Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede bipbip » 09 Juil 2017, 11:44

L’anniversaire de la loi Veil, ou la commémoration d’une histoire sans lutte

Elsa Desmoulins

publié dans le n° 34-2 2015 de Nouvelles Questions Féministes

Pendant quelques semaines de l’hiver dernier, les médias français ont célébré la loi sur l’avortement de janvier 1975, l’ont commentée, « analysée ». C’était son anniversaire. L’occasion d’affirmer une histoire officielle respectueuse du pouvoir et des institutions. L’occasion de bercer le corps social avec l’un de ces beaux récits tronqués (happy end inclus). Ce récit, nous l’avons lu, entendu, vu, et nous le reverrons dans dix ans : une femme contre des hommes, sur la scène de l’Assemblée nationale, les remarques sexistes, antisémites, les insultes, l’héroïsme d’une ministre, sa victoire pour les femmes. C’est romanesque, poignant, l’histoire est bien rôdée ; soufflons les bougies et au lit !

Le courage de Simone Veil face à une assemblée phallocrate est indéniable, lorsqu’elle défend un texte reconnaissant le droit des femmes à décider seules d’une question qui les concerne. Mais une fois contées ces joutes parlementaires, qu’a-t-on dit de la bataille pour l’avortement ? Rien, sinon un énième épisode du supposé progrès infini de la libéralisation des mœurs. S’imagine-t-on sérieusement qu’une femme ait pu arracher ce droit à des parlementaires si peu soucieux de liberté quand il s’agit de celle des dominées ?

À l’automne 1974, cela fait au moins quatre ans qu’une lutte pour l’avortement libre a débuté, portée par les mouvements féministes. Certes, quelques « commentateurs » n’oublient pas qu’en 1971, 343 femmes ont déclaré avoir avorté dans un manifeste, se mettant ainsi hors-la-loi ; mais l’aurait-on retenu sans la renommée de certaines des signataires, voire si l’on n’avait pas pu les appeler « salopes » à la suite de Charlie Hebdo demandant qui les avait « engrossées » ? On entend parler parfois de Gisèle Halimi et du procès de Bobigny en 1972. Tout cela est bien maigre au regard de ce qu’il s’est réellement passé. Sur qui s’est donc rabattu le couvercle de l’histoire officielle ?

Niées, les millions de femmes qui n’ont pas attendu le vote des député·e·s pour avorter. Les femmes ont toujours avorté, répétons-le, et ont joué un rôle actif dans la transmission de ces savoirs « de bonnes femmes ». Maintenir cette possibilité, cette autonomie des corps dominés, fut et continue d’être une lutte. Qui célèbre cette histoire ?

Oubliées, les milliers de femmes (et d’hommes) qui ont imposé sur la scène publique les questions d’avortement, de contraception et de sexualité. L’ANEA (Association nationale pour l’étude de l’avortement), le MLA (Mouvement pour la liberté de l’avortement), Choisir, le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), le Planning familial, tout au plus réduits dans les discours légitimes à une bande d’anonymes braillant dans les rues.

Méprisées, les vies des femmes sacrifiées au nom de l’ordre moral. C’est encore d’elles que l’on se moque en rabâchant les supposés objectifs de cette loi : jusqu’en novembre 1974, vous pouviez être une à dix par jour à mourir des suites d’avortement, à vous mutiler avec les tristement célèbres instruments du quotidien, on nous ferait presque croire que l’État salvateur ne vous avait pas remarquées. Après avoir mené une guerre aux femmes pendant tant d’années, après tant de victoires, l’État se préoccuperait bien un peu de votre santé… Les victimes de cette guerre – j’entends par là les 800 000 qui tentaient d’avorter chaque année – ne pourraient croire si facilement ce discours hypocrite ! Soyons claires : l’objectif de cette loi n’était pas celui de « santé publique », mais avant tout de casser les luttes sociales. En fait, cette loi qu’on dit « loi Veil » n’est autre que celle que le gouvernement a été obligé de voter.

Effacées, les femmes envoyées publiquement en Hollande dans des cars ; effacés, les milliers d’avortements pratiqués au grand jour en France, à domicile. Médecins et non-médecins s’unissant dans cette détermination à réaliser les avortements, et dans un commun mépris du danger : avec sa police mise quotidiennement au défi de les arrêter, le gouvernement n’a cédé que parce que cela remettait en cause l’ordre public en général. Non sans leur faire, en chemin, des procès : Annie Ferrey-Martin (Grenoble, 1973) et les militantes d’Aix (1977) furent, parmi d’autres, les cibles de cette chasse aux sorcières. Quand on relate la crainte de Poniatowski de voir un avortement pratiqué sur le bureau de Simone Veil, on omet de dire que c’est de ces femmes qu’il a peur, c’est ce vaste mouvement qu’il entend désamorcer ! Que font d’autre ceux qui perpétuent une histoire sans lutte ?

Honnie, cette lutte longue et héroïque, qui a mené tant de femmes, enseignantes et caissières, infirmières et étudiantes, ouvrières et journalistes, à s’approprier des gestes de soins, à manier la pompe à vélo inversée et la canule d’aspiration, à se saisir d’une pratique qu’on n’avait pas encore décrétée médicale, à propager ces connaissances. Il est des milliers de personnes qui pourraient être les icônes de cette lutte, qui se souviennent combien pratiquer collectivement un avortement avait une portée révolutionnaire.

Éludées, les carences de la loi, les exclues qu’elle crée (les étrangères et les immigrées, les « hors-délai », les mineures, les pauvres…), les freins à l’application imposés par les soutiens du patriarcat, législateurs comme médecins. Effacées celles qui ont continué : à avorter d’autres femmes, à obliger les hôpitaux à ouvrir les services d’IVG, à surveiller la pratique de ces centres, en un mot à se soucier du traitement réservé aux femmes et à leur liberté décisionnelle.

Ce récit figé efface des années d’un militantisme dur, et si joyeux. Il est un acte supplémentaire de sabotage des mouvements féministes ; face à une histoire lénifiante consacrant les figures d’État, ces militantes, ces « avorteuses », commettent la double faute d’être des gens ordinaires et des femmes.

À défaut de clamer dans le détail une autre histoire de la libéralisation de l’avortement, retenons au moins que ces personnes n’ont pas – selon la très citée formule reichienne – mendié le juste « droit à l’avortement », mais l’ont pris ! Elles s’en sont emparées, ont elles-mêmes pris en charge la question, ont accompli les gestes. Alors, si nous fêtions plutôt l’inhabituel ? Bafouer ouvertement la loi au nom du respect de la vie des femmes, comme l’ont fait ces militantes de l’avortement, est une démarche trop précieuse à transmettre pour qu’on l’enfouisse sous une mémoire officielle.

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Messagede Lila » 12 Juil 2017, 19:41

Un siècle de combat pour l'IVG en France
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Messagede Lila » 23 Juil 2017, 17:14

Histoire de la lutte pour l'avortement Maya Surduts 2010

L'histoire de la lutte sur l'avortement en France et le combat mené par le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et la Contraception (MLAC). Maya Surduts en 2010.

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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 30 Juil 2017, 19:20

Un féminisme ou des féminismes ?

Quels sont les nouveaux visages du féminisme et les nouvelles formes de militantisme ? Différents courants semble s'opposer : ces divisions sont-elles un frein à la lutte ?

Aujourd’hui, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes tourne autour de 19%. A peine 3% des PDG sont des femmes. Elles sont 30% à travailler à temps partiel contre 8% pour les hommes. Elles réalisent 72% des tâches ménagères. On parle d’un décès tous les trois jours lié à des violences conjugales.

2% des rues portent des noms de femmes. 2% !?

Si les chiffres sont incontestables, le féminisme, lui, divise toujours. Certains considèrent qu'il est dépassé ou secondaire. D'autres s'accordent à dire qu'il est nécessaire mais ne trouvent pas de terrain d'entente sur tout. Le foulard est-il compatible avec le féminisme ? Faut-il abolir la prostitution ? Autoriser la GPA ? Et comment faut-il militer ? Les seins nus sont-ils contre-productifs ? Et la non-mixité ?

Nous avons choisi d'interroger les formes que peuvent prendre le militantisme aujourd’hui et les différents courants qui coexistent dans le féminisme.

Peut-on y voir un frein à l’efficacité de la lutte ? Quels devraient être les combats prioritaires ? Le féminisme est-il récupéré par les chanteuses pop et les grandes marques ?

Une émission en partenariat avec Cheek magazine.

Les invitées
• Hanane Karimi, sociologue et militante féministe antiraciste, auteure de Voiles et préjugés (MeltingBook)
• Réjane Sénac, politologue, chercheure au CEVIPOF. Auteur de Les non-frères au pays de l'égalité (Presses de Sciences Po)
• Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole de Osez le féminisme
• Myriam Levain, rédactrice en chef de Cheek Magazine

https://www.franceinter.fr/emissions/le ... illet-2017
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Messagede Lila » 05 Aoû 2017, 20:00

Le manifeste des 343 salopes

Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie un manifeste. Dans cet écrit, 343 femmes célèbres s'accusent du délit d'avortement. Leur but : obtenir le droit pour les femmes d'avorter. Une semaine plus tard Charlie Hebdo faisait sa Une avec un dessin s'en prenant aux hommes politiques titré "Qui a engrossé les 343 salopes ?". Retour sur cet événement.

archives INA à voir : http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/a ... 3-salopes/
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Messagede Lila » 05 Aoû 2017, 20:53

«Paris maltraite sa bibliothèque féministe depuis des années»

La mairie de Paris veut que la bibliothèque Marguerite Durand quitte ses locaux actuels pour intégrer la bibliothèque historique de la ville de Paris l'année prochaine. Mais ce déménagement soulève de nombreuses critiques.

«La Mairie de Paris veut vraiment faire la peau à la bibliothèque Marguerite Durand.» C'est ainsi que commence le post de blog du Syndicat CGT Culture de la direction des affaires culturelles de la ville de Paris, publié le 28 juillet. Selon ce texte, la Mairie de Paris veut transférer la bibliothèque féministe dans un lieu «totalement inadéquat». Et ce projet provoque pas mal de remous.

à lire : https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/ ... .cnmw97JDp
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Messagede Lila » 27 Aoû 2017, 18:51

Le système patriarcal à la base des inégalités entre les sexes

Un article intéressant sur le patriarcat et les inégalités entre les sexes que Sisyphe propose parmi ses textes de références.

Le livre de Sylvia Walby, Theorizing Patriarchy, cherche à comprendre les modifications survenues au cours du XXe siècle dans les rapports sociaux de sexe en Angleterre. C’est un ouvrage avant tout théorique qui comporte six chapitres principaux, chacun faisant l’étude d’une des six composantes du patriarcat. Pour chaque thème abordé, l’auteure identifie d’abord quelques-unes des inégalités entre les femmes et les hommes, puis présente l’analyse développée par différents courants théoriques (soit le féminisme libéral, le féministe marxiste, le féminisme radical et le féminisme marxiste et radical (Dual System Theory) et termine en proposant une perspective alternative.

La thèse de l’ouvrage est que la notion de système patriarcal est essentielle en vue d’une compréhension des inégalités entre les femmes et les hommes et des transformations survenues au statut des Anglaises au cours du dernier siècle. En effet, cette période a été témoin de modifications majeures dans les relations entre les sexes, dues au passage d’un patriarcat privé à un patriarcat public. Ces changements se veulent autant d’ordre quantitatif (ce que Walby nomme le degré du patriarcat, ou l’intensité de l’oppression des femmes) que qualitatif (les formes du patriarcat, c’est-à-dire les types de patriarcat tels que définis par les relations entre les structures). Deux moments principaux marquent l’entrée des femmes dans la sphère publique et une modification dans la forme et le degré du patriarcat : 1. la première vague du féminisme, vue comme une force politique responsable de l’accès des femmes à la citoyenneté politique (obtention de droits politiques et sociaux) ; 2. l’expansion du capitalisme, qui a permis aux femmes de s’intégrer au marché du travail suite à une restructuration de l’emploi et à une demande de main-d’oeuvre à bon marché. Aussi, bien que l’auteure organise sa démonstration principalement autour de la notion de système patriarcal, elle y intègre également celles de capitalisme et de classes sociales.

Le patriarcat - système de structures et de relations sociales dans lequel les hommes dominent et oppressent les femmes - repose sur six structures : l’emploi, le travail domestique, la culture, la sexualité, la violence et l’État. Bien qu’autonomes, elles interagissent les unes sur les autres pour donner lieu à différentes formes de patriarcat, dont le patriarcat privé et public constituent les pôles d’un continuum. Le travail domestique est la structure dominante du patriarcat privé, caractérisé par une appropriation individuelle des femmes dans la famille et leur exclusion de l’espace public. L’État et le travail salarié sont les structures majeures du patriarcat public, qui implique une appropriation collective des femmes par leur ségrégation et leur subordination dans la sphère publique.

Le passage du patriarcat privé au patriarcat public, et les modifications conséquentes dans les relations entre les femmes et les hommes, s’est traduit diversement selon la structure considérée. Si les femmes étaient auparavant interdites d’accès au marché du travail, elles y sont maintenant parties prenantes mais dans des secteurs particuliers et à des conditions discriminatoires. À la réclusion dans l’espace domestique en vertu du pouvoir conjugal s’est substitué un contrôle collectif de la reproduction des femmes. L’État et la culture n’excluent plus les femmes, mais les intègrent en les subordonnant. Le déni d’intervention de l’État dans les cas de violence envers les femmes et par rapport à la pornographie en sont des manifestations. Le patriarcat public n’en signifie pas moins certains gains pour les femmes, en raison d’un amoindrissement du degré de leur oppression (par exemple elles peuvent maintenant demander le divorce, elles jouissent de certains droits au travail, dans certaines conditions elles contrôlent leur reproduction, etc.). Mais il n’implique toutefois pas l’égalité des sexes.

L’analyse des modifications dans les rapports entre les femmes et les hommes développée dans Theorizing Patriarchy est intéressante à plusieurs égards. Si affirmer que la notion de patriarcat est essentielle à une compréhension de l’oppression des femmes est chose courante dans la littérature féministe, par contre, conceptualiser le patriarcat comme un système variable dans ses formes et ses degrés se démarque déjà du sens commun. Une telle perspective oblige à reconsidérer notre façon de penser le patriarcat : il apparaît désormais comme un ensemble dynamique composé de multiples structures en interaction les unes avec les autres. Ceci implique que le patriarcat n’est pas un phénomène statique mais évolutif, qu’il n’est pas simple et intégré mais pluriel et éclaté, qu’il n’est pas isolé mais omniprésent. En outre, la démarche privilégiée par Walby donne l’occasion de revoir les principales perspectives théoriques du féminisme et de se rappeler les grands noms qui s’y rattachent, de même que de renouer avec ses textes fondateurs. Malgré le caractère théorique de l’ouvrage, les riches données factuelles sur l’Angleterre permettent de le resituer dans un cadre plus empirique.

Par ailleurs, si le recours au concept de structure permet de mettre en évidence l’aspect multiforme du patriarcat, on en comprend toutefois mal la signification exacte. En effet, cette notion réfère tantôt à des structures proprement dites (notamment l’État et la Culture), tantôt à des activités de nature économique (le travail domestique ou le travail salarié) ou encore à des rapports de pouvoir entre les personnes (la violence et la sexualité). L’ouvrage aurait gagné à préciser davantage la notion de structure, d’une part pour en montrer sa diversité référentielle et, d’autre part, pour mieux en saisir sa portée sur le réel.

Mais ma principale réserve face à cet ouvrage tient davantage à son manque d’unité. Walby décrit longuement chacune des six structures du patriarcat, mais elle parvient mal à démontrer les mécanismes en vertu desquels elles s’articulent et interagissent les unes avec les autres pour donner lieu à différentes formes de patriarcat et, donc, d’oppression des femmes. En outre, si la production domestique domine le patriarcat privé, comme l’État et le travail salarié le patriarcat public, quel est le poids relatif des autres strutures -notamment la violence, la sexualité et la culture - dans chaque forme de patriarcat ? La précision de ces aspects aurait permis de mieux imaginer les formes intermédiaires de patriarcat entre les pôles privé et public.

En dépit de ces quelques réserves, l’ouvrage de Walby demeure une tentative louable pour comprendre les modifications survenues dans les relations entre les femmes et les hommes au cours du XXe siècle. Mais surtout, en rappelant que l’oppression des femmes perdure malgré leur accès à la société civile, ce livre se veut un plaidoyer pour les luttes féministes.

Theorizing Patriarchy, par Sylvia Walby, Oxford/Cambridge, Basil Blackwell, 1990, 229 pages.

Cet article a été publié dans la Revue québécoise de science politique, no 23, « Tendances de la science politique au Québec », hiver 1993. L’auteure a autorisé sa reproduction sur Sisyphe.


http://sisyphe.org/spip.php?article1080
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede bipbip » 23 Nov 2017, 16:00

Petite histoire du féminisme

« Une petite histoire du féminisme » est un texte d’abord écrit pour mettre à niveau en théories féministes une assemblée de personnes souhaitant étudier l’art avec un point de vue féministe dans la lignée des « Gender Studies ».
Par ailleurs plusieurs personnes ont exprimé la nécessité de faire connaître les courants et l’histoire du féminisme pour tous les néophytes. Qu’on ne s’y trompe pas, ça ne rend pas l’auteure spécialiste de la question, c’est un travail collectif de recherches et de discussions qui a permis d’élaborer ce texte. Ce n’est pas non plus un travail qui se veut exhaustif ou objectif, il comporte un point de vue même si l’on a cherché à s’en éloigner. Il ne faut pas oublier le contexte de la rédactrice, qui est blanche, française, bourgeoise, et avec des influences féministes matérialistes radicales.

Prémisses de féminismes :

Peut-être pourrait-on faire débuter les premières réflexions sur le féminin et le masculin par Sappho. Sappho était une poétesse grecque qui vivait sur l’île de Lesbos, v -625 -580 BC. Ses poèmes amoureux connaissent depuis l’antiquité un grand succès. Avec un monde sans homme sur une île autonome, elle annonce déjà des revendications face à la place des femmes dans la Grèce archaïque. De là viennent les adjectifs lesbienne, saphique.

Dès le XVe siècle, après Christine de Pizan (1364-1430), poétesse et philosophe, quelques femmes et hommes écrivent pour « défendre » le sexe féminin et imaginer l’égalité des sexes. Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française ayant vécu de ses écrits.

De la Révolution française à la IIIe République.

Les femmes çà et là expriment une volonté collective où la prise de conscience de leurs problèmes spécifiques va de pair avec leur désir d’appartenir, comme les hommes, à une nouvelle société politique. On voit apparaître les cahiers de doléances, des pétitions, des clubs politiques et la déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges.
Olympe de Gouges (1748-1793), aristocrate française, est la première à poser dans la déclaration des droits de la femme l’égalité des hommes et des femmes. « Postambule : Ô femmes ! Femmes, quand cesserez vous d’être aveugles ? Quels sont les avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. (…) Craignez vous que nos législateurs français (…) ne vous répètent : femmes qu’y a-t-il de plus commun entre vous et nous ? Tout, vous auriez à répondre. » Elle est guillotinée en 1793 pour s’être opposée à la montée en puissance des Montagnards.
Thérésa Cabarus (1773-1835), militante girondine, sera aussi connue pour ses pensées « féministes ». En l’église Notre-Dame de Bordeaux, transformée alors en temple de la raison, elle fait lire en 1793 ses essais sur l’éducation des femmes. C’est un exemple local dont le retentissement idéologique n’est pas comparable à Olympe de Gouges.

C’est à partir de 1830 que les femmes vont se constituer comme un groupe de sujets politiques avec l’émergence des mouvements utopistes (saint-simoniens et fouriéristes). Elles dénoncent leur asservissement séculaire, réclamant un affranchissement et une émancipation. En 1848 pendant la brève révolution apparaît La voix des femmes, premier quotidien féministe.
Louise Michel (1830-1905), militante anarchiste et institutrice française est une figure primordiale de cette période de désordres. Outre son militantisme « socialiste » (elle arbore le drapeau noir et rédige dans Le cri du peuple), elle est secrétaire de la « Société démocratique de moralisation », dont le but est d’aider les femmes à vivre par le travail. En 1870, elle est élue présidente du Comité de vigilance des citoyennes du XVIIIe arrondissement. Elle adhère au groupe « le droit des femmes ».
Flora Tristan (1803-1844), aimait se désigner comme une « aristocrate déchue, femme socialiste et ouvrière féministe ». Son ouvrage L’émancipation de la Femme ou le Testament de la Paria est publié de manière posthume. « L’affranchissement des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». C’est une figure plus importante du point de vue régional de Bordeaux que d’une construction du féminisme international.

Les révolutions de 1789, 1830, 1848 permettent l’expression de l’exigence féministe, mais y opposent le refus de ses conséquences réelles. A chaque fois on ferme les clubs de femmes, on discrédite leurs actions politiques, les inégalités sexistes sont affirmées.

L’histoire du féminisme ne s’arrête pas entre les périodes, on peut cependant noter des pics d’avancées féministes. Ainsi on parle communément de trois vagues féministes.

Première vague :

Le mouvement le plus connu de la première vague est celui des suffragettes, qui recherchent les mêmes droits civiques que les hommes sur le principe du suffrage universel. Néanmoins, il est simpliste de réduire la première vague féministe aux suffragettes : le féminisme de l’entre-deux-guerres est multiple, comme nous allons le voir.

Le mouvement des suffragettes constitue déjà un féminisme violent, dont les militantes vont jusqu’à molester certains parlementaires. En 1908 une répression s’organise contre elles. En 1913, Emily Davidson, militante féministe britannique, est brutalement tuée, ce qui fait changer l’opinion anglaise en faveur des féministes. En 1918 les femmes anglaises obtiennent le droit de vote. Pour la première fois, les problématiques du féminisme investissent le débat public.

Mis à part les suffragettes tournons-nous vers deux personnalités marquantes du féminisme de cette époque.

Celle d’Emma Goldman (1869-1940), anarchiste d’origine russe émigrée au États-Unis, qui milite pour l’égalité des sexes, la libre disposition de son corps, le contrôle des naissances, l’homosexualité, l’antimilitarisme, les luttes ouvrières et syndicales, la défense des chômeurs, et ce sans hiérarchie entre les luttes. Elle considère le droit de vote comme réformiste et critique les suffragistes.ettes. Elle insiste déjà sur l’importance de la mère dans la reproduction des rôles sociaux de la société patriarcale.

La personnalité de Madeleine Pelletier (1874-1939) est particulièrement intéressante. Activiste anarchiste dès 1906, c’est une féministe radicale, première femme médecin diplômée en psychiatrie en France. Elle est proche du mouvement néomalthusien (qui prône un contrôle radical des naissances) et considère que « c’est à la femme seulement de décider si et quand elle veut être mère ». Elle milite en faveur de l’avortement et la contraception. Elle est mise à l’écart du mouvement féministe car ses choix paraissent trop violents. Elle considère que l’hétérosexualité est liée au système d’oppression des femmes, s’habille en homme. Elle pratiquera des avortements pendant toute sa vie.

La deuxième vague : la France des années 70

« Le privé est politique » est la citation la plus connue de cette « deuxième vague ». Son auteure, Ulrike Meinhof (1934-1976), est militante et terroriste allemande de la Fraction Armée Rouge.
On connaît surtout cette seconde vague pour ses luttes pour la maîtrise du corps avec les actions du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) mais c’est aussi la période qui voit la naissance des études universitaires féministes.

Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1908-1986), littératrice française, change les esprits dès sa parution en 1949 ; c’est une rupture, on dissocie alors la femme de la mère. Elle lance le « Manifeste des 343 » réclamant l’avortement libre et gratuit, elle cofonde le mouvement « Choisir », cofonde et préside la revue Nouvelles Questions Féministes. Elle écrit dans Le deuxième sexe la célèbre phrase « on ne naît pas femme, on le devient ». C’est une figure connue du féminisme matérialiste.
Le deuxième sexe et la création du Planning Familial (association qui promeut le droit des femmes – avortement et contraception – à ne pas confondre avec les centres de planning familial, institution étatique) en 1956 ne sont que la face visible d’une évolution sociale qui s’est faite en dehors du militantisme féministe, mais pas sans lui.

Le féminisme des années 70 est une continuité autant qu’une rupture. La lutte des classes se transpose sur la lutte des sexes, les idées marxistes influencent les idées féministes. Juste après mai 1968, de l’extrême-gauche aux organisations trotskystes, des femmes s’organisent. Les partis et les syndicats sont traversés par la « question des femmes ». On voit alors apparaître des groupes « femmes » autonomes à l’intérieur de ces organisations. A l’extérieur de ces groupes de femmes apparaît une volonté de travailler « en direction des femmes », de manière à intégrer en le contrôlant l’essor du féminisme. A noter que depuis 1946 les femmes ont le droit de vote ce qui pousse les partis politiques à racoler les voix féministes.
On parle d’oppression et de patriarcat, termes qui découlent du vocabulaire marxiste qu’intègre dès lors le féminisme. Le patriarcat est le système social qui organise la domination des hommes sur les femmes.
À partir de mai 1968, le féminisme change encore de forme : le contexte devient favorable aux réformes, aux avancées sociales. Le MLF est créé vers 1968, mais la date est imprécise.
En 1971, les « 343 » manifestent et reconnaissent avoir avorté dans le Nouvel Observateur. Ce sont 343 femmes qui affirment s’être faites avorter, en s’exposant à des poursuites pénales allant jusqu’à l’emprisonnement. Parmi elles : Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Christine Delphy, Marguerite Duras, Brigitte Fontaine, Françoise Sagan, Nadine Trintignant, Agnès Varda, Monique Wittig...
En 1972, le procès de Bobigny frappe les esprits : il s’agit de l’acquittement d’une jeune fille qui a avorté suite à un viol. Le procès politique de l’avortement est gagné. Simone Veil, alors ministre de la santé, gagne en 1974 après des mois de lutte la légalisation de l’avortement en France.

L’amour libre (Le terme d’amour libre est utilisé pour décrire un mouvement social qui rejette le mariage, même si cette notion est aujourd’hui comprise comme un droit au plaisir ou à des relations multiples, historiquement ce mouvement revendiquait plutôt l’absence de régulation par la loi des relations amoureuses engagées librement.) se « généralise » suite aux réformes de dépénalisation de l’avortement, du droit à la contraception. L’amour « libre » libère le corps de la femme. Il est représenté comme lieu de désirs susceptibles d’une libre expression, d’une libération. Mais il est d’un point de vue féministe à double tranchant : il peut devenir un moyen de pression à des relations non consenties.

La première sociologue à élaborer la distinction entre le sexe et le genre est la britannique Ann Oakley. En 1972, dans Sex, Gender and Society, elle explique que masculinité et féminité ne sont pas des substances « naturelles » inhérentes à l’individu, mais des attributs psychologiques et culturels, fruits d’un processus social au cours duquel l’individu acquiert les caractéristiques du masculin ou (et) du féminin. Le genre est ici considéré comme le « sexe social ».

Les différents courants féministes commencent à s’affirmer. On parle dès lors de Féminitude, d’essentialisme. On dit essentialiste un courant (pas forcément féministe) qui considère que les différences sont innées, mais qu’elles ne sont pas l’excuse d’une domination. Les féministes essentialistes voient des différences biologiques, psychiques constitutives du sexe et ne distinguent pas le sexe du genre. Les femmes ont des caractéristiques biologiques qui induisent des comportements. Ces différences ne justifient en aucun cas la domination des femmes par les hommes, mais justifient un certain biologisme : les femmes aiment les enfants parce qu’elles ont une nature de génitrice. L’essentialisme s’oppose à un libre arbitre individuel et se base sur des généralisations, contrairement au constructivisme qui se fonde sur les exceptions.
Le constructivisme est un autre courant féministe (mais pas uniquement) qui considère, comme Simone de Beauvoir, qu’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient. Le constructivisme intègre le genre dans notre sexe. Le genre est la construction qu’on ajoute à notre sexe biologique (humain/humaine) pour faire de nous des femmes et des hommes. Les femmes aiment les fleurs parce que depuis leur enfance on les met dans un univers rose et fleuri. Le constructivisme va jusqu’à nier le déterminisme biologique : une femme n’est pas une femme parce qu’elle a ses règles, mais parce qu’on l’a construite femme. Le constructivisme considère que les généralités ne sont que le fruit d’une reproduction sociale, non pas de l’essence de l’individu.
Les féministes marxistes, dites plus couramment matérialistes par élargissement du terme sont représentées (en tout cas pour la plus connue en France) par Simone de Beauvoir (on peut cumuler les étiquettes de matéraliste et constructiviste). C’est la liaison des idées marxistes de lutte des classes et du féminisme.
Le féminisme lesbien dont certaines des militantes les plus connues sont les « gouines rouges », créées en 1971. Elles prônent l’idée qu’une société sans domination homme/femme sera sans homme. Monique Wittig (1935-2003), littératrice et universitaire française, co-fondatrice du MLF, disait « il serait impropre que de dire que les lesbiennes vivent, s’associent, font l’amour avec des femmes car la femme n’a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes ».
Le black féminisme d’Angela Davis (née en 1944), militante communiste et professeure de philosophie américaine, lie les luttes de classe, de race et de genre. Encore une fois il y a un lien entre ces luttes et la pensée du moment : en 1960 Said (un théoricien littéraire, un critique et un intellectuel palestino - américain) théorise le post-colonialisme dans Orientalism, ce qui permet la liaison entre les luttes féministes et celles du post-colonialisme.
Le féminisme radical n’est pas une théorie mais un mode d’action de certaines féministes.

La troisième vague : les années 80

Ce sont des années de réformisme, de pacifisme féministe français alors que le féminisme anglo-saxon reste radical. Dans les années 90 il y a une rupture, on se revendique pute, lesbienne, black. Le féminisme commence à se discuter en mixité, questionne le dialogue homme/femme. Le féminisme de la troisième vague intègre dans ses conceptions les limites de l’hétérosexualité, de ce qu’est être une femme...

Dans la troisième vague la notion de genre est primordiale, elle est affinée : c’est le genre qui légitime les relations de pouvoir entre les sexes. Remettre en cause ces relations de pouvoir n’est possible qu’en remettant en cause le genre.
En 1988, Joan Scott (née en 1941), historienne américaine, ajoute à la dimension constructiviste du féminisme l’idée de relations de pouvoir entre sexes aboutissant en général à une domination masculine dans les sphères privées et publiques. Elle souligne « le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir ». Cela remet en cause entre autres la dimension intérieur/extérieur du féminin et du masculin. Dire qu’il y a des différences entre les hommes et les femmes (féminisme différentialiste) légitime la domination des hommes sur les femmes.

On cherche dans cette troisème vague à déconstruire les rôles genrés avec les naissances des mouvements queer puis LGBT(QI) - Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered people (Queer and Intersex people).
Dans son article « Sexe et Genre », paru dans l’encyclopédie Universalis 7 Christine Guionnet (née en 1967), universitaire en science politique française, explique bien ces « troubles dans le genre » : « Le sexe précède-t-il le genre, ou est-ce l’inverse ? Certains auteurs, dits « essentialistes », estiment qu’existent en premier lieu des natures féminine et masculine irréductibles, biologiquement données, à partir desquelles se sont édifiées les relations de genre. À l’inverse, les « anti-essentialistes », s’inspirant notamment des travaux de Michel Foucault sur la sexualité, proposent de renverser le lien entre sexe et genre, et considèrent que ce sont avant tout les rapports de forces inégaux entre hommes et femmes, les relations de genre, qui ont conduit à mettre en avant une bipolarisation sexuelle susceptible de naturaliser et de justifier la répartition des rôles sociaux selon les sexes. Ainsi, pour Christine Delphy (N.D.L.R. : Née en 1941, universitaire en féminisme matérialiste française) « si le genre n’existait pas, ce qu’on appelle le sexe serait dénué de signification, et ne serait pas perçu comme important : ce ne serait qu’une différence physique parmi d’autres ». Les différences de sexe, supposées naturelles, sont donc elles aussi culturellement construites. Avec la multiplication de mouvements et théories queer (mot anglais signifiant littéralement « bizarre », « étrange », voire « déviant », et de plus en plus associé aux homosexuels), le débat s’oriente, au tournant du XXe siècle, sur l’articulation entre genre et sexualité. »
Certains auteurs, telle Judith Butler (née en 1956) universitaire en philosophie américaine, invitent à poursuivre l’effort intellectuel de dénaturalisation ayant permis de conceptualiser la notion de genre. Il s’agit, selon eux, de renoncer à raisonner à travers l’association des binômes sexe/genre et nature/culture, et de dissocier l’idée de genre de l’opposition nécessairement binaire entre féminin et masculin. L’injonction à se conformer nécessairement à la norme du féminin ou à celle du masculin révèle une erreur essentielle, consistant à oublier que les identités sexuelles sont elles-mêmes des construits culturels et que le binôme féminin/masculin ne vient pas « épuiser le champ sémantique du genre ». Le classement hétérosexuel/homosexuel s’avère tout aussi normatif et lié au désir de classifier et de masquer des orientations sexuelles initialement multiples, des identités personnelles bi- ou trans-genre, marquées par des traits et des désirs à la fois féminins et masculins, et non réductibles à l’un ou l’autre. Judith Butler invite à reconnaître le « trouble » qui existe dans le genre et les identités sexuelles et à subvertir les injonctions normatives en matière de sexualité. Il faut cesser de naturaliser et classifier sexes, corps et désirs sexuels, et laisser s’épanouir la multitude de configurations identitaires possibles en matière de sexualité et de genre. À la suite des women studies et des gender studies, les L.G.B.T. studies s’attachent ainsi à repenser le genre et la sexualité à travers de nouvelles catégories (queers, asexuels, intersexuels, bisexuels, etc.).

Les limites des genres, forcément construits, sont remis en question par les mouvements Queer et LGBT(QI) : comment être lesbienne dans une société hétéronormée ? L’homosexualité devient une limite au genre. Le Queer interroge les essentialistes : comment pourrait on parler d’un groupe femme quand des femmes aiment les femmes ? Alors que la majorité aime les hommes.
Le mouvement transgenre, quant à lui, interroge également la limite du sexe biologique et sa possible incomptabilité avec le genre.
Aujourd’hui encore certain.e.s auteur.e.s tel.le.s que Judith Butler nous invitent à poursuivre la dénaturalisation pour conceptualiser la notion de genre. Philosophe de la théorie Queer et des Gender Studies, elle forge le concept de performativité de genre : la masculinité et la féminité ne sont que des partitions sociales apprises, répétées, exécutées que l’on finit par croire intérieures mais dont les limites se trouvent dans les cultures trans qui jouent des frontières du genre.

Béatriz Préciado (née en 1970), universitaire en philosophie espagnole, amène un féminisme expérimental où l’on rit, on sent, on cherche. « Il faut philosopher à coups de gode plutôt qu’à coups de marteaux » manifeste contra-sexuel nous conseille-t-elle. Il faut l’admettre, la philosophie serait peut être plus jouissive. Elle tente de chercher les limites du genre (elle est donc queer). Elle prend pendant un an de la testostérone, tente la moustache...

La limite temporelle de la troisième vague semble floue. Dans un monde où le féminisme redevient à la mode, où être queer c’est être « hype » et où les partis politiques hurlent à la parité, comment gérer ou non son propre féminisme ?


P.-S.
Pour aller plus loin :
• Angela Davis, Femmes, Race et Classe, Des Femmes, 2007, (2e éd. 1983)
• Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, tome 1 partie Histoire.
• Marie-Jo Bonnet, « Les Gouines rouges », Ex-Aequo, n°11, octobre 1997
• Marie-Hélène Bourcier, (dir.), Q comme Queer, Lille, GayKitschCamp (QuestionDeGenre/GKC), 1998.
• Maité Bouyssy, « Theresia Cabarrus, de l’instruction des filles et de la Révolution », in Annales historiques de la Révolution française, 2006, p. 125-146.
• Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, La Découverte, Paris, 2005
• Christine Delphy, L’Ennemi principal 1, Économie politique du patriarcat, Paris, Syllepse, 1998
• Emma Goldman, L’Épopée d’une anarchiste. New York 1886 - Moscou 1920, Bruxelles, Complexe, 2002.
• Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
• Christine Guionnet, « sexe et genre », Encyclopédie Universalis 7
• Geneviève Fraisse, « Histoire du féminisme », Encyclopédie Universalis 7
• Louise Michel, Ligue internationale des femmes révolutionnaires, Appel à une réunion, signé : Louise Michel, Paris, 1882
• Louise Michel, Manifeste et proclamation de Louise Michel aux citoyennes de Paris, signé : Louise Maboul, Paris, 1883
• Collectif Ovaire et Contre Tout, Les grandes gueules du féminisme, septembre 2010
• Madeleine Pelletier, L’Éducation féministe des filles, 1914
• Christine de Pisan, La Cité des dames, 1404-1405
• Béatriz Préciado, Manifeste contra-sexuel, traduction de Marie-Hélène Bourcier, Paris, Balland, coll. « Le Rayon » 2000 ; réédition, Au diable vauvert, 2011
• Joan Scott, Théorie critique de l’histoire. Identités, expériences, politiques, Paris, Éditions Fayard, coll. "à venir", 2009.
• Flora Tristan, L’Émancipation de la femme ou le Testament de la paria, 1845
• Monique Wittig, La Pensée straight, Balland « Le Rayon » - rééd. éditions Amsterdam, 1992

Mai 2012 – pas de copyright – Ed. Les chats qui dansent – Bordeaux


http://paris-luttes.info/petite-histoire-du-feminisme
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede bipbip » 27 Nov 2017, 16:06

L’abécédaire de Simone de Beauvoir

« Le féminisme, c’est une manière de vivre individuellement et de lutter collectivement », assurait celle qui, disparue en 1986, laissa derrière elle l’un des ouvrages majeurs du féminisme français, sinon mondial, sans toutefois se réclamer du terme à sa parution au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Romancière, philosophe existentialiste, rédactrice du « Manifeste des 343 » en faveur de « l’avortement libre » et militante anticolonialiste et révolutionnaire, Simone de Beauvoir affirmait que son « devoir » d’intellectuelle était de « protester » contre tout ce qui opprime l’humanité (n’en restera pas moins, face à l’Histoire que son œuvre ne cessa d’enlacer, son passage à Radio Vichy). Le féminisme « radical » et le socialisme « abstrait » lui semblaient pareillement insuffisants ; il convient « de les compléter » : chaque homme est à questionner en tant qu’il est « caste » ET l’égalité des sexes ne pourra avoir lieu que « s’il y a un renversement total du système » capitaliste. Deux fronts pour une même exigence : libérer les femmes de la domination masculine et le peuple des possédants. Une exigence que la statue consensuelle qu’elle est devenue tend trop souvent à cacher.

... https://www.revue-ballast.fr/labecedair ... -beauvoir/
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede bipbip » 30 Nov 2017, 16:37

Droits devant elles
Festival Brisons le silence !

Lyon, samedi 2 décembre 2017
de 15h00 à 17h30 - bibliothèque du 7e Jean Macé

Elles témoignent de l'évolution des droits des femmes et de l'avancée des mentalités.

En 1791 Olympe de Gouges rédige la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », ce n’est qu’un début, le début d’un changement long et souvent difficile sur le chemin de la reconnaissance des libertés et des droits des femmes.

Connaissez-vous la date à laquelle elles ont pu enfin travailler sans l’autorisation de leur mari ? Ou avoir accès à la contraception ? Ou encore, en quelle année il leur a été possible de posséder leur propre compte en banque ? Vous le savez peut-être, vous connaissez probablement les dates de certains de ces événements majeurs, mais nos invitées, elles l’ont vécu. Tels des livres vivants, elles vont nous faire partager ces moments de l’Histoire. A travers une rencontre ludique, venez découvrir les temps forts de l’avancée des droits des femmes ponctuée et illustrée par des anecdotes d'hier et d'aujourd'hui.

Entrée libre dans la limite des places disponibles

https://www.bm-lyon.fr/spip.php?page=ag ... te_id=8032
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 13 Déc 2017, 21:10

Souvenez-vous, résistez, ne cédez pas!

par Andrea Dworkin

Je veux réfléchir avec vous au stade politique que nous avons atteint. Je dirais que nous avons réussi à ce que l’on appelle, par euphémisme, « briser le silence ». Nous avons commencé à parler de certains événements, expériences, réalités, vérités dont on ne parlait pas avant ; et particulièrement d’expériences qui sont arrivées à des femmes et qui ont été cachées – des expériences que la société n’a pas nommées, que les politiciens n’ont pas reconnues ; des expériences que le droit n’a pas abordées du point de vue de celles à qui on a fait mal.

Mais quand nous parlons de « briser le silence », les gens conçoivent parfois ce « silence » comme superficiel, comme s’il y avait de la parole – du bavardage, en fait – et par-dessus cette parole, un niveau superficiel de silence, qui serait affaire de bienséance ou de politesse. Il est vrai qu’on apprend aux femmes à être belles et à se taire. Mais le silence dont je parle est plus profond : il va au cœur de la tyrannie, de sa nature. Il existe une tyrannie qui dicte non seulement qui peut dire quoi mais particulièrement ce que peuvent dire les femmes. Il existe une tyrannie qui détermine à l’avance qui n’a pas droit de parole, une tyrannie où l’on enlève aux personnes le droit de dire les choses les plus importantes pour elles sur la vie. C’est de ce genre de tyrannie que je parle.

Les systèmes politiques où nous vivons sont basés sur ce profond silence. Ils sont basés sur ce que nous n’avons pas dit. Ils sont basés particulièrement sur ce que n’ont pas dit les femmes – les femmes de toutes les catégories raciales et de toutes les classes, y compris les plus privilégiées. Les a priori qui sous-tendent nos systèmes politiques sont eux aussi basés sur ce que n’ont pas dit les femmes. Nos idées de démocratie et d’égalité – des idées créées par les hommes, des idées qui expriment ce que les hommes pensent que sont la démocratie et l’égalité – ont évolué en l’absence des voix, des expériences, des vies, des réalités des femmes. Les principes de liberté que nous entendons énoncer comme autant de truismes sont des principes élaborés en dépit de ce profond silence : sans notre participation.

“Il existe une tyrannie qui dicte non seulement qui peut dire quoi mais particulièrement ce que peuvent dire les femmes. Il existe une tyrannie qui détermine à l’avance qui n’a pas droit de parole, une tyrannie où l’on enlève aux personnes le droit de dire les choses les plus importantes pour elles sur la vie.

Nous sommes toutes censées partager et prendre pour acquis les lieux communs de l’équité sociale et civique ; pourtant, ces lieux communs sont basés sur notre silence. Ce qui passe pour normal dans la vie est basé sur ce même silence. Le genre lui-même – ce que sont les hommes, ce que sont les femmes – est fondé sur le silence imposé aux femmes ; et les opinions au sujet de la collectivité – ce qu’est une collectivité, ce qu’une collectivité devrait être – sont basées sur ce silence. Les sociétés ont été organisées de façon à maintenir le silence des femmes – ce qui laisse entendre que nous ne pouvons briser ce profond silence sans changer les façons dont les sociétés sont organisées.

Nous avons commencé à briser ce profond silence. Nous avons nommé comme telle la force utilisée contre nous, qui a longtemps été appelée autrement. C’était, par exemple, un droit légal conféré aux hommes dans le mariage. Ils pouvaient forcer leurs épouses au coït et on n’appelait pas cela de la force ou du viol ; on appelait cela du désir ou de l’amour. Nous avons contesté la vieille idéologie qui faisait de la conquête sexuelle un jeu « naturel » où les femmes sont des cibles et les hommes des héros conquérants. Nous avons dit que ce modèle était lui-même prédateur et que ceux qui en actualisent les impératifs agressifs sont des prédateurs, pas des amants. Nous avons dit cela.

Nous avons identifié le viol ; nous avons identifié l’inceste ; nous avons identifié la violence conjugale ; nous avons identifié la prostitution ; nous avons identifié la pornographie – comme autant de crimes contre les femmes, de façons d’exploiter les femmes, de façons de faire souffrir les femmes qui sont systématiques et soutenues par les pratiques des sociétés où nous vivons. Nous avons identifié l’exploitation sexuelle comme une forme de violence. Nous avons identifié l’objectification des femmes et leur transformation en produits marchands comme des pratiques déshumanisantes, profondément déshumanisantes. Nous avons identifié l’objectification et l’exploitation sexuelle comme des mécanismes servant à créer de l’infériorité, de l’infériorité réelle : pas un concept abstrait mais une vie vécue en tant que personne inférieure dans une société civile. Nous avons identifié les modèles de violence qui se produisent dans les rapports intimes. Nous savons que la plupart des viols ne sont pas commis par l’étranger dangereux et prédateur mais par le copain, l’amant, l’ami, le mari ou le voisin dangereux et prédateur, par l’homme dont nous sommes le plus proches et non le plus éloignées.

Et nous avons appris plus de choses à propos de l’étranger, aussi. Nous avons appris à mieux connaître les façons qu’ont de nous cibler et de nous pourchasser des hommes que nous ne connaissons pas. Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. Ce sont les dogmes de base de la pornographie, et nous les avons rejetés. En rejetant la pornographie, nous avons rejeté l’intégrisme de la domination masculine, qui définit, simplement et sans ambages, les femmes comme des créatures moins qu’humaines qui désirent qu’on leur fasse mal, qu’on les blesse, qu’on les viole. Nous avons changé certaines lois de sorte que maintenant, par exemple, un viol peut faire l’objet d’une poursuite sans exigence de corroboration – il n’est plus nécessaire qu’un viol ait eu lieu devant témoin pour qu’une femme puisse porter plainte. Cela a déjà été la règle. Maintenant, une femme n’a plus à se battre jusqu’à deux doigts de la mort pour démontrer qu’elle a résisté. Avant, si elle n’avait pas été blessée de façon sadique, rouée de coups, battue à coups de tuyau, etc., elle était présumée avoir consenti. Nous avons normalisé la façon de recueillir la preuve dans les causes de viol, de sorte que la décision d’intenter ou non une poursuite ne dépend plus des caprices ou de la compétence des agents enquêteurs. Nous n’avons fait rien de cela pour les femmes battues, même si nous avons essayé de leur offrir quelque refuge, quelque hébergement, une voie d’échappement. Enfin, rien de ce que nous avons fait pour les femmes violées ou battues n’a réussi à aider les femmes qui ont été prostituées.

Nous avons transformé la reconnaissance sociale et juridique de qui est l’agresseur. Nous avons fait cela. Nous avons contesté le semblant de permanence de la domination masculine en la déstabilisant, en refusant de l’accepter comme la réalité, comme notre réalité. Nous avons dit Non. Non, ce n’est pas notre réalité.

“ Nous avons refusé d’accepter l’a priori de cette société qui tient la victime responsable de la violence qu’elle vit. Nous avons refusé d’accepter qu’elle ait provoqué cette violence, qu’elle l’ait souhaitée, qu’elle l’ait aimée. Ce sont les dogmes de base de la pornographie, et nous les avons rejetés.

Et même si nous avons offert des services aux femmes violées, aux femmes battues, nous n’avons jamais réussi à en offrir assez. Laissez-moi vous dire que si une société prenait au sérieux ce que signifie de voir la moitié de sa population être violée et battue aussi souvent que le sont les femmes aux États-Unis et au Canada, on transformerait les édifices gouvernementaux en refuges. On ouvrirait nos églises aux femmes et on leur dirait : « Elles sont à vous. Habitez-y. Faites-en ce que vous voudrez. » On leur remettrait nos universités.

Que reste-t-il à faire ? Penser à aider une victime de viol est une chose ; penser à mettre fin au viol en est une autre. Nous devons mettre fin à la violence conjugale. Nous devons mettre fin à l’inceste. Nous devons mettre fin à la violence des maris. Nous devons mettre fin à la prostitution et nous devons mettre fin à la pornographie. Cela veut dire que nous devons refuser d’accepter l’idée qu’il s’agit de phénomènes naturels qui se produisent simplement parce qu’un type a une journée difficile.

La domination masculine est organisée dans chaque pays de façon différente. Il y a des pays où les femmes sont confrontées aux mutilations génitales. Il y en a où l’avortement est imposé, pour avorter systématiquement les fœtus féminins. En Chine, l’avortement imposé est une politique d’État. En Inde, une économie de libre marché force des multitudes de femmes à avorter de fœtus féminins ou, si elles ne le font pas, à commettre l’infanticide des bébés féminins. Pensez à ce que les politiques sur l’avortement signifient pour les femmes vivantes, adultes, pour la condition de ces femmes. Remarquez que la notion occidentale de choix – si cruciale pour nous – ne rend pas compte de la situation des femmes en Chine ou en Inde. Chaque fois que nous regardons la condition des femmes dans un pays donné, il nous faut regarder les façons dont la domination masculine s’organise. Aux États-Unis, par exemple, nous voyons croître une population de tueurs en série. Ils forment déjà une sous-culture dans mon pays ; il ne s’agit plus de déviants solitaires. Les forces de l’ordre, aux statistiques toujours conservatrices, évaluent que près de 400 tueurs en série sont actifs chaque jour aux États-Unis.

Pour moi, il nous faut insister sur les auteurs des crimes commis contre les femmes au lieu de nous poser sans cesse les questions : « Pourquoi est-ce arrivé à elle ? Qu’est-ce qu’elle a d’anormal ? Pourquoi l’a-t-il choisie, elle ? » Mais pourquoi devrait-il frapper ou blesser qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’il a d’anormal ? La question, c’est lui. Le problème, c’est lui. C’est sa violence à lui que nous nous retrouvons à fuir, dont nous nous cachons et dont nous souffrons. Le mouvement des femmes doit être prêt à nommer l’agresseur, à nommer l’oppresseur. Le mouvement des femmes doit refuser d’exiler les femmes qui portent la puanteur de l’agression sexuelle, son odeur, son stigmate, sa marque. Nous devons refuser d’exiler les femmes qui ont été blessées plus d’une fois, violées plusieurs fois, battues plusieurs fois ; les femmes qui ne sont pas douces, pas respectables ; celles qui n’ont pas de belles maisons. Le mouvement des femmes n’existe pas s’il n’inclut pas les femmes qui sont blessées et les femmes les plus dépossédées. Le mouvement des femmes doit affronter les systèmes familiaux de nos pays : des systèmes où les enfants sont violés et torturés. Le mouvement des femmes doit affronter le problème des femmes battues qui ne se sont pas échappées – et nous devons nous demander pourquoi ; pas pourquoi elles ne se sont pas échappées, mais pourquoi nous nous accommodons du fait qu’elles sont encore captives et prisonnières.

“ Chaque fois que nous regardons la condition des femmes dans un pays donné, il nous faut regarder les façons dont la domination masculine s’organise.

Nous devons affronter la question de la prostitution : pas comme question à débattre, mais comme question de vie ou de mort. La plupart des femmes prostituées en Occident sont des victimes d’inceste qui se sont enfuies de chez elles, qui ont été violées, qui sont vendues par des entremetteurs alors qu’elles sont encore des enfants – des enfants violées, sans abri, pauvres et abandonnées. Nous devons affronter la pauvreté ; pas au sens libéral d’un sentiment d’empathie mais au sens concret, dans la vraie vie. Nous devons affronter ce que signifie prendre le parti des femmes qui n’ont rien parce que quand les femmes n’ont rien, c’est vraiment rien : pas de logis, pas de nourriture, pas d’abri, souvent même pas la capacité de lire.

Nous devons arrêter de banaliser les blessures et les insultes infligées aux femmes, comme le font nos systèmes politiques. Pour avoir connu la violence d’un mari et pour avoir été et être encore aujourd’hui une femme engagée politiquement, je peux vous dire que la différence entre être torturée à cause de ses idées ou de son engagement politique, et être torturée à cause de sa race ou de son sexe, équivaut à la différence entre avoir une certaine dignité et n’en avoir aucune. Cette différence est réelle.

“ Nous devons affronter la question de la prostitution : pas comme question à débattre, mais comme question de vie ou de mort.

Nous ne pouvons pas corriger les défauts de notre féminisme si nous sommes prêtes à accepter la prostitution des femmes. La prostitution, c’est du viol en série : le violeur change mais la femme violée reste la même ; l’argent lave les mains de l’homme. Dans certains pays, les femmes sont vendues en esclavage sexuel, souvent dès l’enfance. Dans d’autres pays, comme le Canada et les États-Unis, les prostituées sont créées par le viol d’enfants – l’inceste surtout –, par la pauvreté et par l’itinérance. Dans des économies de libre marché, tant qu’il y aura des consommateurs, des prostituées seront créées ; et pour créer l’offre nécessaire (et désirée) de prostituées, des enfants doivent être violés, appauvris, sans abri. Nous ne pouvons pas accepter cela ; nous ne pouvons pas accepter la prostitution.

Nous devons pouvoir intenter contre le viol conjugal des poursuites efficaces, c’est-à-dire obtenir des condamnations. La criminalisation efficace du viol conjugal et l’élimination de la prostitution s’en prennent aux deux pôles du même continuum. Les hommes sont-ils ou non propriétaires des femmes ? Si les hommes peuvent acheter et vendre des femmes au coin des rues, alors oui, les hommes sont propriétaires des femmes. Si les hommes ont le droit de violer des femmes dans le mariage – même un droit implicite, du fait de n’être jamais condamnés par un jury – alors oui, les hommes sont propriétaires des femmes.

Nous sommes celles qui devons dire – en paroles, en actions, en politiques sociales, en droit – non, les hommes ne sont pas propriétaires des femmes. Pour y arriver, il nous faut de la discipline politique. Il nous faut prendre au sérieux les conséquences de la violence sexuelle pour nous, les femmes. Il nous faut comprendre les effets qu’a eus sur nous la violence sexuelle – pourquoi est-ce si terriblement difficile de nous organiser politiquement ? Il nous faut comprendre que la violence sexuelle nous a brisées en un million de morceaux et que nous portons en nous tous ces morceaux qui s’entrechoquent : nous sommes fracassées de l’intérieur ; un chaos ; apeurées et hésitantes quand nous ne sommes pas gelées et engourdies. Nous sommes des héroïnes pour ce qui est d’endurer mais, jusqu’à maintenant, des lâches pour ce qui est de résister.

Il existe une traite mondiale des femmes, et tant que des femmes sont achetées et vendues dans un marché mondial d’esclaves, nous ne sommes pas libres. Il existe une crise de la pornographie aux États-Unis. Les femmes des États-Unis vivent dans une société saturée de matériel d’exploitation et de brutalité sexuelle qui dit : Violez-la, battez-la, faites-lui mal, elle aimera ça, ça l’amuse. Il nous faut donner priorité aux femmes. La liberté des femmes doit bien passer pour nous avant celle des proxénètes ! Nous devons faire tout ce qui interrompra la colonisation du corps des femmes. Nous devons refuser d’accepter les a priori. Nous devons nous demander quels droits politiques il nous faut avoir en tant que femmes. Ne prenez pas pour acquis qu’au dix-huitième siècle des penseurs politiques masculins ont répondu à cette question, et ne prenez pas pour acquis que quand votre propre Charte a été réécrite au vingtième siècle, on a répondu à cette question. On n’a pas répondu à cette question.

De quelles lois avons-nous besoin ? Qu’est-ce qui serait la liberté pour nous ? Quels principes sont nécessaires à notre bien-être ? Pourquoi des femmes sont-elles vendues au coin des rues et torturées chez elles dans des sociétés qui se prétendent basées sur la liberté et la justice ? Quelles actions faut-il poser ? Que nous en coûtera-t-il et pourquoi avons-nous trop peur de payer ce prix ? Les femmes qui ont tiré quelques avantages du mouvement des femmes ont-elles peur que la résistance ou la rébellion ou même le fait de poser des questions politiques leur coûte le peu qu’elles ont obtenu ? Pourquoi négocions-nous encore une par une des compromis avec les hommes au lieu de réclamer collectivement ce qu’il nous faut ?

“ Il existe une traite mondiale des femmes, et tant que des femmes sont achetées et vendues dans un marché mondial d’esclaves, nous ne sommes pas libres.

Je vais vous demander de garder en mémoire que tant qu’une femme est achetée ou vendue où que ce soit dans le monde, vous n’êtes ni libre ni en sécurité. Vous avez vous aussi un numéro et, un jour, ce sera votre tour. Je vais vous demander de garder en mémoire les femmes prostituées, les sans-abri, les femmes battues, les femmes violées, les femmes torturées, les femmes tuées, les femmes violées puis tuées, les femmes tuées puis violées ; et je vais vous demander de garder en mémoire les femmes photographiées, celles à qui l’on a fait l’une ou l’autre de ces violences et dont on a pris des photos, et aujourd’hui, ces photos sont en vente dans nos pays libres.

Je veux que vous pensiez aux femmes à qui l’on a fait mal au nom du plaisir, du divertissement, de la soi-disant libre expression des autres ; aux femmes à qui l’on a fait mal pour de l’argent, pour le bénéfice financier des pimps et des hommes d’affaires. Je veux que vous vous souveniez de l’agresseur et je vais vous demander de vous souvenir des victimes : pas seulement ce soir, mais demain et le jour d’après. Je veux que vous trouviez une façon de les inclure – les agresseurs et les victimes – dans ce que vous faites, dans la façon dont vous pensez, dont vous agissez, dans ce qui compte pour vous, dans ce que votre vie signifie pour vous.

Enfin, je sais que, dans cette pièce, certaines d’entre vous sont ces femmes dont j’ai parlé. Je le sais. Les gens autour de vous ne le savent peut-être pas. Je vais vous demander d’utiliser chacune des choses dont vous pouvez vous souvenir sur ce qui vous a été fait – comment, où, par qui, quand et, si vous le savez, pourquoi – afin de commencer à tailler en pièces la domination masculine, à la démanteler, la vandaliser, la déstabiliser, la brouiller, l’entraver, la saccager.

“ Je veux que vous vous souveniez de l’agresseur et je vais vous demander de vous souvenir des victimes : pas seulement ce soir, mais demain et le jour d’après. Je veux que vous trouviez une façon de les inclure – les agresseurs et les victimes – dans ce que vous faites, dans la façon dont vous pensez, dont vous agissez, dans ce qui compte pour vous, dans ce que votre vie signifie pour vous.

Je dois vous demander de résister, de ne pas céder – de détruire le pouvoir qu’exercent les hommes sur les femmes, de refuser de l’accepter, de l’avoir en horreur et de faire tout ce qu’il faudra, quoi qu’il vous en coûte, pour l’abolir.


Allocution prononcée au cinquième Forum Walter Gordon du Massey College, à Toronto, le 12 avril 1995, lors d’un colloque intitulé « L’avenir du féminisme ». Publié à l’origine par le Massey College, université de Toronto, le 2 mai 1995.


https://tradfem.wordpress.com/2017/11/2 ... cedez-pas/
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