fabou89 a écrit:Euh RickRoll, je n'ai jamais dit que la prostitution était moins grave que d'autres jobs salariés. De plus, pas mal de prostitué-e-s y trouvent leur compte, comme pas mal de salariés et d'entrepreneurs trouvent le leur dans leur boulot. C'est un fait.
Panique morale chez certains anarchistes*
Alternative libertaire vient de sortir un numéro spécial sur la prostitution qui constitue un véritable raidissement sur les positions abolitionnistes les plus réactionnaires qu'on ne peut interpréter que comme une panique morale face aux évolutions actuelles en matière de sexualité, raidissement face à une incompréhension des nouvelles évolutions de la prostitution.
En effet on assiste depuis quelques années à une recomposition des formes de la prostitution qui est totalement incompréhensible pour les vieux schémas abolitionnistes du 19 ème siècle.
Incompréhension car la prostitution analysée avec une grille de domination patriarcale ne permet pas de comprendre la dimension de plus en plus masculine de cette activité et le rôle joué par les hommes dans l'activisme prostitué. Incompréhension de la place prise par les trans sexuels dans cette activité.
Incompréhension du rôle joué par internet dans le développement de la prostitution qui permet à un nombre de plus en plus important d'escorts indépendantes de trouver leurs clients sur le web et de gagner par leur activité plus qu'un médecin ( tarif tournant autour de 150 à 200 euros de l'heure ).
Incompréhension face au développement des nouvelles formes de prostitution internationale qui organisent de véritables tournées d'escorts dans des hôtels où elles ne restent que peu de temps, tout étant pilotées, via sms, à partir de serveurs et de proxénètes extérieurs à l'Europe et hors de portée des polices européennes.
Ces réseaux d'escorts relevant plus des logiques de travailleuses migrantes ayant une dette à rembourser à ceux qui organisent ces tournées que des réseaux prostitutionnels violents tels que les décrivent les abolitionnistes. En effet les proxénètes ne viennent jamais sur le territoire français mais se contentent d'organiser la logistique hors de l'espace de Schengen, en prenant leur part au passage.
Incompréhension de la prostitution africaine de gigolos qui se vendent à des femmes européennes. Belle image de domination de femmes blanches, dans ce cas-là !
L'analyse abolitionniste ne permet plus de comprendre les nouvelles formes de la prostitution à cause de sa vieille grille de la domination patriarcale devenue obsolète.
* sans oublier la brochure sortie récemment par la FA sur la prostitution
fabou89 a écrit:Lu sur l'En Dehors, à propos du dossier sur la prostitution (http://endehors.net/news/panique-morale ... narchistes) :
L'analyse abolitionniste ne permet plus de comprendre les nouvelles formes de la prostitution à cause de sa vieille grille de la domination patriarcale devenue obsolète.
Guiz a écrit:fabou, puisque tu ne fais aucun commentaire sur l'article je suppose que tu es d'accord avec lui....
fabou89 a écrit:Je ne comprend pas trop en quoi le fait que des prostitué-e-s luttent pour de meilleures conditions de travail vous choquent plus que des manifs d'autres salariés qui veulent améliorer les leurs (de conditions de travail). Dans tous les cas cela reste des luttes à l'intérieur du système marchand.
fabou89 a écrit:Ce n'est pas en jouant à "plus-Christine-Boutin-que-moi-tu-meurs" qu'on rendra service aux prostitué-e-s.
Anarchisme traditionnel et mouvement social Vs autonomie et assembléisme
Avec la crise générale du capitalisme, les lignes de fracture se posent, et on peut en voir un nouvel exemple.
Ainsi, il n’est pas un secret que les positions des anarchistes se sont édulcorées à la fin des années 1980, au point de prendre un tournant syndicaliste dans les années 1990.
Cette tendance a conduit la grande majorité du mouvement anarchiste à ouvertement s’allier au trotskysme, se faisant phagocyter dans une grande mesure par la culture social-démocrate prônant la pratique associative et syndicale.
Ces dernières années une partie de la mouvance anarchiste a décidé d’en revenir aux fondamentaux, profitant des élans des courants anarchistes en Grèce et au Chili, notamment.
Nous n’avons jamais caché que ces démarches antagoniques éveillent chez nous une sympathie certaine, une sympathie très critique, mais une sympathie quand même (voir: Non Fides, Rebetiko… Contre-Informations: quel média dans l’émergence d’une nouvelle vague?).
Dans la mouvance anarchiste traditionnelle (tout comme chez les « marxistes-léninistes » et les trotskystes), un tel phénomène est par contre intolérable. Depuis plusieurs années donc, cette mouvance fait tout pour bloquer l’émergence d’une scène radicale, plus proche des autonomes que du NPA.
Si tout cela était jusqu’à présent plus ou moins feutré, le groupe « Alternative libertaire » lance l’offensive avec un mini dossier consacré à « la mouvance appéliste » (Contre-Informations utilisait de son côté le terme d’ « invisibles »).
« Alternative libertaire » est historiquement le groupe anarchiste qui est le plus proche des trotskystes, notamment de la LCR des années 1990 ; son principal théoricien est d’ailleurs Daniel Guérin, un trotskyste reconverti dans un « marxisme libertaire. »
On trouve dans le dossier quatre articles, dont un est disponible en ligne :
Une lubie radicale-chic : la haine de la démocratie
Un objectif : « Abolir les assemblées »
Deux lignes de partage dans la mouvance autonome
Analyse : une mystique communautaire
Ce qui est ici révélateur – et voilà pourquoi nous en parlons – c’est que la critique faite des « appelistes » (ou « invisibles » comme nous disions) est l’expression de la peur. La peur social-démocrate de se faire déborder.
Sur le papier, on pourrait croire que la critique des « appelistes » est la même que celle nous avions faite (voir notre dossier en pdf à ce sujet ici ou les articles en ligne là, #3). A savoir : il y a une thématique culturelle réactionnaire, une idéologie de la nostalgie, un culte de l’irrationalisme, etc.
Or, notre critique date de décembre 2008.
Alternative Libertaire a l’air de faire une critique proche, mais cette critique est faite en juillet-août 2010, alors que non seulement les « appelistes » ont progressé au point de poser un problème à la mouvance anarchiste traditionnelle, mais qu’en plus la thématique sociale est désormais forte chez eux.
Rappelons en effet que la révolte en Grèce a eu une influence notable sur cette scène et qu’une expression de cela a été l’opération menée à Poitiers en Octobre 2009.
Poitiers a été un véritable électrochoc (voir nos articles: Aperçu général de la question posée à Poitiers, Encore une fois sur Poitiers et la révolte nécessaire, L’action contre Poitiers: une simple mystique?, « Les casseurs qui ont dégradé Poitiers doivent être arrêtés et jugés » [dit la social-démocratie], Poitiers: les seuls casseurs sont les bourgeois).
Nous disions notamment:
« Pour beaucoup de gens à l’extrême-gauche, ce qui s’est passé à Poitiers est un soulagement. « Enfin! »
Oui « enfin », enfin il se passe quelque chose en France, quelque chose dont on puisse ne pas avoir honte quand on regarde les incessantes actions de l’extrême-gauche en Allemagne, dans l’Etat espagnol, en Grèce ou encore en Italie. Il y a enfin autre chose que le syndicalisme, les manifestations purement symboliques, le légalisme, l’électoralisme, etc.
Bien entendu, parmi tous les gens qui comprennent ce qui s’est passé, qui le vivent bien, les choses ne se sont pas passés comme ils/elles l’auraient souhaité. Soit. De telles choses arrivent. Pourtant tout cela faisait tellement mal que, finalement, il y a quand même un soulagement. »
Mais si nous avions donc considéré qu’à « Poitiers: les seuls casseurs sont les bourgeois », telle n’a pas été l’opinion de la mouvance anarchiste traditionnelle (et majoritaire). Même un groupe très à gauche chez les anarchistes comme l’OCL a fustigé l’action.
C’est à partir de là qu’il faut comprendre le point de vue d’Alternative Libertaire. La critique des « appelistes » porte non pas tant sur l’irrationalisme que sur la question du communisme.
Ce qu’Alternative Libertaire attaque, c’est la conception partagée par toute la mouvance prônant l’autonomie prolétaire: une assemblée de lutte doit se poser comme antagonique et non pas être un simple « mouvement social. »
Alternative Libertaire, tout comme la mouvance anarchiste traditionnelle, refuse l’antagonisme, l’affrontement ouvert avec les institutions.
Alors que la mouvance pour l’autonomie prolétaire affirme que tout rassemblement populaire doit immédiatement avoir une démarche culturelle et idéologique en conflit avec le capitalisme…
C’est cela que critique Alternative Libertaire, qui tente de maintenir les vieilles pratiques soit disant démocratiques, et en fait social-démocrates!

Le Strass, Syndicat du Travail Sexuel, a rédigé une réponse au dossier sur la prostitution paru dans le mensuel Alternative Libertaire des mois de juillet et août 2010 coordonné par la commission antipatriarcat (dossier disponible sur le site Internet d’Alternative libertaire) Dans sa réponse, le Strass se place au niveau de l’argumentation et non de l’invective, c’est pourquoi nous considérons utile de leur faire une réponse qui permet de mieux expliciter les raisons de notre désaccord avec ses positions.
Le Strass nous répond qu’il n’est pas pro-prostitution. En tant que militant-es communistes libertaires, bien souvent aussi syndicalistes, nous lui répondons qu’il nous semble qu’il y a une confusion qui revient constamment dans ses propos, une ambivalence. S’agit-il d’un syndicat de défense « de la légalité du travail sexuel » ou d’un « syndicat de défense des travailleurs et travailleuses du sexe » ? Nous pensons que le nom du syndicat est sans ambiguïté, il s’agit d’un syndicat de défense du « travail sexuel » et non de défense des travailleurs du sexe au sens où l’a entendu le mouvement ouvrier. Le Strass est un syndicat qui défend les intérêts d’une corporation de métier, c’est un syndicat de défense d’artisans du travail sexuel. Or, un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier ne défend pas un métier, mais des travailleurs contre les abus des patrons. En ce sens, il ne pourrait y avoir de syndicat de travailleurs et de travailleuses du sexe que comme organisation de défense des personnes prostituées exploitées dans des réseaux de prostitution.
Le second point de divergence d’un point de vue syndical tient selon nous au rapport au métier. En tant que communistes libertaires et que syndicalistes, nous ne considérons pas que le maintien d’un emploi soit toujours la priorité lorsqu’il met en danger la santé des travailleurs ou des citoyens en général. Par exemple, nous ne militons pas pour le maintien de l’emploi dans le secteur nucléaire ou de l’armement, mais pour la reconversion de ces emplois dans d’autres types d’activité. Par conséquent, pour notre part, sur la question de la prostitution, nous pourrions aussi avoir des divergences avec des personnes qui diraient que l’abolition de la prostitution est un objectif, mais qu’en attendant il faut maintenir l’emploi prostitutionnel.
Notre divergence, comme nous l’avons déjà exprimée dans le mensuel AL avec la défense de la prostitution comme un métier, tient en particulier au point suivant. Nous ne nions pas que la prostitution soit de fait un travail pour un certain nombre de personnes, mais cela ne signifie pas que cela suffise à passer du fait au droit. Un état de fait ne suffit pas à légitimer un droit. Or, défendre la légalité de la prostitution consiste à légitimer le fait que l’activité sexuelle devienne un travail. Et, pour reprendre l’analyse de Marx dans le Livre III du Capital, « la liberté se trouve au delà de la nécessite ». Si l’on défend la liberté sexuelle et le fait que la sexualité a avant tout pour fin le plaisir, alors il nous semble dangereux de défendre le fait qu’elle devienne une activité professionnelle, car le travail est d’abord ce que l’on accomplit par nécessite, pour pouvoir reproduire sa force de travail. C’est d’ailleurs ce que reconnaît le Strass : « en général, la raison pour laquelle nous exerçons le travail du sexe n’est pas à la suite d’une demande d’un client mais pour des raisons économiques ». Or, une part importante de la lutte des femmes a consisté à défendre la reconnaissance pour elle d’une sexualité qui ne soit ni assujettie à la reproduction biologique, ni à une activité économique de subsistance. Et c’est bien ce que souhaite le système capitaliste, à savoir que toute activité devienne un travail et puisse donc être échangée comme un service marchand afin de produire une plus-value.
Refuser de légitimer la transformation de la sexualité en travail, cela ne signifie pas renoncer à soutenir les prostitué-es, mais cela conduit à défendre la possibilité pour les personnes prostitué-es d’accéder à d’autres emplois ou de défendre le droit au logement et à la formation professionnelle pour tous.
En tant que libertaires, nous sommes pour l’autonomie des opprimé-es. Mais, il faut bien se rendre compte que lors d’un mouvement de lutte mené par des opprimé-es, il y a toujours des positions différentes parmi eux et elles et le soutien qu’on leur apporte est fonction de ces proximités idéologiques. Ainsi, il existe des mouvements d’ex-prostituées, de « survivantes », qui demandent l’abolition de la prostitution. Pour une personne qui n’exerce pas cette activité, doit-elle croire plutôt les représentants du Strass ou ces mouvements d’ex-prostituées ? Du fait de nos positions féministes et anticapitalistes, il nous semble que la cohérence nous amène plutôt à nous rapprocher de ces mouvements d’ex-prostituées qui revendiquent l’abolition de la prostitution [1] .
Enfin, si le Strass cite à son appui une référence à Emma Goldmann, nous pouvons citer bien plus de textes d’auteur-es libertaires critiquant la prostitution. L’un des arguments constants des anarchistes contre le mariage est d’ailleurs le fait qu’il s’agit d’une forme de prostitution [2] . C’est ce que l’on peut lire dans cet extrait de L’amour libre de Madeleine Vernet (1907) :
« Donc, le mariage, l’amour, le désir, sont trois choses distinctes :
Le mariage, c’est la chaîne qui retient l’homme et la femme prisonniers l’un de l’autre.
L’amour, c’est la communion intégrale des deux.
Le désir, c’est le caprice de deux sensualités. Je laisse le mariage, dont je suis l’adversaire, pour en revenir à la question de l’amour libre. J’ai dit que l’amour doit être absolument libre, aussi bien pour la femme que pour l’homme. Et j’ajoute encore : l’amour ne peut véritablement exister qu’à la condition d’être libre. Sans la liberté absolue, l’amour devient de la prostitution, de quelque nom qu’on le revêt. Le fait de vendre son corps à un prix plus ou moins élevé, à une nombreuse clientèle, ne constitue pas seulement la prostitution. La prostitution n’est pas seulement l’apanage de la femme, l’homme aussi se prostitue. Il se prostitue quand, dans le but d’un intérêt quelconque, il donne des caresses sans en éprouver le désir. Non seulement, le mariage légal est une prostitution lorsqu’il est une spéculation de l’un des époux sur l’autre, mais il est toujours une prostitution puisque la vierge ignore ce qu’elle fait en se mariant. Quant au devoir conjugal, ce n’est ni plus ni moins encore que de la prostitution ;
prostitution, la soumission au mari ; prostitution, la résignation et la passivité. Prostitution encore que l’union libre, quand elle passe de l’amour à l’habitude. Prostitution enfin, tout ce qui rapproche les sexes en dehors du désir et de l’amour. »
Alternative libertaire, le 15 septembre 2010
[1] Voir par exemple les textes suivants : http://sisyphe.org/spip.php ?article2834 ou http://sisyphe.org/spip.php ?rubrique95 ; ou encore le « Manifeste des survivantes de la traite et de la prostitution », Conférence de presse donnée au Parlement européen, « Qui parle au nom des femmes en prostitution ? », le 17 octobre 2005
[2] Voir par exemple Joseph Déjacques, L’humanisphère, 1859 et E. Armand, La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse, Paris, Zones, 2009
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