Face au mythe autogestionnaire

Face au mythe autogestionnaire

Messagede fabou » 21 Oct 2011, 18:42

Face au mythe autogestionnaire

Dossier issu du journal anarchiste du sud-Aveyron "Et alors ?" (n°10)
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INTRODUCTION

Au sein du mouvement libertaire comme chez certains altermondialistes, "l'autogestion" est souvent invoquée comme un remède miracle.

Et pourtant … En Amérique du Sud, des prisons sont "autogérées", de même que des banques en France (Crédit Coopératif par exemple) ou des entreprises (SCOP). D’ailleurs, pourquoi ne pas imaginer, à terme, un système marchand avec ses supplétifs habituels (police, justice, école ...) fonctionnant de façon entièrement "autogérée" ?

N’avoir comme perspective que la gestion des processus productifs et d’échange est un arrêt du processus révolutionnaire, un renforcement de l’ordre établi qui renvoie le prolétariat à la seule place que lui laisse le capital… celle de producteur de valeur, quitte à lui laisser le rôle de gestionnaire pendant un temps !

Les expériences « alternatives » sympas en pleine paix sociale n’ont rien de contradictoire, elles sont des entreprises capitalistes sans ambiguïté. Ce qui questionne, c’est l’antagonisme qui traverse tout mouvement de classe dans sa dynamique combative, vivante et donc profondément contradictoire.

Ces luttes sont l’expression d’une classe qui vit et combat contre la dictature de l’économie, et ont pu servir de vague sur laquelle ont surfé avec prestige les sociaux-démocrates et autres « alternatifs » citoyennistes, vendant leurs recettes « bio » pour renforcer les dispositifs marchands et étatiques.

Il est peut-être temps de dépasser ces « mythes autogestionnaires » afin lutter pour un monde sans Etat, sans salariat, sans valeur, bref sans capital ni domination.
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BIBLIOGRAPHIE

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Etude de cas : La Libye, ou « l’autogestion » mise en pratique

Alors que les bombes occidentales ravagent le pays le plus développé d’Afrique (avec l’Indice de Développement Humain le plus élevé du continent), afin de lui imposer sa vision de la « démocratie », il est temps de tirer un bilan sur 34 ans d’une expérience unique au monde, un système étatique « autogéré ».

Lorsqu’en 1969, le « groupe des officiers libres », avec à sa tête le jeune Mouammar Kadhafi, dépose le vieux roi Idriss, leur objectif n’est ni plus ni moins que l’instauration d’un régime nationaliste arabe, calqué sur le modèle de l’Egypte nassérienne. Un parti unique est créé (l’Union Socialiste Arabe), la société se laïcise, les infrastructures sanitaires et éducatives sont développées, et l’armée prend une place prépondérante dans le nouveau régime. En somme, rien de bien novateur à l’époque.

Tout au long des années 1970, le nouveau régime libyen aura tenté de fusionner avec d’autres Etats arabes (L’Egypte, la Tunisie, l’Algérie …). Toutes ces tentatives aboutirent à un échec, amenant le « groupe des officiers libres » à rechercher d’autres voies politiques.

Ces tâtonnements aboutirent, en 1977, à la publication du « livre vert », de Kadhafi, et par l’instauration du nouveau système étatique « révolutionnaire » préconisé dans cette ouvrage, la Jamahiriya (« pouvoir des masses »).

Dans la foulée, l’abolition du salariat est décrétée, ainsi que la gratuité totale de l’ensemble des services publics, ce qui était sensé préfigurer une future société non-marchande.

Dans les faits, le salariat fut juste remplacé par un « contrat de services », une autre dénomination du contrat de travail. En somme, l’abolition fut symbolique, mais pas effective.

Cette « Jamahiriya populaire et socialiste Libyenne », proclamée par les « officiers libres » se voulait une alternative aux différents systèmes étatiques en vigueur dans le monde, son fonctionnement étant officiellement basé sur une très forte décentralisation du pouvoir.

Chaque commune est administrée par ses habitants, qui se réunissent sous forme de « congrès populaires ». Ils désignent par « consensus » un délégué, dont le mandat est impératif. Les délégués forment le Congrès Général du Peuple, qui fait office de parlement. Il compte 2700 délégués. Ceux-ci désignent aussi par consensus les membres du gouvernement, appelé « Comité général du peuple », qui lui même désigne, toujours par « consensus », le premier ministre, appelé « Secrétaire du comité général du peuple ». Le titulaire de ce poste est depuis le 5 mars 2006 Baghdadi Mahmudi.

Le parlement désigne aussi par « consensus » son « secrétaire général », qui officiellement est le chef de l'état. C'est depuis le 26 janvier 2010 Mohamed Abou el-Kassim Zouaï. Officiellement la Jamahiriya dispose de l'ensemble du pouvoir.

Afin de s’assurer que leur nouveau système politique ne prendrait pas une tournure « contre-révolutionnaire », furent constitués des « comités révolutionnaires », armés, dans chaque commune, dont le rôle était de veiller à ce que les principes du « Livre Vert » soient respectés par les « congrès populaires ». Les comités révolutionnaires sont la voix du « guide de la révolution », le colonel Mouammar Kadhafi, qui officiellement ne dispose d'aucun pouvoir.

Dans les faits, ce dernier dispose d’une véritable milice armée et entièrement dévouée présente sur l’intégralité du territoire. Ainsi, ce sont les "comités révolutionnaires" qui ont le dernier mot dans la désignation des délégués des "congrès populaires", donc seuls les individus soutenant le plus activement les thèses et la personnalité du « Guide » peuvent siéger au parlement, et donc entrer au gouvernement.

Cette « autogestion dirigée » s’est appuyée sur le système tribal, très ancré en Libye. Le régime à ainsi volontairement armé certaines tribus, et tout particulièrement la tribu d’origine du « Guide » Mouammar Kadhafi, la Kadhafa, qui a formé trois milices bien mieux équipées que l’armée libyenne (peu nombreuse et sous-équipée, elle est placée sous l’autorité des instances de la Jamahiriya). En définitive, que reste t’il du « pouvoir des masses », 34 ans après sa proclamation ?

Un pouvoir basé sur l’allégeance et la soumission à un leader, et un système Etatique et sécuritaire au sein duquel chaque libyen est intégré via des structures « autogestionnaires ».

L’expérience libyenne nous prouve ainsi à quel point le concept de révolution est vain quand il est pensé en tant prise ou gestion d’un pouvoir.

Car la révolution, c’est avant tout la destruction totale de toute forme de pouvoir.

Fabien, No Pasaran 12 (www.nopasaran12.new.fr)

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Re: Face au mythe autogestionnaire

Messagede digger » 21 Oct 2011, 19:54

Heu, là je vois pas bien la démonstration de la critique de l’autogestion. Le rapport entre autogestion et Lybie, ou des banques. :gratte:
C’est comme si tu critiquais le communisme à travers Staline. Ou la gastronomie à travers McDo.
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Re: Face au mythe autogestionnaire

Messagede Gwap » 21 Oct 2011, 22:16

Hello,

Je ne vais répondre qu'à l'introduction, puisque je trouve moi aussi "l'étude de cas" sur la Libye tout à fait hors-sujet.

Je pense qu'il faut d'abord définir de quoi on parle à propos d'autogestion.

Une banque comme le Crédit Coopératif ça ne peut pas être de l'autogestion. Elle exploite des salariés non-actionnaires, et puis de toute façon c'est une banque...

Un statut social genre SCOP n'est absolument pas une garantie d'autogestion. Alors que des boîtes avec un statut de SARL ou SA peuvent tout à fait être autogérées en pratique.
Des patrons "coopératifs" qui exploitent d'autres salariés, ce n'est pas de l'autogestion et pourtant c'est à mon avis le cas quasi-général.

L'autogestion pour moi est incompatible avec l'exploitation.

Il existe 2 types d'exploitation du travail par le capital actuellement, toutes deux incompatibles avec l'autogestion :
- le salariat, tant qu'une ou plusieurs personnes dans l'entreprise en exploite d'autres on reste dans ce cadre
- le pouvoir d'émission monétaire des banques qui permet d'exploiter le travail d'une autre manière

Les entreprises "coopératives" restant dans ce mode de fonctionnement sont effectivement des entreprises capitalistes et ne méritent de toute façon pas d'être qualifiées d'autogestionnaires.

Après il peut exister le cas d'entreprises réellement autogérées, sans exploitation d'aucune sorte, fonctionnant sur le principe de la propriété et des décisions collectives. C'est rare, mais ça existe.
Qualifier celles-ci 'd'entreprises capitalistes" est excessif. Dans la mesure où il n'y a pas d'exploitation, mon avis est neutre. Ce ne sont pas plus des capitalistes qu'un travailleur indépendant.

Par contre, elles sont DANS le capitalisme et leurs travailleurs subissent comme tous l'exploitation dans une certaine mesure. C'est pourquoi je ne vois pas l'utilité de se couper d'eux au motif qu'ils sont propriétaires et gestionnaires de leur boîte et donc moins exploités. Ca ressemblerait un peu aux fausses divisions entre public et privé sinon.
Gwap
 
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Re: Face au mythe autogestionnaire

Messagede Pïérô » 22 Oct 2011, 11:05

C'est une approche de l'autogestion, comme dans la brochure citée, particulièrement navrante et caricaturale.

L'autogestion n'est pas un remède miracle, ni un mythe j'espère, mais c'est une partie de l'essence de l'anarchisme. C'est la gestion collective des moyens de production, et cela à partir d'un projet collectif élaboré à la base, et par la démocratie directe.
Le fait que ce terme soit dévoyé et serve à faire participer la classe ouvrière à sa propre exploitation, ne permet pas de jeter le bébé avec l'eau du bain, sinon pour continuer à prôner une forme d’individualisme qui rejoint bien souvent l'idéologie dominante, comme quoi...ou de penser que la révolution tombe du ciel comme la pluie.
Alors cette question fait débat et est intéressante et importante, parce que les anarchistes, ou communistes-libertaires parce qu'il y a des franges très individualistes, contrairement aux autres forces politiques, ne parlent pas de nationalisations, mais de socialisation, puisqu'il s'agit en plus de détruire l'Etat, qui n'est qu'un instrument de domination de la classe dominante, et de fait les questions c'est où, quand, comment, pourquoi, dans quel sens... ? Il se trouve qu'en Argentine, notamment, la question s'est posée et s'est traduite sous forme de socialisation. Et évidemment, ce n'est pas une fin en soi, parce que s'il n'y a pas de dynamique expropriatrice à grande échelle, de révolution sociale, et bien évidemment la classe ouvrière se retrouve vite dans un contexte et un cadre qui fini par être ingéré par le système capitaliste, ce qui est le cas de LIP (qui en plus n'a pu survivre à la logique du marché), et de l'Argentine (pour la révolution espagnole le parallèle est une imbécilité qui cache mal un positionnement contre-révolutionnaire au pire et au mieux une espèce de posture du plus rebelle que moi tu meurt rencontré régulièrement dans cette sphère qui malheureusement à défaut de produire de l'organisation collective révolutionnaire se vautre dans le spectacle de la radicalité de son verbe).

Alors d’une part la question de l’autogestion est bien portée par les anarchistes (révolutionnaires et communistes-libertaires), elle se traduit en pratiques surtout dans les luttes, parce que s’il y a quelque chose que l’on peut autogérer c’est en premier lieu bien çà, mais c’est aussi du contenu et du sens en terme de socialisation et de transformation sociale, puisqu’elle transforme les rapports sociaux et vise à se passer d’un Etat quel qu’il soit, même dit “ouvrier”. Et la question ne se pose pas toujours pour un après, qui par un coup de baguette magique verrait l’autogestion sortir du néant, mais aussi de ce que l’on peut construire en dynamique aujourd’hui. En ce sens et dans cette lecture en mouvement, ce qui s’est passé à LIP et en Argentine est intéressant et important au plus haut point, parce que çà démontre bien la capacité de la classe ouvrière à gérer elle même ses affaires et à se passer des patrons, et que l’on peut et dans les actes imaginer l’autogestion généralisée, parce qu’il s’agit bien de porter cela au bout du compte, dans une perspective révolutionnaire. Et c’est ici que se situe aussi l’enjeu, car il s’agit de construire en dynamiques de luttes et de réappropriations autogestionnaires les jalons de l’alternative communiste-libertaire de demain.

Alors évidemment rien est simple, c’est un peu comme la question des luttes revendicatives qui peuvent être à la fois élément d’intégration au système comme élément de dynamique révolutionnaire, et c’est là que les anarchistes révolutionnaires ont aussi un rôle à jouer, si tant est qu’ils et elles le veulent évidemment...


il y a eu sur le forum des échanges interessants à ce sujet en rapport avec l'actualité économique et sociale : viewtopic.php?f=72&t=2552
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