Le féminisme est-il trop blanc ?

Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede Lila » 25 Sep 2016, 19:20

Du voile au burkini, l’argument racial est désormais au cœur d’une guerre entre féministes.

Publiée en début de semaine par l’institut Montaigne, la dernière enquête sur l’islam en France ne va pas apaiser les esprits. Quelque 65 % des musulmans de confession ou d’ascendance interrogés se disent favorables au voile et 24 % au port du voile intégral. 28 % disent adhérer à un islam d’affirmation, opposé aux valeurs de la République et de la laïcité. Dès la publication de l’étude, les plus radicales contre le voile se sont mobilisées via les réseaux sociaux sur le thème «On vous l’avait bien dit». Plus largement, pour les féministes universalistes, telles Elisabeth Badinter ou Caroline Fourest, aucun compromis n’est possible, le foulard est un signe d’oppression et l’islam, dans ses versions les plus rigoristes, une menace pour la liberté des femmes et la laïcité. A chaque polémique, de la mode islamique fin mars au burkini estival, elles rappellent leur aversion pour tout ce qu’elles considèrent comme une atteinte au corps féminin. Mais dans leur volonté de dénoncer la domination masculine et religieuse, vont-elles trop loin ? Leur combat, au nom de la liberté des femmes, serait-il devenu islamophobe ? Une domination de la pensée blanche qui, sous couvert de l’émancipation, aboutirait à une forme d’exclusion ?

C’est une philosophe, professeure à l’université de Tunis (lire ci-contre), Soumaya Mestiri, qui étaye l’accusation dans un essai qui vient de paraître, Décoloniser le féminisme (1). La cristallisation autour du burkini cet été montre encore une fois, dit-elle, la vraie nature des féministes françaises : globalement «une pensée blanche» exerçant sa domination et prônant l’uniformisation des façons d’être femme. Une forme de «maternalisme» qui prendrait en charge des personnes considérées comme dénuées de libre arbitre. A rebours de cet aplomb théorique, elle propose une ouverture du champ qu’elle appelle «féminisme de la frontière». «Il respecte les différences sans les figer ni chercher par ailleurs une quelconque identification, qu’elle soit de l’ordre de la fusion ou même de la simple hybridation», explique-t-elle.

Décoloniser la pensée féministe ? C’est la vider de sa substance, rétorque l’écrivaine et journaliste tunisienne, Fawzia Zouari dans Libé (lire page 23). Derrière l’argument de la diversité, rappelle-t-elle, il y a toujours la tradition et le «patriarcat insidieux», la main de la religion. Une autre féministe, blanche cette fois, qui souhaite garder l’anonymat, retourne l’argument racial. «Classer les féministes en fonction de leur couleur de peau est une vision raciste. Une vision qui nie aux musulmans le droit de parler universellement des droits de femmes.»

Plus largement, un certain nombre de femmes disent réclamer le «droit» de critiquer l’islam et de montrer l’instrumentalisation qui peut être faite du corps féminin. «Est-il permis, sans être traitée de raciste ou d’islamophobe, de considérer aussi le voile comme une façon de faire porter aux femmes le poids de l’identité, ou encore comme un signe de subordination et de contrôle des femmes ? se demande la présidente de Féminisme et Géopolitique, Martine Storti dans un livre paru au printemps (2). Est-il permis de le considérer comme pouvant être un signe politique, renvoyant à l’islam politique ? Est-il permis d’y voir aussi un consentement à l’oppression ?»

la suite : http://www.liberation.fr/debats/2016/09 ... nc_1505369
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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede bipbip » 07 Jan 2017, 17:03

Amandine Gay : « À qui réussit-on à parler ? »

Vingt-quatre femmes, à l’écran. Leur point commun ? Le fait d’être noires et nées en géographies post-coloniales. L’auteure du documentaire Ouvrir la voix, Amandine Gay, laisse la part belle aux vécus sensibles, que le cerveau collectif n’a jamais assumé autrement que par l’imaginaire réducteur de la banlieue ou de l’immigration. La réalisatrice invite à se réapproprier la narration : quelle distance avoir avec cette expérience minoritaire, qui fait de filles de toutes confessions la cible de préjugés ? comment ont-elles eu accès à l’histoire des colonisations et de l’esclavage ? quels seraient les mots pour donner vie et dignité à une identité complexe : Afro-péennes, afro-descendantes, afro-féministes ? Mais aussi : comment évoquer la dépression ou l’amour dans les communautés noires ? Ce « documentaire-guérilla »1, qui ne reçut aucune subvention, fait salle comble. Pour celles à qui il s’adresse en premier lieu, ces femmes noires ayant grandi en France ou en Belgique, il libèrera la parole ; pour tous les autres, il rappellera que le racisme (comme le sexisme) est avant tout affaire de rapports de privilèges, et que ce déséquilibre se niche dans absolument tous les détails quotidiens. Ancienne comédienne, nous connaissions Amandine Gay comme militante et l’avions redécouverte dans la préface de l’ouvrage Ne suis-je pas une femme ?, signé par l’une des pionnières des études afro-féministes américaines, bell hooks. La jeune femme, adoptée par une famille française, a fait le choix de l’exil au Canada afin d’y étudier les relations entre adoption et colonialisme. Nous avons parlé un long moment de sa vision à 360°. Quant au film, la réalisatrice nous apprendra qu’il sera finalement distribué par Vendredi Distribution et sortira en salle en septembre 2017.

... http://www.revue-ballast.fr/amandine-ga ... -a-parler/
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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede bipbip » 10 Juin 2017, 14:40

Féminisme décolonial et intersectionnalité

Des féministes universitaires s'interrogent sur les différentes formes d'oppression. Le regard occidental sur les peuples colonisés reflète souvent mépris et préjugés éloignés de perspectives d'émancipation.

La décolonisation devient un concept à la mode dans les sciences sociales et même dans les milieux militants. Les inégalités entre les pays riches et les pays pauvres perdurent. La mondialisation favorise de nouvelles formes de dominations impérialistes. Ensuite, des populations subalternes luttent contre l’oppression subie dans leur propre pays, comme les luttes indigènes en Amérique latine ou le racisme institutionnel et post-colonial en France. L’intersectionnalité prétend analyser les intersections entre la race, la classe, la sexualité et le genre.

Sabine Masson alimente cette mouvance universitaire à travers son livre Pour une critique féministe décoloniale. Elle s’appuie sur l’observation de terrain, notamment des luttes des femmes indigènes au Honduras et au Mexique. Elle reconnaît donc en partie que l’intersectionnalité s’apparente à un bavardage universitaire déconnecté des enjeux politiques réels. Sabine Masson entend s’appuyer sur des pratiques de lutte pour élaborer sa théorie.

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Lutter contre le postcolonialisme

En France et en Europe se développe un racisme anti-musulmans. Le vieux racisme biologique, fondé sur la hiérarchie des races, demeure discrédité. Mais un racisme culturel, respectable et de gauche se développe. Les musulmanes sont stigmatisées au nom du féminisme, de la laïcité et des valeurs républicaines. C’est l’ordre démocratique qui justifie l’exclusion d’élèves voilées. Ce racisme repose sur l’ethnicisation des questions sociales.

Sabine Masson évoque les théories autour du postcolonialisme. Cette nébuleuse universitaire reste influencée par les écrits d’Edward Saïd. Le langage, les représentations et les symboles hérités de la colonisation sont particulièrement scrutés. En revanche, les rapports sociaux de classes et les luttes sociales restent éludés par cette approche universitaire. « Dans cette optique, le passage aux postcolonial studies implique des contributions de plus en plus académiques, qui s’éloignent du fait matériel de la colonisation et des écrits des personnes colonisées, et font peu de place aux analyses matérialistes des rapports de domination et d’exploitation, au lien entre postcolonialisme et capitalisme », observe Sabine Masson. Elle privilégie une approche décoloniale qui vise à éradiquer les catégories et les rapports sociaux issus de la modernité coloniale.

Surtout, Sabine Masson articule cette approche décoloniale avec un regard féministe. Elle jette même un regard critique sur les limites des luttes de libération nationale qui tendent vers un renforcement de l’ordre patriarcal et de la morale sexuelle. « D’autres contributions ont souligné le développement d’un fort sentiment nationaliste après les luttes pour l’indépendance, fondé sur une approche morale et traditionnaliste du rôle des femmes, et contribuant au recul du mouvement des femmes, voire au renforcement, ces dernières décennies, d’un antiféminisme en lien avec la promotion d’une nouvelle identité nationale », rappelle Sabine Masson. Mais les occidentaux ont également tendance à renvoyer les femmes indigènes vers des clichés de soumission et à les considérer comme particulièrement arriérées. Certains textes féministes colportent une vision coloniale qui prétend civiliser les femmes indigènes et les guider vers le progrès.

Féminismes indigènes

En Amérique latine, les ONG prétendent mettre en œuvre une politique féministe. Mais cette démarche se révèle inefficace, notamment pour lutter contre les violences faites aux femmes. Surtout ces ONG restent déconnectées des besoins des gens et des processus locaux. Cette démarche s’oppose à l’auto-organisation de la population. « Une telle politique de genre comporte un caractère ethnocentrique : elle s’adresse à des sujets qui semblent passifs et sans histoire émancipatrice propre », observe Sabine Masson.

Les politiques de développement imposent un modèle occidental et surtout capitaliste. La micro-finance, le micro-crédit et la micro-entreprise sont valorisés. Le développement durable, qui se présente comme simplement technique, révèle des rapports de pouvoir. Ces politiques s’opposent aux luttes indigènes et paysannes pour leur auto-détermination. « Les conflits agraires et territoriaux ne reflètent ainsi pas seulement des divergences d’intérêts économiques, mais également des visions antagoniques de ce développement dit durable (comment ? Pour qui ? Selon qui est-il conçu ?) », analyse Sabine Masson.

Le tourisme et son économie véhiculent également les clichés racistes et colonialistes. Les hommes doivent exécuter les basses besognes dans la division du travail. Les femmes sont réduites au rang d’objet folklorique et doivent se contenter de danser et de sourire en habit traditionnel. L’indigène est renvoyé un monde historique sans tenir compte des évolutions économiques et sociales.

Des mouvements de lutte indigènes se développent pour dénoncer les projets néolibéraux de développement. « En lieu et place, ils exigent le respect de l’autodétermination des peuples, et matérialisent déjà cette revendication à travers des marches, des occupations, des blocages contre l’implantation de grands projets ou par la construction de l’autonomie (alimentaire, éducationnelle, politique, judiciaire) dans des espaces communautaires », observe Sabine Masson.

Hypocrisie de l’intersectionnalité

Le livre de Sabine Masson propose quelques réflexions stimulantes qui permettent une critique interne de la notion d’intersectionnalité. La chercheuse pointe la dérive théoriciste des études postcoloniales. L’intérêt pour le langage et les représentations prime sur l’observation et l’analyse des mouvements de lutte.

En revanche, Sabine Masson s’attache à reprendre cette notion d’intersectionnalité sans montrer toute son hypocrisie. Race, genre, classe sont dénoncés de la même manière. Comme Angela Davis, Sabine Masson prétend ne pas hiérarchiser les diverses formes d’oppression. Mais, en réalité, l’intersectionnalité repose sur une hiérarchie. La race prime, puis le genre est évoqué, et la classe disparaît. Il suffit de se pencher sur les écrits de la mouvance d’une Houria Bouteldja pour faire ce constat. Le patriarcat et l’homophobie peuvent même être tolérés lorsqu’ils proviennent des indigènes. Quand à la lutte des classes, elle n’existe pas. Sabine Masson ne sombre pas dans ce délire et peut même évoquer les violences faites aux femmes au sein même de la population indigène. Un individu peut être à la fois oppresseur et opprimé.

En revanche, la lutte de classe disparaît. Seuls des mouvements contre le « néolibéralisme » sont évoqués. Mais les rapports sociaux capitalistes ne sont jamais attaqués. Sabine Masson livre de nombreuses pages pour déconstruire sa "blanchité". Jamais elle ne revient sur sa position sociale de chercheuse, de juriste ou de cadre dans l’éducation populaire. Les rapports sociaux de classe ne sont pas interrogés. C’est pourtant le plus important. Autant, il semble difficile de se défaire de sa "blanchité" même avec des séances de bronzages. Autant, il semble possible de remettre en cause sa position de classe et d’observateur sociologique pour adopter des rapports égalitaires avec les populations. Pourtant, pas une ligne ne concerne cet aspect.

Pour théoriser l’intersectionnalité, seuls des universitaires sont convoqués. Certes, la bibliographie se révèle plus féminine que dans la plupart des travaux de recherche. Néanmoins, ce ne sont que des universitaires bourgeois qui sont convoqués pour l’apport théorique. Sabine Masson prétend déconstruire sa « blanchité » au contact des populations indigènes. Vaste hypocrisie lorsqu’aucun entretien n’est réalisé et qu’aucun propos de la moindre femme indigène n’est cité.

Sabine Masson adopte la posture assez classique de l’universitaire qui observe les mouvements sociaux. Elle peut y participer, mais toujours en tant que juriste ou sociologue. En revanche, la parole des personnes en lutte reste gommée et confisquée. La disparition de la lutte des classes à travers l’intersectionnalité permet de conserver la posture en surplomb de l’universitaire. La chercheuse peut bien s’auto-flageller et se déconstruire de manière hypocrite du moment qu’elle monopolise le savoir et la théorie critique.

Au contraire, il semble important d’affirmer que la réflexion politique ne provient pas uniquement du savoir universitaire, mais surtout des mouvements de lutte. Les nouvelles formes d’organisation, les pratiques de lutte, les analyses du capitalisme et des rapports sociaux proviennent des luttes sociales. L’intersectionnalité reste déconnectée des luttes pour se contenter d'un folklore sans interroger les processus de changement social. Le municipalisme libertaire, l’autogestion du capital ou l’alternativisme zapatiste ne sont pas critiqués. Ce sont les mouvements sociaux spontanés qui doivent permettre de développer une critique radicale du capitalisme pour remettre en question l’ensemble des relations humaines.

Source : Sabine Masson, Pour une critique féministe décoloniale. Réflexions à partir de mon engagement avec des luttes indigènes au Mexique et au Honduras, Antipodes, 2016 http://www.antipodes.ch/collections/reg ... ale-detail

http://www.zones-subversives.com/2017/0 ... share_auto
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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede Lila » 30 Juil 2017, 20:17

#Rokmyworld Le féminisme français est-il aveuglément blanc?

Débat après la projection du film "Je ne suis pas féministe, mais… " réalisé par Sylvie Tissot, sociologue et Florence Tissot réalisatrice et critique cinéma. En présence des réalisatrices.
Avec :
- Christine Delphy, sociologue
- Hanane Karimi, doctorante en sociologie
- Kiyémis étudiante en master de Sciences Politique et auteure afroféministe

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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede Lila » 20 Aoû 2017, 20:50

S’il existe quelque chose comme le « féminisme blanc », l’idéologie de l’identité de genre en est vraiment l’incarnation parfaite.

L’illusion que l’on peut entrer et sortir de l’oppression sexuelle à son gré est caractéristique des gens qui nagent dans le privilège.

Durant mes études de troisième cycle, j’ai eu un débat animé avec un camarade de classe qui affirmait que le « féminisme blanc » était un grave problème dans le mouvement des femmes.

Pour ce type (qui était blanc et originaire des États-Unis), « le féminisme blanc » signifiait que le mouvement des femmes s’était limité aux vies et aux expériences d’un nombre très restreint de personnes — des femmes blanches des États-Unis, privilégiées, issues principalement de milieux universitaires —, et ce « durant la majorité de son histoire ».

Je lui ai dit qu’à mes yeux, cette expression fonctionnait comme un outil pour rejeter l’apport des féministes de la deuxième vague, glorifier une troisième vague (très problématique) et encourager les luttes intestines entre féministes, en créant des divisions dans un mouvement où la lutte collective est cruciale. Sa prétention était contredite par le mouvement populaire avec lequel j’avais grandi en République dominicaine, qui n’était évidemment pas dirigé par des Étasuniennes (et certainement pas par des femmes blanches de classe supérieure ou des universitaires). Il existe des problèmes légitimes au sein du féminisme dans mon pays, notamment en ce qui concerne le rapport de classes, mais on y trouve beaucoup plus de solidarité que d’animosité, et le féminisme dominicain a été conséquent dans son traitement des luttes des femmes rurales, ouvrières et immigrantes.

J’ai particulièrement remarqué, pendant mon séjour en tant qu’immigrante aux États-Unis, que la plupart des gens qui se plaignaient à moi de ce qu’ils et elles appelaient le « féminisme blanc » étaient eux-mêmes de race blanche. Je me suis sentie instrumentalisée en tant que femme de couleur dominicaine, comme si ces personnes tentaient de m’utiliser pour les valider, elle et leur type de féminisme. J’en suis venue à me méfier de toutes les personnes blanches qui utilisaient cette expression. Critiquer le « féminisme blanc » semblait être un moyen pour elles de se présenter comme des Blanc·he·s qui seraient différent·e·s, meilleur·e·s — à titre de personnes féministes « intersectionnelles » branchées, qui se trouvaient simplement être de race blanche.

Maintenant que je suis de retour en République dominicaine à travailler dans des maisons d’hébergement, je pense que mon collègue universitaire avait raison au sujet d’une chose : le féminisme blanc est réel. Mais il s’incarne dans l’idéologie de l’identité de genre.

La tendance actuelle chez les gens qui se réclament de la troisième vague, ou se disent progressistes, est de soutenir que nous pouvons fermer les yeux sur le fait que les êtres humains sont nés hommes ou femmes, pour se doter plutôt de nouvelles étiquettes comme « fluidité de genre », « multi-genre » ou « genderqueer ». Mais je constate une disjonction massive entre ce vocabulaire — popularisé dans les classes occidentales d’études de genre — et les réalités des femmes marginalisées dans des pays comme le mien.

J’ai beaucoup réfléchi à ce que signifie l’identité de genre dans le contexte du Sud mondial. Que signifie-t-elle pour les femmes et les filles qui me ressemblent ? Que signifie-t-elle pour les femmes et les filles dominicaines marginalisées non seulement par leur identité sexuelle mais aussi par la pauvreté, la race et la xénophobie ?

La République dominicaine a récemment débattu de l’opportunité de rendre ou non illégal le mariage des enfants. Notre pays présente le taux le plus élevé de mariage d’enfants dans la région de l’Amérique latine et des Caraïbes. Selon un sondage de 2014, 37 pour cent des femmes âgées de 20 à 49 ans se sont mariées (ou sont entrées en union libre) avant leurs 18 ans. L’enquête montre également qu’une adolescente sur cinq âgée entre 15 et 19 ans est en couple avec un homme qui est d’au moins 10 ans son aîné. Il existe une forte corrélation entre le mariage des enfants et les grossesses d’adolescentes, qui peuvent entraîner chez ces filles de graves problèmes de santé, comme l’empoisonnement du sang, l’obstruction de l’accouchement et l’hypertension artérielle. De fait, la grossesse à l’adolescence est la principale cause de décès chez les jeunes filles à l’échelle de la planète. Cette situation est particulièrement inquiétante en République dominicaine qui interdit tout avortement, même lorsque la vie de la femme est en danger.

Plan International, une organisation de défense des droits des enfants, a publié en mars dernier une étude sur le mariage des enfants dans la partie sud de notre île. L’équipe de recherche a interviewé des hommes qui se sont mariés avec des filles mineures, ainsi que des filles qui ont « choisi » ces mariages. Près de 40 pour cent des hommes interrogés ont déclaré préférer les filles plus jeunes parce qu’elles sont « plus obéissantes et plus faciles à contrôler ». L’étude a également révélé que beaucoup de filles se marient avec des hommes plus âgés dans l’espoir d’échapper à la violence familiale et à la pauvreté, mais qu’elles sont violentées par ces hommes une fois mariées. Une jeune fille de 15 ans interviewée pour l’étude a raconté :

« Je me suis mariée parce qu’il me fallait m’enfuir de chez moi. On me battait à coups de bâtons. On ne me faisait jamais confiance. Un jour, j’ai dit : “Je ne veux plus vivre comme ça.” À la maison, il y avait beaucoup de violence : ils m’ont déjà battue devant tout le monde, en pleine rue. Donc, je suis devenue travailleuse domestique dans une autre famille. J’avais 11 ans. C’était encore pire là-bas, la violence empirait. Je devais faire toutes les tâches, y compris laver tout le linge à la main. Ils ne me laissaient même pas aller à l’école et ils ne m’ont jamais payée, sous prétexte qu’ils me nourrissaient. Je souffrais beaucoup. Je me suis sentais emprisonnée : je ne pouvais même pas aller au parc. J’ai voulu me marier pour échapper à tout cela. Je croyais qu’en me mariant, j’allais habiter une maison calme, où je pourrais manger, dormir et sortir. Je ne savais pas qu’il n’en serait rien, que ce serait un autre enfer. »

En République dominicaine, on n’attend pas des garçons qu’ils fassent du nettoyage ou qu’ils aident à l’éducation de leurs frères et sœurs — cela relève de la seule responsabilité des filles. Avant leur mariage, 78 pour cent des filles ayant participé à l’étude de Plan International ont déclaré avoir été assignées aux tâches ménagères comme le nettoyage, et au soin de leurs frères et sœurs plus jeunes. Quand on a demandé aux filles ce que signifiait être une femme, la plupart ont répondu que cela voulait dire être une mère et une épouse.

L’autrice Caridad Araujo souligne ce qui suit :

« La moitié des femmes d’Amérique latine qui sont en âge [de travailler] sont actuellement au chômage, et celles qui ont un emploi gagnent beaucoup moins que leurs homologues masculins. Pour les femmes d’Amérique latine et des Caraïbes, l’écart salarial devient encore plus exacerbé pendant leur période de fécondité maximale. »

Cette situation provient de l’attente généralisée voulant que les femmes soient naturellement nourrissantes. Être contrainte à ce travail de soin aux autres se traduit pour les femmes par moins d’épargne, moins de promotions et moins d’argent accumulé dans leur fonds de pension de retraite.

Malheureusement, la politique d’identité de genre réduit cette réalité — et la condition féminine elle-même — à une identité insignifiante et malléable. Il est déconcertant que dans un monde où les femmes et les filles font face à une oppression structurelle basée sur leur biologie, la politique d’identité de genre ait prospéré à ce point.

Pour la journaliste Susan Cox : « L’assertion de non-binarité est une gifle au visage de toutes les femmes qui, à moins d’avoir fait un coming-out en tant que “genderqueer”, sont présumées posséder une essence interne parfaitement alignée sur la parodie misogyne de la féminité, créée par le patriarcat. » Il y a une cruauté néolibérale tordue à soutenir que le principal problème lié au genre est son impact sur les identités choisies par des individus, et non la manière dont il opère de façon systémique, en régime patriarcal, pour normaliser et encourager la violence masculine et la subordination féminine.

Lorsqu’elle est confrontée aux preuves que, historiquement et à l’échelle mondiale, l’oppression des femmes est fondée sur l’appartenance sexuelle, la politique d’identité de genre affirme simplement que le sexe est lui-même un construit social « inventé ».

J’ai eu il y a trois semaines le dialogue suivant avec le blogueur transgenre @RileyJayDennis

Les organes génitaux, les gonades, les hormones, les chromosomes, les caractéristiques secondaires du sexe — ces choses sont réelles et existent chez les gens.

Réponse de Dennis

MAIS les catégories distinctes de mâle et femelle » sont un système que nous avons créé. Le sexe biologique est une classification que nous avons inventée. Ces distinctions ne sont pas inhérentes à la nature.

Dans un article publié dans Quartz, Jeremy Colangelo écrit :

« Le sexe et le genre sont beaucoup plus complexes et nuancés que les gens l’ont longtemps cru. Définir le sexe comme une réalité binaire invite à y voir un simple commutateur électrique : allumé ou éteint. Mais en fait, le sexe ressemble beaucoup plus à un interrupteur-gradateur, avec beaucoup de gens assis quelque part entre les catégories d’homme et de femme, aux plans génétique, physiologique et/ou mental. Pour refléter cette gradation, les scientifiques décrivent maintenant le sexe comme un spectre.

Malgré ces éléments probants, les gens s’accrochent à l’idée que le sexe est binaire parce que c’est l’explication la plus simple à croire. Elle est conforme aux messages que nous voyons dans les publicités, les films, les livres, la musique — essentiellement partout. Les gens aiment les choses familières, et la structure binaire est familière (surtout si vous êtes une personne cisgenre qui n’a jamais eu à faire face à des problèmes d’identité sexuelle). »

Mais les féministes ne soutiennent pas que le sexe est réel parce que c’est « l’explication la plus simple à croire », ou en raison de ce que les médias nous disent. Nous soutenons que le sexe est réel, car dès le moment où une échographie révèle qu’un bébé est de sexe féminin, son assujettissement commence. Et bien que « l’identité de genre » soit présentée comme un enjeu dont le féminisme doit s’occuper, elle est, comme l’explique Rebecca Reilly-Cooper, en contradiction absolue de l’analyse féministe du sexe biologique comme axe d’oppression :

« La sujétion historique et continue des femmes n’est pas apparue parce que certains membres de notre espèce choisissent de s’identifier à un rôle social inférieur. (Laisser entendre que c’est le cas serait un acte flagrant de blâme des victimes.) Elle est apparue comme un moyen pour les hommes de dominer la moitié de l’espèce qui peut porter des enfants et d’exploiter son travail sexuel et reproductif.

Il est impossible de comprendre le développement historique du patriarcat et l’existence continue de la discrimination sexiste et de la misogynie culturelle, sans reconnaître la réalité de la biologie féminine et l’existence d’une classe de personnes biologiquement féminines. »

Loin d’être fluides, les réalités de l’oppression sexuelle sont strictes et imposées par la violence — et c’est particulièrement vrai pour les femmes de couleur et les femmes vivant dans la pauvreté.

On peut supposer que les femmes et les filles roumaines qui remplissent aujourd’hui les bordels espagnols (six femmes sur 10 prostituées en Espagne sont originaires de Roumanie) aimeraient bien échapper à leur identité sexuelle. Evelyn Hernandez Cruz, la jeune fille de 19 ans qui vient d’être condamnée à 30 ans de prison au Salvador pour avoir vécu une fausse-couche, après avoir été violée à plusieurs reprises par un gangster, voudrait certainement rejeter son statut de « femme ». Les Kenyanes de 12 ans vendues à l’industrie de la prostitution par leurs familles, par besoin désespéré d’argent pour survivre à des sécheresses régionales, ne s’identifient probablement pas à être échangées comme des biens de consommation. On peut supposer que les filles du Népal qui meurent de piqûres de serpents et de froid dans les huttes menstruelles où on les envoie pour la durée de leurs règles sont également mal à l’aise avec les restrictions propres à leur sexe.

Même aux États-Unis, l’oppression sexuelle est aggravée par d’autres formes d’oppression, comme le statut racial. Selon un rapport publié en 2017, les Noires sont quatre fois plus susceptibles que les Blanches de mourir de complications liées à la grossesse et « risquent deux fois plus de vivre une complication qui met en danger leur vie pendant un accouchement ou une grossesse ». Une étude menée par le Centre for Disease Control and Prevention indique que la moitié des meurtres de femmes commis aux États-Unis sont le fait de partenaires actuels ou précédents et que les Noires sont plus susceptibles de mourir par homicide que toute autre catégorie démographique. On peut là aussi présumer que ce n’est pas une réalité à laquelle ces femmes « s’identifient ».

L’argument selon lequel le sexe n’est pas réel et le genre est inné ou choisi, plutôt que socialement imposé, démontre à la fois l’ignorance du monde qui vous entoure et, en même temps, votre position privilégiée. On constate ainsi que l’idéologie de l’identité de genre est bel et bien du « féminisme blanc » : un (soi-disant) féminisme qui passe sous silence les réalités matérielles des femmes marginalisées, qui priorise les sentiments et les intérêts des personnes les plus privilégiées, et qui se présente comme universel. C’est un « féminisme » inventé par des universitaires des pays occidentaux, et il apporte bien peu aux luttes des femmes qui vivent à l’extérieur de ces milieux.

Cate Young définit le féminisme blanc comme suit :

« Un ensemble particulier de pratiques féministes superficielles, non intersectionnelles et limitées à des enjeux ponctuels. C’est le féminisme que nous considérons comme le plus répandu ; le féminisme obsédé par la pilosité corporelle, les talons hauts, le maquillage, et le changement de nom au moment du mariage. Le “féminisme blanc” est le féminisme qui ne comprend pas le privilège de l’Occident ou le contexte culturel. C’est le féminisme qui ne considère pas l’enjeu racial comme un élément de la lutte pour l’égalité.

Le féminisme blanc est n’importe quelle expression de la pensée ou de l’action féministe qui s’oppose à une analyse intersectionnelle. C’est un ensemble de croyances qui permettent d’exclure les problèmes qui affectent spécifiquement les femmes de couleur. »

Compte tenu de cette définition, que faut-il penser d’un homme qui prétend que son eyeliner définit sa « féminité », comme l’a fait cette année Gabriel Squailia dans un article pour le média Bustle ? Il écrit :

« Ma politique et mon eyeliner sont devenus inséparables. En projetant mon propre sens de la beauté, sans honte ni hésitation, j’ai effrayé mes adversaires. Mon apparence était mon armure et mon arme. Chaque jour, mon pouvoir personnel a grandi. J’ai tiré force et sécurité du fait de tracer des lignes sur mes paupières et de la visibilité que cela m’a valu. Mon sens de moi-même est personnel, particulier, idiosyncratique. Il implique des enjeux massifs et complexes d’identité et de politique. Et tout cela est présent lorsque je me penche vers mon miroir pour dessiner mes tracés d’eyeliner. »

Le ridicule de la prétention de Squailia pour qui le maquillage fait de lui une femme et pour qui le pouvoir, la force et la sécurité sont facilement accessibles par des moyens artificiels apparaît encore plus clairement en regard des réalités quotidiennes auxquelles sont confrontées la plupart des femmes et des filles du monde entier. Dans son texte, Squailia admet que la féminité est un accessoire dont il a pu se prévaloir ou pas à sa guise :

« J’ai longtemps arrêté de porter tout ce qui était identifiable comme féminin. Pendant vingt ans, je n’ai même pas possédé d’eyeliner. Et je n’ai rien dit quand les gens m’ont vu comme un homme hétérosexuel et cisgenre. »

Mais les femmes et les filles opprimées en raison de leur naissance comme femmes n’ont pas le privilège de pouvoir échapper à la condition féminine et de s’approprier le privilège masculin des hommes hétérosexuels. Le patriarcat ne se préoccupe pas de savoir si les femmes ne se plaisent pas ou ne s’identifient pas à leur rôle subordonné.

Beaucoup de gens qui se considèrent progressistes croient qu’en prêtant allégeance à l’idéologie de l’identité de genre, ils font preuve d’« intersectionnalité ». Mais s’ils et elles se préoccupaient réellement des intersections du sexe, de la race et de la classe, on les verrait prioriser les femmes et les filles marginalisées par ces axes d’oppression. Au lieu de cela, les progressistes et les militants queer priorisent des hommes qui croient que l’oppression est quelque chose que l’on peut choisir ou non de vivre. Il me semble évident que la plupart des femmes du monde entier seraient choquées de se faire dire que la violence et l’injustice qu’elles vivent sont un choix… Ou qu’elles ont quoi que ce soit à voir avec de l’eyeliner.



Version originale : http://www.feministcurrent.com/2017/07/ ... pitomizes/

RAQUEL ROSARIO SANCHEZ est une autrice de la République dominicaine. Sa priorité dans son travail en tant que féministe est de mettre fin à la violence infligée aux filles et aux femmes. Ses textes ont paru dans plusieurs publications en ligne et imprimés, en espagnol, en français et en anglais, y compris : TRADFEM, FEMINIST CURRENT, EL GRILLO, LA REPLICA, TRIBUNA FEMINISTA, EL CARIBE ET LA MAREA. Vous pouvez vous abonner à son fil Twitter : @ 8ROSARIOSANCHEZ, où elle s’exprime sur le féminisme, la politique et la poésie.


https://tradfem.wordpress.com/2017/08/0 ... -parfaite/
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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede Lila » 10 Sep 2017, 17:51

S’il existe quelque chose comme le « féminisme blanc », l’idéologie de l’identité de genre en est vraiment l’incarnation parfaite.

L’illusion que l’on peut entrer et sortir de l’oppression sexuelle à son gré est caractéristique des gens qui nagent dans le privilège.

Durant mes études de troisième cycle, j’ai eu un débat animé avec un camarade de classe qui affirmait que le « féminisme blanc » était un grave problème dans le mouvement des femmes.

Pour ce type (qui était blanc et originaire des États-Unis), « le féminisme blanc » signifiait que le mouvement des femmes s’était limité aux vies et aux expériences d’un nombre très restreint de personnes — des femmes blanches des États-Unis, privilégiées, issues principalement de milieux universitaires —, et ce « durant la majorité de son histoire ».

Je lui ai dit qu’à mes yeux, cette expression fonctionnait comme un outil pour rejeter l’apport des féministes de la deuxième vague, glorifier une troisième vague (très problématique) et encourager les luttes intestines entre féministes, en créant des divisions dans un mouvement où la lutte collective est cruciale. Sa prétention était contredite par le mouvement populaire avec lequel j’avais grandi en République dominicaine, qui n’était évidemment pas dirigé par des Étasuniennes (et certainement pas par des femmes blanches de classe supérieure ou des universitaires). Il existe des problèmes légitimes au sein du féminisme dans mon pays, notamment en ce qui concerne le rapport de classes, mais on y trouve beaucoup plus de solidarité que d’animosité, et le féminisme dominicain a été conséquent dans son traitement des luttes des femmes rurales, ouvrières et immigrantes.

la suite : https://tradfem.wordpress.com/2017/08/0 ... -parfaite/
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Re: Le féminisme est-il trop blanc ?

Messagede Lila » 14 Avr 2019, 20:57

Le tableau noir du «féminisme blanc»

A propos du livre de Françoise Vergès «Un féminisme décolonial» (La Fabrique) Tracer des chemins d’émancipation ou seulement instruire un procès, celui du «féminisme blanc, bourgeois, civilisationnel»?

D'abord se dire : à quoi bon ? A quoi bon répondre, commenter, critiquer, souligner les omissions volontaires, les caricatures, les amalgames que peut contenir un livre ? Cette question à propos de celui de Françoise Vergès, « Un féminisme décolonial ». Et puis quand même s’y atteler parce qu’il n’est pas possible de laisser sans commentaires les énormités égrenées au fil des pages. La lecture de cet ouvrage m’a plongée dans un mélange de stupéfaction, de colère, de tristesse.
De tristesse surtout. Il est triste en effet qu’une lutte nécessaire, celle qui consiste à combattre en même temps plusieurs formes de domination, d’exclusion, d’inégalités, d’oppression – rapports sociaux de sexe, de race, de classe- passe par tant de manipulations.

« Un féminisme décolonial » donc. L’adjectif est à la mode, fort bien reçu par une partie des médias, de l’extrême gauche et du monde universitaire. C’est qu’il permet – ou prétend permettre - de conjuguer plusieurs combats et plusieurs dignités, celles de l’anti-racisme, de l’anti-capitalisme, de l’anti-patriarcat. Cette conjugaison est toutefois fort relative car dès la page 12 de son livre Vergès précise qu’elle y défend « un féminisme décolonial ayant pour objectif la destruction du racisme, du capitalisme et de l’impérialisme ». Bizarre quand même ce féminisme auto-proclamé qui n’a pas pour objectif la destruction du patriarcat sous toutes ses formes ! Françoise Vergès estime-t-elle que le patriarcat est déjà détruit ? Ou bien doit-on comprendre que lutter contre lui n’est pas à son agenda ?

A moins que le dit « féminisme décolonial » vise dans ce livre (mais dans d’autres aussi avant lui) moins à tracer des chemins d’émancipation qu’à instruire un procès, celui du « féminisme blanc, bourgeois, civilisationnel ».

Ce procès n’est pas nouveau et l’on retrouve dans cet ouvrage un copié-collé de ce qu’on peut lire depuis presque vingt ans maintenant, d’abord aux Etats-Unis puis un peu partout dans le monde. Les chefs d’accusation sont connus, répétés, et même radotés : le « féminisme blanc » est non seulement complice mais acteur de l’impérialisme, du « capitalisme racial », du néolibéralisme, du « racisme structurel », de la xénophobie, de l’islamophobie, du néocolonialisme, il est aveugle à la « colonialité », « fer de lance de la mission civilisatrice blanche et bourgeoise » (p.11), indifférent aux « racisé.es » dans le meilleur des cas, agent de leur oppression le plus souvent.

Reprenant à son compte ces chefs d’accusation, Françoise Vergès les articule à une histoire française, au prix de pas mal d’anachronismes, de procès rétrospectifs, d’omissions volontaires, d’amalgames.

Anachronismes et procès rétrospectifs : les féministes des Lumières, entendez celles de la Révolution française, par exemple Olympe de Gouges, n’ont pas assez dénoncé l’esclavage, elles en sont donc complices. Involontaires ? Non. Volontaires puisqu’elles ne soutiennent pas les révoltes des esclaves. Pire encore : les femmes blanches, sans avoir des droits civiques, par exemple le droit de vote, avaient quand même le droit de posséder des esclaves. Voilà pour le fait, incontestable. Place au sophisme : puisque les femmes blanches avaient ce droit, la lutte pour « les droits des femmes » est aveugle à l’esclavage et au « privilège blanc » !

XIXème siècle : Hubertine Auclert ne critique pas la colonisation, elle se proclame féministe, donc le féminisme est complice et même acteur de la colonisation.

Je pourrais multiplier les exemples, tant Vergès fonctionne au syllogisme catégorique, ou plutôt à sa caricature, dont on sait que la cohérence formelle n’induit nullement une vérité de contenu, ainsi l’exemple fameux et potache : « un cheval bon marché est rare, or ce qui est rare est cher, donc un cheval bon marché est cher ». Il en va de même à propos du féminisme : Olympe de Gouges est une héroïne féministe, or elle ne dénonce pas l’esclavage, donc le féminisme cautionne l’esclavage ! Idem pour Auclert, le féminisme et la colonisation.

Evidemment on peut en rire. Ou en pleurer. Au syllogisme s’ajoute le continuum : les féministes françaises d’aujourd’hui qui honorent Olympe de Gouges ou Hubertine Auclert sont forcément complices de ce qu’elles étaient, par-delà les différences d’époque.

Passons les siècles pour en venir aux décennies récentes et d’abord à la seconde partie du vingtième, avec en particulier, le Mouvement de Libération des Femmes des années 70.

Pas mal, le MLF, mais quand même beaucoup de défauts, du moins selon Vergès. Deux en particulier m’ont fait, je l’avoue, sursauter. Selon elle en effet, « rares ont été les féministes, qui ont été résolument antiracistes et anticolonialistes » (page 31) tandis que toutes ou presque, auraient fait leur « la fiction selon laquelle le colonialisme a pris fin en 1962 » (page 89), et du même coup auraient été aveugles aux multiples formes de néocolonialisme, à l’interventionnisme français dans les anciennes colonies, à l’impérialisme occidental, indifférentes à l’oppression des « femmes du Sud ».

Vergès apporte-t-elle des preuves de ce jugement ? Des références ? Des exemples d’événements, de prises de position, de textes ? Nullement. Juste de vagues affirmations.

Et par-dessus le marché une série d’omissions volontaires : gommé l’enracinement du militantisme d’extrême gauche dont seront issues les filles du MLF dans le soutien à l’indépendance de l’Algérie, pour celles qui en avaient l’âge, et surtout, pour la plupart, plus jeunes, le soutien, pour reprendre les termes de l’époque, à la lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain.

Omise la solidarité avec la coordination des femmes noires, avec les Chiliennes après le coup d’Etat de Pinochet, les Espagnoles emprisonnées sous Franco, avec les femmes du Mozambique au sortir de l’indépendance, avec des Boliviennes en lutte contre la dictature militaire, avec des Libanaises durant l’interminable guerre du Liban, avec les Palestiniennes, avec les Vietnamiennes etc. etc.

Je pourrais multiplier les exemples, ajouter notamment la solidarité avec les Iraniennes qui, par milliers, en mars 1979, manifestaient contre le tchador dans les rues de Téhéran et que le nouveau régime islamique de l’ayatollah Khomeiny qualifiaient (déjà ?) de « vendues à l’Occident et à l’impérialisme américain ».

Je pourrais aussi dresser la liste des nombreuses initiatives ou rencontres internationales organisées par des groupes féministes pendant ces années, à l’instar par exemple, du tribunal international des crimes contre les femmes qui s’est tenu à Bruxelles en mars 1976 avec la participation d’Européennes mais aussi avec des femmes venues d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud, du Moyen-Orient et où la dénonciation du capitalisme et du néocolonialisme est allée bon train ! Mais rien de tout cela n’est cité par Vergès parce que ne correspondant pas à ses a priori idéologiques, son schéma et sa réécriture de l’histoire.

Le tableau des années suivantes n’est plus dessiné par omissions mais par caricatures et amalgames. Ne pas faire de différences, de distinctions, facilite la tâche.

Les droits des femmes ? Récupérés par le néolibéralisme donc à bannir. Les préconisations onusiennes en faveur de ces droits ? Forcément de l’impérialisme. Les actions des ONG pour contribuer à leur mise en œuvre ? Forcément du néocolonialisme. Evidemment, il arrive à Vergès d’être quelque peu gênée aux entournures : « on ne peut nier, écrit-elle par exemple page 63, à propos des programmes d’aide au développement économique ou à l’autonomie, que les femmes du Sud en profitent, peuvent envoyer leurs enfants à l’école, s’extraire de la misère » mais cela constitue surtout «une mise au pas des femmes du Sud » et « un renforcement du narcissisme des femmes blanches ».

Il est vrai qu’améliorer des vies de femmes et d’enfants ne pèse pas bien lourd à l’aune de la grande et juste lutte contre l’impérialisme occidental et l’avenir radieux qu’elle va apporter ! Il faut en outre faire fi des réserves, des réticences, des refus qui au fil des années s’accumulent au sein de l’ONU contre la mise en œuvre effective de ces droits, pour balayer d’un revers de plume, à l’instar de Vergès, les efforts déployés pour qu’ils ne soient pas complètement jetés aux oubliettes.

Alors oui le racisme demeure, oui les inégalités persistent, oui l’exploitation continue, oui les femmes et les hommes dits « du Sud » ou « des Suds » font partie des plus exploités, opprimés, écrasés dans le monde tel qu’il va.

Mais imputer cette situation au « féminisme blanc » et aux « féministes blanches », je trouve que c’est assez culotté.

Je partage cependant une remarque de Vergès, d’autant plus que je l’énonce depuis pas mal d’années à travers tribunes, entretiens, et livres. Elle a raison de dénoncer certaines récupérations et instrumentalisations du féminisme. Il y a en effet un féminisme dont l’objectif est que les femmes soient les égales des hommes dans le monde tel qu’il est. Mais les mouvements féministes occidentaux s’y réduisent-ils ? Non.

Il y a un féminisme opportuniste qui ne s’affiche comme tel que contre les musulmans en général et pas seulement les islamistes. Mais toutes les « féministes blanches » sont-elles sur cette position ? Se sont-elles toutes alliées à Valeurs actuelles, à Causeur, à Riposte laïque, pour prendre des exemples de la scène française? Non. Et sur cette même scène, sont-elles dupes de l’affichage féministe de Marine Le Pen, s’en félicitent-elles ? Ont-elles toutes approuvé l’inclusion du féminisme dans l’identité nationale, acceptant ainsi un « fémo-nationalisme » ? Non ? Ont-elles toutes soutenu, au nom du féminisme, des interventions militaires occidentales dans tel ou tel pays ? Non.

Certaines en effet ont accepté tout cela et, bien que minoritaires, elles en ont recueilli une visibilité médiatique non négligeable, d’autant que figurent dans leur rang quelques noms connus et mis en avant de façon répétitive par certains médias. Mais il n’est pas admissible de prendre la partie pour le tout, comme le font Vergès et bien d’autres avec elle, de mettre tout le monde dans le même panier. Il est certes commode de faire silence sur les différences, les divergences, de refuser les nuances, puisque l’objectif est de catégoriser le « féminisme blanc », de l’homogénéiser sous la forme du ralliement au « capitalisme racial », à la « mission civilisationnelle ». Mais la commodité ne vaut pas vérité.

L’homogénéisation ne s’arrête pas aux « blanches ». Des « racisées » aussi, où qu’elles se trouvent, il faut parler comme d’un bloc homogène. Le réquisitoire contre les unes, la défense des autres interdisent les différenciations, les nuances, les singularités, les particularités. Et là encore, que de silences, que d’omissions !

« Il faut écouter les femmes du Sud », recommande à juste titre Françoise Vergès. Eh bien elles ne sont pas toutes alignées sur une position unique. Certaines partagent le point de vue décolonial, d’autre pas, qui refusent une conception essentialiste et différentialiste, ce qui ne signifie pas qu’elles rallient l’Occident, les blanches, l’impérialisme etc. Ou qu’elles trahissent leurs ancêtres.

Mais dans le monde décrit par Françoise Vergès, aucune « racisée » ne peut lutter contre les mariages forcés », les mutilations sexuelles, les violences contre les femmes, le voile, la burqa, les inégalités, le sexisme si elles n’affirment pas en même temps et même je devrais dire d’abord qu’elles sont farouchement opposées au capitalisme, au colonialisme, aux épouvantables valeurs européennes !

Or telle était justement, il faut le rappeler, la grandeur de la coordination des femmes noires, dans les années 70 : articuler lutte contre le racisme dont les femmes noires sont victimes, assurément et lutte contre le patriarcat, mais sous toutes ses formes : le patriarcat colonial et néocolonial qui s’allie au racisme, bien sûr, mais aussi le patriarcat de leur propre communauté, ou pays, ou culture, ce que Awa Thiam développait en 1978 dans son livre « La parole aux négresses », balayant ainsi tout le champ de l’oppression sans hiérarchiser les enjeux.

Il est intéressant aussi de noter que les exemples donnés par Vergès de luttes féministes du Sud sont principalement d’Amérique latine, il est fort peu question des féministes algériennes, tunisiennes, iraniennes, afghanes, ou celles de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Est-ce parce que les évoquer serait prendre un trop grand risque, car alors Vergès devrait dire ce qu’elle pense des multiples interdits ou obligations qui pèsent sur des femmes, par exemple les mariages forcés, les mutilations sexuelles, l’obligation du voile ou de la burqa, qu’il est quand même difficile d’imputer seulement au « capitalisme racial » ou à « l’impérialisme occidental », ou encore au « féminisme blanc-bourgeois ».

Elle devrait aussi préciser le jugement qu’elle porte à propos des luttes menées contre ces multiples formes d’oppression. Sont-elles légitimes ? Sont-elles assez « décoloniales » ? Ou trop en phase avec le « féminisme blanc », les « valeurs européennes » ? On ne le saura pas. On saura en revanche dans quelle situation terrible se trouvent les femmes en France, exploitées, précarisées, victimes du sexisme, des violences, du racisme, les femmes des « classes populaires » et les « femmes racisées », auxquelles les « féministes blanches » sont bien sûr, selon Vergès, totalement indifférentes, puisqu’elles n’ont pas d’autre objectif que d’être à part égale dans les conseils d’administration des horribles sociétés capitalistes !

Ce livre nous présente une vision binaire, manichéenne, il n’y a que deux camps, les deux camps qui le découpent en deux parties, le camp du « féminisme décolonial » et le camp du « féminisme civilisationnel », d’un côté le bien, de l’autre le mal. Dans cette conception, un désaccord n’est pas seulement un désaccord, une différence d’analyse, c’est une complicité avec le mal.

Vergès a raison de refuser une conception qui divise le monde « entre cultures ouvertes à l’égalité des femmes et cultures hostiles à l’égalité des femmes » (page 80). Une telle conception en effet, qui rabat l’oppression et l’émancipation sur une culture, ou une identité nationale oublie que les conquêtes, encore inachevées, faites par des femmes de nombreux pays, en particulier occidentaux, l’ont été, au fil des décennies, contre des traditions, des préjugés, des religions, des grilles, des enfermements, des cultures, dans un affrontement avec les églises, les partis politiques, les pères, les frères, les camarades…

Les « racisées » n’auraient-elles pas ce droit ? Pour elles, mettre en cause religion, traditions, préjugés, famille, se battre pour le droit à la subjectivité, à la singularité, à l’individualité, ne serait qu’adhésion à « l’interprétation occidentale du droit des femmes » (page 79) ?

Au nom de l‘anti-racisme et de la « multidimensionnalité » se déploie une formidable régression qui reconduit l’émancipation des femmes à ce qu’elle a été pendant des siècles dans le camp des révolutionnaires, des communistes, des multiples obédiences marxistes-léninistes : un combat secondaire, subalterne. Mais c’est aussi au nom de ce qui est présenté comme le bon féminisme que les « racisées » sont sommées de se détourner d’une émancipation jugée occidentale, blanche. Or si les voies de l’émancipation sont en effet nombreuses, multiples, diverses, l’émancipation, comme droit à l’autonomie, est une.

Dans ces conditions, aucune alliance n’est possible, sauf à battre sa coulpe, à plaider coupable, à reconnaître que « le féminisme blanc est d’abord et avant tout complice du racisme, de l’impérialisme, aveugle à ses privilèges… Sauf à accepter aussi d’être éduquée (page 43 « il faut éduquer les femmes blanches sur leur propre histoire et c’est fatigant »), je devrais dire « rééduquée ».

L’impossibilité des alliances se conjugue avec l’affirmation d’une différence radicale qui rend aussi impossible le commun. La « sororité » est critiquée au nom de l’inégalité entre les femmes qui en effet est une réalité. Mais la « sororité » n’est pas une négation des inégalités, des histoires et situations différentes, elle n’est pas l’imposition d’une similitude ni la soumission à un seul modèle. Elle dit juste « nous avons quelque chose en commun et faisons fructifier ce commun». Elle dit la possibilité d’une convergence. Ce commun, cette convergence sont refusés par « un féminisme décolonial », en tout cas par celui de Françoise Vergès.

Refuser l’étau, celui qui tend à nous enfermer entre d’un côté celles et ceux qui érigent le féminisme en défense de l’Occident et celles et ceux qui déguisent en féminisme la détestation de l’Occident. Les deux fonctionnant à l’intimidation.

Martine storti


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