Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede bipbip » 09 Juil 2017, 12:44

L’anniversaire de la loi Veil, ou la commémoration d’une histoire sans lutte

Elsa Desmoulins

publié dans le n° 34-2 2015 de Nouvelles Questions Féministes

Pendant quelques semaines de l’hiver dernier, les médias français ont célébré la loi sur l’avortement de janvier 1975, l’ont commentée, « analysée ». C’était son anniversaire. L’occasion d’affirmer une histoire officielle respectueuse du pouvoir et des institutions. L’occasion de bercer le corps social avec l’un de ces beaux récits tronqués (happy end inclus). Ce récit, nous l’avons lu, entendu, vu, et nous le reverrons dans dix ans : une femme contre des hommes, sur la scène de l’Assemblée nationale, les remarques sexistes, antisémites, les insultes, l’héroïsme d’une ministre, sa victoire pour les femmes. C’est romanesque, poignant, l’histoire est bien rôdée ; soufflons les bougies et au lit !

Le courage de Simone Veil face à une assemblée phallocrate est indéniable, lorsqu’elle défend un texte reconnaissant le droit des femmes à décider seules d’une question qui les concerne. Mais une fois contées ces joutes parlementaires, qu’a-t-on dit de la bataille pour l’avortement ? Rien, sinon un énième épisode du supposé progrès infini de la libéralisation des mœurs. S’imagine-t-on sérieusement qu’une femme ait pu arracher ce droit à des parlementaires si peu soucieux de liberté quand il s’agit de celle des dominées ?

À l’automne 1974, cela fait au moins quatre ans qu’une lutte pour l’avortement libre a débuté, portée par les mouvements féministes. Certes, quelques « commentateurs » n’oublient pas qu’en 1971, 343 femmes ont déclaré avoir avorté dans un manifeste, se mettant ainsi hors-la-loi ; mais l’aurait-on retenu sans la renommée de certaines des signataires, voire si l’on n’avait pas pu les appeler « salopes » à la suite de Charlie Hebdo demandant qui les avait « engrossées » ? On entend parler parfois de Gisèle Halimi et du procès de Bobigny en 1972. Tout cela est bien maigre au regard de ce qu’il s’est réellement passé. Sur qui s’est donc rabattu le couvercle de l’histoire officielle ?

Niées, les millions de femmes qui n’ont pas attendu le vote des député·e·s pour avorter. Les femmes ont toujours avorté, répétons-le, et ont joué un rôle actif dans la transmission de ces savoirs « de bonnes femmes ». Maintenir cette possibilité, cette autonomie des corps dominés, fut et continue d’être une lutte. Qui célèbre cette histoire ?

Oubliées, les milliers de femmes (et d’hommes) qui ont imposé sur la scène publique les questions d’avortement, de contraception et de sexualité. L’ANEA (Association nationale pour l’étude de l’avortement), le MLA (Mouvement pour la liberté de l’avortement), Choisir, le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception), le Planning familial, tout au plus réduits dans les discours légitimes à une bande d’anonymes braillant dans les rues.

Méprisées, les vies des femmes sacrifiées au nom de l’ordre moral. C’est encore d’elles que l’on se moque en rabâchant les supposés objectifs de cette loi : jusqu’en novembre 1974, vous pouviez être une à dix par jour à mourir des suites d’avortement, à vous mutiler avec les tristement célèbres instruments du quotidien, on nous ferait presque croire que l’État salvateur ne vous avait pas remarquées. Après avoir mené une guerre aux femmes pendant tant d’années, après tant de victoires, l’État se préoccuperait bien un peu de votre santé… Les victimes de cette guerre – j’entends par là les 800 000 qui tentaient d’avorter chaque année – ne pourraient croire si facilement ce discours hypocrite ! Soyons claires : l’objectif de cette loi n’était pas celui de « santé publique », mais avant tout de casser les luttes sociales. En fait, cette loi qu’on dit « loi Veil » n’est autre que celle que le gouvernement a été obligé de voter.

Effacées, les femmes envoyées publiquement en Hollande dans des cars ; effacés, les milliers d’avortements pratiqués au grand jour en France, à domicile. Médecins et non-médecins s’unissant dans cette détermination à réaliser les avortements, et dans un commun mépris du danger : avec sa police mise quotidiennement au défi de les arrêter, le gouvernement n’a cédé que parce que cela remettait en cause l’ordre public en général. Non sans leur faire, en chemin, des procès : Annie Ferrey-Martin (Grenoble, 1973) et les militantes d’Aix (1977) furent, parmi d’autres, les cibles de cette chasse aux sorcières. Quand on relate la crainte de Poniatowski de voir un avortement pratiqué sur le bureau de Simone Veil, on omet de dire que c’est de ces femmes qu’il a peur, c’est ce vaste mouvement qu’il entend désamorcer ! Que font d’autre ceux qui perpétuent une histoire sans lutte ?

Honnie, cette lutte longue et héroïque, qui a mené tant de femmes, enseignantes et caissières, infirmières et étudiantes, ouvrières et journalistes, à s’approprier des gestes de soins, à manier la pompe à vélo inversée et la canule d’aspiration, à se saisir d’une pratique qu’on n’avait pas encore décrétée médicale, à propager ces connaissances. Il est des milliers de personnes qui pourraient être les icônes de cette lutte, qui se souviennent combien pratiquer collectivement un avortement avait une portée révolutionnaire.

Éludées, les carences de la loi, les exclues qu’elle crée (les étrangères et les immigrées, les « hors-délai », les mineures, les pauvres…), les freins à l’application imposés par les soutiens du patriarcat, législateurs comme médecins. Effacées celles qui ont continué : à avorter d’autres femmes, à obliger les hôpitaux à ouvrir les services d’IVG, à surveiller la pratique de ces centres, en un mot à se soucier du traitement réservé aux femmes et à leur liberté décisionnelle.

Ce récit figé efface des années d’un militantisme dur, et si joyeux. Il est un acte supplémentaire de sabotage des mouvements féministes ; face à une histoire lénifiante consacrant les figures d’État, ces militantes, ces « avorteuses », commettent la double faute d’être des gens ordinaires et des femmes.

À défaut de clamer dans le détail une autre histoire de la libéralisation de l’avortement, retenons au moins que ces personnes n’ont pas – selon la très citée formule reichienne – mendié le juste « droit à l’avortement », mais l’ont pris ! Elles s’en sont emparées, ont elles-mêmes pris en charge la question, ont accompli les gestes. Alors, si nous fêtions plutôt l’inhabituel ? Bafouer ouvertement la loi au nom du respect de la vie des femmes, comme l’ont fait ces militantes de l’avortement, est une démarche trop précieuse à transmettre pour qu’on l’enfouisse sous une mémoire officielle.

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Messagede Lila » 12 Juil 2017, 20:41

Un siècle de combat pour l'IVG en France
Archive INA

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Messagede Lila » 23 Juil 2017, 18:14

Histoire de la lutte pour l'avortement Maya Surduts 2010

L'histoire de la lutte sur l'avortement en France et le combat mené par le Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et la Contraception (MLAC). Maya Surduts en 2010.

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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 30 Juil 2017, 20:20

Un féminisme ou des féminismes ?

Quels sont les nouveaux visages du féminisme et les nouvelles formes de militantisme ? Différents courants semble s'opposer : ces divisions sont-elles un frein à la lutte ?

Aujourd’hui, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes tourne autour de 19%. A peine 3% des PDG sont des femmes. Elles sont 30% à travailler à temps partiel contre 8% pour les hommes. Elles réalisent 72% des tâches ménagères. On parle d’un décès tous les trois jours lié à des violences conjugales.

2% des rues portent des noms de femmes. 2% !?

Si les chiffres sont incontestables, le féminisme, lui, divise toujours. Certains considèrent qu'il est dépassé ou secondaire. D'autres s'accordent à dire qu'il est nécessaire mais ne trouvent pas de terrain d'entente sur tout. Le foulard est-il compatible avec le féminisme ? Faut-il abolir la prostitution ? Autoriser la GPA ? Et comment faut-il militer ? Les seins nus sont-ils contre-productifs ? Et la non-mixité ?

Nous avons choisi d'interroger les formes que peuvent prendre le militantisme aujourd’hui et les différents courants qui coexistent dans le féminisme.

Peut-on y voir un frein à l’efficacité de la lutte ? Quels devraient être les combats prioritaires ? Le féminisme est-il récupéré par les chanteuses pop et les grandes marques ?

Une émission en partenariat avec Cheek magazine.

Les invitées
• Hanane Karimi, sociologue et militante féministe antiraciste, auteure de Voiles et préjugés (MeltingBook)
• Réjane Sénac, politologue, chercheure au CEVIPOF. Auteur de Les non-frères au pays de l'égalité (Presses de Sciences Po)
• Raphaëlle Rémy-Leleu, porte-parole de Osez le féminisme
• Myriam Levain, rédactrice en chef de Cheek Magazine

https://www.franceinter.fr/emissions/le ... illet-2017
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 05 Aoû 2017, 21:00

Le manifeste des 343 salopes

Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie un manifeste. Dans cet écrit, 343 femmes célèbres s'accusent du délit d'avortement. Leur but : obtenir le droit pour les femmes d'avorter. Une semaine plus tard Charlie Hebdo faisait sa Une avec un dessin s'en prenant aux hommes politiques titré "Qui a engrossé les 343 salopes ?". Retour sur cet événement.

archives INA à voir : http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/a ... 3-salopes/
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 05 Aoû 2017, 21:53

«Paris maltraite sa bibliothèque féministe depuis des années»

La mairie de Paris veut que la bibliothèque Marguerite Durand quitte ses locaux actuels pour intégrer la bibliothèque historique de la ville de Paris l'année prochaine. Mais ce déménagement soulève de nombreuses critiques.

«La Mairie de Paris veut vraiment faire la peau à la bibliothèque Marguerite Durand.» C'est ainsi que commence le post de blog du Syndicat CGT Culture de la direction des affaires culturelles de la ville de Paris, publié le 28 juillet. Selon ce texte, la Mairie de Paris veut transférer la bibliothèque féministe dans un lieu «totalement inadéquat». Et ce projet provoque pas mal de remous.

à lire : https://www.buzzfeed.com/mariekirschen/ ... .cnmw97JDp
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Re: Histoire, théories et actualité du mouvement féministe

Messagede Lila » 27 Aoû 2017, 19:51

Le système patriarcal à la base des inégalités entre les sexes

Un article intéressant sur le patriarcat et les inégalités entre les sexes que Sisyphe propose parmi ses textes de références.

Le livre de Sylvia Walby, Theorizing Patriarchy, cherche à comprendre les modifications survenues au cours du XXe siècle dans les rapports sociaux de sexe en Angleterre. C’est un ouvrage avant tout théorique qui comporte six chapitres principaux, chacun faisant l’étude d’une des six composantes du patriarcat. Pour chaque thème abordé, l’auteure identifie d’abord quelques-unes des inégalités entre les femmes et les hommes, puis présente l’analyse développée par différents courants théoriques (soit le féminisme libéral, le féministe marxiste, le féminisme radical et le féminisme marxiste et radical (Dual System Theory) et termine en proposant une perspective alternative.

La thèse de l’ouvrage est que la notion de système patriarcal est essentielle en vue d’une compréhension des inégalités entre les femmes et les hommes et des transformations survenues au statut des Anglaises au cours du dernier siècle. En effet, cette période a été témoin de modifications majeures dans les relations entre les sexes, dues au passage d’un patriarcat privé à un patriarcat public. Ces changements se veulent autant d’ordre quantitatif (ce que Walby nomme le degré du patriarcat, ou l’intensité de l’oppression des femmes) que qualitatif (les formes du patriarcat, c’est-à-dire les types de patriarcat tels que définis par les relations entre les structures). Deux moments principaux marquent l’entrée des femmes dans la sphère publique et une modification dans la forme et le degré du patriarcat : 1. la première vague du féminisme, vue comme une force politique responsable de l’accès des femmes à la citoyenneté politique (obtention de droits politiques et sociaux) ; 2. l’expansion du capitalisme, qui a permis aux femmes de s’intégrer au marché du travail suite à une restructuration de l’emploi et à une demande de main-d’oeuvre à bon marché. Aussi, bien que l’auteure organise sa démonstration principalement autour de la notion de système patriarcal, elle y intègre également celles de capitalisme et de classes sociales.

Le patriarcat - système de structures et de relations sociales dans lequel les hommes dominent et oppressent les femmes - repose sur six structures : l’emploi, le travail domestique, la culture, la sexualité, la violence et l’État. Bien qu’autonomes, elles interagissent les unes sur les autres pour donner lieu à différentes formes de patriarcat, dont le patriarcat privé et public constituent les pôles d’un continuum. Le travail domestique est la structure dominante du patriarcat privé, caractérisé par une appropriation individuelle des femmes dans la famille et leur exclusion de l’espace public. L’État et le travail salarié sont les structures majeures du patriarcat public, qui implique une appropriation collective des femmes par leur ségrégation et leur subordination dans la sphère publique.

Le passage du patriarcat privé au patriarcat public, et les modifications conséquentes dans les relations entre les femmes et les hommes, s’est traduit diversement selon la structure considérée. Si les femmes étaient auparavant interdites d’accès au marché du travail, elles y sont maintenant parties prenantes mais dans des secteurs particuliers et à des conditions discriminatoires. À la réclusion dans l’espace domestique en vertu du pouvoir conjugal s’est substitué un contrôle collectif de la reproduction des femmes. L’État et la culture n’excluent plus les femmes, mais les intègrent en les subordonnant. Le déni d’intervention de l’État dans les cas de violence envers les femmes et par rapport à la pornographie en sont des manifestations. Le patriarcat public n’en signifie pas moins certains gains pour les femmes, en raison d’un amoindrissement du degré de leur oppression (par exemple elles peuvent maintenant demander le divorce, elles jouissent de certains droits au travail, dans certaines conditions elles contrôlent leur reproduction, etc.). Mais il n’implique toutefois pas l’égalité des sexes.

L’analyse des modifications dans les rapports entre les femmes et les hommes développée dans Theorizing Patriarchy est intéressante à plusieurs égards. Si affirmer que la notion de patriarcat est essentielle à une compréhension de l’oppression des femmes est chose courante dans la littérature féministe, par contre, conceptualiser le patriarcat comme un système variable dans ses formes et ses degrés se démarque déjà du sens commun. Une telle perspective oblige à reconsidérer notre façon de penser le patriarcat : il apparaît désormais comme un ensemble dynamique composé de multiples structures en interaction les unes avec les autres. Ceci implique que le patriarcat n’est pas un phénomène statique mais évolutif, qu’il n’est pas simple et intégré mais pluriel et éclaté, qu’il n’est pas isolé mais omniprésent. En outre, la démarche privilégiée par Walby donne l’occasion de revoir les principales perspectives théoriques du féminisme et de se rappeler les grands noms qui s’y rattachent, de même que de renouer avec ses textes fondateurs. Malgré le caractère théorique de l’ouvrage, les riches données factuelles sur l’Angleterre permettent de le resituer dans un cadre plus empirique.

Par ailleurs, si le recours au concept de structure permet de mettre en évidence l’aspect multiforme du patriarcat, on en comprend toutefois mal la signification exacte. En effet, cette notion réfère tantôt à des structures proprement dites (notamment l’État et la Culture), tantôt à des activités de nature économique (le travail domestique ou le travail salarié) ou encore à des rapports de pouvoir entre les personnes (la violence et la sexualité). L’ouvrage aurait gagné à préciser davantage la notion de structure, d’une part pour en montrer sa diversité référentielle et, d’autre part, pour mieux en saisir sa portée sur le réel.

Mais ma principale réserve face à cet ouvrage tient davantage à son manque d’unité. Walby décrit longuement chacune des six structures du patriarcat, mais elle parvient mal à démontrer les mécanismes en vertu desquels elles s’articulent et interagissent les unes avec les autres pour donner lieu à différentes formes de patriarcat et, donc, d’oppression des femmes. En outre, si la production domestique domine le patriarcat privé, comme l’État et le travail salarié le patriarcat public, quel est le poids relatif des autres strutures -notamment la violence, la sexualité et la culture - dans chaque forme de patriarcat ? La précision de ces aspects aurait permis de mieux imaginer les formes intermédiaires de patriarcat entre les pôles privé et public.

En dépit de ces quelques réserves, l’ouvrage de Walby demeure une tentative louable pour comprendre les modifications survenues dans les relations entre les femmes et les hommes au cours du XXe siècle. Mais surtout, en rappelant que l’oppression des femmes perdure malgré leur accès à la société civile, ce livre se veut un plaidoyer pour les luttes féministes.

Theorizing Patriarchy, par Sylvia Walby, Oxford/Cambridge, Basil Blackwell, 1990, 229 pages.

Cet article a été publié dans la Revue québécoise de science politique, no 23, « Tendances de la science politique au Québec », hiver 1993. L’auteure a autorisé sa reproduction sur Sisyphe.


http://sisyphe.org/spip.php?article1080
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