Salut à tous
Je ne veux pas rentrer dans le détail concernant la thèse de Rubel sur «Marx théoricien de l'anarchisme». Il va sans dire que je ne suis pas d'accord avec cette thèse. Mon attitude ne procède pas d'un rejet a priori et sectaire mais sur le fait que cette thèse n'a aucun fondement, ni historique ni théorique. Je me suis assez longuement exprimé là-dessus et je n'entends pas reproduire sur ce blog, destiné au débat, le texte de la réfutation que j'en ai faite. Ce texte en a par ailleurs été publié par les éditions du Monde libertaire (si mes souvenirs sont bon) et on peut le trouver en ligne sur monde-nouveau.net, sous le titre «L'anarchisme dans le miroir de Maximilien Rubel».
Je me contentera de vous transmettre la conclusion :Maximilien Rubel semble lui-même conscient du caractère peu convaincant de l’anarchisme de Marx tel qu’il devrait apparaître dans son œuvre écrite. Aussi, la pièce maîtresse de son argumentation se trouve-t-elle dans ce Livre sur l’État que Marx avait en projet. Resté non écrit, ce Livre, rappelons-le, « ne pouvait contenir que la théorie de la société libérée de l’État, la société anarchiste » (
Marx critique du marxisme, p. 45).
Le plan de l’« Economie » que Marx voulait écrire n’a pu être rempli que pour un sixième, dit Rubel : « La critique de l’Etat dont il s’était réservé l’exclusivité
(sic) n’a pas même reçu un début d’exécution, à moins de retenir les travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté les fondements d’une théorie de l’anarchie. » (« Plan et Méthode de l’Economie »,
Marx critique du marxisme, p. 378.)
Ainsi, en dépit d’une stratégie politique, d’une praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu’elle est contraire aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s’il avait eu le temps, une théorie anarchiste de l’État et de son abolition. Les héritiers de Marx qui, par la suite, ont construit un capitalisme d’État peu conforme aux professions de foi anarchistes, se sont « nourris » de cette ambiguïté, causée précisément par l’absence du Livre sur l’État. En d’autres termes, semble croire Maximilien Rubel, si Marx avait eu le loisir d’écrire ce Livre, son œuvre n’aurait pas revêtu cette ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises) ; et sa qualité d’anarchiste aurait éclaté au grand jour, et par là même occasion, probablement, les destinées du mouvement international auraient été différentes.
Position idéaliste s’il en fut.
La clef du problème de la destinée du marxisme – et de sa dénaturation – réside en conséquence dans ce Livre non écrit, dont l’absence a fait basculer le marxisme dans l’horreur concentrationnaire.
Pour rendre à l’œuvre de Marx sa véritable signification anarchiste, il faut donc partir de ce qui existe (c’est-à-dire pas grand chose), des « travaux épars », dont Maximilien Rubel se propose de se faire l’exégète.
Les anarchistes pourraient légitimement demander à Maximilien Rubel s’il n’y a pas une grosse contradiction à réaffirmer le postulat du matérialisme historique, qui fonde l’incomparable supériorité du marxisme sur l’anarchisme, et ensuite à expliquer le dévoiement de l’œuvre de Marx par la seule absence d’un livre qu’il n’a pas écrit.
En effet, si on s’en tient aux postulats du matérialisme historique, la publication du Livre sur l’Etat n’aurait pas changé grand-chose ; les « épigones », représentants de forces sociales qui se seraient développées de toute façon, auraient pris dans Marx (ou ailleurs) ce qui leur aurait été nécessaire pour justifier leur politique et auraient laissé le reste. Il n’empêche que c’est
quand même dans l’œuvre de Marx – considérable, même sans le Livre sur l’Etat – que les déformations bureaucratiques et totalitaires du mouvement ouvrier ont trouvé leur fondement théorique.
Si Marx avait été « anarchiste »,
il aurait écrit son Livre sur l’Etat. On pourrait ajouter, plus trivialement : si Marx avait été un théoricien de l’anarchisme, ça se saurait...
On ne comprend pas très bien l’intention de Rubel. On ne comprend pas son acharnement à présenter Marx comme un « théoricien de l’anarchisme » – l’anarchisme étant réduit à ses yeux à l’opposition à l’Etat, ce qui est extrêmement restrictif. Il n’était pas nécessaire d’en arriver là : il lui suffisait de dire que
le marxisme était, fondamentalement, une opposition à l’Etat, que le marxisme était
intrinsèquement anti-étatique, puis de tenter de le démontrer par les arguments qu’il pensait nécessaire d’avancer. La démarche de Rubel nous semble maladroite, pour plusieurs raisons :
• En présentant Marx comme un « théoricien de l’anarchisme », Rubel opère implicitement un déplacement du marxisme vers l’anarchisme et lui ôte en quelque sorte son autonomie en tant que doctrine. Les lecteurs marxistes comprennent que pour chercher la vérité du marxisme, il faut aller vers l’anarchisme, ce que la plupart d’entre eux ne sont pas disposés à accepter… pas plus que les anarchistes, d’ailleurs.
• En démontrant (si tant est que ce soit possible) que l’anti-étatisme constitue le
fondement du marxisme, sans aller chercher à démontrer que Marx est « anarchiste », il n’y a plus ce déplacement : nous avons deux doctrines différentes dont les tenants ne se sentent pas remis en cause et qui peuvent éventuellement débattre de la validité de la thèse de Rubel. Encore qu’un tel débat ne rassemblera qu’une poignée d’intellectuels des deux bords. (A vrai dire, Rubel ne dit pas que Marx est « anarchiste » mais que c’est un « théoricien de l’anarchisme ». Nuance…)
• En récusant toute validité normative à l’anarchisme « réel », Rubel se prive d’atouts considérables. Handicapé par son approche essentiellement idéologique du problème, il ne voit pas les évidentes passerelles existant entre Marx et Bakounine (et Proudhon également), qui auraient pu contribuer à l’élaboration d’une œuvre originale.
Maximilien Rubel n’entend aucunement faire œuvre constructive. Il n’est pas question pour lui de faire le bilan des positions respectives de l’anarchisme et du communisme afin de mettre en relief les rapprochements qui pourraient exister – et pourtant il y en a.
On peut parfaitement comprendre qu’un militant ou un auteur marxiste puisse considérer qu’il y a des points insatisfaisants dans la doctrine anarchiste et que, se positionnant d’un point de vue critique, il tente non pas une synthèse absurde du type « marxisme libertaire » mais de faire le compte de ce qui pourrait être retenu et de ce qui ne le peut pas. Mais une telle tentative implique une attitude critique par rapport au marxisme lui-même
et par rapport aux prises de position concrètes de Marx de son vivant.
Or ce n’est pas du tout ce que veut faire Rubel : il adopte le comportement du coucou. Il positionne Marx comme seul théoricien de l’anarchisme et évacue tous les penseurs que, pendant un siècle, on considérait comme anarchistes. Pousse-toi de là que je m’y mette. Il n’a pourtant aucun argument réel et se fonde sur une
intention hypothétique de Marx – le livre qu’il aurait voulu écrire mais qu’il n’a pas écrit.
Le recensement de tous les passages de
Marx critique du marxisme où il est question de Bakounine révèle un portrait du révolutionnaire russe qui n’est en rien différent de celui fait par Jacques Duclos dans [/i]Bakounine Marx ombre et lumière[/i] paru chez Plon en 1974. Si Rubel dit peut-être les choses moins crûment, les sources sont absolument les mêmes : Marx et Engels ; et l’argumentaire absolument identique : Bakounine est un conspirateur, un slavophile, un germanophobe, un esthète révolutionnaire, son enseignement n’a aucune valeur, etc. Il ne tient même aucun compte des réserves formulées par Franz Mehring qui reconnaît – très discrètement il est vrai – que Marx n’avait pas toujours raison dans ses rapports avec Bakounine.
Pourtant, des confluences existent, assez nombreuses. Rubel aurait pu parler de la formation commune de Marx et Bakounine, aux sources hégéliennes. Un examen attentif des prises de position des deux hommes, lorsqu’on réussit à échapper au vertige polémique, montre que sur les grands problèmes de leur temps les deux hommes faisaient des analyses étonnamment semblables : leurs divergences apparaissent le plus souvent au niveau des conclusions qu’ils en tiraient.
Rubel aurait pu parler du rôle décisif joué par Max Stirner dans l’évolution de la pensée de Marx, en lui ouvrant les yeux sur l’impasse de l’humanisme feuerbachien dans laquelle ce dernier se fourvoyait. Croit-on vraiment que Marx aurait consacré 300 pages de polémique hystérique contre Stirner dans
L’Idéologie allemande si l’auteur de
L’Unique et sa propriété avait été un écrivaillon de seconde zone ?
Rubel aurait pu faire le recensement des concepts développés par Proudhon dans son
Système des contradictions économiques : valeur d’utilité, valeur d’échange, division du travail, machinisme, concurrence, monopoles, concentration du capital, etc., qu’on retrouvera quinze ans plus tard dans
Le Capital.
Il aurait pu évoquer les critiques que Bakounine avait faites de la vision exclusivement économiste de l’évolution historique, dont Marx et Engels reconnaîtront la pertinence après la mort de Bakounine et sans mentionner celui-ci.
« C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. » (Lettre d’Engels à Joseph Bloch, 21 septembre 1890.)
Il aurait pu rappeler également les critiques de Bakounine contre le caractère prétendument universel des « lois du développement historique » dont Marx reconnaîtra – après la mort de Bakounine, encore – la validité dans sa correspondance à N. Mikhaïlovski en 1877 et à V. Zassoulitch en 1881. En 1877 Marx écrit à N. Mikhaïlovski que c’est une erreur de transformer son « esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » (Pléiade III, 1555).
Rubel aurait pu dire quelques mots sur le concept de « bureaucratie rouge » développé par Bakounine et qui a suscité, comme on peut s’en douter, quelque malaise chez les rares marxistes qui ont pris la peine d’examiner un tant soit peu la question. Après la succession des formes historiques fondées sur l’esclavage, le servage et le salariat, Bakounine envisageait la possibilité de l’accession au pouvoir d’une « quatrième classe gouvernementale », la bureaucratie, dans l’hypothèse d’une défaite de la classe ouvrière consécutive à son incapacité à s’allier avec la paysannerie – comment ne pas penser au destin de la révolution russe ?
Le Capital avait été dès le début considéré par Bakounine lui-même et par ses proches comme un acquis théorique indiscutable, un travail irremplaçable d’explication des mécanismes de la société capitaliste. Cafiero en rédigea un Abrégé accessible aux travailleurs, préfacé par James Guillaume. Cafiero avait été un proche d’Engels mais était passé du côté de Bakounine.
L’opinion de Bakounine sur cet ouvrage mérite d’être citée
in extenso :
« Cet ouvrage aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je pus m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et de l’exploitation systématique et cruelle que le capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat. L’unique défaut de cet ouvrage, parfaitement positiviste, n’en déplaise à La Liberté de Bruxelles, – positiviste dans ce sens que, fondé sur une étude approfondie des faits économiques, il n’admet pas d’autre logique que la logique des faits – son seul tort, dis-je, c’est d’avoir été écrit, en partie, mais en partie seulement, dans un style par trop métaphysique et abstrait, ce qui a sans doute induit en erreur La Liberté de Bruxelles, et ce qui en rend la lecture difficile et à peu près inabordable pour la majeure partie des ouvriers. Et ce seraient les ouvriers surtout qui devraient le lire, pourtant. Les bourgeois ne le liront jamais, ou s’ils le lisent, ils ne voudront pas le comprendre, et s’ils le comprennent, ils n’en parleront jamais ; cet ouvrage n’étant autre chose qu’une condamnation à mort, scientifiquement motivée et irrévocablement prononcée, non contre eux comme individus, mais contre leur classe. » (Bakounine, Œuvres, Champ libre, VIII, 357.)
Le livre Ier du
Capital avait été remis à Bakounine par Johann Philipp Becker en septembre 1867 : Marx souhaitait avoir l’opinion de Bakounine.
L’Abrégé réalisé par Cafiero visait à pallier le défaut du livre souligné par Bakounine et à rendre accessible en un petit opuscule les principales idées développées par Marx. En effet, malgré les oppositions entre anarchistes et marxistes au sein de l’AIT, les bakouniniens reconnaissaient les mérites de Marx pour les « immenses services » qu’il a rendus à la cause du socialisme, selon les termes de Bakounine, et comme critique du capitalisme. « Bakounine et Cafiero avaient le cœur trop haut pour permettre à des griefs personnels d’influencer leur esprit dans la sereine région des idées » dit James Guillaume dans l’avant-propos. Pour l’anecdote, Bakounine entreprit même de traduire Le Capital en russe, projet qui finalement n’aboutit pas. Marx lui reprocha d’avoir empoché l’avance de l’éditeur…
On n’en finirait pas de mentionner les exemples d’interrelation entre marxisme et anarchisme, sur lesquels Rubel aurait pu s’appuyer. Mais cela aurait signifié un débat d’égal à égal auquel il n’était pas disposé.
La relativisation du marxisme faite par Bakounine est insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à-dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme est ramené à ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, non plus la science absolue du social et de la révolution, mais une théorie, une « grille de lecture » parmi d’autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber, par exemple, ou la psychanalyse d’Eric Fromm.