L'interet du conseillisme ?

Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede Mahnrikwé » 31 Juil 2016, 10:21

Qu'est-ce que tu entends vraiment par le fait que ça ne soit pas une confédération syndicale classique ?
Et quel serait notamment la différence majeure entre une AAU-E et un syndicat ?
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede Pti'Mat » 12 Aoû 2016, 18:54

"Il n'y a pas un domaine de l'activité humaine où la classe ouvrière ne se suffise pas"
Le pouvoir au syndicat, le contrôle aux travailleurs-euses !

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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 20 Aoû 2017, 13:30

L’idee des soviets
de Pano Vassilev

L’IDÉE DES SOVIETS N’EST PAS UNE NOTION BOLCHEVIQUE

La théorie des soviets n’a rien de commun avec le système de gouvernement soviétique, comme le
croient la plupart des gens.

Au contraire, cette idée n’a rien de commun avec le caractère propre aux bolcheviques, leur
tendance étatique et leur système dictatorial dans la réglementation de la vie sociale.

PDF : https://lookaside.fbsbx.com/file/l_id%C ... Wj1G4oa14N
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 09 Sep 2017, 19:53

La démocratie des conseils :
Aux origines modernes de l'autogouvernement
de Yohan Dubigeon (A paraître)

Image

"A travers l'apparition de communes, de comités, de conseils ou d'assemblées révolutionnaires, le tournant du XIXe et du XXe siècle charrie des expériences démocratiques qui, au-delà de leur importance pour le mouvement ouvrier, élaborent des composantes de la théorie démocratique moderne aussi riches que sous-évaluées. En se positionnant en extériorité vis-à-vis de l'Etat, ces expériences politiques participent d'une définition moderne de la démocratie radicale, envisagée comme autogouvernement ou démocratie par en bas. La démocratie des conseils invente un certain nombre de principes qui, par l'accroissement de la dimension horizontale et la limitation de la dimension verticale de la démocratie, font sens vers la déprofessionnalisation de l'activité politique. En articulant de manière originale les tâches de destruction des rapports de domination et de construction de rapports sociaux nouveaux, la démocratie des conseils réarticule la temporalité de transformation sociale, témoignant du fragile équilibre que représente l'horizon démocratique. Bien qu'occulté par la tradition socialiste, le courant conseilliste issu de cette période élabore une pensée originale, qui reste d'une grande actualité pour qui s'intéresse aujourd'hui aux nouvelles formes de transformation sociale et démocratique."

Editions Klincksieck 2017, Collection : Critique de la politique. 380p.
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 16 Déc 2017, 16:47

À lire : un extrait de La démocratie des conseils, de Yohan Dubigeon

Yohan Dubigeon, La démocratie des conseils. Aux origines modernes de l’autogouvernement, Paris, Klincksieck, 2017

Le conseillisme, paradigme refoulé de la galaxie socialiste

Situer le « paradigme » des conseils à l’égard des courants de pensée qui occupent l’essentiel des réflexions de la science politique laisse le tableau incomplet. S’arrêter ici équivaudrait à passer à côté du terreau historique à partir duquel sont nés autant les conseils ouvriers que les courants de pensée s’en réclamant. Comprendre le sens politique de cette forme historique ne peut donc se faire qu’en partant des conseils eux-mêmes – ce qui est justement le point de départ de cette étude – et des courants d’idées desquels ils vont émerger avant d’être promus. Ce berceau théorique, c’est évidemment la pensée socialiste, au sens le plus large, dont la pensée des conseils fait partie.

Ce travail exige d’abord une précision sémantique. On parle ici de courant conseilliste en son sens le plus large, c’est à dire comme tradition de pensée qui s’est constituée au sein des courants révolutionnaires comme critique « de gauche » du léninisme, et ayant construit l’essentiel de son analyse à partir de l’expérience des conseils ouvriers, conçus comme contenu politique du socialisme. Mais les contours de ce courant de pensée, nous aurons l’occasion d’y revenir, restent larges et partiellement flous. Nous nous trouvons en effet face à une tradition qui, dès ses origines, est traversée par diverses querelles et contradictions compliquant singulièrement l’homogénéisation de ce courant politique. Cette diversité intrinsèque explique la faiblesse numérique et politique du conseillisme autant qu’il témoigne de sa fertilité théorique : c’est bien souvent dans les querelles qui structurent l’analyse de ce courant que se niche une épaisseur d’analyse sur laquelle nous tâcherons, au moins par bribes, de revenir. Ainsi, l’évolution historique et les divergences politiques propres à la pensée conseilliste nous amènent, en toute rigueur, à distinguer au moins deux grands pôles, dont nous reprenons l’identification à la très fine analyse de Philippe Bourrinet[1] : un pôle « communiste de gauche », et un pôle « communiste des conseils ». Sans entrer ici dans les détails, le second pôle ne se distingue historiquement au sein du premier qu’à partir des années 1930[2], au moment où un certain nombre d’analyses conseillistes convergent vers une radicalisation de ce qu’était le communisme de gauche depuis ses origines : le GIC[3] et ses théoriciens rejettent désormais toute organisation politique permanente, analysent le bolchevisme et la révolution russe comme bourgeois dès l’origine, et font de l’anti-substitutisme et de l’anti-léninisme la base de toute analyse politique ; caractéristiques qui rapprocheront très fortement ce conseillisme « strict » des courants anarchistes[4]. Critique à l’endroit de cette évolution historique, et marquant une différence très nette entre ces deux pôles, Philippe Bourrinet considère le pôle conseilliste – au sens strict – comme une dégénérescence du courant communiste de gauche. Il ne s’agit pas ici de commenter ces ramifications, ni de privilégier l’étude d’un des pôles sur l’autre. Comme Bourrinet le soulève lui-même, ces distinctions ne se font pas sans tâtonnements et allers-retours ; ce sont en partie les mêmes acteurs qui évoluent au cours de leur parcours militant ou intellectuel, parfois même plusieurs fois – comme ce sera le cas pour Pannekoek. Aussi, on parlera de courant conseilliste ou de conseillisme pour désigner ce courant au sens le plus large, en regroupant en son sein l’ensemble de ces divergences et contradictions sur lesquelles nous reviendrons.

Partant de là le conseillisme, en tant que courant de pensée fédéré derrière l’expérience des conseils, constitue bel et bien un paradigme ; avec ses dissensions internes, ses évolutions, ses contradictions parfois, mais un paradigme tout de même. Il y a une consistance propre au conseillisme, des éléments de définition et de cohérence suffisamment forts pour l’opposer, en tant que paradigme, à d’autres courants du socialisme. En outre, ce courant est d’autant plus essentiel à étudier qu’il apparaît comme largement sous-évalué dans l’histoire des pensées socialistes et marxistes, pour ne pas dire totalement refoulé. S’il y a évidemment des raisons historiques à cela – défaites successives des conseils ouvriers, disparition progressive du rôle des soviets en Russie, émiettement des groupes politiques conseillistes, poids de l’URSS dans la condamnation et la répression des courants révolutionnaires non léninistes – il n’en demeure pas moins essentiel à plusieurs titres de comprendre l’histoire et le positionnement de ce courant de pensée. D’abord parce qu’il reste justement une « zone d’ombre », mal connue et souvent maltraitée, et qu’il mérite donc en tant que tel d’être mieux interprété. Ensuite parce qu’autour de figures telles qu’Anton Pannekoek, Rosa Luxemburg pour partie, Herman Gorter, Karl Korsch, Paul Mattick, mais aussi plus récemment Castoriadis, le jeune Lefort ou Abensour, il compte des penseurs extrêmement profonds et fertiles, à la lisière du « courant chaud » du marxisme[5], du marxisme hétérodoxe ou critique[6], de la phénoménologie[7] ou encore de la philosophie politique critique[8] ; tous étant des démocrates convaincus – au sens le plus large – et centrés autour des thématiques de l’auto-émancipation politique. Enfin et peut-être surtout parce que le renouveau de mouvements sociaux contestataires centrés autour de thématiques proches de celles des conseils, nous amène à nous replonger dans le corpus qui a entouré son émergence, afin de mieux saisir ce qu’il peut apporter en retour pour nous aider à penser l’émancipation politique aujourd’hui.

Précisons enfin qu’il s’agit ici de comprendre les traits principaux par lesquels le geste conseilliste se distingue des autres courants de la pensée socialiste, et non de reconstituer en tant que telle l’histoire du courant conseilliste – travail déjà effectué de manière extrêmement précise et rigoureuse par ailleurs[9].

Face à la social-démocratie : contre le socialisme d’État

Le courant socialiste contre lequel se constitue la « gauche »[10] est évidemment la social-démocratie, entendu dans son sens postérieur à 1914. Les penseurs et militants se réclamant par la suite des conseils, s’inscrivent au début du siècle précédent dans les courants de gauche[11] de la social-démocratie, qui formeront à partir de la Première guerre mondiale le sillage communiste. La teneur des débats entre ces tendances de la jeune social-démocratie est évidemment immense ; nous n’en rappellerons ici que les grandes lignes.

La gauche social-démocrate apparaît dès les premières années du XXe siècle, autour des polémiques entre Pannekoek, Luxemburg et Lénine d’une part, Kautsky d’autre part[12]. Contre la primauté de la tactique parlementaire sur les actions de masse prônées par la majorité de la IIe Internationale – c’est à dire tant par la droite que par le centre de la social-démocratie représentés respectivement par Bernstein et Kautsky – la gauche fonde son schéma tactique sur la grève de masse et la valorisation de l’action spontanée extra-institutionnelle. Si l’on constate déjà des choix stratégiques différents selon les courants portés par cette gauche – rupture des bolcheviks russes, des radicaux allemands et des tribunistes hollandais avec les partis sociaux-démocrates contre le refus de scission des spartakistes allemands – c’est surtout l’attitude de la social-démocratie face à la première guerre mondiale qui achève d’unifier sa frange gauche. Alors que dans toute l’Europe, l’écrasante majorité des forces sociales-démocrates vote les crédits et appuie l’effort de guerre, la gauche s’unifie à partir de 1915[13] autour de son internationalisme, du rejet de la guerre, et de son soutien aux actions de masse contre les forces bourgeoises nationales. C’est tout naturellement que ce courant de gauche s’unifie à partir de 1917 derrière l’étendard de la révolution bolchévique, autour de la IIIe Internationale et de l’étiquette communiste, marquant ainsi la rupture définitive avec la social-démocratie. Au-delà des querelles théoriques qui continueront de structurer le rapport des deux noyaux majoritaires du courant socialiste, il importe de retenir ici que le courant de gauche se constitue avant tout comme opposition au socialisme d’État et à la centralité des méthodes parlementaires prônées par la social-démocratie. Face à cette orientation politique, les différentes franges de gauche ne cessent de rappeler leur soutien aux luttes de masse contre le système capitaliste et sa forme politique parlementaire.

Face au léninisme : contre le substitutisme

Aujourd’hui, la majeure partie des histoires du socialisme ne s’intéresse plus guère qu’à cette scission – ainsi qu’à celle entre trotskisme et stalinisme, à laquelle on ajoute parfois la prise en compte de courants « gauchistes » aussi vagues qu’élastiques[14]. La scission majeure entre communisme et social-démocratie en occulte bien souvent une autre, pourtant déterminante à l’époque des conseils, entre léninisme et communisme « de gauche ». Déterminante non pas pour entrer dans une distinction sans fin des diverses chapelles et groupuscules « gauchistes », mais parce qu’à l’origine, elle regroupe une très grande partie de la gauche social-démocrate, si ce n’est sa majorité[15].

Bien avant la figure dissidente de Trotsky à l’égard de l’orientation stalinienne, une démarcation s’opère progressivement entre un courant léniniste et un courant de gauche communiste que l’on peut commencer à rapprocher du courant de pensée conseilliste[16]. C’est surtout en Allemagne et en Hollande, mais aussi en Russie avec diverses organisations de l’opposition de « gauche »[17], que l’on trouve contre l’orientation léniniste les prémices d’une tradition conseilliste dont les principaux traits sont les suivants : défense de la centralité des conseils et de leur auto-organisation dans la réorganisation politique, rejet clair de la dictature de parti et du substitutisme, critique d’une forme d’autoritarisme léniniste et du rejet du pluralisme tant interne qu’externe aux partis communistes, critique de la bureaucratisation. La plupart des thèmes du courant conseilliste durant le XXe siècle sont déjà présents dès ces premières années de critiques adressées à la politique bolchévique ; critiques que l’on peut regrouper sous deux axes généraux : les relations conseils/parti/État et la conception de l’organisation – au sens d’organisation politique de type parti. Pour ces deux axes, on identifie bien une analyse conseilliste par opposition à l’analyse léniniste, analyse qui oppose socialisme par en bas et substitutisme. La pensée conseilliste, sensible donc à la question démocratique et à l’articulation entre finalité et modalités de la lutte de transformation sociale, se montrera critique envers certains écueils de la stratégie léniniste : survalorisation du rôle de l’organisation par rapport à la spontanéité révolutionnaire, poussant à privilégier la question des moyens de lutte et de la stratégie à celle de la finalité politique ; le tout menant in fine à une fétichisation du pouvoir étatique. Contre ce léninisme omniprésent, les conseillistes ne cesseront de répéter leur attachement à l’auto-organisation démocratique depuis la base de la société, à partir des organes de type conseil ; et donc la transformation radicale du rapport entretenu par le parti et la bureaucratie d’État à ces organes. On retrouve bien ici la thématique de la démocratie contre l’État.

On dit que les vainqueurs écrivent l’histoire ; cette formule pourrait illustrer celle du conseillisme face au communisme officiel. La victoire du capitalisme et de la démocratie parlementaire sur le « communisme » soviétique cache une autre victoire, celle de ce « communisme » bolchevik sur l’autogouvernement de la démocratie des conseils. C’est bien en ce sens qu’on peut parler du conseillisme comme d’un paradigme occulté – ou défait, c’est selon – de la galaxie socialiste.

Face au spontanéisme : contre l’oubli du politique

Le positionnement du paradigme conseilliste au sein de la galaxie socialiste constitue, d’une certaine manière, une forme de juste milieu. On pourrait croire à l’ironie, pour un courant régulièrement qualifié de gauchiste. Néanmoins, et nous tâcherons de le démontrer, la pensée conseilliste se trouve justement dans une position intermédiaire entre la tradition léniniste et les courants spontanéistes. Derrière cette désignation assez large se regroupent en réalité diverses traditions politiques autour de deux axes relativement précis : le rejet des organisations politiques permanentes, et/ou le refus de toute relation de représentation[18]. Cette tradition désigne donc aussi bien les courants anarchistes, que divers courants d’ultra-gauche ou certains courants influencés par le post-modernisme et un certain foucaldisme, et que l’on retrouve chez des penseurs comme Negri, Hardt[19] ou Holloway[20], très en vogue depuis les années 1980. C’est donc autant par antagonisme envers ces courants spontanéistes qu’envers certaines positions léninistes que le conseillisme nous semble avoir construit progressivement son existence comme paradigme. Plus qu’une ligne politique et stratégique précise et rigide, il constitue un courant dynamique, évolutif, tiraillé et menacé par des dérives contraires ; et c’est sans doute ce qui constitue l’intérêt politique et théorique de son étude.

À l’inverse de la critique d’un certain léninisme, c’est cette fois contre l’écueil d’une pensée privilégiant le projet d’émancipation « ici et maintenant » aux modalités de la transformation sociale que se positionne la pensée conseilliste. L’immédiatisme, la concentration sur les luttes sociales locales et partielles, le rejet des organisations politiques et de la représentation, le refus des questions stratégiques, l’obsession de la fétichisation étatique menant au refus du politique et finalement à la fétichisation du social, sont autant de caractéristiques spontanéistes identifiées et critiquées par la pensée conseilliste. Ces critiques ont d’autant plus d’intérêt qu’elles traversent et divisent le courant conseilliste lui-même, selon les périodes. Si cet aspect prouve à certains égards la fragilité théorique de ce courant, il est également une preuve de sa richesse et de sa capacité réflexive, ce qui confère un relief très riche à son étude.

Irène Pereira reprend et analyse certains traits du courant spontanéiste derrière ce qu’elle appelle la grammaire nietzschéenne[21], témoignant d’une orientation dont Antonio Negri est sans doute le représentant le plus emblématique. Forts des apports des pensées foucaldiennes et deleuziennes, nous trouvons chez ses défenseurs une grande acuité à penser l’articulation des formes de domination, d’oppression et d’exploitation, au sein desquelles se trouvent enchevêtrés des êtres sociaux qui ne sont plus définis unilatéralement par leur rapport au travail. À cela s’ajoute une évolution du capitalisme vers un capitalisme « cognitif »[22] où la production tendrait à devenir de plus en plus immatérielle. C’est à partir de cette analyse que se développe une organisation souvent regroupée sous la forme de réseaux ou de groupes affinitaires, orientés vers des modalités d’action assez diversifiées et souvent innovantes : performances, occupations, TAZ, etc. L’écueil ici pointé par la pratique conseilliste est une concentration excessive sur la question de la finalité démocratique, et l’illusion d’une capacité à dépasser les contradictions propres aux rapports sociaux existants dans la société telle qu’elle est. Cela se matérialise par un « oubli » de la question stratégique qui est celle du rapport aux asymétries structurantes de pouvoir, à l’État, au problème de la représentation, etc. Daniel Bensaïd[23] perçoit cette « faiblesse » chez des penseurs comme John Holloway[24] et Richard Dray[25] et l’identifie comme une caractéristique de ce qu’il nomme le « moment utopique » : ce sont ces moments consécutifs aux grandes défaites des mouvements sociaux, où la contestation renaît mais dans une direction floue et dans l’objectif explicite de tourner une page dans l’histoire des mouvements d’émancipation. Tout l’intérêt de cette analyse est le parallèle que Bensaïd dresse entre la période post-1989 – qui est celle de l’émergence de la mouvance altermondialiste et du renouveau des théories spontanéistes –, et la période du socialisme utopique, autour des années 1830-1848, postérieure à une grande période de restauration politique. Chez quelqu’un comme Holloway, les caricatures sur l’étatisme de toute pensée révolutionnaire et le développement d’une pensée de « l’anti-pouvoir » trahissent un fétichisme du social qui ne serait finalement que l’exact opposé du fétichisme étatique. La volonté d’abolir toute organisation – et donc toute représentation – comme le rejet de toute question stratégique liée au pouvoir aboutit finalement à une forme de négation du politique. C’est ce qui fera dire à Bensaïd, à propos de l’antiétatisme libertaire : « Il opposait au fétichisme d’État le fétichisme du social indifférent aux médiations politiques. L’abolition de tout principe de représentation ramène alors le rapport social au jeu des subjectivités désirantes. »[26]

Malgré les accusations récurrentes d’un spontanéisme de la pensée des conseils – accusations parfois légitimes tant il s’agit d’une question qui a divisé le mouvement – toute une partie de sa réflexion sur la question de l’organisation et du rapport aux mouvements sociaux vise justement à l’articulation entre finalité et modalité du projet d’émancipation politique. En ce sens, il semble possible de considérer la pensée conseilliste comme une tentative – imparfaite et inachevée – de dépassement des antinomies entre un pôle léniniste et un pôle spontanéiste. À l’écart du paradigme social-démocrate, le paradigme conseilliste pourrait bien être envisagé comme le troisième pôle oublié de la pensée révolutionnaire, entre bolchevisme et anarchisme, entre trotskisme et gauchisme, entre substitutisme et spontanéisme. Pôle sans cesse mouvant, souvent instable et parfois éclaté, mais pôle structuré par une histoire – celle des conseils ouvriers – et quelques grands enjeux théoriques – autour de la démocratie comme auto-institution.

Le problème de l’émancipation politique, au prisme de la question démocratique, nous mène donc vers la démocratie des conseils. Cette expérience moderne d’auto-institution démocratique répond ainsi à la préoccupation d’une démocratie agonistique dont l’objectif serait l’autonomie individuelle et collective[27] des sujets politiques via l’extension, et non le recouvrement, de la conflictualité politique. En ce sens, ce travail se situe dans la perspective d’un projet démocratique par en bas et contre l’État. Ce projet se positionne d’emblée en extériorité du libéralisme politique et du paradigme du gouvernement représentatif moderne. On lui trouve des préoccupations communes avec un certain républicanisme « aristotélicien » autour d’une sensibilité à la participation politique pensée selon la problématique de l’autogouvernement ; préoccupations qui limitent le rapprochement avec une partie de la pensée républicaine, autant qu’elles situent la démocratie des conseils au-delà des paradigmes participatifs et délibératifs de la démocratie. Enfin, en tant que projet démocratique issu de la galaxie socialiste, cette démocratie des conseils se déploie à rebours de certains écueils du léninisme et du spontanéisme, raison pour laquelle il devient possible d’identifier un pôle théorique conseilliste en tant que tel.


Notes

[1] Philippe Bourrinet, La gauche germano-hollandaise des origines à 1968

[2] Les piliers théoriques du conseillisme se retrouvent selon Philippe Bourrinet dans quatre textes essentiels : les Thèses sur le bolchevisme d’Helmut Wagner (1934) ; Vers un nouveau mouvement ouvrier d’Henk Canne-Meijer et constituant les thèses du GIC (1935) ; les Fondements de la production et de la distribution communiste du GIC (1930) ; et enfin le plus théorique Lénine philosophe de Pannekoek (1938).

[3] Le GIC, Groep van Internationale Communisten, est un groupe politique hollandais qui apparait en 1927 avant de devenir dans les années 1930 une référence internationale (si ce n’est la référence) du mouvement conseilliste.

[4] « Glissant de « l’antiléninisme » à « l’antibolchevisme », contrairement au KAPD, le GIC reprenait à son compte les thèses de Otto Rühle. Seule la référence constante au mouvement des conseils allemand empêchait le GIC de glisser vers une conception de type anarchiste. » cf. Philippe Bourrinet, La gauche germano-hollandaise des origines à 1968, opus cité, chapitre 7

[5] Ernst Bloch distingue dans Le principe d’espérance le courant « froid » du marxisme, caractérisé par une tendance à l’économisme, au scientisme voire à l’étatisme, de son courant « chaud » valorisant au contraire la subjectivité, l’art, la création et l’ensemble des formes de luttes contre l’oppression capitalistes qui ne se résument pas uniquement à l’antagonisme économique.

[6] On pense par exemple à Karl Korsch, Maximilien Rubel ou encore Cornelius Castoriadis.

[7] Castoriadis et Lefort seront notamment très influencés par la pensée de Merleau-Ponty.

[8] Voir Miguel Abensour, Pour une philosophie politique critique, opus cité.

[9] On pense notamment aux travaux de Philippe Bourrinet et de Denis Authier et Jean Barrot : Philippe Bourrinet, La gauche germano-hollandaise des origines à 1968, opus cité ; Denis Authier, Jean Barrot, La gauche communiste en Allemagne : 1918-1921, Paris : Payot, 1976, 388 p.

[10] On parle à l’époque de la « gauche » de la social-démocratie, pour désigner les courants qui deviendront par la suite les courants communistes et conseillistes.

[11] Contre la « droite » représentée par Bernstein et le « centre » représenté par Kautsky

[12] On pense notamment au célèbre texte de Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution, Paris : Les Amis de Spartacus, 1997, 192 p.

[13] La conférence de Zimmerwald réunira en 1915 la majorité des courants de la gauche, bien que le SDP hollandais en soit absent. Ce sera l’occasion pour la gauche d’unifier son programme politique, notamment autour du mot d’ordre de transformation de la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire. On parlera ensuite de la « gauche de Zimmerwald ».

[14] En témoigne aujourd’hui l’étiquette « ultragauche », qui revient régulièrement sur le devant de la scène médiatique pour désigner des courants aussi différents que l’action directe, l’anarchisme, le mouvement autonome, etc.

[15] Rappelons qu’en Allemagne, c’est bien la majorité des effectifs du parti communiste, le KPD, qui est exclue en 1920 par la minorité suite à une manœuvre d’appareil coordonnée par les bolcheviks dans une volonté d’isoler la gauche.

[16] La gauche communiste d’après 1917 ne correspond pas encore tout à fait au courant conseilliste au sens large. Pour être rigoureux, il faudrait identifier trois foyers principaux de l’opposition de gauche : le foyer russe, le foyer italien, et le foyer germano-hollandais. Si l’on peut rapprocher le premier et le dernier du conseillisme dans l’importance qu’ils accordent au rapport parti/État/conseils et dans leur critique de la bureaucratisation et du substitutisme des bolcheviks, le foyer italien se rapproche lui du foyer germano-hollandais sur l’attitude à l’égard de la participation aux élections mais s’en éloigne quant à la conception du parti qui reste léniniste au sens le plus rigide. De manière un peu différente, certains auteurs comme Christophe Bourseiller distingueront quatre familles aux origines de la gauche communiste : les germano-hollandais, les italiens, mais aussi les situationnistes et les communistes libertaires. cf. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Paris : Denoël, 2003, pp. 10-11

[17] On pense notamment aux communistes de gauche réunis autour de Radek, Bakounine et Ossinski au sein de la revue Kommunist en 1918, à l’Opposition ouvrière de Kollontaï et Chliapnikov, ou encore au Groupe Ouvrier de Miasnikov.

[18] Refus caractérisé notamment par la mise en place systématique du mandat impératif.

[19] Antonio Negri, Michaël Hardt, Empire, Paris : 10-18, DL 2004, 571 p.

[20] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir : le sens de la révolution aujourd’hui, Paris : Syllepse, 2007, 317 p.

[21] Irène Pereira, Les grammaires de la contestation : un guide de la gauche radicale, Paris : La Découverte, 2010, 225 p.

[22] Cette analyse est celle développée notamment par Antonio Negri et Michael Hardt. Voir notamment Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude : guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, Paris : La Découverte, 2004, 407 p.

[23] Daniel Bensaïd, « Et si on arrêtait tout ? « L’illusion sociale » de John Holloway et Richard Day » in Revue internationale des livres et des idées, janvier-février 2008, n°3

[24] John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, opus cité

[25] Richard Day, Gramsci is dead, London : Pluto Press, 2005, 254 p.

[26] Daniel Bensaïd, La politique comme art stratégique, opus cité, p. 30

[27] Gérard David, Cornelius Castoriadis : le projet d’autonomie, Paris : Éd. Michalon, 2001, pp. 43-60


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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 01 Mar 2018, 18:12

Aux confins du marxisme et de l’anarchisme, le conseillisme

Aux confins du marxisme et de l’anarchisme, le conseillisme

Apparu il y a un siècle, ce courant d’idées prône une forme de démocratie directe assez proche de celle du communisme libertaire.

Le conseillisme renvoie à une conception du processus révolutionnaire explicitement opposée à celle autoritaire et étatique de Lénine. Le « conseil » est considéré comme l’organe politique et social privilégié de la révolution, en lieu et place de l’État. Cette forme est directement inspirée des « soviets » russes qui correspondaient, en ville, à des assemblées de délégués ouvriers (et de soldats) et, à la campagne, à des assemblées paysannes.

Aux yeux des théoriciens du conseillisme, le conseil n’est pas une panacée puisqu’il peut être dominé par des forces politiques – social-démocrates (Révolution allemande de 1918) ou autoritaires (Révolution russe de 1917) – qui y font prévaloir des principes d’organisation fondés sur la délégation de pouvoir et récusant formellement la démocratie directe.

Or, au-delà de la forme-conseil, la démocratie directe constitue bien une marque décisive du conseillisme. Les courants ayant revendiqué cette filiation ont été plutôt marxistes mais ils ont compté nombre d’anarchistes à leurs côtés au cours de divers combats. Ainsi, Marinus van der Lubbe, syndicaliste néerlandais, auteur présumé de l’incendie du Reichstag après la nomination de Hitler en 1933, fréquentait les milieux anarchistes et conseillistes.

Pour la petite histoire, en France, avant le PCF officiel, un « premier Parti communiste » avait été créé en mai 1919 par des syndicalistes révolutionnaires, des anarchistes et des socialistes de gauche ayant convergé vers des positions de type conseilliste. Le principe de démocratie directe explique naturellement cette proximité, et du reste, même à cette époque, les anarchistes n’étaient pas unanimement anti-marxistes.

Les organisations les plus réputées se réclamant de ce communisme de conseils ont été, à l’aube des années 1920, le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD) et le Parti communiste ouvrier des Pays-Bas (KAPN). Le KAPD, fondé en avril 1920, a regroupé jusqu’à 50 000 adhérentes et adhérents. Il était issu d’une scission antiléniniste et anti- électoraliste du Parti communiste allemand. Les principaux théoriciens du conseillisme sont cependant néerlandais, avec Anton Pannekoek et Herman Gorter. Paul Mattick constitue une grande référence théorique de ce courant et du marxisme en général, notamment en ce qui concerne les questions de théorie économique. On pourrait aussi citer Karl Korsch pour un angle plus philosophique.

Le conseillisme est apparu vigoureusement à la faveur de la crise révolutionnaire qui a secoué l’Europe entre 1917 et 1921. Il s’est désagrégé presque aussitôt la situation révolutionnaire passée, son opposition à la fois au parlementarisme et au syndicalisme l’ayant privé d’une action adaptée à une période non révolutionnaire. L’idée conseilliste a néanmoins survécu dans des revues et des cercles intellectuels tels que, dans les années 1950-1960, L’Internationale situationniste, avec Guy Debord, ou la revue Socialisme ou Barbarie, avec Cornélius Castoriadis.

L’idée des conseils, elle, n’est nullement périmée. Ne la retrouve-t- on pas dans le principe des assemblées locales unissant différents secteurs de lutte, qui peuvent revenir au goût du jour dans les périodes de remontée de la lutte des classes  ? L’époque actuelle s’y prête, alors que la crise économique est aiguë, que les luttes syndicales, mises en difficulté, doivent éviter l’isolement, et que d’autres formes de contestation de la société marchande prennent une place croissante. Alors vivement que revienne le temps des conseils !

Wil (AL Paris nord-est)


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bipbip
 
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 04 Mar 2018, 21:24

Histoire politique du courant des Conseils Ouvriers en Allemagne

PRECURSEURS DES CONSEILS.

Les Conseils Ouvriers avaient eu pourtant leurs antécédents. Déjà pendant la guerre cette manière spontanée de lutter était en germe dans les usines. Comme on le sait existent dans les syndicats allemands des "hommes de confiance" chargés de menues fonctions, et assurant un lien entre les syndiqués et leur direction. Les "hommes de confiance" faisaient connaître à la direction des Syndicats les divers griefs des ouvriers. Ces griefs, durant la guerre, étaient nombreux (les principaux portaient sur l’intensification du travail et 11 augmentation des prix). Mais comme les Syndicats avaient fait front unique avec le gouvernement impérial pour gagner la guerre, les "hommes de confiance" frappaient à la mauvaise porte. Un ouvrier "facheux" ne tardait jamais à être appelé aux armées, et vis-à-vis de la direction syndicale, il apparut vite meilleur de n’avoir aucun grief.

Les "hommes de confiance" cessèrent de conseiller la direction de leurs Syndicats, mais délibérèrent secrètement dans les usines et devinrent ce qu’on peut considérer comme des pôles d’attraction pour les aspirations de tous les travailleurs. En 1917, brusquement, un flot de grèves sauvages déferla sur le pays. En apparence, ces mouvements "spontanés" n’étaient virtuellement pas organisés : mais ils étaient précédés de discussions et d’accords communs entre usines, au cours desquelles les "hommes de confiance" avaient servi de lien.

Dans de tels mouvements les conceptions particulières des ouvriers, social-démocrate, anarchiste, libérale, religieuse, etc...devaient s’effacer devant la nécessité du moment. La masse en tant que classe était obligée d’agir sous sa propre direction, sur la base organisationnelle de l’usine, rejetant toutes les organisations de différentes "couleurs".

Dans les centres industriels importants les Conseils Ouvriers prenaient le pouvoir à Berlin, à Hambourg, dans la Rhur et le centre de l’Allemagne, en Saxe. Quel usage ont-ils fait de ce pouvoir ?

FACILITE DE LA VICTOIRE.

Les résultats étaient pauvres. Les masses n’avaient pas une conscience suffisante des relations sociales. La cause de cette carence était à chercher dans la facilité avec laquelle se formèrent les Conseils Ouvriers. L’ancien régime n’était pas supprimé par une lutte sévère, mais l’appareil de l’Etat avait perdu toute autorité et s’écroulait de lui-même faute d’appui. La victoire était trop facile, ce n’était virtuellement pas une victoire, mais plut6t la situation faite au mouvement par le manque de résistance adverse La paix, voeu de toute la population, suivait immédiatement la "révolution".

Importante différence d’avec la Révolution Russe de 1917. En Russie, la l ère Révolution, en mars, balayait le régime tzariste, mais la guerre continuait et le gouvernement Kérensky ne voulait pas d’une paix séparée. La question restait brûlante dans son indécision ; la révolution trouvait souvent dans ces obstacles des condition déterminantes pour son développement. Tandis qu’avec 1’effondrement de l’empire allemand l’aspiration première de la population, c’est à dire la paix, était comblée. L’Allemagne, transformée en République, serait rebatie sur des assises nouvelles. Lesquelles ?

Avant la guerre, il n’était pas question de divergence sur ce point parmi les travailleurs. La politique ouvrière, en pratique comme en théorie, était faîte par le parti social-démocrate et les syndicats, reconnus et approuvés par la majorité des travailleurs. Pour les tenants de ce mouvement socialiste, épanoui dans la lutte pour la démocratie parlementaire et les réformes sociales, l’Etat démocratique bourgeois devait être le levier du Socialisme. Il suffisait, pour les ouvriers, d’assurer une majorité socialiste dans le Parlement, et les ministres socialistes prendraient soin de nationaliser la vie économique pas à pas, pour réaliser ainsi le Socialisme.

Il y avait aussi, à la vérité, un courant révolutionnaire, dont par exemple K.Liebknecht et R.Luxemburg étaient des représentants connus, mais qui ne développèrent jamais des conceptions propres destinées à combattre l’idée d’un Socialisme d’Etat. On comprend par là qu’ils n’aient plus été qu’une "opposition" au sein de la social-démocratie même.

NOUVELLES CONCEPTIONS.

Pourtant de nouvelles conceptions virent le jour pendant les grands mouvements de masses de 1918-1923.

Elles n’étaient pas le fait d’une "avant-garde", mais bien celui des masses elles-mêmes. Sur le terrain pratique, l’activité indépendante des ouvriers et des soldats avait reçu sa forme organisationnelle : ces nouveaux organes agissaient dans un sens de classe. Et parce qu’il y a une liaison étroite entre les formes de la lutte de classe et les conceptions de l’avenir, il va sans dire que çà et là les vieilles conceptions commençaient de s’ébranler. De même que les ouvriers dirigeaient leur propre lutte, dans l’appareil du Parti ou du Syndicat, de même en ce qui concerne la vie sociale, l’idée prenait corps selon laquelle les masses devaient y exercer une influence directe par le moyen des Conseils. Cela devait être une "dictature du prolétariat" exécutée non par un parti mais par l’unité de toute la population travailleuse. Il est certain qu’une telle organisation sociale ne devait pas être démocratique dans le sens bourgeois du mot, puisque la partie de la population qui ne participait pas de la nouvelle organisation de la vie sociale n’aurait pas voix dans les discussions ni dans les décisions.

Nous disions que les vieilles conceptions commençaient à s’ébranlé. Mais il devint vite évident que les traditions parlementaires et syndicales étaient trop enracinées dans les masses pour être extirpées à bref délai. La bourgeoisie, le parti social-démocrate et les syndicats appelèrent très habilement à ces traditions pour faire du tort à la nouvelle conception d’organisation indépendante. Le parti social-démocrate, en particulier, se félicitait en paroles de cette nouvelle façon que les masses avaient eue de s’imposer dans la vie sociale. Il allait jusqu’à exiger que cette forme de pouvoir directe soit approuvée et conservée par une loi qui serait votée à bref délai dans un nouveau parlement. Mais en même temps qu’il leur témoignait de "l’amour", l’ancien mouvement ouvrier reprochait aux Conseils un manque total des usages démocratiques, tout en les excusant partiellement par leur formation spontanée. C’est à dire qu’il leur reprochait le fait que les organisations de l’ancien mouvement ouvrier comme telles n’y étaient pas représentées. Ces organisations considéraient comme une exigence de la démocratie ouvrière que tous les courants du mouvement ouvrier eussent leurs députés dans les Conseils proportionnellement à leur importance respective.

LE PIEGE TENDU

La majorité des travailleurs était incapable de réfuter cet argument. Dans ces conditions les Conseils se composaient de représentants du parti social-démocrate, des syndicats, des social-démocrates de gauche, des communistes, des coopératives de consommation ainsi que des délégués d’usines. Il est évident que de tels Conseils n’étaient plus les organes des équipes d’usines réunies, mais une formation issue de l’ancien mouvement ouvrier oeuvrant à la réinstauration du capitalisme sur la base du Capitalisme d’Etat démocratique.

C’était la ruine de la force ouvrière. Les dirigeants des Conseils ne recevaient plus leurs directives de la masse, mais de leurs différentes organisations. Ils adjuraient les travailleurs d’assurer "l’ordre", et proclamaient que "dans le désordre pas de socialisme". Dans de telles conditions, les Conseils perdirent rapidement toute signification réelle pour la classe ouvrière, les institutions législatives bourgeoises fonctionnèrent en se passant de l’avis des Conseils : là était précisément le but de lvancien mouvement ouvrier.

Malgré cette "révolution échouée, on ne peut dire que la victoire des pouvoirs conservateurs ait été simple. Cette nouvelle orientation des esprits était tout de même assez accusée pour que des centaines de milliers d’ouvriers luttent avec acharnement afin de garder aux Conseils leur caractère de nouvelles unités de classe. Il fallut cinq ans de gros efforts, et le massacre de 35.000 ouvriers révolutionnaires, pour que le mouvement des Conseils fut définitivement battu par le front unique de la ,bourgeoisie, l’ancien mouvement ouvrier et les gardes blanches des hoberaux prussiens.

COURANTS POLITIQUES.

Dans cette mêlée se heurtaient en général du côté ouvrier 4 courants politiques :

I- Les Sociaux-Démocrates voulaient nationaliser les grandes industries pas à pas et par voies parlementaires. et tendaient à ne conserver que les syndicats comme intermédiaires entre les travailleurs et le capital d’Etat.

2- Le courant Communiste, s’inspirant plus ou moins de l’exemple russe exigeait une expropriation directe des capitaux par les masses. Il était selon lui du devoir des ouvriers révolutionnaires de "conquérir" les syndicats et les rendre révolutionnaires.

3- Le courant Anarcho-Syndicaliste s’opposait à la conquête du pouvoir politique et tout Etat. Elargissement des syndicats, jusqu’à telle ampleur qu’ils soient capables de reprendre à leur compte la vie économique : tel était l’essentiel de leur pensée. En 1920, le syndicaliste révolutionnaire connu R.Rocker écrivait dans sa "Déclaration des principes du Syndicalisme-révolutionnaire" que les syndicats ne sont pas à considérer comme des produits passagers du capitalisme, mais comme les germes d’une organisation socialiste ultérieure. Il sembla d’abord, en 1919, que la chance de ce mouvement fut venue. Dès l’écroulement de l’Empire, des masses révolutionnaires affluaient dans ces syndicats. Pour l’année 1920, on comptait 200 à 300 000 adhérents.

4- Toutefois, les syndicalistes-révolutionnaires virent avec étonnement le mouvement syndical tomber en décomposition en 1920. Des masses d’adhérents quittaient les syndicats pour une autre forme d’organisation, mieux adaptée aux conditions de lutte : l’organisation révolutionnaire d’usine. Chaque usine avait sa propre organisation, agissant indépendamment des autres et qui même tout d’abord n’était pas reliée aux autres. Chaque usine faisait figure de "République indépendante" repliée sur elle-même.

Bien que des organismes d’usines fussent une acquisition du mouvement de masses, il faut tout de même remarquer qu’ils n’étaient que le fruit d’une révolution échouée ou au moins une révolution stagnante. Il s’ avèra vite impossible aux ouvriers de conquérir le pouvoir économique et politique par le moyen des Conseils, et qu’il y aurait tout d’abord à soutenir une lutte difficile contre les forces qui s’opposaient aux Conseils. Ainsi les ouvriers révolutionnaires commençaient à rassembler leurs forces dans toutes les usines pour maintenir un pouvoir direct sur la vie sociale. Par leur propagande, ils éveillaient les ouvriers, les persuadaient de quitter les syndicats et d’adhérer à l’organisation révolutionnaire d’usine, pour diriger eux-mêmes leur propre lutte, et conquérir le pouvoir économique et politique sur toute la société.

En apparence la classe ouvrière faisait un grand pas en arrière sur le terrain du pouvoir organisé. Tandis qu’auparavant le pouvoir des ouvriers était concentré dans quelques puissantes organisations centrales, maintenant il se désagrégeait en centaines de petites organisations, groupant quelques centaines ou quelques milliers d’adhérents, selon l’importance de l’usine. Mais en réalité il apparaissait que cette forme était la seule oÙ put se déployer un véritable pouvoir ouvrier, de sorte que ces organisations étaient la terreur de la bourgeoisie, de la social-démocratie et des syndicats.

CONSOLIDATION DES ORGANISATIONS D’USINE.

Cependant cette séparation de toutes ces organisations d’usine n’était pas une question de principe ; ces organisations étaient nées isolément. On tenta de les rassembler dans une organisation générale afin d’opposer un front serré à la bourgeoisie et à ses acolytes. L’initiative partit de Hambourg, et en avril. 1920, le premier rassemblement pour toute l’Allemagne eut lieu secrètement à Hanovre. Il y avait des délégués de Hambourg, Brême, Bremerhafen, Hanovre, Berlin, l’Allemagne centrale, la Silésie et la Rhur. Malheureusement, la police de la "République la plus démocratique du monde" flairait ce Congrès et le dispersa. Elle venait tout de même trop tard, car l’organisation générale était déjà fondée, et les plus importants de ses principes provisoires concernant l’organisation, l’action et la politique, étaient arrêtés.

Cette union se nommait A.A.U.D (Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands) ou Union Générale des Travailleurs d’Allemagne.

Les principes prévoyaient la lutte contre les syndicats et les Conseils d’usine légaux et le refus du parlementarisme.

L’indépendance et la mobilité de chacune des organisations participantes étaient assurées au maximum.

Dès ce moment, il apparut impossible de rassembler toutes les organisations d’usine existantes. Certaines préféraient I’isolement, de autres se liaient aux syndicats révolutionnaires et d’autres à l’internationale Syndicale Rouge (Moscou). Au total la nouvelle forme d’organisation comptait environ un demi-million d’adhérents. Tout d’abord l’A.A.U.D ne rassembla que 80 000 travailleurs (avril 1920). Sa croissance fut rapide, et à la fin de 1920 ce nombre passa à 300.000. Mais dès décembre 1920, des divergences politiques provoquèrent une grande scission au sein de l’organisation et la moitié des adhérents la quittait pour former une autre organisation l’A.A.U.D.E ( Nous reviendrons sur ces divergences dans la suite de notre exposé). Après cette rupture 1#A.A.U.D. ne compta plus que 200 000 adhérents au moment de son 4ème Congrès de juin 21.

LE PARTI COMMUNISTE ALLEMAND (K.P.D.).

Avant d’examiner les diverses scissions dans le mouvement des organisations d’ usines, il est nécessaire de

parler du nouveau Parti Communiste (K.P.D.) fondé en novembre 18, C’ est à dire sitôt après l’effondrement de 1#Empire. Pendant la guerre, le parti social-démocrate resta fidèle à la bourgeoisie allemande, à l’exception de quelques uns de ses membres, comme Luxemburg et Liebknecht. Ces derniers s’opposaient à la guerre et faisaient propagande pour une insurrection socialiste contre les massacreurs. Naturellement il s’agissait d’une opposition illégale, animant quelques groupes, dont le ’"Spartacusbund", les "Internationalistes" de Dresden et les "Radicaux de Gauche"’ de Hambourg, pour citer les plus connus. Ces groupes, de l’école social-démocrate, s’unifièrent en novembre 1918 en K.P.D. s’orientant sur la Révolution Russe. Ce parti devint Immédiatement lieu de rassemblement pour nombre d’ouvriers révolutionnaires, qui exigeaient "Tout le pouvoir pour les Conseils Ouvriers"

Il est important de remarquer que les fondateurs du K.P.D., vieux militants de l’école social-démocrate, constituaient par "droit de naissance" les cadres du parti. Mais les masses d’ouvriers qui y affluèrent, et que préoccupaient en pratique de nouvelles formes de lutte, se laissèrent influencer par mainte perception désuète. Car le nom d’organisation d’usine" n’est qu’un mot, et peut se prononcer sans réflexion. De plus ce mot est trompeur, dans la mesure ou il incline à penser qu’il ne s’agit que d’un problème uniquement organisationnel. En réalité, Il s’agit d’’un ensemble tout différent de conceptions sociales. Le mot "organisation d’usine" renferme une révolution dans les conceptions de :
1. l’unité de la classe ouvrière
1. la tactique de lutte
1. la relation des masses et sa direction
1. la dictature du prolétariat
1. la relation de l’Etat et de la Société
1. le communisme en tant que système économico-polîtique.

Face à ces problèmes, les ouvriers en lutte sentaient le besoin de nombreux renouvellements idéologiques. En effet ces problèmes se posaient conséquement à leur lutte pratique, la nécessité se faisant jour d’un renouvellement du prolétariat d’usine, renouvellement dont 11 idée sembla suspecte aux vieux militants des cadres syndicalistes et parlementaristes grisonnants. Il va sans dire, d’ ailleurs, que ces renouvellements n’apparurent pas subitement comme objectifs d’un système déjà achevé, ces idées naissantes cotoyaient ou se mêlaient à des acquis du vieux monde idéologique. Ainsi les travailleurs du K.P.D. ne s’ opposaient pas de façon massive et déterminée aux l’internationalistes" de la direction, mais ils étaient faibles et divisés sur bien des questions.

LE PARLEMENTARISME.

Dès la fondation du K.P.D, l’ensemble des conceptions que nous comprenons sous l’ex pression d’organisation d’usine" y devint le sujet de discorde. Le gouvernement provisoire, dirigé par le social-démocrate Ebert avait annoncé des élections pour une Constituante. Le jeune K.P.D. devait-il participer à ces élections en les combattant ? Cette question provoqua des heurts violents. La grande majorité des ouvriers exigeaient qu’on se dresse contre les élections, au contraire de la direction du Parti, Luxemburg et Liebknecht compris, qui avait décidé d’y participer. Les discussions virent la défaite de la direction. Il faut dire qu’à l’époque le KPD était un parti antiparlementaire. Cet antiparlementarisme s’appuyait sur une conviction, que la Constituante n’avait d9autre sens que de consolider, en lui donnant une assise "légale", le pouvoir de la bourgeoisie. Mais la situation donnait à réfléchir Conseils d’usine et Conseils d’Ouvriers généraux surgissaient de toutes parts dans les régions industrielles, et l’élément prolétarien du K.P.D. tenait à montrer la différence de la démocratie parlementaire et la démocratie ouvrière par le mot d’ordre "Tout le pouvoir aux Conseils Ouvriers".

Mais la direction du KPD voyait dans cet antiparlementarisme non un renouvellement, mais une régression vers les conceptions syndicalistes et anarchistes telles qu’elles se firent jour au début du capitalisme industriel. En réalité l’antiparlementarisme du nouveau courant n’avait rien à faire avec le "syndicalisme-révolutionnaire" et l’anarchisme" et représentait même virtuellement sa contradiction. Tandis que l’anti-parlementarisme des libertaires s’appuyait sur le refus du pouvoir politique, et en particulier de la dictature du prolétariat, le nouveau courant considérait l’anti-parlementarisme comme une condition nécessaire à la prise du pouvoir politique dans la société. Comme tel il s’agissait d’un anti-parlementarisme "marxiste".

LES SYNDICATS

La direction du KPD naturellement, avait aussi, quant au problème des syndicats, une façon de voir différente de celle du courant "organisation d’usine", et cela donna lieu à des discussions, peu de temps après. Nous savons que les propagandistes des Conseils mettaient en avant le mot d’ordre "Quittez les syndicats- Adhérez aux Organisations d’usine- Formez des Conseils Ouvriers"

Mais la direction du KPD proclamait "Adhérez aux syndicats". Elle ne croyait pas, il est vrai, "conquérir" les Centrales des syndicats, mais elle croyait possible de "conquérir" la direction dans quelques branches locales. Cette tactique ayant abouti, ces branches devaient alors se détacher de la Centrale des Syndicats, et se réunir en Centrale Syndicale Révolutionnaire.

Là encore la direction du KPD essuya une défaite. La plupart des membres se retirèrent hostiles cette tactique syndicale qui était en contradiction avec le mot d’ordre "Tout le pouvoir aux Conseils Ouvriers !,,

LE CONGRES DE HEIDELBERG

Mais la direction, soutenue par la Russie, avait décidé de maintenir ses conceptions, fut-ce au prix de l’exclusion de la plupart des adhérents. Cette opération se fit en 1919 au congrès de Heidelberg, de malheureuse et suspecte mémoire. Cet exposé n’a guère de raisons pour retracer les machinations organisationnelles qui rendirent possible "démocratiquement" l’exclusion de 50% des adhérents. Du point de vue des roublards politiques, ce fut sans doute un travail intelligent : pour nous, cette procédure a été la plus basse manoeuvre du vieux parti social-démocrate allemande Seul le

résultat nous intéresse : ce fut l’exclusion des révolutionnaires qui permit au KPD de mener sa politique réformiste russe, parlementariste et syndicale, et par la suite, de st unir avec les social-démocrates de gauche, les soi-disants "Indépendants"

LE K.A.P.D.

Quelque temps après, les exclus formèrent un nouveau parti nommé KAPD (Kommunistiche Arbeiter Partei Deutschlands) avec comme mots d’ordre : "Quittez les syndicats Tout le pouvoir aux Conseils". Et il était en relation étroite avec l’A.A.U.D. Dans les mouvements de masses qui eurent lieu les années suivantes le K.A.P.D. fut une force qui compta. On redoutait autant sa volonté et sa pratique d’actions directes et violentes que sa critique des partis et des syndicats et de la politique étrangère rus se. Le journal du K.A.P.D. appartenait à la meilleure littérature marxiste à cette époque de décadence du mouvement ouvrier marxiste, et ceci bien qu’il s’embarrassat de vieilles traditions.

LE K.A.P.D. ET LA DISCORDE AU SEIN DE l’A.A.U.D.

Quittons maintenant les partis et revenons au mouvement des "organisations d’usine". Ce jeune mouvement indiquait que d’importants changements Idéologiques s’étaient produits dans la conscience du monde ouvrier. Mais ces transformations avaient eu des résultats variés, et différents courants de pensée apparaissaient distinctement au sein de l’A.A.U.D. Tout le monde s’accordait sur les points suivants :
1. la nouvelle organisation devait croitre jusqu’à compter quelques millions d’adhérents.
1. la structure devait être conçue de façon à éviter l’apparition possible d’une nouvelle "clique de dirigeants".
1. Cette organisation (AAUD) devait réaliser la dictature du prolétariat.

Mais deux points provoquaient des antinomies insurmontables :
1. la nécessité d’un parti politique aux cotés de l’AAUD
1. la gestion de la vie économique et sociale.

Au début, l’AAUD.n’ayant aucun rapport avec le K.P.D., ces divergences n’avaient pas de portée pratique. Mais dès la fondation du KAPD. le problème devint urgent.

L’AAUD. coopéra très étroitement avec le KAPD., et ceci contre la volonté de la moitié de ses adhérents. Les adversaires du KAPD. dénoncèrent la formation d’une nouvelle clique de dirigeants" et en décembre ’1920, ils quittèrent 1’AAUD. pour constituer une organisation indépendante de tout parti politique, l’AAUDE (Einheîte-organisation : organisation unitaire) ce qui signifiait qu’on était contre la séparation d’une partie du prolétariat dans une organisation spéciale, dans un parti politique.

On peut mesurer l’envergure de la nouvelle organisation au nombre de ses adhérents, et à ses publications. Elle comptait 212 000 membres en 1922, et se déclarait déjà capable de gérer 6% des usines. Elle publiait alors :

"Die Einheitsfront" à Berlin

"Der Weltkampf" en Saxe

"Der Unionist" à Hambourg

"Die Revolutiont" en Saxe orientale

"Die Aktion" à Berlin.

"Die, Aktion", important hebdomadaire dirigé par M.Pfemfert, défendait les points de vue de l’AAUDE., bien qu’étant indépendant de l’organisation.

LES ARGUMENTS.

Quels étaient les arguments des deux courants en présence ? Ceux de l’AAUD. sont mis bien en évidence dans trois brochures de H.Gorter :

"Organisation des Klassenkamps"

"Lettre ouverte au camarade Lénine"

" Allgemeine Arbeiter Union"

Dans la "Lettre Ouverte" il déclare : "Parce que la Révolution s’avère difficile dans l’Europe de l’ouest, et par conséquent très lente, une longue période de transition se prépare, dans laquelle les syndicats n’auront plus d’utilité et les Conseils n’existeront pas encore. Durant cette période de transition, il y aura lieu de lutter contre les syndicats, de les changer, de les remplacer par de meilleures organisations. Ne craignez rien nous avons tout le temps voulu"

"Une fois de plus, cela n’arrivera pas parce que nous autres de la gauche le voulons, mais parce que la Révolution exige cette nouvelle organisation. Sans elle la R évolution ne peut triompher-"

Et dans "Organisation des Klassenkamps" nous lisons ceci :

"Une organisation groupant des millions et des millions de communistes conscients est nécessaire. Sans elle, nous ne pourrons vaincre."

Donc cette organisation destinée compter "des millions et des millions" de membres devait se construire tout en luttant. Et une fois parvenue à embrasser la plus grande partie des ouvriers, elle serait l’organe de la dictature du prolétariat. Cette dictature soutenue par une telle majorité aurait un véritable caractère de classe.

Toutefois dans l’AAUD. et le KAPD., on pensait que les organisations d’usine avaient avant tout autre but celui de la lutte pratique, de la grève et de l’insurrection, et malheureusement la force des travailleurs résidait beaucoup plus dans leur volonté révolutionnaire que dans leur connaissance de la vie sociale. Un travail d’enseignement soutenu était nécessaire. Gorter déclare dans l’Organisation de la lutte des classes" :

"La plupart des prolétaires sont dans l’ignorance. Ils ont de faibles notions d’économie et de politique, ne savent pas grand chose des événements nationaux et Internationaux, de leur connexion et de leur influence sur la révolution. Ils agissent quand ils ne devraient pas, n’agissent pas quand ils devraient. Ils se tromperont très souvent".

C’est pourquoi ce courant estimait nécessaire que le révolutionnaire conscient s’organisait de deux côtés la fois : dans le parti politique KAPD et dans l’organisation d’usine AAUD.Voici comment Gorter essayait de donner une idée de ce parti :

"On pourrait dire : il est le cerveau du prolétariat, son oeil, son pilote. Mais ce n’est pas tout à fait exact, car de cette façon le parti ne serait qu’une partie d’un tout. Il ne l’est pas et ne veut pas l’être. En Europe occidentale et en Amérique du Nord, i’L veut imbiber le prolétariat, le pénétrer comme un levain, Il tend à être le prolétariat lui-méme, à être la totalité. Il veut devenir l’unité par sa jonction avec les organisations d’usines et le pro1étariat- (Organisation,p.16)

On voit que les deux organismes se conjugeraient pour réaliser la Révolution. Après la victoire ces 2 organismes devraient exercer de concert la dictature du prolétariat, se partageant le pouvoir à égalité.

"Il est évident que l’organisation d’usine ne peut triompher d’elle-même. Le parti à lui seul ne le peut pas non plus. Mais les deux ensemble le peuvent. Les organisations d’usine et le parti, c’est le prolétariat.... Le parti détiendra-t-il la plus grande part du pouvoir, ou bien les organisations d’usine seront-elles devenues si solides que la suprématie leur revienne ? Nous ne le savons pas. Cela dépend du cours de la Révolution." (Organisat.p98)

LES ARGUMENTS DE L’A.A.U.D.E.

Selon les adversaires du parti politique séparé des organisations d’usine, le AAUDE voulait bâtir une grande organisation pour la lutte pratique directe et pour la gestion future de la vie économique. Le caractère en serait économico-politique. A cet égard, cette conception différait du vieux "syndicalisme-révolutionnaire" qui s’affirmait hostile au pouvoir politique et à la dictature du prolétariat. Pourquoi une organisation politique séparée Il est vrai que le prolétariat est faible et ignorant, et qu’un enseignement continu est nécessaire.

Mais cela n’est-il pas possible dans les organisations d’usine puisque la liberté de parole y est assurée. L’opinion que le parti est le "cerveau" ou le "pilote du prolétariat nous amène à envisager la mise en tutelle du prolétariat, à provoquer une dictature sur le prolétariat par une nouvelle clique de dirigeants. C’lest pourquoi le parti séparé est plus un frein qu’un stimulant pour le développement de la classe ouvrière. Quand le prolétariat est trop faible ou trop aveugle lors d’une résolution à prendre pour la lutte, ces défauts ne seront pas supprimés par une décision de parti. Personne ne peut reprendre la tache du prolétariat, et il doit lui-même surmonter ses propres défauts. La double organisation est une conception désuéte héritière de la vieille tradition : parti politique et syndicat

QUI AVAIT RAISON ?

Tels étaient donc les deux courants issus du développement de la lutte de classe au sein du mouvement d’organisation d’usine". Qui avait raison ? Se trompait-on des deux côtés ? En d’autres termes, en quoi cette épreuve a-t-elle enrichi notre connaissance de la lutte pour le pouvoir ouvrier ?

LE MECOMPTE

Avec 25 ans de recul, nous pouvons voir que l’AAUD et l’AAUDE. se sont trompé également. On avaitcru que la soudaine croissance des organisations d’usine en 1919 et en 1920 continuerait à peu près à la même cadence au cours de la lutte. On avait cru que les organisations d’usine deviendraient un grand mouvement de masse, groupant des "millions et des millions de communistes conscients", qui contrebalanceraient le pouvoir des syndicats capitalistes. Partant de la supposition juste que le prolétariat ne peut lutter et triompher que comme classe organisée, on croyait que les travailleurs élaboreraient chemin faisant une nouvelle et toujours croissante organisation permanente. C’est à la croissance de l’AAUD. et de 1’AAUDE. qu’on pouvait mesurer le développement de la combattivité et de la conscience de classe.

Une lutte acharnée avait lieu en Allemagne, et celle-ci devait aboutir au fascisme en 1933, mais le AAUD, le AAUDE, et le KAPD se repliaient de plus en plus sur eux-mêmes malgré la lutte. A la fin il ne restait plus que quelques centaines d’adhérents, vestiges des grandes organisations d’usine d’antan, ce qui signifiait quelque noyaux çà et là sur un total de 20 millions de prolétaires. Les organisations d’usine n’étaient plus des organisations "gé,n6rales" des travailleurs, mais des noyaux de communistes de Conseils conscients, et de cette façon 1’AAUD. et l’AAUDE. même revêtaient le caractère d’un parti politique. L’organisation de "millions et de millions" s’était avérée illusoire

LES FONCTIONS

Est-ce spécialement le petit nombre d’adhérents qui transforme les organisations d’usine en un parti politique. Non. C’était un changement de fonction. Quoique les organisations d’usine n’eussent jamais pour tâche de proclamer une grève, de négocier avec les entrepreneurs, de poser des revendications (c’était l’affaire des grévistes), 1’AAUD et l’AAUDE étaient des organisations de lutte pratique. Ils excitaient la combattivité des ouvriers, et dans ce sens avaient une tâche de propagande. Mais quand une grève était éclatée, les organisation— d’usine s’occupaient en grande partie de l’organisation de la grève. La presse de 1’organisation était la presse de la grève, les rassemblements de grévistes étaient organisés par elles, les orateurs étaient souvent les propagandistes de l’AAUD. et de l’AAUDE. Mais des pourparlers avec les entrepreneurs revenaient au Comité des grévistes, dans lesquels étaient en général des adhérents de l’AAUD et de l’AAUDE. Dans le Comité, ils ne représentaient pas leur organisation, mais les grévistes qui les avaient élus, et devant qui ils étaient responsables.

Le parti politique KAPD avait une autre fonction. Sa tâche consistait surtout en propagande, en analyse économique et politique. Aux moments d’élection, il faisait une propagande antiparlementaire, et des événements politiques donnaient lieu à des meetings pour dénoncer la politique bourgeoise des différents partis. Et parce que les sociaux-démocrates et les communistes officiels avaient une grande influence en Allemagne, la critique sur le KPD et la Russie prenait une grande place dans l’activité.

CHANGEMENT DE FONCTION.

Mais la tache pratique de l’AAUD. et de 1’AAUDE était accomplie dès la défaite définitive de la classe ouvrière dans l’insurrection de 2l en Allemagne centrale. Cette défaite était aussi celle des organisations qui ne pouvaient guère vivre qu’en tant qu’organes de mouvements indépendants, c’est à dire l’AAUD et l’ AAUDE.

Dans de telles circonstances, le travail des organisations d’usine était réduit à la propagande et l’analyse, comme celui du parti politique. La plupart des adhérents, découragés par l’absence de perspective révolutionnaire, quittait l’organisation, mais les adhérents se réunissaient selon l’arrondissement de leur domicile ainsi qu’il se pratique dans les partis. Il n’y avait plus grande différence entre le KAPD, l’AAUD et l’AAUDE. Ils formaient pratiquement trois partis politiques de même couleur : c’était à déplorer pour l’AAUDE qui estimait le parti politique superflu et fatal.

FUSION.

Trois partis politiques de la même couleur, certain deux de trop. Et en décembre 1931, les conclusions tirées de la situation déterminèrent l’AAUD à se détacher du KAPD et à fusionner avec l’AAUDE, ce qui signifiait la mort certaine du KAPD. La nouvelle organisation s’appelait K.A.U.D. (Kommunistiche Arbeiter Union Deutschlands) exprimant ainsi l’idée que la nouvelle organisation n’était pas une organisation "générale" pour tous les travailleurs de volonté révolutionnaire, mais groupait les travailleurs communistes conscients.

LA CLASSE ORGANISEE

Dans ce nouveau KAUD. s’exprimait a aussi un lent changement dans les principes des organisations. Ce changement avait un sens ; il faut se souvenir de ce que signifie la "classe organisée". L’AAUD jet J’AAIJDE avaient cru tout d’abord que c’étaient eux qui . organiseraient la classe ouvrière, que des milliers d’ouvriers adhéreraient à leurs organisations. C’est au fond la même conception que celle des vieux syndicalistes quand tous les ouvriers sont adhérents à leurs syndicats, la classe ouvrière est organisée. Ainsi en allait-il pour l’organisation d’usine. Une vieille tradition s’y perpétuait, celle de la "classe organisée".

Même après 1928 la lutte des classes fut importante, mais les mouvements étaient surtout inspirés et dirigés par le KPD et les "syndicats rouges" de Moscou. Et bien qu’il y eut aussi des grèves indépendantes de leurs organisations, les travailleurs ne voulaient plus lutter à outrance comme dans les années 19/23. La combativité révolutionnaire étant épuisée et on n’avait plus besoin du secours d’organismes tels que l’AAUD et ITAAUDE.

Durant les années où les organisations d’usine perdirent de plus en plus de leur influence sur les grèves et où les syndicats rouges et le KPD trompèrent les ouvriers, l’AAUD et l’AAUDE firent propagande pour que les ouvriers eux-mêmes organisent leur lutte en "Comité d’Action" et en créant un lien entre ces comités. C’est ainsi que les travailleurs purent aussi agir en tant que "classe organisée", bien que ce fut sans adhérer à l’AAUD ni à 1 ’AAUDE. Autrement dit, la lutte de "classe organisée" ne dépendait plus d’une organisation permanente, bâtie avant la lutte. Dans cette nouvelle conception, la "classe organisée, était la classe luttant sous sa propre direction.

Ce changement de conception avait des conséquences sur maint problème : la dictature du prolétariat par exemple. Parce que la "classe organise’’ était autre chose que l’AAUD -AAUDE, ceux-ci ne pouvaient plus très considérés comme organes de la dictature du prolétariat. Quant au problème posé au début du mouvement par les Conseils Ouvriers, à savoir qui du KAPD ou de l’AAUD aurait la majorité du pouvoir, il n’en était plus question. Aucun des deux n’exercerait la dictature, mais celle-ci serait entre les mains de la classe luttant, qui assumerait toutes les fonctions de la lutte. La tache du nouveau KAUD. se réduisait à une propagande communiste clarifiante, poussant la classe ouvrière à la lutte tout en lui montrant ses forces et ses faiblesses.

LA SOCIETE COMMUNISTE ET LES ORGANISATIONS D’USINE

Ce changement s’accompagnait aussi d’une révision des conceptions de la société communiste. Nous avons déjà signalé que les masses se sont déjà orientées vers le capitalisme d’Etat. L’Etat sera le levier du socialisme par les nationalisations, l’économie dirigée et les réformes sociales, tandis que le parlementarisme et les syndicats seront les moyens de lutte : les ouvriers ne luttant guère comme classe indépendante, et confient la gestion et la direction de la ’Lutte de classes à des chefs parlementaires et syndicalistes. Dans ces conditions, il va sans dire que les ouvriers voient dans le parti et les syndicats des collaborateurs de l’Etat et que ces organismes auront la direction et la gestion de la société communiste future.

Au début, cette tradition avait passé dans 1’AAUD, le KAPD. et 1’AAUDE. Tous trois souhaitaient une organisation groupant des "millions et des millions" d’adhérents pour exécuter la dictature du prolétariat politiquement et économiquement. Nous avons déjà vu que 1’ AAUD, en 23, se déclarait capable de reprendre la gestion de 6% des usines.

Mais ces conceptions chancelaient. Nous savons que les centaines d’organisations d’usine coordonnées dans l’AAUD et 1’AAUDE-, réclamaient le maximum d’indépendance quant aux décisions et faisaient de leur mieux pour éviter la formation d’une "nouvelle clique de dirigeants". Mais serait-il possible de "garder cette indépendance dans la vie sociale communiste" ? La vie économique est profondément spécialisée et toutes les usines sont interdépendantes. Comment serait-il possible de gérer la vie économique si le droit de disposition des moyens de production et la distribution de la richesse sociale ne reposait pas dans quelques noeuds centraux ? L’Etat en tant que producteur et distributeur serait-il indispensable ?

C’est l’une contradiction entre les vieilles conceptions sur la société communiste et la nouvelle forme de lutte. On redoutait la centralisation économique comme une "bête noire", mais on ne savait comment s’en garder. La discussion portait sur la nécessité plus ou moins grande de fédéralisme ou de centralisme. La tendance au fédéralisme était plus forte dans 1’AAUDE. Le KAPD et l’ AAUD tendaient au centralisme. En 1923, le KAPD oublie une brochure intitulée "Das Werden einer neuen Gesellschaft" (Le devenir d’une nouvelle société") d’ou il ressortait que le Communisme devait être centralisé, ’le plus centralisé serait le mieux."

Aussi longtemps qu’on était encore prisonnier de vieilles conceptions de "la classe organisée, cette contradiction ne pouvait être résolue. D’une part, on s’accomodait de vieilles conceptions du syndicalisme-révolutionnaire, "reprise des usines" par les syndicats. D’autre part, on pensait-comme les Bolchéviks que l’appareil central règle le processus de production et répartit le "revenu national" entre les ouvriers.

Toutefois, une discussion au sujet de la société communiste sur la base du "centralisme ou "fédéraliste" est absolument stérile. Ces problèmes sont des problèmes d’organisation, alors que la société communiste est d’abord un problème économique. Au Capitalisme doit succéder un autre système économique où les moyens de production, les denrées, la force de travail des ouvriers ne revêtent pas la forme de valeur et où l’exploitation de la population au bénéfice d’un groupe de profiteurs n’aura plus lieu. Toute discussion sur "fédéralisme" ou "centralisme" n’ a aucun sens quand on n’a pas d’abord montré la base économique de ce centralisme ou de ce fédéralisme. Donc les formes d’organisation de l’économie ne sont pas arbitraires, mais elles sont déterminées par les principes mêmes de cette économie. C’est pourquoi il est insuffisant de présenter le communisme comme un système négatif, pas d’argent, pas de capital, pas de marche,- mais nous devons le connaître en tant que système positif. Il faut savoir quelles lois économiques succéderont à celles du capitalisme. Et quand nous les aurons trouvées, sans doute que le problème "capitalisme-fédéralisme" apparaîtra comme un faux problème.

traduction H.Paulo


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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 04 Mar 2018, 21:52

Les conseils ouvriers, une histoire méconnue...

LES conseils ouvriers sont apparus, en tant que forme d’organisation autonome du prolétariat en lutte, dès 1905 dans l’empire russe Mais c’est en Allemagne que s’est développée une théorie cohérente des conseils pendant les années de guerre et d’agitation révolutionnaire (1914-1923). Durant cette période, pratique et théorie cheminent côte à côte, et il est difficile de dire si ce sont les organisations conseillistes qui précèdent le concept qui les exprime ou l’inverse. Néanmoins, le communisme de gauche est difficilement séparable, quant à sa genèse, de l’évolution de l’opposition de gauche dans la social-démocratie allemande, puis dans la II Internationale. Car le rôle des conseils dans les révolutions de 1905-1907 et 1917 en Russie et de 1918 en Allemagne ne fit que confirmer, aux yeux des oppositionnels, les critiques adressées aux vieilles organisations ouvrières et la justesse des analyses de ceux qui, bien avant la" première guerre, proclamaient la nécessité d’une régénération du mouvement révolutionnaire.

Dès 1890, une opposition se manifeste au sein du parti social-démocrate d’Allemagne. « Die Junge » (les jeunes) s’élèvent contre le principe d’une direction toute - puissante (Führerprinzip) qui étouffe l’esprit révolutionnaire et mène au régime parlementaire. Ils affirment que la révolution est devenue un slogan clamé du haut de la tribune du Reichstag. Quelques années plus tard, une bataille de même nature se livre au sein de la centrale syndicale, qui aboutit à l’exclusion de ceux qui réclamaient une plus grande autonomie des organisations locales, les « localistes » (1897).

Mais, outre la critique d’origine anarchiste ou anarcho-syndicaliste, il y a en Allemagne un courant marxiste critique, et qui devait le rester, et dont l’activité théorique, dès le début du siècle, marque la naissance du futur communisme de gauche. Il s’agit des militants sociaux-démocrates regroupés autour de Rosa Luxembourg (« Linksradikalen » ou radicaux de gauche) et qui combattent avec acharnement la politique des dirigeants.

Rosa Luxembourg, forte de son expérience de la révolution russe de 1905-1907, est convaincue qu’il n’y a pas de distinction nette entre action politique et action économique. Les deux se rejoignent dans la grève de masses. Mais si elle reconnaît la bureaucratisation progressive du parti (étudiée avec beaucoup de rigueur par R. Michels en 1911 dans sa sociologie de la social-démocratie) et appelle de ses voeux une plus grande initiative des masses, elle ne projette aucune forme nouvelle ou différente d’organisation partisane.

Au contraire, Anton Pannekoek, qui appartient à la fois au cercle des radicaux de gauche allemands et hollandais, va jusqu’au bout de son opposition à la direction réformiste du SAPH (1), et, dès 1909, fonde, avec Herman Gorter et Henriette Roland-Holst, une organisation rivale : le parti socialiste de Hollande.

La nécessité de structures organisationnelles nouvelles et, en général, d’un renouveau de la théorie révolutionnaire se fait sentir plus brutalement pendant la première guerre mondiale. L’opposition de quelques militants internationalement connus se mue en un imposant courant qui veut couper les ponts avec la social-démocratie et les directions syndicales, après août 1914 et l’instauration d’une « paix civile » (« Burgfriede », équivalent de la « paix sacrée » en France à la même époque). Dorénavant l’opposition cherchera à se regrouper et à imposer des conceptions nouvelles, à la lumière des événements révolutionnaires en Russie et en Allemagne.

Le spectre de la social-démocratie

La « paix civile » cristallise donc les radicaux de gauche en un certain nombre de fractions qui auront en commun le refus de collaborer avec le gouverne¬ment impérial et le patronat, l’appel à la paix immédiate sans conquêtes et sans annexions, et la volonté de renverser le régime. Mais, au-delà, de graves désaccords subsistent, décelables déjà avant la guerre. C’est ainsi que les uns (les spartakistes), dont Rosa Luxembourg est sans conteste le porte-parole idéologique, hésitent, par peur de « se couper des masses », à rompre entièrement avec les vieilles organisations. Cette position les conduit à se joindre à, l’aile gauche de la social-démocratie pour former un parti (l’U.S.P.D.), qui ni organisationnellement ni même idéologiquement n’innove réellement. Elle les conduit aussi à repousser le projet d’une nouvelle Interna¬tionale (que Lénine leur soumet à Zimmerwald dès 1915) et, plus tard, à fonder un parti communiste sur d’anciennes prémisses organisationnelles et tactiques.

L’autre aile des radicaux de gauche, et qui recrute dans les organisations de Brême, Hambourg, Dresde, rompt complètement avec le spectre de la social-démocratie et préconise un parti décentralisé, tout entier tourné vers l’action directe, débarrassé de la religion du chef, si caractéristique du socialisme allemand. Cette aile-là (2) ne réussira à s’individualiser organisationnelle-ment qu’en 1920, mais, dès 1916¬, 1917, elle élabore les principes qui deviendront ceux du communisme de gauche.

Il faut souligner cependant que, si, parmi les radicaux de gauche, il y avait des militants qui con-damnaient l’idée même d’une forme partisane, comme le groupe réuni autour du journal berlinois Lichtstrahlen, le noyau des futurs communistes de conseils ne remet pas encore en question la structure de parti. Par contre, ils sont partisans enthousiastes des « organisations d’usine », apparues spontanément au cours des grèves (dures, car ayant contre elles la coalition : syndicats - autorités militaires) qui, d’emblée, balayent dans l’entreprise les organisations syndicales et dépassent les revendications salariales pour entamer la lutte politique.

Après la révolution de novembre 1918, les deux fractions de gauche se rejoignent pour fonder le parti communiste d’Allemagne (K.P.D.). Réunion de courte durée, explicable par une situation qui nourrit les espoirs révolutionnaires. Dès le congrès constitutif de décembre 1918. les contradictions éclatent. Trois divergences fondamentales séparent les uns des autres : le problème de l’organisation (centralisée ou décentralisée), de la participation à la Constituante (et donc à l’institution parlementaire), celui des syndicats (faut-il entrer dans les syndicats existants ou construire d e s organisations entièrement nouvelles, voire inédites ?).

La droite du parti (Luxembourg, Jogiches, Radek) reprend l’héritage de la social-démocratie : son organisation centralisée, sa tactique parlementaire. Elle s’insérera parfaitement dans la III’ Internationale. Les extrémistes (désormais connus sous le nom de « Linkskommunisten », ou communistes de gauche) veulent un parti sans centralisme, sans tactique d’alliances et sans jeu parlementaire, bref un « pur » parti communiste entièrement tendu vers l’objectif révolutionnaire. Bien que majoritaires, ils sont exclus en octobre 1919 et fondent, en avril 1920. le K.A.P.D. (parti ouvrier communiste d’Allemagne).

Parallèlement. et tout au long de l’année 1919, se constituent des unions ouvrières s’articulant sur des comités d’usine (« Betriebsorganisationen ») En février 1920, ils se rassemblent en une organisation centrale : l’Union générale ouvrière d’Allemagne (A.A.U.D.).

Alors que I’A.A.U.D. organise les salariés sur leurs lieux de travail et vise à détruire le capitalisme par l’action directe pour ériger une république des conseils, le K.A.P.D. est censé figurer l’avant-garde la plus radicale et fixe la politique à long terme de l’Union. En réalité, dans la pratique, l’A.A.U.D. constitue un appendice syndical du K.A.P.D.

1919-1921 représente la grande époque de l’unionisme, et en 1920 on compte jusqu’à 100 000 adhérents de l’A.A.U.D. Mais très vite l’organisation s’étiole, d’une part, à cause des courants centrifuges, d’autre part, par suite de la situation dans le pays (inflation, chômage, échec de l’ « action » de mars 1921, dans laquelle les communistes de gauche ont joué un rôle très important). En octobre 1921, la tendance « unitariste » s’érige en organisation distincte : l’A.A.U.D.-E. (3). Le théoricien de cette nouvelle Union est sans conteste Otto Rühle qui s’oppose à l’emprise du K.A.P.D. sur l’A.A.U.D. et, en général, à, la dualité parti-uniôn ouvrière. Le combat, selon lui, doit être mené par une structure unitaire : ni parti ni syndicat, ou plutôt les deux à la fois, fondée sur des principes anti-autoritaires de façon à sauvegarder l’autonomie des organisations de base et leur spontanéité.

Le K.A.P.D., quant à lui, est fortement influencé par les idées de Gorter et de Pannekoek qui en inspirent le programme. Il se veut un parti de communistes confirmés et compte plus sur la qualité que sur la quantité de ses militants. Rejetant la participation parlementaire, l’ « entrisme » dans les syndicats, le nouveau parti proclame l’importance du facteur subjectif dans la marche à la révolution. Mais, pas plus que I’A.A.0 D., ce n’est une organisation décentralisée. Fort de quelque quarante mille membres à ses débuts, il décline, comme les autres organisations communistes de gauche après 1921. Ses démêlés avec Moscou ne contribuèrent pas peu à ses difficultés. Lénine condamne les « gauchistes » dès l’automne 1919, puis dans son pamphlet : la Maladie infantile du communisme. Le gauchisme (1920), pour leur refus de participer au Parlement et aux syndicats. En 1921, ils se trouvent obligés de quitter la III’ Internationale et, après 1923, seront plus remarquables par leur activité théorique que par leur ancrage dans le prolétariat.

Après 1933, c’est, évidemment, hors de l’Allemagne que l’idée des conseils continuera à être défendue et développée. Divers groupes se maintiendront en Hollande (le G.I.C. : Groupe des communistes internationaux), aux Etats-Unis (les Councils communists, qui publieront des revues théoriques jusqu’en 1943), puis en France, après la dernière guerre surtout : Socialisme ou Barbarie de 1949 à 1967 ; et Informations Correspondance Ouvrières, fondé en 1958). Depuis mai 1968, d’innombrables cercles et groupes se réclament de la tradition des conseils, qui commence à émerger de l’ombre dans laquelle elle a été systématiquement confinée par le communisme officiel pendant un demi-siècle

RICHARD GOMBIN.

le Monde 19 juillet 1973

* Richard Gombin a publié, en 1971, Les Origines du gauchisme, au Seuil, 192 p., 5,30 F.

(1) Parti ouvrier socialiste de Hol¬lande.

(2) Connue sous l’étiquette e Socia¬listes internationaux d’Allemagne » puis « Communistes internationaux d’Allemagne ».

(3) Allgemeine Arbeiter Union Deutschlands - Einheitsorganisa¬tion : Union générale ouvrière


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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 17 Mar 2018, 16:53

Le trésor perdu de la démocratie des conseils

À propos de : Yohan Dubigeon, La démocratie des conseils, Klincksieck, 2017.

Image

On pourra lire un extrait de l’ouvrage ici https://www.contretemps.eu/a-lire-extra ... -dubigeon/

Le conseillisme hante tout un versant de la philosophie politique qui va de Hannah Arendt à Cornelius Castoriadis en passant par Miguel Abensour. Comment se fait-il alors que la démocratie des conseils ait été si longtemps tenue dans l’oubli ? L’ouvrage tiré de la thèse de Yohan Dubigeon vient combler cette lacune en explorant une série d’expériences historiques pour dégager les principes et enjeux fondateurs de la démocratie par les conseils. Loin de se réduire à une histoire des pratiques ou des idées, il mobilise des ressources traditionnellement cloisonnées dans une confrontation stimulante entre travaux philosophiques (Arendt, Abensour, Rancière Castoriadis), monographies historiques (Oskar Anweiler, Marc Ferro), sources primaires (procès-verbaux de réunions ou d’assemblées générales) et écrits militants (Communards, membres du parti bolchevik actifs dans les soviets, les écrits du GIC[1] ou de Socialisme ou Barbarie).

Cette exploration polyfocale s’étend de la Commune de Paris (1871) aux « héritiers de la révolution allemande[2] » de 1919 tout en examinant de près les soviets russes de 1905 et 1917 (dans l’effervescence du « printemps des conseils » de 1919 après la Première guerre mondiale). A partir d’« expériences démocratiques se construisant depuis un ancrage local[3] », il s’agit de faire ressortir les traits saillants d’une pratique démocratique par en bas. L’expression « démocratie par en bas » ne reste pas dans le flou puisqu’elle indique « l’entrée du peuple en politique, non seulement en tant que source du pouvoir, mais en tant qu’acteur central de son expression[4] ». A distance du foyer libéral hégémonique, cette enquête historico-politique, conceptuelle et pratique, emprunte une direction qui tranche avec la majorité des théories démocratiques qui tendent à faire du peuple une source de légitimité pour le pouvoir, ce qui a pour effet de vider la liberté de son contenu actif et politique.

Toute autre serait la voie ouverte par la démocratie des conseils. C’est à travers un mouvement de subjectivation du grand nombre que prend vie « un projet politique désiré et voulu pour lui-même[5] » par lequel des catégories exploitées et/ou opprimées de la population ouvrent « un espace politique égalitaire[6] » qui s’affranchit des institutions existantes. La visée émancipatrice d’expérimentations conseillistes hétérogènes se retrouverait dans la Lex hortensia romaine en – 287 av. JC, le contre-gouvernement de la révolte des Ciompi à Florence en 1378 ou encore les sociétés de correspondance anglaise des années 1790 étudiées par Edward Palmer Thompson. Ce n’est donc pas par hasard que la Commune de Paris est posée comme précédent de la fièvre révolutionnaire du début du XXème siècle, en assumant d’emblée de se positionner à contre-courant dans le champ de la philosophie politique. Rompre avec l’idée d’une division inexorable entre gouvernants et gouvernés impliquerait en effet de souligner l’altérité profonde de la démocratie par rapport au gouvernement représentatif, ce qui suscite un flot d’interrogations. Comment ne pas tuer dans l’œuf la spontanéité de pratiques intempestives et radicalement égalitaires ? De quelles significations politiques sont porteurs les soviets, conseils ouvriers ou communaux et quelles limites rencontrent-ils sur leurs routes respectives ? Le prolongement de la philosophie politique critique d’expression française établit un dialogue constant avec la démocratie contre l’État de Miguel Abensour[7] et l’expérience plébéienne[8] de Martin Breaugh, faisant fructifier les apports d’une ligne de pensée hétérodoxe tout en restant lucide sur les points aveugles de lectures parfois événementielles de la démocratie. Contre toute considération hagiographique, ce voyage à travers l’histoire des conseils met en discussion

l’« opposition entre le jacobinisme – la révolution par en haut à l’aide d’un parti effectuant une transformation de l’histoire par la voie étatique – et le communalisme – la révolution par en bas ou l’autoémancipation des catégories sociales dominées sous la forme d’une reviviscence du tissu social par la démocratie directe et par des institutions correspondant à des foyers multiples de socialisation[9] ».

En se lançant dans une reconceptualisation de la brèche, Yohan Dubigeon se donne aussi pour objectif de démontrer l’actualité des questions soulevées par les expériences conseillistes en ce qu’elles se réverbèrent sur les foyers contemporains d’émancipation. A contre-courant des théories de la justice ou du bon gouvernement qui règnent sur l’univers de la philosophie politique, il s’agit de sortir la constellation conseilliste de l’oubli comme paradigme refoulé de la galaxie socialiste. Prenant racine dans la gauche de Zimmerwald, le courant conseilliste déploie une triple critique du libéralisme, de la social-démocratie et du léninisme, sans oublier l’auto-critique du spontanéisme. Il n’est donc pas question pour autant de les iréniser mais plutôt d’affronter les obstacles qui ont pu se dresser face à ces processus pluriels d’auto-émancipation. Loin d’exhumer un idéal perdu qui apporterait une solution miracle au problème sans fin de la domination, la force de la démonstration consiste à décrypter les tensions stratégiques et organisationnelles qui surgissent des césures révolutionnaires de la Commune de Paris, des soviets russes et de la révolution allemande. L’analyse en miroir du substitutisme (jacobin ou léniniste) et du spontanéiste (conseillisme dur ou modéré) fait émerger des questions capitales qui, en sondant les luttes passées, viennent baliser l’espace des conflits contemporains.

Vers une refondation démocratique du pouvoir

En quoi les principes d’action conseillistes sont-ils plus démocratiques que la plupart des régimes qui s’en revendiquent ? Les trois premiers chapitres déplient les enjeux théoriques d’une refondation démocratique du pouvoir. Quelles sont les conditions de possibilité et les principes directeurs qui innervent la démocratie des conseils ? Le premier défi est de libérer et de se réapproprier un espace physique qui puisse servir de point d’ancrage territorial pour déployer une action politique transformatrice. Les espaces du quotidien, comme les lieux de vie ou de production, constituent une première étape incontournable :

« Cette dimension quotidienne n’est rien d’autre qu’un ancrage de la démocratie dans la communauté sociale, entendue au sens le plus large[10] ».

L’extension des principes démocratiques d’auto-organisation et d’auto-gestion au-delà de la sphère politique n’a cependant rien d’évident et relève d’une tâche ardue. La fin précipitée de la Commune de Paris est ainsi imputée à l’absence de pénétration dans les activités productives. Encore faut-il rompre avec le préjugé répandu qui fait coïncider démocratie directe et horizontalisme pur et mine l’efficacité politique des initiatives par en bas. Toute délégation ne serait pas condamnée à s’échouer sur le récif de l’aliénation politique :

« c’est l’idée que la décision appartient d’abord aux assemblées générales souveraines, puis que la délégation est ensuite résiduelle, ce qui ne signifie évidemment pas absence de délégation[11] ».

En empêchant la dérive bureaucratique, la revitalisation du lien politique ne passerait pas par l’effacement de la dimension gouvernants / gouvernés mais par la perméabilité d’une séparation qui devient articulation. Les conseillistes n’auraient pas tant cherché à éradiquer la verticalité en fantasmant l’horizontalité qu’à ré-articuler deux dimensions indissociables afin de mettre la représentation sous contrôle démocratique au lieu de placer la démocratie sous tutelle représentative. L’inachèvement des révolutions communalistes ou conseillistes ne marquerait donc pas un refus absolu de toute représentation mais plutôt un virage à cent quatre-vingt degrés vers une représentation impermanente.

Il revient alors aux délégués ou aux élus de remplir des tâches d’exécution et non pas une fonction unilatérale de direction, dans une conception de la représentation radicalement opposée aux modes de l’incarnation (Carl Schmitt), de la représentation-miroir ou de l’instrumentalisation technocratique (le gouvernement des experts). A la fiction de la séparation-collaboration des pouvoirs (Montesquieu) est opposée une étroite imbrication de l’auto-législation et de l’exécution. Le pouvoir n’apparaît alors pas comme un mal nécessaire ou un maléfice dont il faudrait se débarrasser mais comme un levier pour égaliser les rapports politiques. Il s’expérimente une délégation concentrique du pouvoir suivant un principe de subsidiarité proche du fédéralisme, qui fait remonter les problèmes de bas en haut au lieu de laisser le pouvoir s’abattre de haut en bas (dans le cas de la Révolution russe de 1917, des soviets de village jusqu’au Congrès panrusse des soviets en passant par l’échelon du volost qui regroupe plusieurs villages). L’examen approfondi de la pyramide inversée (qu’elle repose sur une base professionnelle ou territoriale) des conseils n’est pas sans évoquer le fédéralisme associationniste de Bakounine dans une circulation alternée des flux d’information, de délibération et de décision[12]. La rupture avec la tradition centralisatrice fait intervenir un « principe de confiance[13] » inextricablement lié à une proximité physique et sociologique : c’est ainsi que les shop-stewards britanniques (sur les chantiers navals de Glasgow) avaient échappée à l’emprise des directions syndicales.

A partir du moment où l’activité politique n’est plus l’apanage d’une minorité, il s’engagerait un mouvement de déprofessionnalisation de l’activité politique dont il importe de sonder les effets. Car le renversement de perspective que laissent entrevoir les discours et pratiques conseillistes est saisissant dans la mesure où il bat en brèche les postulats solidement ancrés de la sagesse des gouvernants, de la compétence bureaucratique et de la représentation comme fiction juridique. Contre l’idée reçue qui voudrait que le principe aristocratique de l’élection, qui est au fondement des démocraties modernes comme l’a démontré Bernard Manin[14], est à proscrire partout et toujours, la révocabilité des mandants, la rotation des tâches ou encore la limitation des salaires des délégués ne seraient pas des pis-allers mais les pré-requis d’une révolution authentiquement démocratique. La question du mandat impératif fait alors surface avec acuité dès lors qu’il exposerait la délibération au risque de la paralysie en empêchant l’émergence de la volonté générale. Pour éviter que les mandants ne soient pieds et poings liés, la reddition de comptes serait une voie médiane à même de préserver la « fonction d’arbitrage[15] » sans céder à l’arbitraire.

Ce qui se joue de façon implicite serait donc une rupture avec le postulat d’un peuple inculte que Francis Dupui-Déri déchiffre comme le fil agoraphobe[16] qui parcourt la majorité des courants politiques. La mise en évidence des principes directeurs déployés se noue aux concepts-clefs d’auto-institution et d’autonomie puisés chez Castoriadis, véritable armature théorique de la démonstration. Il en découle une réinterprétation radicale[17] du sens de l’activité politique qui est ressaisie comme praxis en tant qu’« activité lucide et réflexive[18] » qui se présenterait comme un cercle dans lequel autonomie individuelle et collective s’enrichissent mutuellement selon l’expression de Philippe Caumières[19]. Le refus de subordonner la pratique à la théorie s’accompagne du refus de faire de la politique la chasse gardée d’une avant-garde qui déverserait son savoir dans des « corps sans tête[20] ».

Comme le rappelle Anton Pannekoek, il n’y a que par l’action des masses que pourrait se rouvrir la spirale de l’auto-éducation :

« Mais la vérité dont les ouvriers ont besoin n’existe nulle part au monde, si ce n’est en eux-mêmes. Elle doit donc être développée en eux-mêmes et par eux-mêmes[21]. »

Pour qu’expérience et connaissance se fécondent réciproquement, il ne peut y avoir de libération possible qu’à travers le sentier étroit de l’auto-émancipation. En cherchant à atteindre l’iségorie (l’égalité active dans la fabrication de la loi), les assemblées conseillistes montrent également les limites d’une égalité passive devant la loi qui se replie sur les libertés individuelles. Posée comme « condition de réalisation » et « présupposé axiomatique[22] », l’égalité n’aurait pas (plus) vocation à s’arrêter aux portes de l’entreprise ou de la chambre à coucher. Il en va de même de la liberté qui ne saurait rester dans le périmètre étriqué des institutions parlementaires : si tout élan de démocratisation exige une réappropriation spatiale, il a aussi pour condition sine qua none une libération du temps consacré à l’activité politique. L’interprétation de textes fondateurs comme La Déclaration au Peuple Français ou l’Appel au Soviet de Petrograd met en avant le souci permanent d’articuler égalité et liberté, sans sacrifier l’une à l’autre, dans une tension aporétique qu’Etienne Balibar traduit par la proposition d’égaliberté[23]. La proximité avec l’approche aristotélicienne de la citoyenneté par laquelle des égaux sont tour à tour gouvernés et gouvernants, prend à revers la définition négative et répandue de la liberté comme non-domination (Philip Pettit) ou non-interférence (pour prendre l’exemple du néo-républicanisme avec Philip Pettit et Jean-François Spitz). Reste à savoir comment faire triompher l’extension et l’approfondissement démocratiques qui se font jour avec les expériences conseillistes.

Les deux faces de la démocratie des conseils. La stratégie dans la tourmente

Entre destruction et construction, les acteurs et institutions des conseils s’avancent sur un terrain stratégique miné. On voit alors se dessiner les contours de la double tâche qui leur incombe. D’abord,

la « destruction de la machine étatique en tant qu’appareil bureaucratique séparé de l’exercice politique du peuple[24] ».

Sortir de l’orbite de l’Etat ne signifie pas pour autant en finir avec la politique, à moins de rabattre toute activité politique sur le domaine étatique. Il n’est donc pas question de se réfugier dans une « fétichisation du social[25] » qui imaginerait purger la société du conflit et donc de la politique, mais de lutter contre le retournement des médiations qui s’instituent. Selon Dubigeon, les pratiques conseillistes convergent dans l’idée que

le peuple doit « se constituer en sujet politique plutôt qu’en objet de la politique[26] ».

En ouvrant la perspective d’une
« démocratie qui entretient un rapport réflexif entre instituant et institué et qui rejette toute autonomisation d’une sphère politique délimitée[27] »,

les conseils donnent à la politique une place architectonique[28]. Mais comment détruire l’ancien monde et faire advenir le nouveau sans que les ruines n’en fragilisent le sol ? Les pôles destructifs et constructifs seraient à l’origine des tensions incessantes qui traversent toute politique auto-émancipatrice. L’équilibre de l’axe stratégique serait sans cesse menacé entre ceux qui le font pencher exclusivement du côté du rapport de forces (les menchéviks, la social-démocratie allemande du SPD[29] ou de l’USPD[30]) et ceux qui se focalisent sur la croissance d’un pouvoir démocratique embryonnaire au prix d’une légèreté stratégique. C’est par exemple, le discours tenu par la minorité anarchiste et fédéraliste de la Commune dont le poids idéologique serait en proportion inverse de son importance numérique. Mais c’est principalement à l’aune de la dégénérescence de la révolution d’Octobre que la question stratégique est examinée. L’avènement d’une situation de « double pouvoir[31] » constitue en effet un préalable indispensable mais insuffisant au renversement de l’ordre en place, comme l’analyse Trotsky à travers le « paradoxe de février[32] ». Dualité de pouvoir que les conseils allemands n’auraient pu atteindre face à l’hégémonie sociale-démocrate du SPD.

Le double dessein d’une refondation de
« l’architecture de l’organisation capitaliste du travail et de l’organisation étatique de la politique[33] »

se serait finalement renversé dans une forme de capitalisme bureaucratique qui ne relève pas d’un Etat ouvrier dégénéré (qui pourrait donc se régénérer) mais plutôt d’une continuité dans l’aliénation économique et politique. Comme le soutient Anweiler, la répression sanglante des marins révoltés de Kronstadt en mars 1921 marquerait le point culminant du processus d’ossification bureaucratique et autoritaire. Le positionnement en zigzag du parti bolchevik vis-à-vis des soviets révèle qu’ils ont été moins considérés comme des organes de pouvoir en gestation que comme un tremplin pour contrecarrer le gouvernement provisoire soutenu par les menchéviks. Sur un autre bord, l’attitude légaliste de la Commune (illustrée par le refus de saisir les fonds de la Banque de France mais surtout par la focalisation sur les procédures électorales de légitimation des instances communalistes par le suffrage universel au détriment de la préparation face à la contre-offensive militaire de la part du gouvernement légal) tranche avec l’instrumentalisation des soviets. Il en va de même des conseils allemands qui sont progressivement phagocytés par la République de Weimar, après la répression féroce des spartakistes par le ministre Gustav Noske.

En prenant garde de ne pas présenter les conseils comme « l’énigme résolue de toutes les constitutions » (selon l’expression hégélienne employée par Marx), cette vaste enquête apporte un recul critique qui ne les présente pas non plus comme « l’exception souveraine » par laquelle la souveraineté populaire s’exprimerait directement et momentanément avant de retomber dans les griffes étatiques. Au lieu d’exalter le désir de prendre le pouvoir d’Etat, c’est à la forme-Etat que le conseillisme s’attaque. Les contradictions fortes qui ne cessent de travailler toute dynamique émancipatrice sont abordées de front comme des foyers d’inversion des mouvements. Elles se laissent déchiffrer dans le maquis idéologique des Communards divisés entre une majorité jacobine et blanquiste favorable au Comité de Salut Public, et une minorité fédéraliste et internationaliste hostile à toute forme de centralisation ; elles affleurent aussi avec dans le clivage entre menchéviks et bolcheviks partisans des thèses d’avril. Ces lignes de tension démontrent l’acuité d’une question stratégique qui tranche avec l’oubli patent dont elle souffre dans de nombreux mouvement sociaux contemporains. Faut-il donner la priorité aux fins sur les moyens ou sacrifier les moyens sur l’autel des fins ? Comment combiner travail négatif et positif, modalités et finalités de l’action ?

D’un côté, la focalisation instrumentaliste sur la fonction négative de la destruction finirait par repousser aux calendes grecques l’étape pourtant décisive de la reconstruction. D’un autre côté, le communisme de gauche, les anarchistes ou encore les socialistes-révolutionnaires seraient tellement obnubilés par l’urgence de la transformation sociale ici et maintenant, hic et nunc qu’ils jetteraient un voile sur le « basculement du rapport de force[34] » en sombrant dans l’utopisme. En contre-pente des gradualismes réformiste ou révolutionnaire (qui recèlent en sous-main une vision déterministe d’une transformation mécanique étape par étape), il s’ensuit une critique acérée du schéma en deux temps de la révolution : soit la prise du pouvoir central, le coup d’Etat pour faire table rase du passé, soit une révolution démocratique qui conduirait le pouvoir à s’effondrer tout seul comme un château de cartes. Sortir de ce « double-bind » requiert donc de tenir ensemble les exigences apparemment antinomiques de la destruction et de la construction, de viser le point d’Archimède d’un axe stratégique borné par les pôles substitutiste et spontanéiste. Autrement dit, comment faire en sorte que les parois de la brèche ouverte ne s’effondrent pas mais deviennent la charpente de la société de demain ?

C’est précisément sur ce point que buteraient les pensées d’une « constellation négative[35] » qui parcourt l’univers de la philosophie politique avec des penseurs comme Jacques Rancière ou Miguel Abensour. Elles convergeraient dans une tendance commune à appréhender la démocratie

« uniquement comme brèche, c’est-à-dire in fine comme antithèse de l’institution[36] »

qui élude la question épineuse mais incontournable de l’institutionnalisation[37]. Le refus d’enfermer la démocratie dans une cage institutionnelle risquerait de conduire à une « fétichisation du social[38] », illusion jumelle de la fétichisation de l’État qui structure massivement la philosophie et l’histoire politiques. La question porte alors sur le point de savoir

« comment une certaine orientation stratégique influe directement sur la pérennisation ou la dévitalisation des conseils comme lieux de pouvoir démocratique effectif[39] »,

d’autant plus que les écueils symétriques de l’instrumentalisme et du spontanéisme se réfractent à l’intérieur des modes d’organisation.


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bipbip
 
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 17 Mar 2018, 16:58

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L’organisation sous tension : entre substitutisme et spontanéisme

Le déplacement de la tension substitutisme – spontanéisme dans le champ organisationnel interroge la perspective tranchée d’une « politique sans chef » (Martin Breaugh). Dans quelle mesure est-il possible de penser la politique à l’écart de la chefferie sans risquer le retour du refoulé, notamment avec le phénomène des cliques invisibles[40] ? La réponse se déclinerait selon un dégradé allant du pur spontanéisme (absence de chef) à son exact opposé (social-démocratie, léninisme) en passant par « le porte-parolat refusant le substitutisme comme quête permanente des conseillistes[41]». En conjuguant médiation et anti-substitutisme, la démocratie par en bas esquisserait une voie médiane en vue de mettre fin à ce que Miguel Abensour nomme « l’exclusivisme », soit « la politique considérée comme un domaine réservé à une élite ou à un groupe de professionnels[42] ».

Le substitutisme se présente comme la pente la plus glissante vers la « dé-démocratisation ». Il faudrait dompter les humeurs de la démocratie ouvrière et diriger les masses pour qu’elles ne s’égarent pas. Les conséquences de ce dirigisme léniniste pendant la révolution russe sont connues avec la suppression du pluralisme (interdiction du fractionnalisme et de l’opposition ouvrière lors du Xème Congrès du parti bolchevik dans une mesure pensée comme une coercition provisoire de la vie démocratique pour accélérer le processus révolutionnaire), la mise en place d’un gouvernement d’urgence ou encore l’instauration d’un soviet suprême économique. L’étatisation de la vie économique et politique, la militarisation du travail sur le modèle tayloriste et la substitution du parti aux soviets auraient définitivement rompu les liens avec les aspirations démocratiques de la révolution de février 1917, conduisant au « retournement total[43] » du projet initial. C’est ainsi que la critique du catabolisme bolchevik va structurer des courants aussi hétérogènes que les Communistes de gauche, le groupe ouvrier, l’Opposition ouvrière (avec des figures comme Boukharine, Ossinski, Kollontaï, Chliapnikov, Miasnikov) ou encore la gauche germano-hollandaise hostile au parlementarisme (Roland Horst, Canne-Meijer, Pannekoek, le KAPD[44] allemand après la scission avec le KPD[45]). En lien avec le syndicalisme révolutionnaire, la critique de la conception léniniste du parti tout-puissant n’est pas juste contextuelle mais remonte à des sources pré-conseillistes.

Si le jeune Trotsky peut être considéré comme l’inventeur du terme « substitutisme », il revient à Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek d’avoir engagé une réflexion approfondie sur la place du parti. C’est par les luttes et l’expérience active que s’éprouverait et se forgerait la conscience de classe à la différence de Karl Kautsky ou du Lénine de Que Faire ? pour qui elle doit être implantée « du dehors ». Finalement, le parti remplirait un rôle auxiliaire d’aiguilleur idéologique en lieu et place d’une avant-garde éclairée et pédagogue.

La « revalorisation de l’importance des facteurs subjectifs dans le processus de lutte politique du grand nombre[46] »

rejette l’idée de mûrissement spontané des conditions objectives qui finirait par ouvrir tant bien que mal une fenêtre révolutionnaire. Cette critique anti-autoritaire du culte du chef et de l’encadrement des masses vient percuter de plein fouet la coupure entre direction et exécution, présupposé qui tisse des liens intimes entre léninisme et social-démocratie (comme l’a pointé Jean Barrot dans son livre écrit avec Denis Authier, La gauche communiste en Allemagne : 1918-1921, Payot, 1976). Cette politique de « l’estrade » serait inévitablement sans issue, d’abord parce qu’elle tend à objectiver les masses et à les enfermer dans une passivité politique léthargique au lieu de les aborder comme des « sujets politiques agissants[47] » ; ensuite, parce qu’elle promeut une conception technicienne de la politique comme application d’un savoir théorique aux antipodes d’une praxis où interagiraient transformation et élucidation du réel.

Cependant, le poids de l’anti-substitutisme pourrait aussi faire chavirer le conseillisme par le rejet de « l’existence même de toute médiation entre la spontanéité du mouvement social et l’ordre politique existant[48] ». Au fond, la critique du substitutisme exposerait au risque jumeau du spontanéisme. La cartographie du « conseillisme dur » que Philippe Bourrinet nomme « communisme des conseils » indique une dégénérescence du « communisme de gauche » qui se construit dans le rejet de toute organisation permanente et donc dans la dénégation de toute intervention politique directe. Suivant cette ligne « ultra-spontanéiste », les organisations permanentes sont « par nature réformistes et bureaucratiques[49] ». Cette lecture fataliste et déterministe selon laquelle le destin des soviets était scellé dès le départ coïncide avec une vision essentialiste de l’organisation comme vecteur de domination et stabilisateur de l’hydre capitaliste. La focalisation sur « le contenu positif » de l’invention démocratique finirait par éclipser la question stratégique en esquivant « le problème politique de l’Etat et des médiations menant à son évanouissement[50] ». Vu sous cet angle, la démocratie par les conseils tiendrait alors plus du mythe du « basculement » définitif que d’un processus dynamique et inachevé. Cette approche plus éruptive de la politique se fonde sur le double postulat de l’attentisme (la croyance objectiviste selon laquelle les contradictions du capitalisme le précipiteraient vers une fin inéluctable dans une crise finale) et d’une confiance aveugle dans les initiatives insurrectionnelles.

En réalité, les pièges tendus aux conseillistes de tous bords exigeraient de « tenir ensemble rejet du substitutisme et rejet du spontanéisme organisationnel[51] ». L’étude croisée des textes liminaux du KAPD et d’Anton Pannekoek révèle le souci constant de ne pas prendre la direction de la lutte révolutionnaire et de naviguer entre « l’impératif de l’auto-émancipation » d’authenticité démocratique et « l’exigence révolutionnaire[52]» d’efficacité stratégique. En assumant temporairement « un rôle d’éclaircissement théorique et de propagande[53] », la tâche du parti serait avant tout d’accompagner le mouvement tandis qu’il reviendrait aux structures d’auto-organisation de décloisonner les espaces de lutte et de jeter des ponts entre luttes partielles et globales, économiques et politiques. L’effort de synthèse du dialogue entre Pannekoek, Castoriadis et Lefort permet de mesurer la fécondité des débats conseillistes autour des modes d’organisation. Contre la méfiance de Pannekoek envers le parti, le penseur franco-grec avance que le parti vient en appui au soulèvement sans que la conscience révolutionnaire ne soit introduite « du dehors ». La théorie subjectiviste de la classe ouvrière développée par Claude Lefort va encore plus loin :

« La vérité du parti ne peut jamais remplacer l’expérience des masses[54] »

écrit-il. La classe serait avant tout une expérience impossible donc à objectiver ou à représenter à moins de sombrer dans la dépossession. Ce point de vue radical est largement contesté par Castoriadis (dans son article de 1959 « Prolétariat et organisation ») en ce qu’il débouche sur une posture attentiste et un discours qui pourrait s’auto-annuler. De ce point de vue, il n’y aurait aucune fatalité bureaucratique inscrite dans le code génétique des organisations qui les pousseraient systématiquement vers l’aliénation.

Au terme de cet itinéraire de recherche, la trajectoire de la démocratie des conseils peut être comparée à un chemin de crête bordé par les écueils du spontanéisme et du substitutisme qui jouent aux niveaux politique, stratégique et organisationnel. Les trois faces sous lesquelles est présenté le conseillisme tracent les contours inachevés de deux pôles antithétiques : d’un côté, un pôle dit « autoritaire » qui juxtapose une stratégie instrumentaliste avec une vision substitutiste de l’organisation ; d’un autre côté, un pôle dit « démocratiste » ou « autonomiste » qui assemble fétichisme et spontanéisme. C’est à travers ces tensions fécondes que ces expériences ouvriraient des voies de traverse vers « le régime de la mise en cause permanente, symbole et garant d’une autonomie effective[55] ». Elles prennent même valeur d’avertissement en se situant « à la lisière du communisme-léniniste, de l’anarchisme, du communisme libertaire et des théories spontanéistes[56] », tranchant avec un substitutisme prédominant pour penser la réciprocité du « rapport nouveau entre expérience, conscience et organisation[57] ». L’objectif d’apporter une pierre à l’édifice d’une boussole de l’émancipation est donc largement atteint pour qui veut se repérer dans le dédale des mouvements sociaux contemporains et le vide du signifiant démocratique[58]. En éclairant un grand nombre de questions authentiques (et dont il n’est possible de donner ici qu’un bref aperçu), la force de La démocratie des conseils ne tiendrait finalement pas tant à la richesse et à la rigueur de l’exploration conduite qu’à la contribution heuristique versée au débat.

Le conseillisme à l’épreuve du temps présent

L’analyse fouillée des conseils à l’aune de la démocratie prend l’histoire à rebrousse-poil en allant à la rencontre des questions politiques du temps présent. D’abord, quelle pourrait être aujourd’hui la figure du sujet de l’émancipation ? La précarisation massive et les recompositions du prolétariat[59] transformeraient la topographie de luttes[60] en voie de spatialisation (multiplication des zones à défendre, rassemblement de places[61]), signe d’un changement d’époque où le lieu de travail ne constitue plus l’unique « cellule de base[62] », comme l’illustre de façon percutante le slogan des coursiers à vélo ubérisés « La rue est notre usine ! ». Il n’empêche que le poids de la classe comme « soubassement politique » et « catalyseur stratégique[63] » ne peut être négligé dans la construction des rapports de force et c’est précisément sur ce point qu’achopperaient les propositions de « multitude » (Toni Negri et Michael Hardt) et d’« expérience plébéienne » (Martin Breaugh) discutées par l’auteur.

Contrairement à ce qu’affirme Serge Bricianer[64], il semblerait que le communisme de conseils n’appartienne pas qu’au passé. Les questions charriées par des expériences historiques aussi denses porteraient même une part d’universalité, attisant « dans le passé l’étincelle de l’espérance[65] ». En prenant soin de ne pas muséifier les conseillismes, l’auteur évite de céder aux sirènes de l’hagiographie, les appréhendant comme des gisements de sens encore actifs. L’essai est donc transformé pour ce qui est de combler une partie du retard qu’accuse la théorie sur la pratique en tentant de pallier « l’oubli de la question stratégique » pour reprendre le diagnostic posé par Daniel Bensaïd. C’est à partir de la grille d’analyse qui se dégage des conseils que des passerelles sont jetées entre les percées conseillistes et l’auto-gouvernement zapatiste qui s’expérimente au Chiapas depuis 1994. A distance de l’anti-pouvoir de John Holloway, il est rappelé que cette « expérience d’autogouvernement démocratique, par en bas et contre l’Etat[66] » repose d’abord sur la libération des terres pour ancrer une architecture de délégation concentrique qui va des assemblées communautaires aux Conseils de Bon Gouvernement (les cinq « caracoles »). L’EZLN s’inscrit aussi dans un rapport de forces avec l’Etat mexicain et en rupture avec la tradition marxiste-léniniste sédimentée par les tendances maoïstes et guévaristes[67]. Il s’écrirait ainsi de l’autre côté de l’Atlantique, un nouveau chapitre de cette histoire discontinue et inachevée des mouvements d’auto-émancipation. L’atout majeur de ce déblayage reste donc de donner un second souffle à des expériences vieilles de plus d’un siècle et qui résonnent pourtant avec force dans le paysage contrasté des mouvements sociaux contemporains, pris en étau entre spontanéisme et substitutisme, fétichisme du social et fétichisme de l’État.

Il jette un éclairage sans concession sur l’avant-gardisme rampant des organisations vis-à-vis des mouvements sociaux dans un mélange de méfiance et d’instrumentalisation. Le parti de la France Insoumise serait ainsi l’archétype du substitutisme jacobin parmi les organisations communistes et sociales-démocrates ; on pourrait également évoquer la récupération partielle des Indignés espagnols par Podemos. Les théories et pratiques de la démocratie dite « délibérative » sont aussi battues en brèche au motif qu’elles ne donneraient ni le premier ni le dernier mot au peuple qui s’assemble pour débattre tout en se drapant dans les atours de la démocratisation. Malgré certaines avancées ponctuelles (par exemple, le budget participatif de Porto Alegre), ces dispositifs reproduiraient une logique dirigiste s’enfermant dans la bulle de verre d’une démocratie d’élevage[68].

Dans l’autre sens, l’examen des apories conseillistes permet de mieux saisir les rapports ambivalents que tissent les acteurs avec les organisations. Le traumatisme collectif du dépérissement soviétique aurait ainsi creusé le sillon anti-substitutiste de la « nouvelle gauche » et de la vague autogestionnaire des années 1970 (PSU – Parti Socialiste Unifié – et CFDT – Confédération Française Démocratique du Travail – jusqu’au tournant de 1977), dans un glissement spontanéiste qui tourne le dos aux rapports de pouvoir. La syntaxe du rassemblement s’inscrirait ainsi dans la continuité du rejet envers le couple parti-syndicat, dans une « grammaire nietzschéenne[69] ». Portée à ce degré, l’exigence démocratique nuirait gravement à l’efficacité stratégique : c’est ainsi que les mouvements de places[70] – 15M, Occupy Wall Street, Nuit Debout… – glisseraient vers un « fétichisme de l’auto-organisation[71] », miroir d’une pratique assembléiste de la démocratie sans capacité réelle d’auto-institution. S’il ne faut pas confondre l’occupation sisyphienne de Nuit Debout avec la situation insurrectionnelle de Gezi ou le devenir-révolutionnaire de la place Tahrir, il est frappant que ces rassemblements s’exposent, à divers degrés, au péril d’un « fétichisme de la place ». Derrière le culte de l’horizontalité se tramerait une bureaucratisation invisible avec le retour des cliques, comme le souligne le verbe sagace du Comité invisible. Cette critique pourrait toutefois se retourner contre les positions défendues dans le dernier ouvrage en date Maintenant[72], selon lequel, pour le dire d’un trait, il suffirait de déserter les institutions existantes pour s’émanciper collectivement. L’argument anti-substitutiste du collectif anonyme semble pourtant se payer au prix fort. Non seulement le spontanéisme de l’émeute prendrait une tournure éthique qui refuse de penser l’institution politique d’ensemble (par une diabolisation des médiations économique, politique, culturelle, sociale) mais surtout il se doublerait d’un avant-gardisme intellectuel qui superpose plusieurs couches de références diablement élitistes. L’inconséquence stratégique de la destitution serait le pendant d’une vision millénariste qui se réfugie dans l’entre-soi et finit par quitter le terrain de la politique au contraire de la praxis conseilliste.

Sur un tout autre registre, la question pourrait porter sur le point de savoir si la focale « spontanéisme – substitutisme » ne prête pas flanc à la critique d’une interprétation binaire des événements politiques qui se réverbère sur la dichotomie « échec – réussite ». En guise de prolongement, il serait tentant d’ouvrir le questionnement vers d’autres horizons que l’opposition incontournable « efficacité versus démocratie » qui présuppose une définition de chacun des termes. Ne risquerait-elle pas en effet de produire une lecture instrumentale des luttes au détriment de l’interprétation de leur efficacité symbolique ? N’y aurait-il pas en germe dans les conseils, en plus des tâches destructive et constructive qu’ils doivent mener de front, une fonction utopique, une visée du « tout-autre social[73] » ?

A propos de l’insurrection hongroise et des conseils ouvriers de 1956, Cornelius Castoriadis écrivait :

« j’affirme que ces semaines — comme les quelques semaines de la Commune de Paris — ne sont pas moins importantes et significatives pour nous que trois mille ans d’histoire de l’Égypte pharaonique[74]. »

Ce n’est donc pas par hasard que nombre d’auteurs se réfèrent constamment aux conseils ou à la Commune – Arendt, Lefort, Abensour, Rosanvallon, Castoriadis pour ne citer qu’eux. Mais de quoi ces références sont-elles le signe ? Cette interrogation appellerait un travail sociologique pour démêler les fils entre des expériences historiques contrastées et une réception philosophique relativement homogène. Sans « faire de l’apparition de conseils l’alpha et l’oméga du projet d’auto-émancipation politique[75] » ou un modèle de bonne société, Dubigeon se situe à l’opposé des courants plus modérés qui coupent la démocratie de la racine de l’auto-gouvernement et de l’auto-législation au prétexte que l’accès du peuple au pouvoir ne garantirait en rien ses droits subjectifs[76]. Il emboîte le pas à Castoriadis affirmant que la démocratie est le régime de la liberté et donc du risque, et que l’autonomie implique l’auto-limitation. Le roc castoriadien dans lequel l’ouvrage est taillé l’expose du même coup aux objections lancées à cet « Ancien perdu parmi les Modernes ». On peut se limiter à deux points d’achoppement qui ont plus valeur de prolongement que de réquisitoire.

D’abord, une conception de la démocratie aussi tranchée que celle d’auto-institution[77] ne serait-elle finalement pas trop exigeante pour être réalisable dans un autre espace que le temps de la brèche ? Dit autrement : comment faire en sorte que le désir instituant ne s’essouffle pas et fasse place à de nouveaux commencements ? Ensuite, le fil de la démonstration se tend à partir d’une compréhension de la démocratie comme « kratos » du « demos », littéralement comme pouvoir du peuple (au sens de l’ensemble des citoyens, du tout) et l’auto-gouvernement comme conséquence politique d’une ontologie de l’auto-institution. L’implicite de ce parti-pris nous entraîne au cœur des controverses qui gravitent autour du mot « démocratie »[78]. Car le terme grec de « demos » peut aussi désigner le grand nombre des opprimés et le « kratos » la libération d’une force qui s’impose, ce qui éloigne le sens du démocratique de l’unité pour l’orienter vers un conflit potentiellement fertile. On voit alors apparaître une tension féconde entre un versant autonomiste dans une lecture étymologique de la démocratie comme ordre politique et une ligne machiavélienne qui met l’accent sur le désordre et déchiffre la société comme un champ de forces antagonistes et irréconciliables. Toujours est-il que la traversée des foyers conseillistes contribue à rouvrir un horizon démocratique largement obscurci par le marasme du gouvernement représentatif dont on n’a que trop dit qu’il était indépassable.


Notes

[1] Le GIC, Groep van Internationale Communisten, est un groupe politique hollandais qui apparait en 1927 et devient rapidement une référence internationale du mouvement conseilliste.

[2] Proche de la « gauche germano-hollandaise », cette appellation met en exergue l’influence des événements et des organisations politiques allemandes sur la trajectoire théorique et militante des auteurs étudiés.

[3] Yohan Dubigeon, La démocratie des conseils, Klincksieck, 2017, p. 11.

[4] Ibid, p. 8.

[5] Ibid, p. 19.

[6] Ibid, p. 17.

[7] Miguel Abensour, La démocratie contre l’Etat, Marx et le moment machiavélien, 2003, (1997), Editions Le Félin.

[8] Martin Breaugh, L’expérience plébéienne, une histoire discontinue de la liberté politique, Payot, 2007.

[9] Miguel Abensour, L’homme est un animal utopique, Utopiques II, Sens&Tonka, 2013, pp. 110 – 111.

[10] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 82.

[11] Ibid, p. 75.

[12] Ibid, p. 97. « Cette organisation pyramidale dans laquelle les ordres montent du bas vers le haut doit dans un second temps faire retour du haut vers le bas par la diffusion de l’information » dans une logique à la fois ascendante et descendante.

[13] Ibid, p. 104.

[14] Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Calmann-Lévy, 1995.

[15] Yohan Dubigeon, op. cit, p. 120.

[16] Francis Dupuis-Déri, La peur du peuple, Agoraphobie et agoraphilie politiques, Lux, 2016.

[17] « Radical » n’est pas à entendre au sens d’un processus de radicalisation, d’une poussée vers les extrêmes mais comme une tentative de saisir le phénomène à la racine, comme l’indique l’étymologie latine « radix » qui signifie « racine ». Pour une mise au point sur la différence entre radicalité et radicalisme, cf. Article publié le 19 mars 2010 Pour citer cet article : Razmig Keucheyan, « Qu’est-ce qu’une pensée radicale ? Aspects du radicalisme épistémique », Revue du MAUSS permanente, 19 mars 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Qu-est ... e-radicale

[18] Yohan Dubigeon, opcit., p. 135.

[19] Philippe Caumières, « Pour une praxis renouvelée », Praxis et institution, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2008.

[20] Manuel Cerveral-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, Textuel, 2015.

[21] Anton Pannekoek, Les Conseils Ouvriers, op cit, t.I, p. 178

[22] Ibid, p. 145.

[23] Etienne Balibar, La proposition de l’égaliberté, 1989 – 2009, PUF, 2010.

[24] Yohan Dubigeon, op. cit. , p. 124.

[25] Ibid, p. 125.

[26] Ibid, p. 127.

[27] Ibid, p. 134.

[28] Au sens où tout tient à la politique, comme l’écrivait Rousseau, ce qui ne veut pas dire que la politique est partout, au risque d’être nulle part.

[29] Parti social-démocrate d’Allemagne.

[30] Parti social-démocrate indépendant d’Allemagne.

[31] Yohan Dubigeon, op. cit. , p. 172.

[32] Dans cette analyse, il dresse le constat d’un antagonisme favorable aux soldats et ouvriers des soviets de Petrograd face au gouvernement provisoire bourgeois soutenu par les menchéviks.

[33] Yohan Dubigeon, op. cit. , p. 178.

[34]Ibid, p. 200.

[35] Lucia Sagradini, in « Au bord du Kiaï : Subjectivités rebelles, démocratie sauvage, espace public oppositionnel », accessible en ligne : http://journals.openedition.org/variations/239.

[36] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 219.

[37] Pour une critique de cet angle mort, nous renvoyons à l’article de Pierre Sauvêtre, L’avenir de la démocratie directe, Contretemps, 12 janvier 2017, https://www.contretemps.eu/sauvetre-ave ... e-directe/ )

[38] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 219.

[39] Ibid, p. 234.

[40] Jo Freeman, The tyranny of structurelessness, 1970.

[41] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 248.

[42] Miguel Abensour, La passion d’Edward P. Thompson, Préface à la seconde édition de La formation de la classe ouvrière anglaise, 1988. Accessible en ligne : http://acontretemps.org/spip.php?article486

[43] Yohan Dubigeon, op. cit, p. 272.

[44] Parti Communiste ouvrier d’Allemagne

[45] Parti Communiste d’Allemagne.

[46] Yohan Dubigeon, op. cit, p. 282.

[47] Ibid, p. 287.

[48] Ibid, p. 303.

[49] Ibid, p. 311.

[50] Ibid, p. 314.

[51] Ibid, p. 319.

[52] Ibid, p. 320.

[53] Ibid, p. 324.

[54] Claude Lefort, Socialisme ou Barbarie, novembre – décembre 1958, n°26. Il faut nuancer l’horizontalité de cette compréhension du prolétariat comme expérience en ce qu’elle n’empêche pas l’émergence d’une avant-garde militante qui aurait pour fonction de clarifier les problèmes économiques et sociaux sans pour autant fixer les lignes d’un programme.

[55] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 350.

[56] Ibid, p. 354.

[57] Idem.

[58] Wendy Brown, in Démocratie, dans quel état?, La Fabrique, 2009, p. 59.

[59] Sarah Abdelnour, Les nouveaux prolétaires, « Petite Encyclopédie critique », Textuel, 2011.

[60] Cf. le numéro 117 de la revue Politix (2017/1), « Mouvements d’occupation ».

[61] Hélène Combes, David Garibay, Camille Goirand (dir.), Les lieux de la colère. Occuper l’espace pour contester, de Madrid à Sanaa, Paris, Karthala, 2016.

[62] Yohan Dubigeon, op. cit. p. 40.

[63] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 346.

[64] Serge Bricianer, Pannekoek et les conseils ouvriers, Broché, 1969. (Conclusion).

[65] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Thèse VI.

[66] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 363.

[67] La théorie des focos révolutionnaires, initiée par Che Guevara, envisage d’allumer un grand feu révolutionnaire par la multiplication des foyers de guérilla en milieu rural.

[68] Laurent Mermet, « Débattre sans savoir pourquoi : la polychrésie du débat public appelle le pluralisme théorique de la part des chercheurs », in Revel M. et al. (dir.), Le Débat public : une expérience française de démocratie participative, Paris, La Découverte, « Recherches », 2007, p. 368-380.

[69] Irène Perreira, Les grammaires de la contestation : un guide de la gauche radicale, La Découverte, 2010.

[70] Il s’agirait avant tout d’une construction médiatique et scientifique qui manque l’hétérogénéité des occupations de places liées aux révolutions tunisienne, égyptienne, yéménite, des mouvements espagnols ou grecs des Indignés, Occupy ou encore les protestations de Maïdan, Gezi ou Nuit Debout.

[71] Ibid, p. 360.

[72] Le Comité Invisible, Maintenant, La Fabrique, 2017, pp. 52 – 56.

[73] Miguel Abensour, L’homme est un animal utopique, Sens& Tonka, 2008, p. 16.

[74] Cornelius Castoriadis, « La source hongroise », 1976. Accessible en ligne : https://collectiflieuxcommuns.fr/119-la ... -hongroise

[75] Yohan Dubigeon, op. cit., p. 19.

[76] Catherine Colliot-Thélène, La démocratie sans « demos », PUF, 2011.

[77] Nicolas Poirier (dir.), Cornelius Castoriadis et Claude Lefort. L’expérience démocratique, Editions Le bord de l’eau, « Bibliothèque du M.A.U.S.S », 2015.

[78] Par exemple, dans l’histoire de la guerre du Péloponnèse, l’oraison funèbre de Périclès de Thucydide, – 431 av JC.


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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 21 Mai 2018, 16:05

Réflexions sur le communisme de conseils

Le communisme de conseils s'appuie sur l'auto-organisation des prolétaires. Il s'inscrit également dans une perspective révolutionnaire qui vise à réorganiser l'ensemble de la société depuis la base.

Les régimes politiques fondés sur la démocratie représentative connaissent une crise profonde. La spécialisation politique implique la monopolisation du pouvoir par une classe de professionnels. Dans ce cadre, la politique est séparée de la vie quotidienne. Il semble important d’inventer d’autres formes d’organisation, sans hiérarchie ni spécialisation. L’histoire des luttes sociales révèle l’expérimentation de la « démocratie par en bas ». Le chercheur en science politique Yohan Dubigeon retrace cette histoire dans son livre consacré à La démocratie des conseils.

... http://www.zones-subversives.com/2018/0 ... seils.html
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Re: L'interet du conseillisme ?

Messagede bipbip » 28 Aoû 2018, 23:33

PARUTION : LA GAUCHE COMMUNISTE GERMANO-HOLLANDAISE DES ORIGINES À 1968 (3e édition entièrement révisée et augmentée)

PHILIPPE BOURRINET

Éditions moto proprio - Paris Juin 2018 - 550p.

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Si les utopies du passé préfiguraient une nouvelle forme sociale sans pouvoir la réaliser, parce que l’abondance dans le domaine économique leur manquait, une abondance qui aurait donné sens à leur générosité philanthropique; parce que l’actualité de la catastrophe sociale faisait défaut, laquelle aurait donné un caractère d’urgence à leurs plans; et parce que la disposition générale de leur contemporains leur faisait défaut, une disposition qui se serait mise à l’oeuvre de façon créative en tant que nécessité historique. C’est pourquoi leur utopie se cantonna au domaine du poétique, du philanthropique.
Aujourd’hui au contraire, tout est donné par l’époque : la fertilité intarissable de la terre qui ne trouve aucun débouché rationnel à sa propre richesse; l’actualité de la catastrophe capitaliste qui invite à un changement rapide; et la reconnaissance générale de l’inévitabilité d’une réorganisation sociale qui exige des principes d’affirmation de la vie. C’est pourquoi l’utopie d’hier devient la vivante réalité d’aujourd’hui.
Nature, technique, force de travail – richesse, vouloir-vivre, plaisir créatif : tout est à notre disposition de façon illimitée.
Que nous manque-t-il donc encore ? Seulement la foi en nous. Seulement la volonté de se mettre à l’ouvrage. Le courage de l’utopie !
[Otto RÜHLE, Mut zur Utopie! Baupläne für eine neue Gesellschaft, Prag, 1939; Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1971 (hg. von Henry Jacoby]

Que faire, dans une situation qui semble sans espoir? Somme toute rien, si l’on se contente d’aborder le problème du point de vue écologique. Ne serait-ce, parce que ce n’est pas le danger le plus proche qui menace l’existence de l’humanité. La «crise écologique» est elle-même en grande partie le produit de la situation de crise sociale, et une catastrophe plus palpable précède la crise écologique. Telles que les choses se déroulent actuellement, une haute probabilité de confrontations guerrières utilisant les armes atomiques rend futile la seule fixation sur la crise écologique. Toute l’attention doit se porter sur les événements sociaux, pour prendre de court les plans des criminels de l’atome, à l’Est comme à l’Ouest. Si les travailleurs du monde entier échouent, alors ils ne seront pas aussi en mesure de se confronter à la menace écologique et de créer les prémices d’une société communiste, permettant à l’humanité de perpétuer son existence*.
[Paul MATTICK, 1976]


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