Ballast, revue papier et numérique
Ballast
est une revue disponible sur papier ainsi qu’en version numérique.
Le site est quant à lui régulièrement alimenté en articles et entretiens inédits.
http://www.revue-ballast.fr/
BALLAST N°1

est une revue disponible sur papier ainsi qu’en version numérique.
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Présentation
NOTRE VIEUX CONTINENT a triste mine.
On peut toujours, d’un doigt comptable, chercher chicane aux résultats des élections européennes de mai 2014. On peut toujours se rassurer à grands renforts de graphiques et de valeur relative ou absolue. On peut toujours affirmer que le suffrage universel ne dit rien – l’abstention, une étude en atteste, ne prétend pourtant rien d’autre : si chaque citoyen français avait été contraint de voter, les scores eussent sensiblement été les mêmes. On peut. Les faits sont toutefois là, l’œil qui ne biaise plus, le front fier et la poigne en acier : le Front National engrange, pour la première fois de son existence, 25 % des voix ; le parti au pouvoir n’a de socialiste qu’un nom qu’il n’assumera bientôt plus (on se souvient de Manuel Valls appelant, en 2008, à parler de « la gauche » plutôt que du « socialisme ») ; « l’autre gauche » ne parvient guère à fédérer le courroux populaire ; l’extrême gauche peine à franchir la barre des 2 %. Si les bulletins de vote ne signent pas le dernier mot – l’affaire divise à raison les anarchistes –, difficile de faire comme si, aux quatre coins de l’Europe, les urnes restaient vides.
Les lycéens ont manifesté, un concert d’aboiements s’est tenu à Saint-Nazaire, l’industrie du spectacle a protesté et les experts ont expertisé. Tout reste donc à faire.
On ne parle plus du peuple qu’avec des gants : « Le peuple de France : Métro, Boulot, Guillotino », bérets et beaufs à moustache, persiflait Charlie Hebdo dès les années 1970. Puisque le prolétariat avait failli à sa mission historique (les têtes pensantes du XIXe siècle placèrent sur ses épaules rien moins que le Salut du monde), les élites politiques, médiatiques et culturelles de gauche n’eurent nuls remords à lui tourner le dos. Les industries s’effondrèrent sous les vents violents, quoiqu’à moindres coûts, du néolibéralisme globalisé. Fin des grands récits, des solidarités traditionnelles et « désagrégation de l’humanité en monades » (Engels). Les bienfaits tant célébrés du « village planétaire » passèrent de poches en poches (toujours les mêmes) sous les yeux hagards de ceux qui renâclaient à suivre la marche et l’air du temps – toujours plus « fluide », « mobile » et « moderne », « dynamique » et « flexible ». Au Front National, blason redoré et dents limées pour la photo, de ramasser cendres et débris : l’héritière du château de Montretout – qu’un sondage Ifop, réalisé au début du mois de septembre 2014, a donné en tête au premier tour des prochaines présidentielles – eut, triste ironie, les coudées franches pour s’ériger, non sans avoir dépouillé la gauche radicale de nombre de ses revendications, en porte-parole des invisibles, des sans-grades et des oubliés.
L’unité des uns se ravit des divisions des autres. Les mouvements d’émancipation, par nature radicaux – puisqu’ils œuvrent et s’échinent à la racine –, ont l’art des querelles intestines. Guéguerres de clans, vanités de chapelles et puretés de papier : les contestataires ploient sous les dossiers d’instruction et les licences en conformité. La ligne. La fameuse ligne. Pas celle de l’horizon, non, celle-ci ne s’oblitère jamais. Chacun s’y cramponne et cloue au pilori le camarade qui en dévie. La haine parfois déployée au sein d’une même famille politique (fût-elle recomposée) laisse à croire que le temps ne se compte pas… Méditons le testament qu’Auguste Blanqui nous légua : « Proudhoniens et communistes sont également ridicules dans leurs diatribes réciproques et ils ne comprennent pas l’utilité immense de la diversité dans les doctrines. Chaque école, chaque nuance a sa mission à remplir, sa partie à jouer dans le grand drame révolutionnaire, et si cette multiplicité des systèmes vous semblait funeste, vous méconnaîtriez la plus irrécusable des vérités : La lumière ne jaillit que de la discussion. »
Tous, nous savons ce qui ne va pas. Les entailles, les crevasses et les crasses de notre époque – celle qui enlace le « monde de la finance » après avoir juré de le combattre, piétine un référendum qui ne lui convient pas et nomme des animateurs de télévision Chevaliers des arts et des lettres.
Tous, nous savons être contre – les injustices ont l’éternité devant elles. Tous, nous savons montrer du doigt puis jeter en pâture. Tous, nous savons nommer les responsables – et l’eau pourra couler sous les ponts que jamais nous n’emprunterons à leurs côtés. C’est pourquoi nous préférons ne pas trop savoir : comment rassembler ? comment transformer l’indignation en action ? comment rendre la colère digne, comme le souhaitait le sous-commandant insurgé Marcos ? Si nous étions en mesure d’y répondre, nous n’aurions plus besoin d’écrire.
Chaque mot, au fil de ces pages, assumera sa part de quête – parfois de doute. Ballast essaiera de proposer. De mettre à disposition. D’être, comme l’écrivit le sociologue libertaire Daniel Colson, une impulsion positive en se démarquant « du négatif et du ressentiment que la lutte contre les rapports de domination risque toujours de provoquer, lorsque, à partir du refus, de la rupture et de la révolte, elle ne se transforme pas aussitôt en force affirmative capable de recomposer le monde autrement, de façon émancipatrice ».
Le passé dîne à notre table – qui, plutôt que d’être rase, accueillera qui veut bien la rejoindre. S’y bousculent noms propres et anonymes (ceux qui, sans dates et sans destins, ont fait l’Histoire à défaut de figurer dans ses livres). Ils sont là et s’assoient pour parler aux présents puis au futur.
Ils sont là, les communards défaits et les populistes russes.
Là, les peones mexicains sous le fouet des propriétaires terriens.
Là, les femmes descendues dans les rues de Saint-Pétersbourg, le 8 mars 1917, afin d’exiger du pain et le retour de leurs époux partis combattre au front – Lénine en dira : « Sans elles, nous n’aurions pas vaincu. »
Là, Emma Goldman tenant tête audit Lénine lorsque le régime mit le pays au pas.
Là, George Orwell et Mohamed Saïl volontaires sur le front espagnol.
Là, les mineurs en grève de Montigny-en-Gohelle, un mois de 1941.
Là, l’agriculteur du comté de Fresno, Roger McAffee, qui hypothéqua sa ferme pour aider à payer la caution d’Angela Davis.
Là, Shûsui Kôtoku au bout d’une corde et les soldats français désertant en Indochine.
Là, le poète Jean Sénac, pied-noir algérien, indépendantiste, anarchiste et chrétien, retrouvé mort au fond d’une cave.
Là, les ouvriers de l’usine autogérée Lip de Besançon.
Là, les refuzniks israéliens et les Indiennes du Gulabi gang en saris roses.
Là,
Libre à vous de continuer.
BALLAST N°1





