Le « Grand Remplacement »

Le « Grand Remplacement »

Messagede Lila » 13 Mai 2019, 00:27

Le « Grand Remplacement »

Le « Grand Remplacement », cri de ralliement de la mouvance identitaire

Depuis 2010, l’extrême droite se réfère au « Grand remplacement » afin de justifier son discours raciste.

La genèse de la théorie du « Grand Remplacement »

Maurice Barrès peut en apparaitre comme « l’inventeur ». Entre 1893 et 1897 il a suivi les cours de Jules Soury (nationaliste et antisémite) à l’Ecole pratique des hautes études. Dans son livre « Une campagne nationaliste 1894-1901 » publié en 1902, Jules Soury est obsédé par la dégénérescence de la foi catholique devant la menace que représentent les juifs, les protestants et la franc-maçonnerie. En 1893, lors des élections législatives dans la circonscription de Neuilly-Boulogne, Maurice Barrès cible la présence des étrangers « le sol français est envahi pacifiquement par les étrangers » (1). En 1898 dans son programme de Nancy, lors des législatives, il met en avant la nécessité de se protéger contre les étrangers notamment les juifs : « Protéger les nationaux contre cet envahissement ». Vers 1900 dans ses « notes pour un programme nationaliste » (2) Barrès insiste sur la nécessité vitale de « protéger le national contre l’exotique […], l’insécurité économique […] de nos compatriotes est attribuable à l’influence des étrangers et des cosmopolites ».

On trouve ainsi chez Barrès la hantise de l’étranger et des propositions qui préfigurent le programme de l’extrême droite du XXe siècle. Selon l’historien Gérard Noiriel depuis le XIXe siècle des textes alarmistes préfigurent « le Grand Remplacement ». Ils annoncent la fin de la « race » et de la « civilisation ». Après le second conflit mondial, dans les années 60, Maurice Bardèche publie dans Défense de l’Occident « Le racisme cet inconnu » (3). Les Blancs doivent se défendre contre « l’invasion planétaire » car dans 40 ans « le pullulement des espèces humaines ressuscitera les grandes invasions […]. La race blanche ne luttera plus pour sa prédominance économique ou politique, elle luttera pour sa survie biologique […]. Les guerres de race de demain sont en réalité le prélude à une mutation d’espèce. L’islam nouveau né sur les plateaux d’Asie nous apporte ses colonies de fourmis ». L’antisémitisme des années 30 est en quelque sorte recyclé contre les musulmans arabes ou noirs accusés d’œuvrer pour un prétendu « grand remplacement » (4). Dans la même veine que Bardèche, Dominique Venner (5), théoricien racialiste, s’entretient dans les colonnes de l’hebdomadaire d’extrême droite Rivarol, le 19 février 1999 avec Jean-Paul Angelelli et accuse l’Etat « toujours acteur du déracinement des Français et de leur transformation en hexagonaux amorphes et interchangeables. L’Etat et sa loi pratiquent la préférence immigrée au détriment des indigènes[…], c’est qu’en France, l’Etat est l’un des principaux agent de dénaturalisation et de mondialisation […], le pire ennemi de la nation vivante ». Venner dénonce « la substitution ethnique » (6). Un processus de « contre-colonisation silencieuse » de la France par les populations immigrées est à l’œuvre. Cette thématique a été exprimée et popularisée par Jean Raspail dans son roman « apocalyptique » : Le camp des saints (7). Dans son scénario catastrophe, un million d’immigrants issus du continent indien viennent s’échouer sur la côte d’Azur. Effrayés par « cette racaille » les Français blancs fuient laissant le champ libre à cette masse « puante » qui se livrait déjà à un « gigantesque enculage en couronne » sur les bateaux et profitent de nos hôpitaux, écoles, supermarchés, non sans « violer » quelques « blanches » au passage. La fin du monde blanc est programmée « sous l’invasion des millions et des millions d’hommes affamés ». Jean Raspail dénonce « ceux qui dans nos sociétés » publiquement ou secrètement, consciemment ou inconsciemment, « travaillent à la décomposition, au désarmement moral et spirituel de la civilisation ». Le tournant est fixé par Raspail autour de 2040-2050, dates fatidiques du basculement démographique final (8). Donc aujourd’hui « c’est nous qu’on intègre et non plus le contraire ». Seul en 2050 « un courant de la pérennité française qui s’appuiera sur ses familles, sa natalité, son endogamie de survie, ses écoles, ses réseaux parallèles de solidarité, peut-être même ses portions de territoire, ses quartiers […] sa foi chrétienne et catholique avec un peu de chance si le ciment tient encore ». L’espoir de Raspail repose sur « les derniers qui résisteront jusqu’à s’engager dans une sorte de Reconquista sans doute différente de l’espagnol mais s’inspirant des mêmes motifs » (9). En 1991, Michel Poniatowski (ex ministre de l’Intérieur) lui emboite le pas dans son livre « Que vive la France » et parle des Saints-Barthélémy : « le campement africain, toujours plus vaste, grignotera d’abord, puis rongera avant de faire disparaitre tout entier le cher vieux pays dont la défaite sera annoncée du haut de nos nombreux minarets » (10). Est actuellement à l’oeuvre de façon plus ou moins larvée « une guerre ethnique » et le peuple français est victime « d’une substitution démographique et culturelle ».

Renaud Camus : « la submersion démographique » et la « conspiration du silence »

Renaud Camus n’a donc rien inventé. Il peut faire sienne cette phrase que Charles Maurras aimait à employer « je ne suis qu’un perroquet ». En 2005, « le Grand Remplacement » fait véritablement surface par le biais de la théorie dite « d’Eurabia » selon laquelle il existerait un axe secret arabo-musulman-européen. Une Europe moralement décadente et économiquement fragilisée depuis les chocs pétrolier des années 70, corrompue et soudoyée par des pétrodollars des pays arabes en échange de l’ouverture de ses frontières aux musulmans et à sa complaisance illimitée face à l’islam (11). Renaud Camus est un partisan de cette théorie. Le pivot central de la théorie du « Grand Remplacement » repose sur la mythologie de la disparition de la civilisation occidentale et chrétienne. Selon Renaud Camus « le Grand Remplacement » n’a pas besoin de définition « ce n’est pas un concept » mais « un phénomène ». Il suffit d’ouvrir les yeux : « un peuple était là, stable, occupant le même territoire depuis 15 ou 20 siècles. Et tout à coup, très rapidement en une ou deux générations, un ou plusieurs peuples se substituent à lui. Il est remplacé, ce n’est plus lui […]. La proportion d’indigènes (les Français, les Européens) est encore assez haute parmi les personnes les plus âgées », mais elle diminue « spectaculairement à mesure que l’on descend dans l’échelle des âges. Tendanciellement, les nourrissons sont arabes ou noirs et volontiers musulmans ». Le « peuple indigène » est donc en voie de remplacement, sa culture est menacée par « la déculturation multiculturaliste », sa civilisation « jadis si brillante et admirée » est menacée par « la décivilisation pluriethnique (le village universel), elle-même en rivalité âpre avec l’intégrisme musulman, la conquête et la conversion islamiques » (12). Le « peuple indigène est victime d’une guerre ethnique, d’une substitution démographique à grande échelle » (13). C’est « le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles et probablement depuis toujours » (14). Le « Grand Remplacement » représente donc « un tournant historique avec la complicité entre les pouvoirs politiques mais aussi culturel » car les musulmans sont « les bras armés de cette colonisation ». L’Occident est menacé par « l’islamo-substitution ». Un complot est donc à l’œuvre « délibérément organisé par les élites politiques, intellectuelles, médiatiques ». Renaud Camus se défend d’adhérer à la théorie du complot, cependant, en 2015, commentant la nomination par le Parlement de l’eurodéputée italienne d’origine zaïroise, Cécile Khashetu-Kyenge, comme rapporteuse sur la question d’une approche globale de l’immigration dans l’Union européenne et la situation en Méditerranée, il écrit « Vous pensez sans doute que Madame Kashetu a été choisi à cause de son nom très indiqué pour une politique qui a consisté, depuis quarante ans, à changer radicalement la population du continent sans qu’il soit jamais question de cela ouvertement, sans que les indigènes soient mis au courant de ce qui se tramait contre eux et sans qu’une seule fois on leur ait demandé leur avis ». Renaud Camus s’est défendu d’être un complotiste, je me demande si je n’ai pas eu tort. Ce que nous dit le Parlement européen en choisissant Madame Khashetu c’est qu’il nous hait, nous, les indigènes de ce continent et qu’il veut notre mort ou notre asservissement. Au reste du monde, il déclare « Venez tous ! Voyez ce que nous pouvons faire de vous ! (15). Face à cette « colonisation de l’Europe », Renaud Camus prône la « contre-colonisation », thème courant dans la terminologie du parti de l’In-nocence qu’il a fondé en 2002, suivi en 2013 par le « Non au changement de peuple et de civilisation » (NCP) : « un front du refus, le mouvement de tous ceux qui disent NON au Grand Remplacement » (16). Renaud Camus dénonce « l’Africanisation et l’islamisation » de l’hexagone et la « contre-colonisation de la France » par des voyous diversitaires » (17). Pour bloquer ce processus il existe une solution radicale : « la remigration » (18), c’est-à-dire le retour dans leurs pays d’origine à la fois des immigrés et des descendants d’immigrés. Il entend créer un Haut-Commissariat de la Remigration , un Ministère de l’Identité et de l’ Enracinement, supprimer le droit du sol, le regroupement familial et l’interdiction d’adopter des enfants extra-européens. La négation du « Grand Remplacement » est pour Renaud Camus « le négationnisme moderne ». Il dénonce le « remplacisme », c’est-à-dire « l’idéologie de l’homme remplaçable, forme abstraite et avancée de l’immigrationisme. La destruction du roman national porte en elle le réensauvagement de l’espèce avec son cortège de barres de fer, de capuches et de battes de base-ball (19). Les délinquants des banlieues ne sont pas de simples voyous mais une armée, le bras armé de la conquête ». Le « remplacisme global » est qualifié de « GPA généralisée » par Renaud Camus (20) et dans le jargon « camusièsque » de « fausse c’est-à-dire de réel faux ». Le principal vecteur du « remplacisme » est le multiculturalisme, c’est-à-dire « la négation de ce que nous sommes, c’est la volonté manifeste de remplacer nos traditions, nos identités locales par une utopie ». Face à « l’islamo-substitution, c’est-à-dire le remplacement complet de la culture et du peuple français par des non européens, la domination musulmane : culturelle, biologique, intellectuelle, financière, médiatique, démographique, vestimentaire, alimentaire : le Grand Effacement ». Les Français « de souche » se verront soumis au statut de la Dhimmitude, un statut spécial imposé par l’islam au non musulmans. Renaud Camus a parlé de « nettoyage ethnique », prudent et tout dans la nuance, il préfère désormais « parler simplement de ménage, de ménage militaire » (21). Dans les années 50/60, l’extrême droite internationale considérait que l’immigration était le fruit d’« un complot juif » visant à remplacer la race blanche par une humanité métisse. Ce mythe s’appuyait sur la théorie du complot juif mondial. Renaud Camus n’appartient pas à cette sphère clairement antisémite. Cependant sur son compte twitter, en octobre et en décembre 2017, on pouvait lire que « le génocide des Juifs était sans doute plus criminel mais parait tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global » et « l’univers concentrationnaire était une expérience de laboratoire, plus concentrée dans son activité, mais infiniment moins large que la crise abominable de la substitution ethnique, destruction des Européens d’ Europe ». Il entend ainsi démontrer que le nombre de Français appelés, selon lui, à disparaitre est largement supérieur à celui des Juifs exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Si on comprend bien sa pensé, Himmler, Heydrich et Eichmann qui ont mis en place « la solution finale » ont « joué petit bras »…

La nébuleuse « remplacementiste »

Rapidement récupéré par l’extrême droite « le Grand Remplacement » est popularisé via internet par des sites « anti islamisation » : Vigilance Hallal d’Alain de Peretti, Riposte laïque de Pierre Cassen, Résistance républicaine de Christine Tassin, F de souche, Médias-Presse, Bd Voltaire, Causeur. Sur cette question des divergences peuvent apparaitre au sein de l’extrême droite. C’est le cas au Front national – Rassemblement national dont le discours est loin d’être clair. D’un côté Jean-Marie Le Pen, Marion Maréchal, Aymeric Chauprade (ex élu européen démissionnaire du FN) adeptes de cette théorie, de l’autre, Marine Le Pen, Louis Aliot, Jordan Bardella, Florian Philippot. Déjà dans l’organe frontiste, National-Hebdo, Jean-Claude Bardet écrivait en 1991 « l’émigration extra-européenne est un génocide en quelque sorte puisqu’il s’agit de supprimer ce qui fait l’originalité ethnique du peuple français » (22). En mai 2014 Jean-Marie Le Pen déclarait : « les Noirs et les Arabes vont remplacer les Français de souche, ils veulent saper la civilisation française, il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en rendre compte mais les élites nient cette réalité » (23). Dans ses « Mémoires » publiées en 2018, il écrit « Ouvrons les yeux, le Grand Remplacement est un fait que tous les démographes reconnaissent, mesurent et que les courbes de naissance et de mortalité annonçaient depuis longtemps […], le monde blanc est en train de mourir […] par l’immigration clandestine ou non et par les naissances, le Grand Remplacement de la population s’accélère chaque année […]. Ouvrons les yeux » (24) et le 1er mai 2016, lors de son discours devant la statue de Jeanne d’Arc il lâche : « Depuis des années nous dénonçons le transfert de populations extra-européennes sur le sol européen ». Il a récidivé lors de son discours, le 1ermai 2019. Quant à Marion Maréchal, dans un article publié dans The Economist elle déclare que « la théorie du Grand Remplacement n’est pas absurde ». Elle affirme qu’« il y a aujourd’hui un effet de substitution sur certaines parties du territoire de ce qu’on appelle les Français de souche par une population nouvellement immigrée ». Au cours de la campagne des régionales, en 2015, elle déplore « le remplacement continu d’une population par une autre qui apporte avec elle sa culture, ses valeurs et sa religion » (25). Pour d’autres frontistes il suffit de prendre les transports en commun pour s’en rendre compte, car « prendre les transports en commun, c’est mieux que l’INSEE » selon Philippe Martel (ex directeur de cabinet de Marine Le Pen). Pour Aymeric Chauprade « le remplacement ethnique n’est pas une illusion ou un fantasme ». Dans l’autre camp, Marine Le Pen ne participe « à cette vision complotiste, le concept de Grand Remplacement suppose un plan établi » (26). Cependant, Marine Le Pen pratique un discours ambigu, puisque dans le même temps, elle affirme que « l’immigration peut bien avoir pour conséquence de faire changer la population des quartiers et des villes ». Elle dénonce la « submersion migratoire » conséquence « d’une immigration impossible à intégrer, encore moins à assimiler ». Flirtant avec la théorie du complot, en 2011, elle une dénonce une immigration « volontairement accélérée dans un processus fou dont on se demande s’il n’a pas pour objectif le remplacement pur et simple de la population française » (27). En écho à Bruno Mégret et à Pierre Vial (directeur de la revue identitaire Terre et Peuple ) qui stigmatisaient « une immigration-invasion », elle dénonce « la présence d’une occupation ». Florian Philippot (ex n°2 du FN et dirigeant des Patriotes) juge cette « théorie confuse et dangereuse » car elle suggère « une conception racialiste que nous ne partageons pas »

La mouvance identitaire, représentée en particulier par le Bloc identitaire puis par Génération identitaire, est un agent promotionnel du « Grand Remplacement » et de la « Remigration » des populations d’origine extra-européenne vers les pays d’origine. Les Identitaires ont publié un Manifeste des Jeunesses identitaires (2012) dans lequel on peut lire qu’il est vital de défendre l’identité « parce que nous voulons, comme chaque peuple en a le droit, vivre sur notre territoire selon notre identité […]. Nous ne tolérons pas de voir de jeunes français traités en étrangers sur leur sol ». Une conclusion s’impose contre « l’immigration-invasion. Aujourd’hui la résistance identitaire, demain la reconquête ». Le Bloc identitaire a participé avec Riposte laïque aux « apéros-saucisson » et aux Assises internationales « l’islamisation de l’Europe » où sont intervenu Jean-Yves Le Gallou, Renaud Camus, Pierre Cassen et Oskar Freysinger (député de l’UDC suisse). Ils organisent en 2014 un rassemblement en soutien à la « Remigration » avec Renaud Camus. Avec l’occupation du chantier de la moquée de Poitiers, ils tracent un parallèle entre l’immigration et les invasions des Sarazins. Pour Fabrice Robert (fondateur du Bloc identitaire) « la remigration planifiée est la seule option à même de garantir un avenir pacifié à notre pays et de préserver son identité ». Philippe Vardon (ancien dirigeant des Identitaires et actuellement élu du Rassemblement national) insiste sur le fait que « le Grand Remplacement n’est ni un concept, ni un complot : c’est un constat » (28). D’autres élus d’extrême droite sont intervenus sur cette question. Jacques Bompard, dirigeant de la Ligue du Sud et maire d’Orange et surtout le maire de Béziers, Robert Ménard qui déclare en 2016 que « la rentrée des classes (dans sa ville) est la preuve la plus éclatante du Grand Remplacement » (29) et que l’élection à la mairie de Londres de Sadiq Khan, en mai 2016, est « le symbole du grand remplacement en cours ». Il s’oppose à l’installation de restaurants kébab agent du « Grand Remplacement culinaire ». Pierre Cassen de Riposte laïque accuse la classe politique et journalistique d’être complice de « cette invasion », d’être des « lèche-babouches » et des « islamo-collabos ». Du côté des «théoriciens », Guillaume Faye (ex membre du GRECE et de la Nouvelle Droite) est comme Renaud Camus un partisan de « l’Eurabia » et un adversaire de « la colonisation de l’Europe » derrière laquelle il voit la main des Etats-Unis : « la colonisation de peuplement de l’Europe par le Tiers-Monde sert les intérêts économiques américains » (30). Alain de Benoist (fondateur du GRECE) préfère parler de « Grande Transformation » car la population française n’est pas remplacée mais peu à peu transformée » (31). Jean-Yves Le Gallou (président de Polémia et membre de l’Institut Iliade) constatant que « l’immigration est une catastrophe » se pose la question « que faire ? » Notre civilisation est menacée car « le remplacement de la population par une autre entraîne le remplacement de la civilisation par une autre. Par celle qui, parmi toutes celles qui coexistent, sera la plus forte, la plus jeune, la plus vigoureuse […]. Les Africains africanisent et les musulmans islamisent ». L’Europe est la cible d’un projet idéologique : le « mondialisme-immigrationniste marchand » (32). La presse d’extrême droite, Rivarol, Minute, Présent n’est pas en reste. Alain Sanders, journaliste au quotidien d’extrême droite Présent a publié en 2004 un livre qui se veut un remake du film d’Autan-Lara, La traversée de Paris. Le décor est planté : nous sommes en 2010, quatrième année de la République islamique en France. Les charcuteries sont fermées, les charcutiers sont déportés en camps de rééducation. L’église de la Madeleine est transformée en mosquée et le bd Richard Lenoir est rebaptisé avenue Ben Laden. Seuls quelques Français de souche résistent en mangeant du cochon. Ils se déplacent la nuit avec des valises pleines de porc et tentent d’échapper aux patrouilles des milices islamistes…

La droite dure participe elle aussi au concert et écrit sa partition. Philippe de Viliers accuse les Nations-Unies « la migration de remplacement, c’est le plan des Nations-Unies, ce sont les grandes entreprises post-nationales qui veulent remplacer la population autochtone qui est trop chère par une population immigrée qui est moins chère ». La France est victime du « Grand choc identitaire » et à plus ou moins long terme elle va disparaitre (33). Nicolas Dupont-Aignan adhère à la théorie de Renaud Camus. En 2016, il twitte : « les socialistes compensent la baisse de la natalité par l’invasion migratoire, le changement de population c’est maintenant […]. Si on ne fait rien, on est en voie d’un remplacement de population qui remet en cause notre modèle républicain ». Il compare l’immigration à un processus de nature colonial. En 2017, il déclare : « Emmanuel Macron n’a rien compris. Le vrai problème politique aujourd’hui c’est la colonisation de la France : migratoire, économique, culturelle» (34). Le dirigeant des Républicains, Laurent Wauquier affirme que « le Grand Remplacement est une réalité ». Quelques plumitifs se distinguent particulièrement. Eric Zemmour prend pour exemple une maladie génétique qui peut toucher tout le monde, la drépanocytose, mais qui est surtout présente chez des populations d’Afrique, d’Amérique du Sud, dans les pays méditerranéens et chez les Afro-Américains. Comme en France, il n’existe pas de statistiques ethniques, Eric Zemmour, comme l’extrême droite, utilise les statistiques concernant cette maladie comme une preuve de « l’invasion migratoire » (35). Dans son livre Mélancolie française (36) il se livre à une étude des prénoms : « entre Mohamed et Kevin, entre islamisation et américanisation, les prénoms français marquaient avec éclat la déchristianisation et la défrancisation de notre pays », preuve de la « dissolution de l’identité française ». Les Roms sont également visés, accusés d’être les vecteurs du « Grand Remplacement culturel et démographique » parce qu’ils « refusent de devenir français ». Zemmour s’autoproclame porte-parole des vrais Français qui voient « leur civilisation disparaitre, leurs charcuteries traditionnelles remplacées par des boucheries hallal » et la disparition « des autochtones dans certaines villes de la banlieue parisienne » (37). Le journaliste Ivan Roufiol, du Figaro, fait régulièrement référence au « Grand Remplacement » dans ses chroniques. En 2012, à propos de la crise de l’Etat-Nation français, il écrit : « le phénomène le plus spectaculaire et le plus occulté est celui que l’écrivain Renaud Camus nomme le Grand Remplacement, c’est-à-dire la substitution de population qui s’opère avec la stupéfiante abdication de tous ». Elisabeth Levy, rédactrice de Causeur est elle aussi une adepte du « Grand Remplacement », pour elle « le danger, c’est le musulman, un Français pas comme les autres ». Son confrère, Frédéric Madouas, de Valeurs Actuelles va dans le même sens. Certains organes de presse popularisent la théorie de Renaud Camus. Le Figaro avait tracé la voie dans un article du 26 octobre 1985 titré « Serons encore Français dans trente ans ? ». L’hebdomadaire de « la droite décomplexée » Valeurs Actuelles occupe une place particulière. Il suffit de se reporter à certaines de ses unes : « Notre civilisation est en train de disparaitre », « Naturalisés, l’invasion qu’on nous cache », « Immigration, le tabou du Grand Remplacement » (38). Le monde littéraire s’intéresse également au « Grand Remplacement ». Alain Finkielkraut, auteur de L’identité malheureuse, préférait utiliser l’expression de « Grande Déculturation » et ne reprenait pas à son compte le concept de Renaud Camus. Cependant, dans La Revue des Deux Mondes, il appuie Renaud Camus dans sa dénonciation du « remplacisme global » et précise que « Renaud Camus est pour moi un interlocuteur capital ». Alain Finkielkraut soutient qu’une immigration de peuplement a succédé à une immigration de travail (39) et accuse le regroupement familial, mis en place en 1976, d’être un des éléments responsables de la situation actuelle. Michel Houellebecq catalogue, en 2001, l’islam comme « la religion la plus con du monde ». En 2014, il publie un « roman d’anticipation. Soumission » fortement imprégné par la théorie du « Grand Remplacement » (40). La trame en est simple : en 2022 un nouveau Président de la République est élu, Mohammed Ben Abbas fondateur de la Fraternité musulmane. La France est islamisée, les universités privatisées et islamisées, les professeurs doivent être de confession musulmane, la polygamie est légalisée, les femmes n’ont plus le droit de travailler et doivent porter une tenue vestimentaire d’une « manière non-désirable ». Bref, les Talibans ne doivent pas être bien loin… Les « indigènes européens » refusant « la colonisation musulmane » se « préparent à la guerre civile ». Ils ont pris le relai d’un « Bloc identitaire divisé en multiples fractions ». A la question « Suis-je islamophobe ?», il répond « Probablement oui »…

La terminologie du « Grand Remplacement » est un bon produit d’exportation et occupe une place non négligeable dans le catalogue des fantasmes politiques européens. En Allemagne avec l’organisation Pegida, en Hongrie avec Viktor Orban, aux Etats-Unis où lors des manifestations à Charlottesville en août 2017, des slogans du type « Vous ne nous remplacerez pas » ont été scandés. L’auteur des attentats contre les mosquées à Christchurch en Nouvelle Zélande, Brenton Tarrant avait mis en ligne un manifeste titré « The Great Remplacement ».

Selon l’historienne Valérie Igounet « le concept de Grand Remplacement tend à se familiariser dans une partie de l’opinion publique. Cette thèse se nourrit du malaise identitaire que connait la société française victime du « on n’est plus chez nous » (41) ». « Le Grand Remplacement » tend à devenir le cri de ralliement de la sphère identitaire.

Jean-Paul Gautier, Historien, spécialiste des extrêmes droites.

Notes

1) Barrès, Maurice, Contre les étrangers : étude pour la protection des ouvriers français.

2) Joly, Laurent, La naissance de l’AF, Grasset, 2105, p 255.

3) Défense de l’Occident, nouvelle série n°7, septembre 1960.

4) Bancel, Nicolas, Blanchard, Pascal, Boubeker, Ahmed, Le Grand Repli, La Découverte, 2015.

5) Venner, Dominique, fondateur d’Europe-Action dans les années 60, cf Gautier, Jean-Paul, Les extrêmes droites en France de 1945 à nos jours, Syllepse, nouvelle édition.2017, p 114-123. E-A s’oppose au métissage qualifié de « suicide génétique » qui va se transformer « en génocide lent », Europe-Action, 1964.

6) Certains à l’extrême droite parlent même de « colonisation par les ventres ».

7) Editions Robert Laffont, 1973, réédition 2011.

8) S. Bannon se réfère à Jean Raspail. Marine Le Pen invite les Français « à lire ou relire le Camp des Saints ». Dans son journal municipal, Jacques Bompard (ex FN), maire d’Orange donne le même conseil.

9) Jean Raspail, le Figaro, 17 juin 2004.

10) En 1959, De Gaulle déclarait « mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-deux-églises mais Colombey-les-deux-mosquées ».

11) Orélie, Gisèle, essayiste britannique a publié, sous le pseudonyme de Bat Ye Or, son livre Eurabia.

12) Camus, Renaud, Le changement de peuple, chez l’auteur, 2013, p 58-59, et Décivilisation, Fayard, 2015.

13) idem, p 56.

14) Entretien Renaud Camus-Amandine Schmitt, le Nouvel Obs en ligne, 28 août 2011

15) Reichstadt, Rudy, Igounet, Valérie, le « Grand Remplacement » est-il un concept complotiste, Fondation Jean Jaurès, 24 septembre 2018. Se reporter à l’argumentaire réalisé par Visa et Solidaires, Répondre à la théorie raciste du « grand remplacement », posté par La Horde, le 8 octobre 2015 et Wikipédia : Grand remplacement.

16) Renaud, Camus, l’Abécédaire de l’In-nocence, livre-programme pour son éphémère candidature à l’élection présidentielle de 2012 (Camus crée le néologisme de Nocence : atteinte à la nature et à la qualité de la vie victimes du Grand Remplacement. En novembre 2017, après s’être rendu avec Karim Ouchikh, président du groupuscule souverainiste Souveraineté, Identité et Libertés (SIEL) sur la tombe du général De Gaulle, ils fondent le Conseil national de la Résistance européenne (CNRE) dans le but de « rassembler tous ceux qui opposent un grand NON à l’islamisation et à la conquête de l’Europe. Ils constituent, pour les élections européennes de 2019, la liste « La Ligne Claire », car « l’ Europe, il ne faut pas en sortir, il faut en sortir les Africains ». En janvier 2015, Renaud Camus a tenté de lancer la version française de Pegida, sans succès.

17) Entretien donné par Renaud Camus à l’AF 2000 publication royaliste de l’AF, 18-31 mars 2013.

18) Concept repris par les Identitaires.

19) Le changement de peuple, op cité, p 23.

20) Entretien donné au mensuel l’Incorrect, avril 2019.Se transformant en Nostradamus du Grand Remplacement, l’année 2030 sera l’année fatidique qui verra la disparition de l’identité française.

21) Le Grand Remplacement, op cité, p 70.

22) National-hebdo,28 novembre 1991.

23) AFP, Jean-Marie Le Pen se rallie à la thèse du « Grand Remplacement ». RTL.fr, 23 mai 2014.

24) Le Pen, Jean-Marie, Mémoires, édition Muller, p 283 et suivantes. Jean-Marie Le Pen, sans la citer, fait référence à la démographe Michèle Tribalat pour qui « le peuplement européen aura toujours le temps de changer au fait de devenir méconnaissable avant qu’un assèchement des flux migratoires intervienne ». Selon elle, l’islam a une dynamique démographique supérieure à celle des catholiques : « En France, la presque totalité des musulmans sont des immigrés ou des enfants d’immigrés. Le développement de l’islam est donc lié à l’immigration étrangère », Le Monde, 13 octobre 2011 et 7 mars 2012. Certains, à l’extrême droite, parlent même de « djihad nataliste ».

25) Le Monde.fr, 5 juillet 2015, Valério, Ivan, Le figaro.fr, 4 février 2015.

26) Valério, Ivan, « Pour Marine Le Pen, le thème du Grand Remplacement relève du complotisme », Le Figaro.fr, 2 novembre 2014.

27) Renaud Camus a soutenu la candidature de Marine Le Pen en 2017, car il l’a considérée comme la candidate « la moins remplaciste ». 77% de l’électorat de Marine Le Pen considèrent qu’il existe un projet politique de remplacement d’une civilisation par une autre qui est délibérément organisé par les élites et qu’il faut renvoyer les populations d’où elles viennent.

28) De Larquier, Ségolène, Marine Le Pen chahutée par son extrême droite, Le Point.fr, février 2014.

29) Atlantico.fr, 7 mai 2016.

30) Faye, Guillaume, La colonisation de l’Europe : discours vrais sur l’immigration et l’islam, édition de l’AEncre, 2000.

31) Alain de Benoist, entretien avec Nicolas Gauthier, Bd Voltaire, 28 février 2018.

32) Le Gallou, Jean-Yves, Immigration, la catastrophe . Que faire, édition Via Romana, 2016. Interview, 14 millions d’extra-européens, Mensuel L’Incorrect, n°19, avril 2019.

33) Entretien Philippe de Villiers-Béatrice Houchard, Irène Inchauspé : « le Coran ou la France, les musulmans peuvent choisir, site de L’Opinion, 12 octobre 2016 Se reporter à son livre Les cloches sonneront-elles encore demain. La vérité sur l’islamisation de la France, A. Michel, 2016.

34) Valeurs Actuelles, 18 janvier 2017.

35) Drepanocytose, la maladie qui excite l’extrême droite, Le Monde.fr/les décodeurs, 12 septembre 2014, et Wikipedia, article cité.

36) Editions Denoël, Fayard, 2010.

37) Union syndicale Solidaires, fiches pratiques n°2 : Le Grand Remplacement, le mythe de l’invasion arabo-musulmane.

38) Valeurs Actuelles, 24 octobre 2013, 26 octobre 2014, 11 décembre 2014.

39) Les Inrockuptibles, 30 octobre 2017.

40) Flammarion, 2015.

41) Valérie Igounet, Le Monde, 18 mars 2019. La Fondation Jean-Jaurès et l’Observatoire du conspirationnisme ont publié une enquête de laquelle il ressort que 48% des sondés pensent que l’immigration résulte d’un projet politique et le remplacement est délibérément organisé par les élites. Il convient d’y mettre fin en renvoyant les populations dans leurs pays d’origine.


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