncèrent à la richesse et aux situations, et refusèrent de servire le Roi Mammon. Ils se sont immergés dans le peuple, non pas pour l'élever mais pour être élever par lui, pour être instruits et, en retour, pour se donner entièrement au peuple. Cela a été important pour l'héroïsme, l'art, la littérature de la Russie, l'unité du peuple, le moujik et l'intellectuel. Cela explique en partie la littérature de tous les pays européens, le fait que les Strindberg , les Hauptmann, les Wedekind, les Brieux, les Mirbeaus, les Steinlins et les Rodins ne se sont jamais dissociés du peuple .

Cela arrivera t-il un jour en Amérique? Les prolétaires intellectuels aimeront-ils un jour davantage leur idéal que leur confort, souhaiteront-ils davantage abandonner le succès matériel au profit des questions essentielles pour la vie. Je le pense et ceci pour deux raisons. La première est que la prolétarisation des intellectuels les obligera à se rapprocher du monde ouvrier. La deuxième est que le système rigide du puritanisme provoque une extraordinaire réaction contre les conventions et les interdits moraux. Les artistes, écrivains et dramaturges combatifs qui cherchent à créer quelque chose qui en vaille la peine aident à briser les conventions dominantes. De nombreuses femmes qui souhaitent vivre leur vie aident à saper les lois morales d'aujourd'hui avec leur fière défi envers les lois de Mrs .Grundy. Seuls, ils ne peuvent pas accomplir grand chose. Ils ont besoins de l'impassibilité et du courage effronté des ouvriers , qui ont rompu avec toutes ces vielles âneries.

Par conséquent, c'est à travers la coopération entre les prolétaires intellectuels, qui essaient de trouver des moyens d'expression, et les prolétaires révolutionnaires, qui cherchent à remodeler la vie, que nous, en Amérique, établiront une réelle unité e, à travers elle, mèneront une guerre réussie contre la société actuelle.

1 Arthur Brisbane était un journaliste et directeur de journal influent du groupe de presse Hearst
2 George Kibbe Turner était un journaliste d'investigation qui dénonçait l'esclavage blanc et la corruption à Chicago pour le McClure's Magazine.
3 Morris Hillquit, était un dirigeant un Parti Socialiste, candidat au poste de maire de New York City en 1917.
4 Les frères J. J et J.B McNamara étaient des syndicalistes conservateurs qui avaient dynamité les locaux du Los Angeles Times en 1910. Goldman était parmi les rares radicaux qui avaient refusé de condamner leur acte en argumentant que la violence syndicale était la conséquence de la violence patronale.
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Re: Textes inédits traduits

Messagede digger » 06 Jan 2018, 10:06

J'ai interrompu cette rubrique, pas le travail entrepris. Un site dédié à Emma Goldman a été mis en ligne https://emmaetsasha.wordpress.com/ et de nombreux autres textes traduits sont sur Racines et Branches https://racinesetbranches.wordpress.com/. Ils sont à la libre disposition de tous-tes.
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