Anarchisme et non-violence

Anarchisme et non-violence

Messagede digger » 10 Sep 2011, 07:43

Comme je le disais en me présentant rapidement lors de mon arrivée sur ce forum, je reviens aux sources après des années d’absence (mais non d’infidélité)
J’avais laissé en plan pas mal d’interrogations et de frustrations. Et, entre autre la relation entre anarchie et non-violence. Je m’étais intéressé aux fondements de la non-violence et aux théories de l’action non-violente. (Et quelques mises en pratique)
Avec le recul, je me rends compte que la tâche pour traiter des deux sujets était ardue, puisque les deux termes recouvrent , au départ, des approches multiples et des divergences parmi leurs partisans même.
J’ai découvert que Anarchisme et Non-violence, une revue parue au milieu des années 60 jusqu’au milieu des années 70 avait fait sa réapparition sous forme de site
http://anarchismenonviolence2.org/
Je l’ai parcouru rapidement. Et il me semble intéressant de creuser un peu la question, en étant conscient d’être entre le marteau et l’enclume.
La question de la violence traverse de tout temps les courants révolutionnaires (et a du traverser ce forum) . Anarchie et violence/non-violence ont été en même temps mythifiés et dénigrées et la relation entre les deux termes jamais établie avec clarté.
Le postulat de cette relation est que la non-violence, par définition, conduit à une société anarchiste, puisque anarchie et non-violence ont pour but la fin de toute idée de domination et d’exploitation . Si la non-violence se donne une autre finalité, elle n’est pas non-violence.
Les ceusses intéressé(e)s pour alimenter ce topic (ou le reprendre si il a existé) sont les bienvenu(e)s . Pour ma part, j’essaierai d’y publier quelques textes et/ou commentaires critiques principalement sur la non-violence, vous laissant souvent la confrontation avec les thèses du courant libertaire.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Sid » 06 Oct 2011, 01:26

Le problème avec la non-violence c'est que ce n'est pas efficace.
Je m'explique. Si révolution il doit y avoir (et il y aura) ce ne sera pas qu'entre anarchistes ou communistes révolutionnaires qu'on va la faire, mais bien avec les masses populaires en colère. Seulement l'obstacle principale est l'image de l'État dans l'imaginaire (ou inconscient, que sais-je) collectif, la critique consensuellement molle du capitalisme étant devenue presque "politiquement correcte" quoi qu'il ne s'agisse souvent que de poudre aux yeux. L'État est un peu à l'image de Dieu, omniprésent, prétendument omnipotent, en place depuis "toujours", etc... Je pense que pas mal de gens se sont résignés et on admis l'État comme une fatalité.
En partant de ce principe, comment désacraliser l'État et montrer aux peuples en colère qui font de ces dernières décennies une période, à mon avis, plus que propices aux soulèvements populaires ou qui pourrait au moins bien les préparer ? En montrant que l'on peut agir sur l'État, lui faire mal, le faire flancher, mettre en exergue sa fragilité et ses contradictions, porter atteinte à des choses qu'on croyait absolues et invulnérables. En bref, en faisant saigner un faux Dieu.
Car si notre rôle en tant qu'anarchistes n'est pas de jouer les maîtres à penser du peuple, nous devons lui montrer qu'il est plus fort que l'État. C'est pour moi le rôle de la propagande par le fait, j'ai même envie de dire "par l'exemple". Cette notion "d'exemple" ne nous place pas en position de "maîtres à penser" ou "guides", il s'agit juste de faire comprendre aux gens qu'ils peuvent agir. Ce n'est qu'une pièce de l'échiquier mais à mon avis il s'agit d'une pièce stratégique d'une importante capitale.

Voilà pourquoi, à mon humble avis, la non-violence n'a pas sa place dans un processus révolutionnaire qui tend à détruire des monuments aussi imposants que l'État et le capitalisme. Elle ne permet pas d'instaurer un rapport de force concret entre le peuple et l'État mais se placerait plutôt dans une logique de négociation ou d'appel à "l'état d'âme", au scrupule de cette institution qui n'en a pas. Je pense que c'est une voix sans issue pour faire face à des institutions qui tuent tous les jours pour préserver leur existence absurde.
Par contre, je ne dis pas qu'il ne faut QUE des actions violentes. Les squats "politiques" sont par exemple un très bon outils de sensibilisation mais ils ne touchent malheureusement pas assez de gens ou plutôt ne sont pas assez développés. [je m'arrête là, c'est un autre point très intéressant mais que je n'ai pas la force de développer ce soir]

Pour ce qui est de la non-violence, j'ai envie de donner un exemple (plus ou moins pertinent hein) dans lequel elle m'a paru aussi absurde que dangereuse.
Le premier est une situation que certains connaissent peut être. Il s'agit de l'opposition de moyen, lors d'une manifestation "mouvementée", entre le violent et le non-violent. L'un va caillasser les cognes, détruire tant que possible les symboles du capitalisme et de l'État (banque, préfecture) pour manifester effectivement sa colère tandis que l'autre va s'en indigner, continuer à défiler avec sa banderole en crachant son slogan et parfois, scène cocasse, se présenter devant la rangée de CRS en essayant de les raisonner à coup de "ça pourrait être votre fils que vous tapez !" ou "arrêtez, il y a des femmes et des enfants !". Comment peut-on sérieusement vouloir raisonner une personne aliénée à un tel point qu'elle arrive à matraquer au hasard, hommes et femmes, jeunes et vieux, sans distinction aucune ? Comment raisonner quelqu'un qui a choisir de servir l'État en devenant son bras armé ? C'est tristement impossible. Si les flics doivent reculer ce ne sera que devant la quantité de pavés volants ou devant le feu des cocktails molotov.
Quelle place a la non-violence quand on doit faire tomber une structure purement répressive ? Quel crédit auront ceux qui se laissent frapper sans riposter ?
Je suis conscient que le révolution ne se fera pas (uniquement) dans une manif', mais je pense que cela représente bien l'attitude qu'ont certains vis à vis de l'État.

En tout cas, merci d'aborder le sujet.
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Messagede Kzimir » 06 Oct 2011, 17:12

La question de la non violence me paraît assez intéressante. Personnellement je ne sais pas quoi en penser :
- D'un côté je pense que le seul rôle de la violence est de perpétuer des oppressions, et que comme on est anars on pense que les moyens construisent la fin. Donc j'aurais plutôt tendance à être contre la violence.
- D'un autre côté j'ai clairement du mal à imaginer un processus révolutionnaire non violent, car à un moment ou à un autre les forces répressives entreront en jeu.

Et je vois pas trop de moyen de sortir de cette contradiction : la "légitime défense" me paraît un concept assez douteux, parce que toujours subjectif. A la limite on pourrait différencier violence spontanée et violence organisée ?

(Et par contre Sid je trouve ton exemple pas très bon : dans une manif tu as plus de risques de t'en prendre plein la gueule quand tu balances un pavé sur un Robocop qui si tu lui tends une fleur. Dans tout les cas il obéira aux ordres mais ces ordres seront plus souvent de bourriner une manifestation agressive qu'un truc tout mou tout gentil, et en plus en tant que personne il va réellement se déchainer si son pote à la gueule en sang à côté de lui.)
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Sid » 06 Oct 2011, 19:19

Prendre des coups n'est pas la question. On fait pas d'omelettes sans casser des œufs et on établie pas un rapport de force directe sans recevoir des coups.
Et quand je vois comment ils virent les manifestants pacifistes (cf Manhattan et autres...) je pense que la légère différence de traitement est négligeable. Bon après j'avais dit que l'exemple était d'une pertinence légère, et de toute façon ce genre de métaphore traduit souvent trop mal ce que je veux expliquer, petite erreur de ma part.

Sinon, pourquoi la violence aurait pour seul rôle "de perpétuer des oppressions" ? La violence est à mon avis un outils neutre. Quand elle est utilisée à de mauvaises fins elle est condamnable et ignoble, quand elle est libératrice elle est légitime et juste. Tout dépend de la finalité de l'action. En gros, je pense que c'est l'intention qui compte.
Quand la fin est juste, les moyens sont légitimes. Si prendre 100 vies aujourd'hui peut empêcher d'en perdre 10.000 plus tard alors ça vaut le coup de les prendre. L'exemple est un peu abstrait car il n'y a pas dans la réalité de façon aussi simple d'agir mais l'idée est que les sacrifices faits, s'ils doivent améliorer le sort de ceux qui vivront demain, sont "rentables" et doivent être faits. J'espère que cet autre exemple ne déformera pas trop l'idée que j'essaie d'exprimer...
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Kzimir » 06 Oct 2011, 19:51

Je ne suis pas d'accord avec toi, car j'ai l'impression que tu fais une séparation entre la fin et les moyens, la première justifiant les seconds. Mais en vérité la fin est assez abstraite, la seule fin vers laquelle nous nous dirigeons c'est celle qui résultera de nos actions.
Pour reprendre ton exemple, un choix de prendre cent vies pour en sauver dix-mille peut paraître juste, mais les conséquences iront bien au delà de cette simple arithmétique, par exemple il causera qu'on considérera comme moralement défendable de prendre des vies, il causera qu'on sera plus assuré la fois suivante ou on aura ce choix à faire, il causera aussi une brutalisation des personnes ayant vécues ce choix, etc. Et ce choix aura une conséquence sur le futur et sur les fins que la société se sera fixées.
De plus la violence n'est pas un simple outil : sa conséquence directe est l'oppression (temporaire ou non) du plus faible. Quelle que soit la volonté qu'il y a derrière. Ce n'est pas comme un marteau ou une enclume, qui peuvent être utilisés de manière neutre.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Sid » 06 Oct 2011, 20:22

La fin n'est pas abstraite, c'est un modèle économique et politique précis, dans mon cas la démocratie directe et le communisme (évidemment libertaire). C'est là la seule fin que je souhaite et elle n'est en aucun cas modelée par les moyens utilisés pour préparer et permettre son avènement.
"La seule fin vers laquelle nous nous dirigeons c'est celle qui résultera de nos actions", bien entendu mais les actions doivent répondre au désir d'arriver à cette fin, pas l'inverse. On ne construit rien par le seul fait de se révolter, on se révolte pour construire quelque chose que l'on sait ou croit meilleur. A moins que je n'ai pas compris le sens de la phrase.
Ensuite, je sais que les choses ne se limitent pas à un simple rapport arithmétique ("il n'y a pas dans la réalité de façon aussi simple d'agir"), les "conséquences" dans tous les domaines sont compris dans l'évaluation de la "rentabilité" de l'acte ou du sacrifice (modification de l'image, "brutalisation" etc) mais cela n'agit en aucun cas sur les fins de la société souhaitée. Sinon on pourrait dire que l'Anarchie des violents et des non-violents sont différentes, hors ce sont exactement les mêmes, seuls changent les façon d'y parvenir, les moyens.
Par contre sur le dernier point je ne suis pas d'accord. La violence n'est pas l'oppression du plus faible car elle n'est pas la force. La violence est justement là pour palier à la faiblesse car si nous pouvons être violents envers l'État aujourd'hui nous ne sommes pas plus fort que lui, sinon on serait en Anarchie depuis longtemps. On peut être violent contre plus fort que soit pour amener une diminution de cette force.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Kzimir » 07 Oct 2011, 00:48

La fin c'est plus que le communisme, c'est aussi la disparition des oppressions (et j'espère pas seulement économique, mais aussi raciste, sexiste, etc.). Mais j'ai tendance à considérer que cette fin n'est pas atteignable : il y aura toujours dans une certaine mesure des rapports de pouvoir et des oppressions à combattre, y compris une fois le système changé radicalement. C'est pour ça que je dis que l'objectif est abstrait. C'est une boussole dans nos luttes, pas plus.
C'est aussi parce que je pense cela que je ne suis pas communiste "autoritaire" : notre rôle ne me semble pas de préparer le paradis socialiste ou tout les enfants se donneront la main, mais de construire une dynamique permanente devant nous permettre de nous rapprocher de plus en plus de cette ligne d'horizon. C'est en ce sens aussi que la révolte me paraît être en elle même une construction, car elle est le premier pas sur cette route. En conséquence la violence, comme l’État, me semblent peu à mêmes d'enclencher la dynamique, car ils supposent un retournement, une utilisation (toujours censée être temporaire) de l'oppression par ceux qui luttent contre les oppressions.
Quant à comparer les différentes "Anarchies" (non violente, classique, et même, pourquoi pas, communiste) : elles sont pour l'instant toutes identiques en ce sens qu'elles n'existent pas. Et comme je pense que les "Anarchies" sont plus des boussoles qu'autre chose, je vois pas trop l'intérêt de les comparer entre elles, comparons plutôt le chemin pour y parvenir.

Enfin, sur ta différenciation entre violence et force, j'ai peut être mal compris, mais à priori l'objectif de la violence est d'être victorieuse. La violence contre plus fort que soit n'a strictement aucun intérêt, sinon de bousculer à terme le rapport de force et de se transformer en violence contre plus faible. Après je dois avouer que je comprends mal comment tu différencies la violence et la force en fait (c'est un truc du même genre que quand je parle de "violence spontanée" et de "violence organisée" ?).
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Sid » 07 Oct 2011, 10:07

La différence entre la violence et la force est que si le rapport de force nous était vraiment favorable nous n'aurions pas à être violents (pas de rapport entre violence spontanée ou organisée mais ça mériterait qu'on y revienne). C'est plus une façon de fausser le rapport de force, compenser notre faiblesse par une "illusion" de force qu'est la violence, car si tout se jouait uniquement au rapport de force direct on aurait aucune chance de mettre l'État à terre où même d'être suivis. En gros c'est se battre sur des terrains et avec des moyens que l'État ne peut pas utiliser ou très peu (risque de se mettre l'opinion à dos, perte de pseudo légitimité...) mais qui sont efficaces. Ces moyens ce sont la guérilla, la violence révolutionnaire, la grève, etc. En somme l'action directe et la propagande par le fait.
".La violence contre plus fort que soit n'a strictement aucun intérêt,sinon de bousculer à terme le rapport de force et de se transformer en violence contre plus faible", si justement car si le rapport de force s'inverse la violence n'a plus lieu d'être. Nous aurions en quelque sorte "gagné".
Je sais pas si c'est plus clair, au pire on peut se réserver une discussion autour du sujet en MP.

Après, la disparition des oppressions fait évidemment partie des fins mais par contre je pense sincèrement que c'est atteignable. Car si nous arrivons à instaurer une société anarchiste il n'y aura aucune possibilité de pouvoir de par sa nature même. J'ai dans l'idée qu'une population ne subissant plus l'infantilisation des médias, la dépolitisation de tout acte et tout ce qui fait qu'on vit actuellement dans un système de merde ne se laissera pas aussi facilement berner que celle d'aujourd'hui car la démocratie directe liée au communisme permet et impose de fait un engagement politique de chacun et à tous les niveaux. Et une population consciente et active politiquement, jouissant de médias ou autres moyens d'information libres, ne subissant plus aucune contrainte économique est une population avertie et "éclairée" (à prendre avec des pincettes) par rapport aux masses de moutons qu'on a aujourd'hui.
L'exécution d'un mandat impératif, par exemple, ne pourrait donc pas être utilisée pour une prise de pouvoir car la population est active politiquement et parce que le modèle politique (démocratie directe via mandat impératif) ne permet pas une telle prise de pouvoir.

Pour ce qui est de préparer un "paradis socialiste", je dirais juste que pour moi l'objectif est à d'arriver à une société optimale en essayant d'effacer les inégalités de nature au possible (à chacun selon ses besoins, de chacun selon ses moyens) contrairement à une société capitaliste qui amplifie économiquement ces inégalités (si t'es plus malin ou plus fort ou que t'es né plus riche t'aura plus de sous/pouvoir), qui laisse la plus grande liberté possible et qui pourra donc ainsi assurer le bonheur de chacun dans la mesure du possible.

Par contre je ne vois pas pourquoi on parlerais d'Anarchies au pluriel. Il n'y en a qu'une, même si certains veulent d'autre modèle économiques au sein de l'Anarchie ou autre, il n'y a que les moyens pour y arriver qui diffèrent selon les anarchistes mais cela ne change en rien sa nature.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Béatrice » 07 Oct 2011, 20:13

Depuis environ une trentaine d'années , écrivains et artistes se complaisent " sciemment " , relayés par les professionnels de la politique , à entretenir le :
" Qui dit révolution , dit irruption de la violence " comme l'explique Max Gallo , l'historien " adulé " du microcosme bourgeois et aussi du pouvoir . Et un autre du même " crû " :
Furet , qui estimait quant à lui que toute tentative de transformation radicale de la société ne pouvait être que totalitaire ou terroriste et c' est ainsi qu'il en concluait en disant :
que " l'idée d'une autre société est devenue presque impossible à penser "

Et bien entendu , tout ce joli petit monde a pour habitude de se congratuler autour de dîners-débats dans des salons feutrés !

Et c'est ainsi que peu à peu , une certaine " phobie " des révolutions et de ses " violences " induites se sont solidement ancrées dans l'imaginaire collectif , en faisant délibérément
l'impasse sur les instigateurs de ces violences ! ( l' Etat ) .

Alors anarchisme et non-violence sont ils compatibles ?
Pour ma part , je réponds ainsi : " si je prends une claque sur la joue droite , je ne tends pas la joue gauche pour en prendre une deuxième !"
« Simple, forte, aimant l'art et l'idéal, brave et libre aussi, la femme de demain ne voudra ni dominer, ni être dominée. »
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede digger » 09 Oct 2011, 06:36

Je reviendrai sur tout cela mais en ce moment j’ai pas mal de trucs sur le feu.
Vos premiers commentaires seront des jalons, qui résument globalement comme se pose traditionnellement le débat (Opposition violence/nonviolence ; la non-violence n’est pas efficace, notamment face à une répression violente ; pacifisme et non-violence ; etc...)
Pour ne pas tricher avec vous, je vais vous raconter un chapitre de mon histoire très brièvement.. Quelques un(e)s d’entre vous se souviennent peut-être du début des années 80. Je sortais un peu cassé des derniers soubressauts des 70. C’était aussi, mais nous ne le savions pas, les derniers instants de la guerre froide.
Les américains avaient décidé de déployer des missiles Pershing et Cruise en Europe. A contrario des missiles balistiques, qui permettaient un temps de réactions pour éviter tout conflit déclenché par erreur, les missiles nucléaires de courte portée frappaient en quelques minutes. Sans parler de la signification politique plus large.
J’ai participé à un mouvement international et fait un jeûne de 30 jours à Bonn, en Allemagne. Des centres de jeûnes semblables étaient installés à Paris et à Washington.
Les soviétiques ont abattu un avion de ligne, coréen, je crois, et à ce moment, le jeûne que nous avions décidé de durée illimité n’avait plus sa raison d’être. Parler de négociations ne recevait plus d’échos dans l’opinion publique comme dans les cercles politiques.
Notre jeûne n’avait pas de revendications précises, par choix, mais nous demandions des "mesures significatives" pour faire tomber la tension internationale alors très forte.
Le gouvernement français nous avait fait savoir qu’il ne céderait pas à la pression mais qu’il était ouvert à une discussion si nous mettions fin à notre action. Nous l’avons fait début septembre 1983. En octobre, nous avons rencontré Mitterrand qui nous a dit être d’accord sur notre analyse. Il nous a demandé que le contenu de cet entretien reste confidentiel, mais je pense qu’il y a prescription dans certains domaines. Notre demande a porté sur les essais nucléaires en Polynésie. Nous avions des amis polynésiens en prison. Son objection a été "Revenez me voir lorsque vous représenterez la majorité". Nous lui avons rappelé que deux ans auparavant, le gouvernement avait aboli la peine de mort contre l’avis de cette même majorité.
Il nous a promis ensuite d’y mettre un terme et a tenu parole. (Chirac les a repris quelques années après)
Nous savions que nous avions une alliée de poids dans les murs avec Danielle Mitterrand et il l’a reconnu. Nous lui avions apporté un livre avec illustrations sur Hiroshima. Il nous a dit qu’il n’aurait pas le temps de le lire mais que sa femme, si. Et qu’elle lui mènerait encore la vie dure.
Voilà le résumé. Mon séjour à Bonn m’a mis en contact avec tous les milieux radicaux qui regardaient d’un drôle d’oeil les zozos "non-violents" . Un dirigeant des Grünen, Roland, député au Bundestag s’est joint au jeûne
Quelques temps auparavant, les militants de la RAF avaient fait une grève de la faim et une loi avait été passée en Allemagne pour interdire aux médecin le suivi médical de telles actions. Comme je n’étais plus guère vaillant vers la fin, une femme toubib est venue et m’a dit "Je le fais parce que je suis communiste" . Il y aussi avait Anette, croyante et anarchiste, qui écrivait alors une thèse sur "Christianisme et Anarchie" , Gerd, anarchiste et gay. Et tant d’autres....
Et il y eut les fous. Avec un jeune gars qui est mort lors d’un attentat à la bombe contre l’ambassade de France. Je me sens encore responsable.
Pendant un an, en 1982, j’ai parcouru quelques milliers de kilomètres pour préparer l’organisation de groupes de soutien et des actions parallèles, dans tous les milieux imaginables, (l’accueil le plus énorme fut à Milton Keynes, communauté bouddhiste d’Angleterre) .Les plus durs à convaincre étant les milieux "institutionnels" ... non -violents français qui condamnaient notre position "extrêmiste".
C’est pourquoi , lorsque ke parle de non-violence, elle est symbole d’action directe venant du bas, radicale et inséparable en cela de l’anarchie. Tout ce qui les oppose est fallacieux et nait de malentendu ou d’idées fausses, y compris dans les milieux qui se revendiquent de la non-violence. Celle-ci est toute aussi plurielle que l’est la philosophie anarchiste.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede digger » 09 Oct 2011, 16:28

Réponses rapides

@ Krizmir
"D'un autre côté j'ai clairement du mal à imaginer un processus révolutionnaire non violent, car à un moment ou à un autre les forces répressives entreront en jeu."
Oui, et alors ? Un des slogans de Occupy Wall Street est "Nous sommes les 99%". Et je pense que ce slogan est juste à quelques % près. La question est "comment réunir ces 99%, ou une majorité d’entre eux, face au 1% qui impose ce système. Tu imagines 1 type face à une cinquantaine, et je ne suis pas sûr qu’il a envie d’être violent. (sauf si il est menacé)
Pour être clair, être non-violent ne signifie pas pour moi imaginer une révolution exclusivement sans violence. Le monde idéal n’existe pas et n’existera probablement jamais.
Enfin, qu’appelle -t’on "violence" ? Faire sauter un bâtiment vide, des actes de sabotage,etc... sont-ils des actes "violents" ? Pour moi non.

@ Sid
"La différence entre la violence et la force est que si le rapport de force nous était vraiment favorable nous n'aurions pas à être violents"
Il y a d’autres différence. La force ne recherche pas l’établissement d’une relation de domination ou d’élimination. La violence (physique, psychologique,..), toujours. J’emploie la force pour des tas de choses. Elles ne sont pas à mettre sur le même plan. Si un(e) forcené(e) menace quelqu’un, la force est employée. Pas la violence.
Et tu as raison, la non-violence a pour but l’établissement d’un rapport de force favorable.
"Comment raisonner quelqu'un qui a choisit de servir l'État en devenant son bras armé ? " Ce n’est pas toujours un choix et sans doute pas dans la majorité des cas. Les armées professionnelles sont alimentées en chair à canon avec les classes populaires qui trouvent une "opportunité" de gagner sa croûte sous l’uniforme. Les retourner n’est pas si difficile que l’on se l’imagine la plupart du temps. La bourgeoisie c’est l’état-major, ce sont nos semblables qui sont en face.
Et personne ne te demande d’aller leur faire la bise ou de te laisser casser la tête.
A Manhattan (je reviendrai aussi sur le mouvement Occupy Wall Street), ils ont choisi la non-violence pour ne pas se mettre en danger (Se faire taper sur la tête n’est pas agréable mais on s’en remet) Les étudiant(e)s de Kent University en 1970 (entre autre) n’ont pas eu cette chance face à la Garde Nationale. 4 sont morts. A cette époque, comme il le ferait aujourd’hui si besoin était aujourd’hui, le capital utilisait tous les moyens.
"[La NV] ne permet pas d'instaurer un rapport de force concret entre le peuple et l'État mais se placerait plutôt dans une logique de négociation ou d'appel à "l'état d'âme", au scrupule de cette institution qui n'en a pas. "
L’objectif de l’action directe non-violente peut être la négociation dans certain cas mais n’est nullement limité à cela. Et elle recherchera toujours l’établissement d’un rapport de force. Si l’adversaire a, en plus, des états d’âme, tant mieux. Sinon, tant pis.

@ Armonia
"Et c'est ainsi que peu à peu , une certaine " phobie " des révolutions et de ses " violences " induites se sont solidement ancrées dans l'imaginaire collectif , en faisant délibérément l'impasse sur les instigateurs de ces violences ! ( l' Etat ) ."
Il y a phobie de la violence dans certains milieux prétendument non-violents comme il y a mythification de celle-ci dans certains milieux révolutionnaires.
Si la violence première n’est pas dénoncée (comme celle de l’Etat) alors nous ne sommes pas dans la non-violence. Ces beaux parleurs sont à la non-violence ce que Onfray (je connais maintenant) est à l’anarchie.
Alors anarchisme et non-violence sont ils compatibles ?
La vision de l’Inde de Gandhi, le prétendu "Père de la Nation", était la suivante :
"Ce serait un état d'anarchie éclairée. Dans un tel pays, chacun serait son propre maître. Il se dirigerait lui-même de façon à ne jamais gêner son voisin. Par conséquent, l'État idéal est celui où il n'y a aucun pouvoir politique en raison même de la disparition de l'État "
Et pour lui, la relation entre Etat et violence était claire :
"L'État représente la violence sous une forme intensifiée et organisée. L'individu a une âme, mais l'État qui est une machine sans âme ne peut être soustrait à la violence puisque c'est à elle qu'il doit son existence. "
Inutile de dire que ce n’est pas ce que l’on a retenu de Ghandi en Inde et dans le monde. Ni, hélas, dans les milieux se réclamant de la non-violence.
" si je prends une claque sur la joue droite , je ne tends pas la joue gauche pour en prendre une deuxième !"
Tu as tout faux. La non-violence consiste à ne pas prendre la première. :)
Plus sérieusement, ta référence à la philosophie judéo-chrétienne se réfère à la branche religieuse de la non-violence. Mais la non-violence n’est pas plus "religieuse" que la violence n’est "athée". c’est une question d’éthique politique. Tout comme l’anarchie.... Et pour moi, ces deux éthiques sont proches.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Béatrice » 10 Oct 2011, 18:24

digger a écrit:Tu as tout faux. La non-violence consiste à ne pas prendre la première. :)
Plus sérieusement, ta référence à la philosophie judéo-chrétienne se réfère à la branche religieuse de la non-violence. Mais la non-violence n’est pas plus "religieuse" que la violence n’est "athée". c’est une question d’éthique politique. Tout comme l’anarchie.... Et pour moi, ces deux éthiques sont proches.


" Anarchisme et non-violence " est un sujet récurrent depuis des lustres dans le milieux anarchiste , les divergences de vue aussi . Les débats qui l' ont animé et l'animent
encore ne seront jamais clos . Et comment pourrait-il en être autrement puisque fondamentalement il émerge quelques contradictions de fait ?

Comment peut-on se déclarer radicalement pacifiste lorsque la violence d'un état s'exerce sur les femmes et les hommes ( régimes dictatoriaux , fascisants pour les pires mais
aussi la violence sociale )?
Entre " le pacifisme mystique " de Ghandi et les anarchistes " propagandistes " de la fin du XIXème et du début du XXème siècle , il est une réponse alternante entre ces deux
notions . D'ailleurs , Louis Lecoin , ardent pacifiste , s'est trouvé confronté à ses propres contradictions : il n'a pu demeurer " passif " durant la révolution espagnole et c'est du
du reste ainsi qu'il a contribué à faire acheminer des armes clandestinement aux combattants libertaires . Il en fût de même pour Simone Weil , dont le cas fût emblématique ,
et qui déclara ceci :

" Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre , c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière . Quand j'ai compris que malgré mes
efforts , je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre , c'est-à-dire de souhaiter tous les jours , toutes les heures , la victoire des uns , la défaite des autres , je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière , et j'ai pris un train pour Barcelone dans l'intention de m'engager . "
« Simple, forte, aimant l'art et l'idéal, brave et libre aussi, la femme de demain ne voudra ni dominer, ni être dominée. »
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede digger » 10 Oct 2011, 20:28

Il n’y a aucun lien entre pacifisme et non-violence. La non violence ne prétend pas empêcher les conflits mais propose des méthodes alternatives de résolution, là où cela est possible
Decoin et Weil étaient des êtres d’exception, même si je n’aime pas trop ce terme galvaudé, qui ne pouvaient pas rester neutre dans la guerre d’Espagne, tout pacifiste ou non-violent soient-ils. Il n’y a pas contradiction mais limite consciente de son idéal face à une situation donnée. Sans doute ce qui peut être appelé éthique.
Gandhi n’était pas plus "pacifiste" que "mystique". Il a participé à la guerre des Boers en Afrique du Sud. Si il a refusé que les indiens aident les britanniques durant la seconde guerre mondiale, c’était parce qu’il considérait que un pays qui prétendait défendre la démocratie ne pouvait pas demander à ceux à qui il interdisait cette même démocratie de combattre à ses côtés. Cet argument a été repris par les mouvements noirs aux Etats-Unis lors de la guerre du Vietnam.
Et sa philosophie, ou sa spiritualité, ne l’a pas empêché d’être responsable du Parti du Congrès, avec une habileté politique supérieur à celle de Nehru.
Il ne s’agit pas tant dans mon idée d’un débat pour ou contre comme il a été souvent posé, mais d’examiner ce que les méthodes d’actions directes non-violentes, telles qu’elles ont été conçues et expérimentées, apportent, ou n’apportent pas, aux méthodes que pourraient utiliser des militants libertaires pour atteindre leurs objectifs.
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Béatrice » 15 Oct 2011, 19:08

Un article de Manolo Daban ( édition Contretemps ) pour alimenter la réflexion :

" La violence révolutionnaire est-elle nécessaire ? "


http://www.millebabords.org/spip.php?article18677
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Re: Anarchisme et non-violence

Messagede Denis » 15 Oct 2011, 19:57

Ouch !

Passionnant l'article !

j'aime bien les deux façons de conclure !

Tout d’abord, puisque la soumission des hommes dépend moins de la force qu’ils subissent que de l’obéissance à laquelle ils consentent, la non-coopération collective constitue un moyen efficace de renverser un pouvoir tyrannique. Or, le simple refus d’obéir n’implique aucune violence physique. Nos maîtres ne sont grands que parce que nous nous agenouillons devant eux. La seule puissance du tyran, c’est de ses sujets qu’il la tient. Aussi, pour mettre à bas un système oppressif, nul besoin d’armes et de fusils. Il suffit pour cela d’arrêter d’obéir aux tyrans et aux petits tyranneaux chargés de transmettre ses ordres. Automatiquement, leur pouvoir s’effritera[15]. La stratégie non-violente se révèle ainsi être un moyen de lutte efficace contre les différentes formes de domination. En outre, l’analyse laboétienne du pouvoir fait signe vers l’auto-émancipation des opprimés. Puisque les sujets ne sont asservis que du fait de leur propre volonté, eux seuls sont en mesure de remédier à cette situation. L’auto-assujettissement implique inexorablement son revers : l’auto-émancipation. Désormais, le peuple n’est plus seulement l’objet de la révolution, il en devient le sujet. Sa libération ne sera pas le fruit d’agents extérieurs. L’émancipation, pour être consistante et durable, doit être auto-émancipation.

Avant de conclure, une nuance doit être apportée. La non-violence ne peut ni ne doit jamais être absolue. Gandhi lui-même, malgré son strict rejet de la violence et des idéologies qui la soutiennent, insiste sur le fait que la non-violence doit être une éthique relative. Il faut faire preuve de souplesse dans l’application de la doctrine, car les principes sont une chose, la bonne pratique une autre. Œuvrer à la révolution n’est pas un long fleuve tranquille. Aussi, ceux qui y travaillent se retrouvent-ils souvent dans des situations singulières et inattendues où agir de manière pacifique est tout simplement illusoire ou suicidaire. Dans ce cas, l’urgence vaut légitimation, et le recours à la violence ne saurait être par principe écarté. En outre, soutient Gandhi, la violence vaut toujours mieux que la lâcheté. Si l’idéal est celui d’une révolution non-violente, il faut pourtant reconnaître que, étant donnée l’apathie générale, on ne peut blâmer trop sévèrement ceux qui ou envisagent ou préparent la révolution par les armes. Ces groupes minoritaires, bien que violents, possèdent une vertu que n’ont pas les membres de la majorité silencieuse qui s’accommodent passivement de l’ordre établi : le courage. Car, affirme Gandhi, alors qu’il n’y a aucun espoir de voir un·e lâche devenir un·e révolutionnaire non-violent·e, cet espoir n’est pas interdit à un·e révolutionnaire convaincu·e de la nécessité et de la légitimité de la violence révolutionnaire[16].

http://www.millebabords.org/spip.php?article18677

[15] L’exemple de la résistance civile danoise au nazisme en constitue une illustration exemplaire. Suite à l’occupation du pays par les forces allemandes, au cours de l’été 1943, les Danois organisent immédiatement des actions directes non-violentes de masse. Toute une série de grèves viennent compliquer l’administration du pays par les autorités nazies. Puis, lorsque ces dernières décident de déporter les Juifs danois dans les camps de la mort, leurs concitoyens les évacuent rapidement vers la Suède, où ils seront placés en sécurité. La réussite de ces opérations galvanise les Danois, qui entreprennent alors une grève générale. Ainsi, bien que le pays n’ait été libéré qu’à la fin de la guerre, il ne fait aucun doute que l’action non-violente de masse a fortement contribué à affaiblir l’occupant nazi.

[16] Gandhi, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1990, p. 179.
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