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Marx Anarchiste ?

MessagePosté: 19 Jan 2010, 21:19
de Nico37
MARX ANARCHISTE ? par MICHEL PEYRET

C'est en tout cas la thèse que soutient Maximilien Rubel.Mais au diable les restrictions intellectuelles et place au débat, à la confrontation d'idées, à la diversité , nécessaires pour procéder « à l'étude concrète d'une situation concrète », selon la formule de Lénine, et faire apparaître les contradictions qui la font se mouvoir.

Et donnons, en l'occurrence, raison à Rubel qui illustre à souhait ses constats et jugements relatifs au marxisme, selon lui et selon d'autres, « Idéologie dominante d'une classe de maîtres qui a réussi à vider les concepts de socialisme et de communisme, tels que Marx et ses précurseurs les entendaient, de leur contenu originel, en leur substituant l'image d'une réalité qui en est la totale négation. »


UN MARXIEN CHEZ LES MARXISTES

« Un marxien chez les marxistes, Maximilien Rubel », titre pour sa part Patrice Beray, lequel rappelle que Karl Marx s'est défendu sur ses vieux jours, alors que son oeuvre commençait à lui valoir des disciples, et à nourrir les visées de révolutionnaires « professionnels », ou en voie de le devenir, en affirmant pour son compte: « Tout ce que je sais, c'est que moi je ne suis pas marxiste. »

Et Patrice Beray, qui présente un ouvrage de Miguel Abensour et Louis Janover consacré à Rubel, estime que nul autre que ce dernier n'a saisi la portée de cri du coeur du penseur allemand.
Il rappelle que né en 1905 dans l'ancienne Autriche-Hongrie, Rubel a vêcu à Paris de 1931 à sa mort en 1996, est entré au CNRS en 1947, s'est livré à des recherches érudites sur l'histoire du mouvement ouvrier, et s'est consacré pendant plus de trente ans à l'édition des oeuvres de Marx dans La Pléiade.
« On lui doit, dit-il, une distinction radicale entre « marxien » qui, comme le précisent les auteurs, se rapporte selon lui exclusivement à l'oeuvre de Marx » et « marxiste » qui « renvoie aux épigones de toutes sortes. »
Il ajoute, et on conviendra que la distinction n'est pas mince au regard de l'Histoire où les faits sont têtus, surtout quand ils ont fait souffler un vent de désastre jusque sur l'utopie politique.

Pour sa part, Maximilien Rubel pense, lui, et sans se limiter à cette opinion, que les idées de Marx peuvent être efficaces aujourd'hui sur un autre mode que celui d'un évangile politique pour régime totalitaire.

CHEZ MARX, UNE ÉTHIQUE

Une éthique?
« Chez Marx, dit-il, il s'agit de l'impératif de supprimer toutes les conditions dans lesquelles l'homme est un être humilié, asservi, abandonné et méprisable. Cette préoccupation éthique traverse toute l'oeuvre, jusqu'au Capital...
« Marx condamnait trois formes de « despotisme »(le terme de totalitarisme lui était inconnu ): en France, le bonapartisme, ce que j'ai développé dans Marx devant le bonapartisme; en Allemagne, le prussianisme et surtout, en Russie, le tsarisme.
« Mais l'archétype, c'est bien le premier Napoléon, dont le neveu, Napoléon III, n'est qu'une image affaiblie.« Dans la critique de ces trois genres d'absolutisme d'Etat, nous avons déjà celle du totalitarisme moderne! La Russie étant le cible préférée. N'a-t-on pas parlé de la « russophobie » de Marx? »

Au demeurant, Maximilien Rubel réfute les arguments de ceux qui attribuent à son oeuvre une valeur exclusivement descriptive du capitalisme au siècle dernier, la validité de sa pensée n'excédant pas les bornes de son époque. Il répond par une sorte de paradoxe :

« J'estime pour ma part, au contraire, que Marx est un penseur du 20eme siècle et non du 19eme.
« Marx est même le seul penseur du 20eme siècle dans la mesure où aucun de ses contemporains n'a laissé d'oeuvre utilisable, fut-ce au prix d'une distorsion.
« Ainsi n'y-a-t-il pas d'empire hégélien, alors qu'il existe encore un empire marxiste, la Chine par exemple.
« Ce qui s'est produit et s'est achevé avec l'URSS nous permet de prendre conscience plus encore des deux menaces qui, selon Marx, pèsent toujours sur le destin de l'humanité, par l'intermédiaire des armes de destruction massive : l'Etat et le système capitaliste en cours de mondialisation. »

DEUX MENACES, L'ETAT ET LE CAPITAL

Nous y sommes , les deux menaces, l'Etat et le système capitaliste!
Mais c'est dans « Marx, théoricien de l'anarchisme » que Rubel appréhende la très profonde proximité qui est la sienne avec le contenu de l'oeuvre de Marx en la matière et qu'il met en évidence combien il a été desservi par des disciples qui n'ont réussi ni à dresser le bilan et les limites de sa théorie, ni à en définir les normes et le champ d'application.
« Le marxisme est né et s'est développé, dit-il, alors que l'oeuvre de Marx n'était pas encore accessible dans son intégralité et que d'importantes parties en étaient restées inédites.
« Ainsi, le triomphe du marxisme comme doctrine d'Etat et idéologie de parti a précédé de quelques décennies la divulgation des écrits où Marx a exposé le plus clairement et le plus complètement les fondements scientifiques et les intentions éthiques de sa théorie sociale.
« Que des bouleversements profonds se soient produits sous l'invocation d'une pensée dont les principes majeurs sont restés ignorés des protagonistes du drame historique suffirait à montrer que le marxisme est le plus grand, sinon le plus tragique, malentendu de ce siècle. »
Tirant toutefois « toute la couverture à lui », Maximilien Rubel, s'il considère que Marx a eu peu de sympathie pour certains anarchistes, et c'est effectivement le moins que l'on puisse dire, révèle que l'on ignore généralement « qu'il n'en a pas moins partagé l'idéal et l'objectif : la disparition de l'Etat.
LA DISPARITION DE L'ETAT, UN IDEAL PARTAGE

« Il convient donc de rappeler qu'en épousant la cause de l'émancipation ouvrière, Marx s'est d'emblée situé dans la tradition de l'anarchisme plutôt que dans celle du socialisme ou du communisme.
« Et lorsqu'il a finalement choisi de se dire communiste, cette appellation ne désignait pas à ses yeux un des courants, alors existants, du communisme, mais un mouvement de pensée et un mode d'action qu'il restait à fonder en rassemblant tous les éléments révolutionnaires hérités des doctrines existantes et des expériences de lutte du passé. »

Aussi Rubel va tenter de montrer que, sous le vocable de communisme, Marx a développé une théorie de l'anarchie.
« Mieux, ajoute-t-il, qu'il fut, en réalité, le premier à jeter les bases rationnelles de l'utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. »
Son expérience personnelle de lutte pour la liberté de la presse en Prusse l'amènent à s'interroger sur la vraie nature de l'Etat et sur la validité rationnelle et éthique de la philosophie politique de Hegel.
« Ce sera, dit-il, outre un travail inachevé et inédit, la Critique de la philosophie hégélienne de l'Etat ( 1843 ), deux essais polémiques: « Introduction à la critique hégélienne du droit » et « A propos de la question juive » ( Paris, 1844 ).
« Ces deux écrits constituent à vrai dire un seul manifeste où Marx désigne une fois pour toutes et condamne sans restriction les deux institutions sociales qu'il voit à l'origine des maux et des tares dont la société moderne pâtit et dont elle pâtira aussi longtemps qu'une nouvelle révolution ne viendra les abolir : l'Etat et l'Argent.
LE PROLETARIAT MODERNE

« Simultanément, Marx exalte la puissance qui, après avoir été la principale victime de ces deux institutions, mettra fin à leur règne comme à toute autre forme de domination de classe politique ou économique: le prolétariat moderne.
« L'auto-émancipation de ce prolétariat, c'est l'émancipation universelle de l'homme, c'est après la perte totale de l'homme, la conquête totale de l'homme... »

Evoquant les principales différences qui caractérisent les conceptions réciproques de Marx et de Proudhon :
« A la morale réaliste de Proudhon, cherchant à sauver « le bon côté » des institutions bourgeoises, Marx oppose l'éthique d'une utopie dont les exigences sont à la mesure des possibilités offertes par une science et une technique suffisamment développées pour subvenir aux besoins de l'espèce.

« A un anarchisme tout aussi respectueux de la pluralité des classes et des catégories sociales que favorable à la division du travail et hostile à l'associationnisme prôné par les utopistes, Marx oppose un anarchisme négateur de classes sociales et de la division du travail, un communisme qui reprend à son compte tout ce qui, dans le communisme utopique, pourrait être réalisé par un prolétariat conscient de son rôle émancipateur et maître des forces productives... »

DEUX TYPES D'ANARCHISME, UNE FINALITE COMMUNE

Et pourtant, en dépit de ces voies divergentes, les deux types d'anarchisme se réclament d'une finalité commune, celle que le Manifeste communiste a défini en ces termes:
« L'ancienne bourgeoisie avec ses classes et ses antagonismes de classe fait place à une association où le libre développement de chacun est la condition du libre épanouissement de chacun. »

Pourtant, on le sait, Marx s'est refusé à inventer des recettes pour les marmites de l'avenir. Cependant, dit Maximilien Rubel, « il a fait mieux que cela, ou pis, il a voulu démontrer qu'une nécessité historique, telle une fatalité aveugle, entraînait l'humanité vers une situation de crise où il lui faudrait affronter un dilemme décisif: être anéantie par ses propres inventions techniques ou survivre grâce à un sursaut de conscience la rendant capable de rompre avec toutes les formes d'aliénation et d'asservissement qui ont marqué les phases de son histoire.
« Seul ce dilemme est fatal, le choix de l'issue étant laissé à la classe sociale qui a toutes les raisons de refuser l'ordre existant et pour réaliser un mode d'existence profondément différent de l'ancien.
« Virtuellement, le prolétariat moderne est la force matérielle et morale apte à assumer cette tâche salvatrice de portée universelle.
« Toutefois, cette force virtuelle ne pourra devenir réelle que lorsque le temps de la bourgeoisie sera accompli, car elle aussi remplit une mission historique; si elle n'en est pas toujours consciente, ses idéologues se chargent de lui rappeler son rôle civilisateur.
« En créant le monde à son image, la bourgeoisie des pays industriellement développés embourgeoise et prolétarise les sociétés qui tombent progressivement sous son emprise politique et économique.
« Vu sous l'angle des intérêts prolétariens, ses instruments de conquête, le capital et l'Etat, sont autant de moyens d'asservissement et d'oppression.

L'HEURE DE LA REVOLUTION PROLETARIENNE

« Lorsque les rapports de production capitalistes et partant les Etats capitalistes seront effectivement établis à l'échelle mondiale, les contradictions internes du marché mondial révèleront les limites de l'accumulation capitaliste et provoqueront un état de crise permanente qui mettra en péril les assises mêmes des sociétés asservies et menacera jusqu'à la survie pure et simple de l'espèce humaine. « L'heure de la révolution prolétarienne sonnera sur toute la terre... »
Maximilien Rubel est cependant conduit à rappeler avec une insistance toute particulière, que l'hypothèse la plus fréquente que Marx nous offre est celle de la révolution dans les pays ayant connu une longue période de civilisation bourgeoise et d'économie capitaliste :
« Elle doit marquer le début d'un processus de développement englobant peu à peu le reste du monde, l'accélération du progrès étant assuré par osmose révolutionnaire.

« Quelle que soit l'hypothèse envisagée un fait est certain : il n'y a pas de place, dans la théorie sociale de Marx, pour une troisième voie révolutionnaire, celle de pays qui, privés de l'expérience historique du capitalisme développé et de la démocratie bourgeoise, montreraient aux pays ayant un long passé capitaliste et bourgeois le chemin de la démocratie prolétarienne...

LA MYTHOLOGIE MARXISTE

« La mythologie marxiste née avec la révolution russe de 1917 a réussi à imposer aux esprits peu informés une tout autre image de ce processus révolutionnaire: l'humanité serait partagée entre deux systèmes d'économie et de politique, le monde capitaliste dominé par les pays industriellement développés et le monde socialiste dont le modèle, l'URSS, a accédé au rang de deuxième puissance mondiale, par suite d'une révolution « prolétarienne ». « En fait, l'industrialisation du pays est due à la création et à l'exploitation d'un immense prolétariat et non au triomphe et à l'abolition de celui-ci.
« La fiction d'une « dictature du prolétariat » fait partie de l'arsenal des idées imposées par les nouveaux maîtres dans l'intérêt de leur propre puissance; plusieurs décennies de barbarie nationaliste et militaire à l'échelle du monde font comprendre le désarroi mental d'une intelligentsia universelle victime du mythe dit « Octobre socialiste ».

Maximilien Rubel considère toutefois que des trois théories, doctrines et notions qui forment dans leur ensemble le patrimoine intellectuel du socialisme, du communisme et de l'anarchisme qui visent à une mutation profonde de la société humaine, l'anarchisme a le moins souffert de cette perversion: n'ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a pu se préserver de la corruption politique et idéologique dont les deux autres écoles de pensée ont été frappées.
« Issu de rêves et de nostalgies tout autant que de refus et de révolte, il s'est constitué en tant que critique radicale du principe d'autorité sous tous ses déguisements, et c'est surtout comme telle qu'il a été absorbé par la théorie matérialiste de l'histoire. « Celle-ci est essentiellement une pensée de l'évolution historique de l'humanité passant par étapes progressives d'un état permanent d'antagonismes sociaux à un mode d'existence fait d'harmonie sociale et d'épanouissement individuel.

UNE FINALITE COMMUNE

« Or, tout autant que la critique sociale transmise par l'utopie anarchiste, la finalité commune aux doctrines radicales et révolutionnaires d'avant Marx est devenue partie intégrante du communisme anarchiste de ce dernier.
« Avec Marx, l'anarchisme utopique s'enrichit d'une dimension nouvelle, celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme auto-libération éthique englobant l'humanité tout entière...
« On est en droit d'appliquer à sa propre théorie la thèse éthique qu'il a formulée à propos du matérialisme de Feuerbach ( 1845 ) :

« La question de savoir si la pensée humaine peut prétendre à une vérité objective n'est pas une question relavant de la théorie, mais une question pratique.
« C'est dans la pratique que l'homme doit démontrer la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance, l'au-deçà de sa pensée. »
Et c'est dans « A propos de la question juive », 1844, que Marx, sans se limiter à la critique de l'émancipation politique, définit et la fin qu'il convient d'atteindre et le moyen pour la réaliser :

« C'est seulement lorsque l'homme individuel, être réel, aura récupéré le citoyen abstrait et sera devenu en tant que individu un être social dans sa vie empirique, dans son activité individuelle, dans ses rapports individuels; ce n'est que lorsque l'homme aura reconnu et organisé ses « forces propres » comme forces sociales et que, de ce fait, il ne détachera plus de lui-même le pouvoir social sous forme de pouvoir politique-, c'est alors seulement que sera accomplie l'émancipation humaine. »

En somme, poursuit Rubel, Marx s'appliquera à démontrer scientifiquement ce dont il était déjà persuadé intuitivement et ce qui lui paraissait éthiquement nécessaire: il abordera l'analyse du capital d'un point de vue sociologique, comme pouvoir de commandement sur le travail et ses produits, le capitaliste possédant cette puissance non en vertu de ses qualités personnelles ou humaines, mais en tant que propriétaire du capital:

« Le salariat est un esclavage, et tout relèvement autoritaire du salaire ne sera qu'une meilleure rémunération d'esclaves. »

ESCLAVAGE ECONOMIQUE ET SERVITUDE POLITIQUE

Las, « esclavage économique et servitude politique vont de pair.
« L'émancipation politique, la reconnaissance des droits de l'homme par l'Etat moderne ont la même signification que la reconnaissance de l'esclavage par l'Etat antique ( La Sainte Famille, 1848 ).
« Esclave d'un métier salarié, l'ouvrier l'est aussi de son propre besoin égoïste comme du besoin étranger.
« La condition humaine n'échappe pas davantage à la servitude politique dans l'Etat démocratique représentatif que dans la monarchie constitutionnelle. »

Et, à nouveau, Rubel revient à Marx :
« Dans le monde moderne, chacun est à la fois membre de l'esclavage et de la communauté bien qu'en apparence la servitude de la société bourgeoise soit le maximum de liberté. »
Ou encore dans Vorwärts, 1848 :
« L'existence de l'Etat et l'existence de la servitude sont inséparables...Plus l'Etat est puissant, plus un pays est, de ce fait, politique, moins il est disposé à chercher dans le principe de l'Etat, donc dans l'organisation actuelle de la société dont l'Etat est lui-même l'expression active, consciente et officielle, la raison de ses maux sociaux... »
Ou enfin après la Commune :
« La Commune ne fut pas une révolution contre une forme quelconque de pouvoir d'Etat, légitime, constitutionnelle, républicaine ou impériale.

LA COMMUNE, REVOLUTION CONTRE L'ETAT

« Elle fut une révolution contre l'Etat comme tel, contre cet avorton monstrueux de la société;elle fut la résurrection d l'authentique vie sociale du peuple, réalisée par le peuple. »
Et de préciser dans « L'Idéologie allemande »:
« Les prolétaires se trouvent donc en opposition directe à la forme dans laquelle les individus de la société ont pu jusqu'ici se donner une expression d'ensemble, à savoir l'Etat: ils doivent renverser l'Etat pour réaliser leur personnalité.
Cependant, les prolétaires doivent également se débarrasser de l'esclavage économique, le travail salarié.

Dans le Capital, Marx réaffirme que « pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il aura naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif.

LA PROPRIETE SOCIALE

« Là il s'agissait de l'expropriation de la masse pour quelques usurpateurs; ici, il s'agit de l'expropriation que de quelques usurpateurs par la masse. »
Ce stade franchi, Rubel cite Marx dans l'Anti-Proudhon , 1847:
« Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe se résumant dans un nouveau pouvoir politique?
« Non!...
« Dans le cours de son développement, la classe laborieuse substituera à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile. »
ALORS MARX ANARCHISTE ?

C'est en tout cas la conviction profonde de Maximilien Rubel qui considère que Marx s'est formellement proclamé « anarchiste » lorsqu'il écrivait :
« Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir d'Etat disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. »

Re: Marx Anarchiste ?

MessagePosté: 03 Aoû 2011, 23:22
de René
Salut à tous
Je ne veux pas rentrer dans le détail concernant la thèse de Rubel sur «Marx théoricien de l'anarchisme». Il va sans dire que je ne suis pas d'accord avec cette thèse. Mon attitude ne procède pas d'un rejet a priori et sectaire mais sur le fait que cette thèse n'a aucun fondement, ni historique ni théorique. Je me suis assez longuement exprimé là-dessus et je n'entends pas reproduire sur ce blog, destiné au débat, le texte de la réfutation que j'en ai faite. Ce texte en a par ailleurs été publié par les éditions du Monde libertaire (si mes souvenirs sont bon) et on peut le trouver en ligne sur monde-nouveau.net, sous le titre «L'anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel».

Je me contentera de vous transmettre la conclusion :



Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l’anarchisme de Marx tel qu’il devrait apparaître dans son œuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l’État que Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre, rappelons-le, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’État, la société anarchiste » (Marx critique du marxisme, p. 45).

Le plan de l’« Economie » que Marx voulait écrire n’a pu être rempli que pour un sixième, dit Rubel : « La critique de l’Etat dont il s’était réservé l’exclusivité (sic) n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchie. » (« Plan et Méthode de l’Economie », Marx critique du marxisme, p. 378.)

Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d’État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont « nourris » de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du Livre sur l’État. En d’autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d’écrire ce Livre, son œuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour, et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes.
Position idéaliste s’il en fut.

La clef du problème de la destinée du marxisme – et de sa dénaturation – réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme dans l’horreur concentrationnaire.

Pour rendre à l’œuvre de Marx sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c’est-à-dire pas grand chose), des « travaux épars », dont Maximilien Rubel se propose de se faire l’exégète.

Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s’il n’y a pas une grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l’incomparable supériorité du marxisme sur l’anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l’œuvre de Marx par la seule absence d’un livre qu’il n’a pas écrit.
En effet, si on s’en tient aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l’Etat n’aurait pas changé grand-chose ; les « épigones », représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n’empêche que c’est quand même dans l’œuvre de Marx – considérable, même sans le Livre sur l’Etat – que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.

Si Marx avait été « anarchiste », il aurait écrit son Livre sur l’Etat. On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l’anarchisme, ça se saurait...

On ne comprend pas très bien l’intention de Rubel. On ne comprend pas son acharnement à présenter Marx comme un « théoricien de l’anarchisme » – l’anarchisme étant réduit à ses yeux à l’opposition à l’Etat, ce qui est extrêmement restrictif. Il n’était pas nécessaire d’en arriver là : il lui suffisait de dire que le marxisme était, fondamentalement, une opposition à l’Etat, que le marxisme était intrinsèquement anti-étatique, puis de tenter de le démontrer par les arguments qu’il pensait nécessaire d’avancer. La démarche de Rubel nous semble maladroite, pour plusieurs raisons :

• En présentant Marx comme un « théoricien de l’anarchisme », Rubel opère implicitement un déplacement du marxisme vers l’anarchisme et lui ôte en quelque sorte son autonomie en tant que doctrine. Les lecteurs marxistes comprennent que pour chercher la vérité du marxisme, il faut aller vers l’anarchisme, ce que la plupart d’entre eux ne sont pas disposés à accepter… pas plus que les anarchistes, d’ailleurs.

• En démontrant (si tant est que ce soit possible) que l’anti-étatisme constitue le fondement du marxisme, sans aller chercher à démontrer que Marx est « anarchiste », il n’y a plus ce déplacement : nous avons deux doctrines différentes dont les tenants ne se sentent pas remis en cause et qui peuvent éventuellement débattre de la validité de la thèse de Rubel. Encore qu’un tel débat ne rassemblera qu’une poignée d’intellectuels des deux bords. (A vrai dire, Rubel ne dit pas que Marx est « anarchiste » mais que c’est un « théoricien de l’anarchisme ». Nuance…)

• En récusant toute validité normative à l’anarchisme « réel », Rubel se prive d’atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l’élaboration d’une œuvre originale.

Maximilien Rubel n’entend aucunement faire œuvre constructive. Il n’est pas question pour lui de faire le bilan des positions respectives de l’anarchisme et du communisme afin de mettre en relief les rapprochements qui pourraient exister – et pourtant il y en a.

On peut parfaitement comprendre qu’un militant ou un auteur marxiste puisse considérer qu’il y a des points insatisfaisants dans la doctrine anarchiste et que, se positionnant d’un point de vue critique, il tente non pas une synthèse absurde du type « marxisme libertaire » mais de faire le compte de ce qui pourrait être retenu et de ce qui ne le peut pas. Mais une telle tentative implique une attitude critique par rapport au marxisme lui-même et par rapport aux prises de position concrètes de Marx de son vivant.

Or ce n’est pas du tout ce que veut faire Rubel : il adopte le comportement du coucou. Il positionne Marx comme seul théoricien de l’anarchisme et évacue tous les penseurs que, pendant un siècle, on considérait comme anarchistes. Pousse-toi de là que je m’y mette. Il n’a pourtant aucun argument réel et se fonde sur une intention hypothétique de Marx – le livre qu’il aurait voulu écrire mais qu’il n’a pas écrit.

Le recensement de tous les passages de Marx critique du marxisme où il est question de Bakounine révèle un portrait du révolutionnaire russe qui n’est en rien différent de celui fait par Jacques Duclos dans [/i]Bakounine Marx ombre et lumière[/i] paru chez Plon en 1974. Si Rubel dit peut-être les choses moins crûment, les sources sont absolument les mêmes : Marx et Engels ; et l’argumentaire absolument identique : Bakounine est un conspirateur, un slavophile, un germanophobe, un esthète révolutionnaire, son enseignement n’a aucune valeur, etc. Il ne tient même aucun compte des réserves formulées par Franz Mehring qui reconnaît – très discrètement il est vrai – que Marx n’avait pas toujours raison dans ses rapports avec Bakounine.

Pourtant, des confluences existent, assez nombreuses. Rubel aurait pu parler de la formation commune de Marx et Bakounine, aux sources hégéliennes. Un examen attentif des prises de position des deux hommes, lorsqu’on réussit à échapper au vertige polémique, montre que sur les grands problèmes de leur temps les deux hommes faisaient des analyses étonnamment semblables : leurs divergences apparaissent le plus souvent au niveau des conclusions qu’ils en tiraient.

Rubel aurait pu parler du rôle décisif joué par Max Stirner dans l’évolution de la pensée de Marx, en lui ouvrant les yeux sur l’impasse de l’humanisme feuerbachien dans laquelle ce dernier se fourvoyait. Croit-on vraiment que Marx aurait consacré 300 pages de polémique hystérique contre Stirner dans L’Idéologie allemande si l’auteur de L’Unique et sa propriété avait été un écrivaillon de seconde zone ?

Rubel aurait pu faire le recensement des concepts développés par Proudhon dans son Système des contradictions économiques : valeur d’utilité, valeur d’échange, division du travail, machinisme, concurrence, monopoles, concentration du capital, etc., qu’on retrouvera quinze ans plus tard dans Le Capital.

Il aurait pu évoquer les critiques que Bakounine avait faites de la vision exclusivement économiste de l’évolution historique, dont Marx et Engels reconnaîtront la pertinence après la mort de Bakounine et sans mentionner celui-ci.

« C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre d’Engels à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)


Il aurait pu rappeler également les critiques de Bakounine contre le caractère prétendument universel des « lois du développement historique » dont Marx reconnaîtra – après la mort de Bakounine, encore – la validité dans sa correspondance à N. Mikhaïlovski en 1877 et à V. Zassoulitch en 1881. En 1877 Marx écrit à N. Mikhaïlovski que c’est une erreur de transformer son « esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » (Pléiade III, 1555).

Rubel aurait pu dire quelques mots sur le concept de « bureaucratie rouge » développé par Bakounine et qui a suscité, comme on peut s’en douter, quelque malaise chez les rares marxistes qui ont pris la peine d’examiner un tant soit peu la question. Après la succession des formes historiques fondées sur l’esclavage, le servage et le salariat, Bakounine envisageait la possibilité de l’accession au pouvoir d’une « quatrième classe gouvernementale », la bureaucratie, dans l’hypothèse d’une défaite de la classe ouvrière consécutive à son incapacité à s’allier avec la paysannerie – comment ne pas penser au destin de la révolution russe ?

Le Capital avait été dès le début considéré par Bakounine lui-même et par ses proches comme un acquis théorique indiscutable, un travail irremplaçable d’explication des mécanismes de la société capitaliste. Cafiero en rédigea un Abrégé accessible aux travailleurs, préfacé par James Guillaume. Cafiero avait été un proche d’Engels mais était passé du côté de Bakounine.

L’opinion de Bakounine sur cet ouvrage mérite d’être citée in extenso :

« Cet ouvrage aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je pus m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et de l’exploitation systématique et cruelle que le capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat. L’unique défaut de cet ouvrage, parfaitement positiviste, n’en déplaise à La Liberté de Bruxelles, – positiviste dans ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques, il n’admet pas d’autre logique que la logique des faits – son seul tort, dis-je, c’est d’avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait, ce qui a sans doute induit en erreur La Liberté de Bruxelles, et ce qui en rend la lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie des ouvriers. Et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe. » (Bakounine, Œuvres, Champ libre, VIII, 357.)

Le livre Ier du Capital avait été remis à Bakounine par Johann Philipp Becker en septembre 1867 : Marx souhaitait avoir l’opinion de Bakounine.

L’Abrégé réalisé par Cafiero visait à pallier le défaut du livre souligné par Bakounine et à rendre accessible en un petit opuscule les principales idées développées par Marx. En effet, malgré les oppositions entre anarchistes et marxistes au sein de l’AIT, les bakouniniens reconnaissaient les mérites de Marx pour les « immenses services » qu’il a rendus à la cause du socialisme, selon les termes de Bakounine, et comme critique du capitalisme. « Bakounine et Cafiero avaient le cœur trop haut pour permettre à des griefs personnels d’influencer leur esprit dans la sereine région des idées » dit James Guillaume dans l’avant-propos. Pour l’anecdote, Bakounine entreprit même de traduire Le Capital en russe, projet qui finalement n’aboutit pas. Marx lui reprocha d’avoir empoché l’avance de l’éditeur…

On n’en finirait pas de mentionner les exemples d’interrelation entre marxisme et anarchisme, sur lesquels Rubel aurait pu s’appuyer. Mais cela aurait signifié un débat d’égal à égal auquel il n’était pas disposé.

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.

Re: Marx Anarchiste ?

MessagePosté: 04 Aoû 2011, 17:05
de kuhing
Ce que j'en pense sans avoir fouillé à fond le contenu du texte de Rubel ou ton avis , René, c'est que le point essentiel qui fait que marxisme et anarchisme ne sont pas compatibles même si on entend souvent dire que la finalité des deux est la même, est la question du parti et son corollaire l'Etat.
C'est une thèse développée et appliquée d'ailleurs jusqu'au bout par Lénine.
On en retrouve les fondements théoriques dans son "Que Faire "

On pourrait considérer que Lénine est donc plus éloigné de l' anarchisme que Marx l'était et ce malgré l'opposition qui a valut la scission entre anti-autoritaires et la 1ère internationale.

Mais Marx a fait le lit du léninisme qui a permis la mise en place d'une bureaucratie contre-révolutionnaire criminelle que l'on connait et, de ce point vue il ne peut pas en être moins coupable.

Ceci dit, je crois qu'il faut distinguer la position autoritaire du marxisme de l'analyse économique développée par Marx.
Je ne vois pas ou plutôt je ne suis pas capable d'apporter une opposition claire à ce qu'explique Marx dans "le Capital" enfin dans le peu que j'ai pu en étudier :il a fallu une année universitaire dans un cours de "théorie économique marxiste" pour essayer d'en décrypter à peine un petit chapitre .
Marx a réalisé un travail affolant !
Le reste, je ne l'ai que survolé et, je trouve ce que j'en ai vu et compris très pertinent.

Je ne suis donc pas favorable au fait de jeter bébé avec l'eau du bain et, si le "hiérarchisme", le parti et l'étatisme marxiste sont à rejeter fermement et sans aucune concession, je crois qu'en tant qu'anarchistes, nous avons beaucoup à apprendre de l'analyse économique marxiste qui reste une base utile pour aider à comprendre l'économie actuelle.

Re: Marx Anarchiste ?

MessagePosté: 05 Aoû 2011, 17:13
de René
Ton message soulève 3 questions :

1. Le lien entre Marx et Lénine
2. La nature du léninisme
3. Les aspects positifs et récupérables du marxisme, à savoir la pensée économique

1. Le lien entre Marx et Lénine
A mon avis il n’y a aucun lien entre Marx et Lénine, quoi qu’on puisse reprocher à Marx d’un point de vue libertaire. Je ne pense pas qu’on puisse dire que Lénine soit le continuateur de Marx. Il y a une rupture profonde entre les deux. Le fondement du léninisme, c’est que les ouvriers ne peuvent parvenir par eux-mêmes que jusqu’à la conscience réformiste : la conscience révolutionnaire leur est apportée par les intellectuels d’origine bourgeoise. C’est ça, le léninisme. Mais l’idée n’est pas de Lénine, elle est de Kautsky. Or on ne trouve rien de tel dans Marx.
Selon Lénine, « le porteur de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels bourgeois : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires intellectuellement les plus développés... » (Que faire ?)
Il faut préciser qu’il n’y a rien d’équivalent chez Marx, qui serait plutôt sur les positions de Bakounine, en fait. Lorsque, parlant des communistes, il écrit dans le Manifeste qu'ils « ont sur le reste du prolétariat [je souligne] l'avantage d'une intelligence claire des conditions de la marche et des fins générales du mouvement prolétaire » et que parmi eux il y a des intellectuels bourgeois qui « à force de travail se sont élevés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique », il montre que le léninisme se situe totalement en dehors du système de pensée marxiste.

2. La nature du léninisme
Le contenu de classe du léninisme est limpide : c’est la doctrine politique des couches d’intellectuels bourgeois déclassés se posant comme direction autoproclamée de la classe ouvrière et cherchant dans celle-ci une base sociale pour réaliser leur ascension vers le pouvoir politique.
L’objectif de cette doctrine est, évidemment, de légitimer le pouvoir des couches sociales qui s’en réclament. La référence au marxisme ne sert qu’à camoufler le projet politique de ces couches sociales.


3. Les aspects positifs et récupérables du marxisme, à savoir la pensée économique
Il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain. Il s’agit d’autant moins de cela que j’ai expliqué que Bakounine considérait Le Capital comme un fait acquis pour le mouvement ouvrier. Tu as donc raison de dire que « nous avons beaucoup à apprendre de l'analyse économique marxiste qui reste une base utile pour aider à comprendre l'économie actuelle ».
Mais il ne faut pas oublier que Proudhon avait précédé Marx. Son Système des contradictions aborde la plupart des concepts qu’utilise Marx dans Le Capital. J’ai voulu rendre à Proudhon ce qui lui était dû en écrivant mon livre sur lui, Etudes proudhoniennes. L’économie politique (Editions du Monde libertaire). J’ai surtout voulu montrer que Proudhon avait anticipé de 20 ans la méthode employée par Marx dans Le Capital (pp. 46-62).
Lorsqu’en 1846 est publié le Système des contradictions économiques, Marx en fait une critique hystérique. Il s’en prend en particulier à la méthode qui consiste à avoir recours à des catégories économiques (valeur, plus-value, etc.) A l’époque Marx vient de « découvrir » le « matérialisme historique » (expression qu’il n’utilise jamais, notons-le). Utiliser des catégories économiques pour expliquer le capitalisme, c’est de la métaphysique.
Sauf que pendant 15 ans Marx ne publie plus rien en économie. Il écrit à Engels – je résume : « j’en ai marre, je ne m’en sors pas. »
Et lorsque Le Capital est finalement publié, vingt ans après le Système des contradictions, Marx explique dans la préface et la postface de 1873 la méthode qu’il a employée : c’est exactement celle qu’il avait critiquée chez Proudhon en 1846. Et c’est quoi, cette méthode de Proudhon ? La méthode inductive-déductive, une méthode parfaitement banale en sciences, mais le génie de Proudhon est de l’avoir appliquée à l’économie politique. La méthode du Capital n’a rien à voir avec le « matérialisme historique », c’est une méthode parfaitement scientifique, la méthode inductive-déductive. Et c’est précisément ça qui en fait un ouvrage scientifique. Si les proches de Bakounine : Cafiero, James Guillaume, ont publié un « Abrégé » du Capital, pas du Système des contradictions économiques, c'est évidemment parce que le Capital, publié vingt ans plus tard, en disait plus que le livre de Proudhon.

Si Rubel avait voulu montrer qu’il existait des « passerelles » entre anarchisme et marxisme, il aurait pu évoquer cette question, et pas mal d’autres. Mais non, ce n'était pas sa préoccupation. On ne partage pas le trône de « théoricien de l’anarchisme » quand c’est Marx qui l’occupe. Rubel était sur cette fixette que Marx est un « théoricien de l’anarchisme » et il lui fallait montrer que les penseurs anarchistes sont nuls et n'ont rien à apporter. Et les anarchistes ignorants de leurs propres auteurs lui facilitent la tâche.

J’ai du mal à comprendre qu’il faille une année universitaire pour étudier un chapitre du Capital. Ou bien les années universitaires sont très courtes, où bien le prof a fait de nombreuses digressions.