Fonction socio-politique de l'islamophobie
C'est un texte que j'ai envoyé seulement par mail à des copains syndiqués puis à des militants de quelques horizons politiques ... Je l'ai posté dans le forum sur le racisme car c'est l'esprit de fond de mon intervention : contribuer à créer un débat sur la nature raciste de l'islamophobie. Bien sûr les modérateurs décideront si ce sujet à selon eux sa place dans cette partie-là.
Fonction socio-politique de l'islamophobie
De la confusion en milieu militant
Qu'est-ce que l'islamophobie ? Comment intervient-elle dans les politiques concrètes de ceux qui la produisent ? Comment se construit-elle dans l'imaginaire idéologique des militants ?
Répondre à ces questions c'est déjà déterminer ce que n'est pas l'islamophobie.
L'islamophobie comme critique d'une religion spécifique et non pas de l'ensemble des religions part du principe idéaliste :
1- que cette religion est un fait idéologique à combattre par d'autres formes idéologiques,
2- que la religion est un ensemble de phénomènes déterminés, quantifiables par une comptabilité cynique qui met en concurrence les religions entre elles (certaines sont "moins pires que d'autres"),
3- que les phénomènes par lesquels s'exprime cette religion dans sa dimension politique ne sont pas le produit d'antagonismes nationaux et internationaux complexes.
L'islamophobie prend alors une dimension idéologique et émotionnelle. Et quand la peste émotionnelle se mêle à la politique, toutes les dérives sont possibles.
L'islamophobie s'attaque donc à la conscience, à une fausse conscience, pour la relier à l'être qui produit cette conscience : la masse informe et diversifiée des "populations musulmanes". Dans quel contexte ? Et c'est là qu'intervient la propagande officielle.
On sait en quoi au siècle dernier l'antisémitisme à créer le sémitisme de toute pièce dans le but de créer une "unité ethnique" en partant d'une religion (le judaïsme) afin de créer les conditions d'une propagande politique prêtant à un groupe pseudo-ethnique une culture construite par des préjugés millénaires.
L'islamophobie a été construite dans un contexte produit par des phénomènes multiples :
- Emergence de l'islam politique (l'islamisme) par des catégories de la bourgeoisie moyen-orientale : l'islam est alors instrumentalisé comme outil d' (une pseudo-) "émancipation" nationale, faisant suite à l'échec du panarabisme (baasisme, nasserisme, etc.) à affronter le néocolonialisme occidental.
- Renforcement d'une xénophobie politique amalgamant dans un même discours différentes caractéristiques supposées à une immigration multiforme (insécurité, Islam, chômage, etc.). La fonction politique de cette idéologie xénophobe étant de détourner la classe ouvrière de la lutte sociale on assiste à une adaptation, un enrichissement de sa thématique : de "trois millions d'immigrés, 3 millions de chômeurs" cette idéologie se nourrit alors de la radicalisation de certaines franges ultra-marginales supposées issues de l'immigration vers l'islam radical pour accéder au second stade de sa propagande paranoïaque. Cette propagande affirme alors que ces "envahisseurs" supposés vivre matériellement des subsides des ex-puissances coloniales fomentent désormais un complot visant à la conversion brutale à l'islam (les occidentales seront voilées de force, plus de porc dans les supermarchés, etc.). A cela s'est ajoutée à l'échelon international la naissance d'un islam politique dont nous avons déjà parlé. A la motivation économique est ajoutée alors idéellement une motivation idéologique. La barbarie est à son comble.
Les médias capitalistes ont joué un rôle déterminant dans cette construction idéologique. Sur la scène internationale, tandis que l'affrontement entre les puissances occidentales (pour le contrôle des ressources énergétique du Moyen-Orient) et certaines fractions des bourgeoisie nationales orientales prenaient la forme de terrorismes ou de guérillas, les aspects anti-occidentaux spectaculaires de ces résistances étaient mises en avant afin de discréditer ces groupes politiques en insistant sur le caractère religieux afin de masquer l'enjeu des intérêts coloniaux. D'un affrontement entre le capitalisme occidental conquérant et les groupes politiques fondamentalistes issus des bourgeoisie locales on construit alors idéologiquement un "affrontement des civilisations". La lutte des classes est abolie médiatiquement par la mise en place du spectacle de la guerre entre les bonnes sociétés chrétiennes/laïques et, par un savant raccourci, les sociétés "tribales" musulmanes.
Une contradiction forte se posait toutefois : le besoin d'une pacification sociale totale (de l'Arabie saoudite au Pakistan) dans les quelques Etats "pro-occidentaux" rendait plus nécessaire les pratiques radicales de l'islam tandis que l'aboutissement de ces mêmes pratiques amenait à une remise en cause de cette collaboration géopolitique.
N'allez pas croire qu'il s'agit là d'un complot "médiatico-capitaliste" : les mécanismes de production de masse de l'information consommable se passent de telles considérations lorsque la peur est une marchandise sur laquelle se jette le consommateur, des faits-divers glauques au terrorisme international. Le besoin de consommation d'un environnement anxiogène n'est pas le but du débat ici.
Le but ici est de relier les mécanismes de cet propagande à une justification géopolitique du néocolonialisme occidental.
Comme toute entreprise coloniale, l'objectif est de déshumaniser les populations ciblées par le néocolonialisme en leur attribuant des qualités négatives. Ces qualités négatives ont pu être dans l'histoire l'anthropophagie systématique prêtée à certaines populations, jugées inférieures par ces pratiques, et dont l'animalité attribuée les rendait inaptes à disposer de leur territoire. D'autres fois l'infériorité des peuples soumis ne peut être démontrées par des aspects terrifiants supposés dans leur culture, il est alors fait appel à des théories pseudo-scientifiques sur la taille du cerveau, etc afin de démontrer l'infériorité de la population à dominer. Ces techniques ne recoupaient pas forcément les couleurs de peau, les prétendues "races". Des scientifiques anglais se prêtaient joyeusement à ces simulacres de procédés scientifiques sur l'aspect de la boîte crânienne des Irlandais afin de justifier la colonisation de leur île. Le relais dans la presse populaire était alors considérable.
Cependant de nos jours les ficelles seraient trop grosses, les populations à conquérir ne sont plus barbares génétiquement mais idéologiquement. Il y a les peuples supérieurs, ceux qui produisent la démocratie formelle et/ou la laïcité (à deux niveaux) et les peuples inférieurs antidémocratiques, noyés dans l'obscurantisme religieux. Cette amnésie récurrente de la propagande officielle justifie en permanence les interventions militaires pour "le bien" des populations et pour prévenir leurs débordements (le terrorisme religieux qui cache les intérêts des bourgeoisies locales). En "Occident", des droites populistes à la gauche libérale c'est ensuite le même schéma qui est utilisé pour créer la diversion permanente face aux problèmes sociaux : l'intégration en tant que négation culturelle de l'immigrant est alors instituée comme élément fondamental d'une idéologie républicaine répressive, se nourrissant de critères caricaturaux qui confinerait au grand comique s'il n'était pas l'instrument d'une répression étatiste quotidienne. Trois génération après, un français issu de l'immigration restera donc un migrant s'il ne répond pas aux critères totalitaires de l'intégration culturelle.
Peut-il alors existé dans le milieu libertaire, et à sa périphérie, un position islamophobe ?
La réponse se trouve dans le développement ci-dessus : les militants doivent-ils "coller" leur réaction à la propagande bourgeoise et suivre sa paranoïa aux visées pro-coloniales ? L'islamophobie libertaire ou d'extrême gauche ne se range évidement pas dans les visées géopolitiques ou politiques des bourgeoisies occidentales. Devenu un véritable sujet de société, l'islam (voir "l'islamisation") se pose alors à l'extrême gauche comme un thème incontournable, la force matérielle de la propagande journalistique alimente les sujets de comptoir et entraîne les gauches radicales ou libertaires, sommés de prendre position sous peine d'être jugées lâches ou laxistes, sur un terrain construit de toute pièce par les médias capitalistes.
Sur un modèle idéologique on ravive alors le souvenir de postures passées, empreintes de pratiques outrancières, de l'anti-religiosité des anciens, dont le contexte était évidement différent, afin de justifier une islamophobie qui s'inscrirait dans cette continuité -anti-religieuse- d'un mouvement social libre-penseur. Pourquoi pas. Mais c'est alors oublier plusieurs considérations : d'une part la fonction socio-politique du mouvement anticlérical des origines, qui s'inscrivait dans certaines circonstances dans la lutte des classes. D'autre part une analyse de la religion non pas comme un ensemble de phénomènes seulement répressifs mais comme le produit d'un ensemble socio-économique, de rapports de production du capitalisme.
On en vient donc au dernier écueil d'une islamophobie militante progressiste qui croyant bien faire en singeant (en déformant) l'anticléricalisme pratique des anciens en vient à alimenter la confusion générale. De le condamnation du cléricalisme on glisse alors vers la condamnation de la religion (comme si on pouvait condamner la pluie ou la neige) vers la condamnation des "croyants" constitués en corps étrangers dans le mouvement ouvrier. C'est d'une part ignorer ce qu'est la "croyance" pour un individu (quelles sont les motivations -complexes- de cette croyance et sa dimension superficielle) et c'est également ignorer, d'autre part, en quoi un prolétaire croyant, inscrit dans une dynamique collective, peut remettre en cause cette croyance, cette pensée artificielle, confronté à la réalité matérielle de son exploitation. C'est à dire ne plus s'en remettre à des "dieux" mais à la seule force collective.
