De nouvelles formes d'anarchisme ?

Re: De nouvelles formes d'anarchisme ?

Messagede digger » 08 Jan 2013, 12:04

J’ai migré les traductions "Vers un nouvel anarchisme" et "L’Anarchisme, Ou Le Mouvement Révolutionnaire du Vingt et Unième Siècle" parues ici vers la rubrique "textes inédits" de partage, ce topic gardant toute sa pertinence pour le débat autour d’une notion relativement limitée (dans sa prise en compte, plus que dans ses manifestations, qui sont elles plus vastes) aujourd’hui aux Etats-Unis (un peu en GB) de "Nouvel Anarchisme" (différente du "néo-anarchisme") mais même branches d’un terme générique sous l’appellation "Anarchisme Contemporain" (ce qui ne veut pas dire grand chose)
Il faudrait définir tout cela sans doute, pour qui s’intéresse aux étiquettes. Elles me semblent secondaires.
L’idée principale (et résumée) est que l’anarchisme évolue plus rapidement dans ses pratiques que dans sa théorie, (ou ses réflexions) . D’où un certain flou, (incompréhension, méconnaissance?) entre un anarchisme "historique" et des mouvements, groupes ou initiatives "de terrain" ou organisé de façon différente des traditionnels organisations affinitaires.
Un anarchisme avec un A majuscule et un anarchisme avec un a minuscule, comme cela est parfois aussi exprimé. Avec toutes les variantes que peuvent proposer des groupes de terrain, se revendiquant ou non de l’anarchisme, ou regroupant des militants s’en revendiquant et d’autres pas. Certains groupes, ou "collectifs", accompagnent leur démarche d’une théorisation plus ou moins élaborée, d’autres non. Certains sont "durables", d’autres éphémères, sous forme par exemple de coalitions ponctuelles autour d’une action précise. En faire une cartographie exacte se révèle donc difficile.
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Re: De nouvelles formes d'anarchisme ?

Messagede digger » 23 Jan 2013, 09:34

Uri Gordon voit trois causes dans le déclin de l’anarchisme d’après-guerre et sa stagnation dans la seconde partie du XXème siècle.
Il part du constat historique que la dynamique du mouvement anarchiste est parallèle au période d’intensité et de déclin de l’intensité des luttes sociales. Il cite notamment les périodes autour de 1871, 1918 et 1936, comme "réincarnations" successives du mouvement, sous des traits différents concernant ses formes d’organisation aussi bien que termes de stratégies révolutionnaires et de perspectives "La lutte est l’élément moteur de l’anarchisme" dit il
La première cause : L’élimination physique du mouvement anarchiste européen par les dictatures fascistes d’un côté et léninistes de l’autre
Second facteur : le boom industriel de l’après seconde guerre mondiale, la notion de l’Etat providence et la "domestication" des syndicats
Enfin, la guerre froide et la bipolarisation politique qui mis en avant le marxisme-léninisme comme force antagoniste au capitalisme.
Les années 60 marqueraient aux Etats-Unis et en Europe notamment, les premiers signes de renaissance, où la "nouvelle école" actuelle puise ses racines.
Ce qui nous emmènerait vers un autre sujet : ce qui ne cloche pas dans l’anarchisme où le topic ouvert sur les a"utres formes d’anarchisme"
(Je n’ai pas encore reçu le livre en français de Uri Gordon "Anarchy Alive..." mais j’ai seulement lu la thèse en anglais dont il est issu)
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L’élargissement du génome anarchiste

Messagede digger » 26 Jan 2013, 17:55

L’élargissement du génome anarchiste

Texte inédit traduit

NDT
Cet article de la fin des années 1990 fait partie d’une série d’articles, à paraître, sur une réflexion sur l’anarchisme, particulièrement vivace dans le monde anglophone, et dont l’origine peut être datée à la fin des années soixante. Aujourd’hui, Uri Gordon, David Graeber et d’autres en sont le prolongement.
Cela ne signifie pas qu’il y aurait eu une période de stagnation, puis une période de renouveau, de la pensée anarchiste. Celle-ci a, de tout temps, été vivante et évolutive, à des degrés différents, selon les époques et les milieux.
L’article paraîtra en plusieurs parties (éditées par la suite en un seul texte)
Dernière mise à jour le 15/06. Dernière partie à paraitre....prochainement.

Source : Site archivé de la Spunk Library http://www.spunk.org/
http://www.spunk.org/library/intro/practice/sp001858.html
Article publié, sous le titre Broadening the anarchist gene pool: two concerns for the future of anarchist practice, à l’origine dans le n° 36 de Kick It Over (hiver 1999), revue anarchiste canadienne aujourd’hui disparue

La Spunk Library (ou Spunk Press) a été fondée en 1992, un précurseur de la présence anarchiste sur internet. Gérée par un collectif, elles servait pour faire connaître les livres, journaux et revues anarchistes. En 1995, c’était la plus importante base de données anarchistes. Elle a disparu au début des années 2000, sa dernière mise à jour datant de mars 2002.

L’élargissement du génome anarchiste :deux questions fondamentales pour l’avenir de la pratique anarchiste - Joseph Heathcott


Courant émergent en fécondation croisée

Des lettres dans le n°35 de Jonathan Simcock et Larry Gambone, le programme de la récente conférence Active Resistance à Chicago (1), tout comme une série d’articles ces dernières années dans des revues comme Kick It Over, Practical Anarchy, Our Generation et Social Anarchism, indiquent une tendance au sein de la pensée et du militantisme anarchiste qui est encourageante. Malgré les vagues sermons et assertions dogmatiques par les anarchistes contemporains sur la question économique, une gamme d’arguments en train d’émerger porte la promesse d’un ensemble d’idées et de stratégies plus utiles - sinon plus complexes – pour transformer les communautés. Enracinés à la fois dans une appréhension du monde historique et anthropologique (plutôt que exclusivement polémique) des anarchistes commencent à prendre conscience de l’importance de réfléchir en termes de stratégies hétérodoxes plutôt qu’à partir de systèmes idéals.

Historiquement, les faiblesses la plus significatives de la critique anarchiste , selon moi, se trouve dans le domaine de l’économie et des stratégies pour le changement. Les marxistes de tous poils ont tiré partie d’une proscription (en grande partie) dogmatique sur ces questions et ont centré les efforts d’organisation autour de la transformation économique et politique des lieux de travail dans leur quête de soutien et d’allégeance. Dégoutés par les mécanismes autoritaires généralement utilisés par les idéologues marxistes pour transformer la société en état post-capitaliste, les anarchistes ont jeté le bébé avec l’eau du bain. Nous nous sommes généralement retiré des questions de politique économique et directement liées au travail pour des critiques sociales aux contours plus flous, mollement défendues sur des estrades ou à travers des journaux et des revues.

Cela a été particulièrement vrai pour les anarchistes anglophones dans les années de l’après seconde guerre mondiale, qui ont déplacé leur attention vers la nature psychologique de la souffrance humaine dans les régimes bureaucratiques et totalitaires. Les anarchistes anglophones ont certainement apportés des additions cruciales et éclairantes au répertoire anarchiste, en ouvrant des recherches et des débats animés dans des domaines aussi diverses que la psychologie, l’éducation, l’architecture et l’urbanisme. George Woodcock, Paul Goodman, Dwight MacDonald, Colin Ward, Louise Bernari et l’école des auteurs affiliés à Freedom Press, étaient tous de parfaits innovateurs en introduisant la cause anarchiste dans de nouveaux territoires. Cependant, le résultat de cette dynamique a été, pendant plusieurs décennies, une stagnation sur les questions de politique économique et de stratégies pour une transformation sociale.

Le plus souvent, lorsque les anarchistes sont revenues sur ces questions, ce fut en général de manière grandement polémique, idéalisée et utopiques, plutôt que stratégique. En les présentant soit sous forme d’arguments comme l’ "Abolition du Travail" de la part d’intellectuels relativement privilégiés du monde occidental, soit à travers des appels au retour à un ordre social primitif mythique de la part de camps anti-technologie, nous, anarchistes, avons réussi à nous isoler davantage de nos concitoyens. Même les idées syndicalistes, attrayantes et pleines de sens autrefois dans certains contextes historiques – l’Espagne ou le Pacific Northwest (2) dans les années1920, par exemple – étaient devenues de vieilles reliques démodées d’une époque à dominante industrielle des années 1940 et 50. A vrai dire, les anarchistes avaient commencé à ressembler à une coterie prétentieuse de l’intelligentsia classe moyenne plutôt qu’à une famille politique offrants des alternatives sensées et réalistes à l’ordre destructeur présent.

Mais le courant de pensée qui est devenue monnaie courante dans les pages de Kick It Over , qui a émergé de décennies d’expérimentations de terrain concernant des modèles économiques alternatifs, et qui a été le plus exposé dans la presse anarchiste par des auteurs comme George Benello, Colin Ward et Murray Bookchin notamment, souligne les aspects interdépendants de la vie communautaire et de l’économie démocratique. Il prend comme point de départ le constat selon lequel les relations économiques ont tendu vers l’hétérodoxie dans presque toutes les sociétés humaines – même lorsque, à grande échelle, des états bureaucratiques et totalitaires ont tenté de faire entrer de force de telles relations dans des régimes sous contrôle et uniformes. Par conséquent, comme anarchistes, notre but ne devrait pas être de rechercher des formules normatives, (comme nos cousins marxistes et libertariens), mais plutôt de travailler avec d’autres dans nos communautés pour trouver le bon dosage des relations économiques –un mélange qui comprend des technologies appropriées, des systèmes de productions respectueux de l’écologie, une variété d’organisation du travail et un contrôle démocratique des ressources naturelles.. Les économies capitalistes sont aussi des économies mixtes mais elles ne servent pas les intérêts d’une majorité. Le défi est de trouver des dosages concernant la propriété, le contrôle, la circulation et la distribution des biens et des ressources qui mettent un maximum en avant l’équité, la participation volontaire, la créativité et les capacités humaines.

Ce courant de pensée présente cinq avantages majeurs. D’abord, il intègre les valeurs anarchistes au cœur de sa réflexion. Deuxièmement, il est plus correctement basé sur la compréhension de l’histoire, sur la connaissance des réussites passées et des écueils des diverses règles et dispositifs économiques. Troisièmement, il est plus anthropologique, dans le sens où il cherche à comprendre à partir d’une recherche non dogmatique en plongeant dans l’éventail déconcertant des relations économiques qui incluent diverses communautés à travers le globe—beaucoup d’entre elles persistant malgré l’emprise du capitalisme mondial. Quatrièmement, ce courant est obstinément pragmatique, trouvant sa subsistance dans des expérimentations actuelles ou récentes, dans des organisations, courants ou tendances qui peuvent être étudiés, validés et appliqués. Enfin, et peut-être le plus important, ce mode de pensée et d’action est traduisible – c’est à dire qu’il peut être facilement compris et apprécié par des non-anarchistes dans nos communautés.

Ce dernier facteur est peut-être le plus crucial pour les anarchistes aujourd’hui, parce que nous nous trouvons au bord du gouffre de la poubelle de l’histoire. Même si les revues, infokiosques, conférences et projets qui traitent exclusivement de l’anarchisme et s’adressent presque exclusivement à des anarchistes peuvent fournir des espaces utiles d’informations et d’échanges, nous avons un grand besoin de davantage d’anarchistes souhaitant s’engager dans l’organisation basée sur la communauté. Et je ne veux pas dire par là "apporter l’anarchisme aux masses." Je veux dire plutôt s’immerger dans diverses organisations et groupes de nos communautés, qui ont pour objectif la mobilisation de la population dans la sphère publique et partager notre temps, notre énergie, nos connaissances et notre vision avec nos amis, voisins et collègues non-anarchistes.

Un article de Tom Knocke dans le n° 21 de Social Anarchism, reproduit largement sous la forme d’un pamphlet, traite de manière judicieuse la question de l’importance de l’engagement anarchiste dans l’organisation des communautés. En pointant les succès (et les défauts) d’institutions anarchistes de formation à l’organisation comme la Midwest Academy (3), Knocke propose que les anarchistes s’engagent sur des questions dans les communautés où ils vivent et dans des luttes que les gens de ces communautés ressentent comme importantes, plutôt que d’imposer à d’autres groupes des notions sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Selon Knocke (et ma propre expérience), travailler avec cette stratégie du bas vers le haut, bâtir une énergie pour aborder des questions pertinentes, créer des liens et forger des coalitions avec des non-anarchistes dans nos quartiers, rapprochera les anarchistes de leur idéal de transformation sociale "de terrain".

Cela ne veut pas dire que les anarchistes DOIVENT adopter cette stratégie et rejoindre les organisations non-anarchistes, s’engager dans un travail au sein de coalition, parcourir les rues, frapper aux portes, se joindre aux voisins et mobiliser autour de questions jugées importantes à la base. Si, nous, anarchistes, devions mettre quelque chose en valeur dans notre démarche politique, cela devrait être la diversité, l’hétérodoxie et l’engouement pour une large variété d’approches pour la transformation de la société. Mon argument est seulement que nous devons admettre l’ importance de ces approches hétérodoxes et que nous devrions faire de l’organisation basée sur les communautés ou de l’agitation syndicale des priorités au même titre que d’établir des infokiosques ou des sites web.

L’expérimentation et l’agitation en faveur d’une démocratie économique et un contrôle communautaires des ressources de base relient les anarchistes à un réseau plus large d’activisme. Elles nous mettent de plus en plus—notamment les organisations de terrain, basées sur la communauté. Nous avons l’habitude d’être épaule contre épaule avec la Gauche Dure et Modérée dans les manifs et marches. Mais combien d’anarchistes ont travaillé durablement avec les gens dans leur quartier ou leur ville? Des gens qui s’identifient politiquement ou non, mais qui sont , en général, tout aussi frustrés et dégoutés que nous par la tournure des choses. Dans la seconde partie du vingtième siècle, ni les anarchistes, ni la gauche en général n’ont réussi à toucher ces gens. Au lieu de cela, ces deux familles politiques se sont complus dans un auto-développement stérile, pendant que les gestionnaires de notre ordre politico-économique poursuivaient en riant leur chemin vers les banques ou leur bureau .

Les anarchistes ont plus à apprendre des groupes de terrain et des organisations basées sur la communauté que ceux-ci ont probablement à apprendre de nous, particulièrement dans le domaine des relations communautaires et en analyse pertinente du monde réel. Les organisations basées sur la communauté sont souvent en première ligne en ce qui concerne le développement approprié des quartier et de la région, et reflètent souvent les élans et les perspectives des communautés qui les composent. En même temps, les anarchistes ont beaucoup à apporter en ce qui concerne les dynamiques de groupes , l’autoritarisme dans les relations sociales et politiques et entretenir une saine méfiance envers l’état. Par conséquent, nous pouvons exposer des critiques précises vis à vis de solutions proposées par ou dépendantes de l’état aux problèmes sociaux de nos communautés, et proposer des alternatives sous différentes formes d’action directe égalitaires. Enfin, malgré notre volonté de lutter contre les stéréotypes qui ont cours dans les cercles progressistes et de gauche, peu de traditions politiques possède un tel héritage créatif que le notre dans les domaines des actions, des publications et du théâtre.

Ces échanges de perspectives et d’idées peuvent être un terrain fertile pour une nouvelle vague d’activisme et enrichir de façon significative le répertoire anarchiste. Par exemple, les idées syndicalistes ont été revivifiées – transformées en réalité-- en se mélangeant avec l’écologie sociale et les mouvements communautaires de défense de l’environnement. Les Anarcho-punks, qui ont établi des "espaces" à la fin des années 1980 et dans les années 1990 ont découvert combien leur sous-culture était isolée et ont entrepris d’augmenter leur engagement dans la vie communautaire. Et la pollinisation croisée de vieux anars bourrus comme Benello et Ward avec des campagnes contemporaines de squatters, des projets économiques alternatifs et des organisations de terrain alternative, ont fait évoluer radicalement leur prose auparavant polémique vers des appréciations pragmatiques, précises et analytiques en ce qui concerne les stratégies et les cheminements du changement social. (Voir From the Ground Up de Benello et Anarchy in Action de Ward comme exemples les plus parlant.)

Notre isolement vis à vis d’un activisme de terrain plus large et intégré a sérieusement limité notre répertoire d’idées et contribué à un certain immobilisme au sein des réseaux anarchistes. Mais les vieilles polémiques consanguines et éculées sont désormais inutiles si nous voulons atteindre davantage de gens. Cela ne signifie absolument pas que nous devons abandonner nos principes ; en réalité, sans des valeurs de base qui milite pour l’égalité, l’aide mutuelle, l’organisation volontaire et contre l’exercice de l’autorité arbitraire, nous ne serions plus anarchistes. Je suggère plutôt que nous réexaminions nos notions et nos stratégies en ce qui concerne le changement social (comment aller de A à Z), et que réévaluons notre rôle au sein de courants plus larges dans la lutte pour transformer les communautés. En d’autres termes, ce serait bon et bien de garder Z à l’esprit quand nous commençons par A, mais pouvons-nous tout simplement sauter d’un point à l’autre, ou avons-nous besoin de concevoir des manière de nous y rendre, qui sont pertinentes, réalistes et qui mettent nos valeurs en avant? Des valeurs nobles des idéals élevés, même des objectifs précis, n’ont que peu d’intérêt si il n’existe pas de plan stratégique, d’un ensemble pertinent d’approches, pour les réaliser

Pour finir, les anarchistes ne seront capables de contribuer à la transformation sociale que si ils laissent tomber les faux-semblants et commencent à considérer l’anarchisme non pas comme un ordre déterminé à réaliser (une société "sans travail", une utopie pléistocène) mais plutôt comme un ensemble d’outils et de stratégies pour analyser les conditions sociales, identifier les formes illégitimes d’autorité, et concevoir de larges stratégies participatives pour le changement. Avec cette approche, qui gagne déjà du terrain dans les réseaux anarchistes, je suis confiant que nous puissions sortir de l’insignifiance et contribuer (et apprendre de) à des mouvements sociaux plus larges qui nous entourent.

L’Anarchisme et les gens sans histoire

Un autre facteur de notre isolement en tant qu’anarchistes vis à vis de nos communautés a été notre tendance à rejeter, ou à prendre nos distance avec, notre passé et notre histoire. Nous sommes devenus dégoûtés par ce que nous trouvions odieux dans nos familles et nos cultures, mais nous avons, une fois de plus, jeté le bébé avec l’eau du bain,et avons échoué à comprendre notre histoire. Ce qui fait que la "scène" anarchiste, et dans une large mesure, celle de la gauche en général, est peuplée de gens sans passé.

Cette tendance n’a pas toujours prévalu, et peut refléter des changements majeurs dans notre identité politique durant les 20 ou 30 dernières années. Par exemple, dans les années 1920 et 30, il existait un mélange fort et créatif de politique radical et de sionisme culturel au sein des réseaux anarchistes juifs. L’adhésion à la CNT en Espagne en 1936 n’effaçait pas les puissants liens familiaux, ethniques et régionaux. La culture au sein de l’ IWW était cohésive et reproduisait les cultures blanches et populaires –émanant notamment de la région des Appalaches, Tidewater, et Piedmont South. Aujourd’hui encore, beaucoup d’anarchistes ne répudient pas nécessairement leur passé, mais le relativise de manière excessive en adoptant des identités politiques plus exclusives.

Ce n’est pas un appel au le chauvinisme ethnique, mais plutôt à un examen honnête et exact de la diversité parmi les anarchistes, et à une restauration de leur identité politique plus complète Car, en rejetant nos histoires, nous nous enfermons dans des enclaves incestueuses où nous n’avons que la passé radical/anarchiste à exploiter comme histoires utilisables. Mais, même si j’admire Emma Goldman ou Voltarine de Cleyre, je ne me sens pas plus relié à elles qu’a des gens appartenant à mon propre environnement culturel—comme la classe ouvrière catholique ou les classe défavorisées des Appalaches. Il existe des aspects dans ces deux histoires, qui me remplissent de joie et me répugnent, et reconnaître ce qui est bon et mauvais dans les deux procure une identité plus riche et plus solide. L’adoption en bloc de l’anarchisme comme le noyau de l’identité—comme cela est le cas pour toute autre identité politique exclusive—oblige les adhérents à un isolement relatif. Cela nous installe confortablement dans de discrets réseaux fermés, qui deviennent plus incestueux avec le temps et qui limitent la quantité et la diversité des expériences. En nous confinant dans une sous-société, nous somme tous et souvent obligés de renoncer à nos passés, d’adopter une position de culpabilité, de honte et de révulsion vis à vis de notre héritage. Pour finir, la plupart des anarchistes se fondent dans une identité politique qui se résume en une fausse dichotomie : un passé de sale petit blanc contre un présent anarchiste.

Cette dichotomie échoue sur de nombreux points en tant que source saine pour une identité politique. Elle échoue d’abord à reconnaître le terme de "Blanc" comme une construction, et l’endosse, à la place, comme une catégorie historique légitime. En réalité, il existe une grande diversité parmi les blancs –et par extension, parmi les anarchistes blancs. Certains sont originaires des villes industrielles et issus de familles de la classe ouvrière, alors que d’autres viennent de villes plus grandes, élevés (ou non) dans un héritage européen de l’est. Beaucoup sont issue de l’Amérique des banlieues avec néanmoins des milieux divers et variés. Prêcheurs, escrocs, artistes, l voleurs de chevaux, fonctionnaires, agriculteurs, charpentiers, médecins, boulangers, chauffeurs de camion, vendeurs d'assurance, Shérifs et voleurs de bétail, suffragettes et abolitionnistes, racistes, whigs, conservateurs, membres du Klan, colons, immigrants, soldats, marins, domestiques, couturières, tanneurs, manutentionnaires, tonneliers, servantes, ouvriers, tapissiers: c’est un petit aperçu de l’histoire trouble de ce continent fou. Une petite partie d’entre eux possédait probablement des esclaves a dirigé le massacre des américains d’origine, ou a employé des hommes et des femmes dans des usines sinistres et sordides. Une grande partie les a probablement assisté dans ces entreprises. Une plus grande partie encore les a tolérées. Et la plus grande partie du tout était les salariés-esclaves eux-mêmes,les travailleurs immigrés, dans les arrières boutiques ou dans l’industrie, les domestiques, les voleurs, les criminels, les fripouilles, les prostituées et la chair à canon dans les guerres de l’empire américain.

A suivre...

1. Fin aout 1996,se tint à Chicago, la Active Resistance Conference, en protestation contre la Convention National Démocrate , une contre convention organisée par un groupe local de militants anarchistes Autonomous Zone.
Chicago Police Raid Activist Headquarters as President Addresses Convention
http://www.cpsr.cs.uchicago.edu/countermedia/articles/raid.html
"Don't Go in the Pit": Active Resistance and the Territories of Political Identity
Jeffrey Arnold Shantz http://liberalarts.udmercy.edu/pi/PI1.2/PI12_Shantz.pdf (qui sera traduit plus tard)
2. Le Pacific Northwest ou Cascadia est le nom d’une biorégion de la côte pacifique du nord des Etats-Unis , débordant sur le Canada, et d’un mouvement sécessionniste datant du XIX siècle sous le nom de State of Jefferson. Il en reste un vestige aujourd’hui, le Cascadian Independence Project, actif depuis 2006, sous la forme principal d’un réseau sur un modèle horizontal, non hiérarchique
3. Institut national de formation pour militantEs et membres d’associations diverses la Midwest Academy a été fondée en 1973 par Heather Booth et Steve Max
http://www.midwestacademy.com/
Modifié en dernier par digger le 15 Juin 2013, 08:37, modifié 1 fois.
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