Peut-on allier Marx et Bakounine?

Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 30 Jan 2018, 09:18

Les libertaires et Marx : pour quoi faire ? comment faire ? à Montpellier le 1er février

Premier évènement de l’année du cycle « Le savoir est une arme », nous vous invitons à un apéro/débat au Barricade, le 1er février à 19h30.

Nous reviendrons sur les rapports à la fois compliqués, mais très intéressants entre le marxisme et l’anarchisme. Quelles sont les convergences quelles sont les différences ? Est-il possible de faire une synthèse ?

La discussion s’appuiera sur le dossier spécial du mensuel Alternative libertaire du mois de janvier qui traite cette thématique.

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L’événement Facebook https://www.facebook.com/events/1909805109061205/

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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 06 Fév 2018, 11:08

Alain Bihr (sociologue) : «  Même insuffisant, Marx reste nécessaire !  »

« L’abolition de l’Etat requiert des conditions matérielles déterminées qui ne peuvent être le fruit que d’une révolution sociale. »

Ancien prof de philo et sociologue passionné par la pensée marxiste, longtemps militant dans la gauche autogestionnaire de la CFDT et animateur du bulletin critique À Contre-courant, Alain Bihr est aujourd’hui membre d’Alternative libertaire en Alsace. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres depuis quarante ans, dont certains ont fait date  : La Farce tranquille (1986), Entre bourgeoisie et prolétariat : l’encadrement capitaliste (1989), Du Grand Soir à l’alternative (1991), Le Crépuscule des États-nations (2000), La Novlangue néolibérale (2007), Le Système des inégalités (avec Roland Pfefferkorn, 2008), La Logique méconnue du Capital (2010).

À l’heure de la numérisation, de l’ubérisation, de l’économie de plateformes, etc., quelle est la pertinence, de lire, d’étudier ou de se référer à un auteur aussi vieux (certaines et certains diraient « daté ») que Karl Marx ?

Alain Bihr : Cette question est naïve. Elle procède de l’ignorance d’un des traits fondamentaux et spécifiques du mode de production capitaliste qu’Engels et Marx avaient pointé dès Le Manifeste du parti communiste  : le fait qu’il ne peut reproduire ses rapports constitutifs (les rapports de production, de propriété, de classe, etc.) sans bouleverser constamment leurs formes et leurs contenus. En un mot, l’invariance structurelle du mode de production capitaliste n’est possible que dans et par le changement permanent des modes de produire, de consommer, d’habiter, etc. de vivre en somme, auxquels il met l’humanité sous sa coupe. Dire que Marx reste actuel, c’est tout simplement affirmer que les principes d’analyse (méthode, concepts, hypothèses directrices, etc.) des éléments structurels du capitalisme qu’il a élaborés restent nécessaires, même s’ils peuvent s’avérer insuffisants, pour comprendre que ce qu’il a de neuf aujourd’hui dans le monde capitaliste procède fondamentalement de cette dialectique d’invariance dans et par le changement. Même insuffisant, Marx reste nécessaire  !

Quelles sont les différences et les continuités entre le prolétariat d’aujourd’hui et celui du XIXe siècle ? Et pour la bourgeoisie ?

Alain Bihr : La transformation des rapports sociaux de classe, partant des classes sociales elles-mêmes, illustre ce que je viens de dire. Ils restent des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation, liant et opposant ceux et celles qui possèdent et gèrent les moyens sociaux de production et monopolisent la richesse monétaire à ceux et celles qui, par leur travail salarié, valorisent les précédents en tant que capital. Telle est la donnée structurelle. Simultanément, et c’est la principale transformation qui s’est amplifiée et accélérée au cours des dernières décennies, ces rapports ont aujourd’hui une dimension planétaire. D’où à la fois une concentration et une centralisation accrues du capital (et partant du pouvoir de la bourgeoisie) au niveau mondial et une différenciation accrue des statuts au sein du salariat, lui- même mondialisé, tant au sein des différents groupes d’États (centraux, semi-périphériques ou périphériques) qu’au sein de chacun d’eux.

La formule «  dictature du prolétariat  » a, dans l’histoire, servi à couvrir la dictature d’un parti prétendant agir au nom du prolétariat. Mais quand les communistes libertaires revendiquent «  tout le pouvoir aux travailleuses et aux travailleurs  » ou «  tout le pouvoir aux conseils  », cela n’implique-t- il pas une forme de pouvoir sans partage exercé par le prolétariat  ?

Alain Bihr : De l’ensemble des textes dans lesquels Marx explore les formes politiques de la révolution prolétarienne, il résulte qu’il faut veiller à articuler trois éléments qui sont autant d’impératifs ou d’objectifs de cette révolution. «  La dictature du prolétariat  », certes, c’est-à- dire l’exercice par le prolétariat du pouvoir politique, impliquant éventuellement des mesures coercitives à l’égard des forces sociales contre-révolutionnaires. Mais aussi «  l’accomplissement de la démocratie  » qui, d’une démocratie formelle et indirecte, doit devenir une démocratie réelle et directe  : l’exercice du pouvoir politique, au sens de la direction, de l’organisation et du contrôle de l’ensemble des activités sociales, par l’immense majorité de la population sous la forme d’instances (conseils d’usine, comités de quartiers, communes, etc.), au sein desquelles le débat et la décision démocratiques sont de règle, ou par l’intermédiaire d’assemblées représentatives dont les membres sont soumis à des principes stricts (rotation, révocabilité, mandat impératif, etc.). Et «  le dépérissement de l’État  » au sens où, dans cette mesure même, le pouvoir politique cessera

progressivement d’être exercé sous la forme d’un appareillage placé en dehors et au-dessus de la société et par des professionnels de l’action politique, depuis le simple fonctionnaire jusqu’aux dirigeantes et aux dirigeants peuplant les sommets de ces appareils d’État.

La manière dont Marx pense l’État reste une pierre d’achoppement pour la pensée libertaire. Maximilien Rubel estimait que Marx n’avait pas développé cela dans son œuvre. Qu’en penser  ?

Alain Bihr : Il est vrai qu’on ne trouve pas chez Marx une théorie parfaitement élaborée de l’État en général ou même de l’État capitaliste en particulier. Et pourtant la question de l’État n’a cessé de le préoccuper, depuis sa critique de la section consacrée à l’État dans la Philosophie du droit de Hegel (1843) jusqu’à La Guerre civile en France (1871) dans laquelle il tire les enseignements de la Commune de Paris. Des nombreux passages qu’il y a consacrés se dégagent cependant quelques lignes directrices majeures. Retenons-en deux. D’une part, l’État est fondamentalement un rapport social ou, plus exactement, la synthèse de l’ensemble des rapports sociaux structurant la société ; en tant que tel, il possède une matérialité (une objectivité) qu’on ne saurait réduire à la subjectivité des hommes d’État ou des hommes de l’État, à leur bonne ou mauvaise volonté. D’autre part, la division, l’opposition et la hiérarchisation entre État et société civile, qui font exister l’État, trouvent leur origine dans les divisions internes (notamment entre classes sociales) qui empêchent la société civile d’établir ou de maintenir son unité par elle-même. De là résulte que – et c’est sans doute un point de divergence fondamentale avec une partie de la pensée anarchiste – qu’on ne saurait abolir l’État d’un trait de plume  : son abolition requiert des conditions matérielles (sociales) déterminées qui ne peuvent être le fruit que d’une révolution sociale et du processus par lequel la société (re)conquiert la maîtrise de son propre processus de (re)production. J’ajouterai que la même chose pourrait être dite à propos de la marchandise ou de la monnaie.

Dans le Manifeste du parti communiste, Marx évoque l’«  organisation des prolétaires en classe, et donc en parti politique  ». En quoi l’organisation en parti politique et l’organisation en classe se recoupent-elles ?

Alain Bihr : Écartons pour commencer un malentendu. Quand Engels et Marx parlent de parti politique ou de parti communiste dans Le Manifeste, le mot parti n’a pas le sens étroit et exclusif qu’on lui connaît aujourd’hui. Il ne désigne pas cette forme spécifique d’organisation politique engendrée par l’exercice de la démocratie représentative (parlementaire), qui est encore largement inexistante dans la première moitié du XIXe siècle. Il a alors un sens beaucoup plus large, celui qu’on lui attribue lorsqu’on parle de «  prendre le parti de  »  : choisir telle cause, option, décision, opinion, etc., parmi de multiples possibles. Par conséquent, proposer que les prolétaires s’organisent en parti politique, c’est leur proposer qu’ils se réunissent, se regroupent, s’organisent pour agir (lutter) en commun dans le sens de leurs intérêts propres. Cela peut se faire sous la forme de partis (au sens actuel), de syndicats, de coopératives, de mutuelles, de mouvements d’éducation populaire, d’associations culturelles, etc., sans préjuger de l’importance relative de ces différentes formes d’organisation qui sont autant de foyers de formation et de renforcement de la subjectivité de classe. En ce sens, l’organisation du prolétariat en parti, c’est la même chose que l’affirmation de la classe comme classe pour soi.

Marx aurait écrit  : «  La classe ouvrière est révolutionnaire ou elle n’est rien du tout.  » Sur quoi repose cette affirmation  ?

Alain Bihr : Pour ma part, je n’ai jamais rien lu de tel sous la plume de Marx. Mais je ne prétends avoir lu tout Marx… Ce genre de propos sentencieux n’est d’ailleurs pas dans son style habituel. Je formerai donc volontiers l’hypothèse qu’il s’agit là d’une de ces innombrables déformations ou falsifications dont sa pensée a été victime.

Propos recueillis par Winston Ronwen (AL Moselle)





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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 21 Fév 2018, 21:49

L’utilité de la critique marxienne pour les libertaires

L’utilité de la critique marxienne pour les libertaires

Après la mort de Bakounine, le mouvement anarchiste a adopté un projet de société communiste qui, dans ses grandes lignes, reste d’actualité. Mais ce positionnement aurait été plus solide s’il s’était appuyé sur la théorie des crises de Marx, plutôt que sur des arguments moraux ou idéologiques.

Les libertaires ont été très forts pour imaginer des projets de société élaborés, dont on peut même trouver des mises en pratique, au moins partielles, dans l’histoire. Mais la plupart du temps, il leur a manqué une critique objective solide des contradictions du système capitaliste.

Marx, de son côté, n’a pas été très loin en termes de projet de société, mais nous a laissé une étude dense et solide des contradictions ravageuses du capitalisme en tant que système. Or c’est en joignant la critique systémique à l’aspiration utopique que pourra véritablement être pensée une société communiste libertaire.

Proudhon et Marx

Du point de vue de la critique de l’économie politique, Marx est à la fois un continuateur et un critique de Proudhon. Ce dernier avait en effet déjà développé une critique de la propriété, du rapport d’exploitation, de la spoliation de la plus-value par les propriétaires capitalistes, déclarant ainsi : « La propriété, c’est le vol ! » Proudhon était également un critique virulent des banques et de l’État.

Cependant, la critique de Proudhon comporte plusieurs limites. D’une part, la propriété, les banques et l’État sont analysées non comme des éléments d’un système dysfonctionnant, mais plutôt comme des structures investies par des individus mal intentionnés (classe bourgeoise, bureaucratie). Le progrès technique, quant à lui, y est interprété comme néfaste car déqualifiant l’ouvrière et l’ouvrier tandis que Marx l’analyse comme suppression de la source de la valeur, pilier du capitalisme.

D’autre part, il existe parfois des confusions entre le point de vue de militant socialiste libertaire et celui de petit entrepreneur libéral, hostile aux impôts, au progrès technique et à la grande industrie. De ces lacunes découle la faiblesse des propositions de Proudhon. Sa société idéale, du point de vue économique, pourrait se résumer ainsi  : une société marchande sans patrons ni exploitation, composée de mutuelles et de coopératives, et d’une Banque du peuple délivrant des prêts à taux zéro, et dont le but serait de limiter la concurrence et la formation de monopoles.

Aucune illusion sur le mutuellisme

La critique de Karl Marx va faire apparaître les limites de ce projet et ouvrir les voies d’un dépassement. La contradiction entre le caractère social (les marchandises sont mises à disposition de toute la société) et privé de la production (les productrices et producteurs produisent sur la base de la propriété privée, en fonction d’intérêts privés, et leur sort individuel dépend de la vente ou non, des marchandises qu’ils et elles produisent) débouche régulièrement sur une série de conséquences néfastes pour la société et pour l’individu. Pour la société, il s’agit des crises économiques. Pour l’individu, il s’agit de baisses de revenus, de la faillite de son activité, de chômage, de misère.

Ces réflexions sont absentes chez Proudhon. Ce dernier étudie surtout le problème des inégalités, entre ceux et celles qui ont le pouvoir et l’argent et ceux et celles qui ne l’ont pas. Marx, tout en intégrant cette dimension, étudie également, à travers une analyse profonde des crises, pourquoi le capitalisme est un système de domination impersonnel où dominant.es comme dominé.es peuvent finir toutes et tous perdants, par le jeu de leurs actions irréfléchies et désordonnées, dans un système qu’ils et elles ne comprennent pas et ne maîtrisent pas. L’idée générale de Marx serait donc de remplacer la propriété privée, la concurrence et le rapport marchand par une gestion collective et démocratique de la production et de la distribution. Resterait donc à préciser les formes et les institutions propices à une telle société.

De son propre aveu, Bakounine n’était pas un homme de traités. C’était un homme d’action. Comparer les travaux de Marx et les pamphlets de Bakounine ne serait donc pas pertinent. Bakounine s’était positionné en faveur du collectivisme économique : une socialisation complète de la production gérée démocratiquement, par en bas, selon le principe fédéraliste. De ce point de vue, Bakounine opérait une synthèse reprenant le meilleur de Marx et de Proudhon. Cependant, il s’agit là d’un positionnement politique et d’une série de propositions d’organisation sociale assez peu développées, et non d’une analyse détaillée et approfondie.

Collectivisme ou communisme  ?

Après Bakounine, le mouvement libertaire s’est scindé en deux courants  : les collectivistes et les communistes. S’ils s’accordaient sur la nécessité de socialiser la production, ils divergeaient sur la question de la distribution du produit social.

Les collectivistes étaient pour le maintien du salariat, une rémunération au mérite, et une distribution marchande de la production  ; les communistes étaient pour l’abolition du salariat, la distribution en fonction des besoins et la «  prise au tas  ». Si les communistes l’ont tout de même emporté dans ce débat à l’époque, il est dommage qu’ils s’en soient tenus à des arguments moraux ou idéologiques, et n’aient pas eu recours à des arguments plus solides, tels que la théorie des crises de Marx, pour justifier leur positionnement. Dommage notamment, car les retours en arrière ont été récurrents dans le mouvement libertaire – par exemple, le rapport à la monnaie et au marché chez Pierre Besnard, (Le Fédéralisme libertaire, 1946) et Georges Fontenis, (Manifeste du communisme libertaire, 1953) – et existent encore aujourd’hui.

Cafiero, qui était membre du courant communiste, n’a certes rédigé qu’un abrégé du Capital (validé par Marx lui-même) se réduisant au livre I (auquel il manque les développements des livres II et III ainsi que des Grundrisse), cependant, dans ce débat, il semble avoir omis l’analyse de Marx sur la réalisation accidentelle de la valeur et la possibilité des crises, présente dès le livre I .

Kropotkine sombre dans le travers d’un antimarxisme primaire, certes compréhensible pour l’époque, mais fort teinté de mauvaise foi (en témoigne son incapacité, dans La Conquête du pain, à comprendre correctement le sens du concept de surproduction). L’antimarxisme de Kropotkine est fortement dommageable puisque ses apports pourraient constituer un complément essentiel à Marx. A l’analyse de ce dernier viendrait ainsi se greffer « la physionomie sociale », comme dépassement radical de l’économie politique, ainsi qu’une manière possible d’organiser les rapports sociaux de production et de distribution, débarrassée de la domination de classe et des formes de domination impersonnelle du Capital.

Pour les libertaires, s’intéresser aux travaux de Marx sur la critique de l’économie politique, c’est se munir d’outils indispensables pour penser à la fois la critique du système capitaliste et en déduire logiquement les bases d’organisation optimales des rapports de production et de distribution nécessaires à une société d’individus politiquement libres s’associant pour produire en fonction de leurs besoins.

Floran Palin (AL Marne)

Son blog : Espritcritiquerevolutionnaire.revolublog.com


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 01 Mar 2018, 17:16

Ce que Marx doit à Proudhon

Ce que Marx doit à Proudhon, l’instigateur renié

Après avoir admiré les théories économiques de Pierre-Joseph Proudon, Marx rompit violemment avec lui en 1846, en partie par rancune personnelle – Proudhon avait refusé de prendre son parti dans une querelle entre socialistes allemands –, en partie par refus de sa méthode d’analyse… dont pourtant il s’inspirera dix ans plus tard.

Il fut un temps où Marx [...] ne tarissait pas […] d’éloges à l’égard du Français qui était présenté dans La Sainte Famille (paru en janvier 1845, signé conjointement par Marx et Engels) comme « l’écrivain socialiste le plus logique et le plus pénétrant ». Cet ouvrage contient un éloge vibrant de Proudhon qui est reconnu comme le maître du socialisme scientifique, le père des théories de la valeur-travail et de la plus-value, etc.

Proudhon y représente alors « le prolétariat parvenu à la conscience de soi-même ». Il « soumet la base de l’économie politique, la propriété privée, à un examen critique : c’est le premier examen résolu, impitoyable et scientifique à la fois. Voilà le grand progrès scientifique qu’il a réalisé, un progrès qui révolutionne l’économie politique et rend possible, pour la première fois, une véritable science de l’économie politique » [1]. Proudhon a montré que « ce n’est pas telle ou telle espèce de propriété privée – comme le prétendent les autres économistes – mais la propriété en tant que telle, dans son universalité, qui fausse les rapports économiques. Il a fait tout ce que la critique de l’économie politique pouvait faire en restant dans la perspective de l’économie politique ». […]

Louanges de Marx et d’Engels

Selon Georges Gurvitch, Marx attribue à Proudhon « un rôle identique à celui que joua Sieyès dans la préparation de la Révolution française. D’après lui, ce que Sieyès a dit du tiers état, Proudhon l’a exprimé pour le prolétariat : “Qu’est-ce que le prolétariat  ? Rien. Que veut-il devenir  ? Tout”. Marx a-t- il raison  ? Disons-le sans ambages : oui, et plus encore qu’il ne le pensait. » [2] [...] Mais les louanges de Marx et d’Engels envers Proudhon cessent brusquement en 1846 après la publication par ce dernier du Système des contradictions économiques. Rien ne va plus. […]

Il est surprenant de voir avec quelle rapidité Proudhon a pu passer auprès de Marx du statut de référence du socialisme à celui d’adversaire. Ce basculement n’a pas été réellement étudié, les auteurs marxistes s’en tenant à ce que dit Marx, sans examen critique. [...]

La méthode «  hypothético-déductive  »

C’est L’Idéologie allemande qui donne la clé [...]. Dans cet ouvrage, Marx et Engels expliquent [...] leur conception matérialiste de l’histoire, qu’ils viennent en quelque sorte de « découvrir » et qu’ils sont impatients de mettre en application : à partir de ça, Marx va pouvoir, croit-il, expliciter les mécanismes du fonctionnement du système capitaliste grâce à la méthode historique. Or la même année, Proudhon publie son Système des contradictions économiques (sous-titré « Philosophie de la misère »), dans lequel il emploie la méthode hypothético-déductive [...]. La méthode hypothético-déductive est une méthode parfaitement scientifique  : elle consiste à poser une hypothèse afin d’en déduire les conséquences observables et d’en déterminer la validité. Puis à partir de là, on pose une nouvelle hypothèse, etc. Le génie de Proudhon est d’avoir appliqué cette méthode à l’économie politique.

Marx comme Proudhon se sont posé la même question : élucider les mécanismes du fonctionnement du système capitaliste. Mais où, et surtout quand commencer ? A l’Antiquité, au Moyen Age, au XVIe siècle ? Le problème est insoluble. Alors Proudhon décide de s’y prendre autrement : il crée une construction logique, une simulation du système capitaliste (il appelle ça un « échafaudage ») : il procède par « catégories ». Il se dit : quelle est la catégorie essentielle du capitalisme ? C’est la valeur. Et à partir de là, il déduit toutes les catégories qui contribuent à l’explication du système [3]

Marx est furieux, il s’en prend violemment à Proudhon, l’accuse d’idéalisme (injure suprême) à cause de l’emploi qu’il fait des « catégories », publie une attaque hystérique contre Proudhon [...] intitulée Misère de la Philosophie, puis pendant plus de dix ans, ne publie rien en matière d’économie. [...]

Puis tout à coup, après plus de dix ans, Marx découvre la bonne méthode. Lorsqu’il explique cette « nouvelle méthode », notamment dans la postface de 1873 au Capital, le lecteur un peu avisé s’aperçoit que ce n’est qu’une reprise de celle qu’avait utilisée Proudhon en 1846. Mais comme il ne faut pas dire qu’il a pompé sur Proudhon, il raconte qu’il avait relu « par hasard » la Science de la logique de Hegel, et il a eu une illumination. [...]

Étranges similitudes

Il est significatif que lorsqu’on compare le plan du Système des contradictions et celui du Capital, publié vingt ans plus tard, on trouve d’étranges similitudes.

Mais [...] les « convergences » ne s’arrêtent pas à la question de la méthode. On en trouve également au niveau des concepts. Les catégories sur lesquelles Proudhon fonde, dans le Système des contradictions économiques, sa « simulation » du système capitaliste, son « modèle théorique », sont la plus-value (qu’il appelle « aubaine »), la division du travail, le machinisme, la concurrence, le monopole, la baisse des taux de profit, les crises, etc. On retrouve tous ces concepts chez Marx. Pourtant il manque chez Proudhon une notion importante, que Marx développe dans le Capital, ce qui justifie que ce livre, publié vingt ans plus tard, soit plus approprié à la compréhension du système capitaliste. Il s’agit de la distinction entre division du travail dans l’atelier et division du travail social.

Certains auteurs marxistes n’ont pas manqué, à juste titre, de souligner cette carence, mais avec une certaine dose de mauvaise foi. En effet, il eût été plus fair-play de comparer le Système des contradictions économiques avec Misère de la philosophie, écrit à la même époque, et non avec le Capital [...].

Il est donc totalement inadéquat d’opposer à l’argumentation du Proudhon de 1846 les développements de la théorie du marxisme achevé de 1867... En effet, ce n’est que dix ans après Misère de la philosophie qu’apparaissent chez Marx des notions aussi fondamentales que la distinction entre capital variable et capital constant ; la représentation de la valeur d’une marchandise comme somme du capital constant, du capital variable et de la plus-value, etc.

Il faut retenir de tout cela qu’il n’y a pas de cloison étanche entre les différents auteurs qui ont tenté, vers le milieu du XIXe siècle, de constituer une théorie de l’émancipation humaine, individuelle [...] ou collective (Proudhon, Marx, Bakounine).

René Berthier


[1] Karl Marx, Œuvres tome 3. Philosophie, Gallimard/Pléiade, 1982, p. 454.

[2] « Proudhon et Marx », in : L’Actualité de Proudhon, colloque à l’Université libre de Bruxelles, 1965.

[3] Cette question est développée dans Études proudhoniennes. Tome I. L’économie politique, Éditions du Monde libertaire, 2009.

• Cet article est issu du livre de René Berthier, Affinités non électives. Pour un dialogue sans langue de bois entre marxistes et anarchistes, Éditions du Monde libertaire/Éditions libertaires, 2015.


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 03 Mar 2018, 12:20

Ce que Marx doit à Bakounine

Ce que Marx doit à Bakounine, le critique entendu

Le révolutionnaire russe fut un adversaire résolu des pratiques autoritaires de Marx au sein de la Première Internationale. Pour le reste, il partageait bien des idées avec lui, mais contestait l’application trop mécanique de ses théories.

Bakounine critique souvent Marx ; ses critiques portent sur la stratégie politique, mais aussi sur les fondements théoriques de la doctrine marxienne. Cependant, à y regarder de près, on s’aperçoit que les analyses que font les deux hommes lorsqu’ils abordent des questions politiques sont souvent les mêmes [...]. Ce qui diverge, ce sont les conclusions auxquelles ils parviennent. [...]

Contre l’universalité du matérialisme historique

Par exemple Bakounine contestait la théorie marxienne de la succession des phases historiques […]. Non pas que le révolutionnaire russe niât cette théorie : il en contestait seulement le caractère universel et affirmait qu’elle ne s’appliquait pas au monde slave ; il n’en reconnaissait la validité que pour l’Europe occidentale. Or curieusement, Marx finira par donner raison à Bakounine, au moins en deux occasions :

– En 1877, il écrit à un correspondant russe, Mikhaïlovski, que c’est une erreur de transformer son « esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés » [1].

– En 1881, il écrit à Vera Zassoulitch que la « fatalité historique » de la genèse de la production capitaliste est expressément restreinte aux pays de l’Europe occidentale [2].

[…] La modification d’optique de Marx est sans doute la conséquence de la lecture attentive qu’il a faite d’Étatisme et Anarchie, de Bakounine. Jusqu’alors, il était mû par une slavophobie galopante [3] : on se souvient qu’en 1848 lui et Engels étaient opposés à l’indépendance des nations slaves d’Europe centrale, car pour eux leur germanisation était ce qui pouvait leur arriver de mieux. Quant à la Russie, elle était à l’origine de toutes les intrigues qui empêchaient la démocratisation de l’Allemagne et son unification [4]. […]

Étatisme et Anarchie était paru en 1873 et contenait notamment de larges développements sur la situation sociale de la Russie, sur sa dissolution interne ainsi que sur les perspectives d’évolution du mouvement révolutionnaire. Marx avait lu le livre, et les notes et commentaires qu’il a écrits en marge du texte de Bakounine constituent les seuls [...] éléments de réfutation théorique des idées de l’anarchiste [...]. Mais on constate, à partir de cette date, une nette modification d’optique chez Marx et Engels sur la Russie. [...] Les textes où Engels s’intéresse à la situation sociale de la Russie sont postérieurs à la publication du livre de Bakounine [...].

Contre un déterminisme économique absolu

Autre point : la question du primat des déterminations économiques dans l’histoire. Bakounine adhère à cette théorie, mais il émet des réserves. Marx méconnaîtrait un fait important : si les représentations humaines, collectives ou individuelles, ne sont que les produits de faits réels (« tant matériels que sociaux ») elles finissent cependant par influer

à leur tour sur « les rapports des hommes dans la société » (Dieu et l’État). Les faits politiques et idéologiques, une fois donnés, peuvent être à leur tour des « causes productrices d’effets ».

C’est donc moins le « matérialisme historique » – terme inconnu du vivant de Bakounine – qui est contesté que l’étroitesse de vues avec laquelle il lui semble appliqué.

Sur ce point encore, Marx et Engels donnent raison à Bakounine. Dans une lettre à Joseph Bloch du 21 septembre 1890, c’est-à- dire bien après la mort de Bakounine, Engels écrit : « D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle » [souligné par moi]. Engels donne ainsi à l’« économie » une définition extrêmement large. « Ni Marx, ni moi, n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. » Engels poursuit : « C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. »

Une reconnaissance tardive

C’était là une reconnaissance totale des réserves que Bakounine avait formulées à propos de la théorie marxiste. Mais cette reconnaissance était limitée à la correspondance de Marx et d’Engels. […]

La relativisation du marxisme faite par Bakounine est insupportable à beaucoup de communistes, précisément parce qu’elle resitue le marxisme dans le courant d’idées de l’époque, comme une explication du social parmi d’autres. Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu’il avait dans l’esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut d’hypothèse scientifique, c’est-à- dire réfutable, modifiable, et qui peut être complétée.

René Berthier

• Cet article est issu du livre de René Berthier, Affinités non électives. Pour un dialogue sans langue de bois entre marxistes et anarchistes, Éditions du Monde libertaire/Éditions libertaires, 2015.


[1] Karl Marx, Œuvres tome 3. Philosophie, Gallimard/Pléiade, 1982, p. 1555.

[2] Karl Marx, Œuvres tome 2. Économie, Gallimard/Pléiade, 1968, p. 1559.

[3] Dans La Nouvelle Gazette rhénane, publiée par Marx et ses camarades en 1848-1849, les Tchèques étaient traités de « chiens abjects », de « chiens de Tchèques »  ; les Slaves en général étaient qualifiés de « bêtes slaves » affligées d’« idiotie animale », etc. Marx lui-même qualifiait les Slaves de « canailles ». (Cité par Miklós Molnár, Marx, Engels et la politique internationale, Gallimard, 1975, p. 79.)

[4] La revendication des Slaves à leurs « prétendus droits » (Engels) à l’indépendance était contestée parce qu’elle aurait contrevenu aux intérêts allemands et autrichiens ; « tout cela pour remercier les Allemands de s’être donné la peine de civiliser les Tchèques et les Slovaques obstinés »… (Engels, « Le panslavisme démocratique », cité dans G. Haupt, M. Löwy, C. Weill, Les Marxistes et la question nationale 1848-1914, Maspero, 1974.)



La méfiance du travailleur manuel

Deux ans après la fondation de la Première Internationale, le congrès de Genève (1866) discuta de la nature de classe de l’organisation. Des ouvriers proudhoniens, comme Henri Tolain, plaidèrent – en vain – pour que seuls les ouvriers puissent y adhérer  : «  Si ici nous admettons des hommes appartenant à d’autres classes, on ne manquera pas de dire que le congrès ne représente pas les aspirations des classes ouvrières, qu’il n’est pas fait pour des travailleurs, et je crois qu’il est utile de montrer au monde que nous sommes assez avancés pour pouvoir agir par nous-mêmes.  »

L’un des enjeux immédiats du débat était l’élimination d’un intellectuel jugé gênant  : Karl Marx. Ce dernier admettait le slogan de l’Internationale «  l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes  », mais certains de ses propos antérieurs, déterministes, laissent peu de place à l’autonomie du prolétariat. Vingt ans plus tôt, dans La Sainte Famille, il écrivait ainsi  : «  Ce qui importe, ce n’est pas ce que tel ou tel prolétaire, voire le prolétariat tout entier, se figure comme but aux différents moments. Ce qui importe, c’est ce qu’il est et ce qu’il doit faire historiquement, conformément à sa nature : son but et son action historiques lui sont tracés de manière tangible et irrévocable.  »

Un siècle plus tard, Daniel Guérin soulignera cette «  dissonance entre démocratie directe et élitisme révolutionnaire  » qui anime aujourd’hui encore débats et polémiques !

Dominique Sureau (AL Angers)


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 04 Mar 2018, 20:27

Daniel Guérin, revenu du «  marxisme libertaire  »

Daniel Guérin, revenu du «  marxisme libertaire  »

Indice de son évolution politique, Daniel Guérin republia plusieurs fois le même livre, modifié et retitré  : Jeunesse du socialisme libertaire (1959), Pour un marxisme libertaire (1969), et enfin À la recherche d’un communisme libertaire (1984).

Parler de marxisme libertaire, c’est pour l’essentiel rappeler l’effort mené par Daniel Guérin pour tenter une synthèse entre les deux courants qui s’affrontèrent au sein de la Première Internationale, où il ne voulait voir que des « frères jumeaux », séparés par de simples « querelles de famille ». C’est dans un recueil de textes paru peu après 1968, sous le titre Pour un marxisme libertaire, que Guérin s’essaya à une tentative qui paraissait s’accorder assez bien à l’air d’un temps, qui avait vu les drapeaux rouges et les drapeaux noirs fraterniser sur les barricades du mois de mai. [...]

Que recouvrait ladite « étiquette » ? Dans un texte de 1966, il précise qu’il s’agit pour lui de rétablir les ponts entre ces « deux variantes d’un même socialisme », en réduisant – voire en supprimant – le fossé qui les sépare depuis des lustres, et que l’instauration du « formidable appareil étatique, dictatorial et policier » issu de la révolution d’Octobre n’a fait que creuser un peu plus.

À le lire de près, on voit cependant qu’il s’est beaucoup moins assigné pour tâche d’enrichir l’anarchisme par l’apport du matérialisme marxiste que de régénérer le socialisme et les marxismes d’alors par « l’injection d’une bonne dose de sérum anarchiste », qui leur permettrait de renouer avec l’esprit révolutionnaire des origines. Le sens de cette démarche n’a d’ailleurs rien d’étonnant puisque, comme il le rappelle lui-même, sa formation est marxiste et qu’il a fait ses premiers pas en politique au sein de la « famille » socialiste, concrètement du courant de la SFIO dirigé par Marceau Pivert.

Parmi les éléments qui, dans l’anarchisme, lui paraissent les plus « utilisables » pour une renaissance révolutionnaire du socialisme, il retient l’idée d’association ouvrière, le fédéralisme et les pratiques du syndicalisme révolutionnaire. [...]

Les anarchistes, dans leur majorité, y virent quelque chose comme le mariage de la carpe et du lapin. Quant aux « marxistes », ils ne se soucièrent guère de ce « sérum anarchiste » qu’on leur proposait puisque la plus grande partie d’entre eux étaient, de toute évidence, réfractaires à des remèdes de ce genre. Il ne pouvait guère en aller autrement : réconcilier l’anarchisme avec le Marx « anarchiste » de la Guerre civile en France – ou celui qui, en 1844, écrivait que « l’existence de l’État et l’existence de la servitude sont inséparables » – est une pétition de principe, et s’il s’agit de le faire avec le Marx « jacobin » qui souhaite centraliser tous les moyens de production entre les mains de l’État, c’est une absurdité. Daniel Guérin, le premier, allait reconnaître cet échec d’assez bonne grâce quand, à une question qu’on lui posa plusieurs années plus tard sur le sens qu’il donnait à la formule, il admit qu’il lui préférait dorénavant celle de « communisme libertaire », sans qu’il ait renoncé pour autant à la réconciliation posthume de Marx et Bakounine. [...]

Miguel Chueca

• Extrait de Réfractions n°7, automne 2001.


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 04 Mar 2018, 20:57

L’« autre communisme » reste d’actualité

L’« autre communisme » reste d’actualité

Plutôt qu’une synthèse «  marxiste libertaire  », peut-être est-il plus adéquat de parler de prélèvement. Il s’agit pour l’anarchisme de s’emparer, dans le marxisme, des outils indispensables à la définition d’un courant révolutionnaire solide.

« Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme », nous promettaient Karl Marx et Friedrich Engels, en 1848, dans le fameux Manifeste du parti communiste. Deux siècles plus tard, notre continent fait triste mine.

Suite aux échecs des régimes soi-disant socialistes, dont la mise en pratique des principes communistes s’est révélée au mieux discutable, au pire catastrophique, beaucoup ont vendu le capitalisme comme la fin de l’Histoire. Le sort en serait jeté. Il faudrait faire avec le capitalisme pour la simple et bonne raison qu’on ne saurait pas faire mieux en étant contre.

Sans doute, Marx et Engels auraient été les premiers incarcérés s’ils avaient vécu sous ces régimes soi-disant socialistes, comme l’ont été nombre de militants authentiquement fidèles à leur enseignement. Cela donne à réfléchir quant à la déformation de leurs travaux, en plus de l’aggravation des défauts dont l’œuvre initiale n’était pas exempte.

Les libertaires au sens large peuvent de leur côté se féliciter d’une certaine pureté dans leur engagement, leurs luttes, leurs idées, et d’une grande indépendance. Mais parfois, la naïveté, l’insuffisance d’analyse économique et de réalisme les a condamnés à se complaire dans l’isolationnisme, avec la perte d’influence que cela suppose.

«  Prélèvement  » plutôt que «  synthèse  »

Dès les années 1870, l’anarchisme et le marxisme ont donc été des «  frères ennemis  » pour reprendre la formule de Daniel Guérin. Puis, pendant quatre-vingts ans, le « communisme bureaucratique » de l’URSS et de ses satellites a obscurci les finalités authentiques du socialisme, et jeté le discrédit sur l’ensemble de la pensée marxiste, devenue la religion officielle d’une dictature policière. Depuis que ce n’est plus le cas, il est moins suspect de s’en réapproprier certains aspects. L’anarchisme lui-même peut ainsi dépasser le non-dit historique qui le conduisait à utiliser – sans l’avouer – les catégories économiques définies par Marx, et à assumer cette dimension « marxienne », vérifiable dès sa naissance à fin des années 1870. Marxienne, c’est-à- dire reprenant les catégories d’analyse économique synthétisées par Marx, sans pour autant adhérer à la stratégie étatiste de ses amis et successeurs.

Plutôt qu’une synthèse «  marxiste libertaire  », peut-être même est-il plus adéquat de parler de prélèvement. Il s’est agi de s’emparer, dans le marxisme, des outils indispensables à la définition d’un courant politique solide  : la méthode dialectique en premier lieu. En adoptant, plutôt qu’une attitude de disciple, une attitude pragmatique. Rappelons que Karl Marx a beaucoup cheminé. Sa pensée a passablement évolué. Et son œuvre reste un vaste chantier, inachevé et ouvert.

Aussi le courant communiste libertaire n’a eu de cesse d’apporter des corrections et des actualisations aux idées de Marx. Un exemple avec le Projet communiste libertaire, édité par l’Union des travailleurs communistes libertaires en 1986 : en doublant la critique des rapports d’exploitation d’une critique des rapports de pouvoir, le communisme libertaire s’appuie sur une conception élargie de la lutte des classes. L’État n’y apparaît plus comme le simple produit des rapports entre les classes, voué à disparaître de lui-même une fois la classe capitaliste dissoute – la tragique expérience soviétique en atteste –, mais bel et bien comme une institution autoritaire en soi, productrice d’une classe dominante, incompatible avec le socialisme autogestionnaire.

Le courant communiste libertaire est également en rupture assumée avec certains dogmes anarchistes. Le « pouvoir » ? Il ne s’agit pas de le « détruire » – pure vue de l’esprit ! – puisqu’un pouvoir s’exerce naturellement dans toute société ou tout collectif, qu’on le veuille ou non. L’enjeu est bien plutôt de bâtir un pouvoir populaire, par en bas : c’est tout l’enjeu de la construction des contre-pouvoirs, dès aujourd’hui, dans la société capitaliste. L’État, en tant que structure politique séparée de la société, ne disparaîtra réellement que quand des institutions alternatives, fondées sur la démocratie directe, auront pris sa relève au cours d’une crise révolutionnaire. Et cela ne se produira pas d’un claquement de doigts.

Les luttes de libération nationale ? Elles ne sont pas nécessairement vues comme des « diversions bourgeoises à la lutte des classes ». On peut discerner, parmi elles, celles qui relèvent effectivement de cette catégorie, et celles qui ont une véritable dimension anticapitaliste. Au-delà de la sympathie spontanée pour le « droit des peuples à disposer d’eux- mêmes », il s’agit pour les révolutionnaires d’encourager autant que possible les forces liant émancipation nationale et émancipation sociale.

Pour un communisme libertaire

Enrichi par l’apport de l’expérience historique et enclin à se nourrir des apports positifs d’autres courants politiques, le communisme libertaire défendu par AL veut se hisser à la hauteur des enjeux de l’époque et proposer des perspectives aux luttes sociales et aux expériences alternatives qui forment des contre-pouvoirs ou, au moins, des contre-exemples au rouleau compresseur capitaliste.

Au chapitre des contre-pouvoirs, la lutte menée sur les lieux de production reste fondamentale, à la fois parce qu’ils concentrent une large part des salarié.es et parce qu’ils sont les lieux principaux de l’affrontement de classe. De la conscience de classe et de la confiance acquise dans les luttes collectives dépendra, demain, leur reprise en main et la construction d’un socialisme autogestionnaire.

Mais les « contre-exemples » que constituent les expériences alternatives méritent également un soutien sans réserve : des entreprises reprises en main par des collectifs ouvriers combatifs (comme Scop-Ti à Géménos), des champs ou des jardins collectivisés, des « zones à défendre » qui, tout en résistant aux grands projets inutiles, proposent de s’extraire quelque temps des rapports marchands.

Plus globalement, la stratégie des contre-pouvoirs prépare les conditions d’une transformation sociale qui s’inscrit dans les combats quotidiens et répondrait à un double mouvement :
1. la réappropriation des moyens de production et d’échange par l’ensemble du prolétariat ;
2. la constitution d’un mouvement social englobant de larges pans de la société, et pas seulement celles et ceux qui participent à la production.

C’est là que la construction d’une organisation communiste libertaire prend toute son importance. Outre l’activité des militantes et militants communistes libertaires au sein des mouvements sociaux, l’organisation politique est indispensable afin de donner une lisibilité au projet fédéraliste et autogestionnaire. Comme l’écrivait le vétéran Georges Fontenis dans ses Mémoires, en 1990, « il nous faut montrer que le socialisme, ce n’est ni le libéralisme honteux des sociaux-démocrates ni l’épouvantable mensonge issu, à travers Staline et les siens, du prétendu marxisme-léninisme – autre mystification –, ce mensonge dissimulant sous l’étiquette socialiste un capitalisme bureaucratique d’État ». Cet impératif reste d’actualité.

Winston Ronwen (AL Moselle)



LES ESCROCS DE LA PENSÉE DE MARX

L’œuvre de Karl Marx s’étend sur des décennies. Sa pensée a cheminé, comme celle de toute personne, tout au long de sa vie. Il a également été influencé par de grands évènements – la Commune de Paris, par exemple. Mais sa pensée comporta aussi un bon nombre de continuités, en place pour la plupart dès le Manifeste du parti communiste et même auparavant. La trahison de sa pensée par certains régimes autoproclamés « marxistes » n’en devient alors que plus éclatante. Elle repose généralement sur deux mensonges :
1. l’œuvre de Marx est achevée et nous incarnons la réalisation politique concrète de ses idées  ;
2. Marx s’est contredit largement au fil de son œuvre, notre lecture en vaut donc bien une autre.

C’est qu’il en faut, des déformations et des falsifications, pour travestir quelques-unes des idées fondamentales de Karl Marx :
• l’auto-émancipation du prolétariat ;
• la lutte des classes, qui verra leur abolition ;
• la dépérissement de l’État ;
• la nécessité de l’internationalisme.

La condamnation des régimes prétendument marxistes – l’URSS jadis, la Chine ou la Corée du Nord aujourd’hui –, où le pouvoir est détenu par une minorité privilégiée, et où règne l’exploitation du prolétariat, relève de l’évidence.

Ces régimes ont en réalité engendré un capitalisme d’État. Que ce capitalisme d’État ait ensuite été, par une étrange mystification, assimilé au socialisme ou à une transition socialiste, qui plus est «  dans un seul pays  » (avec tout le nationalisme que cela comporte), avec généralement un culte de la personnalité exacerbé à l'encontre du «  chef  » – Joseph Staline surclassa largement Nicolas II en la matière –, a de quoi scandaliser.

L’enrobage cosmétique et parfois folklorique de ces régimes ne fait pas dans la nuance. La nouvelle classe dominante s’appelle l’avant-garde éclairée. Et la dictature du prolétariat est en fait dictature sur le prolétariat. Avec tout ce qu’il faut d’éradication des contre-pouvoirs, de bureaucratie, de centralisme, de tortures et de massacres pour conduire le peuple vers cet «  idéal  ».

«  La révolution communiste, disait le Manifeste, se dressant contre le mode traditionnel des activités, se débarrasse du travail et abolit la domination de toutes les classes en abolissant les classes elles-mêmes, cette révolution étant l’œuvre de la classe qui, dans la société, n’a plus rang de classe et n’est pas reconnue comme telle  : dès maintenant, elle marque la dissolution de toutes les classes, de toutes les nationalités, etc., au sein même de la société présente.  »

W. R.


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 09 Mar 2018, 02:02

L’aménagement du capitalisme n’est plus d’époque

Marx ou Keynes  ? L’aménagement du capitalisme n’est plus d’époque

La gauche keynésienne s’égare en se figurant que la crise de l’investissement et de l’activité résulte de la simple cupidité des détenteurs de capitaux. Il ne suffit pas de déplacer les masses d’argent des paradis fiscaux et des portefeuilles de titres vers l’État et les salaires pour endiguer cette crise. C’est le système capitaliste qu’il faut mettre en cause.

Après trente années de croissance exceptionnellement forte au sortir – ou du fait – de la Seconde Guerre mondiale, la conjoncture s’est retournée dans les économies capitalistes au mitant des années 1970. Ces dernières ont alors amorcé leur déclin pour de longues décennies. La gauche radicale attribue cette situation au virage idéologique opérant dans les années 1980 sous le nom de « néolibéralisme ».

Aux dires de cette gauche, la classe dominante aurait mis sur pied un vaste système financier dont la finalité aurait été de capter la richesse collective au détriment de l’investissement productif, de l’emploi et des salaires. La fuite des capitaux dans la spéculation priverait alors la société de ses ressources et l’État de ses marges de manœuvre, générant irrésistiblement dettes et déficits. De leur côté, les partis libéraux au pouvoir masqueraient à l’opinion la réalité de ce coup d’État actionnarial, lui substituant la sempiternelle dénonciation des coûts sociaux. Jugés trop élevés, ces derniers amputeraient le patronat des moyens de jouer son rôle social de créateur de richesses.

Irrémédiablement voué aux crises

Marx a élaboré une théorie du capitalisme qui permet de contester vigoureusement cette lecture des événements. Critiques libérale et social-démocrate sont pareillement fausses. Selon lui, le capitalisme est irrémédiablement voué à des crises dont l’intensité doit nécessairement atteindre, à certains moments, des niveaux insoutenables. Son analyse fait procéder la « richesse » du « travail ».

Cependant, contrairement à une interprétation trop courante, il n’est pas question de la richesse et du travail au sens général mais de leur forme spécifiquement capitaliste ainsi qu’il le précise soigneusement dans le premier chapitre du Capital. L’auteur établit que la « richesse capitaliste » figurée par les « marchandises » et représentée dans l’« argent » dépend de la « quantité de force de travail » dépensée pour leur fabrication.

Ce type de richesse croît quand ce type de travail croît également. Le travail dont il est question ici est le « travail abstrait » ramené à une simple dépense quantitative de force musculaire, nerveuse et cérébrale par opposition au « travail concret » qualitatif, qui renvoie aux compétences techniques. Cette quantification par le « temps » de travail abstrait est l’élément objectif de la commensurabilité des marchandises et fonde ainsi leur caractère échangeable sur le marché.

Or, chaque capitaliste particulier s’efforce de réduire la quantité de travail entrant dans la production de ses propres marchandises afin d’améliorer sa position dans la concurrence. On peut pourtant imaginer ce qu’il adviendrait de la

valeur et de l’argent si toute la production était intégralement automatisée : il en résulterait un monde où la fonction socialisante de l’échange marchand ne jouerait plus. Toujours est-il que dans le contexte technologique actuel, l’augmentation globale du travail est devenue insuffisante. De leur côté, les économies émergentes dont la production repose sur des dispositifs techniques inférieurs à ceux des économies avancées font certes intervenir davantage de main d’œuvre humaine, mais sur la base d’un salariat précaire confinant à l’esclavage.

La baisse tendancielle du taux de profit, motif central bien connu du marxisme, rend compte des problèmes relatifs que pose le remplacement technologique croissant du travail humain. L’extension et l’approfondissement des rapports capitalistes peuvent freiner cette baisse. De même la diminution des coûts salariaux et l’allongement de la journée de travail. Une autre issue est la dévalorisation massive du capital qui après avoir entraîné la dévastation criminelle de la civilisation à la faveur de grandes crises et de guerres, permet d’entamer un nouveau cycle.

La banqueroute n’est que repoussée

La conjoncture est à nouveau devenue critique, disions-nous. En effet, la révolution microélectronique intervenue à la charnière des années 1970-1980 a fait basculer le système d’accumulation de la valeur dans d’inextricables difficultés. Une quantité toujours plus importante de capital s’est trouvée inemployée, ce qui a poussé l’intelligentsia capitaliste à mettre en œuvre la fameuse financiarisation de l’économie. Sa fonction était de drainer l’épargne rendue disponible pour la concentrer et tenter de l’affecter à des activités industrielles et commerciales plus ou moins prometteuses. Ayant appris des échecs du passé en matière de gestion de crise et redoutant leurs conséquences sociales et politiques désastreuses, l’ingénierie financière a été de sophistication en sophistication pour repousser aussi loin que possible le diagnostic de banqueroute. L’élargissement de la mondialisation et du libre-échange n’y suffira pas.

Dans le cadre d’interventions monétaires reposant sur la manipulation des taux d’intérêt ou le rachat d’obligations publiques et privées, le crédit et l’endettement ont pu ainsi gonfler dans des dimensions aussi extravagantes qu’inédites, nourrissant des bulles spéculatives auxquelles s’est alimentée la production marchande. La dette publique américaine dépasse désormais les 20 000 milliards de dollars et celle de la Chine représente 250 % de son PIB ! La croissance de ce début de millénaire a pu être dopée de façon totalement artificielle. Mais ainsi, et contrairement aux discours des partis de gauche, la finance n’a pas été l’ennemie d’un ordre marchand foncièrement sain ; elle s’est avérée en réalité une béquille providentielle, et représente pour cette raison une condamnation sans détour du capitalisme lui-même.

Illusions régulationnistes

La gauche keynésienne s’égare en se figurant que la crise de l’investissement et de l’activité résulte de la simple cupidité des détenteurs de capitaux. Il ne suffit pas de déplacer les masses d’argent des paradis fiscaux et des portefeuilles de titres vers l’État et les salaires pour endiguer cette crise. En effet, il faudrait que la dépense de travail ponctuellement augmentée à la faveur de ces déplacements croisse à nouveau et ainsi de suite de façon perpétuelle – ce que les nouveaux standards techniques de la production n’autorisent plus. Confrontée aux mauvais chiffres une fois arrivée au pouvoir, la gauche renonce tôt ou tard aux promesses tonitruantes tenues la veille. Ce n’est que dans la situation d’un effondrement des marchés que l’interventionnisme étatique et le rapatriement des capitaux reviendront à l’ordre du jour, et cela avec le consentement des classes possédantes. Il pourra aussi être mis fin à la période de licence fiscale dont bénéficient les grands groupes impliqués dans la guerre commerciale. Cette rerégulation ne constituera pas pour autant une politique « de gauche » mais de simples mesures rationnelles de sauvetage des rapports capitalistes. Elles n’entraîneront pas de bien-être général, seulement un moindre mal provisoire appelé à une dégradation ultérieure certaine. Malgré tout, il se trouvera toujours du monde pour saluer dans ce piètre événement la victoire définitive de la raison. Rappelons nous ceci que les figures tutélaires de la gauche réformiste  : Keynes et Roosevelt, s’inscrivent dans le sillage du libéralisme le plus échevelé.

Nécessité de la rupture anticapitaliste

La richesse capitaliste ne se prête pas au «  partage  ». En tant qu’elle consiste en marchandises, elle procède par l’«  échange  » et exige donc une pression continue sur les salaires. La lutte des classes trouve là son fondement objectif. Le mot d’ordre du partage des « richesses » reformulé à la manière keynésienne dans le souhait de voir le capital réinvesti dans l’activité et l’emploi est devenu totalement obsolète. La concentration de l’argent dans les mains de quelques grands groupes ainsi que son gonflement artificiel par les procédés de la finance globalisée donnent l’impression que l’investissement profitable serait toujours possible et capable d’enclencher une croissance auto- entretenue. Or cette impression est fausse et il faut aller au-delà d’un haro sur les « riches » en portant le fer de la critique contre le capitalisme et ses structures fondamentales (marchandise, travail abstrait, argent, État, etc.), autrement dit contre les accommodements illusoires de la réforme et contre toute croyance en un compromis de classe durable auquel pense pouvoir retourner une certaine frange du mouvement contestataire. La crise du capitalisme n’est pas la crise du pouvoir établi, qui pourrait même se voir renforcé et trouver appui le cas échéant sur son aile «  gauche  ».

Wil (AL Paris nord-est)


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Re: Peut-on allier Marx et Bakounine?

Messagede bipbip » 03 Aoû 2018, 15:35

1818-2018 Bicentenaire de Marx

Le texte qui suit est une interview de René Berthier réalisée en plusieurs fois, entre avril et mai 2018 par monde-nouveau.net, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Karl Marx.
Pour une meilleure compréhension de la question, nous avons pensé nécessaire d’ajouter des notes afin de préciser ou compléter les informations ou les opinions émises.

PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/interv ... 2018-3.pdf

http://monde-nouveau.net/spip.php?article682
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