Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede Pïérô » 05 Oct 2017, 16:02

Divers réflexions et éléments à verser au débat dans un contexte d'actualité

« Perplexité intempestive » de Tomás Ibáñez

Sur l’actualité catalaniste du moment

« Perplexité intempestive »

De Tomás Ibáñez [1]

Alors que la Catalogne est en proie à des changements aussi drastiques que ceux qui sont survenus depuis les manifestations « multitudinaires » du 15 mai 2001, il est difficile de ne pas éprouver une certaine perplexité.

Qu’est-il arrivé pour que des secteurs parmi les plus combatifs de la société catalane soient passés du « rodear el Parlament » (encerclement du Parlement catalan) durant l’été 2011, à la défense des institutions de la Catalogne en septembre 2017 ?
Qu’est-il arrivé pour que ces mêmes secteurs qui avaient fait face aux mossos d’escuadra [policiers catalans NdT] sur la place de Catalunya, en leur reprochant leur sauvagerie – comme celles qu’ils ont exercées à l’encontre d’Esther Quintana ou d’Andrés Benítez – applaudissent maintenant ces policiers dans les rues, et craignent qu’ils ne soient dessaisis d’une pleine autonomie ?
Qu’est-il arrivé pour qu’une partie de ces secteurs soient passés de la dénonciation du Govern [gouvernement catalan NdT] du fait de ses mesures politiques antisociales, au vote récent de son budget ?
Et aussi qu’est-il arrivé pour que certains secteurs de l’anarchosyndicalisme qui affirmaient auparavant qu’on n’obtiendrait jamais de libertés en votant, en soient venus à la défense actuelle de cette possibilité pour les citoyens ?

On pourrait largement allonger la liste des questions, et l’on pourrait ajouter de multiples réponses à celles qui ont été formulées ici. En effet, on peut évoquer des facteurs comme l’épuisement du cycle de 1978 [date du vote de la constitution espagnole. NdT], la crise économique, ses coupes sombres et la précarisation, l’installation de la droite au gouvernement espagnol, ses politiques autoritaires et ses restrictions de libertés, la corruption scandaleuse du parti majoritaire, etc.

Cependant, il me semblerait naïf d’exclure de ces réponses celle qui prend en compte, également, la poussée extraordinaire du sentiment nationaliste. Une poussée que les facteurs auxquels je viens de faire allusion ont contribué à renforcer, mais qui a reçu également des doses très importantes de combustible depuis les structures mêmes du gouvernement catalan, à partir de son contrôle des télévisions publiques catalanes. Des années d’excitation persistante de la fibre nationaliste eurent nécessairement des effets importants sur les subjectivités, d’autant plus que les stratégies pour élargir la base de l’indépendantisme nationaliste catalan ont été d’une extraordinaire intelligence, et continuent de l’être. La puissance d’un récit construit à partir du droit à décider – sur la base des urnes, et en exigeant la liberté de voter – fut extraordinaire et réussit à dissimuler parfaitement le fait que c’était tout l’appareil d’un gouvernement qui se mettait en branle pour promouvoir ce récit.

L’estelada (rouge ou bleue) est aujourd’hui sans le moindre doute le symbole chargé d’émotivité derrière lequel les masses se mobilisent. Et c’est précisément cet aspect que ne devraient pas sous-estimer ceux qui, sans être nationalistes, voient dans les mobilisations pour le référendum une occasion, que les libertaires ne devraient pas laisser passer, d’ouvrir des espaces chargés de potentialités, sinon révolutionnaires, du moins porteuses d’une forte agitation sociale. Et ils se lancent ainsi dans la bataille qui oppose les gouvernements de l’Espagne et de la Catalogne.

Ces libertaires ne devraient pas sous-estimer cet aspect car lorsqu’un mouvement de lutte inclut une importante composante nationaliste, et c’est indubitablement le cas dans le conflit actuel, les possibilités d’un changement à caractère émancipateur sont strictement nulles.

J’aimerais partager l’optimisme des camarades qui veulent essayer d’ouvrir des brèches dans la situation actuelle pour permettre des issues émancipatrices, cependant je ne peux fermer les yeux devant l’évidence que les insurrections populaires, et les mouvements pour les droits sociaux ne sont jamais transversaux ; ils se heurtent toujours aux classes dominantes qui se regroupent d’un côté des barricades. Alors que dans les processus d’autodétermination – et le mouvement actuel en est clairement un – une forte composante interclassiste intervient toujours.

Ces processus entraînent une fraternisation entre exploités et exploiteurs en quête d’un objectif qui n’est jamais celui de dépasser les inégalités sociales. Le résultat, corroboré par l’histoire, est que les processus d’autodétermination des nations finissent toujours par reproduire la société de classes, en soumettant à nouveau les classes populaires, après qu’elles aient servi de chair à canon principale dans ces combats.

Cela ne signifie pas qu’on ne doive pas lutter contre les nationalismes dominants ni tenter de les détruire, mais il faut le faire en dénonçant constamment les nationalismes ascendants, au lieu de converger avec eux sous prétexte que cette lutte commune pourrait offrir des possibilités de déborder leurs positions de départ, et d’écarter ceux qui ne visent que la création d’un nouvel État national, soumis à leur contrôle. Personne ne doute que ces compagnons de voyage seront les premiers à nous réprimer dès qu’ils n’auront plus besoin de nous, et nous devrions déjà avoir tiré les leçons des cas où nous leur avons tiré les marrons du feu.


Tomás Ibáñez
Barcelone 26 septembre 2017


(Traduction de Frank Mintz et des Giménologues)
30 septembre 2017.


http://www.gimenologues.org/spip.php?article742

Perplexité intempestive nº2 (et quelques certitudes) la veille du 1er Octobre

Ce n’est plus le moment de disserter sur les facteurs qui ont conduit à la situation présente, qu’il suffise de rappeler que figurent parmi eux : l’irritation tout à fait justifiée d’une bonne part de la population catalane contre le gouvernement du Parti Populaire, une série de griefs qui indignent cette population, mais aussi la constante et prolongée excitation de la fibre nationale moyennant le strict contrôle des télévisions et radios publiques catalanes par le gouvernement catalan, à quoi il faut ajouter la ferme volonté d’acceder à de plus grandes portions de pouvoir qui caractérise des élites politiques et économiques fascinées par la perspective de devenir un État.

Ce qu’exige plutôt le moment actuel, à partir d’une perspective libertaire, c’est plutôt une réflexion sur les stratégies et les positions que développe une partie du secteur anarchiste et du mouvement libertaire bien plus ample dans lequel il se trouve inséré. Je dois avouer que cette réflexion accroît ma perplexité en même temps qu’elle m’incite à réaffirmer quelques certitudes ancrées dans la mémoire libertaire des luttes.

La perplexité devient inévitable lorsque l’on contemple le lent cheminement qui part d’une franche sympathie, et même d’une implication, dans le multi-référendum qui revendiquait “le droit à décider sur tout” (et qui fut réprimé par la police catalane en Mai 2014) et qui débouche sur l’appui à un uni-référendum qui ne contemple que le droit à décider sur la question nationale.

La perplexité devient inévitable lorsque l’on contemple l’imperceptible glissement qui mène de l’appel à la mobilisation populaire, chose que l’on ne peut qu’appuyer, à celui d’aller aux urnes et à participer au référendum. Perplexité car, quel est l’objectif ? Que se produise une grande mobilisation contre le Gouvernement et son appareil répressif, ou bien que les urnes soient pleines ? La force de la mobilisation se comptera en nombre de bulletins dans les urnes ou bien en termes du nombre de personnes dans la rue et de leur détermination à lutter ?

Il est vrai que le nerf de la contestation populaire prend actuellement la forme de la défense des urnes (le « droit de voter » dans ce référendum et l’exercice factuel de ce droit en allant « voter »). Cependant est-il nécessaire depuis une position anarchiste d’appeler au vote, et même de s’intégrer les Comités de Défense du Référendum afin de se connecter avec la protestation populaire et tenter de la radicaliser ? Ne peut-on faire face à la répression, avec la population, sans légitimer pour autant un référendum qui oppose deux gouvernements soutenus l’un et l’autre par une partie de la population ? Faut-il crier « Votarem » (nous voterons) au lieu de « nous résisterons » ou même « nous vaincrons » pour pouvoir participer légitimement à la mobilisation ?

Le choix ne se pose pas en termes de « ne rien faire » ou bien « défendre les urnes ». L’alternative ne se situe pas en termes du faux dilemme « prendre parti » pour ceux qui défendent le référendum ou demeurer en marge de la lutte. Il est clair que lutter contre le capitalisme et l’Etat, même dans les circonstances actuelles, est tout à fait compatible avec le refus de grossir les rangs de ceux qui se situent sous un drapeau national et qui répondent à l’appel d’un gouvernement, de ses parlementaires et de sa police.

« La légalité tue » nous rappelle Santiago Lopez Petit dans un intéressant article (« Prendre partit en una situacio estranya » http://www.elcritic), tout à fait d’accord, mais c’est aussi ce que fait la légalité dont se réclame « l’acteur nécessaire » et principal créateur du référendum, c’est à dire le gouvernement catalan. Défier et faire sauter dans les airs la légalité espagnole est une chose de grande valeur (…si cela advient finalement, au-delà des fissures qui se sont déjà produites), mais cela perd de sa valeur si c’est grâce à la couverture offerte par une autre légalité instituée, et même si l’on parie de la faire sauter elle aussi dans les airs après l’avoir acceptée et confortée dans le moment présent. Ne serait-il pas plus cohérent de ne pas contribuer à la renforcer dans l’immédiat et commencer à la miner dés à présent en désobéissant son exhortation à se rendre aux urnes ?

Il est, bien entendu, impossible de prévoir le dénouement du coup de force dans lequel s’est engagé le gouvernement catalan. Que peut-il se passer dimanche 1er octobre et les jours suivants ? Nul ne peut le savoir. Ce qui est sûr c’est que le gouvernement du Parti Populaire est déjà notablement affaibli aussi bien au niveau international qu’en Catalogne, et aussi dans certains secteurs de l’opinion publique espagnole qui sont, heureusement, sensibles aux mesures répressives. Ce qui semble également clair c’est que – pour tendue que soit la situation le dimanche soir et le lundi 2 octobre avec l’éventualité que les députés indépendantistes s’enferment dans le parlement, et que se produise l’occupation d’espaces publics dans le style de la place Maidán (en moins sanglant !) – il s’ouvrira un espace pour calmer le jeu, baisser la tension, « rétablir l’ordre » et permettre le début d’une négociation entre les deux Gouvernements à partir des positions de force que l’un et l’autre auront atteintes.
Une négociation pour satisfaire les revendications des syndicats qui ont convoqué une grève générale pour le 3 octobre ? Les conditions pour une telle chose ne sont pas réunies, car le scénario principal n’est pas celui d’une lutte dans le monde du travail, ni dans le cadre de la lutte de classes. Sauf si des morts se produisent dimanche et que la grève générale se généralise en réponse à cela, l’entrée de la CGT et de la CNT dans la bataille du référendum n’aura servi que la cause indépendantiste, et pas du tout celle des travailleurs.

J’espère me tromper. Mais là ou je crois ne pas le faire c’est en pronostiquant que le nationalisme espagnol se renforcera à partir des événements actuels, ce qui non seulement pourrait donner des ailes à l’extrême droite, mais pourrait aussi assurer une importante victoire du Parti Populaire s’il convoque des élections générales à court terme. Je ne sais pas si la certitude que le nationalisme catalan se verra également renforcé peut être d’une quelconque consolation pour les libertaires, mais…

Avec le plus grand respect pour les camarades qui ont une autre analyse tout aussi légitime que celle que je développe ici, il me semble que si, finalement, ce pronostic s’avère juste, l’erreur due a la perspective à court terme, privilégiée par le secteur de l’anarchisme auquel je me référais plus haut, sera patente.

Tomás Ibáñez
Barcelone 29 septembre 2017
(traduction de Tomás Ibáñez)


http://www.gimenologues.org/spip.php?article744



Lettre à Tomás Ibáñez à propos de « Perplexités intempestives »

De Miguel Amoros

Compagnon Tomás

Ton « Perplexités intempestives » est le meilleur exposé que j’ai lu qui relève du bon sens et du seny [l’équilibre, en catalan] révolutionnaire qui devrait se trouver non seulement chez les libertaires, mais chez tous ceux qui veulent abolir cette société au lieu de la gérer. Cependant, je ne suis pas surpris que des tas de gens se disant anarchistes se soient engagés dans le mouvement nationaliste, et proclament haut et fort leur droit à décider du matériel des chaînes qui vont les assujettir. Pauvre Ricardo Mella et sa [brochure sur] La ley del número [La loi du nombre dans les élections] ! Ils étaient également assez nombreux tous ceux qui un jour sont montés dans le train de Podemos ou dans celui du plateformisme [1] , en troquant les oripeaux de la lutte de classe pour les habits neufs de la citoyenneté. C’est propre à l’anarchisme des hypocrites que de choisir à chaque tournant historique de faire le jeu du pouvoir en place. La guerre civile espagnole en est l’exemple le plus patent.
Confusion, attrait irrésistible pour le chahut, abandon de la conscience de classe, tactique du moindre mal, l’ennemi de mon ennemi, peu importe. Le résultat final le voici : une masse d’abrutis obéissant à n’importe quel cause (sauf la sienne) et un tas d’egos malades dans le genre de Colau [la mairesse de Barcelone] ou d’Iglesias, prêts à payer pour se vendre. Finalement « De noires tourmentes agitent l’air et de sombres nuages nous empêchent de voir » [Hymne de la CNT]. Essayons de les dissiper.

La question à poser n’est pas de savoir pourquoi un secteur local de la classe dominante décide de résoudre ses différents avec l’État via la mobilisation des rues, mais plutôt pourquoi une partie considérable de gens aux intérêts contraires, principalement des jeunes, agissent comme un élément de la scénographie et comme force de frappe de la caste qui a fait de la Catalogne son patrimoine personnel ; une caste aussi classiste, catholique, corrompue et autoritaire que toutes les autres. Le jeu du patriotisme catalan n’est pas difficile à révéler et ceux qui l’élaborent et en profitent n’ont jamais prétendu le cacher. Le processus de marche vers l’indépendance a représenté une opération de classe risquée. La consolidation d’une caste locale associée au développement économique exigeait un saut qualitatif sur le plan de l’autonomie régionale que la stratégie de « peix al cove » (« pájaro que vuela... » [2]) ne pouvait obtenir. Le refus de la ploutocratie centrale de « dialoguer », c’est-à-dire de transférer des compétences, principalement financières, bloquait l’ascension de cette caste et diminuait dangereusement son influence et sa capacité politique face aux entrepreneurs, aux industriels et aux banquiers prêts à se laisser conduire par des souverainistes afin de tripler leurs bénéfices. La décision prise par les chefs de provoquer une « collision de trains » représenta une rupture radicale avec la politique « pactiste » du catalanisme politique.
Ce n’était pas sérieux, c’est-à-dire que la déclaration unilatérale d’indépendance n’était pas l’objectif ; il s’agissait seulement de forcer une négociation depuis des positions avantageuses. Cependant, comme il fallait en donner l’impression, un appareil mobilisateur bien huilé était nécessaire afin d’inoculer une mystique patriotique et faire bouillir de façon contrôlée la soupe identitaire. Et la mobilisation devint réalité. Tout fut spectacle. La démagogie indépendantiste, armée du marketing de l’identité, a su se prolonger par un citoyennisme démocratique propre à faire sortir dans la rue des masses trop domestiquées pour le faire elles-mêmes. Avec une grande habileté, il a touché la fibre obscure des émotions réprimées et des sentiments grégaires qui sont tapis chez les serfs de la consommation, c’est-à-dire qu’il a su secouer à son profit la quiétude de l’aliéné. À mon avis, l’objectif a été atteint, et la caste dirigeante étatique est bien plus disposée à modifier la constitution du post-franquisme pour mieux y adapter la caste catalaniste, même si pour cela il lui faudra sacrifier certaines figures en cours de route, peut-être même Puigdemont [3]. Les puissants représentants du grand capital (par exemple, Felipe González) semblent aller dans ce sens.

Le nationalisme est géré par des escrocs, mais en soi ce n’est pas une arnaque. C’est le reflet sentimental d’une situation frustrante pour la plupart des subjectivités pulvérisées. Le nationalisme n’agit pas rationnellement, car ce n’est pas le résultat de la raison ; c’est plus une psychose qu’un frémissement de libération. L’explication de l’éclosion émotionnelle patriotique dans la société catalane devra être cherchée dans la psychologie de masse et pour cela, Reich, Canetti ou même Nietzsche nous serons plus utiles que des théoriciens comme Marx, Reclus ou Pannekoek. La conviction et l’enthousiasme de la multitude ne proviennent pas d’un raisonnement logique et froid ni d’analyses socio-historiques rigoureuses. Elles sont plutôt liées aux décharges émotionnelles sans risque, à la sensation de posséder un pouvoir engendrée par les accumulations, au fétichisme du drapeau et autres symboles, à la « catalanité » virtuelle des réseaux sociaux, etc. Tout cela est symptomatique d’une masse déracinée, atomisée et déclassée, et donc sans valeurs, objectifs ni idéaux propres, disposée à se laisser facilement berner. La vie quotidienne colonisée par le pouvoir de la marchandise et de l’État est une vie pleine de conflits latents et intériorisés, dotés d’un excès d’énergie qui les fait émerger sous forme de névroses individuelles ou collectives. Le nationalisme, quel qu’il soit, offre un excellent mécanisme de canalisation de ces impulsions qui, si elles devenaient conscientes chez les gens, constitueraient un formidable facteur de révolte.

Le nationalisme divise la société en deux parties paranoïaques, artificiellement opposées du fait de leurs obsessions. Les intérêts matériels, moraux, culturels, etc., ne comptent pas. Ils n’ont rien à voir avec la justice, la liberté, l’égalité et l’émancipation universelles. Le peuple catalan est quelque chose d’aussi abstrait que le peuple espagnol, une entité qui sert d’alibi à une souveraineté de caste avec sa police notoirement répressive. Un peuple se définit uniquement par son opposition à tout pouvoir qui n’émane pas de lui ou qui s’en sépare. Par conséquent, un peuple avec un État n’est pas un peuple. Tu [Tomás] conviendras avec moi que l’histoire est faite par les gens ordinaires par le biais des assemblées et des organismes issus d’eux, mais dans l’état actuel des choses, l’histoire appartient à qui la manipule le mieux. Ceux-là fournissent le cadre populaire d’une mauvaise pièce de théâtre qui permet une répartition prosaïque du pouvoir. N’importe qui peut faire ses calculs et naviguer en fonction de cela dans ou hors des eaux nationalistes d’une turbulence plutôt calme, mais il ne devra jamais perdre de vue le fond du problème.

Fraternellement,
Miquel Amorós

Traduction de Frank Mintz et des Giménologues
30 septembre 2017.


http://www.gimenologues.org/spip.php?article743


Elegimos luchar [Comunicado libertario huelga general #3Oct]

Los sindicatos, organizaciones y colectivos aquí firmantes queremos comunicar a las trabajadoras y al conjunto de las clases populares nuestro posicionamiento ante los diferentes acontecimientos que se están produciendo los últimos días en las calles de nuestras ciudades y pueblos.

Desde hace unos años hemos visto cómo se aprovecha la escalada de tensiones de un conflicto, ya histórico, para ir cortando los derechos fundamentales de la población. Venimos de una tradición sindical y política que históricamente ha defendido los derechos y las libertades de la clase oprimida y que ha tomado las calles cuando ha habido que luchar para arrebatar al poder todo aquello que nos permita ser protagonistas de nuestro presente y futuro.

Como libertarias y parte activa de los movimientos sindical, popular y asociativo de Cataluña defenderemos siempre el derecho de autodeterminación de los pueblos – empezando por el nuestro. Lo entendemos como un principio básico del confederalismo, para posibilitar la convivencia humana en régimen de igualdad.

Tenemos claro que toda emancipación plena será imposible sin el paso previo de eliminación de la estructura económica que la sustenta, el capitalismo. Mientras esto no suceda, las condiciones de vida de la clase trabajadora seguirán siendo chafadas por una oligarquía española y catalana que van siempre del brazo para imponer contrarreformas laborales y recortes de derechos sociales.

Aun así, queremos denunciar la militarización y la represión que estamos sufriendo por parte del estado español, que mostrando su cara más cruda y autoritaria, quiere imponer su voluntad hasta las últimas consecuencias. Siempre hemos estado en contra de quien ha militarizado Cataluña - y cualquier territorio - para hacer frente a las grandes protestas populares o todo anhelo de emancipación social.

Nos oponemos a la represión del Estado porque la hemos sufrido de forma sistemática y continuada en nuestros propios cuerpos, en la calle y en las empresas. Por eso también queremos denunciar la naturaleza represiva de la misma Generalitat de Catalunya, la cual en los últimos años, ha perseguido, golpeado, detenido y encarcelado a todas aquellas que no han querido mirar hacia otro lado cada vez que los derechos civiles y humanos del pueblo eran pisados. No olvidamos la forma en que los mossos de escuadra nos desalojaban de Plaza Cataluña, encarcelaban y denunciaban a sindicalistas, nos perseguían por participar en la movilización que rodeaba el parlamento los días en que se recortaban nuestros derechos sociales, o en que a través de macro operativos policiales, nos detenían y encarcelaban en las recientes Operaciones Pandora, o muertos y mutilaciones entre otros. Así pues, no permitiremos que nadie nos tome lo que es nuestro, traiga la bandera que traiga.

Para nosotros, la autodeterminación y emancipación de nuestros pueblos, villas y ciudades no puede quedarse solamente en la decisión de un marco territorial concreto. La libertad colectiva no será posible sin la acción decidida del pueblo y las trabajadoras frente a un Estado y de unas élites políticas que mantienen unas estructuras antisociales, heteropatriarcales y opresoras, que también están defendidas por algunos actores en el llamado soberanismo catalán. La autodeterminación y la emancipación sólo serán posibles a través de la acción insumisa de las oprimidas, que entiendan en este hecho la defensa y mejora de sus condiciones materiales de vida. La socialización de los medios de producción, de la riqueza y la eliminación de todas las formas de opresión, como el heteropatriarcado y sus diferentes estructuras de poder tanto explícitas como implícitas, la más amplia libertad de decisión y participación a través de la acción directa y la autogestión será lo que nos hará realmente libres.

Así pues, pensamos que es el pueblo constituido como sujeto político y de clase, quién tiene que servir de fundamento para cualquier cambio social importante y, por lo tanto, celebramos la extensión de organizaciones populares de base para practicar desobediencia y hacer frente al contexto autoritario existente. Queremos que esta actitud de desobediencia y enfrentamiento a la autoridad vaya más allá de la tesitura actual y se dirija a todas las injusticias a las que estamos sometidas.

Por todo esto, hacemos un llamamiento a las trabajadoras de Cataluña a participar de las movilizaciones en defensa de nuestros derechos y libertades, y de forma muy especial a participar de forma masiva de la huelga general convocada por el día 3 de octubre. Porque el espíritu combativo que recorre históricamente este lugar de la Tierra no se doblará tan fácilmente, porque somos clase trabajadora y queremos decidirlo todo, ahora toca salir a la calle, ahora toca luchar!

Firman:
• CGT Catalunya
• Negres Tempestes
• Embat, organización libertaria de Cataluña
• Heura Negra, asamblea libertaria de Vallcarca
• CNT Cataluña y Baleares
• Oca Negra, asamblea libertaria del Clot-Camp de l’Arpa
• Solidaritat Obrera


http://www.alasbarricadas.org/noticias/node/39001


Manuel Cervera-Marzal : "Le référendum catalan, c’est l’action de désobéissance civile la plus massive de l’histoire de l’Union Européenne"

La Catalogne s’embrase sur fond de processus d’indépendance. Quelles sont les forces en présence ? Comment se positionne la gauche espagnole ? Va-t-on vers une guerre de sécession ? Manuel Cervera-Marzal, sociologue spécialiste de la gauche espagnole, nous aide à y voir plus clair.



http://www.regards.fr/web/article/manue ... obeissance
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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede bipbip » 07 Oct 2017, 13:34

Catalogne. Prendre parti dans une situation étrange

par Santigo López Petit

Santigo López Petit est catalan, chimiste et philosophe. Merci à Alèssi Dell’Umbria pour la traduction.

Il y a des moments où la réalité se simplifie. Ce n’est plus l’heure de faire la part de la vérité et du mensonge dans les arguments qui prétendent défendre l’unité d’Espagne ou proclamer l’indépendance de la Catalogne. Il n’est pas non plus nécessaire de remonter à l’année 1714 [1] ni de chercher dans les griefs plus récents. Quand on en appelle à ’la Loi et l’Ordre’, tout à coup, tout s’éclaire et chaque position apparaît parfaitement définie sur la table de jeu. Puis, de façon viscérale, ceux d’entre nous qui restaient silencieux savons où nous situer : nous serons toujours face à ceux qui veulent imposer la consigne de rétablir l’autorité. Nous connaissons bien une phrase forgée en France avant la révolution de 1848 qui disait : ’La légalité tue’.

Effectivement nous sommes, donc, contre l’État espagnol et sa légalité, bien que pour cela nous ayons à prendre parti entre des drapeaux qui nous étouffent, parce qu’ils nous pompent l’air, et des hymnes qui assourdissent et empêchent d’écouter ceux qui, rassemblés, parlent. Il serait magnifique d’affirmer qu’à cette légalité de l’État espagnol s’oppose la légitimité d’un peuple.

Malheureusement il n’en va pas ainsi, et que les partis indépendantistes ne recommencent pas à nous rouler dans la farine. La légitimité qu’ils défendent s’est construite en oubliant au moins la moitié des catalans, elle s’est faite sur la base de recours juridiques très discutables et, finalement, en profitant de la gestion de la violence terroriste par les Mossos après les récents attentats. Quand une émission de télévision affirmait que durant quelques heures la Catalogne avait eu un authentique État, elle avait raison. C’est Hobbes dans toute sa pureté. J’abandonne le droit de me gouverner moi-même et je signe un pacte de soumission, en échange de la sécurité qui m’est offerte. En définitive, et comme toujours, le désir de tranquillité, et le dictat de la raison, sont derrière la fondation de l’État. Cependant, pauvre peuple celui qui fait d’un commissaire de police son héros !... Et qui emploie la parole ’abattre’ pour dire tuer.

Le mérite incontestable de l’indépendantisme est d’avoir dévoilé le mythe de l’État de Droit. Il est amusant d’entendre ces jours-ci des politiciens catalans défenseurs de l’ordre accuser l’État espagnol d’être un ’état policier et répressif’. Ou se plaindre des heures qu’ils ont passées au commissariat. Qu’est-ce qu’ils croient ? Non, il n’y a là aucun état d’exception. Il y a ce qui depuis longtemps coexiste parfaitement : l’état de guerre et le fascisme postmoderne. L’État de guerre qui, avec l’excuse du terrorisme, se place bien au-delà de quelque norme juridique, tandis qu’il traque impitoyablement celui qui est signalé comme son ennemi. Terroriste ou séditieux. Le fascisme postmoderne qui neutralise politiquement l’espace public et expulse les déchets sociaux. A propos, ce fut CiU qui a semé les graines de la Loi Mordassa en juillet 2012 aux Cortes [2].

Cela fait des années que le proto-état catalan qui, comme tous les États, s’est construit utilisant l’embrouille et la gestion de la peur, essaie de transformer le peuple catalan en une authentique unité politique. Dans ce sens les appels de chaque 11 septembre ont servi pour policer et domestiquer un désir collectif de liberté qui ne peut se résorber en une seule voix. L’opération politique a été celle-ci : le Gouvernement décide qui est son peuple, et dans la mesure où il réussit à le convertir en une unité politique, c’est-à-dire en un nous autres contre eux, acquiert une légitimité qui lui permet de négocier avec l’État espagnol. Il est clair que l’indépendantisme hégémonique ne désire aucun changement social réel et profond. Ils appellent à la désobéissance au ’Gobierno’ pour immédiatement obéir au ’Govern’ [3]. ’De la loi à la loi’ assurent-ils. De fait les élites dirigeantes s’entendent toujours entre elles, parce que l’ombre du capital est très étendue. Pour cela dans cette guerre où nous sommes englués, le plus probable est que chaque opposant réalise ce qu’on attend de lui. Le Gouvernement espagnol dira qu’il a défendu l’État de Droit jusqu’au bout, certes oui, de manière mesurée. Le Gouvernement catalan affirmera que, dans les conditions actuelles, on est allé plus loin que jamais. Il est difficile de penser que la logique du proto-état catalan conduise au-delà d’une rupture négociée qui aurait à prendre forme dans une réforme de la Constitution.

Cependant, la situation se trouve complètement ouverte. Quand les rues se remplissent de gens et que devant se dresse un État arrogant, incapable d’autocritique et qui méconnaît une quelconque forme de médiation, n’importe quoi peut arriver. Et c’est réellement ainsi. Personne ne sait ce qui va se passer parce qu’une situation inédite s’est produite : voter s’est converti en un défi à l’État. Pour beaucoup d’entre nous, le vote n’a jamais été porteur de changements réels. Malgré cela, maintenant, le simple acte de vouloir voter a un petit quelque chose de radical et transgresseur. C’est étrange ce qui est en train de se passer. Certes beaucoup de gens s’émeuvent et se rassemblent sous le drapeau indépendantiste. Mais aussi nous sommes nombreux ceux qui maintenant allons nous plonger dans la tourmente. Malgré le fait que nous n’ayons aucun drapeau, nous savons qu’il faut être là. Nous aussi n’avons pas peur, mais il nous en coûte d’oublier. Il nous coûte de faire confiance à des dirigeants politiques qui ont brutalement délogé une place Catalunya occupée, et qui ont été les premiers à appliquer des mesures néo-libérales. L’année 2011 nous avons encerclé le Parlement précisément pour l’empêcher. Et maintenant nous devrions nous laisser aller à les embrasser ?

Quand Felipe Gonzalez affirme que ’la situation en Catalogne est ce qui m’a le plus causé de souci en quarante ans’ voilà un bon signal. Les forces politiques indépendantistes ont été capables d’inquiéter un pouvoir centraliste et répressif qui a des siècles d’expérience. Ce n’est pas facile de le déraciner et sa réaction défensive le prouve. Il faut reconnaître, pour autant, la force de ce mouvement politique, sa capacité d’organisation et de mobilisation. Mais l’État espagnol ne concédera jamais l’indépendance de la Catalogne. Pour y parvenir, il faut d’abord le briser, et pour avancer dans ce processus de libération l’indépendantisme catalan a besoin de beaucoup plus de soutiens. En définitive, s’opposer à l’État espagnol à partir de la volonté d’être un autre État, non seulement n’est guère intéressant, mais c’est carrément perdant. Par contre, imaginer une Catalogne qui demeure infatigable en tant qu’anomalie, peut effectivement miner la légalité néo-franquiste, et se constituer à l’avancée de quelque chose d’imprévisible en Europe. Si nous voulons que le droit à décider ne demeure pas une consigne vide, et que le premier octobre ne soit pas un point final mais un commencement, il faut en finir définitivement avec la division nous/eux définie exclusivement en termes nationalistes. La Catalogne seule ne pourra jamais se retrouver. La république catalane peut naître seulement fraternisant avec les républiques des autres peuples qui vivent dans cette péninsule.

Votons, donc, pour briser le régime de 1978, héritier du franquisme. Votons parce que voter dans ces moments constitue un défi à l’État, et ce défi nous rendra un petit peu plus libres. Mais n’oublions jamais le cri de ’Nul ne nous représente’ et pas davantage le fait que la lutte des classe se poursuit agissant dans ce qui apparemment est homogène.

Notes :

[1] Le 11 septembre 1714, l’armée de Philippe V d’Espagne entre dans Barcelone après plusieurs mois de siège. Cette date est depuis cent cinquante ans celle de la fête nationale catalane, la Diada, célébrée de façon clandestine sous le régime franquiste.

[2] Loi faite pour réprimer toute forme d’occupation non institutionnelle de l’espace public, et qui prévoit des peines de prison ahurissantes en cas d’infraction. Son vote en 2012 avait provoqué de nombreuses manifestations de protestation dans tout l’État espagnol.

[3] Gouvernement, en espagnol puis en catalan.


https://lundi.am/Catalogne-Prendre-part ... on-etrange
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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede bipbip » 07 Oct 2017, 13:36

Comprendre la situation en Catalogne 2

Par Miguel Ortiz Lombardía

Cette lettre naît d’un désarroi, celui de voir le peu d’intérêt des médias “alternatifs” français, au moins la longue liste de ceux que je suis couramment, pour ce qui est en train de se passer en Catalogne. Elle cherche aussi à renseigner mes amis et à partager avec eux mon point de vue sur ce sujet. Parce qu’évidemment, je peux seulement vous faire partie de mon interprétation des faits que je connais. Je vous invite fortement à aller en trouver d’autres.

Nous avons appris l’importance d’être informés sur ce qui se passe ailleurs, autant par vrai souci pour la vie d’autrui que pour mieux comprendre ce qui nous arrive, ici et maintenant. Nous savons aussi que les grands médias nous offrent une vision du monde qui correspond, presque exclusivement, aux points de vue culturels et aux intérêts matériels et symboliques de la classe que les possède. C’est pourquoi les gens qui ne partageons pas ces points de vue, ces intérêts, cherchons à prendre des nouvelles du monde aussi, quoique souvent avec difficulté, par d’autres moyens. On réussit ainsi à trouver des informations sur les vies et les parcours des migrants qui arrivent ou tentent d’arriver aux portes de notre forteresse, sur les résistances kurdes, palestiniennes, sahraouis et autres, sur les luttes des peuples africains et amérindiens contre les fléaux combinés des inégalités, de l’oppression, de l’extractivisme, sur celles en Grèce contre l’asphyxie économique et culturelle programmée par les technocrates de l’UE.

On peut se dire que nous avons en France assez de problèmes, et cela sans tenir compte des problèmes personnels qui peuvent être déjà assez lourds. Nous avons l’état d’urgence permanent, la casse du droit du travail au profit du capital, le démantèlement progressif des services publics, du système de santé… C’est trop pour, en plus, tout vouloir savoir d’ailleurs. Alors, s’informer un peu, ça va, ça enrichit nos conversations au passage, mais après il faut se focaliser sur ce qu’on peut envisager de résoudre localement. Soit, sauf qu’à y regarder de près, ces problèmes « d’ici » ne sont pas tout à fait nouveaux dans le monde, y compris pas très loin de nous. Allez enquêter en Grèce, au Portugal ou en Espagne à propos de ces questions, vous aurez un bon aperçu des effets des mesures connues déjà là-bas, celles qui viennent au galop en France, dans les ordonnances d’un autre docteur Folamour.

On se dit également que ce sont trop d’informations, qu’on ne peut pas toutes les intégrer : trop d’information tue l’information, vous savez. Mais le monde est grand et complexe et s’il est vrai que nul ne peut tout savoir, il ne l’est pas moins que nous avons besoin de ces récits et de leur mémoire, accessibles, si l’on veut que l’intelligence collective puisse en faire quelque chose d’utile le moment venu.

Eh bien, je vais vous parler de ce qui se passe en Catalogne, ce sujet passé à la trappe, même pour des gens qui s’efforcent à être informés. En fait, je pourrais m’étendre sur la superficialité avec laquelle on passe trop souvent sur ce qui concerne un pays pourtant voisin comme l’Espagne. Je ne le ferai pas, mais je vais vous donner un exemple : j’entends souvent le terme « extrême-gauche » collé à Podemos ou à la maire de Barcelone, Ada Colau. Mais Podemos se définit lui-même comme « ni de gauche, ni de droite », cela vous dit quelque chose ? Et Ada Colau gouverne la ville de Barcelone en coalition avec le PSC, le parti “socialiste” catalan. Si elle a pris quelques bonnes décisions, vis-à-vis du tourisme de masses par exemple, elle a aussi continué la répression contre les migrants qui essaient de gagner leur vie par la vente à la sauvette. Bref, si ces partis politiques présentent un certain renouveau et ont des prises de position défendables, on risquerait moins de se tromper à propos de leur vrai nature en les qualifiant de sociaux-démocrates. Car c’est cet espace politique-là qu’ils ont occupé après la fuite vers la droite des partis qui traditionnellement s’en réclamaient. Corollaire : mon mensuel préféré, CQFD, avait consacré en 2015 un dossier au « pari municipaliste » en Espagne. Il y était question des différents parfums de Podemos et, surtout, des partis dits des “communs”, comme celui d’Ada Colau. Par contre, pas un mot sur les CUP (« candidatures d’unité populaire ») présentes surtout en Catalogne depuis le début des années 2000, bien avant le 15M (sigle par lequel on connaît en Espagne le mouvement des “indignados”) Contrairement à Podemos ou aux “communs”, les CUP sont un mouvement ouvertement anti-capitaliste, qui est contre la monnaie unique, contre les programmes dits « d’austérité » de la troïka, qui fonctionne et prend les décisions en assemblée(s) et dont les élus répondent en tout moment devant la base et ne se présentent qu’à un seul mandat. Un parti qui malgré tout cela a 7 % des sièges du parlement catalan. Dans mon innocence, j’avais pensé qu’il y en avait assez pour attirer l’attention de la « gauche-de-gauche » en France. J’ai même fait un courrier à CQFD pour montrer ma déception et les inviter à s’y intéresser. Ma lettre est restée sans réponse, ce que je peux toutefois comprendre et qui me permet de la reprendre en partie ici. Je pense que les CUP ont, hélas, un stigmate difficilement acceptable en France : elles sont aussi ouvertement pour la constitution d’une république catalane indépendante. Et là, c’est le blocage : parce que vu d’ici, on se dit, à raison, que les kurdes ont le droit de réclamer un ou des états propres et ainsi sous-diviser trois états existants, à savoir l’Iran, l’Irak, la Turquie. Mais l’Espagne, ah non, c’est différent, sa sacrée constitution dit qu’elle est « une et indivisible », tout comme la République Française.

J’ai l’impression, quand j’en parle avec les amis, que le sentiment ici est que la Catalogne essaie de faire un peu comme ce qu’on nous dit du nord de l’Italie, c’est-à-dire, d’échapper un État qui “oblige” ces régions relativement plus riches, à une certaine forme de solidarité avec des régions moins prospères. Je ne vais pas nier que pour une partie des indépendantistes catalans il s’agit bien de cela. Mais en Catalogne vous ne trouverez pas l’équivalent de la Ligue du Nord italienne : la majorité des fascistes catalans sont pour l’union avec l’Espagne. D’autre part, Barcelone a été la première grande ville européenne où des dizaines de milliers de gens sont sorties à la rue pour réclamer que l’état accepte et organise la venue et l’accueil de son quota de réfugiés, voire davantage. Mais la vision économiste du « problème catalan » est, on ne saurait espérer autrement, véhiculée et mise en avant par les grands médias, en Espagne et ailleurs. Il est plus inattendu qu’elle reste presque le seul point de vue des gens qui sont pourtant capables d’aller au-delà des idées reçues concernant d’autres sujets. Je n’accuse personne, j’ai exposé plus haut des raisons qui peuvent expliquer cette méconnaissance. Des raisons que j’accepte en un premier temps, mais que je pense qu’il faut dépasser.

Que se passe-t-il donc en Catalogne ? Je commence un peu à côté, pour vous dire que je ne suis pas nationaliste. Ni catalan, ni espagnol, ni européen. Lorsqu’on me demande d’où je viens, je réponds invariablement par le fait géographique de base : Barcelone. Si j’étais sûr d’être compris, je donnerais la latitude et la longitude, à la place du nom de ma ville. Pourtant, je n’ai pas honte d’être né là-bas, c’est que pour moi, cela n’est qu’une partie, la plus contingente qui soit, de mon histoire. Ne me sentant donc pas partie de la nation catalane, les arguments “historiques” pour son indépendance me sont étrangers, insuffisants, très discutables. Je suis par contre pour l’autodétermination de toute société qui voudrait se gouverner par elle-même. Qu’elle s’appelle “nation” ou non m’est secondaire, je ne me suis jamais posé la question de savoir si les communautés zapatistes s’en considèrent une. Ceci dit, je ne pourrais pas accepter n’importe quelle forme de gouvernement, en particulier ceux basés sur la haine, la violence, l’exclusion. Mais ce seraient alors la haine, la violence et l’exclusion que je combattrais, non leur volonté de se gouverner par eux-mêmes.

Voici donc ce que je pense à propos du « problème catalan ». Ce “problème” vient de loin, les nationalistes vous diront 300 ans, ceux qui se sont passés depuis la fin de la guerre de succession espagnole. Il a connu différents formes en différents moments, il a été nourri par l’attachement des catalans à leur langue et à leurs traditions, ainsi que par les narratives héroïques de son histoire, plus ou moins fausses, comme souvent le sont ce type de récits. Jusqu’ici, le cas typique d’une « nation sans état », une parmi d’autres que dans la formation des états modernes en Europe n’a pas réussi à construire le sien. On ne peut donc nier que c’est bien un sentiment nationaliste qui a cherché avec plus ou moins de force l’autonomie, voire l’indépendance. On ne peut pas non plus nier, comme les gouvernements espagnols l’ont toujours fait, qu’il y a une nation en Catalogne, vu que le sentiment d’en constituer une a été constant et souvent majoritaire chez les catalans. J’ai quitté Barcelone il y a 18 ans. À ce moment-là, une majorité des catalans se disaient nationalistes, mais je dirais que moins de 20 % étaient pour l’indépendance. Je n’étais pas parmi eux. Aujourd’hui, près de la moitié, dont moi, sommes pour l’indépendance. Une si rapide évolution montre que le « problème catalan » a dû quelque part changer de nature. H. L. Macken, par ailleurs assez peu fréquentable, écrivit « il y a toujours une solution bien connue pour chaque problème humain : claire, plausible et fausse ». Il serait facile d’expliquer la montée de l’indépendantisme par la crise. Ce serait oublier la partie symbolique du problème, celle du mépris du peuple “démocratiquement représenté”. En 2005, avant que la crise éclate, le gouvernement catalan est dirigé par une coalition « de gauche », avec les “socialistes” en tête, et dont seulement un parti, ERC (gauche républicaine catalane) se déclare indépendantiste. La droite nationaliste, alors non ralliée à l’indépendantisme, est en minorité au parlement catalan. Ce parlement approuve, en septembre 2005, un nouveau « statut d’autonomie » avec 90 % des voix de ses députés. Deux ans avant, en décembre 2003, alors candidat “socialiste” au poste de premier ministre, Rodríguez Zapatero, avait promis, lors d’un meeting à Barcelone, qu’il soutiendrait toute proposition de statut approuvé par le parlement catalan. En 2006, avec une majorité suffisante au Congrès espagnol, en bonne partie grâce aux députés “socialistes” catalans, Zapatero non seulement ne tient pas sa promesse, mais il oblige à raboter le statut de ses demandes les plus fédéralistes et nationalistes. Abandonnant ces alliés de gauche et même les propres socialistes catalans, il s’allie à la droite nationaliste catalane et arrive à un compromis au Congrès espagnol. Le statut ainsi dénaturalisé est pourtant approuvé en Catalogne par un referendum (74 % pour, 21 % contre, participation 49 %) que le gouvernement d’Espagne a accepté à contrecœur, craignant que la population refuse le statut : la commission électorale et la cour suprême avaient interdit de promouvoir la participation. Quelques jours plus tard la droite espagnole (PP) dépose un « recours d’inconstitutionnalité » auprès de la cour constitutionnelle, contre 187 des 223 articles du nouveau statut. Le PP arrive au pouvoir en 2008, la cour constitutionnelle ne s’est toujours pas prononcée, le renouvellement de ses juges est un enjeu majeur de la législature et ce sont des juges très à droite qui, en juin 2010, donnent raison à la plupart des demandes du PP. Moins de deux semaines plus tard, le 10 juillet, entre un million et un million et demi de personnes manifestent à Barcelone derrière le slogan « Nous sommes une nation. Nous décidons », la première d’une longue série de manifestations massives. La crise, certes, était arrivée entre temps, mais ce n’est pas elle qui a sorti ces gens à la rue. Le premier point de bascule dans cette histoire est, à mon avis, ce 10 juillet 2010. En ce moment ce sont surtout des nationalistes de droite, jusqu’ici pour la plupart commodes avec le système dit « autonomique », qui commencent à pencher pour le camp de l’indépendance.

En 2011, le mouvement du 15M remue l’Espagne. Quelques tabous se brisent, la monarchie par exemple ne va plus de soi, le républicanisme et le fédéralisme reviennent aux discussions politiques pour une partie de la population. Pendant un certain temps un élan de démocratie directe souffle et fait naître des espoirs. Mais manquant de force et d’organisation, le mouvement s’essouffle, en partie parasité par des nouveaux partis politiques créés ad hoc, dont Podemos, qui tire finalement l’épingle du jeu. Ces partis promettent d’entrer dans le jeu représentatif pour porter aux institutions « la voix du peuple », ce peuple qui disait aux députés « vous ne nous représentez pas ». En Catalogne ce « mouvement des places » est, en plus, traversé par les mouvements nationalistes de gauche. Il aura une évolution différente de celle qu’il vivra en Espagne. Entre les discussions qui se tiennent dans les assemblées des places et des quartiers, le sentiment que l’indépendance pourrait être un moyen de donner plus de pouvoir au peuple prend ampleur. Certains diront que les nationalistes de gauche ont manipulé les autres pour rallier au camp indépendantiste des gens qui ne venaient pas du nationalisme. Que des manipulations il y en a de toutes sortes, et surtout en politique, j’en suis convaincu. Je me trompe peut-être, mais je ne pense pas que ce soit ici le facteur le plus important. Quoi qu’il en soit, je pense qu’à ce moment, ce sont en effet des gens de gauche, nationalistes ou non, qui ont basculé vers le camp de l’indépendance, la voyant comme une condition de possibilité d’un « procès constituant », vers une république, catalane, plus sociale, moins dominée par les oligarchies.

Après la fameuse sentence de la cour constitutionnelle, à chaque fois que le gouvernement catalan a passé des lois qui étaient près de la limite du statut deux fois raboté, le gouvernement espagnol l’a saisie pour paralyser ces lois. La cour lui a donné gain de cause presque à chaque coup. Certaines de ces lois touchaient, par exemple, aux écoles, aux impôts (comme celui gravant les banques propriétaires de logements vides) à certaines garanties sociales (comme une loi empêchant les compagnies de gaz et d’électricité de couper le jus aux gens sans ressources) à l’écologie. Le sentiment de mépris, alimenté en plus par une arrogance sans pareil de la part du gouvernement espagnol, ne pouvait que nourrir en un premier temps la rage, puis l’envie de trouver une sortie. On a commencé à parler de plus en plus d’un référendum d’autodétermination, que la plupart des catalans voulaient négocier. On s’est trouvés avec la négative systématique. On nous a dit que la constitution espagnole ne permettait pas une telle rêverie et que puisque cette constitution était le fruit laborieux d’un grand consensus à l’issue de la dictature, il ne fallait pas la toucher. La stratégie bien rodée de la peur : si on touche la constitution, c’est à nouveaux la division, le chaos et qui sait, même la guerre. Or la constitution avait été déjà reformée en 1992, suite au traité de Maastricht. Pire, l’été de cette année 2011, l’année des “indignados”, en plein mois d’août et par une procédure d’urgence et en lecture unique, les Cortes (réunion des deux chambres législatives) avec les “socialistes” de Zapatero au gouvernement et avec le support du PP et de ses affidés de l’UPN (droite de Navarre) réforment son article 135. Cette réforme inscrit dans la constitution espagnole la « règle d’or », désormais indépassable, dans les dépenses publiques. Pire encore, elle impose que le service de la dette passe devant toute autre priorité de l’état. Y compris la santé, l’éducation, les retraites. Comme les trois partis ont plus de 90 % des sièges, aucun référendum n’est convoqué, alors qu’une très grande partie de la population crie au scandale. La constitution est donc réformable, mais seulement si les grands partis, représentant des oligarchies vielles et nouvelles, le veulent. Le sentiment de la plupart de nous, en Catalogne et au-delà, est qu’ils ne le voudront jamais en ce qui concerne la forme de l’état (république ou monarchie) ni en ce qui concerne le droit d’autodétermination des peuples faisant partie de l’Espagne. Podemos n’a pas réussi le sursaut politique qui avait donné un certain espoir de vrai renouveau et n’importe qui avec un peu d’honnêteté intellectuelle se doit d’avouer que la situation est dans une impasse.

Je ne suis pas le seul à penser que si les politiciens espagnols avaient montré un peu plus d’intelligence et avaient vraiment souhaité négocier, tout ce “procès” aurait été désamorcé. Mais ils ne veulent négocier autre chose que le financement, ils ne veulent pas admettre qu’il ne s’agit (plus ?) d’une question d’argent. Si un référendum d’autodétermination avait été proposé et conduit, comme au Québec, comme en Écosse, les indépendantistes l’auraient fort probablement perdu. Parce qu’il y a au minimum une moitié de la population qui ne veut pas, même aujourd’hui, l’indépendance. Parmi eux, beaucoup de nationalistes espagnols, dont une minorité reste dans les pires schémas de la dictature franquiste, tandis qu’une majorité d’entre eux a tout simplement le même attachement à leur langue, leurs coutumes, leurs histoires plus ou moins inventées, que les nationalistes catalans aux leurs. Mais il y a aussi de gens qui sont contre l’indépendance sans être des nationalistes espagnols, qui pensent seulement qu’une Catalogne indépendante n’a pas de sens, ni politiquement, ni économiquement, qu’on va plus loin unis que séparés, ou qui sont tout simplement dégoûtés par la propagande nationaliste catalane, qui a sévi avec force décuplée ces derniers cinq ans. Avec tous, sauf avec les plus rances, on devrait pouvoir discuter, il aurait été sain de le faire. Je comprends en particulier les compas « d’en bas à gauche » qui me disent que c’est beaucoup d’énergie investie en un “procès” qui ne devrait aboutir, au “mieux”, qu’à un autre état. J’ai été du même avis longtemps, mais je pense maintenant que face à l’immobilisme, voire le recul, un pas en avant, d’ailleurs pas si petit que ça, même s’il est insuffisant, vaut le coup. Bref, dans le scénario d’un référendum négocié, je pense qu’une partie des indépendantistes d’aujourd’hui auraient rejoint les rangs de ces unionistes qui voudraient aussi un changement.

Hélas, on n’en est pas là. Certes, les indépendantistes du parlement catalan ont fait des entorses à leurs propres lois et règlements pour pouvoir passer en force et en urgence les textes qui convoquent le référendum unilatéral et qui créent le cadre pour une transition en cas de victoire du “oui”. Ils ont agi ainsi par stratégie, pour que l’attendue réponse du gouvernement espagnol n’aie pas le temps de se déployer et de l’arrêter. Mais le gouvernement espagnol a réagi rapidement et sans ménagement, se moquant au passage, lui aussi, de ses propres lois : perquisitions sans ordre judiciaire, mandats d’arrêts avant qu’un délit soit commis, essai d’intervention des comptes et de la police catalane… et, plus grave encore, attaque d’un droit fondamental, le droit à la liberté de presse. S’entêtant à résoudre par la voie judiciaire, qui sait si par la force, un problème politique, le gouvernement espagnol a montré que la séparation de pouvoirs en Espagne est une chimère. En plus, on nous dit que ce référendum est illégal et que ce qui est illégal est anti-démocratique ; ce sont les mots du premier ministre espagnol. Oubliant au passage que toutes les luttes démocratiques ont dû à un moment ou à un autre faire fi de lois injustes, y compris par voie révolutionnaire, pour précisément aboutir à plus de démocratie. En envoyant des policiers pour explicitement empêcher ce référendum, ce gouvernement a aussi montré qu’il est capable d’aller très loin, on espère que ce ne soit pas trop loin. Que tout cela arrive dans un pays européen sans que personne bronche au-delà des Pyrénées, me semble très préoccupant. Ça dit très long du niveau d’acceptation de ce type de « mesures d’urgence » en Europe.

Ces derniers jours nous ont montré qu’une solution négociée n’est pas possible aujourd’hui. Certains politiciens espagnols gesticulent maintenant et demandent de pourparlers. Or Podemos, malgré leur nom, ne peuvent pas : pour changer la constitution espagnole il faut compter avec le PP, majoritaire au Sénat, et avec les “socialistes”. Et les “socialistes”, même s’ils prétendaient vouloir négocier, ont perdu toute crédibilité à force de rompre leurs promesses. Seules des instances internationales pourraient forcer une médiation. Mais on connaît bien l’efficacité de la « communauté internationale » et de l’européenne en particulier, alors, contrairement à beaucoup de catalans, je n’y attends rien.

Je ne peux pas vous dire qu’est-ce qui va se passer le premier octobre, ni le jour après. Je peux vous dire par contre, que nous sommes beaucoup à vouloir montrer ce jour-là notre détermination à nous gouverner comme peuple souverain. Aussi, je pense qu’une étape a été franchie et que difficilement la vie politique sera la même en Catalogne et en Espagne.

Quoi qu’il advienne ces prochains jours, il faudra toujours lutter contre toute autorité, espagnole, catalane ou autre, nous imposant une vie que nous ne voulons pas.

Salut i alegria !

Miguel Ortiz Lombardía


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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede digger » 08 Oct 2017, 09:14

Tout cela m'apparaît comme beaucoup de bruit pour pas grand chose.
Un pouvoir joue sur la fibre "nationaliste" pour chercher des crosses à un autre pouvoir "nationaliste". Les guillemets sont dus au fait que personne n'est d'accord sur les définitions de "peuple", de "nation" et d'"état".
Celle que je préfère et qui me sert dans ma vision des choses est que de nombreux états sont constitués de nations, nations qui, rassemblées de gré ou de force, ont constitué des états (ou états-nations). On parlait de "nations" indiennes, qui constituaient le peuple indien.
Quand je dis que je suis opposé à la notion d'état, je pense à deux choses principalement : une organisation sociale, politique et économique souvent centralisée et hiérarchisée et des frontières séparant de manière arbitraire des "nations".
Il faudrait donc parler d'étatisme plutôt que de "nationalisme" selon cette définition. La nation espagnole n'existe pas, l'état espagnol, si. Mais, même dans cette optique, le terme "nationalisme" reste à mes yeux sujet à caution.
Donc les catalans souhaitent la création d'un état-nation, un état qui adopterait l'espace géographique d'une nation catalane. C'est ce que j'appelle de l'étatisme et non du nationalisme. A l'opposé d'une approche kurde (Rojava) qui parle d'une nation sans état. Et c'est là où çà coince (principalement) pour moi. Les catalans échangerait un état pour un autre, par fibre "nationaliste", un espèce de réflexe pavlovien utilisé pour différents prétextes par tous les pouvoirs.
Comme Ibanez, je m'étonne que des anarchistes et anarcho-syndicalistes en soient victimes. Il me semble qu'on est là devant une lacune de la réflexion sur l'organisation politique, sociale et économique ou des limites de théories qui ont du mal à se confronter avec les réalités.
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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede Pïérô » 19 Nov 2017, 16:49

à nouveau de Tomás Ibáñez

Des libertaires à la dérive

Je ne connais pas très bien l’histoire du mouvement libertaire en Catalogne, mais j’imagine qu’il devait y avoir une bonne raison pour qu’en 1934 la CNT qui se trouvait alors au summum de sa force refuse de collaborer avec la tentative de proclamer “L’État Catalan sous la forme d’une République Catalane”. Je ne fais que l’imaginer. Par contre, ce que je ne me limite pas à imaginer car j’en suis convaincu, c’est qu’il n’y a aucune bonne raison pour qu’une partie de l’actuel mouvement libertaire catalan collabore, d’une manière ou d’une autre, au projet “national-indépendantiste” entrepris par le Gouvernement catalan, par les partis politiques qui le soutiennent, et par les grandes organisations populaires nationalistes qui l’accompagnent.

Le moins que l’on puisse dire c’est que cette partie du mouvement libertaire se trouve “en pleine dérive” puisqu’après avoir contribué à “protéger les urnes” lors du Référendum que le Gouvernement avait convoqué dans le but précis de légitimer la création d’un nouvel État sous forme de République catalane, elle appela en plus à une grève générale dans l’immédiate foulée du Référendum, ce qui avait pour conséquence prévisible d’en renforcer les effets.

Cette dérive se réaffirme maintenant à travers l’appel à rejoindre une nouvelle grève générale demain 8 novembre pour exiger la libération des “prisonniers politiques” après la répression de l’État espagnol et ses services judiciaires contre certaines activités favorables à l’indépendance de la nation catalane et à la création du nouvel État.

Il est vrai que cette fois ce n’est pas l’ensemble des syndicats anarchosyndicalistes qui se joignent à cette grève mais une partie des syndicats de la CGT et des libertaires intégrés dans les CDR “Comités de Défense de la République”. Si j’avais déjà exprimé ma “perplexité” devant l’appel à la grève générale du 3 octobre, cette perplexité s’est accrue en constatant que ces syndicats de la CGT et ces militants libertaires des CDR vont appuyer l’initiative d’un minuscule syndicat radicalement indépendantiste, « L’Intersyndicale-Confédération Syndicale Catalane » qui a déposé le préavis de grève. Il n’a reçu l’appui que de deux grandes organisations indépendantistes catalanes qui rassemblent de façon transversale des secteurs populaires et des secteurs bourgeois de la population catalane (Omnium Culturel et l’ANC- Assemblée Nationale Catalane)

Il ne fait aucun doute qu’il faut dénoncer la répression, mais l’on peut s’étonner du fait que cette dénonciation ne donne lieu à une grève générale que lorsque les inculpés sont des membres du gouvernement, accompagnés des deux principaux dirigeants du mouvement civil indépendantiste, et qu’elle se réduise à des manifestations de condamnation et de solidarité lorsqu’il s’agit d’autres personnes.

Heureusement qu’au sein de la mouvance libertaire on a toujours su évaluer les luttes en raison de leur contenu politique, et lorsque ces luttes ont été réprimées, la solidarité s’est manifestée en fonction de cette évaluation politique. Mais faut-il penser que parce que nous condamnons toute forme de répression nous devrions mobiliser toutes nos énergies lorsque ce sont des « combattants » d’extrême droite qui sont réprimés ? Si d’un point de vue libertaire toute répression suscite notre réprobation, cela n’implique pas automatiquement notre solidarité. Ce qui est, par ailleurs, inacceptable c’est d’évoquer de récentes victimes anarchistes de la répression et déclarer que « cette liste » s’est élargie à de nouvelles victimes qui ne sont autres que les membre du gouvernement emprisonnés. J’imagine que certains de nos camarades emprisonnés trouveraient scandaleux d’être amalgamés à ces nouveaux « prisonniers politiques » afin de justifier le fait qu’ils méritent eux aussi notre soutien.

La dérive d’une partie du mouvement libertaire devient encore plus manifeste lorsque l’on constate qu’un bon nombre de ses militants s’impliquent actuellement dans les “Comités de Défense de la République” originairement impulsés par la CUP-Candidatures d’Unité Populaires (indépendantistes d’extrême gauche). J’ai été sensible jusqu’à présent à l’argument selon lequel cette implication représentait un moyen de faire entendre notre voix et de porter nos propositions au sein des mobilisations populaires, avec l’espoir de “déborder” ainsi le cadre étroit de leurs revendications indépendantistes, même si cette perspective de “débordement” m’a toujours semblé illusoire.

Cependant cette après midi même, après avoir lu dans les rues de Barcelone des affiches signées par l’organisation officielle des CDR qui appellent à « paralyser le pays » le 8 novembre contre « l’emprisonnement du Gouvernement légitime de notre pays », ma perplexité devant l’incorporation d’une partie du mouvement libertaire dans ces comités ne cesse de croître.
Se pose alors la question de savoir jusqu’où ira la « dérive » de cette partie du mouvement libertaire.

La seule consolation que je peux trouver là dedans c’est qu’à travers ces comités, la politisation et l’expérience des luttes acquises par certains secteurs de la population – notamment parmi ses élément les plus jeunes – favorise de futures mobilisations dans des contextes moins éloignés de l’autonomie et de l’autodétermination des luttes qui sont propres aux pratiques libertaires.

Tomás Ibáñez

Barcelone, 7 novembre 2017


http://gimenologues.org/spip.php?article753

Il manque quand même peut être une pointe de subtilité et d'articulation entre position fédéraliste libertaire et cette position que je trouve quand même un peu trop tranchée, une articulation qui évidemment manque aussi dans ce mouvement libertaire catalan qui semble embarqué sans boussole.
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede digger » 19 Nov 2017, 18:18

Opinion tranchée peut-être, mais enfin, être contre l'état et tous les gouvernements et se mobiliser contre "l’emprisonnement du Gouvernement légitime de notre pays" est tout de même assez bizarre.
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Re: Fédéralisme, régionalisme et anarchisme

Messagede Pïérô » 19 Déc 2017, 22:41

et encore...

La catalogne après la tourmente

Tomas Ibanez

La catalogne après la tourmente

Tout ce qui est construit d’en bas est bon ... à moins que cela ne s’érige sur des socles préparés d’en haut ...

Au moment où la campagne électorale est sur le point de commencer et de nous plonger à nouveau dans le lamentable spectacle de la compétition entre Partis pour récolter le maximum de voix, il n’est peut être pas inutile de faire le bilan de l’intense période de confrontation entre, d’une part, le Gouvernement et l’Etat espagnol, et de l’autre le prétendant au titre d’État catalan. Une confrontation à laquelle les secteurs révolutionnaires, ainsi que beaucoup d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes, ont participé sous prétexte qu’il fallait prendre parti, qu’il fallait être là où le peuple était, et qu’il était nécessaire de choisir de lutter.

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un Etat, ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir, maintenant, si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancée dans cette bataille va examiner les pour et les contre de sa démarche, ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.

Le fait est que les principaux arguments de ce discours sont déjà en train d’émerger et pointent vers une mythification de certains événements qui sont fortement magnifiés. S’il s’agissait d’une simple divergence concernant l’évaluation subjective de ces événements, le fait ne serait pas inquiétant, il le devient lorsque nous nous trompons nous mêmes sur quel a été le chemin que nous avons parcouru car cela engendre des points aveugles qui troublent notre perception sur quand, comment et par où continuer à avancer.

Ce discours recueille à juste titre le fait que le défi catalan présentait des facettes susceptibles de motiver la participation des adversaires du statu quo existant. En effet, le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :
• au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au bipartisme et à la sacralisation de la Constitution espagnole,
• au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti Populaire corrompu, attelé à retailler les acquis sociaux et les libertés,
• à la répression policière et à la violence de ses interventions,
• aux obstacles dressés contre la libre autodétermination des peuples.

Ceux qui se sont impliqués dans la lutte ont raison de souligner la pluralité des aspects pouvant justifier leur participation ; cependant, ils se tromperaient eux-mêmes s’ils n’admettaient pas que les rênes de la bataille contre l’Etat espagnol étaient entièrement entre les mains du Gouvernement catalan et de ses associés nationalistes (l’ANC- Assemblée Nationale Catalane- et Omnium Culturel), dans le seul but de forcer la négociation d’une nouvelle répartition du Pouvoir et d’obtenir, à terme, la reconnaissance de l’État catalan.

En outre, ils se tromperaient également eux-mêmes s’ils se refusaient à voir que le caractère politiquement, et pas seulement socialement, transversal du conflit catalan répondait en grande partie au besoin absolument impératif qu’avaient les dirigeants du défi lancé à l’Etat espagnol de construire la seule arme capable de leur fournir une certaine capacité de résistance contre leur puissant adversaire, à savoir : l’ampleur du soutien populaire dans la rue, ce qui obligeait à rassembler autant de secteurs que possible et, par conséquent, des sensibilités fortement hétérogènes.

Le discours justificatif qui commence à apparaître repose lourdement sur la mythification des journées du 1er et du 3 octobre, et passe par la surévaluation de la capacité d’auto-organisation populaire qui s’est manifestée à propos de la défense des urnes.

Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre (date du référendum) a connu un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs, dont il est impossible de vérifier le chiffre, mais surtout parce qu’ils ont déjoué tous les obstacles dressés par le Gouvernement Espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes si nous nous cachions que si tant de personnes se sont rendues aux urnes, c’est aussi parce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le Gouvernement catalan au complet, pour continuer par la mairesse de Barcelone, en passant par plus de 80% des maires de Catalogne.

Il est tout à fait vrai que les interdictions lancées par le gouvernement espagnol furent désobéies, mais il ne faut pas ignorer que les injonctions d’un autre Gouvernement et de nombreuses autorités furent obéies.

La mythification du 1er Octobre se nourrit aussi de la magnification de la capacité d’auto-organisation du peuple lorsqu’il “protégea” les urnes, en oubliant que parallèlement à de beaux exemples d’auto-organisation, cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des Partis et des Organisations indépendantistes (depuis l’ERC - Gauche Républicaine Catalane-, jusqu’à la CUP - Candidatures d’Unité Populaire-, en passant par l’ANC et Omnium Culturel). Le fait de poser l’accent sur les cas d’auto-organisation ne doit pas occulter complètement la verticalité d’une organisation qui compta avec des personnes entraînées pendant des années dans les manifestations du 11 Septembre (*) à respecter scrupuleusement et avec une extraordinaire discipline les instructions transmises par les directions des organisations indépendantistes.

Nous savons bien, ne serait-ce qu’à travers l’expérience personnelle, que la désobéissance à l’autorité, la confrontation avec la police et la lutte collective contre la répression font naître des sentiments intenses et ineffaçables qui tissent une forte solidarité et des liens affectifs entre des inconnus qui fusionnent soudainement dans un « nous » chargé de sens politique et d’énergie combative. Cela fait partie de l’héritage le plus précieux que nous lèguent les luttes, et cela justifie largement l’enthousiasme qu’elles nous insufflent ; cependant, cela ne devrait pas servir d’excuse pour que nous nous trompions nous-mêmes. Bien que le 1er octobre ait représenté un échec retentissant pour l’Etat espagnol, il ne marque pas du tout un avant et un après, et il ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’histoire comme l’un des actes les plus emblématiques de la résistance populaire spontanée ; nous nous tromperions nous-mêmes si nous niions cette réalité.

Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que, même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarchosyndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la « Table pour la Démocratie » (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat, et par les grandes organisations indépendantistes) n’avaient convoqué un « arrêt de pays », et si le Gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenue de salaire pour fait de grève.

La constante et massive capacité de mobilisation manifestée par de larges secteurs de la population catalane tout au long de septembre et d’octobre a fait éclore la thèse selon laquelle le Gouvernement catalan aurait craint de perdre le contrôle de la situation. Il est vrai que la peur a joué un rôle majeur dans les agissements erratiques du Gouvernement au cours de ces mois, mais ce ne fut la peur d’un éventuel débordement provoqué par les secteurs les plus radicaux des mobilisations qui explique les multiples renoncements des autorités catalanes, c’est plutôt leur progressive prise de conscience que, finalement, elles ne parviendraient pas à battre leur adversaire et que celui-ci disposait de suffisamment de moyens pour les pénaliser sévèrement.

Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les Comités de Défense de la République (CDR) mythifient, a trait à la perspective de construire une République depuis le bas.

C’est peut-être parce que j’ai vécu pendant des décennies en République (française dans ce cas), et peut être aussi parce que mes parents ne se sont pas battus pour une République mais pour construire le communisme libertaire, et durent faire face aux institutions républicaines, que je ne vois pas la nécessité de placer sous le parapluie républicain l’effort pour construire une société qui tende à faire disparaître la domination, l’oppression et l’exploitation.

Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels, qui ne semblent capables de distinguer qu’entre la monarchie, d’une part, et la république, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement lutter pour la République, et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique/politique de la société que nous voulons construire, mais au modèle social que nous défendons (anticapitaliste et belligérant contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de « construction d’une république depuis le bas », mais en termes de « construction d’une société radicalement libre et autonome ».

C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent :
(Http ://www.elcritic.cat/blogs/sentitcritic...)
quand il dit : « En partant d’une logique d’Etat (et d’un désir d’Etat), nous ne pourrons jamais changer la société », mais j’insisterai, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque « désir de République ».

Bien sûr, après la tempête qui a secoué la Catalogne ces derniers mois, nous ne devrions pas laisser s’installer le calme plat. Il nous faut travailler pour que les énergies accumulées ne se dispersent pas, pour que les complicités établies ne s’évanouissent pas, et pour que les espoirs partagés ne se flétrissent pas. Il s’agit de ne pas repartir de zéro une fois de plus, mais d’utiliser ce qui a été “fait” pour continuer dans un autre "faire" qui évite la diaspora militante. Recomposer les énergies n’est pas une tâche aisée, mais pour y parvenir, il est essentiel de réfléchir sur les erreurs commises et, surtout, de ne pas nous tromper nous-mêmes en magnifiant les moments les plus spectaculaires des luttes et en surévaluant certains de leurs aspects les plus positifs.

Bien sûr, qu’elle soit anarchiste ou non, chaque personne est libre d’introduire un bulletin de vote dans une urne si elle le souhaite ; cependant, arrivés à ce point, il ne nous manquerait plus que les anarchistes s’impliquent, directement ou indirectement, dans l’actuelle joute électorale catalane, en pensant que ce sera la manière de préserver les minces espoirs d’un changement révolutionnaire, ou en croyant, plus prosaïquement, que c’est la voie à suivre pour mettre fin au régime de 1978. Dans son texte, cité plus haut, López Petit déplore qu’au lieu d’accepter de participer à des élections imposées, les Partis politiques n’aient pas choisi de "les saboter au moyen d’une abstention massive et organisée". C’est, à mon avis, l’option que les secteurs libertaires devraient adopter et mettre en pratique pour le 21 décembre.

* Le 11 septembre 1714, l’armée de Philippe V d’Espagne entre dans Barcelone après plusieurs mois de siège. Cette date est depuis cent cinquante ans celle de la fête nationale catalane, la Diada, célébrée de façon clandestine sous le régime franquiste.


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