Chroniques et présentations livres

Re: Chroniques et présentations livres

Messagede Lila » 02 Nov 2017, 20:25

Introduction à l’ouvrage de Richard Poulin : Une culture d’agression. Masculinités, industries du sexe, meurtres en série et de masse

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Pourquoi des hommes agressent-ils sexuellement des femmes, des enfants ou d’autres hommes ? Pourquoi des hommes payent-ils pour des relations sexuelles ? Pourquoi consomment-ils de la pornographie ? Pourquoi battent-ils leur compagne ? Pourquoi tuent-ils leur conjointe et leurs enfants, ou exclusivement leurs enfants ? Pourquoi prennent-ils les armes pour massacrer leurs collègues d’étude, de travail ou des gens à l’église, à la mosquée, à la synagogue, ou encore tirent-ils de façon aléatoire sur des cibles qui leur sont inconnues ? Pourquoi sont-ils des meurtriers en série à caractère sexuel ?

Les histoires de crimes dits conjugaux, qui sont en fait des crimes très majoritairement masculins, ponctuent l’actualité de façon récurrente. Les comptes rendus dans les médias sur les cas de harcèlement sexuel comme ceux faisant état d’agressions sexuelles en font tout autant.

On s’émeut lorsqu’il est question de crimes haineux, mais les viols et les meurtres de femmes ne sont pas vus comme des crimes de haine, et la pornographie échappe à la caractérisation de propagande haineuse à l’égard des femmes. Non, la pornographie relève­rait tout simplement de la liberté d’expression (en fait, au mieux, elle serait du ressort de la liberté de commerce). Pourtant, la propagande haineuse est criminalisée par de nombreux États, ce qui s’avère une entorse à la liberté d’expression. Et la prostitution de millions de femmes n’émeut guère les gens qui défendent la pornographie en tant que liberté. Pour beaucoup, la prostitution serait une activité comme une autre, un simple travail, relèverait d’un choix individuel rationnel, et rien ne devrait interdire le droit des hommes à user des femmes soumises à leur service sexuel. Toute une industrie mondiale a été développée au profit des prostitueurs, ce qui a engendré le développement de la traite des femmes et des enfants à des fins de prostitution et le tourisme dit sexuel. La prostitution est devenue banale dans de nombreux pays. Elle est légale dans les bordels, les vitrines ou les zones de tolérance de certains pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse et ailleurs, largement tolérée par d’autres pays qui engrangent des devises étrangères sur le sexe des femmes, comme la Thaïlande, la Corée du Sud et ailleurs.

Certes, tous les hommes ne deviennent pas des prostitueurs. Or, lorsque la prostitution est une industrie comme une autre, alors le nombre d’hommes qui payent pour l’accès sexuel au corps d’une femme ou d’un enfant augmente de façon importante. Si, au Canada, environ 11% des hommes ont eu des relations sexuelles tarifées et, en France, environ 12,5%, aux Pays-Bas, c’est désormais 60% des hommes, en Allemagne, c’est 66%, et au Cambodge, haut lieu de tourisme pédocriminel, c’est 65%. Déjà en 1995, 75% des Thaïlandais avaient payé pour du sexe. En Suède, en 1998, soit avant l’adoption d’une loi pénalisant les prostitueurs et criminalisant les proxénètes, environ 13% des hommes étaient des pros­titueurs occasionnels ou réguliers, en 2013, ils n’étaient plus que 8,5%.

Pénaliser les prostitueurs n’affecte qu’une minorité d’hommes (sauf dans les pays qui ont depuis des dizaines d’années normalisé l’industrie de la prostitution), tandis que légaliser et légitimer cette industrie affecte la société dans sa totalité. Dans ces sociétés, il apparaît normal que les femmes soient au service sexuel des hommes, que leur destin en soit un de soumission aux besoins et au plaisir du « premier » sexe.

Beaucoup d’hommes dissocient le sexe de l’affectivité. C’est évidemment le cas des prostitueurs. C’est ce que de nombreux hommes apprennent dans la pornographie. C’est ce que certains pratiquent violemment en agressant sexuellement leur partenaire ou une inconnue. Cette dissociation est l’un des traits de la masculinité dans une société patriarcale.

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En février 2012, Dominique Strauss-Kahn, l’ancien directeur du Fonds monétaire international (FMI), est interrogé par la police française dans le cadre d’une investigation sur un réseau de prostitution dans l’affaire dite du Carleton de Lille. Il est mis en examen pour « proxénétisme aggravé en bande organisée ». L’ancien patron du FMI était accusé d’être la tête pensante d’un petit réseau de prostitution dédié à ses besoins. Il est finalement relaxé. N’était-il pas, selon ses avocats, qu’un client « de la prostitution dans une fête “gauloise” » avec « une bande de potes qui ont fait la fête » et qui se sont adonnés à « une balade un peu virile et canaille » ? Quoi de mal à cela ?

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En 2011, Nafissatou Diallo, une femme de chambre travaillant à l’hôtel Sofitel de New York, porte plainte pour agression sexuelle, tentative de viol et séquestration contre Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du FMI. La plainte n’est pas retenue au criminel, la victime manquant de crédibilité aux yeux du procureur de la poursuite. En 2015, Marcel Aubut se voit obligé de démissionner de son poste de président du Comité olympique canadien à la suite d’allégations de harcèlement sexuel portées par des employées dudit comité. En 2014, neuf femmes ont accusé Jian Ghomeshi, un animateur vedette de CBC/Radio-Canada, de violence et d’agression sexuelle. Il a finalement été acquitté. En 1997, le tueur en série Robert Pickton est arrêté pour tentative de meurtre, puis rapidement relâché, car sa victime n’était qu’une jeune femme prostituée toxicomane, donc une personne non crédible aux yeux des forces de l’ordre et de la justice. Par la suite, des dizaines de femmes ont payé de leur vie cette indifférence. En 2014, deux députés du Parti libéral du Canada, Massimo Pacetti et Scott Andrews, sont suspendus à cause d’allégations de harcèlement sexuel. En 2016, c’est au tour de Gerry Sklavounos, député du Parti libéral du Québec, d’être la cible d’allégations d’agression sexuelle. Bertrand Charest, l’ancien entraîneur de l’équipe féminine nationale junior de ski alpin, a été accusé d’avoir agressé sexuellement 12 athlètes d’âge mineur ; sa fédération sportive aurait détourné les yeux et peut-être même étouffé l’affaire. Il a été reconnu coupable de 37 des 57 chefs d’accusation.

Les exemples pourraient être multipliés. Des hommes en situation de pouvoir abusent de leur pouvoir. Ces hommes ont l’habitude de se faire obéir et de profiter d’autrui. Ils ne sont pas les seuls à le faire, tant s’en faut, car beaucoup d’hommes harcèlent et agressent sexuellement les femmes, mais leur impunité est grande, même si le mouvement des femmes a commencé à la fissurer. Soulignons qu’au Québec, une femme sur trois a été vic­time d’au moins une agression sexuelle depuis l’âge de 16 ans1. En conséquence, le nombre d’agres­seurs sexuels est très important, trop important pour que leurs gestes soient considérés comme des cas isolés résultant d’actes posés par des individus méprisables, sans empathie pour autrui, et profiteurs. Car cela relève d’un système, d’une culture d’agression.

En riposte aux nombreux actes de harcèlement et d’agression non dénoncés – ce qu’a mis en lumière l’affaire Gomeshi – voit le jour le mouvement #AgressionNonDenoncee, lancé par la Fédération des femmes du Québec sur Twitter. C’est le pendant francophone de #BeenRapedNeverReported. Selon l’Enquête sociale générale sur la victimisation de 2014, on estime que le taux de dénonciation des agressions sexuelles est seulement de 5%.

On assiste aussi à une mobilisation dans les universités d’étudiantes dénonçant la « culture du viol » au sein des doctes institutions. Il s’ensuit un certain nombre de manifestations et une sensibilisation de la population. Grâce à ces actions et à la suite de scandales à répétition, les choses ont commencé à bouger. Le silence complice des autorités a été ébranlé. En effet, les criminels sexuels bénéficient d’une relative impunité. En 2014, selon Statistique Canada, sur 633 000 agressions sexuelles déclarées par sondage, il n’y a eu que 12 663 agressions déclarées par la police, malgré 20 735 plaintes. Il y a eu 9 088 inculpations, 3 752 poursuites et seulement 1 814 condamnations, ce qui est très peu eu égard aux agressions subies. Le scandale est tel que plusieurs gouvernements au Canada ont décidé qu’il fallait réévaluer l’ensemble des plaintes dites non fondées qui ont été laissées de côté par les forces de l’ordre. Ainsi, la Police provinciale de l’Ontario a annoncé que 4 000 rapports d’enquête reliés à des cas allégués d’agressions sexuelles seront révisés. Au Canada, 19% des dossiers ouverts, entre 2010 et 2014, par les forces policières étaient jugés sans fondement. Au Nouveau-Brunswick, ce nombre atteint 32%. Au Québec, 21% des plaintes pour agressions sexuelles portées à l’attention de la Sûreté du Québec, de 2009 à 2014, ont été rejetées.

Pourquoi l’immense majorité des viols ne terminent-ils jamais par une sanction ? Le viol serait-il un crime presque ordinaire ?

Certes, tous les hommes ne violent pas. Toutefois, lorsque les agresseurs sexuels bénéficient d’une impunité, lorsque leurs victimes sont responsabilisées des crimes subis ou qu’elles sont décrédibilisées par un système inique, les vannes sont alors grandes ouvertes…

Le harcèlement sexuel et le viol en tant que dispositif de subordination et d’intimidation d’un sexe au profit de l’autre sont un moyen utilisé consciemment ou non, en temps de guerre comme en temps de paix, par les hommes pour se sentir supérieurs, pour mettre à leur place les femmes, pour montrer qui règne et qui doit se soumettre.

De 40 à 50 % des femmes des pays de l’Union européenne auraient subi des avances sexuelles non désirées, des contacts physiques ou d’autres formes de harcèlement sexuel au travail. Aux États-Unis, 83 % des filles âgées de 12 à 16 ans auraient subi une forme ou une autre de harcèlement sexuel dans les écoles publiques.

Des estimations prudentes suggèrent que 20 000 à 50 000 femmes auraient été violées pendant la guerre de 1992-1995 en Bosnie-Herzégovine, alors qu’approximativement 250 000 à 500 000 femmes et filles ont subi le même sort lors du génocide rwandais de 1994. En Sierra Leone, de 50 000 à 64 000 femmes vivant dans des camps de personnes déplacées à l’intérieur de leur pays auraient été sexuellement agressées par les combattants entre 1991 et 2001. Dans l’est de la République démocratique du Congo, au moins 200 000 cas de violences sexuelles, la plupart commises contre des femmes et des filles, ont été enregistrés depuis 1996 : les chiffres réels sont certainement plus élevés encore.

Le viol est une redoutable arme de terreur. Et c’est une véritable arme de guerre.

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Violences dites domestiques ou conjugales, agressions sexuelles, meurtres2, féminicide (comme celui de Ciudad Juárez par exemple), les femmes sont les principales cibles des violences masculines. Une étude menée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), à partir d’interviews de 24 000 personnes dans dix pays différents, montre une prévalence de violence « conjugale » masculine. Elle affecterait de 15 à 70% des femmes interrogées selon le pays. Ce n’est donc pas sans raison que le mouvement autonome des femmes a mis beaucoup de ses énergies à combattre la violence masculine.

On a assisté au cours des deux dernières décennies au retour en force de la femme-objet. Outre la marchandisation de la sexualité (ainsi que de la maternité), le diktat des apparences (beauté associée à l’obligation du toujours-jeune), la sexualité performative, les transformations corporelles (chirurgie plastique, entre autres), etc., posent des questions non seulement sur les rapports sociaux de sexe, mais également sur le rapport au corps. Sans compter les phénomènes d’hypersexualisation et de sexualisation précoce qui font des jeunes filles des objets sexuels à convoiter dans une société où, paradoxalement, la pédophilie reste l’un des derniers tabous. De ce point de vue, quel est le bilan de la « libéra­lisation » sexuelle ? N’assistons-nous pas à une contre-révolution sexuelle ?

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Pornographie, prostitution, traite à des fins d’exploitation sexuelle, tourisme de prostitution ont d’ailleurs connu une croissance sans précédent à l’échelle mondiale depuis la décennie 1990. Les jeunes femmes et les filles, qui constituent 98% des cas de la traite à des fins d’exploitation sexuelle, sont les proies et les hommes prostitueurs et proxénètes. Tous les hommes ? D’une certaine façon oui, comme groupe dominant ; d’une autre non, certains s’identifiant à la lutte pour l’égalité des femmes remettent en cause des facettes de la masculinité. Cependant, tous, d’une façon ou d’une autre, ont des privilèges liés à la domination patriarcale et à la perpétuation de la division sexuelle du travail.

Dans certains pays, les femmes sont juridiquement inférieures. Elles sont soumises, violées, achetées et vendues, répudiées, excisées, lapidées, tuées pour l’honneur… Victimes de la traite à des fins d’exploitation sexuelle – des millions de victimes par année – et de la traite à des fins de mariage forcé, notamment dans les pays comme l’Inde et la Chine où les pratiques patriarcales ont créé un déficit de femmes à marier. Bref, elles sont victimes d’une « économie vaginale » industrialisée et mondialisée. Le trafic des femmes à des fins d’exploitation domestique et de travail forcé, y compris au Canada – ce qui est bien documenté dans le cas des Philippines –, permet aux États d’origine ou « émetteurs » d’engranger des devises fortes servant à payer leur dette. La mondialisation capitaliste actuelle se caractérise par une féminisation des migrations (48%), due en partie à la traite des femmes et au trafic des migrantes. L’effondrement des sociétés bureaucratiques de l’Est a généré une véritable paupérisation des femmes de ces pays qui, désormais, constituent un cheptel pour les industries mondialisées du sexe.

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L’idée de la domination masculine s’impose toujours dans nos sociétés et la sexualité n’échappe pas à cette règle. Les violences, qu’elles soient sexuelles ou non, commises par les hommes puisent en grande partie leur origine dans certains clichés sur les droits des hommes dans le domaine des rapports sociaux de sexe.

Il y a aussi ce qui a été nommé la « culture du viol ». Sous cette expression se cache la banalisation des viols. Que ce soit dans l’art, dans la publicité ou encore dans la fiction (les mythes, la pornographie, les romans, le cinéma, etc.), les scènes de viol sont très répandues. La culture du viol est alimentée par les différentes idées reçues en matière de viol et de violences sexuelles. « Une femme qui dit non veut en fait dire oui ou finira par dire oui » puisqu’elle découvrira ce qu’est une bonne relation sexuelle avec un vrai mec !

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Comment les membres d’un jury pourraient-ils croire qu’un père qui assassine ses enfants âgés de trois et cinq ans, à l’arme blanche, en les frappant à 46 reprises, est criminellement responsable ? Largement présent dans notre société, le sens commun veut que, tacitement, un tel homme ne puisse agir que sous le coup de la folie et, en toute justice, il faut le faire soigner plutôt que de l’enfermer en prison3.

Le jury a déclaré Guy Turcotte non criminellement responsable de ses crimes. Il a pu recouvrer sa liberté d’un établissement psychiatrique, après un séjour de 46 mois, ce qui a scandalisé beaucoup de gens.

La Couronne a fait appel du jugement. Elle considère que Guy Turcotte a tué ses enfants de sang-froid pour se venger de sa femme qui l’avait quitté pour un autre homme. Cette allégation doit être prise au sérieux et explorée plus à fond4.

La folie est souvent retenue pour expliquer les meurtres qui se produisent dans le cadre familial. Pourtant, cette violence s’inscrit dans un contexte social et culturel spécifique. Aussi, l’affaire Turcotte n’est-elle pas un cas isolé ou unique.

Aux États-Unis, 74% des femmes assassinées par leur partenaire le sont après une séparation ou un divorce. Ces hommes estiment que leur partenaire est leur propriété. Des hommes, qui craignent de ne pouvoir obtenir la garde de leurs enfants, prennent des mesures létales pour que personne ne l’obtienne. En 1997, à L’Ancienne-Lorette, Serge Vachon a poignardé sa femme et abattu par balle leurs deux enfants âgés d’un et de huit ans, après avoir pris connaissance que sa femme envisageait de divorcer. En 2003, Jacques Picard a assassiné sa femme et leurs deux enfants. Encore une fois, il s’agit d’une situation où la femme voulait quitter son mari.

De façon caractéristique, les hommes qui tuent leurs proches sont persuadés que les membres de leur famille leur appartiennent, qu’ils ne peuvent pas avoir une vie indépendante d’eux. L’anecdote suivante est révélatrice de cet état de fait. Après avoir enduré pendant des années les violences physiques et psychologiques de son mari, une femme décide de demander le divorce. Lorsque le mari reçoit les formulaires officiels du divorce, il se rend au lieu où sa femme travaille et la tue de plusieurs coups de feu. Il se suicide ensuite. Plus tard, les policiers retrouvent les formulaires du divorce sur le tableau de bord de son véhicule. Il est écrit en grosses lettres sur la première page : « Il n’y a pas eu de divorce. »

La violence brutale et meurtrière frappe des milieux comme la famille, le travail ou l’école. Pourtant, ces milieux évoquent d’abord et avant tout la sécurité, le réconfort ou l’épanouissement personnel et intellectuel. Pas la violence. Or, depuis une trentaine d’années, ils ont été le théâtre d’un nombre croissant de tueries sanglantes. À partir des années 1980, mais surtout des années 1990, on a assisté à une hausse très importante du nombre de meurtres de masse (trois victimes et plus), ce qui fait régulièrement les manchettes.

Les hommes constituent la très grande majorité des tueurs et la majorité des tueries se produisent dans le milieu familial.

Contrairement à la croyance populaire, le tueur (conjoint et père) pense, organise et mène à son terme l’action destructrice. Ce n’est pas un acte impulsif, bien que, fréquemment, il y ait un événement déclencheur comme une séparation ou un divorce. Cependant, il peut s’écouler plusieurs jours, semaines ou mois avant que l’individu passe à l’acte.

L’action meurtrière se manifeste brutalement, comme dans un excès de rage. Elle apparaît pour ceux qui la subissent ou ceux qui y sont extérieurs comme un excès incompréhensible, une déflagra­tion inattendue et maladive. Cette violence est pourtant chargée de sens. L’appropriation patriarcale de l’autre constitue un élément fondamental de cette dynamique. « Tu m’appartiens, donc tu n’appartiendras à aucun autre », « Mes enfants m’appartiennent, aucune autre personne ne les aura, surtout pas toi, ma femme », s’écrient ces hommes qui tuent leur partenaire ou leurs enfants. La violence du meurtrier constitue une mise en valeur de soi-même, une manifestation de sa puissance égotique, de sa domination et de son appropriation de l’autre, lesquelles, soudainement, sont minées par un acte d’indépendance de la part de la conjointe, qu’il faut impérativement punir en la tuant ou en tuant ses enfants.

Alors, les discours qui installent la violence du côté de la seule psychologie des tueurs (« rien ne laissait présager un tel acte de folie ») ne s’intéressent guère aux significations sociales sexistes desdites violences. Ils refusent de nommer cette violence, qui est masculine, et, de ce fait, ils l’occultent. Aussi, ces meurtres apparaissent-ils incompréhensibles ; dès lors, ils ne peuvent être que des actes de folie.

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La banalité de la violence masculine, qui est multiple et trop souvent létale, est mondiale et frappe les femmes et les filles des sociétés du centre du capitalisme comme des sociétés de la périphérie, les États démocratiques comme les dictatures. La pratique massive des viols pendant les guerres n’est pas l’apanage d’un peuple, d’une nation, d’une ethnie ou d’une religion en particulier, mais bien de l’ensemble des armées et des milices. Les viols sont une arme de guerre visant à terroriser et à soumettre les populations tout en montrant qui domine et qui doit s’incliner. En outre, la mise en fonction de lieux de « repos » au profit des guerriers qui occupent un territoire, y compris au profit des soldats censés faire régner la paix comme les Casques bleus, exige la soumission de dizaines de milliers ou plus de femmes et de filles qui sont enfermées dans des bordels mis à la disposition des hommes de troupe. Ce qui exige l’organisation d’une traite des femmes et des filles à des fins de prostitution puis permet le développement ultérieur du tourisme de prostitution comme le montre l’histoire récente de la Corée du Sud, de la Thaïlande, des Philippines, de la Bosnie-Herzégovine, etc. Ce n’est pas une culture nationale, ethnique ou religieuse en particulier qui est la cause de cette violence, de cette soumission des femmes au plaisir masculin, mais bien une culture patriarcale, qui leur est commune, une culture d’agression.

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L’idée de réunir certains de mes textes pour composer ce livre et ainsi contribuer à nourrir la réflexion sur la culture de l’agression à l’égard des femmes a pris naissance en Espagne dans le cadre d’une conférence internationale portant sur le thème Hombres trabajando para la erradicación de la prostitución (Hommes œuvrant à l’éradication de la prostitution) organisée, en octobre 2016, par la Comisión para la Investigación de Malos Tratos a Mujeres de Madrid. Interviewé à la veille de la conférence internationale par Irene Hernández Velasco du quotidien El Mundo, qui m’a questionné longuement sur les motivations des hommes qui payent pour l’accès au sexe des femmes, j’ai pris le taureau par les cornes et changé le contenu de ma conférence pour l’axer sur cette question difficile. Au regard du succès de ma conférence, dû au fait que l’assistance cherchait des réponses à cette question, j’ai eu le sentiment qu’il était nécessaire de poursuivre la réflexion.

Les enquêtes sur les prostitueurs montrent que c’est Monsieur tout le monde qui paye pour du sexe. Il est issu de toutes les classes sociales de la société. À l’évidence, la prostitution est organisée en fonction de toutes les bourses, c’est-à-dire en fonction de la capacité de payer des prostitueurs. Soldats, miliciens, touristes, hommes d’affaires, politiciens, écrivains, festivaliers, policiers, juges, prêtres, médecins, sportifs professionnels, partisans d’une équipe, immigrés, nationaux, salariés… les prostitueurs sont aussi bien des ado­lescents que des vieillards, des électriciens que des télé-évangélistes, des courtiers que des membres des forces d’interposition pour la paix. Certains sont à la tête d’États ou dirigent des institutions internationales importantes. D’autres contestent l’ordre établi : les terroristes du 11 septembre 2001 auraient, la veille de l’attentat, voulu se payer des femmes prostituées, selon le Boston Globe. Des organisations politiques de la gauche, y compris de la gauche radicale, s’évertuent à faire de la prostitution une activité banale, un métier comme un autre. Et ses partisans qui prétendent militer pour les droits des femmes vont au bordel se payer du « bon temps » et consomment allégrement de la pornographie.

Partout où des hommes ont des raisons de séjourner en nombre est organisée une offre sexuelle pléthorique : événements sportifs, congrès, festivals, lieux touristiques, conférences internationales, sommets, etc. En fait, plus un milieu est étranger, si ce n’est hostile au féminin, plus il célèbre la prostitution. C’est notamment le cas des armées et des milices, des milieux sportifs et du monde des affaires. En même temps, ce n’est pas Monsieur tout le monde qui paye pour du sexe, car beaucoup d’hommes se refusent à exploiter le sexe d’autrui. Ceux qui payent sont des hommes dissociés, capables de disjoindre sexe et affectivité, de trouver du plaisir à dominer – c’est vraisemblablement ce qui les fait jouir –, à se voir supérieurs à la femme qui accepte, selon la somme payée, de faire ce qu’exige le prostitueur. Ces hommes n’ont rien à faire de l’humanité de la personne qui leur est sexuellement soumise. Elle est là pour cela. C’est une « pute », une « salope », une « moins que rien » qui a choisi de faire ce qu’elle fait et qui, en conséquence, mérite son sort. En outre, comme le soutient Claudine Legardinier, « c’est dans la circulation des femmes, transformées en objets sexuels tarifés, que se construisent les liens entre hommes et leurs manifestations de fraternité5 ». Quel homme d’affaires québécois n’a pas amené ses clients à un bar de danseuses nues ? Et, en Allemagne, au bordel ou à l’eros center ? Ces lieux dédiés à la suprématie masculine (et donc à la solidarité entre les hommes) sont souvent les endroits où se concluent les contrats en toute confraternité.

Les prostitueurs comme les violeurs retirent aux femmes leur part d’humanité. Ils se grandissent en prouvant qu’ils ne sont pas une femme, c’est-à-dire un être à prendre. Ils se grandissent aussi entre eux, dans une concurrence mêlée de partage et de camaraderie.

Dans les cercles du pouvoir et des affaires, les femmes sont des signes extérieurs de la réussite. Elles sont, en conséquence, utilisées pour valoriser les hommes, qui se croient importants, afin de mettre en valeur leur prestige pitoyable.

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L’idée de publier ce livre tient également au fait que, ces derniers mois, la société québécoise a connu une forte mobilisation dénonçant la culture du viol. Cette culture pèse d’un poids extrêmement lourd sur les femmes, sur leur autonomie et leur capacité d’agir en toute liberté. Les hommes, y compris ceux qui ne violent pas et ne payent pas pour des relations sexuelles, profitent de la situation en ayant une liberté beaucoup plus importante que celle des femmes. Ils ne sont pas socialement terrorisés. Ils tirent parti d’une situation qui leur est favorable, d’une situation de privilégiés.

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Le système social construit les femmes en objets de désir, non en sujets de parole. Ce qui importe aux yeux des prostitueurs c’est que les femmes ne tiennent pas compte de leurs propres désirs, de leurs exigences et de leurs sentiments personnels. Dans les bordels, seul le prostitueur est libre. Il est libre de circuler, de soupeser, de sélectionner, d’imposer sa volonté. Il est libre d’exprimer son mépris, ses fantasmes, de réaliser ses perversions ; il est libre de contaminer, de rendre malade. N’est-ce pas là une violence ? Une violence avalisée par plusieurs États et par tous les bien-pensantes pour qui la prostitution est une activité comme une autre ! Pour les personnes prostituées, ce sont règlements draconiens, contrôles tous azimuts, cadences, amendes, réprimandes, endettement. Ce sont également les prostitueurs qui leur lèvent le cœur, qui leur font mal, qui les prennent de haut, qui les traitent comme des objets à prendre et à jeter après usage…

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Pour décrypter la culture d’agression caractéristique de nos sociétés, nous avons choisi de mettre en évidence trois domaines qui, à première vue, peuvent sembler marginaux, bien qu’en fait, ils se retrouvent au cœur d’une dynamique explicative de certaines des masculinités sociales.

La première partie du livre est consacrée à la prostitution et à sa mondialisation : traite à des fins d’exploitation sexuelle et tourisme de prostitution. Entre autres, elle met en évidence le fait que cette industrie a été déployée au profit des hommes et plus elle est banalisée, plus le nombre de clients-prostitueurs augmente et, par conséquent, plus l’« offre » de personnes prostituées doit elle aussi augmenter. Elle est née de la violence – ce que montre la prostitution pour les militaires à différentes époques historiques – et engendre sans cesse différents types de violence. Cette partie du livre tente de donner des éléments de réponse à la question de l’utilisation par des hommes des personnes prostituées. Si dans certaines sociétés, cela concerne de 10 à 13% des hommes, dans d’autres, cela touche plus de 60% des hommes.

La deuxième partie concerne l’influence de la pornographie, sa dynamique, la pornographisation du tissu social et des imaginaires sociaux ainsi que l’hypersexualisation. Pourquoi les hommes consomment-ils aussi massivement de la pornographie ? Quels sont les messages et les codes de cette industrie ? En quoi nourrit-elle la culture du viol et de l’agression ?

La dernière partie est consacrée aux meurtres en série et de masse. Pourquoi ces activités létales sont, pour l’essentiel, masculines ? Qu’est-ce que cela révèle sur les rapports sociaux de sexe et sur les masculinités ? En mettant en évidence les aspects sexistes et racistes de ces activités, en axant l’analyse non sur les tueurs, mais sur leurs victimes – elles sont trop souvent ignorées –, cela permet d’éclairer le fait que ces meurtres constituent la mise en œuvre d’idées racistes et sexistes, motivée par un désir d’appropriation. On s’attaque aux personnes plus faibles que soi et on leur fait payer son envie de pouvoir. Ce pouvoir renvoie à une conception de la masculinité qui s’avère mortifère.

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Le silence est imposé aux femmes. Autour d’elles, il existe une véritable conspiration d’oreilles bouchées. Ce silence confère aux hommes une impunité importante pour leurs actes violents de dégradation, d’exploitation et d’agression. Briser le silence complice, tel est l’apport exceptionnel du mouvement contre la culture du viol. Aider à briser le silence et à réfléchir sur ces masculinités qui exploitent, agressent, violent et tuent, tel est l’apport de ce livre.

Richard Poulin : Une culture d’agression

Masculinités, industries du sexe, meurtres en série et de masse

M éditeur, 2017 Saint-Joseph-du-Lac (Québec), 260 pages

1 Quelque 9,7% des hommes et 22,1% des femmes au Québec rapportaient, en 2006, avoir vécu au moins un incident d’agression sexuelle avec contact avant l’âge de 18 ans.

2 Au Québec, de 1989 à mai 2008, il y a eu 864 meurtres de femmes (et de leurs enfants) tuées très majoritairement par leur conjoint. Officiellement, de 1992 à 2004, il y a eu au Canada 171 meurtres de femmes prostituées, sans compter les trop nombreuses disparues (plus de 500). Plusieurs ont été tuées par des meurtriers en série, cas qui ont fait la manchette, mais la majorité des cas sont des meurtres « ordinaires » dus aux prostitueurs et aux proxénètes.

3 Le texte qui suit sur l’affaire Turcotte est paru le 8 mars 2013 sur le site Presse-toi à gauche. Il avait été proposé au Devoir qui ne l’a pas publié.

4 Finalement, plus de six ans après les faits, l’ex-cardiologue Guy Turcotte a été reconnu coupable de deux meurtres non prémédités. Il a été condamné à la prison à vie.

5 Claudine Legardinier, Prostitution, une guerre contre les femmes, Paris, Syllepse, 2015.



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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 04 Nov 2017, 21:20

Les contestations paysannes dans les années 1968,
de Jean-Philippe Martin

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Présentation du livre par son éditeur :

Les années 1968 évoquent les étudiants, quelquefois les ouvriers, mais rarement les agriculteurs. Pourtant, des luttes paysannes majeures se sont déroulées dans l’Ouest et le Languedoc-Roussillon. Elles furent massives, fréquentes et novatrices : grève du lait, guerre du vin, etc. Des paysans contestataires ont alors remis en cause les syndicats majoritaires et défendent la nécessité d’un syndicalisme d’action démocratique. Pourquoi et comment un courant contestataire a-t-il émergé dans le monde paysan ? Que reste-t-il aujourd’hui des débats portés par ces contestations ?

Jean-Philippe Martin, docteur en histoire, a beaucoup publié sur les contestations paysannes et l’histoire de la Confédération paysanne. Il est l’auteur d’Histoire de la nouvelles gauche paysanne, des contestaions des années 60 à la confédération paysanne (La Découverte, 2005) et de la Confédération paysanne aujourd’hui, un syndicat face aux défis du XXIe siècle (L’Harmattan, 2011).

• Des « mai 68 » dans les campagnes françaises ? Les contestations paysannes dans les années 1968, de Jean-Philippe Martin, éditions L’Harmattan, octobre 2017, 236 p., 25 €.
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 18 Nov 2017, 21:06

SAISONS - Nouvelles de la ZAD

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Ces récits de manifestations nantaises et de la vie quotidienne sur le bocage de Notre-Dame-des-Landes, n’évoquent que peu les arguments, l’historique et les enjeux de la lutte contre le nouvel aéroport. Ils battent en brèche les clichés, alimentés par la propagande sans scrupule des autorités dont le sommet aura été sans doute atteint par Bruno Lamisse, se présentant comme un vrai faux voisin : « Les zadistes me font penser à Daesh. Ils ont leur étendard, un califat rural. Ils menacent la population. »

Les vrais voisins racontent plutôt « déambulations champêtres ponctuées de rencontres enrichissantes, petit café offert ou simple bonjour, on se sent chez nous sur la zad. Pour beaucoup d’entre nous, c’est l’occasion de redécouvrir notre bocage et sa richesse. La zad ce n’est pas une forteresse isolée, mais au contraire un lieu foisonnant où se construisent des projets de vie basés sur l’échange solidaire. La zad fait partie de la dynamique de vie de nos communes. »

Le 9 janvier 2016, improvisé dans l’urgence après réception des avis d’expulsion, un rassemblement de soutien sur le périphérique nantais réunira 20 000 piétons, 1 000 cyclistes et 450 tracteurs. L’occupation du pont de Cheviré au-delà de la fin officiel et jusque tard dans la nuit, jusqu’à l’intervention des CRS, donnera des sueurs froides au Préfet. Le 27 février, ils seront 60 000.
Le 31 mars, la manifestation contre la loi El Khomri, première d’une longue série, favorisera la rencontre des habitants de la zad avec les lycéens, les étudiants, les syndicalistes. Les murs de la ville s’offriront à l’effervescence et à l’inventivité : « Cassez-vous ou on s’en charge ».
28 août : l’université d’été du PS n’a pas eu lieu mais il a eu droit à un bel enterrement.
Le 8 octobre, 40 000 personnes, en plantant un bâton dans un talus de deux cents mètres de long sur un mètre cinquante de hauteur, font le serment de venir le rechercher et de s’en servir en cas de tentative d’évacuation, comme dans ces rituels de l’âge de pierre exhumés par les archéologues.

Des témoignages sur le quotidien de la vie sur la zad racontent concrètement ce territoire en invention. Les réunions d’Abracadabois cherchent à répondre au besoin en bois de chauffage, de construction et de piquets mais aussi à imaginer les possibilités de favoriser dans les décennies à venir le maintien d’une forêt composite. Les bûcherons soupçonnés de vouloir remodeler la nature en y calquant des schémas perçus comme productivistes, s’opposent à ceux qui se voient accusés de la sacraliser comme un musée inhabitable auquel il ne faudrait pas toucher.
Le récit d’une réunion avec une trentaine de syndicalistes de la CGT, venus avec viennoiseries et muscadet, est un des plus intéressants. On comprend les préjugés qu’il a fallu surmonter des deux côtés. Alors que la zad était un gros mot il y a peu, une section CGT-Vinci remet maintenant en cause la chantage à l’emploi. On comprend le chemin parcouru.

En quelques lignes disséminées, l’évolution des attitudes des différents gouvernements est résumée. La stratégie du nouveau, avec sa proposition de médiation, est de séparer la question de l’aéroport de celle de la zad pour tenter de briser les liens qui s’y sont tissés. « Nous savons tous que ce que nous aurons à arracher demain sera le maintien de l’usage commun d’un territoire insoumis et ouvert, qui en inspire d’autres. »
On trouve aussi des informations qui nous avaient échappée comme cet ancien préfet de Loire-Atlantique embauché depuis par Vinci.

La zad n’est plus un sigle sous les plumes de cette Mauvais troupe, mais un nom commun qui espère le devenir plus encore.

Oui, Monsieur Valls, les habitants de Notre-Dames-des-Landes s’opposent à l’autorité de l’État. Les lois de la République ne s’y appliquent pas car d’autres, plus justes, les ont remplacé. Et ce n’est qu’un début.
Oui, Monsieur Retailleau, comme vous l’avez si bien expliqué, « si l’aéroport ne se fait pas, la zad deviendra la base arrière de toutes les guérillas contre les projets de ce type ne France. » Et au-delà.

SAISONS - Nouvelles de la ZAD
Mauvaise Troupe
106 pages – 6 euros
Éditions L’Éclat – Collection « Premier secours » – Paris – Septembre 2017

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Messagede bipbip » 23 Nov 2017, 21:54

Critique d’un nouvel ouvrage sur le fascisme : Temps obscurs, par Matthieu Gallandier et Sébastien Ibo

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Cet ouvrage, publié aux éditions Acratie en août 2017 et écrit par deux camarades montpelliérains, se propose de revenir sur le phénomène fasciste moderne, avec une grille d’analyse matérialiste. Il circonscrit davantage ce phénomène que ne le fait Arendt (évoquant un principe « totalitaire » peut-être trop large), et s’inscrit dans la tradition marxiste d’un Daniel Guérin, qui aura su rattacher le fascisme à une totalité socio-économique et politique déterminée.

Le fascisme n’est qu’un altercapitalisme ultra-nationaliste

Dans le premier chapitre, une spécificité du fascisme apparaît : les premières formes politiques fascistes, qui apparaissent en France à la fin du XIXe siècle, prônent une modernisation, à l’inverse de la droite traditionnelle, conservatrice. Gustave Le Bon, Barrès, Maurras, mais aussi Boulanger, constituent les figures centrales de ce pré-fascisme français.

De façon précise, est ensuite décrit le développement progressif du fascisme italien, et du nazisme allemand, après la première guerre mondiale, dans le contexte de difficultés socio-politiques nationales, et surtout au fil de la constitution de milices anti-ouvrières. On constate alors que ces fascismes ne se développent pas contre le capital, mais au contraire qu’ils peuvent d’abord servir ses intérêts intimes. L’horreur des camps de concentration et d’extermination, dans le contexte de la « solution finale », ainsi que la spécificité de l’antisémitisme moderne, sont bien sûr envisagées, ainsi que la fonction à la fois tactique et cathartique(1) de la violence fasciste (qui finit par s’insérer dans la violence d’Etat).

Le développement du fascisme et du nazisme, en Italie et en Allemagne, dans les années 1920-30, est indissociable d’un contexte de crise : ces idéologies proposent une politique de relance keynésienne, et prônent une alliance interclassiste(2). Elles s’adressent dans un premier temps aux couches populaires. Pourtant, le fascisme au pouvoir finit par mener des politiques sociales favorables à la bourgeoisie, développe un anti-communisme primaire, et ne propose finalement qu’un altercapitalisme ultra-nationaliste, fixé autour d’un leader charismatique et autoritaire. Les auteurs insistent sur le fait que, par définition, ce fascisme ne peut être anticapitaliste, car l’anticapitalisme strict finirait par remettre en cause son principe d’unité nationale interclassiste (en effet, tout anticapitalisme cohérent finit par développer les luttes sociales contre la bourgeoisie, et demeure en outre internationaliste). C’est aussi l’échec des partis bourgeois traditionnels face à la crise qui aura permis l’accession au pouvoir des fascistes.

Islamophobie et antisémitisme comme principe d’unité nationale

Le deuxième chapitre revient sur « le nouveau visage du fascisme » et propose un panorama contemporain. La crise de 2008 contribue à barbariser l’exploitation, et à favoriser des politiques austéritaires dures. La « Troisième voie » que constitue l’extrême droite altercapitaliste retrouve un certain regain d’énergie. Le racisme anti-musulmans (FN), ainsi qu’un antisémitisme radical (Egalité et réconciliation), définissent la manière dont ces extrêmes droites déterminent leur principe d’unité nationale et d’alliance interclassiste.

L’ouvrage distingue les grands partis xénophobes d’extrême droite (FN) des groupuscules de rue (Ayoub). Les seconds revendiquent davantage l’héritage fasciste. Mais ces deux mouvances peuvent entretenir aussi des relations intimes. C’est dans cette mesure que l’ouvrage considère que le fascisme reste un phénomène d’actualité.

L’ouvrage revient sur les nouveautés de ces extrêmes droites contemporaines : une islamophobie devenue structurelle. Mais aussi la pseudo-défense des droits des femmes et des personnes homosexuelles, instrumentalisée pour développer le rejet des musulmans jugés « homophobes » et « masculinistes ». En réalité, l’idéologie d’extrême droite demeure fondamentalement pétainiste, patriarcale et homophobe, mais ce « pinkwashing » superficiel n’est qu’un moyen de diffuser une islamophobie virulente. Le conspirationnisme, et le développement d’Internet, sont également des données qui redessinent les contours de ces extrêmes droites.

L’ouvrage s’achève finalement sur un panorama des territoires de l’extrême droite : les localités françaises d’extrême droite sont analysées, ainsi que l’idéologie régionaliste que portent ces courants. Puis la question internationale et géopolitique qui est posée par ces extrêmes droites est brièvement développée. En guise de contrepoint nécessaire, un état des lieux sur les luttes antifascistes est finalement exposé.

Il s’agit d’un ouvrage agréable à lire, didactique, sans vocabulaire technique, qui s’adresse à toute personne soucieuse de comprendre les grands enjeux des fascismes modernes, et de l’extrême droite contemporaine. Il cible les points essentiels à retenir, et peut même constituer un outil précieux pour tout militant soucieux de s’inscrire dans la lutte antifasciste.

Benoît (Alternative Libertaire Montpellier)

A propos des auteurs :
Matthieu Gallandier est un militant antifasciste. Il a participé aux sites Tantquil.net et 19h17.info.
Sébastien Ibo est un militant antifasciste. Il écrit pour plusieurs blogs politiques.

Références du livres et lien pour le commander :
164 pages – 13 euros. ISBN : 978-2-909899-56-5
Commander le livre sur internet ou achetez-le au Barricade (14 rue Aristide Ollivier, Montpellier, ouvert le jeudi, le vendredi et le samedi soir)

Notes :
(1) Cathartis : Toute méthode thérapeutique qui vise à obtenir une situation de crise émotionnelle telle que cette manifestation critique provoque une solution du problème que la crise met en scène.
(2) Interclassisme : Se dit d’un parti ou d’un mouvement politique qui cherche à regrouper des adhérents sans en appeler à leurs intérêts de classe, mais sur le choix de valeurs culturelles ou morales.


http://www.lepoing.net/temps-obscurs/
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Messagede bipbip » 27 Nov 2017, 16:20

LA BATAILLE DE PARIS - 17 octobre 1961

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Le mardi 17 octobre 1961, la manifestation des algériens de la région parisienne contre le couvre-feu qui leur est imposé, est violemment réprimée par la police. Jean-Luc Einaudi a enquêté sur cette journée et les suivantes qui firent certainement plus de 200 morts.

Il commence par revenir sur la guerre en Algérie qui dure depuis novembre 1954 sans dire son nom, l’offensive militaire du FLN sur le territoire métropolitain à partir d’août 1958, l’échec du coup d’État des généraux, l’OAS qui s’oppose à l’autodétermination à laquelle De Gaulle s’est convertie, au point d’organiser un attentat contre lui le 8 septembre 1961.
En 1961, Michel Debré est Premier Ministre. Il a déclaré en décembre 1957 que « l’abandon de la souveraineté française en Algérie est un acte illégitime ». Roger Frey qui avait parrainé la création du Service d’Action Civique (SAC) est ministre de l’Intérieur, Edmond Michelet, de la Justice.
Le préfet de police de Paris est Maurice Papon. Il fut secrétaire général de la préfecture de Bordeaux de 1942 à 1944, responsable de la déportation de centaines de juifs puis, Inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire (IGAME) de l’est algérien à partir de mai 1956. En septembre 1957, il présente le bilan de ses opérations de maintien de l’ordre : 10 284 « rebelles » ont été tués en 1956 et 8 032 au cours de 8 derniers mois. Il est un adversaire résolu de toute négociation. Il s’en prend aux « supplications larmoyantes et aux examens de mauvaise conscience que pratiquent les charlatans de la négociation à tout prix, de la paix bêlante et des accusations morbides proférées à la charge de la France ». Il installe la torture à Paris avec la création de la Force de police auxiliaire.
Arrêtés au faciès, des algériens subissent des violences arbitraires pouvant entrainer la mort. Certains sont retrouvés noyés dans la Seine ou pendus. En représailles, le FLN exécute des policiers reconnus coupables d’exactions.
Le 5 octobre, le couvre-feu est décrété pour les Français musulmans d’Algérie, instituant le racisme. Le FLN appelle à une manifestation pacifique et obligatoire, au cœur de Paris, le 17 octobre.

Heure par heure, Jean-Luc Einaudi va retracer le déroulement de cette journée. Sur la base de centaines de témoignages et de documents d’archive, il rapporte toutes les brutalités, disparitions et morts dont il a pu retrouver trace. L’inventaire est éprouvant. En effet, les policiers vont multiplier les contrôles et les arrestations, déterminés à empêcher les rassemblements. Les autobus de la RATP sont réquisitionnés avec leurs machinistes pour transporter les Algériens vers les centres de détention. La dernière fois c’était les 16 et 17 juillet 1942 lors de la rafle du Vel’d’Hiv’.
En début de soirée, une fausse nouvelle circule sur les ondes radio de la police, sans jamais être démentie par l’état-major : des policiers auraient été tués. Dès lors, les violences se déchaînent.

11 500 personnes auraient été arrêtées, conduites au centre d’identification de Vincennes, à Coubertin ou au Palais des Sports. À leur descente des bus, toutes ont été systématiquement battues par des cordons de policiers. Elles resteront plusieurs jours sans eau, ni nourriture, ni soins pour la plupart, souffrant pourtant souvent de graves blessures.

Quelques protestations s’élèvent dans les milieux universitaires et intellectuels : « En restant passifs, les Français se feraient complices des fureur racistes dont Paris est désormais le théâtre et qui nous ramènent aux jours les plus noirs de l’occupation nazie ». Mais les journaux qui se risquent à publier des témoignages sont aussitôt saisis. Ainsi Les Temps modernes écrivait sous le titre « La Bataille de Paris » : « Le préfet de police, dans le but insensé de démanteler l’organisation du front pour la région parisienne, a importé les méthodes de Massu lors de la « bataille d’Alger ». Mais Massu, quand il installait la terreur, prétextait encore la recherche « à tout prix » du renseignement dans une ville en guerre. Avec Papon, nous n’avons plus que le visage nu de la haine raciste. Du ghetto au couvre-feu, des raids de harkis au lynchage organisé, une logique infernale l’a conduit à ce soir du 17 octobre. Alors, froidement, délibérément, il a donné le signal du pogrom, il a couvert la ratonnade : il a lâché ses chiens sur les algériens comme on lâche les chiens pour la curée. »
Daniel Mayer, président de la Ligue des droits de l’homme parle de « soirée rappelant la « nuit de cristal » berlinoise » : « Dès le lendemain, toute la classe ouvrière aurait du être dans la rue, clamant son horreur d’actes perpétrés en son nom, puisqu’au nom du « peuple français ». Il a bien fallu constater que, là où il y aurait dû y avoir une colère collective, il n’y a eu que témoignages individuels. […] À partir du moment où on accepte que, devant soi, sans que l’on proteste, il soit dit « raton » ou « bicot » pour Arabe, on accepte Auschwitz et les fours crématoires. Car on ne fait pas sa part au racisme. Il a sa logique et son engrenage. »

Jean-Luc Einaudi raconte comment le silence a été organisé : commissions parlementaires empêchées, esprit de corps de la police sollicité, désinformations et démentis, films et ouvrages sur le sujet saisis. Et l’oubli recouvrira pour longtemps octobre 1961. Tandis que la répression au métro Charonne qui fera neuf morts, tous français, quelques mois plus tard, le 8 février 1962, entrera aussitôt dans la mémoire collective. 500 000 personnes se presseront aux obsèques des victimes.

Cette enquête, par sa rigueur et l’ampleur de sa reconstitution, libère les paroles et les souvenirs, reconstitue la vérité enfouie et participe à l’entreprise de mémoire collective.

LA BATAILLE DE PARIS
17 octobre 1961
Jean-Luc Einaudi
336 pages – 153 francs
Éditions du Seuil – Collection « Libre examen » – Paris – Octobre 1991
432 pages – 7,60 euros
Éditions du Seuil – Collection « Points Histoire » – Paris – Septembre 2007

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Messagede bipbip » 27 Nov 2017, 21:04

Livre : Manuel Sirvent Romero, « Le Cordonnier d’Alicante »

« Le Cordonnier d’Alicante »

Au travers de ses mémoires, éditées récemment grâce au travail de sa petite fille et aux éditions CNT-RP, le parcours de Manuel Sirvent Romero nous interpelle.

En premier lieu car ce militant (âgé de 20 ans en 1910), ouvrier cordonnier et autodidacte, fut un des nombreux artisans quasiment anonymes, bien que très importants, du mouvement libertaire espagnol, de ses balbutiements jusqu’au travail en exil. Son précieux récit nous plonge littéralement dans l’ambiance de l’Espagne prérévolutionnaire et nous aide a saisir l’ampleur du travail de construction effectué par les militantes et militants de la CNT et de la FAI qui, à l’instar de l’auteur, permirent de bâtir de puissants outils politiques et syndicaux en un temps très court malgré les innombrables aller et retours en prisons et les déportations imposés par l’autorité monarchique et plus tard républicaine.

Ensuite, parce que son auteur, ouvrier et autodidacte nous livre au fil des pages de nombreuses réflexions, claires et puissantes, issues de son travail quotidien tant sur le plan des mécanismes de l’exploitation que sur les rapports à la morale religieuse.

Du soulèvement fasciste à l’exil

Enfin, il nous aide à comprendre de manière précise les problématiques politiques et internationales parfois complexes qui se posèrent en Espagne, du soulèvement fasciste jusqu’à l’exil dans les camps de concentration français. Plus qu’un témoignage, cette autobiographie est assurément une excellente manière d’aborder la révolution et la guerre d’Espagne, tout en fourmillant de puissantes démonstrations très accessibles sur le capitalisme, l’État, le cléricalisme, le rapport à la production et au pouvoir. Elle fournit, en outre, de précieuses indications sur la manière d’agir des libertaires de l’époque, sur le plan syndical, politique et culturel.

Titou (AL Fougères)

• Manuel Sirvent Romero, Le Cordonnier d’Alicante. Mémoires d’un militant de l’anarchisme espagnol (1889-1948), Éd. CNT-RP, 2017, 290 pages, 15 €.


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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 30 Nov 2017, 16:57

RADICAUX RÉVEILLEZ-VOUS !

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Pour Saul Alinsky un radical est un être qui croit en ce qu’il dit et en l’humanité, pour qui le bien commun est le principe le plus élevé, qui s’inscrit dans la tradition de ceux qui se sont battus pour le droit des hommes à se gouverner aux-mêmes, pour l’abolition de l’esclavage, pour la Déclaration des droits, pour l’enseignement public et pour l’accomplissement de leur rêve démocratique. Le radical place les droits humains bien au-dessus du droit de propriété et se bat aujourd’hui contre toute concentration de pouvoir, dans les cercles financiers ou la vie politique, hostile à une démocratie élargie, populaire.

Saul Alinsky égratigne bon nombre de syndicats à qui il reproche de défendre la société telle quelle est. Organisation centralisée des travailleurs mise en place en parallèle à l’organisation centralisée de l’industrie, un syndicat a pour but de soumettre le pouvoir à ses propres objectifs par une négociation collective entre employeurs et employés. Il constate que « presque toutes les pratiques vicieuses de l’économie capitalistes monopolistiques trouvent un écho dans le mouvement syndical ouvrier. » « Tout comme les entreprises augmentent les prix en créant artificiellement la rareté des matériaux, les syndicats créent la rareté artificielle de leur propre stock de capital, c’est-à-dire le travail. » Ainsi, par exemple, les membres de l’Association des souffleurs de verre brisaient-ils les bouteilles de bière qu’ils vidaient pour assurer leur travail. Il n’est nullement question de souci du bien public. Pire encore, il explique comment l’objectif du syndicat des Mineurs unis d’Amérique ne fut pas la revendication « à travail égal, salaire égal » lors de la négociation des accords inter-étatiques, mais l’organisation des gisements de charbons desservant les mêmes marchés pour maintenir des prix de vente élevés. Les syndicats perdent leur idéal révolutionnaire initial dès lors qu’ils se développent et deviennent intéressés au système. Si les classes ouvrières assumaient le contrôle politique de l’économie et de la société, les syndicats perdraient leur raison d’être. Il dénonce également la discrimination raciale pratiquée par certaines fédérations. Il préconise une transformation complète des syndicats afin qu’ils deviennent « une organisation des citoyens américains unis pour vaincre toutes les forces destructrices qui assaillent le travailleur et sa famille ».

Malgré la mise en garde de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique en 1835, contre une contradiction fondamentale qui pourrait entrainer la destruction de la démocratie : « C’est surtout dans le détail qu’il est dangereux d’asservir les hommes », des millions de citoyens sont dépossédés de leur propre voix. « Ils n’ont aucun moyen de tremper les mains ou le cour dans la pâte de leur destinée ». À mesure que la liberté était introduite dans la sphère démocratique, le despotisme s’accroissait dans la sphère administrative. Un gouvernement libéral, énergique et sage ne peut sortir des suffrages d’un peuple de serviteurs.

Saul Alinsky défend les « organisations du peuple » dont la première a vu le jour en juillet 1939 dans le quartier des parcs à bestiaux de Chicago, Back of the Yards, enjambant les barrières économiques sociales, religieuses qui séparaient tous les groupes de cette communauté. Il explique comment développer un leadership local, comment s’appuyer sur les traditions et les organisations, manœuvrer parfois pour recueillir l’implication de toutes ces dernières, élaborer un programme en commun plutôt que de l’imposer de l’extérieur. « Une organisation du peuple n’est ni un jouet philanthropique, ni une initiative destinée à améliorer les services sociaux. C’est une force profonde et redoutable qui frappe et s’attaque à la racine de tous les maux qui assaillent le peuple. » « Les organisations du peuple sont engagées dans une guerre perpétuelle. Une guerre contre la pauvreté, la misère, la délinquance, la maladie, l’injustice, le désespoir et le malheur. » « Une guerre n’est pas un débat intellectuel. »
Il prône l’éducation populaire en accord avec Thomas Jefferson qui affirmait : « Éclairez le peuple dans son ensemble, et la tyrannie et l’oppression du corps et de l’esprit s’évanouiront comme des fantômes au point du jour. » Il s’agit d’apprendre dans un but précis, non uniquement pour apprendre.

« La construction des organisations du peuple, c’est la révolution ordonnée. À travers ce processus, le peuple vient occuper progressivement, mais irrévocablement, sa place en tant que citoyen au sein de la démocratie. » Au contraire, promet-il, l’indifférence, le désespoir, la frustration, le sentiment d’inanité et d’inutilité mèneront au fascisme et à la dictature.

Moins immédiatement « utilitaire » que son autre ouvrage disponible en français, ÊTRE RADICAL, ce livre pointe tout de même, et notamment, les dangers de la fragmentation et la nécessité de vastes alliances dans les luttes. Abondamment illustré d’exemples tirés de l’expérience même de Saul Alinsky, il apporte également un regard historique sur sa pensée.

RADICAUX RÉVEILLEZ-VOUS !
Saul Alinsky
Préface de Marie-Hélène Baquet
300 pages – 15 euros
Éditions Passager clandestin – Paris – Février 2017
http://www.lepassagerclandestin.fr/

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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 30 Nov 2017, 17:03

À Notre-Dame-des-Landes, un demi-siècle de luttes d’une incroyable richesse humaine

À l’approche du verdict sur l’avenir du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Marc Le Duc et Jocelyne Rat racontent presque un demi-siècle d’une lutte exemplaire dans le livre « Retour à Notre-Dame-des-Landes », illustré de façon remarquable.

François de Beaulieu a publié depuis 1967 une soixantaine de livres et plusieurs centaines d’articles sur le patrimoine naturel et culturel de la Bretagne. Il est engagé dans la protection de la nature et spécialement des landes bretonnes, et présente ici le livre de Marc Le Duc et Jocelyne Rat.

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Dernière ligne droite tendue pour les médiateurs du gouvernement dans le dossier Notre-Dame-des-Landes [Ils devraient remettre leur rapport au Premier ministre, Édouard Philippe, le 13 décembre.]. Le lobby pro-aéroport tire à boulets rouges sur la mission mise en place par le Premier ministre et Nicolas Hulot. « Une farce », n’a pas hésité à proclamer Philippe Grosvalet, président socialiste du conseil départemental de Loire-Atlantique.

L’objet de cette colère ? La mission a remis sur la table l’hypothèse du maintien de l’aéroport nantais sur le site actuel. Depuis juin, de réunion en réunion, les élus anti-aéroport et l’Atelier citoyen croisent le fer avec la Direction de l’aviation civile (DGAC). Les opposants viennent de lever 24.000 euros afin de financer des études à opposer à celles de la DGAC. « Cette dernière ne lâche rien », confie un participant.

Mais les pro-aéroport croient percevoir dans ces études comme la préparation à un renoncement au projet. D’où l’offensive. Elle vise à décrédibiliser les médiateurs et derrière eux, Nicolas Hulot, désigné par anticipation comme le grand responsable d’un possible échec du transfert dans le bocage.

C’est pourtant une vision réductrice du dossier, doublée d’une inquiétante amnésie. En réalité, si les pistes et les installations n’ont toujours pas recouvert le bocage, c’est que dès les années 1970, le projet s’est heurté à des paysans déjà mobilisés pour la défense de la terre-outil de travail, acteurs ou solidaires d’autres luttes comme celles du Larzac ou de Plogoff. Qu’en 2012, une grève de la faim de 28 jours a rendu les recours juridiques suspensifs. Que la lutte s’est renforcée, élargie avec l’arrivée de citoyens, d’élus, de pilotes de ligne, de squatteurs anticapitalistes. Que le travail des naturalistes a contribué à faire connaître la grande richesse du territoire. Que la plus vieille lutte environnementale de France reste capable de mobiliser rapidement des dizaines de milliers de personnes…

Faire ressentir l’incroyable richesse humaine

Au moment où une nouvelle étape pourrait s’ouvrir à Notre-Dame-des-Landes, il s’avère indispensable d’avoir en mémoire les grands moments d’un combat de presque un demi-siècle.

Pour cela, on dispose d’un nouveau document. Anciens journalistes ayant suivi le dossier pour Ouest France, Marc Le Duc et Jocelyne Rat en connaissent tous les éléments et, surtout, les acteurs. Le livre qu’ils publient s’intitule d’ailleurs Retour à Notre-Dame-des-Landes. Portraits et reportages. Après avoir assuré avec rigueur leur mission d’information en donnant la parole à tous, ils peuvent aujourd’hui rendre hommage aux paysans courageux sans qui il n’y aurait jamais eu de zone à défendre. Le livre est d’ailleurs dédié au regretté Michel Tarin, dont on n’a pas oublié la grève de la faim.

De remarquables photographies viennent à l’appui d’un récit toujours vivant et précis. Pour ceux qui ont eu la chance de vivre ces années exceptionnelles, comme pour tous les autres, ce livre a surtout le mérite de faire ressentir l’incroyable richesse humaine qui s’est déployée là.

Si les auteurs ne manquent pas d’éléments pour restituer la chronologie et dénoncer les trucages des partisans du projet d’aéroport, les études orientées de la DGAC, ils ont surtout le mérite de faire vivre de l’intérieur tous les temps forts de la lutte, les déceptions comme les victoires, les initiatives imprévisibles et la formidable capacité à rassembler. Le récit donne une idée très concrète de ce que l’on nomme « l’intelligence collective ». Il faudra avoir cette longue histoire en mémoire pour inventer un avenir digne de la lutte menée.


Retour à Notre-Dame-des-Landes. Portraits et reportage, de Marc Le Duc et Jocelyne Rat, le Temps éditeur, septembre 2017, 176 p., 17 €.

https://reporterre.net/A-Notre-Dame-des ... e-richesse
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 02 Déc 2017, 20:12

Essai : Véronique Decker, « L’École du peuple »

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Après son premier ouvrage, Trop classe, publié l’an dernier, Véronique Decker nous ramène au sein de la cité Karl-Marx à Bobigny avec L’École du peuple, sorti le 1er juin. Nous ne pouvions pas passer à côté de ce précieux témoignage dans le contexte actuel de casse de ­l’école et des services publics en général, notamment dans les quartiers populaires.

À travers 64 billets, Véronique Decker livre son quotidien de directrice d’école en Seine-Saint-Denis et son engagement pour défendre l’école publique.

Et ce quotidien n’est pas toujours rose. Celle qui enseigne et dirige une école depuis une trentaine d’années à Bobigny fait un constat implacable du délitement progressif des services publics et de la précarisation accrue de ses habitants et habitantes. Pour Véronique Decker : « Oui le niveau baisse. Mais pas le niveau des élèves, le niveau de la qualité de l’action de l’État social que nous n’avons pas su exiger. »

Véronique Decker raconte ainsi par des expériences de son quotidien les difficultés auxquelles les enseignantes et enseignants, les parents et les élèves sont confrontés dans les quartiers populaires : la mort progressive du réseau d’aides spécialisées pour les enfants en difficulté (Rased) pour aider les enfants qui avaient du mal à apprendre, le manque de moyens et de matériel, la précarité chez les agents et agentes et les animateurs et animatrices qui ne permet pas d’avoir de la stabilité dans le fonctionnement de l’école, la chaudière qui dysfonctionne... Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu, nous leur conseillons fortement de lire ce témoignage engagé à la tonalité résolument militante et combative.

Caesar (AL Saint-Denis)

• Véronique Decker, L’École du peuple, Libertalia, 10 €.


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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede Lila » 03 Déc 2017, 17:14

Manuel de grammaire non sexiste

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Le masculin de l'emporte plus !

Edition Syllepse

Collection : « Nouvelles Questions Féministes »

Auteur-e(s) : Michaël Lessard, Suzanne Zaccour

Parution : Février 2018
Pages : 192
Format : 150 x 210
ISBN : 978-2-84950-651-6


Présentation

Un tabouret et mille femmes sont pris en photo.
Eh oui, en français, le masculin l’emporte sur le féminin même lorsque des humaines côtoient des objets !
Cette logique tordue n’est pas intrinsèque à la langue française. Elle est le fruit d’une lutte menée aux 17e et 18e siècles contre le féminin – et contre les femmes – par les « autorités » linguistiques.
En effet, dans le passé, on accordait une phrase selon le genre du mot le plus proche (accord de proximité). Ainsi, des hommes et des femmes pouvaient se montrer généreuses.
Ce n’est plus le cas aujourd’hui puisque le masculin, en tout temps, doit l’emporter. Le masculin a été décrété générique comme dans l’expression « droits de l’homme », caractéristique attribuée à la construction d’une langue, alors qu’en réalité l’usage en a été délibérément masculinisé.
Des mots comme autrice, professeuse, philosophesse et capitainesse ont été relégués aux oubliettes, car les femmes n’étaient pas aptes à exercer de telles fonctions, seuls les hommes le pouvaient, prétendait-on.
On a donc décrété que ces mots devaient disparaître, effaçant ainsi de notre histoire les femmes qui osaient penser, créer et agir.
Depuis, on ne cesse d’inventer de nouveaux mots féminins, comme auteure et professeure, pour décrire la réalité telle qu’elle est au grand dam des cerbères des académies de la langue qui résistent à la féminisation de toutes leurs forces en déclin.
Comment écrire et parler de façon non sexiste ? Michaël Lessard et Suzanne Zaccour proposent différentes façons de le faire, évaluant les avantages et les inconvénients de chacune d’elles.
Leur livre n’impose pas de règles grammaticales. En fait, il est une invitation à apprendre, à désap­prendre, à critiquer, à discuter et à oser se lancer à la recherche de la langue des femmes.
C’est en cela que c’est un véritable manuel proposant à ce titre des exercices, des entraînements et des corrections.

Les lecteurs et les lectrices, les enseignant-es, celles et ceux qui rédigent textes et articles y trouveront matière à réfléchir à notre langue pour l’adapter aux évolutions sociales et à la nécessaire construction de l’égalité entre les femmes et les hommes, y compris dans les formes d’expression langagières.

Une coédition avec M Éditeur (Québec).

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_21 ... xiste.html
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 10 Déc 2017, 16:32

Retours sur une saison à Gaza de Vivian Petit

Nous avons demandé à nos amis d’Antiopées de faire cette fiche de lecture à propos de Retours sur une saison à Gaza de Vivian Petit, Éditions Scribest, Bischeim, 2017

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Retours sur une saison à Gaza, Vivian Petit, Éditions Scribest, Bischeim, 2017

Voici un petit livre utile dans le sens où il expose de manière assez détaillée l’histoire et la situation actuelle de la dite « Bande de Gaza », soit l’un des oripeaux de territoire palestinien dont l’État israélien daigne encore tolérer l’existence, même si, comme le déclara un jour Yitzhak Rabin, ancien Premier ministre d’Israël et Prix Nobel de la paix 1994, il rêvait de « voir Gaza sombrer dans la Méditerranée ». Probablement pensait-il plus à ses habitants qu’au territoire lui-même… Militant des réseaux de solidarité avec la Palestine, Vivian Petit a séjourné un peu plus de deux mois à Gaza entre février et avril 2013. Ce qu’il décrit fait penser à un grand camp de concentration. Alors que la Cisjordanie a été réduite en confettis séparés les uns des autres par les colonies et le mur israéliens et quasiment cogérés par l’occupant et ses collaborateurs palestiniens, la Bande de Gaza, elle, est plutôt l’objet d’une répression directe par l’armée israélienne. Vivian Petit insiste sur le fait que les opérations militaires de grande envergure – bombardements massifs, destruction de maisons, massacres de civils, etc. – ne sont que l’aspect le plus visible (parce que plus médiatisé) d’une guerre permanente menée contre les Gazaouis. Il ne se passe guère de jour sans qu’un ou plusieurs d’entre eux soient tués ou blessés par des soldats israéliens, le plus souvent sans même un prétexte apparent. Gaza est soumise à un blocus depuis plusieurs années déjà. Tout manque, à commencer par l’eau potable, mais aussi l’électricité, les matériaux de construction pourtant nécessaires à la reconstruction des nombreuses habitations, écoles et autres hôpitaux détruits en 2014 lors de la dernière grande offensive israélienne, les médicaments et le matériel médical, etc. Au moment où Vivian Petit s’y est rendu, la Bande de Gaza comptait près d’un million huit cent mille habitants concentrés sur environ 360 km2, soit la deuxième densité de population dans le monde (après Hong Kong). Les trois quarts d’entre eux sont des réfugiés – dans leur propre pays. Il y a seulement trois points de passage « ouverts » vers l’extérieur, deux au sud dont un vers l’Égypte, et un au nord vers Israël. Les eaux territoriales se sont réduites comme peau de chagrin à une zone de trois mille nautiques et,de plus, comme aux abords des frontières terrestres les Gazaouis sont régulièrement pris pour cibles par des snipers israéliens, les pêcheurs sont eux aussi victimes de nombreuses agressions de la marine israélienne qui leur tire dessus et leur confisque leurs bateaux. Ces agressions se sont multipliées depuis l’offensive militaire de 2014 : alors au nombre de dix mille, les pêcheurs professionnels ne sont plus que quatre mille aujourd’hui. Vivian Petit donne encore beaucoup d’autres informations sur cette situation qui rappelle celle des juifs dans la Pologne occupée (en septembre 1939) par les nazis avant que ces derniers ne planifient la Solution finale (conférence de Wannsee, janvier 1942) : regroupés d’abord dans le « Gouvernement général » de Cracovie, puis en différents ghettos. (La méthode de gestion de la Cisjordanie rappelle plutôt celle des bantoustans du régime d’apartheid en Afrique du Sud, auquel l’État d’Israël ne ménagea pas son soutien.)

Vivian Petit raconte aussi son séjour et les rencontres qu’il a faites durant celui-ci (il était prof de Français langue étrangère à l’université Al-Aqsa). Je regrette un peu qu’il n’en dise pas plus là-dessus – j’aurais aimé plus de détails de la vie quotidienne, qui paraissent souvent insignifiants mais en disent tout de même assez long sur une réalité que nous avons du mal à imaginer d’ici. J’admets cependant que ce ne devait pas être facile pour lui de tenir un journal dans les conditions chaotiques que l’on entrevoit à travers les quelques aperçus qu’il nous donne. Reste que ce texte d’intervention est à lire, ne serait-ce que pour acquérir le minimum indispensable (et même un peu plus) de connaissance sur ce qui se passe à Gaza, et dont son auteur nous rappelle, à juste titre, en conclusion du livre, que cela nous concerne aussi, parce que, comme le dit Pierre Stambul, « ce sont des drones israéliens qui surveillent nos banlieues ». Il est vrai que l’industrie d’armement israélienne est présente un peu partout dans le monde et que l’État exporte massivement son savoir-faire en matière de répression. C’est pourquoi, au-delà d’un élémentaire devoir de solidarité, nous avons tout intérêt à connaître un peu mieux les Palestiniens et le sort qui leur est fait avec la complicité de nos gouvernements et de nos multinationales. Dans ce sens, les témoignages de « passeurs » sont précieux – il importe de les écouter.


https://lundi.am/Vivian-Petit
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 14 Déc 2017, 19:23

EMILIANO ZAPATA

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Zapata, chef de la rébellion des paysans du Sud du Mexique, ne s’est jamais battu pour le pouvoir mais pour l’application sans concession d’une réforme agraire.

L’État de Morelos, comme les autres régions du Mexique, est dominé depuis le XVIème siècle par les grands propriétaires qui harcèlent les villages, leurs avocats qui enlèvent sournoisement les terres, les bois et l’eau à leurs légitimes usagers villageois plus faibles, leurs régisseurs qui battent et escroquent les travailleurs agricoles. Les gouvernements locaux et fédéraux étaient ouvertement au service des intérêts économiques et politiques des planteurs.
En 1906, les dix-sept propriétaires des trente-six principales haciendas de l’État de Morelos possédaient plus de 25% de sa surface totale, la plus grande partie de ses terres cultivables, la presque totalité des bonnes terres.

Longtemps, Zapata resta allié et fidèle à Madero jusqu’à ce que celui-ci accède à la présidence du pays, confiant en sa parole de rendre les terres accaparées par les haciendas aux paysans. Ceux-ci devinrent réellement « zapatistes » avec la répression du gouverneur de l’État. Et Zapata comprit rapidement que la révolution serait politique mais pas sociale. Le 15 décembre 1911, il publie son plan de Ayala qui sera son unique objectif dans toutes les négociations pendant les années suivantes.
Robles, le nouveau commandant militaire de l’État de Morelos, entreprit une « recolonisation » brutale, incendiant les villages rebelles.
Le coup d’état de Huerta et l’assassinat de Madero accélérèrent la diffusion du plan de Ayala au niveau national et l’adhésion des groupes locaux à ses exigences agraires. La coalition révolutionnaire autour de Zapata devint bientôt si impressionnante que même les garnisons fédérales désertaient pour s’y incorporer. Il avait compris que la sécurité des paysans et l’application de ses réformes dépendraient plus de son influence nationale que de la bonne volonté de l’exécutif fédéral. Nous n’entrerons cependant pas ici dans les détails de la longue révolution mexicaine, comme le fait avec infiniment de précision, l’auteur.

L’armée révolutionnaire qui prit naissance dans l’État de Morelos en 1913 et 1914 était simplement la ligue armée des municipalités de l’état. Elle imposa la réforme agraire qui renforça l’autorité des villages et leur contrôle de la propriété agricole. Cette libre association de clans ruraux était un idéal ancien, modèle de la vie des villageois bien avant l’arrivée des Espagnols. Chaque village était libre de garder sa terre sous le régime de la propriété communale et de distribuer les droits de culture aux villageois, ou de partager la propriété entre petits particuliers.
Tandis qu’à Mexico on était au bord de la famine, dans l’État de Morelos le peuple était bien nourri et les prix réel des denrées plus bas qu’en 1910.
Zapata abolit le contrôle fédéral et celui de l’État de Morelos sur les conseils municipaux, et imposa les élections directes y compris pour les décisions les plus importantes de la vie communale, pour empêcher l’établissement de nouveaux despotisme.

L’origine et l’enfance de Zapata sont complètement éludée, l’auteur se concentrant uniquement sur sa « carrière » de leader rebelle. Il décrit avec une extrême précision les jeux d’alliance, les mouvements de troupes pendant ces années de conflits, qu’il serait fastidieux de rapporter. Il en ressort que Zapata fut animé par une motivation principale : la nécessité de la réforme agraire, de rendre aux paysans leurs terres volées par les grands propriétaires. La violence n’était pour lui pas un moyen. Le pouvoir pour lui même ne l’a jamais intéressé, à tel point qu’il l’a refusé en 1914 après être entré victorieux à Mexico. Obsédé par la volonté de rester fidèle à ses principes, il ne trahit aucune promesse, dût cette droiture lui coûter la vie.
Cette intransigeance contribua pour beaucoup à sa légende. Le poids du mythe ne cessa de grandir jusqu’à aujourd’hui où, au Chiapas, on se réclame encore du zapatisme.

EMILIANO ZAPATA
John Womack
Traduit de l’américain par Frédéric Illouz
548 pages – 165 francs
Éditions La Découverte – Paris – Mars 1997
560 pages – 14,90 euros
Éditions La Découverte – Collection poche – Paris – Juin 2008
Publié en 1976 aux Éditions Maspero

https://bibliothequefahrenheit.blogspot ... .html#more
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 14 Déc 2017, 19:40

Les Enchaînés

Thomas Morel, Les Enchaînés, Les Arènes, 2017, 270 pages, 20 euros.

Les Enchaînés : Dans la chair des précaires

En racontant son infiltration pendant deux ans dans cinq entreprises des Hauts-de-France, le journaliste Thomas Morel veut faire ressentir, à des lecteurs et lectrices qui pour beaucoup ne l’éprouveront jamais dans leur chair, un peu de la réalité du travail le plus précaire. Et c’est une réussite.

Ainsi du travail à la chaîne, pour le chocolatier Cémoi, puis dans une énorme usine Toyota, face à son organisation du travail ultra-parcellisée et ultra-standardisée. Il en raconte les cadences infernales et la pénibilité qui détruit à petit feu les corps des ouvriers et ouvrières, comme Armelle, que la destruction du canal carpien va obliger à se faire opérer, même si elle continue à travailler en attendant, parce qu’elle n’a pas le choix.

Chez Toyota, le journaliste fait l’expérience de la difficulté de faire grève, droit dont il usera plusieurs fois pendant le mouvement contre la loi travail de 2016, époque où il était en poste dans l’entreprise japonaise, et qui lui vaudra de ne pas voir son contrat renouvelé.

Les autres séquences sortent de l’univers industriel, pour nous faire découvrir un univers tertiaire à peu près aussi cauchemardesque. L’auteur nous amène d’abord dans le centre d’appels Clictel, qui travaille notamment pour les magasins Boulanger. Sous le vernis de l’esprit start-up, le salarié découvre rapidement l’omniprésente surveillance dont il fait l’objet, comme tous ses collègues, et aussi l’inanité de son côté, dont la valeur ajoutée est pour le moins discrète.

Ensuite, le journaliste occupe un post de VRP chez Ranger, où il doit faire signer, en porte-à-porte, des contrats pour GDF Suez. Et une nouveauté, sans doute d’avenir dans notre société de plus en plus uberisée  : pas de salaire fixe, seulement des commissions à chaque contrat signé. Cela incite les démarcheurs à mettre leur déontologie de côté, par exemple en bidonnant l’âge des clients quand ils ont plus de 75 ans, avec qui la loi interdit de conclure ce type de transactions.

Mais c’est finalement son emploi dans une filiale de Cofidis spécialisée dans le recouvrement de créances de crédits à la consommation qui s’avèrera l’expérience la plus pénible. Dans ce «  nid de vautours  », il se trouve contraint de faire preuve d’un cynisme sans faille pour faire payer des dettes à des familles qui n’en ont pas les moyens, de renforcer la précarité de personnes qui y sont déjà plongées jusqu’au cou. Ou comment le monde du travail moderne parvient à faire jouer les travailleurs et les travailleuses contre leur propre camp.

Julien (AL Paris-Sud)


http://www.alternativelibertaire.org/?L ... -precaires
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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 16 Déc 2017, 15:01

APRÈS LA CATASTROPHE

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Le 21 septembre 2001, explosion à l’usine AZF de Toulouse. Jean-Pierre Levaray qui travaille à Rouen dans une installation semblable, appartenant au même groupe, Grande Paroisse, filiale de Total, entame alors ce journal de bord jusqu’à l’annonce du démantèlement du site. Il raconte les diminutions d’effectifs depuis vingt ans, les réparations entreprises au dernier moment, le recours aux sous-traitants pas qualifiés, pour fabriquer toujours plus.
Il raconte la fierté de ses collègues qui vont s’accrocher à la perspective du redémarrage, pour dire qu’ils ne sont pas responsables de ce qui s’est passé, qu’ils faisaient bien leur travail. Ils soutiennent les thèses d’une cause extérieure parce qu’ils se sont sentis trainés dans la boue, traités d’assassins. D’ailleurs la direction et le patron ne manquent pas une occasion de saluer leur courage, leur professionnalisme et leur dignité. Ils en oublient leurs revendications antérieures.
Quand la fermeture s’avérera inévitable, ils se sentiront de nouveau trahis… par les politiques, incapables de remettre en cause leur soutien à TotalFinaElf même le groupe exprime clairement les raisons économiques du « non-redémémarrage ». Il annoncera d’ailleurs dans le même temps, 7,6 milliards de bénéfices pour 2001.
Jean-Pierre Levaray cherche à comprendre cette « connivence » entre direction et ouvriers, ce basculement vers un esprit de corps qui ne fonctionne que dans un sens, car c’est toujours le patron qui en touche le bénéfice.
Total a un gros problème d’image depuis le naufrage de l’Érika. Il a dépensé sans compter après l’explosion et les salariés d’AZF, peu habitués au paternalisme, l’ont suivi dès lors qu’il n’était plus question de dysfonctionnements, de mauvaises conditions de travail ou de sous-estimation des risques, que le redémarrage restait en perspective. Total c’était eux. « Il a été difficile d’agir face à ce front commun patrons-ouvriers. Un front commun qui permettait aux ouvriers de ne pas se poser les bonnes questions. Un front commun comme en rêvent tous les patrons, comme en rêvent même tous les régimes politiques, qu’ils soient ou non totalitaires. »

Ce livre-témoignage est très intéressant pour comprendre, de l’intérieur, l’incompréhensible solidarité des ouvriers d’AZF, victimes d’une logique industrielle, avec leur employeur, le groupe pétrochimique responsable de leur situation. Un corporatisme déconcertant. Jean-Pierre Levaray ne se désolidarise pourtant pas de ses collègues, écrasés, culpabilisés. Il ne les juge pas mais leur souhaite le courage de se battre pour un monde qu’il imagine sans classes, ni État, une société sans salariat « parce que la vie est ailleurs que dans le travail ».

APRÈS LA CATASTROPHE
Jean-Pierre Levaray
98 pages – 7 euros
Éditions L’Insomniaque – Montreuil – Novembre 2002

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Re: Chroniques et présentations livres

Messagede bipbip » 16 Déc 2017, 21:02

Enquêter avec les verriers de Givors.

Entretien avec Pascal Marichalar

Dans Médecin du travail, médecin du patron ?, paru il y a trois ans, Pascal Marichalar proposait une réflexion sur l’indépendance médicale en partant d’un paradoxe : comment les médecins du travail peuvent-ils être à la fois indépendants et subordonnés, puisque salariés ? Son nouveau livre, Qui a tué les verriers de Givors ?, à nouveau en forme de question, se propose de résoudre une nouvelle énigme. Son auteur revient ici sur les tenants et aboutissants d’une enquête au carré.

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Contretemps (CT) : D’après le titre et le sous-titre, le livre se présente comme une enquête destinée à résoudre une énigme, une enquête « de sciences sociales » mais qui fait aussi écho au code du roman policier. Comment t’es venue une telle approche ? On remarque que la mise en abyme du sous-titre — « une enquête sur une enquête » — fait écho au sous-titre du livre de Luc Boltanski Énigmes et complots, qui se présentait comme « une enquête à propos d’enquêtes ». L’idée vient-elle en partie de là ?

Pascal Marichalar (PM) : Non, je n’avais pas fait ce rapprochement. L’idée d’une enquête sur une enquête s’est imposée d’abord comme une manière de rendre compte de manière distincte du travail entrepris par l’association des anciens verriers et de mon propre travail, afin que soit bien clair à la fois ce qui a été fait par chacun, tout en montrant comment ces approches peuvent se nourrir l’une l’autre. Mais je partage avec Luc Boltanski cet intérêt pour la manière dont la figure de l’enquête s’est imposée à la fois dans les sciences sociales et dans le roman policier.

En fait la forme du livre a été dictée d’abord par la manière dont s’est déroulée cette recherche, plutôt que par des choix a priori. Courant 2013, les verriers de Givors cherchaient des intellectuels et des militants pour les aider dans leur combat. Je me suis mis d’accord avec les porte-parole de l’association sur un protocole de recherche, par lequel je réaliserais des entretiens et ferais des recherches historiques afin de documenter leurs conditions de travail passées, ainsi que leurs difficultés présentes pour faire reconnaître leurs maladies professionnelles.

Or, en commençant ce travail, j’ai compris que certains d’entre eux avaient déjà réalisé un considérable travail de recherche, qui permettait de répondre à beaucoup de questions : sur l’organisation du travail, la toxicité des produits, la connaissance qu’en avait l’entreprise, le rôle des médecins, l’attitude de l’État… Ce travail a été entrepris depuis 2009, principalement sous la houlette de Mercedes Cervantes, qui est la veuve de l’ancien verrier Christian Cervantes, ainsi que d’un imprimeur à la retraite, historien et militant local, Laurent Gonon.

Dans l’écriture, j’ai cherché à rendre compte le plus précisément possible de cet immense travail. En complément, j’ai voulu montrer ce que pouvait apporter une approche réalisée avec les outils et les questions des sciences sociales. Les interrogations qui m’ont guidé concernent les mécanismes qui permettent d’expliquer que ces travailleurs aient pu être exposés pendant des décennies à des risques connus et évitables ; les raisons pour lesquelles les institutions n’ont jamais, ou si peu, réagi ; enfin, les ressources nécessaires pour obtenir la reconnaissance et la justice. C’est en ce sens que je dis que j’ai réalisé une enquête sur une enquête.

... http://www.contretemps.eu/enqueter-verriers-givors/
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