Autogestion : théories, pratiques et critiques

Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 21 Aoû 2012, 11:56

Je propose un topic général sur l'autogestion/gestion ouvrière qui va au-delà de l'origine historique de ce terme.
Construire une bibliographie sur l'autogestion révolutionnaire, publier des liens vers des textes théoriques ou critiques, discuter de l'autogestion et ses contradictions (autogestion généralisée contre autogestion d'entreprise) ses liens organique dans le communisme (planification directe, abolition d l'échange, etc.).

Un premier article sur une mise en pratique d'autogestion d'entreprise. Bien sûr il s'agit d'une autogestion dans le capitalisme, pourtant l'apport d'une telle expérience (et d'autres en Grèce, en Argentine, ...) est la mise en pratique d'une condition essentielle du communisme : l'abolition de la classe dirigeante, la démonstration de la capacité de la classe ouvrière à produire/distribuer elle même.

Vers la gestion ouvrière dans l'usine Viomijanikí Metaleftikí à Thessalonique

« Vous ne le pouvez pas ? Nous, nous le pouvons ! »

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Avec ce slogan « ΔΕΝ ΜΠΟΡΕΙΤΕ ΕΣΕΙΣ? ΜΠΟΡΟΥΜΕ ΕΜΕΙΣ! », les ouvriers d’une entreprise grecque (à Thessalonique) se préparent à organiser la production après que 98 % des travailleurs aient voté en assemblée générale en faveur de l’autogestion de l’usine.

Extrait de Verba-Volant.info
http://verba-volant.info/es/tesalonica- ... a-fabrica/
Après l’abandon de l’usine de l’entreprise Viomijanikí Metaleftikí (Industrie minière) par sa direction, l’assemblée des travailleurs a voté en faveur de l’autogestion de l’usine et est en train de se préparer à l’assumer.

La direction de Viomijanikí Metaleftikí, entreprise de fabrication de carreaux de faïence et de matériaux de construction, filiale de Filkeram & Johnson, a abandonné son usine de Thessalonique et les travailleurs depuis mai 2011. En réponse à cette situation, les travailleurs de l’usine réclament le versement de leur dû et refusent les licenciements, ils sont en arrêt de travail depuis septembre 2011.

Le syndicat de l’entreprise Viomijanikí Metaleftikí a organisé avec les travailleurs une occupation permanente de l’usine par rotation afin d’empêcher l’enlèvement des machines par la direction ou le vol de celles-ci. La proposition du syndicat pour résoudre cette situation au point mort, puisque la direction a déclaré que l’usine ne va ré-ouvrir pour manque de fonds, est d’appliquer un système d’autogestion. Cette proposition a été votée par 98 % des travailleurs en assemblée générale. Concrètement, ils demandent que l’usine passe aux mains des ouvriers et la démission de tous les membres de la direction, de même que les employés qui ont collaborés avec l’équipe dirigeante, sans rien réclamer à la future autogestion ouvrière.

Les travailleurs appellent tous les syndicats, organisations, associations et travailleurs à se solidariser avec la lutte des ouvriers pour l’autogestion de l’usine et de les aider activement financièrement et politiquement.

Ci-dessous le communiqué des travailleurs publié après l’Assemblée générale du 11 juillet :
« La direction de Viomijanikí Metaleftikí, une filiale de Filkeram-Johnson, a abandonné l’usine et ses travailleurs depuis mai 2011. En réponse, les travailleurs de l’usine ont cessé le travail depuis septembre 2011. Le syndicat de l’entreprise a organisé une équipe de 40 ouvriers, avec pour mission (un an après la fermeture de l’usine) d’empêcher l’enlèvement des machines par les administrateurs ou le vol de celles-ci. L’ensemble des travailleurs participent également à l’Assemblée générale.

La proposition du syndicat pour échapper à ce statut-quo (alors que les administrateurs ont clairement déclaré que l’usine ne redémarrerait pas, compte tenu de l’absence de fonds) est que l’usine passe sous contrôle direct des travailleurs. Cette proposition a été adoptée par 98 % des participants à l’Assemblée générale. Plus précisément, ils ont demandé que l’usine soit transférée aux travailleurs et que tous les membres de la direction et les travailleurs participant au Conseil d’administration démissionnent sans aucune exigence vis-à-vis de la future administration ouvrière.

En ce qui concerne le capital initial, qui est indispensable pour le fonctionnement de l’usine, la proposition des travailleurs est que l’Institut national de l’emploi (OAED) leur verse par avance les allocations auxquelles ils auraient droit.

Enfin, les travailleurs de Viomijanikí Metaleftikí exigent l’introduction dans la législation d’un statut légal pour les entreprises coopératives, pour que la leur et les futures initiatives puissent disposer d’une couverture légale.

Nous, travailleurs en lutte, en dehors de l’évidente valeur que nous voyons d’être dans la lutte et les demandes exprimées par tous les travailleurs, reconnaissons également une valeur additionnelle qui se résume parfaitement dans la proposition d’autogestion. Nous pensons que l’occupation et la reprise d’activité des entreprises impulsée par les travailleurs est l’unique proposition alternative réaliste pour lutter contre l'exploitation croissante de la classe ouvrière. L’auto-organisation des usines qui ferment est l’unique proposition qui a le pouvoir de mobiliser la classe ouvrière, qui vivant sous la menace constante du chômage, ne voit plus aucun moyen de résister.

Nous savons que les difficultés auxquelles nous sommes confrontées dans la lutte pour l’autogestion de l’usine sont nombreuses, que l’Etat et le Capital s’y opposeront de toutes leurs forces dans la mesure où une victoire pourrait créer un précédent et un exemple pour n’importe quelle autre lutte dans le pays. Cependant, la question de savoir dans quelles mains se retrouve la production, se transforme aujourd’hui en une question de vie ou de mort pour une classe ouvrière qui est poussée vers le dénuement. Pour cette raison, les luttes des travailleurs qui s’orientent dans cette direction, de même que les forces solidaires, doivent se préparer à affronter l'Etat et l'employeur pour réaliser l'occupation des moyens de production et la gestion ouvrière.

Nous lançons un appel à tous les syndicats, les organisations et les travailleurs pour que s’exprime la solidarité avec la lutte des ouvriers de Viomijanikí Metaleftikí et entreprendre un soutien actif aux travailleurs à la fois financièrement et politiquement.

Assemblée ouverte : Mercredi 11 juillet 2012 au Centre de travail de Thessalonique. »

Lien : http://verba-volant.info/es/no-podeis-v ... industrial

(Traduction du castillan par Richard Neuville)

Pour en savoir plus :
Mouvement pour l’Autogestion et l’Emancipation des travailleurs
http://federacion-salonica.blogspot.gr/

http://verba-volant.info/es/wp-content/uploads/2012/07/2-233x300.jpg

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Planification et gestion démocratique (Pierre Naville, 1962)

Messagede altersocial » 25 Aoû 2012, 11:17

Planification (directe!) et gestion (ouvrière) généralisées sont inséparables. Un texte de Robi Morder incluant celui du trotskisant P. Naville écrit en 1962 :

Planification et gestion démocratique (Pierre Naville, 1962)

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Le 27 février 1962 salle des Horticulteurs, à l’invitation du Centre d’études socialistes (CES), sous la présidence de Laurent Schwartz, Serge Mallet, Pierre Mendès-France, Pierre Naville, débattent du thème « Les travailleurs peuvent-ils gérer l’économie? », contributions publiées dans les Cahiers du CES en 1963. Nous publions la contribution de Pierre Naville (1904-1993), journaliste, membre du groupe surréaliste, sociologue (notamment du travail et de la formation professionnelle), chercheur au CNRS, dirigeant trotskyste dans les années 1930 et du PSU dans les années 1960.

Le Centre d’études socialistes (CES) a été créée fin 1959 avec notamment Agnès Humbert et François Châtelet de Tribune du Communisme, Yvan Craipeau et Gilbert Mathieu de de l’UGS, groupements qui vont – avec d’autres – fonder le Parti socialiste unifié (PSU). A la tête du CES un comité pédagogique comprenait des personnalités telles qu’Henri Bartoli, René Dumont, Paul Fraisse, André Hauriou, Charles-André Julien, Ernest Labrousse, Georges Lasserre, Henry Lefebvre, Édouard Perroy, Laurent Schwartz.

Illustration : Barcelone 1936, sur le site http://gimenologues.org

Le CES était ainsi un organisme proche du PSU, auquel des universitaires, des journalistes et des intellectuels de diverses orientations apportèrent leur soutien. Contrôlé par la gauche du PSU, le CES eut des rapports complexes avec les sommets du parti. En septembre 1963, un « protocole d’accord » fut mis au point (mais non ratifié). Le PSU désigna un responsable pour les relations entre les deux organismes, sans entrer en fonctions pratiquement. Fin 1964 /début 1965, le conflit se joua au grand jour.

En 1961, sont publiés les Cahiers du Centre d’études socialistes, dont Jean Risacher était le directeur de publication. Dans des numéros simples, doubles, triples ce sont des contributions à des débats organisés par le Centre qui sont publiés.

Sur Jean Risacher, et Pierre Naville, voir les notices dans le « Maitron » (Dictionnaire biographique du mouvement social).

Pour un exemple d’intellectuel au CES, voir l’article de Roberto Colozza, « Une affinité intellectuelle, une proximité politique. Lelio Basso, Gilles Martinet et la « deuxième gauche », Histoire@politique, n° 16, janvier-avril 2012;

A signaler la réédition du livre de Pierre Naville, Essais sur la qualification du travail, aux éditions Syllepse en février 2012. http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_96_ ... avail.html
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 15 Sep 2012, 12:24

Une brochure très historique qui ramène constamment à des principes pratiques actuels (elle a été écrite en mai 68 par des conseillistes mais le fond reste d'actualité).
Publié par le groupe libertaire Noir & Rouge.

L'analyse critique des "autogestions" yougoslave et algérienne sont une bonne base de discussion. A lire en pdf :
http://bataillesocialiste.files.wordpre ... n-1968.pdf

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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 14 Oct 2012, 11:07

Octobre : Le compromis social contre l’autogestion

Le gouvernement vient de presser les « partenaires sociaux » de se mettre d’accord avant la fin de l’année 2012 sur une complémentarité flexibilité et sécurité qu’il juge non antagoniste. « Entre déréglementation et surréglementation, il y a une voie : celle du dialogue social » précise l’introduction du document d’orientation. Ce document trace les pistes d’une flexisécurité à la française : plus de souplesse dans la gestion des CDI mais une lutte accrue contre les CDD, sécuriser juridiquement les licenciements économiques pour les entreprises mais décourager les licenciements boursiers. Michel Sapin appelait vendredi les partenaires sociaux à « de l’audace » pour parvenir à du « gagnant-gagnant ».

Cet hiver, Nicolas Sarkozy avait invité les « partenaires sociaux » à négocier sur des accords compétitivité-emploi. En clair, il s’agit de permettre à une entreprise de moduler les horaires et de baisser le salaire sans avoir à demander l’accord du salarié, ce qui revient à remettre en cause le contrat de travail. Bien que la CGT et FO refusaient à ce jour ce type de négociation, l’actuel gouvernement demande aux partenaires sociaux de finaliser ces discussions, entérinant de fait la ligne impulsée par Sarkozy. Par ailleurs, loin d’interdire les licenciements ou de rétablir l’autorisation administrative de licenciement, le gouvernement estime que les procédures actuelles « n’évitent pas des contournements et génèrent de fortes incertitudes sur les délais et la sécurité juridiques des procédures, dommageables tant pour les salariés que pour les entreprises ». En clair, satisfecit est donné au patronat sur son besoin de sécuriser juridiquement les licenciements afin d’éviter des situations de type Viveo ou encore Fralib. Si le verbe reste haut contre les licenciements boursiers, le gouvernement semble revenir sur sa promesse de campagne d’empêcher une entreprise fermant un site de refuser une offre de reprise en la remettant à la négociation des partenaires sociaux. Le patronat qui craint plus que tout l’apparition de nouveaux concurrents, sera-t-il propositionnel sur la question ?

Bien sûr, la coloration « gauche » de ce gouvernement n’est pas absente, celui-ci demandant que le CDI devienne plus la norme et le CCD l’exception par l’imposition de plus fortes cotisations chômage. Cependant, ceci se fait dans un contexte de « détricotage » du CDI rejoignant ainsi les préoccupations des libéraux qui, depuis de longues années, préconisent le contrat de travail unique, contrat dont les droits des salariés augmenteraient avec la durée, le patronat restant libre de licencier à tout moment.

Maintenant que le gouvernement s’est aligné sur le pacte de stabilité budgétaire européen élaboré par Sarkozy et Merkel, l’austérité semble à l’ordre du jour. Cela signifie une croissance faible pour ne pas dire une récession. Pour les multinationales, cela se traduira par des fermetures en Europe et des investissements massifs vers des cieux plus propices. Pour les PME, des dépôts de bilan en série. Comme l’indiquait récemment Jan Zijderveld, responsable Europe d’Unilever, le géant de l’agroalimentaire « se prépare en Europe à un retour de la pauvreté », aveu pour le moins cynique pour une firme qui organise concrètement celle-ci en fermant son unité de production Fralib à Gémenos (13). En s’en remettant aux partenaires sociaux pour un deal « gagnant-gagnant », le gouvernement cherche à faire accepter par les organisations syndicales ces adaptations que les libéraux appelaient de leurs vœux depuis de nombreuses années. A l’inverse, il est indispensable de réaffirmer le caractère non négociable du CDI, de refuser tout licenciement économique afin de permettre aux salariés de s’approprier leur unité de production, à l’image de ce que les Fralib tentent aujourd’hui de mettre en œuvre.

L’Association pour l’Autogestion n’a pas de solutions clés en main pour la société de demain, société qui se constituera dans les luttes. Elle entend contribuer aux réflexions sur les résistances possibles et à mutualiser en vue de la constitution d’un autre rapport de force. C’est ainsi qu’elle travaille aujourd’hui au recensement et la popularisation des résistances qui se font jour en Grèce tout en préparant le 40ème anniversaire des Lip.
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede K.O.A.L.A » 16 Oct 2012, 19:10

http://www.crac-kebec.org/files/autogestion_recension.pdf
Historicité et évolution du concept d’autogestion au Québec
Marie-Hélène Drapeau avec la collaboration d’Anna Kruzynski
Collectif de recherche sur l’autonomie collective
Le 10 novembre 2005

Trouvé sur http://www.crac-kebec.org/

Introduction
La présente recherche porte sur l’autogestion et plus spécifiquement sur son historicité. Il
sera question de mettre en lumière le concept d’autogestion et de suivre son évolution
dans le temps ; en examinant particulièrement la situation actuelle au Québec, avec la
montée des nouveaux mouvements sociaux et le courant alter-mondialiste. L’autogestion
n’est pas née de la dernière pluie et ces vieux slogans «Vivre demain dans nos luttes
d’aujourd’hui» et «Produire, travailler et vivre autrement» sont le gage d’une idéologie
qui s’est imposée, développée et qui a marqué la trame historique.
L’autogestion une utopie1, un concept chargé historiquement2, une idée creuse, une idée
toujours neuve3, une notion trop souvent galvaudée où certaines expériences se font
accoler l’étiquette autogestionnaire par des intellectuelLEs.
« Hors d’un rayon d’environ deux mille cent vingt-trois pieds autour du campus
universitaire moyen (et de ses périphériques cafés), on cherche en vain les exemples
fructueux susceptibles de mériter autrement qu’à titre honorifique le diplôme
d’autogestionnaire – et pour les mêmes raisons que les universités en décernent : se
légitimer elles-mêmes en racolant des gens qui n’ont pas eu besoin d’elles pour réussir »
(Simard, 1986 ; p.63).
L’autogestion ne s’est jamais réalisée à grande échelle et de façon continue dans le temps
ce qui a pour conséquence la difficulté d’en tirer des conclusions pertinentes ou de
1
Le mot utopie est largement associé au concept d’autogestion. Certains auteurs emploient ce qualificatif
pour dénoncer la démarche naïve de ce projet de société, alors que d’autres parlent plutôt d’une utopie
réaliste. Par exemple, Fiant caractérise l’autogestion comme une utopie ; un mouvement profond et
irrésistible de l’histoire contemporaine, mais également ayant de la difficulté à surmonter ses contradictions
(Fiant, 2003). Bref, le mot utopie revient constamment dans les écrits.
2
« Au-delà de cette difficulté récurrente de définition de l’autogestion et d’élaboration d’une grille
d’analyse et d’interprétation dont les mailles ne soient ni trop serrées ni trop lâches (...) le concept recèle
une charge politique, utopique et émotionnelle aussi forte » (Corpet, 1982 ; p.49).
3
« L’autogestion une idée toujours neuve » est le titre d’un document publié en 2005 par la NÉFAC et
Alternative Libertaire.
1
transposer les expériences. D’ailleurs, selon Corpet, il semblerait plus opportun d’utiliser
l’expression «des autogestions» au lieu d’une autogestion faisant référence à un seul
mode d’emploi (Corpet, 1982). L’auteur explique : «En raison de cette multiplication des
formules théoriques et des manifestations pratiques (...) «habitat autogéré», «autogestion
des
luttes»,
«autogestion
pédagogique»,
«autogestion
sociale»,
«socialisme
autogestionnaire», il serait plus exact de parler des autogestions plutôt que d’une
autogestion entendue comme un modèle unique et universel de transformation sociale,
valable et transposable en tous lieux et en toutes circonstances» (Corpet, 1982 ; p.70).
Il n’y a pas de définition universelle de l’autogestion comme il est possible de le
constater de par la polysémie du terme et de son contenu flou (Georgi, 2003). Les
diverses interprétations possibles du concept d’autogestion n’est pas étranger à son
pouvoir d’attraction. Voilà entre autre pourquoi l’autogestion est aussi séduisante ou du
moins a marqué l’imaginaire dans les années 1970 ; plusieurs courants l’ont interprété
selon leurs convictions et ligne de pensée. En ce sens, « Gauchistes et réformistes,
libertaires et technocrates, chrétiens et sociaux-démocrates, marginaux et syndicalistes
s’en réclament» (Georgi, 1999 ; p.58). Cependant, cette citation qui s’appliquait dans les
années 1970, se retrouve désuète actuellement, où l’autogestion n’est plus au cœur des
projets de société. Pucciarelli associe l’autogestion d’aujourd’hui à un principe de base
lié essentiellement à une pratique libertaire (Pucciarelli, 1999).
L’autogestion est issue de différents courants d’auteurs libertaires et marxistes critiques
qui ont fait évoluer ce concept dans le temps. Mothé affirme que : «l’autogestion s’appuie
sur deux idéologies de base, l’une libertaire dont les Pères Fondateurs se trouvent en
France avec Proudhon de même qu’en Russie avec Bakounine et Kropotkine, et l’autre
marxiste avec ses nombreux théoriciens» (Mothé, 1980 ; p.12). Corpet quant à lui ajoute
le courant des utopies critiques où se situent entre autre Saint-Simon, Fourrier et Owen
(Corpet, 1982 ; p.72). Pour Georgi, il est également important de souligner que les
adeptes de l’autogestion proviennent d’horizons différents tels des milieux intellectuel et
militant (Georgi, 2003).
2
Lorsqu’il est question de définir l’autogestion, plusieurs auteurs le traduisent dans le sens
étymologique du terme soit la gestion de l’entreprise par les travailleurs eux-mêmes
(Sallon, 1976), (Lemay, 2002), (Georgi, 2003). En fait, le terme autogestion est issu
d’une traduction littérale du serbo-croate «samoupravvlje» qui renvoie à l’expérience des
usines autogérées par les travailleurs eux-mêmes dans la Yougoslavie titiste en 1950
(Georgi, 1999). Puis, dans un deuxième temps, l’expérience de l’Algérie -l’autogestion
des terres abandonnées par les paysans- élargit géographiquement le champ d’application
de ce terme, chargé d’un contenu idéologique qui dépasse l’expérience yougoslave.
Bourdet & Guillerm soulignent que le concept d’autogestion, projeté sur la scène
française faisant référence au système yougoslave, renvoie à une situation ambiguë,
imprécise et divergente selon les différents observateurs (Bourdet & Guillerm, 1975).
Arvon, de son côté, choisit de se référer aux termes anglo-saxons « self-government »4 et
« self-management »5 qui combinés6 situent davantage le concept d’autogestion dans une
perspective humaine, ajoutant le politique à l’économique au terme « samoupravvlje »
faisant référence aux travailleurs dans les usines. Dans une autre perspective, celle de la
Fédération des communistes libertaires du Nord-Est (NÉFAC), les anarchistes refusent de
limiter leur interprétation de l’autogestion à la Yougoslavie, cette définition n’ayant pas
d’intérêt pour eux, d’un point de vue révolutionnaire. Cette définition confine le
travailleur à un rôle passif de consultation par rapport à l’État ou à l’employeur, car il est
davantage question de cogestion plutôt que d’autogestion. En ce sens, la NÉFAC préfère
se référer au terme «samo-uppravlenija» mis en application par Bakounine pour désigner
l’auto-gouvernement des classes populaires. Pour la NÉFAC, l’auto-gouvernement des
classes populaires signifie une prise en charge réelle des individus par eux-mêmes au lieu
d’un assujettissement à une figure d’autorité (Nestor, 2005).
Selon Bourdet & Guillerm, l’histoire de l’autogestion, en ne s’attardant pas sur le
fonctionnement des sociétés primitives, prend son essence avec les conseils ouvriers
4
« self-government : traduit la volonté du citoyen de participer activement au fonctionnement de la
démocratie en supprimant le plus possible la distance qui le sépare du pouvoir » (Arvon, 1980 ; p.3).
5
« self-management : exprime le dessein de transférer, partiellement ou totalement, le pouvoir décisionnel
entre les mains de tous les membres d’une entreprise » (Arvon, 1980 ; p.3).
6
L’auteur explique qu’à la lumière de ces deux termes, l’autogestion comporte des aspects à la fois
politiques et économiques (Arvon, 1980 ; p.3).
3
d’avant et d’après la première guerre mondiale pour se développer avec la Commune de
Paris, les Soviets en Russie, le contrôle des usines en Allemagne et en Italie, les
collectivités en Catalogne libertaire. Malgré le fait que l’autogestion a connu un certain
recul lors de la révolution russe en 1917, l’idée a fait réapparition lors de la guerre en
Espagne de 1936-1939 (Georgi, 2003). D’autres exemples, après la seconde guerre
mondiale, illustrent ce type d’organisation, tels que la Tchécoslovaquie7, l’insurrection
Hongroise, l’Algérie8, le Chili9 et particulièrement la Yougoslavie, le modèle phare de
l’autogestion française (Dezès, 2003), (Corpet, 1982) et (Bourdet & Guillerm, 1975).
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 19 Oct 2012, 06:54

Quelques leçons de l’autogestion ouvrière argentine.

Regarder là-bas pour construire ici…
Par Nils Solari

Ce texte fait suite à l’atelier de l’université d’été sur les entreprises récupérées en Argentine[1]. Afin de ne point trop revenir sur ce qui a déjà été décrit de ce phénomène dans les colonnes de Rouge & Vert, il apparaissait utile de prolonger l’objet des discussions durant l’atelier, à savoir l’intérêt pour un mouvement politique affichant comme objectif la construction de l’autogestion, de s’intéresser à ce qui s’est initié dans ce pays il y a plus de dix ans maintenant. À l’heure où la « crise de la dette » serait vouée à être l’horizon indépassable, sacrifiant tout sur l’autel de l’austérité, que pouvons nous retenir d’expériences collectives qui, bien que lointaines, se réclament de l’autogestion ouvrière ? Dans quelle mesure le regard sur ces initiatives, enrichi d’un certain recul, permet de nourrir les réflexions qui sont à l’œuvre ici ?

Le recul historique impose de retenir, tout d’abord, la débâcle à laquelle avait conduit le « miracle argentin » des années 1990[2], dans ce pays que le FMI avait identifié comme son « meilleur élève ». Or, l’examen des politiques menées durant cette période, dans la droite ligne de l’imposition du « consensus de Washington » (discipline budgétaire, réorientation de la dépense publique, réforme fiscale, libéralisation financière, adoption d’un taux de change unique et compétitif, libéralisation des échanges, élimination des barrières à l’investissement direct étranger, privatisation des entreprises publiques, dérégulation des marchés[3], etc.), ne laisse pas sans identifier quelques traits communs avec ce qui se joue aujourd’hui dans le contexte de « crise des dettes souveraines », en Europe notamment.

L’Argentine a constitué un véritable laboratoire économique pour les néolibéraux, avec un coût social et humain des plus dramatiques. Or, si l’on admet que la succession et l’installation dans la durée des « crises » s’inscrivent comme caractéristique inhérente au système capitaliste financiarisé, il est alors crucial de se pencher sur cet autre laboratoire, d’expérimentations sociales et populaires, qui s’est développé là-bas, face à la débâcle néolibérale.

Parmi ces initiatives populaires, les entreprises récupérées par leurs travailleurs (ERT) constituent un phénomène fortement hétérogène, où chaque cas relève (de par son histoire, sa culture politique, ses contraintes économiques…) d’une complexité propre. Le recul analytique, sur cet objet relativement récent et atypique, oblige à souligner que le choix d’aborder telle ou telle expérience comme terrain d’observation n’est pas neutre quant aux conclusions que l’on est à même de formuler – et face à la tendance à les réifier parfois, même malgré soi, à l’ensemble du phénomène. Comme le précise F. Vabre, dans la mesure où « (…) elle remet en cause l’économie des relations entre l’individu et le(s) collectif(s), l’autogestion est une question fortement liée au politique, c’est-à-dire au conflit sur les valeurs ultimes, au sens de la sociologie webérienne ». Dés lors, l’étude et les différents travaux menés autour des ERT ouvrent la voie à une certaine « (…) confusion des genres qui se manifeste à la fois par un aspect savant du discours militant, mais surtout par un aspect militant du discours savant[4]».
Pourquoi cela ? Peut être, car lorsque ces femmes et ces hommes décident d’entrer en mobilisation, souvent de manière radicale, c’est – doit-on le rappeler – du fait de la nécessité : il leur faut préserver la « source de travail ». Ensuite, parce que le phénomène des ERT vient choquer directement contre un des piliers de l’économie capitaliste puisqu’il pose un questionnement sur la propriété privée. Troisièmement, parce que ces initiatives, ces occupations, se sont initiées non seulement dans une forme d’illégalité, donc dans un rapport d’hostilité à l’Etat, mais également dans l’indifférence des syndicats traditionnels. La pugnacité de ces ouvrier(e)s dans leur lutte quotidienne peut ainsi forcer l’admiration.

De plus, outre le fait de vouloir rompre avec le mode de management de l’entreprise capitaliste (horizontalité de l’organisation du travail, égalité ou quasi égalité de salaires, polyvalence et rotation autour des postes à responsabilités, démocratie politique au sein de l’entreprise) et d’affirmer leur solidarité à l’égard de « la communauté » qui a participé aux récupérations, les ERT ont dû créer leurs propres organisations. En lieu et place des syndicats traditionnels, ces « mouvements[5] » agissent comme interlocuteurs avec le politique et comme lieux de ressources face au chemin de croix juridique auquel les ERT sont confrontées. Par là même, surgissant initialement autour de cas isolés, les récupérations se sont progressivement inscrites comme un processus, c'est-à-dire comme une « modalité réitérée d’action et de demande face à des situations de fermetures ou de faillites[6] ».

Un tel panorama ne peut donc que susciter l’enthousiasme. Toutefois, ces expériences ne sont pas exemptes de contradictions, à mesure que l’une ou l’autre font face à des difficultés économiques, financières, logistiques, etc. Par exemple, la grande majorité, si ce n’est la totalité de ces usines récupérées sont sous le coup d’une sous-capacité chronique de production, laquelle laisse planer le spectre de l’auto-exploitation, identifiée notamment depuis la critique marxiste des systèmes coopératifs. Egalement, le manque de capital initial impose parfois le recours au « travail à façon » ou le retour du « just in time » issu du toyotisme. A cela, s’ajoute la nécessité de composer avec une machinerie souvent obsolète ou délabrée, lorsqu’elle n’a pas été tout simplement subtilisée par l’ancienne gestion patronale.

Aux contraintes matérielles, s’ajoute également la difficulté pour les uns et les autres de passer d’un rapport salarial (relación de dependencia) à celui de coopérateurs, ce qui implique un saut qualitatif, voire une véritable révolution culturelle des esprits et des manières de faire. En effet, « l’atelier sans chronomètre » et sans contremaître peut conduire à des effets pervers : des comportements absentéistes ou de travail en dilettante obligent ainsi certains compañeros à rétablir une discipline stricte, voire à se séparer de ceux qui ne parviennent à endosser la responsabilité collective de la gestion ouvrière.

Toutes ces difficultés, ces contradictions, ne sont pas sans conséquences par rapport aux différentes cultures et trajectoires politiques qui traversent le phénomène des entreprises récupérées. Si certaines continuent de lutter pour la nationalisation sous contrôle ouvrier (Fasinpat, ex-Zanón) ou la reconnaissance du sujet du travailleur autogéré (Coordination Nationale des Travailleurs Autogérés), d’autres expériences ont préféré se consacrer plus exclusivement au travail productif et délaisser ainsi le terrain des revendications politiques.

En résumé, l’intérêt militant pour les expériences d’entreprises récupérées en Argentine n’est pas anodin, puisqu’il s’agit d’un phénomène avec une forte capacité d’incidence politique[7]. Il alimente ainsi la réflexion sur les modalités de riposte à l’offensive des marchés financiers et face aux mesures néolibérales qui assombrissent aujourd’hui les perspectives des nations européennes, la Grèce en premier lieu[8].
Toutefois, cet attrait militant doit également tenir compte de l’hétérogénéité des différentes situations et des difficultés et achoppements qui caractérisent les ERT. Par là même, la nécessité d’intégrer les contraintes auxquels font face ces ouvriers argentins doit pouvoir nourrir le réinvestissement des ces leçons dans la pratique, dans le soutien aux initiatives en cours (exemple des Fralib) ou en construction.

La prise en considération d’expériences autogestionnaires très riches (Fasinpat, Unión Solidaria de Trabajadores, Chilavert, etc.) n’a de sens que si l’on reconnaît la fragilité et la délicatesse de celles-ci, les difficultés et les contradictions de beaucoup d’autres. La construction de l’autogestion, ici ou ailleurs, est à ce prix : réinvestir et soutenir ces dynamiques sans pour autant nier leur spécificité et les tensions qui les caractérisent.

Nils Solari
(Septembre 2012)

[1] Voir compte-rendu de L. Bernardi, dans Rouge & Vert n°347, p.17et sur
http://www.alternatifs.org/wiki/index.p ... ils_Solari
[2] et ne pas le confondre ainsi avec cet autre miracle que certains attribuent à l’Argentine depuis 2002 ; Voir à ce sujet : Jérémy Rubenstein & Nils Solari, Une vision trouble du Monde sur l’Argentine, Acrimed, 23 juillet 2012 : http://www.acrimed.org/article3865.html
[3] cf. La Documentation française
[4] Frédéric Vabre : « Entreprises Autogérées : Entre Mobilisation Et Normalisation. Analyse sociopolitique des pratiques récentes de « récupération » d’unités productives en Argentine. in L’Argentine après la débâcle, Itinéraire d’une recomposition, Diana Quattorchi Woisson (dir.), Editions Houdiard, Octobre 2007.
[5] MNER (Mouvement National des Entreprises Récupérées), MNFRT (Mouvement National des Usines Récupérées), FACTA (Fédéréation Argentine de Travailleurs Autogérés), ANTA (Association Nationale de Travailleurs Autogérés), etc.
[6] Fernández Álvarez María Inés, 2007, De la recuperación como acción a la recuperación como proceso: prácticas de movilización social y acciones estatales en torno a las recuperaciones de fábricas, cuadernos de Antropología social, N° 25.
[7] Andrés Ruggeri (dir.), Las empresas recuperadas en la Argentina: informe del segundo relevamiento del programa, programa “facultad abierta”, Universidad de Buenos Aires, Buenos Aires, 2005
[8] Voir à ce sujet : Maurice Lemoine, Face aux créanciers, effronterie argentine et frilosité grecque, Le Monde Diplomatique, Avril 2012.
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 01 Déc 2012, 19:55

Quelle société autogestionnaire pour demain ? Conférence débat avec Gilbert Dalgalian Lundi 3 décembre 20h Médiathèque de Nantes

Un peu plus de 200 jours après l’élection de François Hollande, le doute est en passe de devenir inquiétude et colère. De la ratification du pacte TSCG Sarkozy-Merkel et à sa « règle d’or », au pacte de compétitivité et aux coups de force permanent contre Notre Dame des landes, le gouvernement et la majorité PS semblent définitivement convertis à une gestion sociale-libérale qui tourne le dos aux intérêts et besoins du peuple.

« Les politiques professionnels – les indéboulonnables – souffrent d’une addiction au pouvoir qui ouvre la voie à tous les dérapages » écrit Gilbert Dalgalian. Avant de promouvoir « une autre conception de la république que celle héritée des élites autoproclamées, bénéficiaires quasi-exclusifs de la délégation des pouvoirs. C’est la fin des conceptions substitutistes, ce pour « pour le peuple sans le peuple ». Ce sont ces conceptions-là – où une avant-garde se substitue au peuple souverain – qui expliquent pour l’essentiel et tout au long de l’histoire l’échec répété des révolutions et des gouvernements de gauche (et de droite à fortiori) ».

Alors, l’autogestion ?

« Plutôt que de nous massifier en une foule de robots serviles, nous pouvons nous réinventer en un être humain solidaire et responsable. Réinventer notre liberté de neuf. Cela s’appelle la démocratie autogestionnaire », explique Gilbert Dalgalian.

C’est de cette société autogestionnaire de demain que nous vous invitons à débattre avec Gilbert Dalgalian lundi prochain 3 décembre à 20h à la Médiathèque de Nantes, amphithéâtre Jules Vallès (tramway ligne 2, arrêt Médiathèque)

Cette conférence-débat vous est proposée par les Alternatifs, la Gauche Anticapitaliste et la Gauche Unitaire, trois des composantes du Front de Gauche.

Docteur en linguistique, ancien expert de l’UNESCO en technologies éducatives, Gilbert Dalgalian est auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier « Capitalisme à l’agonie, quel avenir pour Homo Sapiens ? ».



Un texte critique, mais constructif :

Autogestion : idéal et pratique

Image

Louis JANOVER - Note de lecture : Y. BOURDET et A. GUILLERM, L’Autogestion, Paris, Seghers, 1975, 286 pages ; Coll. « Clefs ».


Le mot « autogestion » a été « introduit, en France, pour désigner l’expérience politico-économico-sociale de la Yougoslavie de Tito » (p. 7). Cette indication d’origine n’est pas sans importance puisqu’elle suggère d’emblée qu’il s’agit d’une création institutionnelle tolérée et même encouragée par l’État pour des raisons politiques et sociales bien précises ; ce fait est d’autant plus significatif, selon nous, qu’à de rares exceptions près les expériences concrètes d’autogestion présenteront toutes ce caractère et seront considérées comme un « moindre mal », voire même comme une mesure efficace pour remédier à la plus grave des difficultés créées par l’hétérogestion capitaliste : la baisse de la productivité du travail. Les auteurs n’ont d’ailleurs pas esquivé les obstacles et les critiques. Tout en se gardant de l’attitude qui consiste à « disserter entre “spécialistes” (...) de l’autogestion pure », ils ont tenté « d’analyser avec précision le phénomène de cette “mode” verbale » et de dégager la signification profonde et fondamentale du concept sans pour autant passer sous silence les « tentatives de récupération » et les « perversions éventuelles de ce concept ».



Or, ce qui ne peut manquer de frapper le lecteur, c’est la place qu’occupent dans ce livre cette récupération et cette perversion ; car au-delà des références à l’histoire révolutionnaire antérieure au surgissement de ce nouveau concept, le « phénomène global et actuel de l’autogestion » renvoie soit à des expériences partielles, limitées dans le temps et dans l’espace, soit encore à des tendances qui, pour intéressantes qu’elles paraissent, permettent les interprétations les plus contradictoires sans qu’on puisse y voir clairement l’amorce d’une transformation radicale par et pour les ouvriers des conditions de vie et de travail.

Menés à l’intérieur du système, les expériences et les mouvements qui sont ici en cause peuvent aussi bien être l’indice d’un processus de modernisation des entreprises destiné à assurer une rentabilité maximale et à freiner la chute du taux de profit moyen que l’expression d’une volonté des ouvriers de mettre fin à l’esclavage salarial. Certes, l’ambiguïté demeure quant à la finalité réelle de ces actions, mais ce n’en est pas moins un truisme d’affirmer, comme le fait le sociologue Gurvitch, qu’il n’est « pas sûr que le lancement (sic) du mot d’ordre d’autogestion (...) ne suscite pas une dynamique politique, incontrôlable par ceux-là mêmes qui l’auront lancé ». Vœu pieux s’il en fût, qui peut tout aussi bien être formulé à propos de n’importe quel mot d’ordre lancé par les syndicats, les partis et les groupes gauchistes, mais qui a au moins l’avantage de montrer que la « spontanéité historique » du prolétariat n’est pas à l’origine de ce mouvement et qu’au lieu de parler de « l’acteur social qui en est le porteur » (p. 7), il serait plus juste et plus prudent de parler de l’acteur social qui devrait en être le porteur. Car tel est bien le nœud du problème. À « l’idéologie autogestionnaire », réformiste et mystificatrice, les auteurs peuvent à bon droit opposer leur conception d’une « autogestion révolutionnaire » et souhaiter que la réalité de l’autogestion soit enfin adéquate au contenu qu’ils donnent au concept. Mais cela ne revient-il pas à tomber précisément dans l’erreur qu’ils voulaient éviter, celle de se référer à une « autogestion pure » qui ne correspond en rien à la praxis autogestionnaire telle qu’il nous est possible de l’observer ou de la vivre ? Le problème ne serait alors pas tellement différent de celui posé par les partisans du parti ou du syndicat révolutionnaire qui affirment eux aussi depuis des décennies que leurs organisations rempliraient parfaitement leur fonction émancipatrice si elles correspondaient à leur concept et reflétaient les intentions réelles des militants. Certes ! Mais au-delà de ces explications qui renvoient toujours à la « trahison », le problème ne serait-il pas plutôt de montrer pourquoi cette adéquation n’a jamais pu être obtenue en dépit de la bonne volonté des individus et, quant à ce qui nous préoccupe, de savoir pourquoi l’autogestion éveille un tel intérêt dans des milieux plus engagés dans les conflits de la politique que dans ceux du monde ouvrier, pourquoi elle a pris, dans la majorité des cas, la forme d’un droit octroyé aux ouvriers et non d’une conquête révolutionnaire ?
En Yougoslavie, il s’est agi de la « remise des usines aux ouvriers » (p. 174) à qui l’on « refuse » de s’organiser eux-mêmes (p. 169) ; en Tchécoslovaquie, « “l’impulsion décisive” vint de la sphère politique » (p. 190) ; en Algérie, de l’aveu même des auteurs, « l’autogestion a pris des formes particulières et limitées » (p. 175) et le phénomène s’inscrit dans la ligne des « hasards historiques » nés d’une brusque « vacance » des pouvoirs établis, nullement d’une action concertée et consciente de la classe ouvrière.

Bref, l’autogestion se définit historiquement non comme « abolition du salariat » et organisation de la vie et de la production par les travailleurs eux-mêmes mais comme gestion des entreprises dans un cadre institutionnel nettement circonscrit, les travailleurs étant appelés dans le meilleur des cas à remplir eux-mêmes la fonction patronale sans remettre en cause les lois du marché ou les objectifs fixés par le plan d’État. C’est d’ailleurs dans ce contexte que la constatation des auteurs à propos du « modèle » yougoslave prend tout son sens. « L’autogestion, déclarent-ils, n’a donc pas échoué en Yougoslavie. Dans les cadres restreints qui lui étaient tracés, elle a donné le maximum possible » (p. 175), le critère de ce succès étant qu’elle « n’a pas fait baisser la productivité ». À ce point de vue, on peut, à bon droit, se demander si « l’acquis historique de l’autogestion yougoslave en ce qu’elle a d’universel » n’a pas plus de sens pour les capitalistes que pour la classe ouvrière, l’intérêt de certaines fractions modernistes de la bourgeoisie pour de telles expériences s’expliquant facilement par la nature des résultats obtenus à l’aide de telles méthodes. Quant à la remarque selon laquelle l’autogestion aurait « plus ou moins possédé pendant quinze ou vingt ans » un « contenu socialiste », comme le mythe trotskiste de l’« État ouvrier dégénéré » ou celui du « socialisme à visage humain », elle nous suggère l’image d’un socialisme qui ressemblerait à ce fameux objet décrit par Lichtenberg, ce « couteau sans lame auquel il manque le manche ». De tels abus de langage s’expliquent, selon nous, par le peu de place qui est accordé, dans cet ouvrage, aux problèmes posés par le pouvoir de répression et de manipulation fantastique cristallisé dans l’appareil d’État moderne capable, comme en Chine, de modeler toute la surface sociale à son gré et de lui donner n’importe quelle enveloppe révolutionnaire. Il semble que les auteurs aient prêté plus d’attention aux possibilités d’une évolution organique vers une société autogérée offertes par les transformations des méthodes de travail qu’aux obstacles qui rendent illusoires, en l’absence d’un renversement violent de l’ordre existant, tous les progrès accomplis dans le cadre du système actuel.

Ainsi, en dépit des intentions de clarification manifestes tout au long de l’ouvrage, cet effort d’élucidation théorique est vicié à maints endroits par la confusion entre le réel et le souhaitable, entre ce qui est et ce qui devrait être, entre le prolétariat « empirique » et le prolétariat « idéal », l’autogestion étant toujours présentée sous deux aspects, historique et utopique, sans qu’il soit possible de distinguer nettement entre le mouvement lui-même et les objectifs que lui assignent les auteurs. Ce phénomène est d’autant plus déconcertant que Yvon Bourdet et Alain Guillerm croient découvrir une confusion du même ordre dans la conception du prolétariat chez Marx. Il y aurait dans son œuvre « confusion permanente de concepts entre le prolétariat révolutionnaire et la classe ouvrière empirique » (p. 35). Or, il est clair que la réflexion de Marx dans ce domaine se situe sur deux plans bien distincts. Il est question, d’une part, du prolétariat investi d’une tâche émancipatrice et doué d’une spontanéité dynamique et créatrice - cette conception relève alors d’une vision éthique de la mission historique qui incombe à cette classe dont les luttes transcendent le cadre politique de la démocratie bourgeoise ; et, d’autre part, du concept sociologique de la classe ouvrière tel qu’il est défini par exemple dans le Capital, concept lié, au même titre que celui de la bourgeoisie, à tout le système de la production capitaliste - dans ce cas, et conformément à la méthode d’abstraction choisie par Marx pour dégager la « loi économique de la société moderne » ( « Économie », l, p. 77), la classe ouvrière entre dans l’analyse en tant que simple « catégorie économique » du capital : il ne s’agit nullement « quand on examine la nature générale du capital... d’entrer dans le détail des rapports réels qui constituent dans leur ensemble les conditions du véritable processus de la production », mais de s’en tenir à une « moyenne idéale ». On peut certes critiquer cette méthode et cette distinction, mais à condition d’admettre que cette double tendance, analytique et éthique, est au cœur de l’enseignement de Marx et fonde sa cohérence ; il n’y a aucune « confusion » entre ces deux plans : l’analyse objective des « lois d’airain » de l’évolution sociale et du déterminisme auquel groupes sociaux et individus sont soumis constitue le fondement sociologique d’une théorie de la révolution qui repose sur la praxis révolutionnaire et créatrice des membres d’une classe consciente de sa puissance sociale et de sa « mission ».

Le marxisme est né précisément du refus de prendre en considération ce second élément de la pensée de Marx. Aussi peut-on s’étonner de voir des auteurs aussi avertis de ces problèmes n’établir aucune distinction entre Marx et le marxisme et se donner pour tâche de « restituer le marxisme dans ses principes fondamentaux » (p. 97) en le purifiant de la « perversion léniniste » ; mais n’a-t-elle pas été, elle aussi, une tentative pour restituer le marxisme dans ses principes fondamentaux ? Paradoxe non moins déroutant, n’apprend-on pas que « fondé sur l’analyse marxiste du capitalisme, un immense mouvement » a été « conduit au succès, pour la première fois, par Lénine, en Russie (...) » (p. 9). En quoi cet immense mouvement de la paysannerie russe était-il fondé sur l’analyse marxiste du capitalisme ? Et ce marxisme dont Lénine était le théoricien n’est-il pas précisément celui qui est attaqué dans ces pages, c’est-à-dire la perversion du marxisme qui a conduit la Russie à ce succès appelé stalinisme ?
Nous trouvons, à propos de la Commune de Paris, une manifestation on ne peut plus discutable de cette volonté de présenter les « tendances inconscientes » d’un mouvement comme des « projets plus ou moins conscients », alors que les impératifs mêmes de la lutte actuelle réclament sans doute autre chose que cette manière d’interpréter l’histoire au mépris des évidences historiques les moins contestables. Peut-on sérieusement affirmer qu’« en même temps qu’elle abolissait le patronat et le salariat », la Commune « abolissait l’État et la société civile » ? Il suffit de se reporter aux récentes études sur la Commune comme aux témoignages de Gustave Lefrançais et de Jules Andrieu pour constater que la Commune n’a opéré aucune transformation de cet ordre. Déclarer qu’elle « a commencé à démolir l’État » et qu’elle « donna les usines aux ouvriers » n’est pas moins inexact, mais suggère au moins qu’il s’agissait bien d’un pouvoir séparé, distinct de la société civile et présentant tous les caractères de l’État représentatif bourgeois.

La meilleure partie de l’ouvrage est sans doute celle où les auteurs, rappelant les « derniers résultats (...) de la sociologie du travail », dressent un constat de faillite accablant pour les méthodes de gestion et de production capitalistes. Cette analyse s’inscrit dans la perspective tracée par Marx d’une crise généralisée qui ébranlerait les fondements mêmes du système, à ceci près qu’il ne doutait pas que cette « évolution dans le processus de la production » permettrait aux « fossoyeurs de la bourgeoisie » d’acquérir très vite une conscience claire de la nature de leur esclavage et des moyens d’y mettre fin. Yvon Bourdet et Alain Guillerm croient distinguer dans les luttes ouvrières modernes l’éveil de cette conscience. Là où certains, farouchement hostiles à tout projet autogestionnaire, voient dans ces phénomènes l’émergence d’un « mouvement communiste » porteur d’une radicalité révolutionnaire nouvelle, ils voient, eux, la confirmation des thèses autogestionnaires et « conseillistes » qu’ils défendent. En réalité, chacun donne, sous un nom différent, une finalité conforme à ses espoirs et à ses conceptions révolutionnaires à un mouvement qui, manifestement, ne sort pas du cadre réformiste traditionnel, même si des éléments plus radicaux essayent de le porter au-delà de ces limites. Cette constatation n’enlève rien à son importance et n’interdit aucune spéculation sur les possibilités de développement qu’il recèle. Mais, dans ce cas, force ne nous est-il pas d’admettre que « l’autogestion révolutionnaire », pour autant qu’on puisse en définir rationnellement le contenu, n’est aujourd’hui l’expression d’aucun mouvement « réel » mais s’inscrit dans la tradition déjà longue des utopies critiques comme vision d’un état de choses qui doit être désiré et voulu avant de pouvoir être réalisé. Il resterait néanmoins à expliquer pourquoi il paraît nécessaire de donner à l’affirmation du principe de l’auto-émancipation ouvrière le support d’une nouvelle théorie révolutionnaire au risque de rendre plus grande encore la confusion : la majorité de ceux qui s’en réclament ne voient en elle que matière à mots d’ordre démagogiques, voire qu’un catalogue de recettes utiles pour trouver une solution à la crise que traverse la société capitaliste en prônant la mise en valeur du capital par les ouvriers eux-mêmes en vue d’augmenter la productivité du travail sans abolir le salariat.
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Comment réintroduire l'autogestion de nos jours ?

Messagede Ulfo25 » 01 Déc 2012, 22:15

Et bien je lance ce sujet car mon mémoire que je dois réaliser cette année pour mon master 2 de science politique m'en a donné l'idée. Le sujet en question étant l'affaire Lip à Besançon entre 1973 et 1976. J'ai notamment lu deux livres concernant l'autogestion en général que sont :

1/ Autogestion. La dernière Utopie. dirigé par Franck Georgi et publié en 2003 aux Publications de la Sorbonne.
2/ Autogestion hier, aujourd'hui, demain. sous la coordination de Lucien Collonges et publié en 2010 aux Editions Syllepse.

Donc ces deux livres (pour vraiment caricaturer les propos) posent la question de l'autogestion de nos jours et je pense que l'on pourrait tenter de faire de même à notre échelle.
Modifié en dernier par Ulfo25 le 01 Déc 2012, 22:44, modifié 1 fois.
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Re: Comment réintroduire l'autogestion de nos jours ?

Messagede K.O.A.L.A » 01 Déc 2012, 22:42

En effet c'est quelque chose de plutôt intéressant, en attendant de pouvoir apporter autre chose, quelques sites(que tu connais déja)qui peuvent être intéressant :

http://www.autogestion.asso.fr/
http://www.autogestion.coop/
http://alterautogestion.blogspot.fr/

A creuser en tout cas :)
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Re: Comment réintroduire l'autogestion de nos jours ?

Messagede digger » 02 Déc 2012, 07:54

Il y a le topic de Altersocial "Autogestion : théories, pratiques et critiques" et je me demande si les deux sujets ne pourraient pas être fusionnés (une partie historique et une partie perspective).
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Re: Comment réintroduire l'autogestion de nos jours ?

Messagede digger » 02 Déc 2012, 12:39

L'autogestion est un vaste concept, avec des contenus bien différents selon les contextes.
Quelques textes généraux qui me semblent fondamentaux
De la grève sauvage à l’autogestion généralisée
Texte anonyme probablement (co-)rédigé par Raoul Vaneigem
https://infokiosques.net/lire.php?id_article=309

Avis aux civilisés relativement à l’autogestion généralisée
Raoul Vaneigem
n°12 de la revue Internationale Situationniste (septembre 1969), aborde la notion de conseils ouvriers comme "premier principe de l’autogestion généralisée".
http://www.infokiosques.net/spip.php?article305

Autogestion et hiérarchie
Cornelius Castoriadis
https://infokiosques.net/lire.php?id_article=247

Plus récents

Contribution de la Fédération Anarchiste Francophone, 4ème congrès de l'IFA, Août 2012.
http://i-f-a.org/index.php/fr/documents-de-congres/88-l-autogestion-et-les-alternatives

Semer de l’utopie pour récolter du réel
Alternative libertaire
http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article675
(Pour pas qu'y a de jaloux)
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede Pïérô » 02 Déc 2012, 20:17

digger a écrit:Il y a le topic de Altersocial "Autogestion : théories, pratiques et critiques" et je me demande si les deux sujets ne pourraient pas être fusionnés (une partie historique et une partie perspective).

admin : J'ai fusionné les deux sujets, en intègrant le post d'aujourd'hui d'altersocial à celui d'hier pour qu'il ne se retrouve pas au milieu.
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede René » 05 Déc 2012, 08:47

Le concept d’autogestion est en lui-même assez confus. En général, en dehors du mouvement libertaire, le terme est interprété simplement dans le sens de gestion séparée des usines par des collectifs de travailleurs. Cette conception fait de l’économie sociale un morcellement d’unités de production autonomes les unes par rapport aux autres, et éventuellement en concurrence les unes par rapport aux autres.

J’étais anarchiste avant 1968 et je ne me souviens pas avoir entendu parler d’autogestion à cette époque. On parlait de « gestion ouvrière de la production », entendue non par la gestion des entreprises en particulier (cela allait de soi) mais par la gestion de l’ensemble des l’économie dans le cadre d’un système fédéraliste. Bien entendu, le modèle n’était pas la Yougoslavie mais l’Espagne pendant la guerre civile.

En revanche je me souviens très bien que l’autogestion est devenue très à la mode après mai 68, à l’époque de la dérive « gauchiste » de la CFDT. L’autogestion était sur toutes les lèvres. Je crois même me souvenir que le « programme » de la CFDT était alors « Autogestion, Fédéralisme, Planification démocratique », ou quelque chose comme ça. Cela convenait très bien aux anarchistes comme moi qui, à cette époque, militaient dans le mouvement syndical.
J’étais moi-même à la CFDT à cette époque et nous étions assez nombreux dans cette confédération, avant que nous nous fassions éjecter lors de la reprise en mains par les bureaucrates syndicaux.

L’« autogestion » intéressait beaucoup d’intellectuels de formation marxiste, qui découvraient avec de délicieux frissons dans la colonne vertébrale que les travailleurs étaient capables de gérer leurs entreprises. C’était une véritable découverte, mais curieusement ces intellectuels parlaient peu, ou pas du tout, de l’Espagne entre 1936 et 1939.
Yvon Bourdet était l’un de ces intellectuels, mais c’était un homme honnête et sincèrement curieux d’explorer le phénomène de l’autogestion. Il s’occupa activement de la revue Autogestion et socialisme : c’est à cette occasion que je le rencontrai, lorsqu’il préparait un numéro de la revue sur « Les anarchistes et l’autogestion » (n°18-19, janvier-avril 1972).

La question mériterait d’être examinée très sérieusement, à partir des textes, mais je crois bien que le terme d’« autogestion » n’a été intégré dans le vocabulaire anarchiste qu’à cette époque-la.
Et par un curieux retour de bâton, alors que les militants anarchistes ne concevaient initialement pas de limiter leur univers à la gestion des entreprises, le concept d’autogestion dans son acception réductrice a fini par s’infiltrer dans le mouvement.

La critique de l’« autogestion » des anarchistes faite par les conseillistes est une des tarttes à la crème de leur argumentaire.
Il est certain qu’en réduisant la perspective à la gestion de l’entrprise, ils n’ont aucun mal à expliquer qu’on a affaire à rien d’autre qu’à une forme un peu différente de capitalisme. Limitée à la gestion de l’entreprise, l’autogestion n’a rien de socialiste si on entend par socialisme la suppression de la propriété privée des moyens de production, du salariat et de l’économie de marché.

Sur le plan de la simple propagande anarchiste, je ne suis pas certain que la question de l’autogestion soit particulièrement efficace, sauf si on parle d’un moyen de lutte, lorsque les travailleurs en grève occupent leur entreprise et finissent par en prendre le contrôle. Bien entendu il faut appuyer cela, mais il ne faut pas non plus masquer les limites de ce genre d’action. Ce dont il s’agit, c’est simplement de créer une coopérative ouvrière, dont il existe déjà de nombreux exemples. Créer une coopérative, à l’issue d’une lutte ouvrière, peut constituer une alternative limitée au système, une alternative néanmoins intéressante, mais cela ne modifie pas les rapprots de production capitaliste.

Je ne suis pas certain qu’expliquer à une personne prise au hasard que « la solution c’est l’autogestion » soulèverait un enthousiasme particulier pour l’anarchisme.
Le fait que les travailleurs puissent gérer leur entreprise n’est pas un scoop, encore que je ne suis pas non plus certain que tout le monde ait envie de le faire. En revanche, je suis plus convaincu que les gens en général seraient intéressés de savoir comment les anarchistes entendent organiser les transports ferroviaires, la production et la distribution de l’énergie, la santé publique, etc.
Et si on veut être crédibles il faudra servir autre chose que l’autogestion des gares et celle des centrales électriques. Avec mandat impératif, évidemment.
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede altersocial » 05 Déc 2012, 11:36

Le concept d’autogestion est en lui-même assez confus. En général, en dehors du mouvement libertaire, le terme est interprété simplement dans le sens de gestion séparée des usines par des collectifs de travailleurs. Cette conception fait de l’économie sociale un morcellement d’unités de production autonomes les unes par rapport aux autres, et éventuellement en concurrence les unes par rapport aux autres.


Exactement René, et c'est pour cela que je mettais en garde dès l'introduction du sujet
viewtopic.php?f=69&t=6302#p75771
entre autogestion généralisée et autogestion d'entreprise.
Il faut insister sur l'aspect concurrentiel des unités autogérées séparées : cela ne ferait changer que le propriétaire juridique mais pas le procès de valorisation du capital. J'ai même lu des textes qui se vantaient du "productivisme" de certaines expériences autogestionnaires.
Pour les détournements de ce concepts voir également le programme du PSU.
Pour ce qui est du mouvement libertaire je ne serai pas aussi optimiste cependant, certains interprétant un fédéralisme comme un juxtaposition d'éléments autonomes qui gélifiès comme tels peuvent paver la voie à une économie concurrentielle. L'autogestion généralisée pose alors comme autre principe fondamental le dépassement de l'opposition centralisme/fédéralisme.

J’étais anarchiste avant 1968 et je ne me souviens pas avoir entendu parler d’autogestion à cette époque. On parlait de « gestion ouvrière de la production », entendue non par la gestion des entreprises en particulier (cela allait de soi) mais par la gestion de l’ensemble des l’économie dans le cadre d’un système fédéraliste. Bien entendu, le modèle n’était pas la Yougoslavie mais l’Espagne pendant la guerre civile.


L'expérience historique espagnole se rapproche le plus de la mise en pratique de l'autogestion généralisée. Avant 68 une autre tendance de l'autogestion en France, les pablistes de la TMR-IV allaient mettre en avant une théorie de l'autogestion basée sur des expériences discutables (Algérie, Yougoslavie, ...) qui, à mon sens était surtout des expériences cogestionnaires (avec l'Etat). Entre les deux expériences (Espagne, Yougoslavie) les prémisses autogestionnaires en Tchécoslovaquie et Hongrie sont riches d'enseignement malgré leurs limites, qu'à l'époque la TMR-IV n'avait pas su voir.

Je ne suis pas certain qu’expliquer à une personne prise au hasard que « la solution c’est l’autogestion » soulèverait un enthousiasme particulier pour l’anarchisme.


Tu rejoins pourtant bien là les critiques conseillistes de l'autogestion réduite à l'entreprise.

On ne peut donc proposer une solution unique au problème du capital. On peut proposer l'autogestion généralisée puis y ajouter la planification démocratique, dans une perspective internationaliste, mais cela n'aurait de sens qu'englobé dans une critique plus vaste du capital, sur des notions très souvent mal maîtrisées : marchandise, salariat, rapport marché/concurrence. De la même façon que la critique du capital ne peut s'appréhender que par une entrée critique sur tel aspect, la propagande sur son dépassement ne peut se réduire à quelques mots d'ordres, à une seule solution pratique, mais bien à des mises en pratique collective remettant en cause l'ensemble inséparable de la valorisation du capital.


Une critique "conseilliste" de la gestion ouvrière :

:arrow: Paul Mattick - La gestion ouvrière
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Re: Autogestion : théories, pratiques et critiques

Messagede René » 05 Déc 2012, 13:53

Je ne connaissais pas le texte de Mattick, je vais le lire à tête reposée.
Ce que je disais sur la référence à l’autogestion n’est pas tout à fait exact parce que je crois que avant qu’Yvon Bourdet ne s’occupe de la revue Autogestion et socialisme, celle-ci s’appelait Les Cahiers de l’Autogestion et il y avait Georges Gurvitch, Daniel Guérin, Henri Lefebvre dans son comité de rédaction, ça devait être aux alentours de 1965 je crois. Y. Bordet a écrit des choses très intéressantes sur le centralisme démocratique.

Cela dit, le fait que dans une société communiste la productivité du travail augmente ne me choque pas, je trouve même que c’est le moins qu’on puisse en attendre. Mais c’est un autre débat…

Je constate avec une certaine inquiétude que dans le mouvement libertaire d’aujourd’hui la notion de fédéralisme tend à muter vers une conception « horizontaliste ». On tend à considérer que les relations horizontales, et seulement elles, définissent le fédéralisme, or ce n’est pas du tout cela.
Le fédéralisme est un système dans lequel fonctionnent simultanément des rapports horizontaux et verticaux, c’est même ça qui le définit, dirais-je.

Selon moi il ne s’agit donc pas de « dépasser » l’opposition centralisme/fédéralisme, il s’agit de revenir au fédéralisme. Gaston Leval se foutait un peu de nos conceptions « basistes » vers 1970, en disant que s’il y a une base, il y a forcément un sommet, ou s’il y a une périphérie, il y a forcément un centre. Le fédéralisme n’exclut pas une certaine forme de centralisme, la question étant de savoir comment les fonctions sont définies, contrôlées et renouvelées. On a tendance à oublier que Proudhon comme Bakounine étaient favorables à la décentralisation politique (processus de prise de décision) mais favorables à la centralisation économique (mise en application des décisions prises).

Bien sûr, ce n’est pas parce que c’est eux qui l’ont dit que c’est juste, mais la question mériterait au moins d’être examinée, ce qui n’a, à ma connaissance, jamais été fait. Or j’ai l’impression que si on dit ça aujourd’hui, ça sera mal perçu.

Pour la petite histoire j’avais écrit dans le Monde libertaire en 1984 un article intitulé « Fédéralisme, socialisme, antidémagogisme » (http://monde-nouveau.net/spip.php?article314) dans lequel je remettais (déjà !) en cause l’autogestion comprise comme socialisme d’entreprise.
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