La CGT vote Sarkozy
La radicalisation du mouvement offre au président le point de retournement dans l’opinion qu’il attendait.
La CGT (Cheminots) vote Sarko! Croyant bien faire, c’est-à-dire affaiblir la position, jusqu’alors «responsable», du leader de la CGT, Bernard Thibault –position commune avec celle de la CFDT–, la CGT cheminots, suivie par d’autres syndicats dans les transports, et peut-être ailleurs, a donc choisi l’affrontement politique. Radicaliser le mouvement, notamment à travers des secteurs d’activité qui sont moins concernés par la réforme des retraites, c’est, à coup sûr, offrir à Nicolas Sarkozy le point de retournement dans l’opinion qu’il attendait; celui à partir duquel il peut espérer ressouder autour de lui et retrouver la position dont il s’est lui-même privé en lançant sa triste offensive contre les Roms: celle de fédérateur des droites. Didier Le Reste et les autres lui offrent, avec leur mot d’ordre de grève reconductible, de pouvoir fédérer les droites qu’il venait lui-même de disloquer. Car, même si la réforme des retraites est impopulaire, on imagine mal que le désordre social, s’il s’installait, séduise une majorité de Français.
Symbole contre symbole
Reprenons. Au commencement était donc la réforme des retraites. On devrait dire: «une» réforme et non «la» réforme, car chacun sait que les difficultés du système seront corrigées pour un maximum d’une dizaine d’années. Comme ce fut le cas déjà de la réforme Balladur, complétée par celle de François Fillon. Considérer une réforme plus fondamentale et plus durable, c’eût été accepter la perche tendue par la CFDT: envisager une retraite à points complétée, pour le socle universel, par la garantie de l’impôt. Au contraire, le gouvernement a choisi de colmater le système de répartition auquel le plus grand nombre est attaché et jouer presque exclusivement sur les bornes d’âge (60/62 et 65/67). Le schéma était donc limpide: on allait se battre symbole contre symbole. Moi, Nicolas Sarkozy, je fais tomber l’un des derniers grands symboles de la gauche: la retraite à 60 ans. Qui dit mieux? La gauche, de son côté, ne pouvait éviter le piège en offrant une contre-réforme. Ce que font sans doute les experts. Mais, dans le discours public, on a surtout retenu un seul mot d’ordre: on rétablira la retraite à 60 ans! Au risque d’être aussitôt catalogué parmi ceux qui, contre toute raison, promettent de «raser gratis».
Les syndicats CGT et CFDT avaient, eux, choisi une ligne réformiste: ne pas nier la nécessité de la réforme et se battre pour l’améliorer. En sachant que la retraite à 60 ans est en effet un symbole fort et fédérateur pour les salariés. Ils avaient donc, jusqu’à présent, adopté une tactique élastique évitant d’offrir une résistance frontale et, par une gestion très maîtrisée des manifestations et des journées d’action, réussissant à ancrer dans l’opinion l’idée d’une réforme injuste et d’un gouvernement sourd à l’injustice. A charge, pour tout un chacun, de solder les comptes en mai 2012.
Les annonces de grève reconductible, et donc l’entrée dans une zone nécessairement tumultueuse et très incertaine, revient en fait à offrir au pouvoir l’affrontement bloc contre bloc dont on peut penser qu’il était souhaité. Car Nicolas Sarkozy est tout entier tendu vers la préparation du premier tour de l’élection présidentielle. Il est donc dans une entreprise de ré-identification.
Premier temps: il choisit le thème de la retraite à 60 ans. Il ne s’agissait nullement d’un engagement de campagne: il avait promis exactement le contraire, à savoir de ne pas y toucher. Son choix est donc très politique. Avec l’espoir d’attirer le regard sur l’irréalisme des propositions de la gauche, ou mieux, d’accréditer l’idée qu’elle veut en effet «raser gratis». Objectif: retrouver son identité d’origine, celle de celui qui réforme et qui, au besoin, bouscule les droits acquis au nom de l’urgence de la réforme.
Le champ des possibles
Deuxième temps: le retour aux fondamentaux. Les discours sécuritaires –cette fois ultra sécuritaires– agrémentés, si l’on ose dire, du sort particulier réservé aux Roms. Objectif: répondre à une demande sociale qui reste celle de «la loi et l’ordre»; récupérer une partie de l’électorat du Front national et surtout créer les conditions d’un bon report de cet électorat au deuxième tour. Cette fois, on était presque dans l’erreur stratégique. La droite s’est divisée, encouragée par les évêques (qu’un voyage au Vatican ne suffira sans doute pas à décourager). Ce qu’il a gagné ici, il était en passe de le perdre là. Bref le mécanisme de la défaite était en vue avec, sans doute, de meilleurs reports de l’électorat d’extrême droite, mais une abstention différentielle alimentée par celles et ceux qui continuent de se reconnaître dans une droite libérale modérée et centriste.
A ce moment-là du scénario, des grèves illimitées dans les transports notamment, secteur exonéré de la réforme et dont le caractère politique ne manquera pas d’être souligné, peut lui permettre de retrouver cet électorat qui était tenté de s’en détacher. Sans doute, certains se laissent-ils enivrer par l’antisarkozysme ambiant; d’autres, à gauche, sont toujours fascinés par le discours révolutionnaire et l’espoir d’un grand soir social. Or, à chaque fois que le PS se retrouve attiré sur les positions de l’extrême gauche, il éloigne de lui la perspective de l’alternance.
Mais lorsque s’installe une situation telle que celle qui se profile à l’horizon de la semaine prochaine, tout devient possible. Soit le scénario d’une aspiration à l’ordre, qui profite au pouvoir en place. Soit celui que décrivait ici même Gilles Bridier, lorsqu’il évoquait la somme des tensions qui peuvent un jour se coaguler et provoquer un véritable tremblement de terre social.
Jean-Marie Colombani
http://www.slate.fr/story/28321/cgt-vot ... -colombani
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Il est certain que l’effervescence qui monte petit à petit va aiguiser des tas de contradictions politiques et politiciennes.
Que le gouvernement cherche à passer en force, c’est sûr.
Qu’il cherche aussi à casser l’unité (de façade) des organisations syndicale, c’est aussi fort possible.
Pourtant, la CGT, Thibaut, a encore rappelé hier (jeudi 7/10) que la grève générale « c'est un slogan pour moi qui est tout à fait abstrait, abscons (...) ça ne correspond pas à la pratique par laquelle on parvient à élever un niveau de rapport de force ». Pas d'appel national mais un soutien du bout des lèvres à des mouvements décidés ici ou là par une base mécontente... comme c'est beau une touche de basisme encadrée d'en haut.
Mais ça n’empêchera pas le gouvernement (comme les syndicats, du moins leur direction et une bonne partie des appareils) de s’opposer frontalement à ceux et celles qui vont se lancer dans des grèves reconductibles et en les faisant passer pour minoritaires et irresponsables, voire plus encore.
Témoin ce point de vue de J.M Colombani, ex-dirlo du Monde et qui représente un peu le "centre politique" (entre Borloo et le PS pour faire simple) et qui se résume ainsi : les grévistes vont faire le jeu de Sarkozy.
Cette rhétorique devrait se retrouver dans de multiples points de vue, ici ou là, dans les jours qui viennent et qui dit en gros :
- La réforme des retraites est nécessaire.
- Celle-ci est peut-être injuste.
- Il faut essayer de l’améliorer, maintenant ou en 2012.
- Se lancer dans un « affrontement bloc contre bloc dont on peut penser qu’il était souhaité » par le pouvoir, conduit à lui faire un cadeau.
- Il faut donc ne pas aller trop loin, rester dans des manifs de rue qui ne servent à rien mais qui sont « logiques » puisque c’est ainsi que la démocratie fonctionne.
C’est donc bien une injonction lancée ici : si vous voulez chasser Sarko en 2012, ne faites pas des grèves, forcément impopulaires, car c’est le meilleur moyen de faire gagner la droite.
Gageons que cette petite musique va être reprise en boucle, partout, en particulier les médias.
Et ce sera là le premier argument des syndicats pour torpiller un mouvement qui pourrait leur échapper.
Souvenons-nous, qui a dit : « la grève : l’arme des trusts » ?
Maintenant, c’est : « la grève, arme de la droite ! »
C’est le point de vue de quelqu’un qui commence a avoir peur, comme l’exprime la fin de l’article : « lorsque s’installe une situation telle que celle qui se profile à l’horizon de la semaine prochaine, tout devient possible. Soit le scénario d’une aspiration à l’ordre, qui profite au pouvoir en place. Soit celui que décrivait ici même Gilles Bridier, lorsqu’il évoquait la somme des tensions qui peuvent un jour se coaguler et provoquer un véritable tremblement de terre social. »
Le lien qu’il suggère (“la somme des tensions”) va sur un article intitulé « Social, le spectre de l’explosion »
Parce qu’il est vrai que la montée du mécontentement va au-delà de la question des retraites…
Alors, posons-nous une question optimiste : l’explosion pour bientôt ?
Il y a beaucoup de forces, dans tous les secteurs institutionnels qui la redoutent et vont tout faire pour la conjurer ou la réprimer.
La vrai question qui importe : les “mécontents” seront-ils plus forts que tous les partisans ligués (et concurrents) de la paix sociale ?