Universaliser le salaire ou supprimer le salariat

Re: Universaliser le salaire ou supprimer le salariat

Messagede bipbip » 18 Nov 2017, 22:12

Le revenu universel, une fausse bonne idée ?

Le revenu universel, une fausse bonne idée ?

L’idée d’accorder à tout le monde un revenu de base est réapparue avec les dernières élections présidentielles à travers la proposition de Benoit Hamon (PS). Il s’agirait d’assurer une indemnité ou un complément de salaire pour les foyers les moins aisés comme expliqué sur le site de campagne [1] du candidat:

Dès l’âge de 18 ans, pour toute personne gagnant moins de 1,9 smic brut par mois soit 2800 € (ou 5600 € pour un couple), le RUE (revenu universel d’existence) apportera un gain de pouvoir d’achat et un gain de sécurité.[…] Le RUE représentera en moyenne un gain de pouvoir d’achat de près de 2000 euros par an pour 19 millions de Français.[…] Le Revenu Universel, c’est un levier de lutte contre la pauvreté avec la garantie automatique de ne jamais avoir moins de 600 euros par mois pour vivre.

Pour les sans emplois le revenu universel consiste concrètement en un RSA attribué d’office. Ce dernier est actuellement de 545€ [2] pour une personne vivant seule et sans enfant. Le gain financier est donc d’une cinquantaine d’euros. Mais le revenu universel d’existence (RUE) a un montant variable en fonction des allocations que l’on perçoit. Pour calculer à combien revient le RUE d’une personne sans emploi mais bénéficiant d’allocations, utilisons le simulateur de RUE du site de campagne de Benoit Hamon. Admettons que notre situation nous donne droit à 200€ d’allocations (APL par exemple), notre RUE serait de 546€. Soit le montant du RSA actuel. Comme il est difficilement concevable qu’une personne bénéficiant du RSA n’ai pas droit à quelques allocations pour le logement ou autre aides financières, on peut établir que le RUE ne dépasserait qu’exceptionnellement le montant du RSA actuel. Et qu’en est-il des enfants à charge? Si le RUE entend concerner les personnes de 18 ans et plus, tout porte à croire que les allocations perçues par un parent isolé ou un couple avec enfant vont encore réduire le montant du RUE, alors que le RSA pour une personne ayant un enfant à charge s’élève à 818€. On voit mal quelle conception du progrès social peut avoir Benoit Hamon. On peut aussi se demander si les promesses de « gain de pouvoir d’achat » et de « sécurité » concernent les plus pauvres.

Faisons la même chose pour calculer les compléments de salaire. Pour un salaire brut de 2800€, soit environ 2150€ net pour un salarié non cadre, le RUE s’élève à 5€ mensuels pour un revenu final de 2155€. Pour un SMIC à 1480€ brut en 2017 [3], soit environ 1140€ net, le RUE s’élève à 195€, pour un revenu final de 1335€. Si le SMIC est accompagné de 200€ d’allocations, le RUE n’est plus que de 143€ pour un revenu final de 1483€. Financièrement, le revenu universel proposé par Benoit Hamon semble plus intéressant pour les personnes ayant déjà un travail mais qui sont payées au SMIC que pour les bénéficiaires du RSA. La vie de château sans travailler restera donc réservée aux rentiers.

Sur le papier l’idée d’assurer à tous les ressources nécessaires à la survie en société capitaliste semble louable (pour des capitalistes), quoique l’idée d’un gain substantiel de pouvoir d’achat ne semble pas correspondre aux calculs effectués plus haut. Mais un tel revenu n’effacerait pas les inégalités dans notre société qui sont fondamentalement liées à sa structure hiérarchique et à son mode de production basé sur la propriété privée. Les bénéficiaires du revenu universel resteront dominés sur le plan économique et politique.
Les personnes qui effectuent un travail à haut niveau de compétence professionnelle nécessitant de longues études seront toujours mieux rémunérées et donc mieux placées hiérarchiquement. Il sera toujours possible de justifier le fait d’engranger des bénéfices par le travail des autres au nom de la propriété d’une entreprise ou d’actions. La socio-culture générée par la société capitaliste qui veut que la réussite de sa vie se mesure à l’épaisseur du porte-feuille sera toujours présente et les bénéficiaires du revenu universel, comme ceux du RSA aujourd’hui, seront toujours considérés comme des parasites et des feignants. Les différences de salaires qui persisteront se traduiront toujours pas des différences d’accès à la culture, aux études, aux loisirs et les classes sociales continueront à se reproduire dans un déterminisme si difficilement transgressable.

Mais le revenu universel pourrait aussi être la réponse à un autre problème lié à l’évolution des moyens de production. Si dans nos sociétés la production est toujours plus élaborée et optimisée c’est grâce à une automatisation croissante nécessitant un savoir professionnel toujours plus abstrait. On pourrait voir dans l’introduction du concept de revenu universel, à l’instar de ce qu’imaginait Henri Laborit dans La Nouvelle Grille [4], une volonté de préparer le terrain à la société automatisée, ou même une conséquence de celle-ci:

Les sociétés modernes étant de plus en plus avides et consommatrices d’informations spécialisées et de moins en moins de force de travail mécanique humain, la loi de l’offre et de la demande aboutit à l’établissement de hiérarchies économiques et de pouvoir professionnel fondées sur l’information. La durée de la scolarité augmente et, qui plus est, on parle de recyclage professionnel, c’est-à-dire de ré-enrichissement informatif au cours même de la vie professionnelle. Si le « peuple » représente la masse la moins informée professionnellement d’une nation, dans un tel système il est certain qu’il ne pourra conquérir un pouvoir politique. En poussant jusqu’à la caricature on pourrait même imaginer des sociétés futures dans lesquelles on paierait à ne rien faire, le travail étant presque totalement automatisé, des masses humaines non informées professionnellement et devenues en conséquence inutiles. On leur assurerait donc un pouvoir économique moyen pour les dédommager de l’abandon total qu’elles feraient de leur pouvoir politique aux individus mieux informés professionnellement, donc plus utilisables, dans la création, la programmation et le contrôle des machines de production des marchandises.

Le revenu universel est-il une nouvelle soupape de sécurité de nos sociétés hiérarchisées pour canaliser le malaise social et éviter l’apparition de crises ou n’est-il qu’une tentative naïve d’introduire un semblant de dignité chez ceux qui auraient plutôt intérêt à s’octroyer davantage de pouvoir politique?


[1] https://www.benoithamon2017.fr/rue/
[2] http://droit-finances.commentcamarche.n ... u-rsa-2017
[3] http://droit-finances.commentcamarche.n ... el-du-smic
[4] Se référer au chapitre VI de La Nouvelle Grille pour les questions de la hiérarchie économique basée sur le degré d’abstraction du savoir professionnel, de la plus-value et du pouvoir politique: https://refractairejournal.noblogs.org/ ... s-classes/


https://refractairejournal.noblogs.org/ ... onne-idee/
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Re: Universaliser le salaire ou supprimer le salariat

Messagede bipbip » 23 Nov 2017, 22:24

On a les utopies qu’on mérite
Le revenu garanti

Je suis au chômage depuis plus de dix ans et, considérant cette expérience et les exclusions qui l’accompagnent, [le revenu granti] m’apparaît désormais comme une mesure qui conforterait le productivisme ambiant, la perte d’autonomie, les inégalités socio-économiques, culturelles et de genre et serait un recours bien insuffisant devant les désastres que provoque l’organisation du travail (et du chômage !).
J’explique en quatre temps mes inquiétudes au sujet de ces différentes dimensions.

Sommaire :
• Premier temps◦ Le revenu garanti, une mesure productiviste ?
◦ Faut-il se réjouir des gains de productivité ?
◦ Fin du travail pour qui ?
◦ C’est mon choix
• Deuxième temps◦ État social et auto-organisation populaire
◦ Faire circuler les richesses pour créer des communautés politiques
◦ De meilleures allocs pour plus d’État ?
• Troisième temps◦ Emploi, inégalités de genre... et revenu garanti ?
◦ S’attaquer aux nuisances du travail rémunéré
◦ Mépris de classe et critique du travail... de l’autre
• Quatrième temps◦ Une critique à sens unique du travail
◦ Homo faber n’aime plus le yaourt
◦ Un solutionnisme écolo-alternatif
◦ Puisque c’est ici que nos chemins se séparent

- lire le texte sur le site :
https://infokiosques.net/lire.php?id_article=1479
- télécharger la brochure mise en page : Le revenu garanti (version page par page) - PDF (204.2 ko) - 24 pages A5 :
https://infokiosques.net/IMG/pdf/utopie ... pageA5.pdf
- télécharger la brochure mise en page : Le revenu garanti (version cahier) - PDF (167.1 ko) - Brochure de 24 pages A5 :
https://infokiosques.net/IMG/pdf/utopie ... cahier.pdf

https://infokiosques.net/spip.php?article1479
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