Le citoyennisme

Le citoyennisme

Messagede bipbip » 28 Aoû 2016, 16:44

De quoi le citoyennisme est-il le nom ?

Retour audio et texte du débat sur le citoyennisme organisé par Alternative Libertaire Montpellier au Barricade, le jeudi 2 juin à 19h.

Le citoyennisme

Pourquoi vous avoir invité à cette réunion et choisi ce thème ? Tout simplement parce qu’AL s’inscrit dans les luttes et on a envie de vous parler des enjeux des luttes. Comme vous le savez, il y un affrontement massif entre travail et capital autour de la « Loi travail » depuis le mois de mars. D’un côté il y a le patronat, de larges fractions de la petite bourgeoisie, des syndicats à la botte du patronat, et l’ensemble des partis bourgeois UMP, FN et le PS, qui est le fer de lance de la loi. A l’appui, il y a la machine de répression et de contrôle social : Les médias, la police et la justice.

De l’autre dans le camp du travail : Des larges fractions du salariat : ouvriers du public, du privé, fonctionnaires, mais aussi jeunesse scolarisée et parties précaires du salariat chômeurs galériens, intermittents. Des forces syndicales : la CGT, Solidaires, FO, les mouvements et AG de la jeunesse, des mouvements plus autonomes : Nuit debout, mais aussi de nombreuses AG de luttes et interpro. En termes politiques, c’est les révolutionnaires : anarchistes, communistes libertaires, les autonomes, les anticapitalistes, mais aussi l’ensemble du Front de gauche… L’affrontement dure depuis 3 mois et on ne sait pas encore si nous allons gagner ou pas.

Au-delà de ce mouvement, se pose la question de qu’est-ce qu’on oppose au capital : on améliore ce qu’il y a ou alors se place dans une perspective de changement radical.
La question qui se pose est aussi ce qui sortira de ce mouvement dans notre camp.

En Grèce et en Espagne, c’est Syriza et Podemos. En France, se pose aussi la question, et c’est ce qui est en jeu avec le mouvement Nuit Debout et plus largement le citoyennisme. C’est pour cela qu’on va vous parler d’un certain nombre de penseurs.

Pour commencer, il faut rappeler que le mouvement ouvrier et plus largement une bonne partie des révolutionnaires considèrent le sujet de classe émancipatoire comme la classe des producteurs, des travailleurs.
Cela a été remis en cause récemment par pas mal de courants. Ainsi les intersectionnels vont parler d’identités fragmentés et s’appuyer sur celle-ci pour avoir leur "sujet de classe"

Le point commun des citoyennistes est au contraire de s’appuyer sur un "citoyen" abstrait qui n’a pas d’ancrage de classe ni d’identité en tant qu’homme ou femme, blanc ou de couleur, et c’est en s’appuyant sur cet individu que des réformes passant par l’état et la République dont on réécrirait la constitution peuvent être alors être proposées...

Mélenchon incarne aussi très fortement cette tendance, tout comme Podemos qui a théorisé l’arrêt de la référence au prolétariat et à la classe ouvrière.
En termes idéologiques les penseurs les plus éminents de ce courant sont Mouffe et Laclau qui ont inspiré le livre Construire le Peuple. Leur bible est Hégémonie et stratégie socialiste.

L’idée est de « Radicaliser la démocratie » : C’est le refus de se dire de gauche ou droite . Le référentiel passe à l’opposition entre le peuple et la « caste » ou alors les 99% contre les 1%. Lé référence n’est pas tant les luttes et les mouvements sociaux que le passage par les urnes pour construire une nation régénérée et progressiste. La Revue du Crieur Numéro deux appelle ça l’option national-populaire. Du coup c’est aussi une réaffirmation de la souveraineté de l’état face à l’union européenne, ce qui nous ramène à la nation.

Le deuxième point commun de ces penseurs est qu’ils sont très régulièrement mis en avant par des gens de très bonne foi au sein de Nuit debout qui se réclament d’un courant "citoyenniste". A Montpellier l’AG loi travail et Nuit debout ont fusionné et nous trouvons important d’avoir un discours là-dessus d’autant plus que les citoyennistes sont souvent ceux qui ne vont pas aux manifs et appellent à un "processus constituant".

Les penseurs citoyennistes les plus fréquentables comme Friot, Ruffin, et Lordon reconnaissent l’existence des classes sociales, ils ne sont pas totalement fous... Par contre ils ne considèrent pas que c’est en tant qu’exploités, prolétaires, précaires travailleurs et travailleuses que nous devons agir... La classe n’est pas un outil politique pour eux... A cela ils opposent le "citoyen" abstrait qui en tant que membre de la communauté de la démocratie doit agir en tant que peuple, déconnecté des classes sociales...

A partir du moment où ils se posent dans ce cadre, et non un cadre concret de classe, il me semble que la seule perspective d’action politique se fait par un néo-réformisme bon teint, ce qui explique que Lordon malgré une radicalisation apparente ne propose que de réécrire une constitution comme débouché politique du mouvement...

Par exemple, parmi les dernières analyses de Lordon, il y a des choses intéressantes, proches des révolutionnaires, par exemple le fait de ne pas poser de revendication… Mais pour autant l’horizon indépassable de ces penseurs est de réécrire la constitution par un « processus constituant ».



C’est pour cela que selon le bon mot d’un camarade « Frédéric Lordon, c’est comme les manif parisiennes, ça part à République et ça finit à Nation ».
Plus globalement c’est ce que nous reprochons au courant citoyenniste : l’incapacité de sortir du cadre formel républicain : les réformes s’inscrivent dans le cadre de la démocratie et l’action vient de « citoyens ». Au contraire nous ne pensons pas que l’action dans le cadre du système est possible : en un mot comme en cent : nous voulons casser le système puis reconstruire une autre société. Nous en reparlerons si vous le voulez bien.

Pourquoi parler de ces auteurs

Par contre dans les interventions nous avons prévu de faire un point différent par penseur : Lordon et Ruffin se positionnent clairement pour une grève générale politique qui aboutirait à une réécriture de la constitution et à une nouvelle république.

Cela explique aussi que Ruffin, en 2012 appelle à voter Hollande sous prétexte que son élection ouvrirait une phase progressiste qui favoriserait les luttes sociales...

Ils sont pointés par les médias comme les mentors de Nuit Debout. Ce n’est pas vrai parce que c’est les médias qui cherchent toujours à construire de leaders là où il n’y en a pas.

Alors que Friot a seulement un projet économique : le salaire socialisé mais aucune réflexion sur comment y arriver...

Globalement, on considère Lordon, Ruffin, Friot comme des personnes avec qui on est dans le même mouvement mais avec qui on n’est pas d’accord, et on souhaite poser ce désaccord, mais on leur adresse des arguments.

Enfin Chouard est particulier, il adapte le discours de la démocratie directe et de l’autogestion à un cadre citoyenniste, et ce n’est qu’en grattant bien qu’on se rend compte qu’il est proche de l’extrême droite. A ND, il y beaucoup de gens qui se réclament de lui sans comprendre que c’est un confusionniste, ce qui crée des discussions parfois pénibles.

On ne le met pas sur le même plan mais son discours s’inscrit dans la vulgate citoyenniste, tout en étant clairement crypto d’extrême droite.


vidéo : https://lepressoir-info.org/spip.php?article424


Frédéric Lordon, de République à Nation
https://lepressoir-info.org/spip.php?article427

Bernard Friot et le salaire socialisé
https://lepressoir-info.org/spip.php?article428
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Re: Le citoyennisme

Messagede Pïérô » 14 Sep 2016, 08:49

Lordon, altercapitalisme keynésien, national-étatisme, spinozisme

Une analyse critique de l’altercapitalisme keynésien, du nationalisme-étatisme et du spinozisme de Lordon – avec Benoît d’Alternative Libertaire (théoricien critique, professeur de philosophie)

Une émission d’analyse critique des théories de Lordon, avec, après une courte présentation de l’émission, une première partie de critique de l’altercapitalisme keynésien (qu’il incarne avec d’autres économistes atterrés - ou atterrants) et leurs analyses tronquées du capitalisme depuis 40 ans (1ème partie – 1h40), une deuxième partie de critique de son national-étatisme au travers d’une critique rigoureuse d’Imperium (50 minutes), et une troisième partie de critique de Capitalisme, désir et servitude et sa lecture de Spinoza (25 minutes) – avec Benoît (théoricien critique, militant d’Alternative Libertaire, professeur de philosophie)

PS : Il ne s'agit pas d'une critique ad hominem, mais plutôt des idées qu'entres autres Lordon véhicule.

émission à écouter : http://sortirducapitalisme.fr/159-lordo ... spinozisme
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 18 Sep 2016, 17:31

Changer la société, sans se faire berner

Alors que la société capitaliste est en crise, la contestation est plus que jamais nécessaire. Mais elle peut prendre diverses formes plus ou moins productives… Entre le citoyennisme, le néoréformisme et le radicalisme autonome, les impasses et les chausse-trappes ne manquent pas. Décryptage.

Celles et ceux qui auront fréquenté Nuit debout à un moment ou à un autre du mouvement ont pu être confrontés à une grande variété de discours contestataires. Cetains paraissent novateurs, d’autres une simple resucée des vieilles lunes républiaines, parfois désarmants d’ingénuité, parfois très sophistiqués… Tous méritent d’être discutés.

Le citoyennisme, protestation inoffensive

L’essor des mouvements citoyens correspond au déclin relatif du mouvement ouvrier depuis les années 1980 : accès des classes les moins aisées à la consommation de masse, encouragement – notamment par la social-démocratie – de ­l’identité de « classe moyenne », identification sociale par la consommation et moins par la profession, morcellement des grandes concentrations ouvrières, mais aussi des espaces d’habitat (étalement des zones pavillonnaires et péri-urbaines), contexte de crise moins favorable aux revendications, et enfin désillusion avec l’effondrement du projet socialiste d’État (dans sa version PS ou PC) qui avait structuré le mouvement ouvrier pendant des décennies.

Dans ce contexte, certains mouvements, aussi bien de gauche qu’écologistes ou altermondialistes, tentent d’inventer une nouvelle figure de la contestation. Pour cela, ils s’inspirent volontiers de vieux mythes nationaux, notamment ceux de la Révolution française de 1789. La figure du « peuple » vient remplacer celle du prolétariat, celle du citoyen se substitue à celle du travailleur.

Souvent, ces mouvements ­agitent des hochets comme « la VIe république », la convocation magique d’une « Assemblée constituante », la rédaction d’une «  nouvelle Constitution  », le « tirage au sort » des dirigeants... Comme symboles de subversion et de progrès social, ils font réapparaître La Marseillaise et le drapeau tricolore, plus consensuels que L’Internationale et le drapeau rouge ou noir (ou rouge et noir).

Cette mutation identitaire ne va pas sans mutation des pratiques. Le terrain de la lutte a tendance à se déplacer. Il s’éloigne de la sphère de la production – avec ses piquets de grève, ses occupations d’usines et ses blocages de flux de marchandises – pour investir l’espace public, avec ses occupations de places.

Si les mouvements citoyens ne s’interdisent pas la contestation sur le terrain économique – comme le font Occupy Wall Street et les Indignés –, leur approche est toute différente. La critique du patronat, en tant que classe possédante, décidant de la nature de la production et des conditions de travail, et extorquant la plus-value, au cœur des luttes du mouvement ouvrier, se mue en une critique morale des seuls patrons « voyous ». Plus couramment encore, elle est remplacée par une opposition entre les « 1 % les plus riches » et les 99 % qui restent, voire passe complètement à la trappe au ­profit d’une critique des seuls spéculateurs, actionnaires et banquiers.

Enfin, si la caste politicienne est contestée car vue comme déconnectée des aspirations du peuple, la confiance est réaffirmée envers l’État et le cadre national vus comme des remparts contre les instances transnationales – alors que ce ne sont que deux modalités du même pouvoir capitaliste.

Certes, aucun mouvement de contestation, même révolutionnaire, n’est immunisé contre un risque de récupération par le ­système. Mais, s’il en reste au ­stade du citoyennisme, autant dire qu’il se condamne à être parfaitement inoffensif.

Miroirs aux alouettes néoréformistes

L’idée de changement social et de révolution, par la voie des assemblées constituantes et de l’instauration d’une VIe République, avancée par les mélenchonistes, véhicule l’illusion que les schémas imposés d’en haut pourraient modifier les rapports sociaux réels. Or, ce ne sont pas les idées qui font le mouvement et la révolution, mais les rapports sociaux réels qui, s’affirmant, matérialisent finalement des idées, devenues dominantes. Ce sont les rapports de forces qui engendrent les lois, pas l’inverse. Idem pour une Constitution.

La révolution citoyenne est aussi illusoire que le sont les stratégies électoralistes et réformistes, parce que toutes trois sont traversées par l’illusion de la souveraineté du politique sur l’économie. Il suffirait de taper du poing sur la table pour obtenir l’allégeance de la classe dominante à la démocratie. Or la classe dominante ne tolère la démocratie que si elle ne gêne pas ses intérêts. Ainsi, si, par le plus grand des hasards, un parti de gauche radicale parvenait à prendre démocratiquement le pouvoir, il se retrouverait impuissant face à la classe dominante – hauts dirigeants de l’industrie, de la finance, de la police et de l’armée – détentrice des réels leviers du pouvoir.

La gauche ne pourrait exercer réellement le pouvoir, sur le plan national, qu’à condition d’être portée par un mouvement social puissant, organisé et combatif dans la durée. Une telle perspective n’a que peu à voir avec les stratégies politiciennes de la gauche radicale, qui ne voient dans les luttes sociales qu’un tremplin électoral (JLM 2017 en est le meilleur exemple) et nuisent même à la révolte en faisant miroiter l’illusion d’une revanche ou d’une victoire possible dans les urnes. En cas de victoire dans les urnes, elles peuvent aussi mener à l’affaiblissement du mouvement social, mis à la remorque de l’action gouvernementale. C’est ce qui s’est passé en France en 1981, en dans nombre de pays d’Amérique du Sud depuis les années 2000.

Même avec un prolétariat ­solidement organisé et combatif au niveau national, une telle politique, respectueuse de la légalité républicaine, mène à ­l’échec, comme ce fut le cas avec Syriza en Grèce. Faute d’une stratégie fondée sur l’intervention directe des travailleuses et des travailleurs, avec pour objectif central l’expropriation des capitalistes, la socialisation et l’autogestion de l’économie, on retombe nécessairement dans la gestion du capitalisme, les compromissions, le reniement, et finalement l’impasse. Lorsque le régime de la propriété des moyens de production et d’échange aura été fondamentalement transformé, il sera alors bien temps de rédiger une ­Constitution gravant dans le marbre les principes de la société nouvelle.

L’illusion d’un capitalisme moral

Si de larges franges de la gauche radicale sont porteuses d’illusions d’un point de vue stratégique, elles le sont également d’un point de vue programmatique. Globalement, dans la majorité des programmes, des propositions, des revendications, on retrouve des mesures telles que : modifications de la fiscalité, réduction des inégalités de revenus, annulation des dettes, hausse des taxations du capital, sortie de l’Europe et de l’euro, souveraineté monétaire, nationalisation et investissements d’État pour soutenir la production et l’emploi.

Ces mesures sous-tendent un projet de capitalisme moralisé, d’une économie sociale de marché, sur le plan national, et une compétition internationale avec les pays néolibéraux. Cette gauche considère généralement que la France est un pays riche, et que la crise, la dette et la pauvreté sont le fait de l’avidité d’une poignée d’individus non partageurs et mal intentionnés, qu’il suffirait de soumettre ou d’évincer.

La croyance dans la réussite d’un capitalisme moral et social traduit une méconnaissance totale des causes profondes de la crise systémique du capitalisme, et des raisons de l’essoufflement du boom économique d’après-guerre [1]. A défaut de s’en prendre à la source des problèmes de l’économie capitaliste marchande (échange incertain, remplacement du travail humain par la machine, propriété privée, concurrence), les propositions de la gauche radicale ne peuvent endiguer, à long terme, un mouvement de récession continu.

Pour sortir de la crise systémique, une transformation sociale est nécessaire. Il s’agit de rompre avec la propriété privée des moyens de production, la concurrence, l’échange marchand, les modes d’intégration de la force de travail. Il s’agit donc de révolutionner les manières de produire, distribuer, partager et décider.

La contre-culture, créative mais enfermante

A l’opposé des projets réformistes se développe une contestation révolutionnaire du système, dont AL est partie prenante.

Cependant, une partie de cette contestation, plutôt que de chercher à lier les pratiques radicales minoritaires avec la contestation de masse, a tendance à se vivre en avant-garde dont le mode de vie et d’action constitueraient, en eux-mêmes, un programme. De ce point de vue, la lutte des classes et le combat syndical ne seraient que le moyen d’accéder à l’univers des marchandises et du confort bourgeois que l’on rejette. Elles ne constitueraient pas un levier révolutionnaire, mais renforceraient l’ordre établi et l’emprise de la société ­marchande sur la population.

Le processus révolutionnaire lui-même, avec ses exigences stratégiques, organisationnelles, pédagogiques, et la patience qu’il implique, tend à être dénigré du fait qu’il consisterait en un fantasme autorépressif, empêchant la révolte immédiate. A la révolution, perspective trop lointaine, est donc opposée une conception émeutière de la révolte «  tout de suite, ici et maintenant  ».

Certes, la contestation révolutionnaire peut s’accompagner d’une contre-culture, créatrice et vectrice de cohésion… mais il faut aussi mesurer tout ce que cela peut avoir d’enfermant, si cette contre-culture est incomprise plus grand nombre. On doit garder l’ambition de mener des luttes majoritaires, condition sine qua non d’une véritable révolution sociale, et se garder de verser dans une forme d’autosatisfaction élitiste, ou des postures d’avant-garde anarcho-blanquiste. Si on se laisse isoler du grand nombre, c’est pain bénit pour le pouvoir en quête de figures de l’ennemi intérieur et de boucs émissaires.

L’enjeu pour les révolutionnaires, dans une période qui ne l’est pas, c’est à la fois de faire partager une critique du système capitaliste, et de constuire les contre-pouvoirs larges qui permettront de préparer son abolition.

Flo (AL Marne)


[1] « La loi travail, ultime stade de la crise capitaliste », Alternative libertaire, juin 2016.

http://www.alternativelibertaire.org/?C ... s-se-faire
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 22 Sep 2016, 16:55

Frédéric Lordon au Chiapas

Frédéric Lordon, que nous avions longuement interrogé pour le troisième numéro de notre revue papier, est l’un des penseurs radicaux les plus stimulants de cette dernière décennie. Économiste et philosophe, il ferraille contre ce qu’il tient pour des impasses, dans les rangs de l’émancipation : l’européisme béat, l’internationalisme incantatoire et le consensus démocratique. Son dernier ouvrage, Imperium, cible notamment la tradition libertaire : si l’intellectuel marxiste loue certains de ses traits, il n’en mord pas moins aux mollets anarchistes en jurant de sa candeur inconséquente. Une vieille querelle politique : Marx et Proudhon avaient ouvert le bal fratricide il y a maintenant deux siècles de cela. Les libertaires, c’est de bonne guerre, ne consentent pas à tendre l’autre joue : c’est ainsi que l’historien Jérôme Baschet, auteur d’ouvrages de référence sur le zapatisme, entend déconstruire, par ce copieux article, le dernier ouvrage de Frédéric Lordon en s’appuyant sur l’expérience révolutionnaire et autonomiste mexicaine. Mais Baschet assure ne pas s’inscrire dans une énième querelle de chapelles ou d’ego entre intellectuels : assumer les tensions est la première étape pour avancer ensemble. Un dialogue fructueux — à condition d’en maîtriser les contours.

... http://www.revue-ballast.fr/frederic-lordon-au-chiapas/
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 01 Oct 2016, 19:44

Economie : Frédéric Lordon, loup ou mouton ?

Dans son dernier livre, Imperium, Frédéric Lordon se donne pour ambition de « dégriser les libertaires », de leur montrer la voie du « réalisme » et de « l’âge adulte ». Une réponse en défense de l’internationalisme et de l’anticapitalisme radical.

Frédéric Lordon prétend renouveler la pensée de gauche, en devenant l’intellectuel quasi officiel de Nuit debout. De ce point de vue il amorce de son dernier ouvrage, Imperium, d’une bien étrange façon : en affirmant que le principe de la verticalité est nécessaire dans toute société organisée. Il se réfère essentiellement à la sociologie holiste de Durkheim, selon laquelle, dans une société organisée, le tout est plus que la somme de ses parties, et cette forme de transcendance impliquerait, nécessairement, une verticalité au sein de la société. Les normes morales ou légales découlant de cette supériorité du tout sur ses parties, seraient inévitables, nécessaires. Il nie ainsi le fait qu’elles sont le fruit d’une construction autoritaire. L’idée spinoziste d’un « affect commun » rassemblant les individus en société vient compléter l’analyse.

Caricature de la pensée libertaire

En considérant que transcendance et verticalité sont indissociables du social, et que transcendance, verticalité, et État sont synonymes, Lordon énonce son axiome : l’État est inévitable dans toute société politiquement organisée. Il appelle « État général » cette entité abstraite propre à toute société, dont l’État républicain moderne en régime capitaliste ne serait qu’une forme particulière parmi d’autres. Le problème, c’est que cette notion d’État général est trop floue, non historique. Lordon va jusqu’à supposer que les expériences de communes libertaires auraient elles aussi mis en place des formes d’État, dans la mesure où elles reposaient sur des instances fédérales régulatrices. Il méconnaît ainsi la spécificité des formes politiques libertaires. Il pense discréditer la pensée libertaire et sa recherche d’horizontalité pure. Mais il caricature cette pensée, qui admet des formes de verticalité au niveau des fédérations de communes, sans pour autant assimiler ces verticalités à des formes d’État. C’est cela qui manque à Lordon : penser une verticalité qui parte de la base, et qui ne repose plus sur une captation du pouvoir par un État séparé des individu-e-s.

Tout cela est encore très théorique, mais cette théorie, à quelles mesures pratiques concrètes renvoie-t-elle ? On peut s’en faire une idée en lisant les articles de Lordon, explicitement keynésiens et protectionnistes, dans Le Monde diplomatique. Certes, à l’écouter, il faudrait tout de même se « réapproprier » l’État. Non le détruire, c’est impossible, mais faire que les citoyens et citoyennes, via la mise en place d’une nouvelle constitution, aient plus leur mot à dire en ce qui concerne la façon dont l’État capte la puissance sociale. Ils et elles pourront de ce fait défendre une politique plus « juste », plus « sociale », plus « égalitaire ». Mais c’est oublier que ­l’État moderne, même si les citoyens et les citoyennes se le réapproprient, reste soumis financièrement à la sphère du capital, n’est que le gestionnaire du capital, et que cela ne dépend pas des institutions ou de la constitution. À travers sa critique de la sphère spéculative dérégulée, Lordon défend implicitement une sorte d’État-providence radicalisé, un État central fort qui redistribue plus égalitairement les richesses, et qui empêche les débordements de la finance. Mais cette solution n’est qu’une réponse à la crise des débouchés (relance par la consommation), où l’État reste un agent du capital. Lordon ne s’en prend pas au capitalisme, il s’en prend à l’une de ses formes idéologiques, le néolibéralisme. Keynésien issu du groupe des Économistes atterrés 1, il prône au fond un capitalisme à visage humain. Est-ce bien suffisant ?

Parce que Lordon naturalise le « sentiment national », en s’appuyant toujours sur des bases « spinozistes », la « gauche » serait nécessairement nationaliste, et ce nationalisme de gauche défendrait une politique protectionniste pour maintenir l’autonomie du territoire national. À ce titre, Lordon n’a rien d’un anticapitaliste, encore moins d’un révolutionnaire. Tout protectionnisme, en effet, est la défense d’une économie nationale conçue selon les critères de la rationalité marchande. En outre, en tant que politique seulement nationale, et non internationale, elle ne saurait remettre en cause radicalement les règles du jeu capitaliste, sinon le pays se retrouverait face à la puissance de frappe du complexe militaire impérialiste mondial (Lordon est constamment attentif à la question de la « paix sociale » et de la « sécurité des Français »).

Lordon critique également l’internationalisme libertaire ou communiste, qu’il juge naïf et sans ancrage. Il confond tranquillement la naïveté du « citoyen du monde » new age et le projet internationaliste libertaire. Il balaye d’un revers de main l’idée selon laquelle les prolétaires du monde entier seraient tous et toutes lié-e-s par le fait de leur exploitation, en réaffirmant le principe de l’appartenance nationale. Faisant preuve d’une totale absence de nuance, ne concevant l’universalité de l’internationalisme que comme universel abstrait, théorique, il oublie la réalité de l’exploitation au niveau mondial, ainsi que la possibilité de concilier l’appartenance à plusieurs groupes humains. Pourtant, l’appartenance locale n’exclut pas l’appartenance globale.

Antilibéral et pas anticapitaliste

À ce titre, on pourrait penser un universel concret, dans le cadre d’une fédération cosmopolitique des communes. Lordon refuse de penser ces nuances, car au fond le modèle politique qu’il prône est précis : soyons un peu « réalistes », nous dit-il, sauvons d’abord la France, et ne soyons pas comme ces utopistes libertaires qui voudraient changer le monde entier. Ce « réalisme », dans un monde où, au niveau global, le désastre est permanent, est assez peu convaincant…

Voilà donc les keynésiens ­aujourd’hui. En tant que « critiques du néolibéralisme », ils insistent en particulier sur la folle dérégulation de la sphère financière, sans beaucoup se soucier d’ailleurs de la récupération de cette critique par les antisémites rouge-brun. Or il ne s’agit là que d’une expression superficielle du capitalisme, pas de ses fondements, à savoir les principes de l’échange marchand, de l’accumulation de la valeur, et du travail conçu comme marchandise.

Les keynésiens veulent sauver l’économie « réelle », alors qu’elle est fondée sur l’extraction de plus-value, c’est-à-dire sur l’exploitation de la force de travail, et sur l’abstraction de l’accumulé, l’inconscience et l’absence de contrôle d’une économie qui inverse la fin et les moyens. Ce n’est donc pas l’abolition de l’exploitation qu’ils souhaitent, mais un capitalisme le plus vivable et le moins inégalitaire possible. Et qui dure plus longtemps, car les keynésiens auraient les solutions à la crise du capitalisme. Ils ne comprennent pas que le capitalisme s’autodétruit : l’automatisation de la production, qui se poursuit avec la révolution micro-informatique, produit une dévalorisation de la valeur, détruisant tout sur son passage. S’il croit que le capitalisme mondial peut prospérer indéfiniment, et qu’il s’agit de bâtir une société plus « saine » en son sein, Lordon n’a en fait rien d’un réaliste, c’est un utopiste. Dans un monde qui s’autodétruit et qui détruit tout au passage, le réalisme, c’est la révolution (internationale).

Benoît (AL Montpellier)

http://www.alternativelibertaire.org/?E ... on-loup-ou
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 06 Mar 2017, 19:15

Economie : Une stratégie inoffensive face au capitalisme

Le citoyennisme propose en général un recyclage des recettes passées, qui ni à la hauteur de la crise que rencontre le capitalisme, ni satisfaisant politiquement, ne promettant qu’une meilleure gestion du capitalisme.

Le citoyennisme est une nébuleuse, un mouvement épars, sans programme cohérent, mais reprenant et mélangeant les analyses et propositions d’auteurs altercapitalistes médiatisés. Pour autant, ces auteurs nous conduisent dans l’impasse pour en finir avec les crises et les inégalités.

Bernard Friot : un collectivisme économique relooké

Le projet de société de Bernard Friot repose sur cinq piliers : la suppression de la propriété lucrative, remplacée par la propriété d’usage, le versement d’un salaire à vie, la rémunération à la qualification (selon une échelle de une à quatre fois le smic, avec un smic net à 1500 euros), l’extension de la cotisation comme alternative au salaire direct, la création monétaire sans crédit. Il rappelle grandement les bases du collectivisme économique, alliant propriété collective (ici gérée par l’Etat), et distribution marchande (contrairement au communisme, qui la supprime).

Le premier problème est le concept de propriété lucrative. Il ne s’agit pas de la propriété privée. Elle se rapporte à celle des propriétaires de grands moyens de production, engendrant de gros profits, mais n’inclut pas la petite propriété commerciale [1]. Or la propriété privée commerciale, qu’elle soit grande ou petite, implique nécessairement l’obligation de vendre les marchandises et dans le même temps l’incertitude de les vendre, de les vendre à temps et au bon prix, afin de garantir son salaire et la pérennité de l’activité. Elle peut déboucher sur des baisses de revenus, des licenciements, des faillites, et, par effet domino, des crises. Pour éviter de tels problèmes, toute propriété privée devrait être abolie.

Avec le salaire à vie, un individu, de sa majorité à sa mort, aurait le droit de toucher un salaire, qui serait réévalué à la hausse par la qualification et resterait le même au moment de la retraite. Dans l’esprit, qu’il s’agisse de garantir à vie un droit d’accès à la consommation est tout à fait juste. Cependant, la forme salariale et monétaire est critiquable. Elle implique une socialisation a posteriori de la production, l’offre et la demande ne se rencontrant que sur le marché – et non pas en amont (recensements et autres anticipations démocratiques et rationnelles). Il en découle de forts risques de disproportion de la production (surproduction d’un côté, pénurie de l’autre), débouchant sur l’insatisfaction des besoins, une surabondance de marchandises invendables (constituant au passage un énorme gaspillage), et le maintien, malgré les intentions affichées, d’un marché du travail.

La rémunération à la qualification est tout aussi problématique. Un directeur d’entreprise ou un professeur d’université gagneraient 6000 euros par mois. Un salarié non qualifié en toucherait 1500 euros. Cette société serait encore très inégalitaire, légitimée par le principe « à chacun selon son diplôme » et non « à chacun selon ses besoins ». Or les justifications de la hiérarchie des revenus ont été déconstruites par Castoriadis, au nom de la complémentarité des tâches, de la polyvalence autogestionnaire, mais aussi, éventuellement, pour une hiérarchie inversée en faveur des activités les plus pénibles ou dangereuses [2]. De plus, à la place d’une hiérarchie des revenus, pour ces activités particulières, pourraient être mises en place des réductions du temps de travail et/ou des rotations des tâches.

Reste à résoudre la question du mode de financement de ce système. Si l’extension de la cotisation sociale permettrait des péréquations financières entre les entreprises (paiements des salaires et moyens de production), les structures à la base de la crise industrielle et commerciale [3] resteraient intactes, et leurs effets récurrents. Il en découlerait, en temps de crises, les mêmes effets qu’avec le capitalisme.

Friot propose une solution pour remédier à ce problème : la création monétaire sans crédit. Cependant, le fonctionnement de cette mesure n’est pas clairement expliqué. Il est donc difficile d’évaluer son efficacité éventuelle. Le problème est que, comme les keynésiens, elle renvoie les causes des crises de surproduction à un défaut de moyens de paiement, qui pourrait être résolu en faisant tourner la planche à billets. Or une telle politique comporte de forts risques d’inflation, sans pour autant traiter le mal à la racine.

Enfin, Friot entend redéfinir la valeur, comme « pouvoir de déterminer ce qui vaut », plutôt que comme reflet du « temps social moyen de production ». Il élude ainsi l’analyse de la valeur comme rapport social de production. Or on ne peut, en maintenant les structures concrètes de la valorisation du capital (propriété privée bourgeoise ou bureaucratique et marché) et leurs interactions, affirmer que la dynamique n’opère plus. En ne reconnaissant pas la définition de Marx de la valeur, les structures continueraient d’opérer de manière invisible. La société subirait des crises, sans en identifier les causes ni pouvoir agir intentionnellement pour les supprimer [4].

Jean-Marie Harribey : la pseudo-autonomie du secteur non marchand

Harribey prône actuellement l’extension du secteur public non marchand, au détriment du secteur privé marchand [5]. Le secteur marchand, confronté à de graves problèmes de valorisation, semble se diriger vers une limite systémique infranchissable. Il faudrait qu’il disparaisse et cède la place à une économie non marchande. Harribey semble ici comprendre le problème et tenir la solution. Cependant, il estime que le secteur non marchand serait autofinancé (financé par l’État, les communes et les collectivités territoriales). Or les pouvoirs publics financent les services par des prélèvements indirects sur les salaires (impôts) et les profits (taxes sur les entreprises et impôts pour les possédants). Plus se développe le secteur public non marchand par rapport au secteur marchand, plus les prélèvements sur la valeur produite sont importants. Ainsi, les entreprises éprouvent alors des difficultés à se financer, tandis qu’elles en éprouveraient parallèlement pour se valoriser, du fait de la dynamique systémique du capitalisme. Tout ceci ne peut que déboucher sur une crise. Il ne peut donc y avoir de transition économique graduelle et harmonieuse du privé marchand au tout public non marchand. Pour en finir avec le mode de distribution marchand, une révolution, supprimant la propriété privée des moyens de production et associant toutes les entreprises entre elles, est préalablement nécessaire.

Frédéric Lordon : Keynes et Proudhon, pour le meilleur et surtout pour le pire !

Les positions économiques de Frédéric Lordon sont surtout développées dans le Monde diplomatique. Il s’inscrit dans le prisme keynésien des Économistes atterrés. Ce dernier prône une relance de l’économie par l’investissement public à crédit (l’endettement), la souveraineté juridique, voire monétaire, le protectionnisme.

Les keynésiens envisagent les crises de surproduction comme crises de sous-consommation. D’un côté, il y aurait les gens qui n’ont pas suffisamment d’argent, de l’autre, des gens qui en ont, mais qui, face à une situation économique pessimiste, font preuve de prévoyance et préfèrent épargner. Pour résoudre ce problème, il faudrait injecter de l’argent dans l’économie, recourir à la création monétaire. L’État devrait alors intervenir à cet effet, et pourrait mettre en place des politiques de grands travaux. Ce faisant, il ne cessera de s’endetter, en espérant combler les dettes, du moins les dettes excessives, ultérieurement. Les keynésiens ne recherchent pas, en effet, l’équilibre budgétaire, mais un niveau d’endettement acceptable. Le keynésiannisme est ici complété par l’idée selon laquelle la dette serait un moyen d’entretenir le lien social, mais aussi de prévenir la guerre. Or c’est historiquement faux. Les années 1930 ont accouché du « keynésiannisme de guerre » dans les principaux pays bellicistes de la Seconde Guerre mondiale. Cette politique est donc inefficace, tout comme le sont le protectionnisme et le souverainisme, qui n’ont pas véritablement eu d’effets probants, face aux crises des années 1930 et de 1974. Enfin, considérer la finance comme vampire improductif, et proposer, pour y remédier, des mesures restrictives comme le Slam [6] ou, plus radical, de pendre des créanciers et des financiers, témoigne d’une incompréhension des relations entre capital « réel » et « fictif ». Ce sont le développement massif de la finance et du crédit qui, après la crise de 1974, ont contribué à éviter l’effondrement des taux de croissance. S’ils ont abouti, avec d’autres mesures capitalistes, à une suraccumulation financière improductive, réguler le capitalisme de la sorte n’empêchera pas la crise de la valeur de se manifester à nouveau [7].

Enfin, Lordon, s’inspirant également d’une conception ­autogestionnaire-libertaire tronquée [8] se rapprochant de ­Proudhon, parle également de suppression de la propriété lucrative et gestion directe des entreprises par les salarié.es. Or coopérativisme et mutuellisme n’aboutissent pas à un capitalisme harmonieux sans patrons ni actionnaires. Ils avaient déjà été réfutés par Marx et Bakounine au sein de la première internationale [9], comme maintenant des formes de propriété privée et de marché, et ainsi des inégalités sociales et les crises. Défendre un tel projet est une régression pour le mouvement ouvrier.

Une critique du néo-libéralisme qui conduit à une impasse

Comme nous pouvons le constater, le citoyennisme ne dispose pas d’un programme économique commun et cohérent, et consiste principalement en un rejet du néolibéralisme. Il ne critique les inégalités qu’au nom d’une répartition des richesses plus juste, mais pas égalitaire. Il ne rejette pas nécessairement la propriété privée et le marché, mais défends les petites entreprises contre les grands trusts, les échanges de proximité contre le commerce international. Or comme l’a démontré Marx, l’existence même du couple propriété privée-échange marchand, implique la possibilité des crises. Maintenir ces structures, c’est se condamner à les subir, d’une manière ou d’une autre. Pour changer la société, les mouvements citoyens devraient se débarrasser de leurs figures de proue altercapitalistes, et revoir leurs analyses, leurs projets et leurs stratégies.

Floran Palin (AL Marne)


Étienne Chouard : pseudo-anticapitalisme et confusionnisme

Chouard se situe dans une ligne confusionniste. Il n’est pas à mettre sur le même plan que les auteurs évoqués dans l’article ci-contre, qui sont clairement du côté du mouvement social. Cependant, sur le plan économique, il s’inscrit plus ou moins dans la même ligne que les Économistes atterrés. Il est critique du néolibéralisme, du libre-échange, et fustige surtout les banques privées et la finance. Il se prononce également en faveur du protectionnisme et du souverainisme. Il est connu, outre ses propositions douteuses de réécriture de la constitution et de tirage au sort, pour ses interventions au sujet de la dette. Selon lui, elle serait due à une prédation excessive de la finance, à des taux d’intérêt exorbitant, et en dernière analyse, à une absence de contrôle des politiques monétaires. Là encore, il s’agit d’une critique superficielle du capitalisme. Les intérêts « excessifs » de la dette ne peuvent masquer le fait qu’il existe une dette « nette », qui ne pourra certainement pas être comblée, et qui ne fera que s’accroître, du fait de la dévalorisation. N’admettant pas que le problème fondamental vient de la propriété privée des moyens de production et du marché, Chouard en vient à opérer un retournement, en qualifiant les banquiers et les financiers de « vrais fascistes » et des personnalités d’extrême droite de « résistants ». Or plutôt que de s’inscrire dans une dualité élites « fascistes » contre bon peuple, qui ne peut mener qu’à des crises économiques, sociales et politiques désastreuses, il faudrait plutôt considérer le capitalisme comme une hydre dont les représentants du capital (FN, LR, PS etc., patrons, banquiers, financiers), constituent chacun une des têtes, tandis qu’il s’agit le détruire à la base.


[1] « La propriété lucrative », N. Chomel, à lire sur le site de Réseau salariat.

[2] Cornélius Castoriadis, « Autogestion et hiérarchie », à lire sur infokiosques.ne.

[3] Alain Bihr, La reproduction du capital, tome II, chapitre 16, à lire sur http://classiques.uqac.c

[4] Alain Bihr, « Universaliser le salaire ou supprimer le salariat ? A propos de “L’enjeu du salaire” de Bernard Friot », à lire sur http://alencontre.org.

[5] « La loi de la valeur », avec Jean-Marie Harribey et Bernard Friot pour la Librairie Tropiques, à écouter sur http://ekouter.net.

[6] Sigle anglo-saxon, se traduisant par « marge actionnariale limite autorisée » : impôt confiscatoire au-delà d’une certaine tranche, forme de revenu maximal autorisé.

[7] Ernst Lohoff & Norbert Trenkle, La Grande Dévalorisation.

[8] « Frédéric Lordon, loup ou mouton ? », Alternative libertaire, octobre 2016, à lire sur http://alternativelibertaire.org.

[9] IVe congrès de la Première Internationale, Bâle, 1869.

http://www.alternativelibertaire.org/?E ... noffensive
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 14 Mar 2017, 10:17

Citoyennisme : Par et Pour le peuple : les initiatives électorales citoyennes

Pour prolonger l’analyse des mouvements citoyennistes parue le mois dernier dans AL, nous examinons ici quelques initiatives que l’on va voir à l’œuvre au cours de prochains processus électoraux en France. Ces expériences de « démocratie radicale » peuvent-elles renverser ou même subvertir le système ?

Le citoyennisme est-il forcément à jeter ? Les mouvements qui s’en réclament s’inscrivent souvent dans un cycle historique de contestation de l’oligarchie mondiale, qu’elle soit politique, financière ou industrielle. De l’altermondialisme aux mouvements de type Occupy et Indignés, en passant par les révolutions dites du « printemps arabe », la souveraineté des peuples est brandie comme objectif et comme moyen de faire basculer les rapports de force. Nous qualifions ces mouvements de citoyennistes, car nous parions que cette souveraineté ne peut pas être obtenue par la seule « démocratie radicale », mais par la destruction du capitalisme d’abord, sans quoi les peuples, qui ne détiennent pas les moyens de production, n’accéderons ni au pouvoir ni à l’autonomie.

Certains de ces mouvement visent non pas la prise du pouvoir, mais des formes plus ou moins radicales d’empowerment (développement du pouvoir des individus ou des groupes d’agir sur leurs conditions d’existence), comme par exemple – du moins officiellement et/ou jusqu’à ce que cela change – les Colibris, Alternatiba, le community organizing ou Nuit debout. D’autres se lancent dans la bataille électorale pour subvertir les règles politiques en vigueur. Voici les principaux.

Des candidats du peuple à toutes les élections

Pour l’élection présidentielle, LaPrimaire.org [1] annonce ne pas avoir de programme et n’être qu’un outil. 215 personnes ont candidaté sur le site, et c’est finalement Charlotte Marchandise qui, élue par les internautes, bénéficie du « kit présidentiable » lui permettant de faire campagne « d’égal.e à égal.e » avec les autres candidates et candidats.

Sans étiquette ni idéologie politique prédéfinie, Ma Voix s’est créé lors des législatives partielles à Strasbourg en avril 2016 [2] et vise à « hacker l’Assemblée nationale ». Pour les législatives 2017, un tirage au sort sera bientôt effectué parmi des volontaires préalablement formé.es, afin de déterminer qui sera le ou la candidate officielle. Si il ou elle est élue, son mandat sera impératif, et elle ne pourra voter que dans le sens qui lui sera donné par les internautes sur la plateforme dédiée.

Côté élections municipales, La Belle Démocratie veut accompagner la création d’assemblées locales (sur le modèle de Saillans). Il s’agit de se former à des « méthodes et à des outils pour prendre le pouvoir et le partager en-dehors des partis (…). L’horizon fondamental est la reprise en main citoyenne des pouvoirs locaux à l’échelle du bassin de vie au quotidien, en particulier à travers les municipales de 2020. » Début 2017, des dizaines de collectifs semblent en route pour les prochaines municipales (lire article en page suivante).

Des caractéristiques communes

On retrouve souvent dans ces mouvements les éléments suivants :

– Ni droite ni gauche : le vrai clivage se situe entre les oligarques et les « 99 % ». Ces mouvements dénoncent la professionnalisation de la politique, la technocratisation de l’Europe et l’abandon d’une classe politique inféodée aux pouvoirs de l’argent (sauvetage des banques lors de la crise financière de 2008). Ce qui leur importe, c’est que les propositions viennent d’en bas, radicalisation de la démocratie qui constitue souvent l’essentiel de leur projet, par refus d’un programme préconçu, justement. Réticents à toute approche « militante » et aux héritages idéologiques classiques, ces mouvements affirment la nécessité de dialoguer entre personnes qui ne sont pas d’accord, et d’être dans la coconstruction entre toutes et tous, dans une alliance interclassiste.

– Pour une démocratie « réelle » et horizontale : ces mouvements dénoncent la démocratie représentative et le vote comme instrument ultime de la participation à la vie politique. Ils optent pour une démocratie directe, une participation concrète et approfondie, et en appellent à la responsabilité des citoyennes et citoyens. Ils dénoncent en ce sens les partis (et bien souvent aussi les syndicats), ainsi que tout ce qui fait préférer l’expertise (qui confisque le pouvoir) à la démocratie. Défendant la transparence du pouvoir ainsi que la liberté de la presse, ces mouvements peuvent s’appuyer sur une croyance dans les « civic techs », ces outils numériques censés profiter au rapport de force avec les institutions, et/ou rendre le gouvernement plus transparent et collaboratif. En interne, ces mouvements fonctionnent souvent au consensus et au consentement.

– Pas d’anticapitalisme, mais des modèles coopératifs : il est extrêmement rare que ces mouvements nomment le capitalisme sinon pour dénoncer sa « financiarisation », ou ses « erreurs de gouvernance ». Pour transformer la société et l’économie, ces mouvements parient sur les modèles coopératifs et le pair-à-pair : consommation (couchsurfing, covoiturage), modes de vie (coworking, colocation, habitat participatif), finance (crowdfunding, monnaies locales), éducation et savoirs (Mooc ou formations ouvertes et participatives en ligne), alimentation (circuits courts, jardins partagés), production (fab labs)... Ils parlent d’autogestion et affirment la pratiquer. Les membres de ces mouvements mettent souvent en œuvre cette participation et ces alternatives dans leur mode de vie, de façon militante et/ou professionnelle (projets d’économie sociale et solidaire).

Quelle analyse de ces mouvements ?

Ces mouvements ont l’ambition d’être ouverts à toutes et tous et ne demandent pas d’adhésion préalable à un cadre idéologique commun autre que celui du pouvoir au peuple. Ainsi constituent-ils des lieux d’entrée en politique pour un nombre non négligeable de personnes, principalement issues des classes moyennes.

Cependant, l’absence de référence au capitalisme introduit un biais dans les analyses, qui fait croire d’une part qu’il est possible de « démocratiser la démocratie », et que d’autre part cela permettra la liberté et l’égalité. Faute d’entrer sur les questions économiques, ces mouvements sont condamnés à penser dans les cadres actuels, et ne projettent pas beaucoup plus que de réécrire une nouvelle constitution.

Par ailleurs, la croyance aveugle dans les vertus de la délibération collective, sans définition commune préalable de lignes idéologiques (autre que celle du pouvoir au peuple), et avec une faible proportion de membres ayant une formation politique leur permettant d’analyser les questions en jeu, rend ces mouvements relativement poreux au confusionnisme et à l’extrême droite. Néanmoins, il est plusieurs fois arrivé que des exclusions soient prononcées : des individus, démasqués le plus souvent parce qu’ils n’étaient pas dans une démarche de donner réellement le pouvoir au peuple, ont été exclus après un temps de débat et de décision collective.

Enfin, affirmant la supériorité de la démocratie sur l’expertise, ces mouvements refusent totalement les arguments d’autorité et les pressions extérieures. Si cela en fait peut-être, selon deux mots à la mode, des « insoumis ingouvernables », ils le sont autant vis-à-vis des politiques et technocrates que des militantes et militants classiques. Ainsi, à Nuit debout, les membres d’organisations politiques ou de syndicats n’étaient pas toujours bien reçu.es. Autre illustration : à Saillans, il avait été question d’inviter Étienne Chouard pour une conférence. Des menaces parfois violentes issues du milieu antifa ont conduit à renoncer, mais cela a été vécu comme une atteinte grave à la liberté de débattre. Étienne Chouard n’a donc pas été reçu, mais l’incident n’a absolument pas construit de perspectives de compréhension et de collaboration.

La démocratie plutôt que la justice sociale ?

Le principal angle mort de ces mouvements est la lutte contre le capitalisme en tant que système économique producteur des inégalités contre lesquelles ils entendent se mobiliser. Difficile de penser que ces belles intentions pourront renverser un système qui n’est même pas nommé.

Ces mouvements permettent l’entrée en politique d’un nombre croissant de personnes, principalement issues des classes moyennes. Le risque est que la revendication de démocratie ne prenne le dessus sur celle de justice sociale en cas de grand bouleversement, comme cela a été le cas lors de la révolution tunisienne. Débutée le 17 décembre 2010 avec l’immolation de Mohammed Bouazizi, ces révoltes sociales ont rapidement été confisquées par une classe moyenne plus intéressée par la « liberté » et la démocratie que par les revendications sociales portées par les plus pauvres. Lorsque Ben Ali a quitté le pouvoir le 14 janvier 2011, la joie de la bourgeoisie libérale était plus grande que celle des travailleurs et travailleuses pauvres. Et si finalement tout est rapidement redevenu comme avant, c’est sans doute parce que démocratie et liberté ne sont que vaines espérances sans égalité et dépassement du capitalisme.

Adeline DL (AL Paris-Nord-Est)


[1] Pour plus d’information sur ces mouvements, voir laprimaire.org, mavoix.info, labelledemocratie.fr.

[2] Le candidat avait alors obtenu 4,25 % des voix.

http://www.alternativelibertaire.org/?C ... -le-peuple
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 22 Mar 2017, 09:45

A propos de quelques utopies citoyennistes

Monnaies alternatives, salaire garanti, voici une synthèse critique1) de ces propositions de gestion alternative qui n’en finissent pas de ressurgir dans la crise. Alors, on gère la pénurie ou on abolit le capitalisme ?

Les monnaies alternatives

Les monnaies locales institutionnelles.


Pour n’en citer que quelques-unes, l’Eusko au Pays basque, ou encore le sol violette à Toulouse. Ces monnaies institutionnelles sont au fond de simples bons d’achat au niveau local. En gros, tu achètes des bons d’achat qui ne sont valables que dans des boutiques de la région. Et ça n’a que peu d’influence. C’est juste une initiative de plus de la mairie pour brosser les commerçants du centre-ville dans le sens du poil.

Les SEL

Les SEL existent depuis plusieurs dizaines d’années. Il s’agit pour les membres d’une même association de bosser les uns pour les autres en échange de coupons d’une valeur fixée sur le temps de travail. Ainsi, le maçon va réparer le toit de la prof de math qui va en échange donner des cours de soutien au fils du plombier qui lui même va changer les canalisations des chiottes du maçon… Sans passer par les euros. Vous vous demandez sûrement : « mais qu’est ce qu’ils ont contre ces gens qui se rendent service les uns aux autres ? ».

Déjà, ce genre de système d’échange met en place des rapports marchands à la place de simples services rendus. En ce sens, cela n’est qu’un reflet, avec un vernis « alternatif » de la période. Depuis Uber jusqu’à des applications pour s’improviser coiffeur à domicile : la vente de service entre particuliers est en pleine expansion. Cela signifie trouver toujours plus de biais pour vendre ta force de travail. Tout ce qui auparavant était de l’ordre de l’entraide est ainsi converti en monnaie sonnante et trébuchante, dans sa version classique, ou en petits coupons avec une fleur dessus, dans la version alternative. Et comme toujours, la version alternative est arrivée avant la version grand public : c’est comme pour la musique, ou les bars branchés.

Et puis, ce genre d’initiative est un peu triste. Lorsque tu objectes à des usagers des SEL que tant qu’à essayer d’être dans l »alternatif » pourquoi ne pas tenter l’entraide, la gratuité? Ils te répondent qu’ il y a toujours des profiteurs. C’est là, où ce genre de projet se montre tel qu’il est: une simple gestion de la pénurie. Et faut le rappeler, c’est du black, souvent mal payé.

Les monnaies alternatives en période de crise.

On a pu observer un développement de ces monnaies durant la crise de 2001 en Argentine. C’est le projet à long terme qui anime les partisans des SEL. Il s’agit de réinstaller un système monétaire, là où l’officiel a fait faillite. De valoriser ( comprendre : exploiter) la force de travail vacante du fait du chômage. En Argentine, cela a tellement bien marché que certains états ( l’Argentine est une République fédérale de plusieurs états) ont accepté de recevoir une partie du paiement des impôts en monnaies locales alternatives…avec laquelle ils pouvaient payer en partie les fonctionnaires.

Bref, c’est un outil comme un autre de la relance économique. Un outil pour réinstaurer des rapports capitalistes et marchands, qui s’il marche, finit même par recevoir la bénédiction étatique. Et pour une partie des prolétaires, celles et ceux qui n’ont pas les bonnes compétences à vendre, qui sont trop vieux ou trop malades pour pouvoir travailler, cela signifie la galère, la misère.

Le revenu ou salaire garanti

La proposition de Bernard Friot.


Il l’a baptisé « le passage à la convention salariale du travail » et elle repose sur un récit historique qu’on peut résumer ainsi : Dans une partie des grands pays capitalistes dont la France, le 20e siècle aura été « LE » siècle du salariat et de la cotisation sociale. Cette montée en puissance a ensuite été battue en brèche par ce que Friot appelle « la réforme ». Celle ci a consisté depuis lors à attaquer les cotisations, le tout pour « restaurer » la valeur travail et le capitalisme. (C’est là où c’est étrange, car si en effet le salaire indirect est attaqué, les retraites, le chômage, le capitalisme n’est pas restauré, il se restructure)

Il s’agirait alors, dans l’intérêt des prolétaires, d’empêcher cette restauration, et d’instaurer un autre type de société.

Dans cette société nouvelle, les profits seraient versés comme cotisations servant à alimenter une sorte de caisse de sécurité sociale géante. Celle ci verserait ensuite de façon inconditionnelle un salaire, en fonction d’un niveau de qualification établi de 1 à 4 ( de 1500 à 6000 euros, chiffres indicatifs).

De fait, dans le monde de Friot, les patrons ont été mis à la porte de leurs boites, qui sont désormais gérées par un directeur d’entreprise (mais ce directeur peut être l’ancien patron. Là dessus, Friot n’est pas clair) ; et le financement de l’économie est assuré par une sorte de mélange entre banque d’état et crédit mutuel. De ce côté là, le Friotalisme ressemble assez au capitalisme d’état de type soviétique.

Pour revenir à ce qui nous intéresse, à Friotland, que vous travaillez ou pas, vous touchez un salaire qui vous est versé grosso modo par la sécu. Friot appelle sa proposition « le passage de la convention capitaliste à la convention salariale », car pour lui, le capitalisme est une convention sociale, pas un mode de production. Cette formule est un peu difficile à traiter sérieusement parce qu’elle semble vouloir dire que le capitalisme, c’est comme le système métrique : quelque chose qui à été institué à un moment donné, et qu’on peut rectifier pour le rendre plus efficace, par le biais de décret.

Pour citer un extrait de son livre « L’enjeu du salaire. »:

« Toutes les institutions sont des conventions car elles sont le fruit de rapports sociaux ; ce sont des constructions sociales en permanence travaillée pragmatiquement par ces rapports et qu’une action collective peut faire évoluer dans un sens délibéré politiquement. »

C’est peut-être ici que l’on peut comprendre un des problèmes central du raisonnement de Friot : Le capitalisme n’est pas une convention. C’est un mode de production. La valeur possède une existence réelle, bien que nous sommes d’accord pour dire qu’elle n’a rien de naturelle. Certes elle est issue d’un développement social et historique, mais c’est la base du système capitaliste : pour la supprimer, il faut en finir avec ce système.

Le salaire citoyen universel de Negri.

Celui-ci repose sur l’affirmation que le capital a connu une grande mutation, la révolution des «Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication» (NTIC) qui transformeraient le travail et l’ensemble du système économique et social. Dans cette nouvelle configuration, le travail serait devenu de plus en plus intellectuel et immatériel. La nouvelle figure révolutionnaire serait justement ceux bossant dans les NTIC, une masse d’intellos précaires baptisée « multitudes ». La richesse créée par cette multitude, dépendrait, pour résumer, de leur créativité , leur inventivité. Elle serait diffuse, lorsqu’une idée émerge, dans l’air du temps, en quelque sorte.

On a envie de leur répondre : allez donc en parler un peu aux millions d’ouvriers chinois qui fabriquent les iphones qui vous servent à jouer à candy crush… C’est en partant de ce constat, que les négristes mettent le salaire citoyen, qui serait la manière dont la société capitaliste paierait la création de valeur diffuse.

En dernière analyse, cette revendication à été réalisée par le capital, dans certains pays : il s’agit du RMI/RSA en France. Bien sûr, l’enjeu n’est pas celui prôné par les négristes, qui parlent donc de « vrais revenus garantis » par opposition au RSA. Ces discours, on les entend sur chaque revendication, lorsqu’elle est intégrée par le capitalisme: après les 35h, il fallait une « vraie réforme du temps de travail ».

Ces propositions ont une chose en commun : elles pensent que le capitalisme a des défauts mais que les bases d’une alternative viable y seraient déjà toutes contenues en germe. Pourquoi changer de voiture lorsqu’il suffit de changer de chauffeur et de repeindre la carrosserie ?

C’est en ce sens qu’on peut qualifier ces différents discours d’apologie du capital, ce qui est une constante des discours réformistes depuis le début du capitalisme. Ces réformistes voudraient le capitalisme sans les capitalistes. C’est à la fois irréalisable, et le pire c’est que si ça l’était, ce serait de la merde.

Abolir le salariat, prendre des mesures communistes : une arme contre le capital.

Si ces projets proposent de changer le capitalisme, ils ne prennent pas en compte la dynamique qui pourrait amener à ce changement : la révolution sociale. Or pour nous, l’abolition du salariat, c’est une arme contre les capitalistes. Si, dans la révolution sociale, nous organisons la société en dehors des rapports capitalistes d’échanges et d’exploitation, à quoi leur servira leur capital, leur or, argent ? Abolir le salaire, instaurer la gratuité c’est agir contre le pouvoir que procure l’argent.

Dans la crise actuelle, les différents discours réformistes ont une sacrée épine dans le pied : le capitalisme, n’est pas en état d’améliorer les conditions des prolétaires. Et même toutes nos mobilisations pour empêcher la dégradations de nos conditions de vies, participent à aggraver la crise du capitalisme.

Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas se battre ? Non.

Cela veut juste dire que nous n’avons rien à attendre du capitalisme, peu importe comment on le gère : il s’agira toujours de gérer la pénurie qu’il organise. Enfin, poser la question de la révolution communiste, c’est aussi une perspective enthousiasmante. L’abolition du salariat, l’organisation révolutionnaire de la gratuité, l’abolition des classes, des genres, c’est un monde nouveau à explorer, bien loin d’un aménagement du capital qui ferait de nous des citoyens, consommateurs responsable, etc. Dans la crise actuelle, nous avons devant nous le risque effrayant d’une défaite qui serait synonyme d’un écrasement massif des prolétaires. Mais nous pouvons aussi gagner.

Et cela signifie ne pas s’arrêter au milieu du chemin. Nous voulons tout. Pour tout le monde.


http://www.19h17.info/2016/04/14/a-prop ... yennistes/
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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 05 Juin 2017, 18:09

Dernières nouvelles de la galaxie néo-réac

«Notre ennemi, le capital ». Voilà un titre fort alléchant. C’est celui du dernier essai de Jean-Claude Michéa, que sa notice Wikipédia présente tout simplement ainsi : « un professeur de philosophie (aujourd’hui à la retraite) et philosophe français, auteur de plusieurs essais consacrés notamment à la pensée et à l’œuvre de George Orwell. Il est connu pour ses positions engagées contre les courants dominants de la gauche qui, selon lui, a perdu tout esprit de lutte anticapitaliste pour laisser place à la « religion du progrès ». »

Quelques-uns de ses nombreux livres (Impasse Adam Smith, L’Empire du moindre mal, Les mystères de la gauche…) ont connu de francs succès de librairie. Il a pu se répandre dans des interviews-fleuves dans Le Monde, Libération, Les Inrocks. Et il est de plus en plus cité, favorablement… dans Le Figaro, Valeurs actuelles, et par des militants d’extrême-droite à commencer par Alain Soral. Cherchez l’erreur ! C’est que Michéa fait désormais partie de façon de plus en plus évidente de cette nébuleuse d’intellectuels se prétendant antilibéraux voire anticapitalistes, en réalité franchement réactionnaires et acharnés, toujours sous prétexte de « clarifications » et de « chasse aux tabous », à entretenir une confusion politique délétère.

Et Onfray en renfort…

Autre échantillon de ce confusionnisme militant, l’« antilibéral » Michel Onfray (qui vient de sortir un Décadence prometteur…), dont le dernier exploit est une interview dans Le Figaro, le lendemain du premier tour de la présidentielle. Après avoir dit, plutôt à juste titre, qu’on « ne combat pas la résistible ascension [de « la famille Le Pen »] par la diabolisation, mais en asséchant le marais qui nourrit leurs ambitions. En l’occurrence avec une politique vraiment de gauche en faveur des gens modestes » ; après avoir dénoncé, à raison, la fondation socialiste Terra Nova, « le think tank de cette gauche de droite qui faisait circuler en 2012 une note stipulant qu’il fallait abandonner les ouvriers, le prolétariat, les précaires au Front national » pour se concentrer sur la petite-bourgeoisie soi-disant éclairée, il se lance dans une ces longues tirades semi-délirantes dont ce genre de prophètes ont le secret : Terra Nova propose de « se concentrer sur un autre cœur de cible comme on dit : le peuple de substitution issu de la pensée structuraliste – homosexuels, fumeurs de pétards, les bobos contre les prolos ; merci à cette gauche qui, en bons soldats du capitalisme soucieuse de disposer d’une main d’œuvre bon marché, a adoubé l’immigration comme « une chance pour la France » et qui a généré cette hyper-prolétarisation d’un monde dont l’avant-garde a imaginé le salut dans un islam politique ennemi de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, de la laïcité, du féminisme »…

Onfray peut toujours conclure l’interview en se la jouant libertaire et antilibéral, plus-radical-que-moi-tu-meurs : « le Capital met en scène ces diversions qui lui permettent de rester dans l’ombre et d’œuvrer à sa tâche tranquillement. Le lundi, c’est jour de reprise ; et rien n’a changé. » Pour la plus grande délectation de la droite dure et de l’extrême droite, il ne trouve jamais rien à louer dans le mouvement ouvrier (il est mort) ni dans le mouvement révolutionnaire (il n’est plus qu’islamo-gauchisme), et s’il refuse de cautionner le macronisme politique sous prétexte de barrage au FN, ce n’est que pour cautionner les pires délires frontistes sous prétexte… de barrage à la famille Le Pen. Toute la démonstration roulant sur un seul pivot : un mépris infini, au nom du « peuple » fantasmé, pour les classes populaires réelles.

Pour notre part, nous autres militants anticapitalistes, nous préférons parfois voyager seuls plutôt que mal accompagnés.

Yann Cézard


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Re: Le citoyennisme

Messagede bipbip » 05 Avr 2018, 15:39

Une critique libertaire de la gauche du capitalisme, Miquel Amorós 2016.

Une critique libertaire de la gauche du capitalisme

Le capital a prolétarisé le monde et dans le même mouvement a visiblement supprimé les classes. Si les antagonismes ont été intégrés, s’il n’y a plus de lutte des classes, il n’y a plus de classes. Et il n’y a pas de syndicats dans le véritable sens du terme. En effet, si le scandale de la séparation sociale entre riches et pauvres, dirigeants et dirigés, exploiteurs et exploités n’est plus la source principale du conflit et que les rares luttes qui en découlent restent à l’intérieur du système sans jamais le remettre en question, alors il n’y a plus de classe en lutte, mais une société de masse à la dérive.

Les syndicats, la carcasse d’une classe dissoute, poursuivent un autre objectif : maintenir la fiction d’un marché du travail régulé. Aujourd’hui, l’ouvrier est la base du capital, et non sa négation. Le capital s’empare de toute activité, et son principe structure la société entière : il réalise le travail et transforme le monde en un monde de travailleurs. De travailleurs consuméristes. Fin d’une classe ouvrière en marge, extérieure et opposée au capital, avec ses valeurs propres, et en même temps généralisation du salariat et des valeurs marchandes.

Pourtant, la société ne se trouve pas simplement divisée entre une élite financière qui décide (le 1%) et une masse innocente et uniformisée sans aucun pouvoir de décision (les 99%). Les masses sont terriblement fragmentées, hiérarchisées et compromises bon gré mal gré avec le pouvoir, dont un de leurs fragments joue un rôle essentiel : les classes moyennes salariées (la middle class).

La classe moyenne moderne n’a rien à voir avec l’ancienne petite bourgeoisie, mais avec les salariés diplômés liés au travail improductif. Elle est née de la rationalisation et de la bureaucratisation du régime capitaliste et s’est développée énormément grâce à la tertiarisation de l’économie (et à la technologie qui l’a rendue possible). Elle est composée d’un « ensemble » de cadres, experts, col blancs et fonctionnaires. Quand l’économie fonctionne bien, elle est pragmatique, donc du côté de l’ordre établi, et soutien la partitocratie en bloc.

La « partitocratie » est le régime politique qu’adopte habituellement le capitalisme. C’est le gouvernement autoritaire des sommets hiérarchiques des partis (sans séparation des pouvoirs), né d’un développement constitutionnel régressif (qui supprime les droits), la forme moderne d’une oligarchie politique. L’État « partitocratique » détermine donc en quelque sorte l’existence privée de la classe moyenne. La séparation entre le privé et le public a donné naissance à la bureaucratie administrative, la composante essentielle des classes moyennes. Par sa situation particulière, la classe moyenne est portée à contempler le marché depuis l’État : celui-ci est le médiateur entre la raison marchande et la société civile, ou bien entre les intérêts privés et l’intérêt public, celui-ci étant vu comme intérêt « de classe ». C’est aussi le point de vue de l’ancienne bourgeoisie, quoique celle regarde plutôt l’État depuis le marché.

Néanmoins, l’État et le marché sont les deux visages d’un seul et même Dieu et par conséquent jouent le même rôle. Dans des conditions favorables, qui permettent un mode de vie intégré, ces classes ne sont pas politisées ; c’est la crise qui, en séparant l’État partitocratique de l’État-providence, détermine leur politisation. Alors, les partis et les coalitions qu’elles ont enfantés parlent au nom de toute la société, en s’octroyant le rôle de représentants les plus authentiques.

Nous sommes immergés dans une crise qui n’est pas seulement économique, mais totale : c’est la crise du capitalisme. Elle se manifeste tant sur le plan structurel, dans l’impossibilité d’une croissance suffisante, qu’au niveau territorial, avec la prédominance du caractère destructeur de l’industrialisation. Elle a pour conséquence la croissance des inégalités, l’exclusion, la pollution, le changement climatique, les politiques d’austérité et le renforcement du contrôle social. Pendant la phase de mondialisation (alors qu’il n’existe plus de classe ouvrière dans le sens historique du terme), il se produit un divorce bien visible entre les professionnels de la politique et les masses qui la supportent. Cette séparation s’accentue encore quand la crise atteint et appauvrit les classes moyennes, la base soumise de la partitocratie.

La crise sous son aspect politique apparaît comme une crise du système traditionnel des partis, et particulièrement du bipartisme. La corruption, le copinage, la forfaiture, le gaspillage et le détournement de fonds publics, etc., ne font pas scandale parce qu’ils sont institutionnalisés et participent de l’administration, mais dès lors que le chômage, la précarité, les coupes budgétaires, les réductions de salaires et les impôts atteignent ces classes. Alors, les vieux partis ne suffisent plus pour garantir la stabilité de la partitocratie.

Dans les pays de l’Europe du Sud, l’idéologie citoyenniste exprime parfaitement la réaction des classes moyennes devant la vexation subie. Contrairement à l’ancien prolétariat, qui posait la question en termes sociaux, le citoyennisme la pose exclusivement en termes politiques. Il s’adresse à un sujet nouveau, la « citoyenneté », ensemble abstrait d’individus ayant le droit de vote. En conséquence, il considère la soi-disant « démocratie », c’est-à-dire le système parlementaire des partis, comme un impératif catégorique et la délégation comme une condition sine qua non. Le vocabulaire progressiste et démocratique de la domination correspond le mieux à son univers mental.

Les partis citoyennistes s’expriment au nom d’une classe universelle qui n’est pas le prolétariat, mais la citoyenneté, et dont la mission consisterait uniquement à corriger une démocratie « de mauvaise qualité » avec l’aide de bulletins de vote. Le citoyennisme représente donc un démocratisme légitimiste qui reproduit trait pour trait les lieux communs du libéralisme bourgeois d’autrefois, mais avec moult démonstrations verbales pour tenter de le faire pencher à gauche. N’oublions pas que l’« élite » des fondateurs des nouveaux partis vient du stalinisme et du gauchisme, pour lesquels les nouvelles valeurs démocratiques ne sont rien de plus que la transmutation des vieilles chansonnettes autoritaires et avant-gardistes.

Formellement, le citoyennisme se situe à gauche du système. Il est la gauche du capitalisme.

La plupart des nouveaux partis et alliances, dirigés essentiellement par des enseignants et des avocats, en s’inspirant du changement de direction de la gauche conventionnelle latino-américaine ou, ce qui revient au même, en identifiant les institutions présentes comme la grande scène du changement social, transfèrent aux parlements et aux municipalités les énergies qui s’exerçaient auparavant dans les usines, les quartiers et la rue. Ils cherchent en vérité, par des voies électorales, à changer une caste bureaucratique mauvaise en une autre qui serait meilleure, objectif qui a toujours échappé au néo-stalinisme et au gauchisme. Ils aspirent véritablement à jouer le rôle d’une nouvelle social-démocratie, qu’elle soit constitutionnelle ou séparatiste. La révolution citoyenniste débute et se termine dans les urnes. Les réformes dépendent entièrement de l’arithmétique parlementaire, donc de la gouvernabilité, donc de la disposition à l’entente de la vieille social-démocratie et du stalinisme renouvelé. L’établissement de nouvelles majorités politiques « de changement » même avec la droite est indispensable pour garantir une « gouvernance », car personne ne souhaite de rupture sociale, même ceux qui aspirent à une dislocation nationale, mais une « démocratie des gens », c’est-à-dire, une partitocratie qui ménage un peu plus ses croyants.

La démobilisation, l’opportunisme et la bureaucratisation rapide qui ont suivi les diverses élections le démontrent : les agitateurs de la veille deviennent des gestionnaires responsables le lendemain de leur installation. Le reste des mortels doit se contenter du rôle de spectateurs passifs du jeu mesquin de la politique. Cette démocratie est un puissant mécanisme de dispersion : elle élimine de la scène les « gens ».

La droite du capital avait parié pour la déréglementation du marché du travail et pour la technologie, générant ainsi plus de problèmes que ceux qu’elles étaient censées résoudre. Au contraire, en suivant l’exemple latino-américain, la gauche du capital a parié pour l’État, car en période d’expansion économique mondiale – avec la montée en flèche des prix des matières premières –, une partie des bénéfices privés pouvait être détournée vers des politiques « sociales », tandis qu’en période de récession on pouvait éviter que les masses salariées – et surtout les classes moyennes – supportent tous les frais de la crise. En l’occurrence, l’adjonction aux pratiques néo-libérales de quelques miettes de néo-keynésianisme. De là un certain verbiage patriotique anti-« Merkel » ou anti-« troïka », mais non pas anti-marché. On veut bien un État social souverain « dans le cadre de l’Union européenne », c’est-à-dire qui s’entende bien avec la finance mondiale.

Même si la crise ne peut être dépassée, puisqu’elle est « une dépression de longue durée et de portée globale », comme le disent les experts, la reconstruction citoyenniste de l’État comme assistant et médiateur veut démontrer qu’on peut travailler pour les marchés à partir de la gauche. Plus encore, les partis citoyennistes sont les plus qualifiés pour imposer des mesures d’austérité. Pour les citoyennistes, l’État n’est que l’instrument avec lequel on prétend dépasser les contradictions provoquées par la globalisation, et non pas l’arme qui va l’abolir. La préservation de l’État constitue donc la priorité des nouveaux partis, et non la fin du capitalisme : de là leur stratégie d’« assaut sur les institutions », ersatz ridicule de la « prise de pouvoir » léniniste qui s’appuie surtout sur les électeurs conformistes déçus par les partis traditionnels et, subsidiairement, sur des mouvements sociaux manipulés. Malheureusement, les avocats et militants, très enclins à devenir des vedettes, ont réussi à monopoliser la parole dans ces mouvements et à annuler tout ce qu’il pouvait y avoir là d’anti-autoritaire et de subversif, en facilitant une lecture réformiste de leurs revendications et en liquidant toute initiative des bases.

En définitive, le citoyennisme n’essaie pas de changer la société, mais de gérer le capitalisme – dans l’eurozone ou à la limite hors de celle-ci – avec le moins de dégâts possibles, et aussi avec moins de contraintes imposées aux classes moyennes. Montrer qu’une voie alternative d’accumulation capitaliste est possible et que le « sauvetage des gens » – leur rendre leur statut de consommateurs – est aussi important que celui de la banque ; c’est-à-dire que non seulement le sacrifice de ces classes-là n’est pas nécessaire, mais que le développement et la mondialisation soient impensables sans elles. On veut augmenter le niveau de consommation populaire et le retour du crédit « à mort », et non transformer de fond en comble les structures productives et financières. En conséquence, on en appelle à l’efficacité et au réalisme, et non aux changements soudains et aux révolutions. Le dialogue et le pacte sont leurs armes, et non les mobilisations et les grèves générales.

Bien entendu, les partis nouveaux établissent un dialogue direct avec les pouvoirs, et virtuel ou médiatique avec la « citoyenneté ». Les classes moyennes, plus qu’aucune autre, sont pacifiques et branchées : la peur et le réseau déterminent leur identité. A l’état pur, c’est-à-dire sans être contaminées par d’autres couches plus perméables au racisme ou à la xénophobie, comme les agriculteurs endettés, les retraités effrayés et les ouvriers déclassés, elles aspirent seulement à un changement modeste et tempéré de l’intérieur. Elles ne désirent en rien la construction collective d’un mode de vie libre sur les ruines du capitalisme. Par ailleurs, en ces temps de reconversion économique, d’extractivisme et d’austérité, il n’y a que très peu de marge de manœuvre pour la réforme, si bien que les partis citoyennistes « au pouvoir » doivent se contenter d’actes symboliques. Ils dépendent de la conjoncture mondiale, du marché, et celui-ci n’est pas favorable et ne le sera plus. Bref, leur posture doit cacher leur manque de résultats aussi longtemps que possible, en attendant ou plutôt en craignant la formation d’autres forces, anticapitalistes ou tout simplement antimondialistes, plus déterminées dans un sens (un totalitarisme encore plus répressif) ou dans un autre (la révolution).


Le capitalisme décline, mais sa déchéance n’est pas perçue partout de la même façon. La crise n’est pas prise en compte sous ses multiples aspects, financier, démographique, urbain, émotionnel, écologique et social ; et l’on ne prend pas davantage en considération des phénomènes aussi divers que l’égolâtrie postmoderne et les guerres périphériques, conséquence de la mondialisation capitaliste. Dans le sud de l’Europe, la crise est interprétée comme un démantèlement de l’État-providence et un problème politique. Au Nord, avec un État-providence qui se maintient plus ou moins, elle est plutôt vécue comme une invasion d’immigrés islamistes et une menace terroriste, donc comme un problème de frontières et de sécurité. Tout dépend de la couleur, de la nationalité et de la religion des travailleurs pauvres (working poor). La division internationale du travail concentre l’activité financière au Nord et relègue le Sud au rang de zone résidentielle et touristique étendue. C’est pourquoi le Sud est majoritairement pro-européen et opposé à l’austérité, alors qu’au Nord c’est tout le contraire.

La réaction des classes moyennes est contradictoire : d’un côté l’illusion de réforme et d’ouverture domine, de l’autre s’imposent un mode de vie industriel sous « bulle » et la nécessité d’un contrôle absolu de la population, entraînant un état d’exception « pour la défense de la démocratie ». C’est le « nationalisme de la peur », dénoncé autrefois par Breton, Bataille et d’autres. Les mêmes classes votent citoyenniste à un endroit et extrême-droite à un autre. Les libertaires doivent comprendre cet état des choses comme typique de la nature ambivalente de ces classes-là, qui savent s’accommoder de la situation immédiate. Il faut les démasquer et déclencher des mouvements contestataires autonomes sur le terrain social et quotidien « à défendre ». Mais on peut dire encore une fois que si les conditions objectives sont là, les conditions subjectives sont plus absentes que jamais.

Aujourd’hui, les classes moyennes ont l’initiative, et donc les citoyennistes ont le dessus.

L’abstention peut constituer un premier pas pour marquer la distance avec eux. Néanmoins, la perspective politique ne peut être dépassée que par un changement radical (ou mieux un retour au commencement) du mode d’action et de vie appuyé sur des relations extra-marchandes que le capitalisme n’a pas réussi à détruire ou dont la mémoire n’a pas été effacée. Cela signifie également un retour à une manière de penser solide et cohérente : avant toute autre chose, la critique de la conception bourgeoise post-moderne du monde est urgente, car il n’est pas concevable d’échapper au capitalisme avec une conscience colonisée par les valeurs de sa domination. La déculturation (ou désaliénation) nécessaire pour détruire toutes les identités sorties du magasin d’accessoires (comme dirait Z. Bauman) devra remettre sérieusement en question les fétiches du royaume de la marchandise : le parlementarisme, l’État, l’individu « machine désirante », l’idée de progrès, le développement, le spectacle… mais non pour nous offrir des versions « antifascistes » ou « nationales » de tout cela.

Il ne s’agit pas non plus d’élaborer une théorie unique avec des réponses et des formules universelles, une sorte de socialisme de chaire moderne ou d’annoncer l’épiphanie d’une insurrection qui ne finit jamais d’arriver. Et pas davantage de forger une entéléchie (un « peuple fort », une classe prolétarienne, une nation) qui justifierait un modèle d’organisation archéo-militant ou avant-gardiste, notamment réformiste ; ou encore de revenir stricto sensu au passé. Cependant, nous insistons, car il s’agit de sortir de la mentalité et de la réalité capitalistes en s’inspirant de l’exemple historique d’expériences de vie en commun non capitalistes.

L’œuvre révolutionnaire doit beaucoup restaurer, mais pour cela il faut redécouvrir le passé. L’oubli, c’est la barbarie.

Il est vrai que les oppositions anticapitalistes sont encore faibles et souvent récupérées, mais si elles tiennent bon et dépassent le cadre local jusqu’à un degré de décomposition susceptible d’anéantir politiquement les classes moyennes, elles peuvent saborder la fausse voie institutionnelle et le mode de vie industriel dépendant qui la soutient. Cependant, la crise en elle-même provoque la ruine et non la libération, sauf si les exclus arrivent à retrouver de la dignité et à concentrer des forces sociales suffisamment puissantes en marge des institutions. La crise est encore une crise en demi-teinte. Le système a atteint ses limites internes (stagnation de l’économie, restriction du crédit, accumulation insuffisante, diminution du taux de profit), mais pas encore externes (énergétiques, écologiques, culturelles, sociales). Il faudra une crise plus profonde pour accélérer la dynamique de désintégration, rendre le système non viable et propulser de nouvelles forces capables de reconstituer un tissu social avec des modes de vie fraternels, selon des règles non marchandes (comme en Grèce), et d’articuler une défense efficace (comme en Rojava). La stratégie actuelle de la révolution (l’usage de la désertion et des luttes en fonction d’un objectif supérieur) doit viser – dans la construction d’alternatives et la bataille quotidienne – l’érosion de toute autorité institutionnelle, l’aggravation des antagonismes et la formation d’une communauté autonome, consciente et combative, et disposant de ses moyens de défense.

Les libertaires ne désirent pas survivre dans un système capitaliste inhumain à visage démocratique, et encore moins sous une dictature imposée au nom de la liberté. N’ayant pas d’objectifs différents de ceux des masses révoltées, ils ne doivent pas s’organiser à part, que ce soit dans les luttes ou en dehors de celles-ci. Ils doivent seulement rendre plus visibles les contradictions sociales en confrontant leurs idées avec les nouvelles conditions de domination capitaliste. Ils ne reconnaissent pas comme principes organisateurs de la société un quelconque contrat social, la lutte de tous contre tous ou l’insurrection bon marché, pas plus qu’ils ne se fondent sur le progrès, la nature, la religion, la tradition, la nation, le moi ou le néant. Ils se battent pour une nouvelle société historique sans séparations, libre de médiations aliénantes et de contraintes, sans institutions détachées et situées au-dessus d’elle, sans dirigeants, sans travail abstrait, sans salariat, sans individualités narcissiques et sans classes. Le prolétariat existe uniquement dans le capitalisme, du fait de la division entre manuels et intellectuels. Il en va de même des conurbations, fruit de la séparation absurde de la campagne et de la ville.

Le communisme libertaire est un système social caractérisé par la propriété communale des ressources et structuré par la solidarité en tant que lien essentiel. Là, le travail – collectif ou individuel – ne perd jamais sa forme naturelle pour une forme abstraite et fantastique. La production ne s’éloigne pas des besoins et ses déchets sont recyclés. Les technologies sont acceptées pour autant qu’elles n’altèrent pas le fonctionnement égalitaire et solidaire de la société, et que la liberté ne soit diminuée. Elles imposent la division du travail, mais celle-ci, si elle doit se produire en cas de force majeure, ne doit pas perdurer. Dans le cas contraire, c’est l’autonomie qui en ferait les frais. La stabilité passe avant la croissance et l’équilibre territorial avant la production. Les rapports entre les individus sont toujours directs, sans médiation marchande, ainsi que toutes les institutions qui en dérivent, et cela non seulement en ce qui concerne les formes organisationnelles, mais aussi en termes de contenu. Les institutions viennent de la société et ne s’en détachent pas. Une société autogérée n’a pas besoin d’employés ni de fonctionnaires, puisque le public ne se sépare pas du privé. Elle écarte la complexité et marche vers la simplification. Une société libre est une société fraternelle, horizontale et équilibrée. Une société désétatisée, désindustrialisée, désurbanisée et antipatriarcale.

Avec elle, le territoire récupérera son importance perdue, car contrairement à la situation actuelle qui privilégie l’existence hors sol, elle sera une société solidement enracinée. »

Miguel Amorós

Charla à la Cimade de Béziers, le 29 janvier 2016.

[ Miguel Amorós, aussi nommé Miquel Amorós, est un historien, théoricien et activiste libertaire espagnol ]


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