De la question de la justice dans l'anarchisme

De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Cramazouk » 26 Juil 2010, 16:23

J'ai tenté une recherche mais j'obtiens trop de pages pour voir si le sujet a déjà été traité de façon complète.

Les différents textes traitant de la théorie anarchiste abordent la question de la justice, critiquant surtout celle que nous connaissons, mais n'établissant pas clairement de théories alternatives à ce sujet. Et c'est pourtant sur ce sujet que les anarchistes sont souvent discrédités. Je rencontre ce problème actuellement sur un forum.

(cf. http://forum.legendra.com/index.php?/to ... _p__240145)

On dit que dans une société libertaire, la plupart des causes de la transgression des "lois" implicites de la vie en société disparaitrait. Je suis d'accord avec ça. On dit aussi que malgré tout, il pourrait advenir quelques crimes, et qu'on tenterait tout simplement de ramener les criminels à la raison par la réflexion, plutôt que de les punir. Encore une fois, je suis d'accord, et ce point est défendable.

Mais qu'en est-il des criminels qu'on ne pourrait ramener à la raison ? Il parait probable que la situation serait finalement réglée par l'emprisonnement ou la mise à mort, et ce point est moralement indéfendable. Même s'il me semble que Kropotkine justifiait cela en disant "Si je devenais fou, je voudrais qu'on me tue". J'espère me tromper.

Y'a t'il eu des choses défendables de proposées comme alternatives à la justice et la police sur ce sujet très sensible ?
J'aimerais être armé pour défendre ce point dans les débats.

edit : Les théories sur la bonté naturelle de l'homme sont également très difficilement défendables dans les débats. La plupart des personnes avec qui je discute sont convaincues que la nature de l'homme est tout simplement mauvaise.
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede RickRoll » 27 Juil 2010, 01:12

Zak Blayde a écrit:On dit que dans une société libertaire, la plupart des causes de la transgression des "lois" implicites de la vie en société disparaitrait. Je suis d'accord avec ça. On dit aussi que malgré tout, il pourrait advenir quelques crimes, et qu'on tenterait tout simplement de ramener les criminels à la raison par la réflexion, plutôt que de les punir. Encore une fois, je suis d'accord, et ce point est défendable.

Alors, c'est peut-être le cas pour certain-es anarchistes, mais c'est loin d'être l'avis de la majorité. Il est justement des criminel-les qu'on ne peut ramener à la raison, soit parce que ce sont des personnes qui n'ont pas de sens moral, soit parce que ce sont des personnes qui au moment de l'acte n'avaient pas leur pouvoir de décision intact, soit parce qu'elles l'ont définitivement perdu.

Donc, comment réagir vis à vis de ces situations ? Il y a différentes possibilités qui peuvent être (ou non) combinées selon la situation :
- l'emprisonnement, la privation partielle ou totale de liberté
- la réparation de ses actes d'une façon que la communauté estime juste
- la vengeance (faire subir à la personne ce qu'elle a fait subir à sa victime, ou une chose que l'on juge équivalente)
- le bannissement...

Ensuite, quelles structures pour décider des châtiments ? Là encore il y a différentes possibilités, pouvant être combinées et utilisées en fonction des situations :
- l'AG de quartier, de ville
- des jury populaires tirés au sort ou élus
- des juges tirés au sort ou élus
....

edit : Les théories sur la bonté naturelle de l'homme sont également très difficilement défendables dans les débats. La plupart des personnes avec qui je discute sont convaincues que la nature de l'homme est tout simplement mauvaise.

Les anarchistes ne défendent pas une vision déterministe de l'être humain (bon ou mauvais par nature). Cela dépend des penseurs. Mais je pense que la vision qui fait le plus consensus c'est celle que les humains ont un caractère qui dépend de l'interaction permanente et transformante entre l'environnement et leur personnalité. Une personne peut faire un acte dans une situation, qu'elle jugerait inadmissible dans une autre.

Déjà, je suis très méfiant vis à vis des concepts aussi absolus que des actes bons ou mauvais, car cela dépend entièrement du référentiel moral dans lequel on se situe. Dire que ce ne sont pas seulement les actes des humains qui sont bons ou mauvais , mais leur personnes me semble encore plus hasardeux, et quand on passe carrément à généraliser à l'humanité entière, là je dis stop.

Enfin, si vraiment tes camarades de débat n'en démordent pas, j'ai un petit argument que j'avais forgé à l'époque où moi aussi j'écumais les forum de réflexion pour débattre philosophie et défendre des positions libertaires :
"Si les humains sont naturellement bons, alors pas besoin de chefs pour nous diriger, nous pouvons faire les bons choix seuls. Il faut donc instaurer une société anarchiste.
Si les humains sont mauvais, alors nous ne devons pas avoir de chefs pour nous diriger car ils sont humains donc mauvais et égoïstes et prendront des décisions dans leur seul intérêt. Il faut donc instaurer une société anarchiste."
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Cramazouk » 27 Juil 2010, 09:36

"Si les humains sont naturellement bons, alors pas besoin de chefs pour nous diriger, nous pouvons faire les bons choix seuls. Il faut donc instaurer une société anarchiste.
Si les humains sont mauvais, alors nous ne devons pas avoir de chefs pour nous diriger car ils sont humains donc mauvais et égoïstes et prendront des décisions dans leur seul intérêt. Il faut donc instaurer une société anarchiste."


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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede sebiseb » 27 Juil 2010, 11:36

RickRoll a écrit:"Si les humains sont naturellement bons, alors pas besoin de chefs pour nous diriger, nous pouvons faire les bons choix seuls. Il faut donc instaurer une société anarchiste.
Si les humains sont mauvais, alors nous ne devons pas avoir de chefs pour nous diriger car ils sont humains donc mauvais et égoïstes et prendront des décisions dans leur seul intérêt. Il faut donc instaurer une société anarchiste."

:clap: :clap: :clap:

À mettre dans le dictionnaire de l'anarchisme ;-)
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede RickRoll » 27 Juil 2010, 11:50

Oui mais c'est du sophisme pur, car je ne suis pas du tout de l'avis que l'être humain soit bon ou mauvais par nature. L'argument est donc hypocrite !
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede sebiseb » 27 Juil 2010, 13:05

RickRoll a écrit:Oui mais c'est du sophisme pur, car je ne suis pas du tout de l'avis que l'être humain soit bon ou mauvais par nature. L'argument est donc hypocrite !

Oui et Non, enfin j'espère, parce que même si l'être humain dans sa complexité n'est ni bon ni mauvais, il est évident qu'il doit se passer de système hiérarchique pour s'organiser, non ?
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede un passant » 20 Oct 2010, 18:33

Ça fait partie des questions qui ont fait que pour moi dans la recherche d'une autre société possible, l'anarchie s'est vite limitée à la lecture de quelques bouquins et à la fréquentation d'un copain (mort prématurément aucun rapport) anar.
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede SchwàrzLucks » 20 Oct 2010, 23:56

RickRoll a écrit:
Donc, comment réagir vis à vis de ces situations ? Il y a différentes possibilités qui peuvent être (ou non) combinées selon la situation :
- l'emprisonnement, la privation partielle ou totale de liberté
- la réparation de ses actes d'une façon que la communauté estime juste
- la vengeance (faire subir à la personne ce qu'elle a fait subir à sa victime, ou une chose que l'on juge équivalente)
- le bannissement...


Parmi tes propositions c'est bien la seule qui serait un tant soit peu compréhensible. Je passerai sur l'emprisonnement et la vengeance, ce sont de pures horreurs !

Déjà tu parles de personnes qui n'étaient pas dans leur état normal lors du crime. Dans ce cas je ne vois pas en quoi la punir changerait quoi que ce soit, ce sont des soins et de l'aide qu'il lui faut, en plus de la victime au sens propre du terme le coupable fait une deuxième victime : lui-même.
La folie ne se règle en aucun cas par l'emprisonnement, c'est justement la connerie que notre "justice" fait de plus en plus ces temps-ci, tant qu'un condamné n'est pas considéré comme "dépourvu totalement" de sa raison et qu'elle est juste considérée comme "altérée" alors c'est la prison, solution totalement inadaptée. Un malade ça a besoin de soin.

Pour ceux qui sont "dépourvus de sens moral", eh bien une solution potentielle serait l'entourage par l'ensemble de la communauté, voire la "surveillance". (je me fais violence pour dire ça tout de même ^^) Bien entendu la discussion reste de mise mais c'est un cas qui semble tout de même marginal. De plus si un individu est dépourvu de sens moral, c'est que l'éducation libertaire a mal accompli son rôle. Celle-ci se doit de poser les bases morales de l'individu par ses principes de fonctionnement même (liberté, coopération avec les autres, solidarité, égalité). Je ne parle pas d'enseignement doctrinal, de bourrage de crâne à coups de "aime ton voisin, blablabla". (de toute façon bourrer le crâne pour être libre... :lool: ) Simplement que, de par sa façon de fonctionner, ce type d'éducation donne une image des relations sociales à l'individu. (ce n'est pas naturellement que l'Homme est poussé à la concurrence dans notre système actuel, de plus on ne donne pas de cours comme quoi il faut absolument écraser les autres, etc. c'est juste le fonctionnement implicite des diverses institutions qui offre ce modèle aux individus)

Bon j'ai sûrement marqué des conneries aussi mais j'ai tenté de faire au mieux.
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Poulpeman » 07 Nov 2010, 20:08

Salut à tous,

RickRoll a écrit:Oui mais c'est du sophisme pur, car je ne suis pas du tout de l'avis que l'être humain soit bon ou mauvais par nature. L'argument est donc hypocrite !

Je me permets d'apporter un point de vue tiré de la science au sujet de la nature de l'homme.

La plupart des mammifères sociaux (nous en faisons partie) sont dits "empathiques" : ils sont capables de détecter les émotions de leurs congénères, de les interpréter et d'agir en conséquence. Cette capacité est un facteur clé de l'évolution de ces espèces : sans empathie, pas d'entraide et sans entraide, pas de survie.

Dire que l'homme est mauvais par nature est une erreur. S'il était mauvais, il se serait éteint.

Dire que l'homme est bon est risqué mais déjà plus juste.

Dans un environnement sain, l'homme développe cette empathie et se crée ainsi une morale que l'on pourrait grossièrement résumer à "comporte-toi avec les autres comme tu voudrais qu'ils se comportent avec toi".

Comme cela a été dit, la criminalité est en majeure partie créée par la société. Comme l'ont montré des expérience de psychologie comme l'expérience de Stanford ou encore l'expérience de Milgram, c'est l'autorité et la fonction dans la société qui crée les comportements immoraux.
Un autre facteur menant aux comportements immoraux est l'absence ou le manque d'environnement affectif durant l'enfance. Les carences affectives limitent le développement de l'empathie et donc le développement d'une morale que l'on pourrait qualifier de "naturelle". Par exemple, les enfants enrôlés dans les jeunesses hitlériennes étaient "éduqués" à l'exercice physique et intellectuel, mais les liens sociaux faisaient cruellement défaut. La plupart de ces jeunes, n'ayant pu développer une empathie normale, furent irrécupérables.

Que resterait-il de la criminalité dans une société anarchiste ?
Pas grand chose. Dans la mesure ou l'égalité et l'environnement socio-affectif seraient présent, la société créerait bien peu de crimes, et ceux-ci seraient mineurs pour la majorité. Si les crimes sont mineurs, ils peuvent être aisément jugés par des conseils locaux et réparés en appliquant une action réparatrice.
Les crimes majeurs seraient donc rares et probablement le résultat de rares carences affectives, de pathologies psychiatriques ou d'un caractère inné criminel (si toutefois cela existe). La meilleure prise en charge seraient probablement une prise en charge médicale et/ou psychologique.

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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede RickRoll » 08 Nov 2010, 10:42

Tu pourrais être intéressé par les travaux de Marc Hauser. Je les ai présentés ici : viewtopic.php?f=14&t=3849
On peut en débattre sur le fil en question ?
RickRoll
 

Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Poulpeman » 08 Nov 2010, 12:05

RickRoll a écrit:Tu pourrais être intéressé par les travaux de Marc Hauser. Je les ai présentés ici : viewtopic.php?f=14&t=3849
On peut en débattre sur le fil en question ?

Ca m'a l'air fort intéressant. Ca tombe bien, ce sujet est justement mon dada du moment.
Je me renseigne un peu sur le sujet et je ferai mes remarques dans l'autre fil.

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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Pïérô » 23 Fév 2012, 16:35

Deux textes qui relancent sur la question.
Un article paru dans le Monde Libertaire et une réponse de Pierre Bance sur le site "AutreFutur".

Je vais prendre le temps de réfléchir et relire tout çà, mais je livre ces textes en réflexion à partager.
Je les mets sur deux posts différents vu la longueur et la limitation de caractères sur les posts.


L’ordre sans l’État : déviance, conflits et justice en société anarchiste

L’une des grandes questions posées au projet de société anarchiste a toujours été celle de la déviance : comment la gérer, la contrôler, la limiter dans une société sans État et sans les forces de coercition qui sont intrinsèquement liées à cette suprastructure institutionnelle ? Cette question, qui est forcément complexe, a bien souvent le mérite de mettre la théorie anarchiste à l’épreuve de la réalité, du quotidien, du concret. Pour y répondre, certains libertaires – hier comme aujourd’hui – choisissent la solution de facilité, celle d’une pensée idéaliste, déconnectée du réel, à la limite – souvent franchie – du mysticisme, du religieux. Cette pensée, c’est celle du slogan, celle qui refuse de concevoir la société révolutionnaire comme une société humaine, au profit d’un monde utopique – au vrai sens du terme – où il n’y aurait plus ni déviance ni conflits, où les hommes vivraient dans une fraternité telle qu’elle annulerait toutes les humeurs et les pathologies mentales, celles-là mêmes qui peuvent être à l’origine de transgressions sociales. Le problème de ce genre de réponses, outre qu’elles ne sont pas crédibles car non raisonnées, c’est qu’elles alimentent une partie des jugements négatifs portés par nombre d’individus sur l’anarchisme : utopisme, idéalisme, doux rêve, etc.
Le problème de la sécurité a toujours été l’une des plus importantes préoccupations sociales ; et un problème qui, pour le moment, n’a toujours eu que des réponses sécuritaires fondées sur cette fausse idée que sécurité et liberté ne vont pas ensemble, et qu’une avancée de l’une implique nécessairement un recul de l’autre (plus de liberté = moins de sécurité ; plus de sécurité = moins de liberté). Comme si la sécurité ne pouvait être garantie que par la coercition et la force (violence, enfermement, surveillance, etc.).
Et c’est justement là que l’anarchisme se doit d’intervenir, en mettant en avant d’autres réponses, d’autres propositions, en montrant qu’il est possible, si l’on s’en donne les moyens, de construire une société dans laquelle la liberté n’est pas l’ennemi de la sécurité mais son principal garant.


L’inévitabilité de la déviance et du conflit

Croire que la société révolutionnaire sera dépourvue d’antagonismes, d’oppositions, de rivalités et de déviances relève d’une pensée aveugle qui, en refusant de se confronter aux réalités délicates – car susceptibles de remettre en cause certains de ses fondements théoriques –, frise la fainéantise ou la malhonnêteté. Ne nous leurrons pas : la déviance est humaine et il est peu probable que l’homme puisse un jour penser un système sociétal viable dans lequel elle serait éliminée. La société anarchiste, non seulement n’y échappera pas, mais elle devra aussi savoir y apporter une solution, sans quoi elle ne durera que peu de temps.
Si, en société libertaire, la déviance existera toujours, l’on peut néanmoins supposer qu’elle sera plus limitée qu’aujourd’hui. La société capitaliste étant une société de classes, elle engendre inévitablement une déviance économique liée aux inégalités sociales : le vol alimentaire ou motivé par l’envie d’obtenir le confort refusé à sa classe, la délinquance directement issue de la misère sociale, la violence née des rapports conflictuels entre les classes populaires et le pouvoir, etc. La société anarchiste étant garante de l’égalité sociale, à travers la disparition des classes via la collectivisation des moyens et des outils de production, elle ne pourra a priori pas engendrer ce type de comportements, inévitables et légitimes en société capitaliste.
Néanmoins, si la déviance de classe disparaîtra de facto, la déviance pathologique – liée aux troubles psychiques – existera toujours. Et il en ira probablement de même pour les crimes ou les agressions passionnelles qui, par définition, restent peu prévisibles, et donc peu évitables, aussi bien en société anarchiste qu’en société policière.
En outre, hormis ces déviances pathologiques et passionnelles, la société anarchiste ne sera pas non plus à l’abri des conflits, aussi bien entre individus qu’entre structures (entre, par exemple, la municipalité et les syndicats ou même entre municipalités). Non seulement elle n’en sera pas à l’abri, mais il est aussi fort probable qu’elle en suscite davantage. Une société qui permet que n’importe lequel de ses membres puisse être un acteur à part entière et qui se définit, entre autres, par le libre développement et épanouissement des individus, sera en effet plus à même de produire des caractères et des tempéraments « bien trempés », du moins pouvons-nous le supposer (sans pour autant tomber dans le déterminisme social absolu).
Dès lors qu’il est établi qu’une société anarchiste sera aussi le théâtre de déviances et de conflits, quelle(s) réponse(s) peut-elle apporter pour éviter qu’ils ne mettent en péril un ordre social dépourvu de structures coercitives (État ou autres) ?


Gestion des conflits et justice

Au contraire des sociétés actuelles, la justice en société anarchiste ne sera pas professionnalisée. Arbitrer des conflits, les résoudre ou trancher pour savoir qui est la victime et qui est le coupable ne sera pas le fait d’un groupe d’individus dont ce serait le métier, mais de la collectivité dans son ensemble. Car, lorsqu’un dommage est commis, et quelle que soit sa nature, et qu’il est porté en justice, c’est qu’il concerne la collectivité ; il est donc tout naturel que ce soit à elle de s’en charger et de prendre les décisions que les situations peuvent éventuellement exiger. Professionnaliser pareille charge reviendrait à créer des exégètes du fonctionnement social de la collectivité et, de fait, à éliminer le principe même d’une gestion sociale (autogestion), principe qui implique que tout un chacun ait son mot à dire et puisse être entendu dans la construction, la définition et le développement de la collectivité, y compris en termes « juridiques ».
Si la taille d’une collectivité le permet, un fonctionnement de type « assembléiste » pourrait être envisagé dans l’exercice de la justice. Cela reviendrait simplement à réunir l’ensemble de la collectivité afin qu’elle juge elle-même des situations qui sont portées à sa connaissance et qu’elle prenne, selon les modalités de fonctionnement de la démocratie directe, les décisions adéquates, pour peu que des décisions soient nécessaires. Dans le cas, plus probable, d’une collectivité trop nombreuse pour permettre l’exercice de l’assembléisme – comme dans le cas, d’ailleurs, de situations relevant d’une échelle organisationnelle supérieure à la seule collectivité (une échelle fédérale, par exemple) –, le principe du mandat impératif ou semi-impératif – mais dans tous les cas contrôlable et révocable – serait de mise. L’idée serait donc que les collectivités et les fédérations se dotent régulièrement de mandatés responsables de la tenue et de l’exercice de « commissions de conflits » qui viseraient à résoudre les antagonismes survenus dans la société. Dans un cas comme dans l’autre, l’on peut également envisager de constituer des « commissions d’enquête » chargées, lorsque cela est nécessaire, d’enquêter sur certaines affaires pour éclairer les raisonnements des mandatés aux commissions de conflits.
À ce stade de la réflexion se pose inévitablement la question des modalités de l’arbitrage des conflits et des prises de décisions « juridiques ». Par manque de place, je ne rentrerai pas dans le détail, et je me contenterai donc de ne donner que quelques pistes à approfondir. En accord avec les fondements mêmes de l’anarchisme, rendre la justice ne serait pas le synonyme de représailles passionnelles, de vengeance sociale ou de châtiment collectif. L’origine et le but d’une justice anarchiste seraient simplement de réparer les dommages commis ou d’éviter qu’ils ne se produisent (ou se reproduisent). L’arbitrage du conflit reviendrait donc à rechercher, avant tout, une solution de conciliation entre les parties concernées : dans ce cas, la commission n’interviendrait pas comme « juge » mais comme intervenant neutre permettant de dépassionner le conflit afin de permettre l’émergence de solutions consensuelles. S’il ne peut y avoir de dénouement, et que le cas traité implique des décisions, ce serait à la commission de conflits de trancher et de décider d’éventuels dommages et intérêts pour la victime.
On peut toutefois se demander sur quoi les mandatés à la commission de conflits se reposeront pour trancher ou pour prendre des mesures de réparation des préjudices subis. Autrement dit, qu’est-ce qui détermine une décision, un jugement ? Sur quoi les mandatés se fondent-ils pour délibérer ? Le pacte associatif – à l’origine, comme le veut le principe même de la libre association, de la constitution d’une collectivité ou d’une fédération – serait sans doute l’outil principal de la commission de conflits : c’est à partir de ce pacte qu’elle serait en mesure de savoir en quoi un individu se met en dehors des principes fondant l’association (collectivité ou fédération). Outre ce pacte, une certaine « tradition » pourrait aussi servir l’exercice de la commission de conflits. Quand je parle de « tradition », il est question de ces usages et de ces pratiques qui, sans être consignés à l’écrit, régissent la vie d’une association. Sans prévaloir sur le pacte associatif – véritable ciment de la cohésion sociale –, ils peuvent néanmoins permettre de répondre à certaines problématiques sur lesquelles le pacte reste silencieux (et ce d’autant plus que les usages et coutumes naissent généralement pour combler les manques du pacte associatif de base).


Exécuter les décisions de justice et maintenir l’ordre

Prendre des décisions, trancher dans un conflit, bref, « rendre la justice », ne pose, au fond, pas tant de problèmes dans une société anarchiste. Même sans État, même sans magistrature, un groupe social, et peu importe sa taille, peut mettre en place une justice viable, capable de résoudre des conflits et d’en éviter d’autres. En revanche, ce qui est davantage problématique – et qui est pourtant essentiel-, c’est l’application et l’exécution des décisions de justice. Comment, en effet, une société anarchiste, dépourvue de tout corps répressif, peut-elle faire appliquer les décisions prises par sa justice ? Une commission de conflits peut très bien décider que tel individu s’engagera à réparer la voiture de tel autre pour l’avoir amochée, mais qu’est-ce qui oblige le « condamné » à respecter cette décision ? De même, qu’est-ce qui garantira la sécurité de tout un chacun dans une société sans police ? Qu’est-ce qui empêchera tel individu de se faire agresser par un type bourré à la sortie d’une soirée ? Qu’est-ce qui empêchera deux voisins de se foutre sur la tronche un dimanche matin ? Bref, qu’est-ce qui permettra de limiter les excès dont est capable l’être humain selon son caractère ou son état ?
On peut concevoir, dans un premier temps, que n’importe quel individu, dans la limite de ses capacités physiques bien entendu, est en mesure de s’opposer à une bagarre ou d’arbitrer les disputes de ses voisins. On peut également très bien imaginer deux personnes s’arranger entre elles après un incident, sans recours à une commission de conflits. De même, on peut supposer que l’existence d’une certaine « pression sociale » obligerait certains individus à respecter les décisions prises par la collectivité, au risque d’être rejeté, exclu. Le fait, également, que, dans une société anarchiste, les individus soient acteurs de la collectivité, qu’ils aient réellement en mains sa gestion, peut nous laisser supposer que la transgression des règles et des décisions de la communauté soit moins courante et moins jouissive qu’aujourd’hui, les gens se sachant responsables du bon fonctionnement de ce qu’ils ont contribué à construire (et auquel, de fait, ils tiennent plus). Bref, les solutions peuvent venir directement de la « base », et ce sera probablement une pratique à favoriser.
Pour autant, il serait dangereux de ne faire reposer le maintien de l’ordre que sur le bon vouloir des uns et des autres. Non seulement cela ne constituerait pas une garantie de sécurité suffisante, mais l’on pourrait également tomber dans les travers d’une société fondée sur le « fais justice toi-même ». Si cette conception est libérale, elle n’est sûrement pas libertaire, car elle reviendrait à livrer la société aux mains de la loi du plus fort – celle de la jungle – et établirait l’autoritarisme le plus arbitraire et le moins limité qui puisse être.
Que faire, alors ? S’il est évident qu’il n’est pas question de conserver une police comme celle que nous subissons actuellement partout sur Terre (une police professionnalisée, incontrôlable, violente et arrogante qui maintient et fait régner l’injustice sociale), il sera probablement nécessaire de mettre sur pied des groupes chargés de « maintenir l’ordre ». Cette idée est difficile à concevoir pour un anarchiste – la police actuelle étant synonyme de répression, de brutalité et d’atteinte systématique aux libertés –, mais elle me semble, pour l’instant, la seule qui puisse représenter une vraie garantie de sécurité. Il est toutefois nécessaire de bien veiller à ne pas tomber dans un irénisme ridicule et à ne pas reproduire, sous le qualificatif de « libertaire », les brutes en uniformes de la république bourgeoise. Et, pour cela, quelques pistes intéressantes peuvent être avancées :
– Les membres de ces groupes devront être choisis par l’assemblée de la collectivité.
– Ils n’occuperont leur poste que pour une durée limitée.
– Leurs prérogatives seront définies par l’assemblée et ils ne pourront en aucun cas les dépasser.
– Ils pourront être révoqués à tout instant sur demande de l’assemblée.
– Ils ne porteront aucune arme létale.
– Ils se devront de rendre des comptes sur leur activité à chaque assemblée.
Non professionnalisés, contrôlés par la base et révocables, ces groupes de « maintien de l’ordre » sont dotés d’un pouvoir limité dont ils ne pourraient a priori pas abuser. Choisis par l’assemblée, ils ne sont pas imposés aux citoyens, ceux-ci ayant, en outre, la possibilité de les contrôler. En revanche, si la société anarchiste n’élimine pas l’existence de la monnaie, se pose alors, et inévitablement, la question de la rémunération des individus chargés du maintien de l’ordre. Au premier abord, l’on pourrait penser que l’absence de revenus contribuerait à relativiser le pouvoir dont seraient dotées les personnes chargées d’une telle activité. Mais, à bien y réfléchir, il est aussi fort possible qu’une absence de rémunération finisse par encourager la corruption pour, au final, mettre en péril le principe même de justice. Quoi qu’il en soit, avec un tel « système », nous serions bien loin de la police d’État, qui ne donne de comptes qu’aux dirigeants et qui bénéficie régulièrement d’une clémence, voire d’une impunité, de la part de l’appareil judiciaire.
Des idées plus ou moins similaires ont déjà été expérimentées, hier comme aujourd’hui. À Barcelone, le 10 août 1936, en pleine révolution sociale, le Comité des milices antifascistes met sur pied des « patrouilles de contrôle ». Sous l’autorité des anarchistes Aurelio Fernandez et Dionisio Eroles, leur composition repose sur le principe du « compromis » : chaque organisation syndicale ou politique antifasciste y est représentée (malgré tout, c’est la CNT qui les contrôle réellement). Organisées en douze sections, elles comptent plus de 900 hommes en octobre 1936. Soumises à des procédures et à des protocoles bien précis pour limiter les risques d’abus de pouvoir, elles sont principalement chargées de maintenir l’ordre en contenant les excès nuisibles à la vie sociale. Organismes autonomes échappant au contrôle de l’État en reconstitution, elles seront supprimées par décret le 12 mai 1937 par la Generalitat, alors dans les mains des contre-révolutionnaires staliniens. L’histoire, passionnante, de ces « patrouilles de contrôle » n’est sans doute pas dépourvue de quelques dérives, mais l’espace nous manque, ici, pour aller plus loin. De même, l’existence des comités d’ouvriers et de soldats, formés, entre autres, pour surveiller et contrôler l’activité des anciennes institutions policières de la république (garde d’assaut et police), mériterait quelques développements.
Plus récemment, au Mexique, dans l’État de Guerrero, les communautés indigènes Nahuas, Mixtecos et Tlapanecos ont créé, en accord avec le projet d’autonomie, une « police communautaire ». Mise en place en 1995 pour répondre aux agressions des autorités, des paramilitaires et des groupes de bandits qui sévissaient dans la région, cette « police autonome » compte désormais plus de 600 membres et concerne 65 communautés (soit 100 000 personnes). Choisis lors des assemblées publiques, ils ne perçoivent aucune rémunération, si ce n’est, de temps à autre, les fruits du soutien des habitants des communautés. En quelques années, ils ont contribué à faire chuter de façon considérable le nombre de viols et de braquages sur les routes du Guerrero qu’ils contrôlent. Bien différents des policiers étatiques et fédéraux, ils sont très appréciés de la population. À ce sujet, le commandant Florentino Gercia, de la police communautaire, confiait à un journaliste : « Nous venons du peuple. Nous sommes avec les gens. Nous travaillons pour le peuple. » Peu après sa visite à Santa Cruz El Rincon (Guerrero), le 18 avril 2006, le sous-commandant Marcos déclarait d’ailleurs : « C’était la première fois, nous zapatistes, que nous saluions des officiers de police ! »

Je ne sais pas si ces quelques idées – éclairées par quelques expériences historiques et actuelles – incarnent la solution au problème de la gestion de la déviance et des conflits en société anarchiste, du moins donnent-elles quelques pistes à approfondir pour entamer dès aujourd’hui une nouvelle réflexion à ce sujet, porteuse de propositions concrètes pour demain.

Guillaume Goutte

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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Pïérô » 23 Fév 2012, 16:46

réponse à l'article et autres éléments, voir plus haut

Maintien de l’ordre en anarchie

21 février 2012 par Pierre Bance

Droit, justice et police libertaires

Comment gérer les déviances et résoudre les conflits dans une société sans État ? Un débat esquivé et qui, faute d’apporter des réponses concrètes à des problèmes inévitables, favorise l’incompréhension, voire décrédibilise l’idée anarchiste. Causerait sa perte si, par un événement toujours possible, surgissait l’espoir d’un autre futur.

Ainsi faudrait-il qu’en société communiste, il y ait un droit, s’indigne le naïf. Un droit mais aussi une justice et une police pour le faire appliquer.

Un commentaire de Pierre Bance.



Dans la société communiste sont garanties : la liberté, l’égalité, la sécurité [1]. Ce fut le tort des anarchistes de croire que liberté, égalité, sécurité seront naturellement assurées par l’abolition de l’État. Ce fut le tort des marxistes d’avoir cru que l’État dépérissant sous la dictature du prolétariat en serait le protecteur. Dans les deux camps beaucoup en sont revenus. Davantage chez les marxistes après la dérive puis la déroute des États dit communistes que chez les de libertaires malgré les enseignements de la guerre civile espagnole. Dans les deux camps certains renversent l’argument. C’est parce que la révolution a été dévoyée par la bureaucratie que l’État n’a pas dépéri ; c’est parce que la révolution n’a pas été accomplie quand elle pouvait l’être que les anarchistes se sont trouvés embringués dans l’appareil d’État. Pourquoi la révolution n’a pas aboutie ? C’est une autre histoire.

Le mérite de Guillaume Goutte est de rouvrir le débat dans Le Monde libertaire. Il fustige ceux qui refusent « de concevoir la société révolutionnaire comme une société humaine, au profit d’un monde utopique – au vrai sens du terme – où il n’y aurait plus ni déviance ni conflits, ou les hommes vivraient dans une fraternité telle qu’elle annulerait toutes les humeurs et les pathologies mentales, celles-là mêmes qui peuvent être à l’origine de transgressions sociales ». Il avance l’idée que plus de sécurité n’implique pas moins de liberté, ce que serine tout État, et « qu’il est possible, si l’on s’en donne les moyens, de construire une société dans laquelle la liberté n’est pas l’ennemi de la sécurité mais son principal garant » [2].


Du droit anarchiste

C’est plutôt l’ordre qui garantit la liberté et la sécurité, sans oublier l’égalité [3]. L’ordre est assuré par la justice dont le rôle est de résoudre pacifiquement les conflits en appliquant un droit ; pour les cas où la justice ne pourrait y pouvoir immédiatement, par la police, de préférence par la dissuasion, à défaut par la force, en respectant le droit. Une société qu’on appelle communiste ou anarchiste, échappe-t-elle à ce schéma ? Si l’on imagine, les formes de conflits ou de déviances susceptibles de s’y manifester, on retrouve un ordonnancement classique de la conflictualité juridique avec :

• des conflits d’ordre administratif, quand des divergences d’interprétation des contrats collectifs de la société fédérale se font jour entre communes, entre syndicats, entre commune et syndicat, etc. ;
• des conflits d’ordre civil, soit entre personnes privées sur l’exercice de leurs droits dans un espace civil, soit entre une personne et une collectivité par exemple entre un travailleur et son « employeur », le comité d’organisation de son entreprise autogérée ;
• des déviances d’ordre pénal, car l’homme ne se débarrassera pas du jour au lendemain de ses faiblesses, de ses bassesses, longtemps encore il devra répondre du vol banal ou du crime passionnel, d’un tapage nocturne ou d’une imprudence routière mortelle, d’un abus d’autorité misérable ou d’un attentat contre-révolutionnaire.

Cette classification s’appuie sur un droit et appelle des moyens pour le faire respecter.
. Le droit administratif (ou droit public) sera le droit d’une société fédérale avec ses ramifications territoriales de communes, de fédérations de communes, de régions, de fédérations de régions… pour organiser le service public ; avec ses ramifications professionnelles pour assurer la production, les services, la distribution. Un réseau juridique complexe de contrats bilatéraux, d’accords collectifs particuliers, de conventions économiques ou sociales, de chartes de principes fondamentaux… se constituera qui, fatalement, nécessitera interprétation, ou choix entre plusieurs interprétations possibles. La coutume ouvrière, le droit interne aux syndicats, sera d’un précieux secours [4].
. Le droit civil (ou droit privé) régira la vie des personnes dans leurs activités quotidiennes. Son champ d’action sera-t-il national (universel) ou au contraire local ? Quelle forme concrète prendra-t-il, s’agira-t-il d’un droit coutumier en appelant aux usages d’une collectivité, d’une profession, ou d’un droit purement conventionnel, ou, d’un droit écrit codifié ? Dans ce dernier cas, quelle sera la nature du texte juridique qui le consignera : loi, décret, arrêté, proclamation comme sous la Commune de Paris ? Ses modes d’élaboration prendront-ils la forme d’assemblées générales ou par délégués mandatés ? S’il est presque impossible de répondre à ces questions parce qu’il appartiendra aux premiers concernés d’en décider, il est certain que le droit civil arrêté par une communauté plus ou moins large sera source de conflits interprétatifs, de difficultés d’application, de violations délibérées ou non. Aussi est-il utile d’y réfléchir dès aujourd’hui pour ne pas être dépourvu le moment venu.
. Le droit pénal, plus encore que les autres, sera à refonder. Il n’évitera pas toute mesure coercitive y compris la privation de liberté. On peut penser que l’ordre nouveau débarrassé du capitalisme, de la propriété privée des moyens de production, de l’exploitation de l’homme par l’homme et de bien d’autres choses encore, promouvant le respect mutuel et l’autodiscipline, diminuera les causes de la délinquance et sera capable de résoudre humainement des problèmes qui viendront de ce qui reste d’instinct animal en nous. L’élaboration de ce droit sera délicate. Sur quelles bases philosophiques, morales, juridiques l’élaborer ? Quel sera son champ d’application, les mêmes mesures pénales s’appliqueront-elles à Lille et à Marseille ? On comprend qu’il faudra avoir préparé des projets car s’en remettre, à chaud, à la vox populi serait irresponsable.

Ainsi, en société anarchiste, il y aura un droit s’étonne le naïf. Un droit mais aussi une justice et une police pour le faire respecter.


De la justice anarchiste

La justice implique :

• un droit applicable pour éviter l’insécurité juridique ;
• une procédure pour garantir l’égalité des plaideurs et la protection des victimes ;
• des juges pour trancher un litige ou sanctionner un coupable.

En anarchie, pour ce qui est de la procédure judiciaire, il en sera comme pour le droit, il appartiendra aux entités concernées d’élaborer : – une procédure administrative pour le droit fédéral avec pour fil conducteur la préservation du bien commun et l’intérêt collectif ; – une procédure civile pour les nouveaux droits civils avec pour maître mot la liberté de chaque personne dans les limites posées par la vie en communauté ; – une procédure pénale pour les déviances qui garantira la sécurité de chacun tout en assurant la réinsertion des personnes en situation de défaillance sociale, en les soignant lorsqu’elles doivent l’être.

La procédure, dans la société sans État, privilégiera la conciliation, la médiation, la transaction avant tout arbitrage ou jugement. Qu’on ne s’y trompe pas, la société capitaliste privilégie aussi ces moyens de justice.
. La conciliation, peut être prévue par des textes légaux comme la première phase de la procédure prud’homale ou le recours au conciliateur de justice, parfois par des dispositions conventionnelles telles les commissions de conciliation des conventions collectives de travail. À tout moment de la procédure le juge peut tenter de concilier les parties. Il existe des formes particulières de règlement « amiable » qui, sans être des conciliations, s’en rapprochent comme le divorce par consentement mutuel ou la rupture conventionnelle du contrat de travail.
. La médiation peut être extra-judiciaire en permettant aux parties en conflit de rechercher une solution avec un tiers choisi par elles. Elle est judiciaire quand le juge désigne une tierce personne pour trouver une solution ; cette procédure s’applique notamment dans les conflits du travail. En droit pénal, le procureur peut tenter une médiation qui assurera la réparation du dommage subi par la victime.
. La procédure participative permet aux parties, avec leurs avocats, de résoudre amiablement le différend comme s’ils se trouvaient devant le juge mais sans juge [5].
. La transaction, matérialisée par un contrat actant les concessions réciproques des parties met définitivement fin au conflit. Fréquente en droit commercial, elle existe aussi en droit du travail. En droit fiscal, elle clôt un contentieux entre l’administration des impôts et un contribuable.
. L’arbitrage, enfin, par lequel les parties confient à un tiers le règlement de leur différend, existe en de nombreux domaines. On ne se trouve plus dans le cadre d’une procédure amiable puisque, comme un juge, l’arbitre tranche.

La société communiste s’inspirera et développera de telles formes de résolutions pacifiques et extra-judiciaires des conflits, cependant il paraît difficile de supprimer toute phase de jugement si ces procédures sont épuisées ou inapplicables. Un exemple du quotidien qui inévitablement surgira : quand une famille estimera que la commune ne lui a pas donné le logement correspondant à ce que convenu dans une délibération communale, et que chacune des parties campera sur sa position, refusant conciliation et médiation, il faudra bien que quelqu’un tranche. La décision arbitrale ou de jugement pourra être précédée d’une instruction par une « commission d’enquête » comme le suggère Guillaume Goutte [6], elle devra obligatoirement, au moins dans les affaires graves, ouvrir la possibilité d’un appel, la justice anarchiste ne saurait faire moins que la justice bourgeoise. Dans la société communiste le jugement sera un pis-aller, mais il l’est aussi dans la société bourgeoise, un adage juridique le rappelle : « un mauvais arrangement vaut mieux qu’un bon procès ».

Qui te fera juge [7] ? Il est clair que le juge professionnel, c’est-à-dire le juge à vie et rémunéré comme tel disparaîtra. Les juges seront élus avec un mandat, un mandat plus moral que précis, par l’assemblée des ressortissants de sa compétence territoriale et d’attribution [8] ; cette assemblée pourra les révoquer à tout moment. On peut également procéder par tirage au sort parmi les citoyens et, raisonnablement, parmi des citoyens volontaires. Si l’on s’en réfère aux catégories actuelles, le juge en société communiste se définit plutôt comme arbitre puisque choisi par la collectivité et non désigné par l’État, puisque à durée déterminée et non permanent, puisque simple citoyen et non professionnel de la justice. Le risque, comme aujourd’hui en matière syndicale, est que le juge acquiert des compétences qui feront que le reste du collectif considère que, compte tenu de la complexité de la chose juridique, il est le mieux à même d’accomplir la tâche et, qu’ainsi, il se transforme en juge permanent. La limitation du nombre de mandats est impérative pour remédier à ce genre de travers.

Dans le droit capitaliste, l’élection des juges existe aussi en droit du travail pour les conseillers prud’hommes et en droit commercial avec les juges consulaires. Le tirage au sort aussi, avec les jurés populaires des cours d’assises extraits de la liste des électeurs du département [9]. Si du passé faisons table rase, veillons tout de même – pourrait-on faire autrement ? – à tirer profit de ces pratiques.

Comme en société capitalo-parlementaire, la crédibilité de l’ordre social nouveau tiendra à l’exécution d’une conciliation, d’un arbitrage ou d’un jugement. Comment faire si la personne concernée ne respecte pas l’accord auquel elle a consenti, se soustrait à la décision qui l’a sanctionnée, et que la pression sociale n’a pas suffi pas pour la contraindre ? Il faut donc penser à la mise au point de procédures d’exécution forcée qui relèveront de la justice mais seront exécutées par une police car pour cela comme pour le maintien de l’ordre en général, la police, quel que soit le terme employé, n’aura pas disparu dans la société anarchiste.


De la police anarchiste

Plus encore que la justice, la police, dans l’idéal, ne devrait plus être nécessaire. Mais le communisme est « le simple qui est difficile à faire » [10]. L’idéal d’Utopie ne sera probablement jamais atteint ; en attendant, il faut vivre en s’en rapprochant. Même durant le bref été de l’anarchie, en Catalogne, la police ne disparut pas [11]. Il faut donc, pour éviter que ne réapparaissent les travers du droit de la force régalienne, que les citoyens conçoivent une police différente, une police qui soit eux par élection ou tirage au sort, et qu’ils contrôlent complètement par des mandats précis et la révocabilité [12]. Une police dont la mission sera de ne jamais intervenir quand des solutions pacifiques seront possibles, dont la seule finalité sera la protection de la population contre les faiblesses inhérentes à l’être humain. Évidemment, une délégation de la police aura pour but, comme dans toutes les sociétés, de protéger l’ordre nouveau, serait-il révolutionnaire et anarchiste, contre les agissements de la contre-révolution qui, n’en doutons pas, sera longtemps active et probablement cruelle ; autant dire que, là aussi, les procédures de désignation, de mandat, de contrôle et de révocation devront être drastiques pour éviter les dérapages que connurent les milices lors des révolutions passées [13].

À ce stade de la réflexion, il est difficile d’en dire davantage car l’imagination doit et devra être au pouvoir puisque la police actuelle, à la différence du droit et de la justice capitalistes, n’est pas même un filet d’inspiration, une amorce de modèle. Tout est à jeter. Tout est à repenser.

* * *

Avoir, avant la révolution, une idée du droit, de la justice et de la police est une nécessité pour que, en cas de surgissement d’un autre futur, elle ne soit pas subtilisée au peuple par les politiciens et les experts, historiquement les premiers délinquants contre-révolutionnaires. Le droit, la justice et la police constituent l’ossature de la société révolutionnaire [14]. Trois pierres angulaires qui, si elles sont mal pensées, mal façonnées, mal utilisées, feront que l’édifice s’écroulera pour retomber dans le marasme étatique.

À propos, peut-on concevoir une société sans État quand subsistent un droit, une justice, une police ? En droit public, l’État se définit par un territoire où vit une population sur laquelle s’exerce la domination d’un pouvoir souverain [15]. Droit, justice, police n’en sont donc pas des éléments constitutifs, ils ne sont que des instruments de la domination. À la société sans État d’en faire les outils de l’émancipation. À nous, d’abord, de dépasser le degré zéro de notre réflexion pour être prêts quand il le faudra. Et tant pis pour les anarchistes fatigués, comme dirait Jacques Rancière.


Notes

[1] On dit aussi en droit : la sûreté et, avec des nuances, dans le langage courant : la tranquillité.

[2] Guillaume Goutte, « L’ordre sans l’État. Déviance, conflits et justice en société anarchiste », Le Monde libertaire, n° 1658, 2 au 8 février 2012, page 12 et suivantes.

[3] Rappelons la ravageuse formule d’Élisée Reclus : « L’anarchie c’est l’ordre ».

[4] Toujours instructif, de Maxime Leroy, La Coutume ouvrière. Syndicats, bourses du travail, fédérations professionnelles, coopératives. Doctrines et institutions, Paris, M. Giard et É. Brière, Paris, 1913, 934 pages ; réédité en 2007, en fac-similé, par les Éditions CNT Région parisienne (deux tomes).

[5] Cette procédure a été développée par un décret du 20 janvier 2012 relatif à la résolution amiable des différends, Journal officiel du 22 janvier 2012, page 1280.

[6] Article précité note (2), page 13.

[7] Par juge nous entendons aussi bien le citoyen délégué à cette fonction, que les bureaux, commissions, conseils… chargés de rendre collectivement la justice.

[8] La compétence d’attribution tient à la nature de l’affaire. Un même juge ne peut intervenir dans des matières aussi différentes que le droit fédéral et le droit civil. Le juge de l’administration de l’autogestion sera élu directement par les membres des entités de producteurs et de consommateurs concernées ou par leurs délégués ; le juge des conflits familiaux par les habitants de la commune concernée.

[9] La procédure a été étendue aux tribunaux correctionnels par la loi n° 2011-939 du 10 août 2011 sur la participation des citoyens au fonctionnement de la justice pénale et le jugement des mineurs, Journal officiel du 11 août 2011, page 13744.

[10] Bertold Brecht, Éloge du communisme, poésie, 1932 (entre autres sites mais dans une présentation qui fleure bon le stalinisme : http://www.initiative-communiste.fr/wordpress/?p=3296).

[11] « Bref été de l’anarchie » par référence au livre de Hans Magnus Enzensberger, Le Bref été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti (1975), traduit de l’allemand par Lily Jumel, Paris, Gallimard, « Imaginaire », 2e édition, 2010, 418 pages. Une curiosité littéraire où la vie de Durruti est racontée par le seul assemblage d’extraits de reportages, discours, tracts, brochures, témoignages, etc.

Sur la problématique du pouvoir et de la révolution sociale avant, pendant et après la guerre d’Espagne s’impose, par sa portée générale, le livre de César M. Lorenzo, Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale. Sans avoir besoin de partager les idées et les considérations de l’auteur, tout militant anti-autoritaire devrait le lire pour mesurer, selon des circonstances données, la marge qui sépare l’idéal de sa réalisation (Saint-Georges-d’Oléron, Les Éditions libertaires, 2e édition revue et augmentée, 2006, 560 pages ; la première édition est parue au Seuil, en 1969, sous le titre Les Anarchistes espagnols et le pouvoir. 1868-1969).

Le livre, moins personnellement engagé, de François Godicheau, La Guerre d’Espagne. République et révolution en Catalogne (1936-1939), est aussi d’une enrichissante lecture parce qu’il y traite principalement des questions d’ordre, de légalité, de justice, de police notamment au regard des problèmes théoriques et pratiques rencontrés par la Confédération nationale du travail ; par exemple le chapitre V s’intitule : « Construire une justice républicaine contre le désordre révolutionnaire » (Paris, Odile Jacob, « Histoire », 2004, 460 pages). Dans ses ouvrages, on sera étonné de l’efficacité des anarchistes à reconstituer une police dans toutes ses missions y compris le renseignement.

[12] « Bref été de l’anarchie » par référence au livre de Hans Magnus Enzensberger, Le Bref été de l’anarchie. La vie et la mort de Buenaventura Durruti (1975), traduit de l’allemand par Lily Jumel, Paris, Gallimard, « Imaginaire », 2e édition, 2010, 418 pages. Une curiosité littéraire où la vie de Durruti est racontée par le seul assemblage d’extraits de reportages, discours, tracts, brochures, témoignages, etc.

Sur la problématique du pouvoir et de la révolution sociale avant, pendant et après la guerre d’Espagne s’impose, par sa portée générale, le livre de César M. Lorenzo, Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale. Sans avoir besoin de partager les idées et les considérations de l’auteur, tout militant anti-autoritaire devrait le lire pour mesurer, selon des circonstances données, la marge qui sépare l’idéal de sa réalisation (Saint-Georges-d’Oléron, Les Éditions libertaires, 2e édition revue et augmentée, 2006, 560 pages ; la première édition est parue au Seuil, en 1969, sous le titre Les Anarchistes espagnols et le pouvoir. 1868-1969).

Le livre, moins personnellement engagé, de François Godicheau, La Guerre d’Espagne. République et révolution en Catalogne (1936-1939), est aussi d’une enrichissante lecture parce qu’il y traite principalement des questions d’ordre, de légalité, de justice, de police notamment au regard des problèmes théoriques et pratiques rencontrés par la Confédération nationale du travail ; par exemple le chapitre V s’intitule : « Construire une justice républicaine contre le désordre révolutionnaire » (Paris, Odile Jacob, « Histoire », 2004, 460 pages). Dans ses ouvrages, on sera étonné de l’efficacité des anarchistes à reconstituer une police dans toutes ses missions y compris le renseignement.

[13] Par le passé, les polices révolutionnaires, rebaptisées milices, milices ouvrières, patrouilles de contrôle… ne furent pas toujours à la hauteur de leur mission et la justice populaire se réduisit parfois au lynchage.

[14] L’élément juridico-politique de la superstructure diront les marxistes. L’autre élément étant l’idéologie.

[15] Pour une première approche de l’État, sa théorie et sa critique, lire Georges Burdeau, L’État (1970), Paris, Éditions du Seuil, « Points essais », n° 244, 2009, 216 pages. Voir particulièrement son introduction et la préface de Philippe Braud qui actualise le concept d’État ou, plus exactement, la manière de l’aborder.


http://www.autrefutur.org/Maintien-de-l ... n-anarchie
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede kuhing » 25 Fév 2012, 09:38

Pïérô a écrit:Deux textes qui relancent sur la question.
Un article paru dans le Monde LIbertaire et une réponse de Pierre Bance sur le site "AutreFutur".


Guillaume Goutte

http://www.monde-libertaire.fr/debats/1 ... anarchiste


Je vais être assez tranchant parce que ce genre de positions me hérissent.

Donc :

Je n'ai pas besoin d'aller jusqu'au bout pour dire que ce texte est de la merde.

Partir du postulat que "la déviance" (par rapport à quoi ?) et les conflits ont pour origine "la nature humaine" ne vaut pas mieux que "la tache originelle" dont parlent les bigots.
C'est nier que l'environnement et l'organisation sociale a pour la plus grosse part de responsabilité aussi bien dans les conflits d'intérêts que dans les pathologies mentales qui d'ailleurs peuvent se soigner en dehors de la coercition (et c'est la seule façon efficace de le faire )

Et que dans une société gagnant-gagnant il n'y a aucune raison que des conflits se développent.

Quand on prend sa voiture pour aller quelque part personne ne rentre volontairement en collision avec un autre parce que "sa nature humaine" lui commande de faire chier son voisin.
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Re: De la question de la justice dans l'anarchisme

Messagede Pïérô » 25 Fév 2012, 18:11

Pourtant le terme de "nature humaine" n'est pas du tout employé dans ce texte, et je pense que l'auteur a justement conscience du problème que tu soulèves, en même temps que çà invite à réfléchir un peu pour ne pas rester dans l'abstraction.

Guillaume Goutte a écrit:Croire que la société révolutionnaire sera dépourvue d’antagonismes, d’oppositions, de rivalités et de déviances relève d’une pensée aveugle


Justement il me semble que la démarche est vraiment importante, parce que tout ne tombera pas du ciel ou se fera, bien, spontanément, et que les pistes et jalons pour construire une société communiste libertaire sont bienvenues et nécessaires. Ces deux textes sont interessants, et au moins dans la démarche quoiqu'on en pense, et dire cela ne veut pas dire partager l'ensemble des éléments mais au moins çà a le mérite d'en apporter. Ce n'est pas évident d'ailleurs de réagir comme çà en ce qui me concerne car çà demande évidemment réflexion. D'ailleurs je note déjà une différence d'approche dans les deux textes, et notamment sur la question des corps contitués et certaines formes de spécialisation, et çà c'est parce que c'est ce qui me fait un peu peur et m'interroge.
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