Abraham Guillén, penseur de l'autogestion et de la guerilla
Abraham Guillén, nait en 1913 à Corcuera, à Guadalajara, en Espagne, et meurt en 1993, à l'âge de 80 ans, en Espagne. Il participera, durant la révolution espagnole initiée en juillet 1936, avec des compagnons anarchistes, au front armé anti-fasciste. En 1939, il sera emprisonné avant de pouvoir fuir l'Espagne, puis, aprés s'être évadé en 1945 des prisons franquistes, partira pour l'Amérique latine. Il deviendra, entre autres, un économiste anarchiste et un théoricien de la guerilla urbaine.
http://fra.anarchopedia.org/Abraham_Guill%C3%A9n
Biographie
Originaire de Corcuera, cette ville lui portera toute l'influence libertaire existante en son sein ; en effet, il n'existait pas de police, pas de garde civil, et les batiments étaient communaux.
Il fera des études à Madrid.
Plus tard, il sera éditeur de "Jeunesse libre", et de la "FIJL". Durant la révolution espagnole, il fera partie de la 14 éme division et du 4 éme corps d'armée organisé par Cipriano Mera. Puis il deviendra le directeur de "Nosotros" à Valence.
À la fin de la guerre civile, début 1939, il se retrouvera, comme des milliers d'autres compagnons, pendant 3 jours dans le port d'Alicante, attendant des bateaux qui devaient les mener hors d'Espagne, mais qui ne viendront jamais. Il sera alors jeté en prison et condamné à mort, il tentera deux évasions, l'une, de par le champ de travail d'Aranjuez, mais cela échouera et une autre tentative, réussie, de par la prison de Madrid ; il sera aidé et caché par des gitans libertaires, à Madrid, jusqu'à ce qu'il puisse, en 1945, faire clandestinement le voyage vers la frontiére Espagne/France (un ami l'attendant de l'autre coté de la frontiére).
Un parcours d'exilé le ménera, ensuite, en Argentine, puis en Uruguay et il passera par Cuba suite à la révolution cubaine.
Dans les années 50 et 60, il écrira de nombreuses oeuvres notamment des manuels de guérilla/lutte armée contre l'impérialisme.
Il obtiendra une licence en science économique, et sera professeur d'économie politique à Buenos Aires, conseiller économique de l'université du travail en Uruguay, et expert international de l'OIT (Organisation International du Travail) concernant l'économie autogestionnaire et le développement des coopératives au Pérou.
Pour Guillén, Le marxisme et le keynesianisme, entre autres théories, sont porteuses d'une économie Étatique, et sont donc à combattre.
guérilla Urbaine
A. Guillén avait connu la guérilla (urbaine et paysanne) durant la révolution espagnole, il écrira quelques oeuvres sur la guérilla urbaine, dont la plus connue est "Stratégie de la guérilla urbaine" ; cette oeuvre servira de base stratégique pour différents groupements dont les "Tupamaros" (Uruguay) ou des guérillas brésiliennes (Marighella, Lamarca) et autres... Mais Guillén, du fait aussi de ses propres positions libertaires, fera une critique de ces mouvements (d'inspiration marxistes-léninistes, fidélistes, maoïstes), au niveau de la tactique et de la stratégie employéés qu'il considére doctrinale et étroite, car faisant peu cas de la réalité sociale...
Cependant, il expliquera et fera une théorisation de différentes situations pouvant avoir une perspective intéressante de guerre urbaine de guérilla.
Sur l'économie anarchiste
Commentateur de l'économie et de la politique internationale dans des journaux argentins, uruguayens et péruviens, il est l'auteur de prés de quarante livres sur des sujets, tels que la guerre d'Espagne, l'économie mondiale, l'économie autogestionnaire, le pouvoir et l'implantation des multinationales. Il définit le socialisme libertaire comme synonyme de socialisme autogéré. Guillén se situe dans la lignée économique allant du mutualisme libertaire au collectivisme libertaire, et il défend le communisme libertaire comme un objectif possible et souhaitable, mais réalisable par l'automation. il prône un certain productivisme et un certain scientisme comme moyen d'élaborer une société libertaire.
Abraham guillen restera marqué par l'expérience révolutionnaire espagnole, des années 1936/37, la création des collectivités libertaires, des entreprises autogérées, dans lesquels il exista la liberté économique et politique. Les collectivités se créaient spontanément pour gérer elles mêmes les questions d'ordre économique et social. Une production accrue, du fait des collectivisations, caractérisera cette période révolutionnaire. Devant les bénéfices que comporte le travail collectif et solidaire organisé par les anarchistes, des petits propriétaires s'associeront volontairement aux collectivités.
Guillén considére que l'humain est un être social et solidaire, et que cet être humain existe du fait de la société dans laquelle il vit. la solidarité, par l'aide mutuelle, est un principe essentiel de l'être humain pour son évolution, et l'émancipation ne peut être gagné que collectivement (même si le sujet libre a sa volonté libre).
Au sein de l'humanité divisée en classe, Guillén préconise donc la solidarité pour vaincre la propriété privée et l'État, qui "rend l'exploitation de l'homme par l'homme possible, du prolétaire par le propriétaire".
Analyse du capitalisme
Guillén considére, entre autres, le capitalisme comme une dictature économique d'une minorité ploutocratique au-dessus de la majorité des travailleurs. A.G énoncera la guerre froide comme une guerre entre capitalistes ; le capitalisme privé d'un coté et le capitalisme d'État de l'autre. Que ce soit sous la logique de la propriété privée ou sous la logique de la propriété d'État, les divers gestionnaires du capitalisme, que ce soit les technocrates ou les bureaucrates, les radicaux, les socio-democrates, les democrates chrétiens, les socialistes, les petits bourgeois néo-liberaux, de gauche ou de droite, bourgeois, conservateurs ou révolutionnaires, socialiste parlementaire, communiste totalitaire, démocrate bourgeois, corporatiste sont pour lui essentiellement une classe parasite exploitant et consommant stérilement le travail des ouvriers avec comme but le contrôle et le management de l'économie nationale et mondiale (par les organes impérialistes et hegemonistes tel que l' IMF, la BIRF, le GATT, le conseil de sécurité de l'ONU). Contre tous ces gestionnaires du capitalisme, menant tous à des crises économiques (inflations / déflations ; sous-production / sur-production), A. Guillén préconise donc la débureaucratisation et la débourgeoisification, la suppréssion des priviléges, l'égalité pour tous dans les droits et les responsabilitées, qui permettrait de s'émanciper économiquement et socialement, en réalisant l'auto-gestion, la démocratie directe, le fédéralisme et le socialisme.
technologie et productivisme
A. Guillén considère la science comme un moyen permettant la réalisation d'une économie libertaire et l'abolition de l'État. La révolution informatique, l'automatisation, entre autres, étant des moyens important et essentiels menant vers cette réalisation d'une "société harmonieuse sans conflits sociaux, ni contradictions économiques", abolissant la traditionnelle division du travail manuel/intellectuel (dans les professions et les corporations): l'accroissement de la productivité des machines permettant la « décroissance des prix » et la « décroissance du temps de travail » des travailleurs ; mi-temps productif et mi-temps éducatif, permettant la polyvalence par l'apprentissage de divers métiers.
Dans Le socialisme libertaire, les moyens techniques seraient donc socialisés, et ne seraient pas, comme dans la dictature du capital privé ou d'État, appropriés par une ploutocratie. L'informatique et les réseaux informatiques permettrait de se passer des bureaucrates et des technocrates, pour ainsi permettre l'autogestion par ces réseaux, qui sont alors plus efficaces et meilleur marché pour la gestion des besoins et des moyens. A. Guillén préconise pour ces évolutions, la démocratie directe, la croissance économique, et une plus grande productivité.
la productivité augmentant, du fait de l'amélioration des machines, de méthodes plus efficaces, et de par l'instruction du travailleur ; cela amènerait l'heure de travail à avoir moins de valeur d'échange et augmenterait sa valeur d'utilisation. L'évolution d'un tel système économique mènerait vers une société d'abondance, où la valeur des choses serait basé essentiellement sur le travail passé, le présent n'étant plus que du travail automatisé (avec peu de frais), ceci permettant une production autogérée de l'abondance. Le communisme libertaire est, pour A. Guillén, le point résumant une société d'abondance dans lequel toutes ces techniques auraient des conditions libératrices adéquat, avec peu d'obstacles.
Dans principe de l'économie libertaire, il résume cette idée en:
Autogestion + Automatisation = Communisme Libertaire
le "Conseil Fédératif de l'Économie" fédérait donc toutes les branches de production et des services. Ainsi, le conseil aidé par les réseaux informatiques recenserait les besoins et les capacités réelles de tous les travailleurs, organisés en "conseils ouvriers d'autogestion", et de toutes les branches.
autogestion
l'autogestion proposé par A. Guillén, par l'association de la liberté économique avec la liberté politique, est basée sur un économie mutuelliste (un marché auto-géré libéré des capitalistes et de l'État, fonctionnant par équivalence des échanges : "la loi de la valeur du travail auto régule les échanges de bien et de services à leur juste valeur"), fédéraliste (coopération entre les diverses fédérations), et par une démocratie directe au sein du lieu de travail et de l'administration locale "Les gens seraient auto-organisés dans leur propre intérêt dans des entreprises auto-contrôlées, des coopératives mutuelles, des auto-gouvernements locaux et tous types de formes socio-économiques et politiques de participation directe".
A. Guillén propose qu'un Conseil Fédératif de l'Économie organise, selon la propriété sociale des moyens de production, la fédération économique des diverses branches, que celles ci soient industrielles, agricoles ou de services publics, ceci par le moyen informatique. Elle intégrerait entre autres les fédérations suivantes : "Fruits et produits horticoles ; Céréales ; Alimentation pour le bétail ; L'industrie alimentaire, y compris des importations ; Hôtellerie et tourisme ; Vin, bière, et boissons alcooliques ; Pétroles et graisses de légume et animaux ; Pêche : bateaux et mise en boîte ; Textiles ; Fourrures et cuir ; Bois de construction et liège ; Les industries de papier et graphiques ; Produits chimiques ; Construction ; Verre et céramique ; Usinage en métal ; Acier ; Minerais non ferreux : métaux et alliages ; Énergie : pétrole, charbon, gaz, électricité, et énergie atomique ; L'information et la construction des ordinateurs, des microcircuits intégrés, et des semi-conducteurs ; L'électronique : machines commandées numériques ; Biotechnologie ; Aérospatial ; Recherche et développement"
Les quantités à produire (par réservations ou estimations locales des besoins) et à distribuer (productions locales à expédier, si nécessaire) étant connues par le moyen informatique, la gestion libertaire fédéraliste éviterait alors les crises de croissance de ces branches, sans qu'il n'y ait de personnel en trop ou en moins (le plein emploi permettant la baisse du nombre d'heures de travail et un équilibre du travail pour chaque travailleu.r.se), sans que des marchandises ou des matières premières soient inutilisées (celles ci seraient redistribuées là où cela serait nécessaire). L'économie sociale aurait une loi de développement harmonieuse, car elle s'adapterait aux besoins (et aux intérêts) définis par chaque localitées ou groupes, ceci pour organiser la production (sans intermédiaires politiques), et non selon une optique de profit, tel la logique existante dans les sociétés capitalistes (privé et d'État).
Au sein de chaque localité, il y aurait donc un recensement effectué, et écrit au sein des bases de données du réseau informatique fédèral, concernant le nombre d'établissements existants, le nombre du personnel employé, le nombre total d'heures de travail effectuées par le personnel, le coût de l'emploi du personnel (dans des unités monétaires "stables"), la quantité utilisé des matiéres premiéres et des diverses énergies (electrique, carburants et gaz), les dépenses générales pour l'entretien des établissements ou pour de nouveaux investissements, etc...
Les entreprises sociales et publiques (industrielles, agricoles, recherches ou services) que les citoyens auraient organisés à partir de la commune (ex: "questions sanitaires, hygiène, pavage des rues, autoroutes, routes, ports, chemins de fer, éducation, santé publique et d'autres responsabilités des zones autonomes"), seraient les charges (impots) uniques que les ouvriers auto-organisés en Conseils Ouvriers d'Auto-Gestion auraient à fournir. Le surplus définit par le conseil servant à une plus grande automatisation des industries et de l'agriculture ("recherches et dévellopements"), pour ainsi libérer le temps aux travailleurs...
Dans les unités de base, au travail, la comptabilité économique, qui devrait être automatisée au moyen de logiciels informatiques, l'heure de travail (HT) serait prise en tant qu'unité de calcul. le logiciel permettant d'établir une harmonie de calculs entre "les coûts des marchandises et des services ; [...] mesurant dans les produits le coût brut, l'énergie, l'amortissement du capital, la valeur du travail, la contribution économique aux autonomies locales". A. Guillén se référence à l'expérience de la révolution espagnole où des collectivitées fonctionnaient ainsi, où "chaque fédération de production ou de services sait ce qu'elle a et ce qu'elle veut, selon la demande efficace d'un marché auto-contrôlé". L'argent ne permettant pas individuellement l'accumulation du capital en surplus (qui sinon pourrait permettre à moyen terme l'exploitation d'autres personnes).
Citations
Les Uturuncos « ont étés la premiére guerilla urbaine et rurale (les deux combinés) à la fin et au commencement des années 1959 et 1960. Quand les guerilleros "Uturuncos" ont unis les campagnes et la ville, mon point de vue stratégique, politique, économique et social, a été de donner à la guerre révolutionnaire, principalement, un caractére stratégique opposé à la bataille ou le combat de ligne ; c'est dire, qu'une guerre d'un peuple en armes, si il veut vaincre devant une grande répréssion de l'armée, se doit d'être une guerre en superficie, dans tout un térritoire national, comme si en dehors de fait à la manière d'une peau de léopard, les guérilleros circulant autour de tous ces interstices. Comme les combattants des « uturuncos » étaient (presque tous) Péroniste, je considére que cela a constitué une limitation politique, parce qu'une guerre révolutionnaire doit englober tout un peuple et pas seulement un parti. Si la conception politique est mauvaise ou étroite, pas plus brillante que n'est la tactique et la stratégie des guérilleros, la guerre révolutionnaire est perdue ... »
Pour Kropotkine, les lois peuvent être groupées en trois catégories : celles qui protégent les personnes de priviléges, celles qui protégent les gouvernements, et celles qui protégent la propriété privée. Mais, qui en réalité, ne protégent pas les travailleurs appauvris.
Dans le mode de production capitaliste conventionnel, l'État bourgeois est un comité au service des capitalistes en leur garantissant la propriété privée des moyens de production et échange et la réalisation, sans intervention de travail, de la valeur en surplus usurpée aux ouvriers salariés, autant dans une démocratie parlementaire que dans une dictature, selon la situation. Sous le mode de production Étatique, dont la vraie expression est le modèle soviétique, l'État, un monopole de la bureaucratie totalitaire, impose la propriété d'État ; dicte les salaires et les prix ; c'est l'employeur, le négociant, le banquier, la police, faisant des lois selon la convenance et les intérêts de la bureaucratie totalitaire.
l'économie libertaire devrait libérer l'ouvrier de leurs vieux employeurs, les directeurs privés ou directeurs d'État, pour finir que les ouvriers, au moyen de leurs Conseils d'entreprise d'Auto-Gestion, dirigent l'économie qu'ils créent avec leur travail sur les moyens de production associés, du bas vers le haut, au moyen des fédérations de la production et des services sociaux composant le Conseil fédératif de l'économie ; seulement ainsi il peut y avoir la planification et la liberté, une démocratie associative de la pleine participation des personnes travaillantes, une société socialiste auto-gérée
L’autogestion selon Abraham Guillen
http://ml.federation-anarchiste.org/article3812.html
Il est paradoxal qu’à une époque désenchantée à cause de l’effondrement du « socialisme réel » et de la « fin des utopies », l’avènement d’un individualisme conditionné par la peur sociale et la soif de consommer (toutes deux entretenues), le renoncement à dépasser l’organisation étatique de la société et capitaliste de la production... les débats sur l’autogestion se limitent — au moins en France — à des travaux sociologiques et historiques confinant cette pratique sociale à un objet d’études [1]. Paradoxal, parce que l’autogestion constitue toujours un faisceau de réponses contemporaines et d’expérimentations collectives [2] qui sont encore un antidote au désespoir que nous laisse ces temps oppressants. Ce constat est plus troublant encore lorsqu’il touche les partisans de l’autogestion généralisée que sont les libertaires, qui ont pourtant été les seuls à mettre puissamment en exergue les collectivisations de l’Espagne républicaine, et pour qui cette aspiration est une revendication historique [3] et une pratique courante.
Se pose alors la question de l’indispensable effort pour réactualiser l’idée autogestionnaire anarchiste et ses nécessaires débats. Sans doutes, cette renaissance passe-t-elle par une première réapropriation, celle du travail réalisé il y a peu et qui n’a pas eu d’échos significatifs. Parmi ceux qui ont tentés d’approfondir l’autogestion libertaire, et qui n’ont pas obtenu notre reconnaissance — ne serait-ce qu’en sachant leur nom ou leurs idées forces —, il faut signaler l’espagnol Abraham Guillen [4].
La lecture d’un de ses ouvrages consacré à l’économie — il en a écrit une cinquantaine, sur des thèmes très variés, indisponibles en français — est un moyen pour connaître ses conceptions sur l’autogestion. Sans jamais perdre de vue son sens politique (« Alors, sans autogestion, il n’y a pas d’émancipation du peuple par le peuple lui même. C’est là un axiome politique ».), il fit l’effort de penser la construction libertaire et ses conséquences, et même sa confrontation au marché capitaliste, quitte à emprunter parfois des chemins inhabituels pour un anarchiste. Le dernier ouvrage de cet auteur qui s’est éteint en 1993, a été publié en 1990 [5] et peut être une première vulgarisation de ses thèses, très méconnues en dehors du monde hispanophone.
Pratique et pluraliste
Dans ce volumineux travail, Abraham Guillen décortique soigneusement les mécanismes et les théories économiques de son temps pour en démontrer les mensonges, du point de vue de la justice sociale et de l’égalité. Les observations de Guillen n’oublient jamais de pointer du doigt l’économie capitaliste mais aussi l’économie d’Etat, renvoyant chaque type d’organisation à ses propres limites ou contradictions, car elles s’appuient toujours sur les injustices et l’avènement, selon les régions, d’une classe capitaliste ou techno-bureaucratique, s’appropriant les plus values générées par le monde du travail. Pour se libérer de ces pouvoirs et de l’aliénation des producteurs par la marchandise (argent, objet), il faut pragmatiquement associer la pensée critique à « la praxis » autogestionnaire : « À travers la "praxis" la réalité économique se révèle : la répartition inégale de la richesse par les groupes privilégiés, la division du travail entre dirigeants et dirigés, la servitude de l’ouvrier à son travail aliéné au capital privé ou d’Etat » (p. 341). Mais pas question de se soumettre à des théories économiques rigides : « Il faut connaitre les lois objectives de la science économique sans les diviniser, sans s’aliéner à elles, et les prendre comme de purs concepts de l’entendement humain pour justifier des régimes économiques anachroniques (...) » (p. 152)
Dans cette optique ouverte, il affirme la nécessité du pluralisme de l’organisation économique libertaire comme un moyen et une fin : « Il doit y avoir une pleine liberté d’expérimentation économique (entreprises mixtes, municipales, coopératives, mutuelles, et autogestionnaires) sans stalinisme, monopoles ou élitisme » (p. 201). À l’origine des inégalités, Abraham Guillen insiste sur la division du travail entre travailleurs manuels et intellectuels. Le socialisme autogestionnaire libertaire doit y remédier radicalement : « La participation croissante des travailleurs dans la gestion de leurs entreprises, en étant tous capables de faire tout, est la condition essentielle du socialisme autogestionnaire. C’est seulement ainsi que tous participeront d’égale façon dans la gestion et la distribution de l’excédent économique, produit d’un travail commun et dans des conditions égales pour tous (...) ». (p. 394). Dans ce sens, l’entreprise autogérée doit être un lieu de formation permanente pour, associée à la gestion collective de l’outil de travail, permettre un accès égal aux savoirs, pour abolir la différence manuels-intellectuels et empêcher la renaissance d’une nouvelle classe gestionnaire, futurs décideurs s’appropriant le fruit du travail d’autrui. Il avertit : « Si le socialisme autogestionnaire n’était pas capable de dépasser la vieille division du travail, entre l’éxécution de la production et sa direction, l’émancipation des travailleurs ne serait alors pas possible (...) » (p. 395).
La trajectoire de ce théoricien de l’autogestion l’avait amené très jeune à cotoyer les collectivisations espagnoles, puis plus tard le secteur coopératiste du Pérou, alors qu’il était expert pour l’ONU. Ses études associées à ses expériences personnelles ont dû nourrir sa réflexion. Cela l’a sans doute aidé à concevoir des modes originaux d’organisation autogestionnaire. Il faut d’ailleurs relever qu’il n’attribue pas de rôle prépondérant aux syndicats, pour ce qui relève de l’organisation sociale ou économique autogestionnaire, contrairement aux anarchosyndicalistes pour qui l’organisation syndicale en est la colonne vertébrale.
Il partage l’idée que l’autogestion généralisée est aussi une recherche en action : « Dans les premiers temps d’un nouveau régime de démocratie libertaire, d’économie autogestionnaire, il faudra beaucoup valoriser la démonstration et l’erreur, l’expérience historique, pour ne pas idéologiser le savoir, pour ne pas tomber dans des dogmes plus proches de la métaphysique que de la réalité quotidienne. Dans cet ordre d’idées expérimentales, de vérifications de programmes et de résultats de plans, les autogestionnaires devront être très autocritiques, en pensant que ce qui hier était positif pourrait être négatif le lendemain, qu’il faudra alors des changements quantitatifs, vers l’avant ou vers l’arrière, ce qui déterminera des changements qualitatifs » (p. 285).
L’organisation sociale et locale
Il dépeint une organisation sociale assez complète et dresse même des perspectives : « En leur qualité d’autogestionnaires, les travailleurs libérés de la dictature du capital privé ou d’Etat, doivent participer à la gestion de leurs entreprises et à la répartition de l’excédent économique obtenu par leur travail associé ; participer à la prise de décisions de l’activité économique des entreprises autogérées ; définir la politique économique de l’entreprise de propriété sociale, afin que soit assuré, de façon continue, son progrès économique, technologique, culturel, social, éducatif et informatif ; les autogestionnaires doivent s’adresser aux organes de l’autogouvernement de l’entreprise avec des demandes justifiées auxquelles il y aura obligation de répondre en pratiquant la démocratie directe sans démarches bureaucratiques.(...) Les travailleurs de l’entreprise de propriété sociale autogérée doivent avoir accès aux décisions fondamentales : calcul des coûts de production ; prix ; plan de trésorerie ; informations périodiques ; accords et contrats de tous type ; décider des élections de candidats au conseil autogestionnaire ; voter le règlement des droits et des devoirs des travailleurs ; s’informer sur les dépenses et les recettes ; négocier des crédits ; se lier avec d’autres entreprises et organismes ; apprécier le solde des résultats économiques mensuels, trimestriels et annuels ; appréhender les plans économiques à court moyen et long terme » (p. 390).
Le Conseil ouvrier de l’entreprise autogestionnaire est « l’autopouvoir suprême de l’entreprise », élu démocratiquement, dont les membres sont révocables, élus pour une durée de deux ans, sans renouvellement avant deux années (p. 390). « Le conseil autocratique de la société anonyme capitaliste sera toujours remplacé par le Conseil Ouvrier Autogestionnaire de l’Entreprise ; et l’assemblée d’actionnaires, par l’assemblée de producteurs directs, élisant, par vote direct et secret, ses conseillers autogestionnaires, postes en rotation et renouvelables » (p. 316)
S’il est silencieux sur la question de l’autogouvernement municipal, il défend des conceptions intéressantes sur un thème actuel, la « relocalisation » : « Si les agriculteurs étaient regroupés dans des complexes agro-industriels autogérés, incluant la production de matières premières dans leur système, leur transformation en produits industrialisés et leur distribution sur le marché, associant ainsi le capital agricole, l’industriel, et le commercial, sans faux intermédiaires, la production arriverait sur le marché avec une différence la plus minime possible entre le coût de production et le prix de vente, pour bénéficier, avec des prix bas, à toute la société, comme le firent les collectivités anarchistes espagnoles dans leur marché socialiste libertaire durant la révolution espagnole »(p. 235). Les ressources locales sont valorisées : « Par exemple, dans des communautés autogestionnaires locales, régionalement intégrées, en accord avec l’environnement économique, écologique et démographique, peuvent être créés des complexes autogestionnaires constitués par l’intégration de l’agriculture, l’industrie agro-alimentaire et de transformation des matières premières (agricoles, animales, forestières, de pêche), en utilisant pour cela des sources d’énergie locale : biomasse, charbon minéral, végétal ou la tourbe, l’énergie solaire, éolienne, méthanisation ou l’alcool de la biomasse, afin d’avoir une entreprise autosuffisante ou, pour le moins, qui ne soit pas si dépendante pour ses matières premières et les sources d’énergie comme dans le cas de l’entreprise capitaliste mercantilisée, dépendant de la marchandise » (p. 121).
Autogestion et marché
Pour cet adversaire du fétichisme matérialiste marchand, des lois de coopération entre collectivités doivent se mettre en place, en même temps qu’un système de valeurs d’échange doit être établi. Il s’agirait de la valeur travail et de la valeur d’usage, par opposition à la valeur marchande qui intègre la plusvalue capitaliste : « Dans le socialisme autogestionnaire (avec démocratie directe dans les échelles de la commune, l’auto-gouvernement régional et le co-gouvernement fédéral) aucun groupe autogestionnaire de travail n’échangera le travail d’un an pour celui de six mois, mais une valeur d’usage contre une autre valeur d’usage de la même valeur-travail, de façon que l’échange ne produise pas d’injustice distributive, créant ainsi des classes parasitaires, des bureaucraties, et l’Etat, cher et mauvais. (...) Dans n’importe quel produit du travail humain — indépendamment du mode de production historique — il y a une valeur d’échange et une valeur d’usage, mais une société autogestionnaire s’identifie à la valeur d’usage, débordant la valeur d’échange. Alors, pour que chacun apporte selon sa capacité et reçoive selon sa nécessité, formule de la distribution communiste, il doit y avoir au moins une certaine abondance de biens et de services, une morale de la consommation et une répartition équitable, indépendamment des capacités et des qualités du travail individuel pour qu’il y ait égalité économique entre les hommes, sans laquelle il n’y a pas de liberté » (p. 123). Les richesses produites devant être supérieures aux seuls besoins des entreprises, un capital social serait ainsi constitué et géré collectivement aux fins d’augmenter la productivité en libérant le travailleur de sa tâche, mais aussi pour permettre le développement et la recherche, l’éducation, les loisirs, la culture... L’objectif, à terme, est bien d’enclencher une « décroissance des prix » — grâce à une valeur d’échange stable et non spéculative —, une « décroissance du temps de travail » — par l’amélioration technique du rendement financée par l’augmentation du "capital social ».
L’auteur anticapitaliste évoque le marché : « Avec le socialisme d’autogestion, la planification nationale est programmatique, indicative, laisse donc les décisions basiques aux entreprises autogestionnaires qui savent de quoi a besoin le marché socialiste, en quantité et en qualité, en prix compétitifs.(...) Le socialisme libertaire ne nécessite pas de planification centralisée, mais a besoin d’un socialisme de marché, de la compétition entre groupes collectifs de travail, de la démocratie directe dans les entreprises au moyen des conseils autogestionnaires. » (p. 135) Ce terme de marché, est employé ici sans ambiguités sur les intentions : « l’unique système socio-économique qui peut faire se réaliser la loi de la valeur-travail dans les échanges, au sein d’un marché socialiste (libre des mercantiles, des agitateurs monétaires et versatiles, libre de capitalistes qui consomment beaucoup et produisent peu), c’est l’économie autogestionnaire (dans les entreprises, les exploitations agro-industrielles, les services, les ateliers et les usines) et la démocratie directe (en politique) » (p. 201)
Les stratégies
Et A. Guillen saute le pas ; il envisage et argumente en faveur d’une compétition entre l’économie autogestionnaire et les économies capitalistes ou d’Etats ! Il développe son idée : « Une économie autogestionnaire doit être compétitive, dans le défi et imbattable sur le marché mondial ; mais pas seulement parce que ses protagonistes auto-organisés font des sacrifices économiques dans le sens de consommer peu et investir beaucoup, mais plutôt parce qu’ils se mettent à travailler tous utilement ; réduire la bureaucratie au minimum ; élever la force de travail productif au maximum ; abolir les classes parasites et investir immédiatement ses revenus, qui étaient improductifs, en investissements productifs ; et ne pas oublier que la recherche scientifique et l’éducation généralisée sont de grandes forces productives pour le développement de la société libertaire » (p. 261). Il réfute par là l’idée que la révolution sera simultanément mondiale, mais démontre aussi que si ce modèle de développement ne convainct pas, il n’y aura pas d’autres régions du monde gagnée à cette idée de l’abolition du capitalisme : « En conséquence, si le développement économique et le progrès technologique et culturel n’est pas meilleur avec une économie autogestionnaire qu’avec une économie bourgeoise ou bureaucratique, on sera dans le règne des idéologies, mais pas des réalités économiques. Mais si tout un peuple autogestionnaire travaille, recherche, consomme prudemment et investi beaucoup pour progresser plus, s’il désembourgeoise ou débureaucratise l’économie, il participera avantageusement au marché mondial et, à moyen ou long terme, il se placera à l’avant garde du progrès international, incarnant ainsi le rôle principal de l’histoire universelle (p. 261) ». Et l’économiste libertaire ne veut pas mentir ; il affirme que le développement autogestionnaire serait interrogé dans sa vocation même s’il ne permettait pas l’accès à un mode de vie enviable, en regard des autres économies de marché : « Que nous le voulions ou non, il faut être pour le développement dans le bon sens ; mais pas augmenter la production pour la production même ; (...) puisque l’humanité ne veut pas perdre de forces productives, le niveau de vie et le bien-être acquis, en changeant de régime » (p. 394).
En attendant, les questions stratégiques sont posées afin d’en venir à une économie autogestionnaire. Il affirme la complémentarité entre la pensée et l’action : « Ainsi donc, nous avons besoin d’une contreculture qui sorte le peuple de sa passivité d’animal (domestique) de consommation ; unir la pensée et l’action pour interpréter et transformer le monde en même temps ; car la pensée seule ne produit jamais aucun changement. Pour cela, à certains moments historiques, faire est meilleur que dire, en unissant la pensée et l’acte en une “praxis” cohérente ; c’est donc seulement ainsi que les travailleurs pourront transformer le capitalisme en socialisme libertaire (p. 134) ». Parallèlement, il préconise la constitution de « comités », libérés du contrôle des élites de partis ou syndicats institutionnalisés : « La stratégie de base consiste à rompre l’équilibre du système institutionnalisé tant par les bourgeoisies que par les bureaucraties, afin de provoquer la rupture violente, la lutte de classes conduisant à la Révolution (p. 341) ». Nous en sommes là, aujourd’hui.
S’il n’évite pas quelques travers lyriques, scientistes ou économicistes qu’il convient de prendre avec circonspection, Abraham Guillen nous a surtout légué une série de pensées et de prises de position dignes d’intérêt et qui peuvent enrichir nos propres réflexions sur le chemin vers l’autogestion libertaire. Il faut regretter que ce penseur de l’autogestion soit méconnu, et avec lui, son oeuvre.
Daniel
Du groupe Gard-Vaucluse de la Fédération anarchiste
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Qui était Abraham Guillen ?
Cet économiste et écrivain espagnol est né le 9 mars 1913 dans une famille de paysans, à Corduente, près de Molina de Aragon, Espagne. Il devient le directeur de la publication de la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires, et collaborera au journal CNT. En 1938, il est nommé Comissaire politique de la XIVème Division de l’armée républicaine, emmenée par l’anarchiste Cipriano Mera. Fait prisonnier par les franquistes à Alicante, il est condamné à mort, sa peine est commuée à vingt ans de prison. Il s’évade en 1942 et intègre le Comité national clandestin de la CNT mais est repris en 1943. Il s’évade de la prison madrilène de Carabanchel, passe en France en 1944 et gagne l’Argentine en 1948. Il sera journaliste pour plusieurs journaux de Buenos Aires, Lima et Montevideo. Il deviendra directeur de recherche économique de la Faculté de droit et de Sciences sociales de Buenos Aires et sera employé par l’ONU au Pérou. De retour en Espagne, il travaillera pour divers journaux comme Diario 16, et soutiendra par l’écrit et la parole le syndicat CNT et la Fondation libertaire Anselmo Lorenzo qui édita quelques uns de ses 50 ouvrages qui furent publiés dans au moins sept pays dont l’Allemagne et les Etats Unis.
[1] « L’autogestion serait donc derrière nous, mais certaines des questions qu’elle a soulevé pourraient bien encore concerner notre présent. » In page 9 de Autogestion, la dernière utopie ?, éditions la Sorbonne, 2003.
[2] Lire L’autogestion libertaire, éditions du Monde libertaire, 2006.
[3] « ...Les instruments de travail, tout comme la terre, seront propriétés de la communauté, ne pouvant être utilisés que par les travailleurs, et ceux-ci, groupés en associations industrielles et agricoles, seront rémunérés selon leur travail ». (Michel Bakounine, Programme de l’Alliance internationale de la Démocratie Socialiste.)
[4] Si Daniel Guérin reste une référence, citons tout de même Georges Gurvitch et Jean Bancal dont les écrits ou les recherches sur l’autogestion libertaire sont très peu disponibles.
[5] Il s’agit de « Economie autogestionnaire. Les bases du développement économique de la société libertaire », 504 pages, édité par la Fondation Anselmo Lorenzo — proche de la CNT. Ne sont livrées ici que les idées les plus significatives de l’auteur, la lecture du livre s’impose évidemment.