Chroniques et présentations livres

Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 16 Juil 2018, 17:55

Total Football
Une arme de diversion massive

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Une nouvelle fois dans l’histoire du football, un régime dictatorial qui constitue une menace pour la paix s’apprête à organiser la Coupe du monde avec la complicité de la FIFA et de l’UEFA. Après l’Italie mussolinienne en 1934 et l’Argentine de Videla en 1978, c’est au tour de la Russie poutinienne, nationaliste et belliqueuse, d’utiliser l’un des plus grands événements sportifs de la planète comme une arme de diversion massive. Pour nous, l’objectif de Poutine est limpide : la guerre des stades préfigure le stade des guerres à venir. Principal vecteur de massification émotionnelle et d’unification des individus en foules rivales, le football a toujours servi les tyrannies impérialistes. En ce sens, ne peut-il être considéré lui-même comme un phénomène totalitaire ? N’est-il pas un système d’enrégimentement idéologique dans une sorte de corporation dépolitisée, quasi-mystique ou quasi-religieuse, prête aux plus grands sacrifices ?

Sommaire

- Quel Sport ?, Contre les crimes de la dictature poutinienne, boycott du Mondial 2018 en Russie !
- Quel Sport ?, Football : la collaboration avec les dictatures
- Eden Berger, Le courage de dire non au Mondial et à ses fastes

Le système d’oppression du football
- Robert Redeker, Le football assure l’intériorisation des anti-valeurs du libéralisme
- Christian Godin, Le football ne saurait être de gauche
- Claude Javeau, Le football, un système mondial pourri

La massification totalitaire du foot
- Matthieu Douérin, Was heißt Fußball denken ?
- Fabien Ollier, La décharge totalitaire du football. Eléments d’analyse d’un totalitarisme doux
- Jean-Marie Brohm, Quelque chose dans le sport provient de la même matrice idéologique que le fascisme
- Jean Naimard-Kédébu, L’Ur-fascisme du football
- Christian Godin, Misère de l’aficionado
- Daniel S. Schiffer, Neymar, l’horreur économique du foot-business
- Jean-Marie Brohm, La violence d’exclusion du sport

Le foot au dope niveau
- Jean-Pierre de Mondenard, Neymar au mépris du corps
- Jean-Pierre de Mondenard, Le physique n’est pas anecdotique
- Jean-Pierre de Mondenard, Sondages, études et statistiques : la fable du football propre

Corps, sport et fascisme
- Vladimir Jankélévitch, Une monstrueuse apothéose
- Louis-Vincent Thomas, Corps individuel/Corps social
- Jean-Marie Brohm, Corps et pouvoir : à propos du fascisme corporel ordinaire
- Jacques Ellul, Sport et technique
- Fabien Ollier, Le sport, une institution totalitaire
- Fabien Ollier, Le judo : une fabrique d’armes à forme humaine
- Jean-Marie Brohm, Le sport maintient ce qu’il y a de plus bestial en l’homme
- Jolan Rigavello, Petit programme d’étude de la bêtise sportive

« Total Football. Une arme de diversion massive », Quel Sport ?, n° 33-34, mai 2018, 272 p., Alboussière, QS? éditions, ISBN : 978-2-490070-03-9.
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede Lila » 19 Aoû 2018, 21:20

Mon regard porte désormais plus loin

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Pour cette réédition, je reprends en la modifiant marginalement, ma note de lecture parue en mars 2012 sous le titre Analyser les blessures de la société pour être capable de les guérir.

Le collectif de solidarité avec Pinar Selek (http://www.pinarselek.fr/) présente, en début d’ouvrage l’auteure et son parcours. L’expression est très chaleureuse. Quelques extraits :

« Féministe, antimilitariste, sociologue, militante infatigable, Pinar Selek est une acrobate qui crée des ponts entre les luttes »

« Forcée de vivre où elle n’a pas choisi, elle rêve de diriger à nouveau son gouvernail vers chez elle et résiste aux vents qui la poussent au large »

« Puisque les contes créent un imaginaire riche d’utopies, Pinar Selek aime transmettre des histoires et en inventer d’autres, et en Turquie elle est également connue pour ses talents de conteuse »

« Funambule, Pinar Selek trouve en elle et dans les luttes des femmes du monde entier la force de garder l’équilibre »

Voici un texte sur la/les maison(s) « Je savais que ses portes s’ouvraient différemment vers l’intérieur ou vers l’extérieur… », l’ici et le là-bas, l’exil « Où se trouvait-il, le pays des sorcières ? Je l’ignorais. Je me suis retrouvée dans un espace dont je ne connaissais ni la langue ni les réflexes et dont les tempêtes me désorientaient », les tensions entre le souvenir/corps/émotion et le futur/présent ouvert de rencontres, « Me déployer dans ce monde non pas en invitée, mais comme si j’étais chez moi, dans ma maison », la perte du sentiment de sécurité « Et bien que cette distance me laisse dans le vide, mon regard porte désormais plus loin et les horizons de mes frontières s’élargissent. Je n’aurais pas appris tout cela si j’étais restée chez moi ». Pinar Selek développe une remarquable analyse de cet entre deux qu’est l’exil, cette blessure en/de soi. Elle le fait avec une humanité rare et un vrai talent littéraire « j’ai étiré les frontières de mon espace qui m’apparaissait toujours plus étroit qu’il n’était ». Elle évoque les murs, les parias, le vertige et la nausée,

C’est un récit en chaud et froid, chatoyant de mille couleurs. Conscience et conscience féministe « Parce que je suis une femme je ne voulais pas vivre dans une de ces maisons remplies de meubles identiques »

Un très beau petit ouvrage, à offrir à toutes et tous. « Exilée, je glisse entre des émotions multiples, des mondes innombrables »

Le texte est complété d’une Lettre de Lyon. Partir, une autre terre, de nouvelles racines, « Merci pour votre accueil »

Pinar Selek : Loin de chez moi… mais jusqu’où ?

Récit sur l’exil de Pinar Selek

Traduit (et remanié pour cette édition) du turc par Esther Grandjean

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2012, réédition 2018, 60 pages, 5 euros

Didier Epsztajn


https://entreleslignesentrelesmots.blog ... plus-loin/
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Messagede bipbip » 12 Sep 2018, 22:35

1973

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Après 42 années d’usine et quelques livres écrits à propos de son travail, Jean-Pierre Levaray revient sur ses premiers mois de sa « carrière de prolo » et ceux qui l’ont précédés, en cette année 1973 où il obtient le BEP « conducteur d’appareil dans l’industrie chimique », milite déjà et manifeste dans l’attente du Grand Soir.

Il porte un regard critique (avec le recul en tout cas) sur les autres élèves qui l’appellent El Gaucho, en rapport avec ses opinions politiques et dont il ne partage pas leurs goûts pour le foot, la moto, les bagnoles, sur ses profs dont celui qui « se fait un devoir, une fois par an, d’aller chercher des yeux de boeufs à l’abattoir pour [leur] montrer, produits chimiques à l’appui, que les acides, la soude et autres joyeusetés sont dangereux », sur ses premiers collègues en général peu intéressés par la politique.
Il n’a que douze ans en mai 1968. « Trop jeune pour participer. Pourtant, les images de manifs à la télé, les jeunes qui envoient des cocktails molotov sur les flics dans des nuages de gaz lacrymogène, ça [lui] parle. Pire, ça [le] forme. [S]on engagement politique vient de ces images exaltantes. » Son argent de poche passe dans Charlie Hebdo mais surtout La Cause du peuple.
Sa découverte de l’usine, des ateliers, des rapports hiérarchiques de la production infiniment plus complexe que les exercices scolaires, des roulements sept jours d’affilés, est longuement rapportée, avec la même acuité que pour ses précédents livres- témoignages, Putain d’usine et Après la catastrophe notamment.
Il répète ponctuellement qu’il n’est là que pour un temps. « Ça ne va pas pouvoir durer. Ce n’est pas possible. Je ne vais pas rester toute ma vie à l’usine. La perspective du Grand Soir me permet de supporter le travail, comme le Paradis a permis aux religieux d’accepter leur sort. »
Il milite de groupe en groupe, découvrant avec l’examen d’entré à l’un d’eux qu’il est anarchiste, jusqu’à l’organisation dont il nous présente les trois militantes. Mais l’année 1973 se termine et c’est fort dommage car notre curiosité reste bien sûr éveillée. Ce sera notre seul regret.

Ce retour sur les traces de son passé est un excellent complément des autres titres de Jean-Pierre Levaray qu’il sera sans doute préférable d’avoir lus avant pour mieux savourer celui-ci.

1973
Jean-Pierre LEVARAY
96 pages – 7 euros
Éditions Atelier de création libertaire – Collection « Cahiers libres » – Paris – Mai 2018
http://www.atelierdecreationlibertaire.com/

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Messagede bipbip » 23 Sep 2018, 13:29

SORCIÈRES - La Puissance invaincue des femmes

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En explorant l’histoire des chasses aux sorcières, notamment à partir des analyses des féministes actuelles, Mona Chollet recherchent les origines de la stigmatisation qui touche aujourd’hui les femmes indépendantes, les femmes célibataires, les femmes sans enfants, en particulier celles qui prétendent vouloir contrôler leur fécondité, les femmes âgées et celles qui assument tôt les signes de vieillissement au lieu de se soumettre aux injonctions à paraître jeunes à n’importe quel prix. Elle brise les symboliques misogynes liées aux sorcières en démontrant qu’elles entretiennent une guerre contre les femmes et les renverse en faire surgir une puissance positive : « La sorcière incarne la femme affranchie de toutes dominations, de toutes limitations ; elle est un idéal vers lequel tendre, elle montre la voie. »

Les chasses aux sorcières sont en général associées au Moyen Âge alors qu’elles se sont essentiellement déroulées à la Renaissance. « Elles illustrent d’abord l’entêtement des sociétés à désigner régulièrement un bouc émissaire à leurs malheurs, et à s’enfermer dans une spirale d’irrationalité, inaccessibles à toute argumentation sensée, jusqu’à ce que l’accumulation de haine et une hostilité devenue obsessionnelle justifient le passage à la violence physique, perçue comme une légitime défense du corps social. » Ce déchaînement de violence, né devant la place grandissante que les femmes occupaient dans l’espace social, est le moment culminant de siècles de haine et d’obscurantisme, depuis qu’Ève fut accusé d’avoir touché au fruit défendu, Pandore d’avoir ouvert l’urne contenant tous les maux de l’humanité. L’imprimerie favorisa la diffusion du mythe de la sorcière. En 1487 paru Malleus maleficarum (Le Marteau des sorcières) qui entretint l’hallucination collective. Cette diabolisation est comparable à l’antisémitisme : sabbat, nez crochu et conspiration contre la chrétienté. Dès lors, répondre à un voisin, parler haut, avoir un caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse, suffisait pour risquer d’être accusée. Entre 1587 et 1593, les chasses furent si féroces dans vingt-deux villages autour de Trèves, en Allemagne, que 368 femmes furent brulées et qu’une seule survécut dans deux d’entre eux.
L’asservissement des femmes nécessaire à la mise en place du capitalisme par la division sexuée du travail, est allé de pair avec celui des peuples déclarés « inférieurs », esclaves et colonisés, pourvoyeurs de ressources et de main-d’oeuvre gratuites, comme l’explique Silvia Federici, auteur de Caliban et la sorcière.

« Si elle n’en a pas l’exclusivité, la célibataire incarne l’indépendance féminine sous la forme la plus visible, la plus évidente. Cela en fait une figure haïssable pour les réactionnaires, mais la rend aussi intimidante pour nombre d’autres femmes. » Mona Chollet explore des figures et des situations qui illustrent cette aspiration à se considérer comme des individus et non comme des représentantes d’archétypes féminins, et les stigmatisation qu’elle provoque. « L’idée que les femmes sont des individus souverains, et non de simples appendices, des attelages en attente d’un cheval de trait, peine à se frayer un chemin dans les esprits – et pas seulement chez les politiciens conservateurs. » De même, elle relate les « campagnes de propagande », notamment aux États-unis tout au long des années 1980, conjurant les femmes « d’abandonner leurs ridicules plans sur la comète et de faire des enfants le plus tôt possible ».
Elle raconte l’interdiction faite aux femmes fécondes de travailler dans un atelier de colorants, aux États-unis en 1974, à moins qu’elles acceptent de se faire stériliser, le démantèlement des béguines au XVe siècle, les violences conjugales qui conduisent à un décès tous les trois jours en France et qu’elle considère comme une « privatisation » des exécutions publiques de sorcières. Nombre d’exemples, historiques ou tirés de témoignages, de faits divers, empruntés à une culture populaire imprégnée de stéréotypes, illustrent ainsi son propos.
Les Européennes ont été exclues de nombreux emplois auxquels elle avaient accès au Moyen Âge, notamment avec la répression des guérisseuses et l’instauration d’un « monopole masculin sur la médecine », à la Renaissance en Europe et au XIXe siècle aux États-Unis. Si au XXe siècle une « reconquête » a bien eu lieu, elle cantonnait les femmes à des professions de services, d’assistance, mais surtout pas aux dépends de leur « emploi » de mère de famille, au risque, sinon, de passer pour carriériste. « Le seul destin féminin concevable reste le don de soi. Ou, plus précisément, un don de soi qui passe par l’abandon de ses potentialités créatives plutôt que par leur réalisation. »

La répression qui frappa les guérisseuses s’explique aussi par leurs pratiques dans la limitation des naissances. La violence institutionnelle de la maternité patriarcale explose parfois en violence psychopathologique comme avec les infanticides, commis dans des situations de détresse que la société refuse de voir. Les femmes subissent « une injonction au désir d’enfant » et à la procréation, présentés comme naturels et que des discours psychanalytiques et psychiatriques viennent cautionner en cas de manquement, confortant les pires clichés « derrière une vague aura d’autorité scientifique ».

Les femmes n’ont pas « l’autorisation de vieillir ». Le « diktat délirant de l’éternelle jeunesse » les oblige à tricher puis elles seront disqualifiées, neutralisées, accusées de fausseté. Deux millénaires de culture misogyne ont établi arbitrairement que les hommes n’avaient pas de corps, que le corps était répugnant et que le corps c’était la femme, touchée par une « obsolescence programmée ».

L’histoire des chasses aux sorcières a permis à Mona Chollet d’articuler son féminisme avec son « malaise face à la civilisation dans laquelle nous baignons ». L’asservissement des femmes, comme l’exploitation des esclaves et des colonisés, a permis l’accumulation primitive nécessaire à l’essor du capitalisme, mené en parallèle et en lien étroit avec l’asservissement de la nature. Jusqu’à la Renaissance, le monde était considérait comme un organisme vivant, souvent associé à la figure maternelle et nourricière. S’imposa alors une vision mécaniste qui postula que le désordre de la vie organique avait cédé la place à la stabilité des lois mathématiques et des identités. « Le monde est désormais perçu comme mort, et la matière comme passive. » La nature, assimilée à une force désordonnée et sauvage, doit être domptée par les connaissances et les sciences masculinisées, tout comme les femmes doivent être placées sous contrôle, toutes deux réduites à une fonction décorative. La médecine semble concentrer aujourd’hui tous les aspects de la conquête et de la haine des femmes hérités de l’époque des chasses aux sorcières. Plus précisément, la gynécologie avec son lot d’injonctions, d’humiliation, de violences, serait « la continuation de la démonologie par d’autres moyens ».

La grande force de cet ouvrage réside, outre le vaste balayage de connaissances qu’il propose, dans son caractère introspectif. Mona Chollet n’hésite pas à livrer plusieurs éléments biographiques et psychologiques personnels pour donner à son exposé le poids de son propre témoignage. Elle réhabilite la figure de la sorcière pour en faire un modèle d’émancipation et regrette que l’histoire n’ait pu être différente, considérant que le progrès aurait pu prendre un autre visage. Elle encourage toutefois, fort de cette lucidité, à oeuvrer pour enfin en avoir les bienfaits sans les travers.

SORCIÈRES - La Puissance invaincue des femmes
Mona Chollet
256 pages – 18 euros
Éditions Zones – Paris – Septembre 2018

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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede Lila » 01 Oct 2018, 20:06

Une vie à soi. L’autonomie comme condition de l’émancipation

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Pour maintenir son pouvoir, dans des formes historiques et situées – il n’y a pas de tout temps -, le groupe social des hommes, lui-même hiérarchisé, a tenté et tente de s’approprier les savoirs-faire, de limiter la capacité de jouissance et la puissance des femmes…

Les enfants et les sorcières. Un souvenir de Mona Chollet, « Restée dans ma mémoire comme un talisman, une ombre bienveillante, Floppy m’avait laissé le souvenir de ce que pouvait être une femmes d’envergure ». Pour ma part, j’ai été fasciné par le personnage de Rebecca incarnée par Elisabeth Taylor accusée de sorcellerie dans Ivanhoé. Quoiqu’il en soit, des sorcières représentées souvent de manière bien inquiétantes mais pour certain·es un « plus d’excitation que de répulsion ».

Le mot sorcière, « Il renvoie à un savoir au ras du sol, à une force vitale, à une expérience accumulée que le savoir officiel méprise ou réprime », mais aussi à des marques d’infamie, de constructions mensongères, d’accusations extravagantes, qui ont valu « la torture et la mort à des dizaines de milliers de femmes ».

La diabolisation des femmes qualifiées de sorcières eut beaucoup en commun avec l’anti-judaïsme (terme qui me paraît plus approprié qu’antisémitisme pour l’époque évoquée). L’exemple de Rebecca, déjà cité en est une illustration. L’autrice nous rappelle, contre les responsabilités assignées à « la populace grossière » que c’est bien « venue d’en haut, des classes cultivées » que la haine et la répression se déchaine. Il fallait éliminer les têtes féminines qui dépassaient, s’approprier les savoirs des guérisseuses, ces magiciennes aux pouvoirs incompréhensibles… sans oublier l’obsession des chasseurs de sorcières pour la sexualité féminine (quelque soit le nom utilisé à l’époque). Haine et obscurantisme qu’il ne faut pas simplement situer dans les siècles reculés. Car c’est bien de la place des femmes dans les espaces sociaux qu’il s’agissait hier, qu’il s’agit aujourd’hui… et d’égalité dans les savoirs et les capacités d’être et de faire…

Dans son introduction, « Les héritières », l’autrice revient aussi sur les utilisations contemporaines, « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à bruler », « Tremblez, tremblez, les sorcières sont revenues ! », la revue « Sorcières », la très belle chanson d’Anne Sylvestre, Strahawk, les groupes « WITCH »…

S’il est juste de critiquer la prétention « occidentale » à une rationalité suprême, déniant à d’autres savoirs des rationalités réelles, je reste plus que dubitatif sur les références de certain·es aux pratiques néo-païennes, aux mondes invisibles. Il me semble qu’il faut aborder les contradictions réelles de la « raison », les subterfuges contre l’historicisation et la politique, la désincarnation enchantée des êtres hors des rapports sociaux.

Mona Chollet est intéressée par l’exploration de « la postérité des chasses aux sorcières en Europe et aux Etats-Unis ». Elle se penche, entre autres, sur les coups portés aux velléités d’indépendance des femmes, la place des célibataires et des veuves dans les accusations de sorcellerie, la réintroduction de l’incapacité juridique des femmes – et l’incapacité sociale de la femmes mariée consacrée en France par le code civil de 1804 (un des méfaits du trop célébré Napoleon Bonaparte) -, la criminalisation de la contraception et de l’avortement, les « sabbats » des « anti-mères », les femmes libres d’avoir des enfants ou pas… « à condition de choisir d’en avoir », les images négatives des vieilles femmes, la course à la jeunesse, l’asservissement des femmes et celles des peuples déclarés « inférieurs », les nouvelles conceptions du savoir, la glorification d’une certaine conception de la raison, les injonctions sexuées et les sanctions sociales pour celles qui refusent « de renoncer au plein exercice de leurs capacités et de leur liberté »…

Idées et discours accumulés, strates d’images sédimentées, il faut donc « mettre en évidence le caractère arbitraire et contingent des représentations qui nous emprisonnent à notre insu », construire contre la déprime et la paralysie les chemins qui permettent à nos ailes de se déployer.

Sommaire :

1.Une vie à soi. Le fléau de l’indépendance féminine


2.Le désir de la stérilité. Pas d’enfant, une possibilité


3.L’ivresse des cimes. Briser l’image de la « vielle peau »


4.Mettre ce monde cul par-dessus tête. Guerre à la nature, guerre aux femmes


Comme une valse à quatre temps, qui prends le temps de refuser le comptage horloger si indifférent aux possibles émancipateurs. Quelques analyses et quelques éléments, abordés ou non par l’autrice.

Au premier temps, une vie à soi, un temps à soi, une chambre à soi. Contre l’obligation du couple et la maternité, Mona Chollet cite Gloria Steinem : « Je n’arrive pas à m’accoupler en captivité ». Elle aborde la critique du mariage, le travail des femmes, l’infantilisant « mademoiselle », le conditionnement à chérir, la valeur de l’objectification, le modèle interdit de l’aventurière, le droit de vivre seule, la « féminité traditionnelle » comme affaiblissement et appauvrissement, les réfractaires, l’incapacité des dominants à comprendre l’expérience des dominé·es, la stigmatisation au nom d’une fantasmatique horloge biologique, « De toutes parts, on conjure les femmes de prendre garde au rapide déclin de leur fertilité, d’abandonner leurs ridicules plans sur la comète et de faire des enfants le plus tôt possible », les femmes indépendantes et les discours réprobateurs, la réappropriation de son corps et l’apprentissage du plaisir pour soi contre les rappels aux normes sociales promues au rang de contrainte naturelle, les injonctions à la soumission et au renoncement, l’ordre des buchers et aujourd’hui ce « qui exclut, qui cogne et qui mutile »…

A la question « mais qui était le diable ? », l’autrice répond « Et si le Diable, c’était l’autonomie ? » et plus explicitement « L’histoire de la sorcellerie, pour moi, c’est aussi l’histoire de l’autonomie ». Des béguines aux sorcières. Aujourd’hui, des femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon. Contre les enfermements, l’autonomie comme « possibilité de nouer des liens qui respectent notre intégrité, notre libre arbitre, qui favorisent notre épanouissement ». Une vie à soi, un temps à soi, une chambre à soi, comme reconquête de ce qui a été volé. La réalisation plutôt que le don de soi. Reste un boulet au pied, l’institution de la maternité…

« Une grève des ventres : c’était là la grande crainte exprimée lors des débats (entre hommes) qui ont précédé l’autorisation de la contraception, ce qui constitue un singulier aveu – car enfin, si la maternité dans notre société est une expérience merveilleuse, pourquoi les femmes s’en détourneraient-elles ». Le ventre des femmes comme obsession des hommes, un contrôle revendiqué au nom d’une hiérarchie masculiniste. Impossible, à mes yeux de penser la sexualité (Voir par exemple, le livre d’Andrea Dworkin : Le coït dans un monde d’hommes, à paraître enfin en français, andrea-dworkin-le-coit-dans-un-monde-dhommes/) et la maternité hors des rapports sociaux de sexe, des rapports de pouvoir et de domination. Des sorcières, des pouvoirs politiques obsédés « par la contraception, l’avortement et l’infanticide » (Sur ce dernier point, en complément possible, Collectif d’auteures : Réflexions autour d’un tabou l’infanticide, briser-un-tabou-qui-pese-lourdement-dans-lhistoire-et-la-memoire-des-femmes/). Comme l’écrit justement Mona Chollet, « le natalisme est une affaire de pouvoir, et non d’amour de l’humanité ». Et l’interdiction de l’avortement pour certaines est inséparable des avortements et des stérilisations forcées pour d’autres. Encore et toujours le refus de l’autonomie, du choix des femmes. Je rappelle la phrase récente de Margaret Atwood, l’autrice de La servante écarlate, je-suis-pour-elle-un-reproche-et-une-necessite/ : « Impose les naissances si tu le veux, Argentine, mais nomme au moins cette obligation par son nom. C’est de l’esclavage ».

La maternité n’est pas un passage obligé pour les femmes, « Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à sa condition, de rebattre les cartes d’un rapport de force, de desserrer l’étau de la fatalité, d’élargir l’espace de l’ici et du maintenant ». L’autrice parle de sa colère autour de la procréation et de la non acceptation de son refus, un « non » comme envers d’un « oui » qui « autorise l’excès, la démesure : une orgie de temps à soi et de liberté, que l’on peut explorer, dans lesquels on peut se rouler à en perdre le souffle, sans crainte d’en abuser, avec l’intuition que les choses intéressantes commencent là où d’ordinaire on juge raisonnable de les arrêter ».

Nulle trace de narcissisme – ni de l’entrepreneur/entrepreneuse de soi de l’idéologie libérale – chez Mona Chollet. Mais bien une réflexion et un choix, une « alchimie subtile du (non)désir d’enfant ». L’autrice analyse, entre autres, l’augmentation de l’« infécondité », la rupture pour certaines avec l’idée que « réussir sa vie implique d’avoir une descendance », l’« amour comme couverture aux gardiens de l’ordre, le rapport fécondant comme réalité de la sexualité, la « nature » et la fameuse horloge biologique pour stigmatiser des femmes incomplètes ou ratées, la négation des femmes comme « personnes singulières dotées de caractères et de désirs distincts » et l’invention d’une essence féminine, les possibilités de bonheur insoupçonnées…

Le temps du mademoiselle et le temps du madame, les conceptions bien genrées du vieillissement, les « vielles peaux » et les hommes « matures », « On dit souvent que le vieillissement et la mort sont tabous dans notre société ; sauf que c’est seulement le vieillissement des femmes qui est caché », le jeunisme ambiant et la « péremption » des femmes, l’énormité routinière des écarts d’âge entre amant et amante sur le grand écran, le méprisant terme « cougar », les séparations et les familles monoparentales – euphémisme pour parler de femmes qui élèvent seules les enfants -, les hommes qui refont leur vie avec de (très) jeunes femmes, les inégalités des sexes face à l’âge, le corps vieillissant des seules femmes considérés comme laid, le souci renforcé de l’apparence…

Il est plus que « curieux » que les hommes, y compris militants radicaux, ne s’interrogent pas sur le regard qu’ils portent sur les corps, sur la valorisation de l’apparence, sur ce que signifie l’écart d’âge dans les rapports amoureux, sur les masques érotisés de la domination… C’est bien là, un privilège pour les membres d’un groupe social dominant, une matérialisation du sexisme, le rappel de la force de la hiérarchie dans les rapports sociaux de sexe.

Mona Chollet aborde « les faux-semblants et la honte d’elles-mêmes », la focalisation érotique sur le seul corps féminin jeune, les questions que posent des femmes et leurs réponses résistantes à la privation « de l’essentiel de sa puissance et de son plaisir de vivre », le confort mental des hommes et l’« érotisme de ventriloques », la valeur sociale de la fertilité, le mépris genré des cheveux blancs, la présomption de négligence pour les unes et la valorisation des tempes grisonnantes pour les autres, le vieillissement des femmes et de leur corps et ces hommes qui eux ne semblent pas avoir de corps, les objets et les sujets, « Occuper une position dominante dans l’économie, la politique, les relations amoureuses et familiales, mais aussi dans la création artistique et littéraire, leur permet d’être des sujets absolus et de faire des femmes des objets absolus », les désirs socialement valorisés pour les mâles et diabolisés pour les autres, les conditions de vie des retraitées aux pensions inférieures de 40% à celles des hommes, la disqualification des femmes, « Le vieillissement a le pouvoir de ravir l’identité toute entière des femmes, de les vider de leur substance » et de les transformer en inconnue asexuée…

Le cul par-dessus la tête. « Le sexisme se manifeste à tous les bouts de l’échelle sociale, vous offrant en un délicieux effet stéréo le rappel permanent de votre débilité profonde », ce que les femmes affrontent au quotidien, les conceptions essentialistes de l’intelligence. Mona Chollet insiste sur la nécessité de « contester les critères dominants d’évaluation de l’intelligence », les autres façons d’appréhender le monde, les interrogations envers les contenus de l’enseignement, « Voilà peut-être pourquoi j’écris des livres : pour créer moi-même des lieux où je suis compétente (enfin… j’espère) ; pour faire émerger des sujets qui n’étaient parfois même pas constitués ou identifiés comme tels, en affirmant leur pertinence, leur dignité ». Je reste saisi par ces innombrables publications « scientifiques » d’où les femmes sont niées ou expulsées, le refus maintenu par beaucoup d’interroger leur discipline au prisme du genre, la dénégation de la politique, le refus de prendre en compte le point de vue toujours situé, « c’est précisément parce que les femmes et les hommes ne constituent pas des essences figées dans un espace abstrait, mais deux groupes qui entretiennent des relations prises dans le mouvement et les vicissitudes de l’histoire, qu’on ne peut pas considérer le savoir universitaire comme objectif et le doter de valeur absolue ».

Les femmes et leur auto-dénigrement construit socialement, l’utilitarisme des recherches, les objets comme détachés des conditions matérielles de leur production et appréhension, la religion du progrès et la linéarité de l’histoire, le refus des tensions et des contradictions, les conceptions idéalisées et non historiques de nos relations à la « nature », cette extériorité construite situant les êtres humains hors de la « nature » (par prudence, j’utilise les guillemets contre les visions naturalisantes, a-historiques et dépolitisantes)…

L’autrice analyse, entre autres, la connaissance hyper-masculinisée, les assignations sur les poils et les cheveux, la construction de la médecine et le sexisme de ses praticiens, les affabulations prêtées aux femmes, les mille ruses pour minimiser les violences faites aux femmes, les travaux de Marie-Hélène Lahaye (en complément possible, Marie-Hélène Lahaye : Accouchement, les femmes méritent mieux, replacer-les-femmes-au-coeur-des-dispositifs-decisionnels/ ; Marilyn Baldeck : Violences sexuelles commises par des professionnels de santé : Hippocrate phallocrate ?, violences-sexuelles-commises-par-des-professionnels-de-sante-hippocrate-phallocrate/).

Des critiques et des subversions, des aspirations émancipatrices aussi. Mona Chollet parle de la révolte des « bonnes femmes hystériques », la nécessaire prise en compte des émotions, l’écoféminisme, les luttes contre leur monde qui ne nous convient pas, l’espérance d’un autre agencement des rapports sociaux « où la libre exultation de nos corps et de nos esprit ne serait plus assimilée à un sabbat infernal »

Une invitation féministe au débat, à la construction de vies à soi, au refus des assignations, au droit de faire et de jouir de sa puissance potentielle…

Mona Chollet : Sorcières
La puissance invaincue des femmes
Zones – Editions La Découverte, Paris 2018, 234 pages, 18 euros

Didier Epsztajn


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