Peut-on allier Marx et Bakounine?

Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede luco » 19 Fév 2010, 22:15

'lut,

Juste pour vous dire que j'ai la flemme de tout lire moi aussi, et même de lire marx et Bakounine, mais si parpalhon avait été un peu moins fainéant, il aurait trouvé chez Bakounine de sacrées conneries autoritaires, dirigistes et élitistes.

Mais pour ça, il faudrait avoir envie de s'approcher des faits, et non juste affirmer quelques opinions non étayées.

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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede Nénika » 24 Fév 2010, 14:35

En préliminaire:
Je trouve que c'est quand même fort de café de dissocier Marx du marxisme. Bien que Marx ait dit lui-même qu'il n'était pas marxiste les gens qui l'ont lu et qui ont prolongé ou simplement appliqué ses conceptions ne sont pas des illettrés ni des imbéciles loin s'en faut. Pour moi donc, de la même façon que tous les "-ismes" ont à voir avec leur fondateurs, le marxisme a forcément à voir avec Marx, ses écrits et ses conceptions.



MARX EST L'HÉRITIER D'AUGUSTE COMTE

Maintenant je pense qu'il faut resituer Marx et donc le Marxisme dans son contexte d'apparition ce qu'a très bien fait Raspoutine: le dix-neuvième siècle est le siècle de l'explosion des sciences. Elles se développent de façon exponentielle, dans tous les domaines. Cette explosion est un événement majeur dans l'histoire occidentale puis de l'humanité tout entière et elle a été rendu possible et nécessaire essentiellement par la révolution française.

L'effervescence est telle que certains commencent à penser les sciences de façon illuminée: Saint-Simon d'abord mais surtout Auguste Comte ensuite. Auguste Comte créé une doctrine: le positivisme qui est LA doctrine en philosophie des science au 19ème siècle. C'est une véritable profession de foi en la science et effectivement à l'époque on pouvait penser que c'était justifié.

Pour faire simple: l'histoire de l'humanité est caractérisé par un progrès permanent et indépendant de la volonté des individus et des groupes sociaux. Ce progrès n'est pas véritablement définit, disons qu'il s'agit d'une augmentation du bien-être général. ce progrès est la conséquence directe des sciences et des techniques. Ce qu'il faut retenir c'est que pour Comte le progrès est inéluctable il parle même d'une providence qui guide l'humanité vers le bonheur et c'est cette même providence qui pousse le développement des sciences.

Donc en toute bonne "logique", pour Auguste Comte, ce sont les scientifiques qui doivent gouverner la société. Sa foi en la providence et en l'inéluctabilité du progrès humain par les sciences est si affirmée qu'il ira jusqu'à fonder une religion de l'humanité où l'on vénère notamment la science !! il y a eu beaucoup d'adeptes de cette religion au Brésil (d'où la formule "Ordem e Progresso" (ordre et progrès) sur le drapeau Brésilien et qui est une formule d'Auguste Comte.

Cette conception de la science est qualifiée de scientisme: la science sert la science jusqu'à l'idéal d'un état des connaissances où il n'y a même plus de postulats mais que des certitudes. Et c'est en ce sens que le positivisme de comte est un millénarisme: le paradis terrestre viendra de lui-même, guidé par une providence cependant, on ne sait pas quand, peut-être dans plusieurs millénaires... la seule chose que peut faire l'humanité c'est ralentir ou accélérer cette progression vers le paradis terrestre.


MARX CROIT EN UNE PROVIDENCE UNIVERSELLE

Marx, est un philosophe et scientifique pourrait-on dire du même siècle qu'Auguste Comte. Il faut comprendre qu'il est imprégné de cette conception naïve de la science. Et finalement il ne fait que prolonger la théorie de Comte en affirmant que l'évolution des sciences conduit au communisme.
Le matérialisme historique est une transposition (anti-religieuse) de la providence de Comte. Pour Marx les mécanismes structurels de la lutte des classes conduisent inéluctablement, et par étapes successives au communisme et donc à l'abolition de l'État. Cela passe par une étape transitoire dont la durée est absolument indéterminée: Marx dit que la durée de la période de dictature dite du prolétariat est impossible à connaître: il est donc tout à fait possible qu'elle dure plusieurs millénaires... cette durée est inconnue car c'est le matérialisme historique et l'évolution des structures de classes qui la détermine! C'est aussi parce que Marx est un millénariste qui s'en remet à une providence qu'il croit avoir découvert par des méthodes scientifiques que jamais il n'écrit comment la société communiste pourrait fonctionner. Il pense qu'elle fonctionnera mais que c'est l'évolution (le progrès) qui fera émerger les formes d'organisations de la société communiste indépendamment de la volonté des individus. Les techniques d'organisation de la société communiste s'imposeront naturellement. Super optimiste quand même !

Dans ce cadre, il est évident que le prolétariat n'a pas besoin de se poser des questions sur qui décide quoi, comment la base peut-elle empêcher de se faire trahir par la tête etc. Ces questions n'ont pas de sens pour Marx. Elles sont typiquement libertaires! Marx considère que ce sont des questions que se posent les utopistes qui croient que c'est à l'Homme lui-même d'inventer la société future. Marx comme Comte considère que la seule chose que peut faire l'humanité c'est ralentir ou accélérer la progression vers le communisme. Et sur cette route, l'Etat sera un moment donné un outil pour accélérer cette évolution historique inéluctable: c'est la fameuse dictature du prolétariat. Ici aussi, comme Auguste Comte, Marx pense que ce sont les scientifiques qui doivent gouverner. Et bien sûr les authentiques scientifiques sont ceux qui ont compris le matérialisme historique et la providence communiste. Ceux-là seuls peuvent donc diriger l'Etat dans la période transitoire au cours de laquelle ils sauront quelles politiques mener pour accélérer le processus historique qui conduit à la disparition de l'Etat. Et Bakounine a écrit à ce sujet (de mémoire): "gare à la masse des ignorants qui ne seront pas considérés comme des scientifiques par l'Etat".

Dans cette théorie c'est donc le matérialisme historique qui, par un processus magique (n'y a -t-il pas là une main invisible marxiste) va faire que ceux qui détiennent le pouvoir d'Etat vont accepter d'y renoncer pacifiquement pour entrer dans la phase finale du processus: le paradis sur Terre (le communisme).


L'URSS ÉTAIT FIDÈLE AU MARXISME

C'est donc la raison pour laquelle Lénine, Trotsky et autres ont sans honte aucune supprimé le pouvoir des soviets en Russie. Il ne faisaient qu'appliquer la théorie de Marx lui-même, en toute sincérité.
Il faut pas oublier non plus que Staline qu'on a souvent dépeint comme un imbécile, était en réalité un philosophe, qu'il lisait énormément. Staline a provoqué une grande famine dans les années trente en prolétarisant (c'est à dire en rendant ouvrier) de force une masse considérable de paysans. Il a fait cela en appliquant à la lettre les conceptions de Karl Marx qui considéré que les paysans était structurellement déterminés pour être réactionnaires et les ouvriers structurellement déterminés pour être révolutionnaire. Une belle connerie: par exemple, les paysans d'Ukraine en 1917 étaient révolutionnaires et les ouvriers d'aujourd'hui sont réactionnaires. Bref, Staline a utilisé l'appareil d'Etat alors dans la phase de dictature du prolétariat pour accélérer le processus du matérialisme historique en fabricant des ouvriers en vue de passer à la phase dite de l'Etat socialiste, étape ultime avant le mythologique dépérissement de l'État. Toute ces phases ont été théorisées par Marx et cette exemple de tentative de passer de l'une d'entre elle à une autre de Staline a tout a fait respecté le protocole hautement "scientifique" du "grand" Marx.
Enfin, dans les années 80 je sais que les dirigeants de la RDA par exemple, argumentaient la permanence de la dictature en citant Marx: la phase de l'Etat prolétarien a une durée indéterminé tant que les conditions matérielles et structurelles ne sont pas réunit pour déclencher le dépérissement de l'Etat, bla bla bla, que les peuples de l'Est se sont fait rabâcher à longueur de temps dans les médias d'État jusqu'à qu'ils fassent tomber le mur...
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede skum » 24 Fév 2010, 15:45

Merci pour ton texte, c'est ce que j'imaginais un peu... 8-)

Mon intérêt pour Marx (et d'autres) est lié à une réflexion sur le "sens de l'activité humaine" (de la vie en somme), donc du travail QUI ME REPUGNE! Je tenais juste à préciser :)

Disons que la tradition marxiste (celle de la lutte des classes) est pour moi (et pas seulement) un moyen qui s'est avéré faussé et actuellement dépassé. Exproprier les moyens de productions (donc de distribution) ne remet pas en question ces moyens, càd "ce qui" les produit. Ce qui m'intéresse chez Marx est une partie relativement marginale de son oeuvre : le fétichisme de la marchandise (et de la valeur dont la substance est du travail) et sa critique du "travail abstrait". Bien que cet appendice passe à travers "toute son oeuvre", il a été tout aussi relativement ambigu au long de celle-ci, et c'est ce qui en fait le paradoxe : glorification en certains endroits du travail ("la liberté appartient au travailleur") produisant la valeur (cristallisée sous forme monnaie), mais il faut que le travailleur "travaille à ne plus travailler", càd se libérer du travail en faisant la révolution pour exproprier les moyens de productions sans vraiment les remettre en question. Alors non, la "classe ouvrière" comme "sujet révolutionnaire", je n'y crois pas.

Avec Marx, contre le travail
http://palim-psao.over-blog.fr/article- ... 86520.html

Qu’est-ce que la valeur?
http://www.krisis.org/2004/quest-ce-que-la-valeur

Essais sur la théorie de la valeur de Marx
http://www.marxists.org/francais/roubine/index.htm
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede leo » 24 Fév 2010, 18:53

Sans doute Marx est redevable des contre-révolutions qui ont été faites en son nom, mais il ne faudrait pas faire les raccourcis du type Marx = Staline, parce que c’est faux.

Entre Marx et Staline, il y a eu quelques intermédiaires qui à chaque fois, ont tordu le propos en fonction de leurs intérêts, qui n'étaient pas vraiment ceux de Marx.

- le plus important a été la social-démocratie allemande, puis la IIème internationale, qui n’étaient pas des mouvements communistes, pour l’émancipation ouvrière mais cherchaient à rationaliser la société capitaliste sous la direction de l’Etat devenu l'Etat de tous. C’est la naissance du réformisme politique, d’abord en le niant (Lassalle, Kautsky) puis en l’assumant (Bernstein)
- la scission bolchevique (Lenine) qui n’est pas une vrais rupture avec les fondamentaux de la social-démocratie (la conscience de classe extérieure, c’est Kautsky), sauf sur la faisabilité du socialisme : société rurale-féodale, coup d’Etat…
- Engels lui-même, a pu être considéré comme un des « interprètes » de Marx après sa mort, en disant que Marx avait donné au prolétariat le savoir manquant à sa libération, dans une sorte de retour à une dialectique de histoire (qui avait été pourtant la critique anti-hégelienne de "L’Idéologie allemande")

Positivisme : oui sans doute. Mais dans un contexte où la contestation de l’idéalisme et de la métaphysique se donnait le qualificatif de « matérialiste » (le 18è siècle n'était pas si loin): cela donne l’étude de la société comme une « chose ». Il est certain que la sociologie (Durkheim) doit beaucoup à Marx puisqu’elle y a trouvé un fondement « épistémique ». En gros, Marx quitte le registre de la critique de la philosophie et débute la création d’un savoir positif sur le monde à partir de 1848 (après le Manifeste communiste) qui correspondait à une période de traversée du désert, de contre-révolution. C’est la période où il rédige, entre autre, Le Capital qui contient les éléments autant “critiques” qu’explicatifs (descriptifs) du fonctionnement de la logique capitaliste. Marx est “scientiste” au sens où, au-delà du climat positiviste ambiant de son temps, il vise à découvrir la “vérité” (scientifique) sur la société et sur le capital en particulier : la vérité étant ce qui est caché, ce qui ne se donne pas comme une évidence et qu’il faut donc “trouver”.
Le retour à l’activité révolutionnaire, dans les années 60 puis la Commune, feront revenir Marx à une démarche plus « militante », plus en prise avec les mouvements.

Il y a eu dans le marxisme une philosophie de l’Histoire qui a produit une vision du temps historique se dirigeant vers le progrès de l’humanité. Ce n’est pas vraiment du « millénarisme », mais une vision d’un devenir émancipateur déterminé, et non contingent : le capitalisme étant une avancée vis-à-vis de la société féodale, mais son développement bénéfique (forces productives) sera en butte avec ses propres contradictions (rapports de productions dont les formes de propriété) : d’où la « nécessité » de la révolution ouvrière, qui est une socialisation de la production et l’avènement du communisme.

Sur les circonstance de cet avènement, il y a aussi chez Marx l’idée d’une auto-émancipation : toute idée d’un parti d’avant-garde prenant le pouvoir d’Etat lui était étrangère.

Mais sur la conception du prolétariat, il a pu dire qu’il était une « classe sociale » dominé (et ne pas trouver comment elle ferait pour y parvenir) et une non-classe, un acteur politique de la révolution en tant qu’il est l’« abolition de toutes les classes »…

Sur le déterminisme, plein de choses sont attribuées à Marx mais ne sont pas de lui : par exemple que la baisse tendancielle du taux de profit allait fatalement conduire à l’effondrement du capitalisme… : il a parlé de contre-tendances à l’œuvre qui visent à inverser la première. Mais la baisse tendancielle comme telle n’a jamais été sérieusement invalidée, etc…

Sur le travail, il a pu dire et être lu comme un économiste, « scientifique », favorable à la défense du « travail » contre le capital et son contraire, une critique du travail en tant que celui-ci est un instrument de domination

Jamais Marx n’aurait imaginé qu’une révolution « ouvrière » ait lieu dans un pays rural (Russie). C’était d’ailleurs aussi la conception de la social-démocratie (allemande) car c’était là que la classe ouvrière était la plus nombreuse, avec des organisations de masses (syndicat, parti)…
L’idée d’un « socialisme dans un seul pays » (Staline) n’aurait jamais pu être envisagée par Marx. Ni même d’un « socialisme d’Etat ».

Il y a chez Marx plein de choses et leur contraire, et notamment une forte ambiguïté ou plutôt ambivalence sur la question de l’Etat, de sorte qu’il est à la fois possible, de le tirer vers le stalinisme ou… vers l’anarchisme (Rubel) ou le « communisme de conseil » et toutes les variantes intermédiaires.

Marx n’a pas été marxiste.
Il a été une plaque sensible, qui a autant reçu (les idées, l’activité politique du mouvement révolutionnaire) que produit les éléments émancipateurs de son temps.

On peut critiquer Marx pour plein de raisons sur ses propres insuffisances ou contradictions.
Mais parce Marx = Staline, c’est un peu comme dire que la barbarie de la modernité du capital ou des sciences vient des Lumières… où que le libéralisme et anarchisme c’est proche parce qu’il y a des points communs (quand on cherche on trouve toujours) et dans tous les cas, ça n’aide pas à comprendre.

Ce qui importe, est ce que les uns et les autres ont pu dire (y compris en tenant compte du contexte) et en quoi cela nous est utile aujourd’hui. Le reste…
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede Nénika » 24 Fév 2010, 20:28

D'accord léo avec l'essentiel de ton message. Pour autant:
je n'ai jamais écrit "marx=Staline" ce serait absurde j'ai écrit exactement:
tous les "-ismes" ont à voir avec leur fondateurs, le marxisme a forcément à voir avec Marx


et

Staline a provoqué une grande famine dans les années trente en prolétarisant (c'est à dire en rendant ouvrier) de force une masse considérable de paysans. Il a fait cela en appliquant à la lettre les conceptions de Karl Marx qui considéré que les paysans était structurellement déterminés pour être réactionnaires et les ouvriers structurellement déterminés pour être révolutionnaire.


Tu écris:
Marx est “scientiste” au sens où, au-delà du climat positiviste ambiant de son temps, il vise à découvrir la “vérité” (scientifique) sur la société et sur le capital en particulier : la vérité étant ce qui est caché, ce qui ne se donne pas comme une évidence et qu’il faut donc “trouver”.

Non Marx est scientiste par la dimension providentielle de sa conception de l'Histoire. Ok il voulait découvrir ce qui ne se voit pas au premier abord et dans ce sens là il est scientifique mais le matérialisme dialectique est scientiste et providentiel et donc on peut dire millénariste.

Comment dire... je suis d'accord avec quasiment tout ce que tu écris mais je ne trouve pas que ton message invalide le mien. Quelle est ton opinion sur le parallèle épistémologique entre Comte et Marx? N'y-a-t-il pas au fond un point commun: cette inéluctibilité du progrès indépendant de la volonté des hommes ? Ce fantasme d'une grande mécanique universelle contre laquelle on ne peut rien? Loin de moi l'idée de nier les contraintes structurelles, je pense seulement que celles-ci peuvent se concevoir sans providence quelconque...

Par ailleurs si je n'ai pas écrit "marx=staline" pour autant il est indéniable que les pires dictatures marxistes ont trouvé dans les écrits de Marx (et d'autres bien-sûr) toute une série de justification pseudo-scientifique.

Enfin je conclurait par une note favorable. Oui, bien sûr il y a chez marx au même titre que chez beaucoup d'auteurs on va dire anti-capitaliste tout un tas d'idées fort intéressante et même lumineuses (la description des contradictions du capitalisme, le travail, la valeur, etc.). Je cherche juste à dire que allier marx et bakounine (ou disons le marxisme et l'anarchisme) c'est un non sens car ce sont là deux épistémé, deux méthodes et finalement deux philosophie antagonistes dans leur fondements c'est à dire dans leurs postulats.
PLus on va vers la surface de ces deux pensée plus on va trouver de points communs. L'erreur serait de penser que ces points communs peuvent justifier un "alliage".

le marxisme et donc marx aussi (je le concède, probablement dans une moindre mesure) reste pour moi, malgré ses prétentions matérialistes, une espèce d'idéalisme, une sorte d'hyper-rationalisation qui, si elle se base sur une intention louable, s'est retournée contre elle-même en une idéologie quasi mystique.

Entre Marx et Staline, il y a eu quelques intermédiaires qui à chaque fois, ont tordu le propos en fonction de leurs intérêts, qui n'étaient pas vraiment ceux de Marx.

Oui bien-sûr mais la vie des idées est toujours comme ça. Mais dans ce cas, le problème c'est que les exégètes en question ont été suivis par des millions d'individus, tous se réclamant de Marx. Donc ce n'est pas pour rien que Marx a pu donner naissance à ce genre de continuations. Les éléments fondamentaux des marxismes sont à trouver chez Marx et pas ailleurs quand même. Ou alors, on considère que ces millions d'individus qui ont suivi Lénine, trotsky, etc. se fourvoyaient et que seul Marx est capable, à jamais, de comprendre Marx.

Marx n'est pas Staline. C'est sûr. Mais pour qu'il y ait un Staline il fallait bien qu'il y eut un Marx. Et en effet: Staline n'a jamais mobilisé les écrits de Bakounine pour justifier ses saloperies, il ne le pouvait pas, car pas une ligne chez cet auteur ne pouvait appuyer une seule de ses décisions !
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede Nénika » 24 Fév 2010, 20:43

J'oubliais:

toute idée d’un parti d’avant-garde prenant le pouvoir d’Etat lui était étrangère.


oui mais Marx disait que le prolétariat devait s'emparer de l'appareil d'Etat. Très bien, mais comment le faire sans dégager une avant-garde du prolétariat... ? par définition l'Etat c'est une minorité qui le contrôle, sur quel critères on choisi cette minorité ? Ici encore on voit bien que c'est Marx lui-même qui a jeté les bases du marxisme dans ce qu'il a de plus orthodoxe.
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede leo » 25 Fév 2010, 18:29

oui mais Marx disait que le prolétariat devait s'emparer de l'appareil d'Etat. Très bien, mais comment le faire sans dégager une avant-garde du prolétariat... ? par définition l'Etat c'est une minorité qui le contrôle, sur quel critères on choisi cette minorité ?


L'idée d'avant-garde du prolétariat n'est pas de lui.

ça remonte je crois à Saint-Simon (pouvoir des savants)

La blanquisme en était un avatar pratique, antérieur et contemporain de Marx.

C'est la social démocratie allemande et le "socialisme" français (guesdisme) qui l'ont formalisé et banalisé, et ont forgé là les éléments justificatifs des bureaucraties ouvrières, syndicales ou politiques.

En fait, c'est Lénine qui a forgé et développé la "nécessité du parti d'avant-garde" à partir des thèses de Kautsky (social démocrate orthodoxe) sur la conscience (connaissance scientifique) qui ne pouvait venir aux prolétaires que par l'extérieur de leur classe, par des intellectuels bourgeois : pas de mouvement révolutionnaire sans théorie, pas de théorie sans théoriciens, etc...

Ce qui a fait dire à Jan Waclav Makhaïski que le marxisme était "le socialisme des intellectuels", le socialisme devenant le pouvoir politique que pouvaient conquérir les intellectuels au nom du prolétariat.

On peut même dire que le marxisme d'Etat inventa historiquement une nouvelle forme de domination.

Ce qui m'importe c'est de réfléchir à ce principe à la fois de Marx et des certains anarchistes, de l'auto-émancipation.

C'est cela qui fait clivage avec toutes les conceptions politiques et sociales de la révolution...

L'autre point à élucider est : la question du "pouvoir" (prolétarien, ou du peuple, ou de ce qu'on veut)

Autrement dit : qui décide et comment dans un processus révolutionnaire ?

Je doute que le "fédéralisme" soit une réponse suffisante car il n'empêche pas vraiment l'Etat de se reconstituer.. Je veux dire : il n'empêche pas des forces qui le voudraient de le reconstituer.

Si on est contre l'Etat, il faut savoir pourquoi il existe, à quoi il correspond, en quoi il est relié avec une certaine structure sociale, en quoi il est aussi l'expression d'une société donnée, ce que la plupart des anarchistes refusent de voir, préférant le considérer comme une instance toute puissante, parasitaire, qui ordonne et structure le social et qu'il suffirait d'enlever comme ça.

Bref ce qui me semble intéressant, est bien de considérer que l'Etat, comme institution de la société, ne lui est pas extérieur mais en est une des manifestations, une des instances symboliques. C'est ce qu'avait compris Marx et bien d'autres - qui ont pour certains abandonné le marxisme, comme Castoriadis par ex.

Sans être "marxiste", c'est cela qui importe de voir et pas se contenter de considérer, comme trop souvent les anarchistes, l'Etat comme un simple appareil coercitif, de répression avec ses flics, les prisons, etc... Si l'Etat n'était qu'un instrument d'oppression, cela fait longtemps qu'il aurait été contesté comme tel. Or ce n'est pas le cas. Pourquoi ? L'explication par le manque de conscience est un peu vaine...

En deux mots : il ne suffit pas d'"abolir" l'Etat (parce qu'il reviendra toujours) mais de le remplacer par autre chose qui occupe cet espace, qui empêche l'Etat de revenir, qui soit conçu contre l'Etat, entièrement aux mains et contrôlé par la "société", par toutes et tous.
Autrement dit : faire en sorte, par des dispositifs politiques et d'organisation nouveaux, que l'Etat ne soit plus ni nécessaire, ni possible.

S'il y a des choses à creuser entre Marx et l'anarchisme, et avec quelques autres, c'est quelque part par là qu'il faut creuser...
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede skum » 27 Fév 2010, 02:12

Deux extraits du texte de Denis Collin sur le Marx de Michel Henry, dans lequel il résume la lecture henryenne de Marx, les "malentendus" autour du matérialisme, du scientisme, du côté millénariste, l'ambiguïté du parcours... de Marx, que le "marxisme orthodoxe" (et Engels) a (ent)retenu.

Évidemment, la lecture de Michel Henry se heurte à une difficulté. Si cette interprétation de la Critique de Hegel est la bonne, quelle place peuvent bien occuper les Manuscrits de 1844[6], tant ces textes semblent effectuer un retour en force vers cette philosophie hégélienne dont on vient de prendre congé ? Pour l’essentiel, le marxisme orthodoxe se tire de cette difficulté en soutenant que les textes de 1842/1843 (ce qui inclut la critique du droit politique hégélien mais aussi les articles de la Rheinische Zeitung) ne sont pas vraiment « marxistes » (ce qui est parfaitement exact) que les Manuscrits de 1844 témoignent de la « conversion » de Marx au communisme. Michel Henry refuse cette périodisation. Pour lui, ces textes de 1844 enfoncent Marx dans une impasse théorique et il en donne une démonstration plutôt convaincante. Il montre que

La première philosophie du travail qu'exposent les Manuscrits de 1844 marquait l'invasion de la métaphysique allemande dans l'économie, la construction a priori du prolétariat.[7]

Ces manuscrits, dit encore Michel Henry, conduisent à faire de la révolution « un phantasme de la vie »[8] où L'identification du prolétariat au négatif implique l'être du prolétariat n'est plus rien d'autre que l'auto développement de la négativité.[9]


Le plus curieux à noter, cependant, est l’incohérence dont Michel Henry fait preuve quand il veut rattacher Marx in extremis au christianisme. Il note, à juste titre, que l’athéisme avoué de Marx n’est pas une preuve contre la thèse qui fait de Marx un des rares penseurs chrétiens de la philosophie occidentale.

Ce qui compte, ce n’est d’ailleurs pas ce que Marx pensait et que nous ignorons, c’est ce que pensent les textes qu’il a écrits.[40]

Fort de ce principe général, Michel Henry distingue deux christianismes de Marx, celui des « Manuscrits de 44 » qui « résulte de la transposition de certains thèmes chrétiens dans une métaphysique de l’universel » et d’autre celui de la période ouverte par l’Idéologie Allemande « qui n’est justement rien d’autre qu’une restauration contre cette métaphysique d’une philosophie ou du moins d’une pensée de l’individu. »[41] Marx a peu de chances d’échapper à l’étiquette « penseur chrétien » puisque les deux phases de son œuvre dont Michel Henry aiguise (souvent de façon fort pertinente) les oppositions peuvent également être subsumées en dernière instance sous la catégorie de christianisme. Or, nous partageons l’analyse de Michel Henry concernant les Manuscrits de 1844 :

La critique de la religion prétendait nous faire sortir de la sphère religieuse et nous arracher à ses constructions fantasmatiques, prétendait nous introduire dans le domaine de la réalité et, plus précisément, avec l’Introduction de 1844, dans le domaine de la réalité allemande, de l’histoire allemande et du prolétariat qui s’y forme. Mais le prolétariat n’est qu’un substitut du Dieu chrétien, l’histoire qu’il promet et va accomplir n’est que la transcription profane d’une histoire sacrée.[42]

Ce que pointe ici Michel Henry, c’est tout simplement ce qui formera plus tard l’ossature du « marxisme orthodoxe », cette religion messianique pour la nouvelle classe des salariés, ce marxisme orthodoxe qui est l’ensemble des contresens faits sur Marx...

À nouveau sur le Karl Marx de Michel Henry / source -> http://denis-collin.viabloga.com/news/a ... chel-henry


Un texte complémentaire :

Marx l’obstiné par Jean-Marie Vincent
http://palim-psao.over-blog.fr/article- ... 80435.html
skum
 

Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede Nénika » 28 Fév 2010, 13:10

ce marxisme orthodoxe qui est l’ensemble des contre-sens faits sur Marx...


Salut Skum, oui je connaissais cette citation. Elle est l'alibi que ce sont donné certains marxistes des années 70 (école de Francfort et autres freudo-marxistes: malgré tout le respect que je dois à ces courant que je tiens en haute estime pour leur fécondité intellectuelle et leur sincérité indubitable!).
Mais je repose ma question: comment Marx a-t-til pu générer de tels contre-sens tous convergents vers ce qu'on appelle le marxisme orthodoxe et suivi par plusieurs millions d'individus? Cette "somme de contre sens" s'enracine forcément dans la pensée marxienne elle-même. Elle ne tombe pas du ciel, et ne peut pas être une coïncidence....

Léo:
Je doute que le "fédéralisme" soit une réponse suffisante car il n'empêche pas vraiment l'Etat de se reconstituer.. Je veux dire : il n'empêche pas des forces qui le voudraient de le reconstituer.


Si l'on considère le fédéralisme seul en effet... mais le fédéralisme libertaire lui, ne se conçoit qu'avec le moteur de la démocratie directe c'est à dire la révocabilité permanente des élus par des assemblées plenières. Or, ce principe (pour faire vite: le mandat impératif) généralisé selon la méthode fédéraliste me paraît tout à fait pertinent pour remplacer l'organisation étatique de la société.
L'assemblée décisionnelle souveraine et la fédération de toutes ces assemblées me parait structurellement anti-étatique et donc anti-bourgeoise tant économiquement que politiquement. Quelle assemblée souveraine voterait à la majorité la reconstitution d'une minorité privilégiée ?? Que cette minorité jouisse d'un privilège politique (décision) ou économique (gestion des richesses) ? Aucune me semble-t-il car c'est tout simplement absurde. Je pense que la démocratie directe anarchiste ne peut contenir en elle-même les éléments de sa propre négation suffisamment puissants pour conduire à son auto-abolition. Et en effet, historiquement toutes les expériences "larges" de démocratie directe de type anarchiste ont pris fin par l'intervention directe ou indirecte de forces extérieures.

En clair Léo je pense que tu formule très bien l'enjeu quand tu écrits (je souligne le plus important):
remplacer [l'Etat] par autre chose qui occupe cet espace, qui empêche l'Etat de revenir, qui soit conçu contre l'Etat, entièrement aux mains et contrôlé par la "société", par toutes et tous.
Autrement dit : faire en sorte, par des dispositifs politiques et d'organisation nouveaux, que l'Etat ne soit plus ni nécessaire, ni possible.


L'anarchisme en 200 d'histoire est parvenu me semble-t-il a formuler par un aller-retour incessant entre les expériences dans le réel et la réflexion, les grands principes d'institutions typiquement libertaires au sein desquelles liberté égalité et solidarité peuvent entrer en synergie et capables de se substituer définitivement à l'institution étatique qui ne peut être que la sanction politique d'une domination quelconque.
En matière de révolution sociale, une certaine part de romantisme est nécessaire à l'efficacité.
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede skum » 28 Fév 2010, 21:04

Mais je repose ma question: comment Marx a-t-til pu générer de tels contre-sens tous convergents vers ce qu'on appelle le marxisme orthodoxe et suivi par plusieurs millions d'individus? Cette "somme de contre sens" s'enracine forcément dans la pensée marxienne elle-même. Elle ne tombe pas du ciel, et ne peut pas être une coïncidence....

Je ne sais pas trop, juste peut-être te dire que dans les deux textes cités ci-dessus, on y reparle de vulgarisation de théories marxiennes en vue "d'élargissement d'audience" (que Marx a approuvé et contesté d'où l'ambiguïté), que le Manifeste érigé en Panneau par la vulgate orthodoxe et d'autres textes sont politiques et non philosophiques, que Marx était d'une santé fragile, que les tensions de la Iere Internationale (exils y compris) ne peuvent pas être négligés... Collin rappelle aussi, je crois, le conseil d'Althusser : "sauter le premier chapitre du Capital car trop obscur" (des lettres envoyées à Engels par Marx confirment ce point de vue sur "la boite à secrets" de la marchandise, mais n'en font pas la poubelle du Capital), que la traduction française du Capital faite par Joseph Roy est "aplatie" en raison de "simplification" (celle de JP Lefebvre est plus "fidèle" à l'original parait-il), que les Grundisse on été publiée après 1917, que "matérialisme dialectique" est une expression surtout usitée par Lénine-Trotsky-etc., peu par Engels, aucunement par Marx... Peut-être y avait-il un brin d'opportunisme aussi chez Marx, je ne sais pas trop, j'ai pas lu l'Oeuvre, et je risque pas de me la taper, je préfère glan(d)er :^^:
skum
 

Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede Rocky_Balboa » 18 Mar 2010, 13:06

A ce sujet, l'intégralité des Œuvres de Bakounine vient d'être mis en ligne:
http://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres

Les débats sur le possible "dialogue" entre marxisme et anarchisme m'ont toujours paru un peu décalés et, pour tout dire, relever un peu de l'argument publicitaire. Les communistes libertaires vont se dire "ouverts à l'apport de Marx" sans dire exactement lequel, et les anars orthodoxes vont officiellement répudier toute collusion avec "le marxisme" pris comme un monolithe (montrant par là qu'ils ignorent l'histoire même de l'anarchisme d'ailleurs).

Ne peut-on considérer tout simplement que la théorie économique correspond – de façon assumée ou refoulée – à la dimension "marxienne" de l’anarchisme, pour reprendre une expression du philosophe Maximilien Rubel? En effet, s'il y a bien une théorie économique marxiste, on serait bien en peine de trouver une "théorie économique anarchiste". Je sais qu'il y a eu des tentatives, au début du 20e siècle, de remettre en cause la théorie de la valeur de Marx pour fonder une approche anarchiste, mais ces tentatives n'ont guère eu de postérité.

Du coup, s’il y a un élément théorique commun au marxisme et à l’anarchisme, c’est bien la théorie économique. Et ce, depuis la parution du premier tome du Capital, en 1867, et les traductions et adaptations qu'on connaît par Bakounine, Cafiero, James Guillaume...

Voilà, en substance, à quoi on peut résumer les points communs entre marxisme et anarchisme. A l'analyse du capitalisme (et même parfois de l'Etat). Car pour le reste, les objectifs politiques divergent foncièrement.
Rocky_Balboa
 

Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede leo » 18 Mar 2010, 16:20

L'assemblée décisionnelle souveraine et la fédération de toutes ces assemblées me parait structurellement anti-étatique et donc anti-bourgeoise tant économiquement que politiquement. Quelle assemblée souveraine voterait à la majorité la reconstitution d'une minorité privilégiée ?? Que cette minorité jouisse d'un privilège politique (décision) ou économique (gestion des richesses) ? Aucune me semble-t-il car c'est tout simplement absurde. Je pense que la démocratie directe anarchiste ne peut contenir en elle-même les éléments de sa propre négation suffisamment puissants pour conduire à son auto-abolition.


Je ne suis pas convaincu qu’il y ait des structures garantissant quoi que ce soit. Par définition, les sociétés humaines peuvent créer toutes sorte de structure, il y a toujours des mouvements en elles qui parviennent à les briser, les détourner. Les sociétés sans Etat ont fait la malencontre énigmatique (La Boétie) de connaître la division sociale entre ceux qui dirigent et ceux qui obéissent.

Je crois qu’il faut être attentif en effet à des formules démocratiques qui aillent le plus loin possible. Mais les formules ne suffisent pas. On sait que les assemblées peuvent devenir des lieux de pouvoir d’une minorité : ceux qui parlent bien, ceux qui savent plus de choses que les autres (les compétents), ceux qui semblent se dévouer le plus pour les autres (les militants)… Enfin, les assemblées ne sont pas en elles-mêmes légitimes : si elles sont désertées par les majorités, qu’en est-il du pouvoir qui en sort ? Les absents ont-ils forcément torts ? Et même, vont-ils accepter les décisions ?


Il y a, en deçà, au-delà, à côté, à l’intérieur de toutes les procédures les plus libertaires qui soient, les êtres humains qui les font fonctionner. Et ce sont eux qui donnent réalité à cette liberté que les institutions libres autorisent. Mais rien n’est automatique en la matière…

"Quelle assemblée souveraine voterait à la majorité la reconstitution d'une minorité privilégiée ??" N'importe laquelle du moment qu'elle a la faculté de la faire. Quant aux raisons, elles peuvent être multiples, il suffit de se retourner autour de soi : qu'est-ce qui fait que des gens, même très avertis, renoncent à leur liberté, préfèrent être représentés et s'occuper de leurs petites affaires ? Comment des personnes décident le plus librement du monde de créer, de participer activement à des organismes bureaucratiques (comme les syndicats ou certaines associations par exemple) ?


L'anarchisme en 200 d'histoire est parvenu me semble-t-il a formuler par un aller-retour incessant entre les expériences dans le réel et la réflexion, les grands principes d'institutions typiquement libertaires au sein desquelles liberté égalité et solidarité peuvent entrer en synergie et capables de se substituer définitivement à l'institution étatique qui ne peut être que la sanction politique d'une domination quelconque.


Il y a sans doute un travail sur l’institution à creuser. Cela avait été bien engagé par Castoriadis et toute une série de personnes.

Et je suis bien sûr d’accord pour donner à la démocratie directe sa plus radicale définition. Et je crois que la difficulté n’est pas là. Sur le papier, les principes, on peut imaginer toute sorte de solutions, diversifiées, complémentaires, garantissant même des formes de dissidence, de contre-pouvoir, etc…

Mais on n’évacue pas si facilement les difficultés propres à la politique comme telle.
Par exemple, une institution est un mode de symbolisation (= de signification) d’une société donnée et en l’espèce en tant que modalité de l’agir, de la mise en œuvre du vouloir de cette société, de ce « peuple » (démos).

Le danger qu’ont bien mesuré certains penseurs critiques de la politique (comme Claude Lefort par exemple, en s’appuyant sur La Boétie et Clastres) et pas trop les anars, est : comment à partir de l’institué ne peut-il pas surgir de la domination ? Comment ce qui institue (le peuple, le sujet) ne deviendrait pas à son tour, par le processus même de la décision politique et de ses mécanismes, ses procédures organisatrices, objectivé par l’institution qui pourrait alors s’en détacher ?

Est-ce qu’il n’y a pas un danger premier qui serait à explorer du côté justement de ce qui « fonde » (le peuple comme totalité, la communauté humaine) et ce qui institue et organise car c’est de là que peut venir la « pétrification » sociale, la naissance de formes hétéronomes du pouvoir politique (Etat), la dépolitisation (servitude volontaire, délégation acceptée…) ?

Autre question qui est liée. L’institution est Une et, en tant que telle, incarne le Un de la société des hommes. Elle a pour conséquence de masquer la division sociale et la pluralité des opinions, des singularités qui la traverse et de fabriquer une représentation d’une totalité, clôturée sur elle-même : le Tout comme la somme de ses parties. Or ce Tout n’est-il pas déjà ce qui met en danger les parties, la pluralité, en fonction d’un objectif définit comme supérieur qui les fait disparaître.

Les questions cruciales autour de la démocratie (la plus radicale qui soit) ne sont donc pas seulement des questions de forme, de principe d’organisation… même si cela passe aussi par là.
C’est d’abord une interrogation sur ce qu’est ce « nous » collectif qui se propose de s’auto-administrer, de ce « peuple » et des institutions qu’il se donne, de sorte qu’il y ait toujours une inadéquation, un débordement du démos, une conception et une organisation du démos qui ne soit pas définie à partir de l’institution… Où en quelque sorte, la conception politique de l’émancipation soit d’abord et toujours fondée sur l’action, sur la mise en œuvre du vouloir, sur le mouvement (immanent) qui toujours excède ses formes organisées, qui se fonde sur la pluralité de l’être-en-commun et donc sur sa nécessaire division. Une définition du peuple, ou de la communauté, qui ne soit pas tendue, et ramassée, sous la figure de l’Un.

Et par là, un processus sans fin de redéfinition continuel de ce qui institue la société, puisque la démocratie est an-archique, sans fondement propre.
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede skum » 20 Mar 2010, 16:59

Rocky_Balboa a écrit:A ce sujet, l'intégralité des Œuvres de Bakounine vient d'être mis en ligne:
http://fr.wikisource.org/wiki/Bakounine/%C5%92uvres

Super !

Ah, au fait, Marx n'a pas pondu une théorie économique mais une critique de l'économie politique des prédécesseurs bourgeois Smith et Ricardo. Ces derniers disaient que les produits du travail sont naturellement des marchandises, que le travail donne naturellement de la valeur à ses produits, et se posaient la question : à travers quelle mesure s'échange les marchandises ? Marx, lui, pose les questions : pourquoi le produit du travail existe-t-il sous la forme sociale d'une marchandise ? Pourquoi la valeur comme forme sociale existe-t-elle ?

J'ai pas vraiment de réponses... :haha:
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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 12 Fév 2017, 16:15

Rudolph Rocker

Marx et l'Anarchisme

I
Il y a quelques années, peu après la mort de Frédéric Engels, Edouard Bernstein, un des plus illustres membres de la communauté marxiste, étonna ses amis par quelques découvertes notables. Bernstein manifesta publiquement ses doutes quant à l’exactitude de l’interprétation matérialiste de l’histoire, de la théorie marxiste de la plus value et de la concentration du capital ; il alla même jusqu’à attaquer la méthode dialectique, arrivant à la conclusion qu’il n’était pas possible de parler d’un socialisme critique. Homme prudent, Bernstein garda pour lui ses découvertes jusqu’à ce que meure le vieil Engels, et alors seulement il les rendit publiques au grand effroi des prêres marxistes. Mais même cette prudence ne put le sauver, car on l’attaqua de tous côtés. Kautsky écrivit un livre contre l’hérétique, et le pauvre Edouard se vit obligé de déclarer au congrès de Hanovre qu’il était en état de péché mortel et qu’il se soumettait à la décision de la majorité scientifique.

Avec tout cela, Bernstein n’avait rien révélé de nouveau. Les raisons qu’il opposait aux fondements de la doctrine marxiste existaient déjà à l’époque où lui-même continuait encore à se faire l’apôtre fidèle de l’église marxiste. Ces arguments avaient été pris çà et là dans la littérature anarchiste, et le seul fait important était qu’un social-démocrate parmi les plus connus se réclamait d’eux pour la première fois. Personne ne niera que la critique de Bernstein avait produit une forte impression dans le camp marxiste : il avait ébranlé les fondements les plus importants de l’économie métaphysique de Karl Marx et il n’est pas surprenant que les respectables représentants du marxisme orthodoxe s’en soient vivement émus.

Tout cela ne serait pas très grave s’il n’y avait un autre inconvénient bien pire. Depuis près d’un siècle, les marxistes ne cessent de prêcher que Marx et Engels furent les inventeurs du socialisme dit scientifique ; une distinction artificielle s’est créée entre les socialistes dits utopiques et le socialisme scientifique des marxistes, différence qui existe seulement dans l’imagination de ces derniers. Dans les pays germaniques, la littérature socialiste a été monopolisée par les théories marxistes, et tout social-démocrate les considère comme de purs produits, absolument originaux, des découvertes scientifiques de Marx et de Engels.

Mais ce rêve s’est lui aussi évanoui : les recherches historiques modernes ont établi d’une manière incontestable que le socialisme scientifique n’était rien de plus qu’une conséquence des vieux socialismes anglais et français, et que Marx et Engels ont connu à la perfection l’art de revêtir le plumage d’autrui. Après les révolutions de 1848, commença en Europe une réaction terrible ; la Sainte Alliance revint tendre ses filets dans tous les pays avec l’intention d’étouffer la pensée socialiste qui produisait une littérature d’une très grande richesse tant en France qu’en Belgique, Angleterre, Allemagne, Espagne et Italie. Cette littérature tomba presque totalement dans l’oubli pendant cette période d’obscurantisme qui commença à partir de 1848. Beaucoup d’œuvres parmi les plus importantes furent détruites, et rares sont les exemplaires qui trouvèrent refuge dans la tranquillité de certaines grandes bibliothèques publiques ou chez des particuliers. C’est seulement à la fin du XIX° siècle et au début du XX° que cette littérature a été redécouverte et aujourd’hui, nous sommes remplis d’admiration devant les idées fécondes que l’on trouve dans les vieux écrits des écoles postérieures à Fourier et à Saint-Simon, dans les œuvres de Considérant, Demasi, Mey et de tant d’autres.

De la même manière, on y a trouvé l’origine du socialisme dit scientifique. Notre vieil ami W. Tcherkesoff fut le premier à offrir un ensemble de tous ces faits ; il démontra que Marx et Engels ne sont pas les inventeurs des théories qui furent considérées pendant tant de temps comme leur patrimoine intellectuel[1] ; il arriva même à prouver que certains des travaux marxistes parmi les plus fameux, comme le Manifeste communiste par exemple, n’étaient en réalité rien d’autre que des traductions libres du français, faites par Marx et Engels. Tcherkesoff a d’ailleurs eu le plaisir de voir ses affirmations relatives au Manifeste communiste, reconnues par Avanti, organe central de la social-démocratie italienne,[2] après que l’auteur ait eu l’idée de comparer le Manifeste communiste avec le Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, paru cinq ans avant l’opuscule de Marx et de Engels.

Le Manifeste communiste est considéré comme une des premières œuvres du socialisme scientifique et le contenu de ce travail a été tiré des écrits d’un utopiste, car le marxisme inclut Fourier dans les socialistes utopiques. Voilà une des ironies les plus cruelles que l’on puisse imaginer, et cela ne constitue pas assurément une recommandation favorable quant à la valeur scientifique du marxisme. Victor Considérant fut un des premiers écrivains socialistes que Marx connut ; il le mentionne déjà à une époque où il n’était pas encore socialiste lui-même. En 1842, la Allgemeine Zeitung attaqua la Rheinische Zeitung dont Marx était rédacteur en chef, lui reprochant de sympathiser avec le communisme. Marx répondit alors par un éditorial[3] dans lequel il déclarait : « Des œuvres comme celles de Leroux, Considérant et plus particulièrement le livre perspicace de Proudhon, ne peuvent être critiquées à partir de quelques observations superficielles ; il faut les étudier à fond avant de vouloir en faire la critique ». Le socialisme français a exercé la plus grande influence sur le développement de Marx ; mais de tous les écrivains socialistes de France, c’est P. J. Proudhon qui l’a le plus puissamment marqué.

Il est même évident que le livre de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? incita Marx à embrasser le socialisme. Les observations critiques de Proudhon sur l’économie nationale et les diverses tendances socialistes firent découvrir, avant Marx, un inonde nouveau, et ce fut principalement la théorie de la plus-value, développée elle aussi par le génial socialiste français, qui causa la plus forte impression sur l’esprit de Marx. L’origine de la doctrine de la plus value, cette grandiose « découverte scientifique » dont s’enorgueillissent tous nos marxistes, nous la trouvons dans les écrits de Proudhon. Grâce à celui-ci Marx parvint à connaître cette théorie, qu’il modifia plus tard, après l’étude des socialistes anglais Bray et Thompson. Marx alla jusqu’à reconnaître publiquement la grande signification scientifique de Proudhon et, dans un livre aujourd’hui complètement disparu de la vente,[4] il qualifia l’œuvre de celui-ci, Qu’est-ce que la propriété ?, de « premier manifeste scientifique du prolétariat français ». Cette œuvre n’a plus été éditée par les marxistes, ni traduite, malgré les grands efforts des représentants officiel du marxisme pour divulguer, dans toutes les langues, les écrits de leur maître. Ce livre a été oublié, on sait pourquoi ; sa réimpression ferait découvrir au monde le colossal contresens et l’insignifiance de tout ce que Marx a écrit plus tard au sujet de l’éminent théoricien de l’anarchisme.

Marx n’a pas été influencé seulement par les idées économiques de Proudhon, mais aussi par les théories anarchistes du grand socialiste français, et dans un de ses travaux de cette période, il combat l’Etat sous la même forme que l’avait fait Proudhon.

II
Tous ceux qui ont étudie attentivement l’évolution socialiste de Marx devront reconnaître que l’œuvre de Proudhon Qu’est-ce que la Propriété ? fut celle qui le convertit au socialisme. Ceux qui ne connaissent pas de près les détails de cette évolution et ceux qui n’ont pas eu la curiosité de lire les premiers travaux socialistes de Marx et de Engels, jugeront étrange et invraisemblable cette affirmation, car dans ses travaux postérieurs, Marx parle de Proudhon avec ironie et mépris, et ce sont précisément ces écrits que la social-démocratie publie de nouveau et réimprime constamment.

C’est ainsi que prend corps, petit à petit, l’opinion suivant laquelle Marx fut, dès le début, l’adversaire théorique de Proudhon et qu’il n’a jamais existé, entre eux deux, aucun point de contact. Il est vrai que, quand on lit ce que le premier a écrit à propos du second dans Misère de la philosophie, dans le Manifeste communiste et dans la nécrologie qu’il publia dans le Sozialdemokrat de Berlin, peu après la mort de Proudhon, il n’est pas possible d’avoir une autre opinion.

Dans Misère de la philosophie il attaque Proudhon de la pire manière, usant de tous les recours pour démontrer que les idées de celui-ci n’ont pas de valeur et qu’elles n’ont aucune importance, ni comme socialistes ni comme critique de l’économie politique : « Monsieur Proudhon - dit-il - a le malheur d’être compris d’une étrange manière ; en France il a le droit d’être un mauvais économiste, car on le considère comme un bon philosophe allemand ; en Allemagne, il peut être un mauvais philosophe, puisqu’il y est considéré comme le meilleur économiste français. En ma qualité d’Allemand et d’économiste, je me vois obligé de protester contre cette double erreur ».[5]

Et Marx va plus loin encore : il accuse Proudhon, sans avancer aucune preuve, d’avoir plagié les idées de l’économiste anglais Bray. Il écrit : « Nous croyons avoir trouvé dans le livre de Bray[6] la clé de tous les travaux passés, présents et à venir de Monsieur Proudhon ». I1 est intéressant d’observer comment Marx, qui a utilisé tant de fois les idées d’autrui et dont le Manifeste communiste n’est en réalité qu’une copie du Manifeste de la Démocratie de Victor Considérant, traite les autres de plagiaires. Mais poursuivons. Dans le Manifeste communiste, Marx dépeint Proudhon comme un représentant bourgeois et conservateur.[7] Et dans la nécrologie qu’il écrivit dans le Sozialdemokrat (1865) nous lisons les mots suivants : « Dans une histoire, rigoureusement scientifique, de l’économie politique, ce livre (il se réfère à Qu’est-ce que la propriété ?) méritera à peine d’être mentionné. Car de semblables ouvrages jouent dans les sciences exactement le même rôle que dans la littérature de nouvelles ». Et dans le même article nécrologie, Marx réitère son affirmation comme quoi Proudhon manque totalement de valeur en tant qu’économiste, opinion qu’il émettait déjà dans Misère de la philosophie.

Il est facile de comprendre que de pareilles assertions, lancées par Marx contre Proudhon, devaient répandre la croyance, et pour mieux dire la conviction, qu’entre lui et le grand écrivain français il n’existait pas la moindre parenté. En Allemagne, Proudhon est presque totalement inconnu. Les éditons allemandes de ses œuvres, faites autour de 1840, sont épuisées. L’unique livre qui a été de nouveau publié en allemand est Qu’est-ce que la propriété ?, et même cette édition a été diffusée dans un cercle restreint. Cette circonstance explique le fait que Marx soit parvenu à effacer les traces de sa première évolution socialiste. Que son opinion ait été bien différente au début, nous avons eu l’occasion de le voit plus haut, et les conclusions qui suivent corroborent notre affirmation. Etant rédacteur en chef de la Rheinische Zeitung, un des principaux journaux de la démocratie allemande, Marx arriva à connaître les écrivains socialistes les plus importants de France, alors que lui-même n’était pas encore socialiste. Nous avons déjà mentionné une de ses citations dans laquelle il fait allusion à Victor Considérant, Pierre Leroux et Proudhon, et il ne fait pas de doute que Considérant, et spécialement Proudhon, ont été les maîtres qui l’amenèrent au socialisme. Qu’est-ce que la propriété ? a exercé, de toute évidence, la plus grande influence dans la maturation politique de Marx ; ainsi, à la période mentionné, il qualifia le génial Proudhon du plus « conséquent et sagace des écrivains socialistes ».[8] En 1843 la Rheinische Zeitung fut supprimée par la censure prussienne ; Marx partit pour l’étranger, et durant cette période, il poursuivit son évolution vers le socialisme. La dite évolution se constate très bien dans ses lettres à l’écrivain Arnold Ruge, et mieux encore, dans son livre La Sainte Famille ou Critique de la critique critique, qu’il publia conjointement avec Frédéric Engels. Le livre, paru en 1845, avait pour objet la contestation de la nouvelle tendance du penseur Bruno Bauer.[9] En plus de questions philosophiques, cette œuvre s’occupe aussi d’économie politique et de socialisme, et ce sont précisément ces parties qui nous intéressent ici.

De tous les travaux que publièrent Marx et Engels, La Sainte Famille est l’unique qui n’a pas été traduit en d’autres langues,[10] et dont les socialistes allemands ne firent pas d’autre édition. Il est vrai que Frantz Mehring, héritier littéraire de Marx et de Engels, a publié, à la charge du Parti socialiste allemand, La Sainte Famille avec d’autres écrits correspondant à la première période de l’activité socialiste de leurs auteurs, mais ceci se fit soixante ans après la sortie de la première édition, et, d’autres part, la réédition était destinée aux spécialistes, car son coût était excessif pour un travailleur. A côté de cela, Proudhon est connu d’une manière si limitée en Allemagne, que très peu se seront rendu compte de la profonde différence existant entre les premiers jugements que Marx émettait sur lui et ceux qu’il soutiendra plus tard.

Et cependant, ce livre démontre clairement le processus évolutif du socialisme chez Marx et l’influence puissante que Proudhon a exercé sur lui. Tout ce que les marxistes ont attribué ensuite à leur maître, Marx le reconnaissait, dans La Sainte Famille, comme les mérites de Proudhon. Voyons ce qu’il dit à ce sujet à la page 36 : « Tous les développements de l’économie politique supposent la propriété privée. Cette hypothèse de base, l’économie politique la considère comme un fait inattaquable ; elle ne la soumet à aucun examen et même, pour reprendre l’aveu naïf du Say,[11] n’en parle qu’accidentellement. Et voici Proudhon qui soumet la propriété privée, base de l’économie politique, à un examen critique, au premier examen catégorique aussi impitoyable que scientifique. C’est là le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend pour la première fois possible une véritable science de l’économie politique. L’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? est aussi important pour l’économie politique moderne que l’ouvrage de Sieyès Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? pour la politique moderne ».

Il est intéressant de comparer ces paroles de Marx avec celles qu’il a écrites ensuite à propos du grand théoricien anarchiste. Dans La Sainte Famille il dit que Qu’est-ce que la propriété ? a été la première analyse scientifique de la propriété privée et qu’elle a donné la possibilité de faire de l’économie nationale une véritable science ; mais dans sa nécrologie publiée dans le Sozialdemokrat, le même Marx assure que dans une histoire rigoureusement scientifique de l’économie, cette œuvre mérite à peine d’être mentionnée. Quelle est la cause d’une pareille contradiction ? Voilà une question que les représentants du socialisme dit scientifique n’ont pas encore éclaircie. En réalité, il n’y a qu’une réponse : Marx voulait cacher la fontaine dans laquelle il avait bu. Tous ceux qui ont étudié sérieusement le problème et qui ne se sentent pas entraînés par le fanatisme partisan devront reconnaître que cette explication n’est pas le fait d’un caprice.

Voyons encore ce que Marx constate quant à l’importance historique de Proudhon. A la page 52 du même livre, nous lisons : « Proudhon n’écrit pas seulement en faveur des prolétaires, mais il est un prolétaire lui-même, un ouvrier ; son œuvre est un manifeste scientifique de prolétariat français ».

Ici, comme on le voit, Marx exprime en termes précis que Proudhon est un théoricien du socialisme prolétarien et que son œuvre constitue un manifeste scientifique du prolétariat français. En revanche, dans Manifeste communiste, il assure que Proudhon incarne le socialisme petit-bourgeois et conservateur. Peut-on trouver plus grande contradiction ? Qui devons-nous croire, le Marx de La Sainte Famille ou l’auteur du Manifeste ? Et d’où provient cette divergence ? C’est une question que nous posons de nouveau, et, bien entendu, la réponse est toujours la même ; Marx voulait dissimuler au monde tout ce qu’il devait à Proudhon, et, pour lui, tous les moyens étaient bons. Il ne peut y avoir d’autre explication d ce phénomène ; les moyens que Marx employa plus tard dans sa lutte contre Bakounine prouvent à l’évidence qu’il n’était pas très délicat quant au choix de ceux-ci [Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A (...)"[12]].

III
Les écrits politiques de Marx, à cette période, démontrent qu’il avait même été influencé par les idées anarchistes de Proudhon ; par exemple, l’article qu’il publia dans le Vorwerts de Paris.

Le Vorwerts était un journal qui paraissait dans la capitale française vers les années 1844-1845, sous la direction d’Henri Bernstein. Au début, il était seulement de tendance libérale. Mais plus tard, après la disparition des Annales franco-allemandes, Bernstein entra en relation avec les anciens collaborateurs de cette dernière publication, qui le conquirent à la cause socialiste. Le Vorwerts se convertit alors en organe officiel du socialisme et de nombreux collaborateurs de la revue de Arnold Ruge, tels Bakounine, Marx, Engels, Henri Heine, Georges Herwegh, etc. y participèrent.

Dans le numéro 68 de ce journal (7 août 1844), Marx publia une œuvre de polémique, Notes critiques d propos de l’article : Le Roi de Prusse et la réforme sociale. Il y étudia la nature de l’Etat et démontre l’incapacité absolue de cet organisme pour diminuer la misère sociale et pour supprimer le paupérisme. Les idées que l’auteur développe dans cet article sont les idées purement anarchistes et sont en parfaite concordance avec les concepts que Proudhon, Bakounine et autres théoriciens de l’anarchisme, ont établi à ce sujet. Les lecteurs pourront juger à partir du texte suivant extrait de l’étude de Marx : « Aucun gouvernement au monde n’a pris, immédiatement et sans accord avec les autorités, de mesures contre le paupérisme. Le parlement anglais envoya même des commissaires dans tous les pays d’Europe, afin de prendre connaissance des différents remèdes administratifs contre le paupérisme. Mais pour autant que les Etats sont occupés du paupérisme, ils en sont restés aux mesures d’administration et de bienfaisance ou en deçà.

• L’Etat peut-il se comporter autrement ?

• L’Etat ne découvrira jamais dans l’Etat et l’organisation de la société, la raison des maux sociaux. Là où il y a des partis politiques, chacun trouve la raison de chaque mal dans le fait que son adversaire occupe sa place à la direction de l’Etat. Même les politiciens radicaux et révolutionnaires trouvent la raison non pas dans l’essence (Wesen) de l’Etat, mais dans une forme déterminée d’Etat qu’ils veulent remplacer par un autre.

• Du point de vue politique, l’Etat et l’organisation de la société ne sont pas deux choses différentes. L’Etat c’est l’organisation de la société. Dans la mesure où l’Etat reconnaît des anomalies sociales, il en cherche la raison, soit dans les lois naturelles qu’aucune puissance humaine ne peut plier, soit dans la vie privée qui est indépendante de l’Etat, soit dans une inadaptation de l’administration qui dépend de l’Etat. C’est ainsi que l’Angleterre trouve que la misère a sa raison d’être dans la loi naturelle, d’après laquelle la population doit toujours dépasser les moyens de subsistance. D’un autre côté, elle explique le paupérisme par la mauvaise volonté des pauvres, comme le roi de Prusse l’explique par le sentiment non-chrétien des riches et la Convention par la mentalité contre-révolutionnaire des propriétaires. C’est pourquoi l’Angleterre punit les pauvres, le roi de Prusse exhorte les riches, et la Convention guillotine les propriétaires.

• Enfin, tous les Etats cherchent dans des déficiences accidentelles ou intentionnelles de l’administration la cause, et par suite, dans des mesures administratives, le remède à tous leurs maux. Pourquoi ? Précisément parce que l’administration est l’activité organisatrice de l’Etat.

• L’Etat ne peut supprimer la contradiction entre la destination et la bonne volonté de l’Administration d’une part, ses moyens et ses possibilités d’autre part, sans se supprimer lui-même parce qu’il repose sur cette contradiction. Il repose sur la contradiction entre la vie publique et la vie privée, sur la contradiction entre l’intérêt général et les intérêts particuliers. L’administration doit donc se borner à une activité formelle et négative ; car là où la vie civile et son travail commencent cesse le pouvoir de l’administration.

Bien plus, vis-à-vis des conséquences qui découlent de la nature non sociale de cette vie civile, de cette propriété privée, de ce commerce, de cette industrie, de ce pillage réciproque des différentes sphères civiles, vis-à-vis de ces conséquences, c’est l’impuissance qui est la loi naturelle de l’administration. Car cette division poussée à l’extrême, cette bassesse, cet esclavage de la société civile constituent le fondement sur lequel repose l’Etat moderne, de même que la société civile de l’esclavage constituait le fondement naturel sur lequel reposait l’Etat antique. L’existence de l’Etat et l’existence de l’esclavage sont inséparables. L’Etat antique et l’esclavage antique - franches oppositions classiques - n’étaient pas plus soudés l’un à l’autre que ne le sont l’Etat moderne et le monde moderne du trafic sordide, hypocrites oppositions chrétiennes ».

Cette interprétation essentiellement anarchiste de la nature de l’Etat, qui parait tellement étrange quand on évoque les doctrines postérieures de Marx, est une preuve évidente de l’origine anarchiste de sa première évolution socialiste. L’article mentionné reflète les concepts de la critique de l’Etat faite par Proudhon, critique qui trouva sa première expression dans Qu’est-ce que la Propriété ?. Cette œuvre immortelle a exercé l’influence la plus décisive dans l’évolution du communiste allemand, malgré qu’il se soit efforcé par tous les moyens - et ils ne furent pas des plus nobles - de nier les premières phases de son évolution de socialiste. Naturellement les marxistes soutinrent leur maître là-dessus et ainsi, petit à petit, se développa une fausse interprétation historique quant au caractère des premières relations entre Marx et Proudhon.

En Allemagne principalement, ce dernier étant pratiquement inconnu, les plus étranges affirmations purent circuler à propos. Mais mieux on connaît les œuvres importantes de la vieille littérature socialiste et plus on constate tout ce que le socialisme dit scientifique doit à ces utopistes, longtemps oubliés à cause de la réclame gigantesque que fit l’école marxiste ainsi que pour d’autres raisons qui contribuèrent à reléguer dans l’ombre la littérature socialiste de la première période. Et un des maîtres les plus importants de Marx, celui qui posa les bases de toute son évolution postérieure, fut précisément Proudhon, l’anarchiste si calomnié et si mal compris par les socialistes légalistes.

IV
Le 20 juillet 1870, Karl Marx écrivait à Frédéric Engels : « Les français ont besoin d’être rossés. Si les Prussiens sont victorieux, la centralisation des pouvoirs de l’Etat sera utile à la centralisation de la classe ouvrière allemande. La prépondérance allemande, en outre, transportera le centre de gravité du mouvement européen de France en Allemagne ; et il suffit de comparer le mouvement dans les deux pays depuis 1866 jusqu’à présent, pour voir que la classe ouvrière allemande est supérieure à la française, tant au point de vue de la théorie qu’à celui de l’organisation. La prépondérance, sur le théâtre du monde, du prolétariat allemand sur le prolétariat français serait en même temps la prépondérance de notre théorie sur celle de Proudhon ».

Marx avait raison : le triomphe de l’Allemagne sur la France traça une nouvelle voie dans l’histoire du mouvement ouvrier européen.

Le socialisme révolutionnaire et libéral des pays latins fut écarté, laissant le champ libre aux théories étatistes et anti-anarchistes du marxisme. L’évolution de ce socialisme vivant et créateur se vit contrariée par le nouveau dogmatisme de fer qui prétendait posséder une connaissance totale de la réalité sociale, alors qu’il n’était tout au plus, qu’un ensemble de phraséologie et de sophisme fatalistes, et le résultat fut la mort de toute véritable pensée socialiste.

Avec les idées, changèrent aussi les méthodes de lutte du mouvement socialiste. Au lieu des groupes révolutionnaires, assurant la propagande et l’organisation des luttes économiques, dans lesquels les internationalistes avaient vu le germe de la société future et les organes aptes à la socialisation des moyens de production et d’échanges, commença l’ère des partis socialistes et la représentation parlementaire du prolétariat. Petit à petit, on oublia la vieille éducation socialiste qui conduisait les ouvriers à la conquête de la terre et des usines, mettant à sa place la nouvelle discipline de parti qui considérant la conquête du pouvoir politique comme son idéal suprême.

Michel Bakounine, le grand adversaire de Marx, jugea avec clairvoyance, le changement de situation et, le cœur amer, il prédit qu’avec le triomphe de l’Allemagne et la chute de la Commune de Paris, commençait un nouveau chapitre dans l’histoire de l’Europe. Physiquement épuisé et tout près de la mort il écrivit, le 11 novembre 1874, ces mots importants à Ogarev :

« Le bismarckisme - qui devient militarisme, régime policier et monopole financier fusionnés dans un système s’intitulant Nouvel Etat - est en train de triompher partout. Mais peut-être que dans dix ou quinze ans l’évolution imprévue de l’espèce humaine éclairera de nouveau les sentiers de la victoire ». Bakounine se trompa en cette occasion, ne se doutant pas qu’un demi-siècle serait nécessaire ainsi qu’une terrible catastrophe mondiale, pour que le bismarckisme soit détruit.

V
De même que le triomphe de l’Allemagne en 1871 et la chute de la Commune de Paris furent les signes de la disparition de la vieille Internationale, de même la grande guerre de 1914 fût le point de départ de la banqueroute du socialisme politique.

Et ici se produit un événement singulier, véritablement grotesque, dont l’explication se trouve dans un manque total de connaissance quant à l’histoire du vieux mouvement socialiste. Bolcheviks, indépendants, communistes, etc, ne se privèrent pas d’accuser la vieille social -démocratie d’une trahison honteuse des principes du marxisme. Ils les accusèrent aussi d’avoir étouffé le mouvement socialiste dans le marais du parlementarisme bourgeois, d’avoir mal interprété l’attitude de Marx et de Engels sur l’Etat, etc. Le directeur spirituel des bolcheviks, Lénine, essaya de fonder son accusation sur des bases solides dans son célèbre ouvrage L’Etat et la Révolution qui est, d’après des disciples, la véritable et pure interprétation du marxisme. Au moyen d’une collection de citations parfaitement arrangées, Lénine prétend démontrer que les fondateurs du socialisme scientifique furent toujours des ennemis déclarés de la démocratie et du bourbier parlementaires, et que toutes leurs aspirations tendaient à la disparition de l’Etat.

Il ne faut pas oublier que Lénine fit tout récemment cette découverte quand son parti, contre toute espérance, se trouva en minorité après les élections pour l’Assemblée Constituante. Jusqu’alors les bolcheviks avaient participé, à côté des autres partis, aux élections, et faisaient bien attention de ne pas entrer en conflit avec les principes de la démocratie. Aux dernières élections de la Constituante de 1918, ils y prirent part avec un programme grandiose. Mais voyant que, malgré tout, ils restaient minoritaires, ils déclarèrent la guerre à la démocratie et provoquèrent la dissolution de l’Assemblée constituante, Lénine publiant alors L’Etat et Révolution comme justificatif personnel. La tâche de Lénine n’était pas simple, pour sûr : d’un côté il se voyait obligé de faire des concessions avancées aux tendances anti-étatiques des anarchistes, et de l’autre, de démontrer que son attitude n’était en aucune façon anarchiste, mais exclusivement marxiste. La conséquence inévitable de tout cela est que son œuvre est pleine d’erreurs de défie toute logique sensée. Un exemple prouvera cette affirmation : Lénine, voulant accentuer le plus possible une tendance anti-étatique supposée de Marx, cite le paragraphe célèbre de la Guerre civile en France, où Marx donne son approbation à la Commune pour avoir commencé par bannir l’Etat parasitaire. Mais Lénine ne se donne pas la peine de rappeler que Marx se voyait obligé par ces paroles, - qui sont en contradiction ouverte avec toute son attitude antérieure - de faire une concession aux partisans de Bakounine, avec lesquels il poursuivait alors une lutte très aiguë.

Même Frantz Mehring - que l’on ne peut suspecter de sympathie pour les socialistes majoritaires - a dû reconnaître cette contradiction dans son dernier livre Karl Marx, où il dit : « Malgré tout l’aspect authentique des détails de cette œuvre, il est hors de doute que la pensée ici exprimée, contredit toutes les opinions que Marx et Engels proclamaient depuis le Manifeste communiste, soit un quart de siècle avant ».

Bakounine était dans le vrai en disant alors :

« L’effet de la Commune fut si formidable que les marxiens eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été renversées par cette insurrection, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l’inverse de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son programme et son but étaient les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé. Ils avaient dû le faire sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion de cette révolution avait été puissante ». (Lettre au journal La Liberté de Bruxelles, 5 octobre 1872)

VII
Lénine oublie encore quelque chose et cette chose est d’une importance capitale pour notre sujet. La voici : ce furent précisément Marx et Engels qui essayèrent d’obliger les organisations de la vieille Internationale à développer une action parlementaire, se faisant ainsi les responsables directs de l’embourbement collectif du mouvement ouvrier socialiste dans le parlementarisme bourgeois.

L’Internationale fut la première tentative pour unir les travailleurs organisés de tous les pays en une grande Union, dont l’aspiration finale serait la libération économique des travailleurs. Les idées et les méthodes des différentes sections se différenciant entre elles, il était d’une importance capitale d’établir des points de contact pour l’œuvre commune, et de reconnaître l’ample autonomie et l’autorité indépendante des diverses sections. Tant que cela se fit, l’Internationale grandit avec force et se développa dans tous les pays. Mais tout changea complètement à partir du moment où Marx et Engels s’obstinèrent à pousser les différentes fédérations vers l’action parlementaire. Ceci se produisit pour la première fois à la malheureuse conférence de Londres, en 1871, où il essayèrent de faire approuver une résolution qui se terminait par les mots suivants :

« • (...) considérant que contre le pouvoir collectif des classes possédantes le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant en parti politique distinct opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes ; que cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l’abolition des classes ;

• que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs.

• La conférence rappelle aux membres de l’Internationale : que, dans l’état militaire de la classe ouvrière, son mouvement économique et son action politique sont indissolublement liés ».

(Résolution n° 9 de la Conférence de Londres, 17-25 septembre 1871)

Qu’une seule section ou fédération de l’Internationale adopte une telle résolution était chose fort possible, car seuls ses adhérents étaient tenus de l’appliquer ; mais que le Conseil exécutif l’impose à tous les membres de l’Internationale, et surtout s’agissant d’un sujet n’ayant pas été présenté au Congrès général, constituait un procédé arbitraire, en contradiction totale avec l’esprit de l’Internationale et qui devait soulever une protestation énergique de tous les éléments individualistes et révolutionnaires.

Le congrès honteux de La Haye, en 1872, conclut l’œuvre entreprise par Marx et Engels afin de transformer l’Internationale en une mécanique à élections, incluant à cet effet une clause qui obligeait les différentes sections à lutter pour la conquête du pouvoir politique. Marx et Engels furent donc responsables de la division de l’Internationale, avec toutes ses conséquences funestes pour le mouvement ouvrier, et ce sont eux, par l’action politique, qui provoquèrent l’embourbement et le dégénérescence du Socialisme.

VIII
Quand éclata la révolution d’Espagne en 1878, les membres de l’Internationale - presque tous anarchistes - dénoncèrent les pétitions des partis bourgeois et suivirent leur propre chemin vers l’expropriation de la terre et des moyens de production, avec un esprit socialement révolutionnaire. Des grèves générales et des révoltes éclatèrent â Alcoy, San Lucar de Barrameda, Cartagène et en d’autres endroits, qui durent être étouffées dans le sang. La ville portuaire de Cartagène résista plus longtemps, restant aux mains des révolutionnaires pendant plusieurs mois jusqu’à ce qu’elle tombe finalement sous le feu des bateaux de guerre prussiens et anglais. C’est alors que Engels attaqua sévèrement, dans le Volkstaat les bakouniniens espagnols et les invectiva pour ne pas vouloir s’allier aux républicains. Comme le même Engels aurait critiqué, s’il vivait encore, ses disciples communistes de Russie et d’Allemagne !

Après le célèbre congrès de 1891, quand les dirigeants des Jeunes furent exclus du parti social-démocrate, pour répondre à la même accusation que Lénine adressait aux opportunistes et kautskystes, ils fondèrent un parti à côté avec son organe propre : Der Sozialist à Berlin. Au début, ce mouvement fut extrêmement dogmatique et présenta des idées vraiment identiques à celles de l’actuel Parti communiste. Si on lit par exemple le livre de Teistler Le parlementarisme et la classe ouvrière, on rencontrera des concepts identiques à ceux de L’Etat et la Révolution de Lénine. De la même manière que les bolcheviks russes et que les membres du parti communiste allemand, les socialistes indépendants d’alors rejetaient les principes de la démocratie et se refusaient â participer aux parlements bourgeois sur les bases des principes réformistes du marxisme.

Et comment parlait Engels de ces jeunes qui se complaisaient, de même que les communistes, à accuser les dirigeants du parti social-démocrate de trahison envers le marxisme ? Dans une lettre à Sorge, en octobre 1891, le vieil Engels fait les aimables commentaires suivants : « Les sales Berlinois se sont convertis en accusés au lieu de continuer à se conduire en accusateurs et, ayant manœuvré comme de pauvres types, ils ont été obligés de travailler hors du parti, s’ils voulaient faire quelque chose. Il est certain, qu’il y a parmi eux des espions policiers et des anarchistes déguisés qui désirent travailler secrètement parmi nous. Avec ceux-ci il y a une quantité d’ânes, d’étudiants trompés et de clowns insolents de tout acabit. En tout, ils sont environs deux cents personnes ».

On serait véritablement curieux de savoir de quels adjectifs sympathiques Engels aurait honoré nos communistes d’aujourd’hui, qui prétendent être les gardiens des principes marxistes.

* * *
Il n’est pas possible de caractériser les méthodes de la vieille social-démocratie. Sur ce point, Lénine ne dit pas un mot et ses amis allemands moins encore. Les socialistes majoritaires doivent rappeler ce détail évocateur pour démontrer que ce sont eux les véritables représentants du marxisme ; quiconque connaît un peu d’histoire leur donnera raison. Le marxisme est responsable de l’orientation de la classe ouvrière vers l’action parlementaire et il a tracé le chemin de l’évolution poursuivie dans le parti social-démocrate allemand. C’est seulement quand on aura compris cela que l’on verra que la voie de la libération sociale nous conduit vers la terre heureuse de l’anarchisme, en passant bien au-dessus du marxisme.

[1] W. Tcherktsoff : Pages d’histoire socialiste, Les Précurseurs de l’Internationale.

[2] Cet article, intitulé Il inanifesto della democrazia, fut publié d’abord dans Avanti. (N° 1901 de l’année 1902).

[3] Rheinische Zeitung, n° 289, 16 octobre 1842.

[4] Il s’agit de la Sainte Famille, écrit en 1813 et publié en 1845 ! Cet ouvrage figure dans les Œuvres complètes (traduction Molitor) et les Editions sociales l’ont Publié dans une nouvelle traduction en 1969. Une soixantaine de pages élogieuses sont consacrées à Proudhon, que Marx défend contre les attaques d’Edgard Bauer.

[5] Marx Misère de la Philosophie. Introduction.

[6] Bray Labour’s wrougs and Labour’s remedy.

[7] Marx-Engels Das Kommunistische manifest, p. 2l.

[8] Rheinische Zeitung, 7 janvier 1843.

[9] Bruno Bauer un des participants les plus assidus du club berlinois Les Libres, où on pouvait rencontrer les figures les plus représentatives de la libre-pensée allemande (première moitié du XIX°), comme Feuerbach, l’auteur de L’essence du Christianisme, œuvre profondément athée, ou Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété. La Pensée autoritaire de Karl Marx devait forcément se heurter avec les idées libres de B. Bauer, dont l’œuvre Kritik mit kirche und staat (La critique de l’Eglise et de l’Etat) fut totalement saisie par les dominicains et brûlée (première édition de 1843). La seconde édition (Berne, 1844) eut un sort meilleur, contrairement à son auteur qui fut condamné et incarcéré pour ses idées.

[10] Voir note 4.

[11] J.-B. Say, économiste français de l’époque dont les œuvres complètes furent traduites en allemand par Max Stirner. La phobie de Marx pour la pensée anarchiste française ou pour la libre-pensée allemande (une partie de son livre posthume L’idéologie allemande était destinée à minimiser l’importance de l’Unique et sa propriété de Stirner), se tournait aussi contre le sociologue Say, très commenté à l’époque par tous ceux qui critiquaient la tyrannie de l’Etat et qui tentaient de s’y soustraire.

[12] La rupture de Marx avec Proudhon repose aussi sur un fait sordide. A Paris en 1845-1846, Marx luttait contre l’influence de Karl Grün sur les Allemands émigrés. Tous les moyens étaient bons et Marx écrivit d Proudhon pour le mettre en garde contre cet individu « suspect ». En même temps, il proposait à Proudhon d’être son correspondant en France, en un mot de l’enrôler. Proudhon répondit par une longue lettre le 17 mai 1843. Il repousse fermement les accusations contre Grün et se refuse « après avoir démoli tous les dogmatismes (...) à endormir le peuple » (..) « ne nous faisons pas les chefs d’une nouvelle religion, cette religion fut-elle la religion de la logique, la religion de la raison (..). A cette condition j’entrerai avec plaisir dans votre association, sinon, non ! » . On conçoit l’effet que put faire cette, lettre sur Marx... A partir de ce moment, Proudhon était condamné. Il devenait « un parvenu de la science qui se rengorge de ce qu’il n’est pas et de ce qu’il n’a pas, (..) un crâneur et un encenseur de soi-même, etc. ! ».


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 27 Jan 2018, 19:34

Dossier spécial : La dimension marxienne de l’anarchisme

Mensuel Alternative Libertaire de janvier 2018

Il y a 200 ans naissait Karl Marx. Pourquoi continuer aujourd’hui d’expliquer les fondamentaux de sa critique de l’économie ? Tout simplement parce que, s’il y a un élément théorique commun au marxisme et à l’anarchisme, c’est bien l’analyse du capitalisme.

À tel point qu’on peut dire que la critique de l’économie correspond – de façon assumée ou refoulée – à la dimension « marxienne » de ­l’anarchisme. Se dire « marxien » et non « marxiste » revient à adhérer à la méthode d’analyse de Marx, mais pas à ses orientations politiques et à celles de ses successeurs attitrés – socialistes parlementaires ou autoritaires.

Au-delà de leurs divergences sur le socialisme, Proudhon, Marx et Bakounine eurent de nombreuses identités de vues  : sur la propriété des moyens de production et la lutte des classes, le salariat, sur l’idée que seul le travail est créateur de richesses, donc de plus-value.

Marx a emprunté beaucoup aux écrits d’autres auteurs (Ricardo, Proudhon, Victor Considérant, Saint-Simon…). Son œuvre monumentale, Le Capital, condense tous ces apports, en portant l’analyse à un degré de rigueur et de clarté sans précédent. Il a dès lors été intégré au corpus théorique des divers courants du socialisme, y compris l’anarchisme.

Évoquant, dans un manuscrit de 1870, le « magnifique ouvrage sur le Capital » de Marx, Bakounine juge qu’il « aurait dû être traduit depuis longtemps en français, car aucun, que je sache, ne renferme une analyse aussi profonde, aussi lumineuse, aussi scientifique, aussi décisive, et, si je puis m’exprimer ainsi, aussi impitoyablement démasquante, de la formation du capital bourgeois et de l’exploitation systématique et cruelle que ce capital continue d’exercer sur le travail du prolétariat ».

Mais la querelle historique entre Marx et Bakounine allait conduire la majorité des anarchistes des générations suivantes à jeter le bébé avec l’eau du bain. Désormais, dans le mouvement anarchiste, le nom de Karl Marx ne pourrait plus se prononcer qu’avec un rictus de dégoût… Pendant plusieurs décennies, rares furent ceux et celles qui assumèrent cet héritage – et parmi eux on peut citer Amédée Dunois (1878-1945), Georges Fontenis (1920-2010) ou Daniel Guérin (1904-1988) – avant que le courant communiste libertaire n’intègre ouvertement « le meilleur de Marx ».

Dans les années 1970, l’Organisation révolutionnaire anarchiste réédita ­ainsi L’Abrégé du Capital de Cafiero. Par la suite l’UTCL et enfin Alternative libertaire ont poursuivi sur cette lancée.

Un dossier coordonné par Winston Ronwen (AL Moselle)

Au sommaire :
• Alain Bihr (sociologue) : « Même insuffisant, Marx reste nécessaire ! »
• Économie politique : L’utilité de la critique marxienne pour les libertaires
• Rudiments : La logique capitaliste en huit notions de base • la valeur
• la force de travail
• le salaire
• le travail domestique
• la plus-value
• la baisse tendancielle du taux de profit
• la crise
• la restructuration
• Marx ou Keynes ? L’aménagement du capitalisme n’est plus d’époque
• Aux confins du marxisme et de l’anarchisme, le conseillisme
• Proudhon, l’instigateur renié
• Bakounine, le critique entendu
• Daniel Guérin, revenu du « marxisme libertaire »
• L’« autre communisme » reste d’actualité

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