Communalisme et municipalisme libertaires

Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede Pïérô » 01 Oct 2014, 14:51

Une critique intéressante qui date d'y il a quelques années du municipalisme libertaire de Murray Bookchin

Communalisme et municipalisme libertaires...

En pour, en contre, le municipalisme libertaire ne laisse pas indifférent...

Dangereuse déviation réformiste pour les uns, re-formulation pertinente et nécessaire de la praxis antiautoritaire pour les autres, la proposition formulée il y a maintenant plus de vingt ans par Murray Bookchin (voir AL 230) a provoqué et provoque encore des réactions extrêmement contrastées au sein du mouvement libertaire. Les prises de position radicale, assenées à grands coups d'arguments péremptoires, conçus moins pour convaincre ou débattre, que pour dénigrer ou exalter, pour glorifier ou flétrir, se sont succédé et agitent encore, de temps à autres, le landerneau anarchiste.

À regarder ainsi s'affronter tenants et adversaires du municipalisme, un candide pourrait croire qu'il s'agit d'un enjeu de toute première importance.

Face à tant de virulence, comment ne pas penser que nous avons là une rupture ou tout du moins une proposition de rupture fondamentale d'avec tout ce qui avait pu être pensé et mis en œuvre auparavant dans et par le mouvement libertaire ?

Comment ne pas supposer être en face d'une question centrale autour de laquelle se décide et se dessine l'avenir même de l'anarchisme ?

Pourtant si notre candide s'avisait à regarder l'histoire et la réalité du mouvement libertaire, sa surprise serait sans doute grande car, sous bien des aspects, l'idée municipaliste ne fait que prolonger des conceptions et des pratiques très anciennes, des idées et des conduites d'ailleurs toujours très fortement ancrées dans ce courant de pensée.


Les racines du municipalisme

Si l'on définit le municipalisme comme le fait de s'investir dans son quartier ou sa commune, on peut à juste titre se demander en quoi cela constitue une rupture d'avec ce qu'est ou a été le mouvement libertaire. Les anarchistes n'ont-ils jamais participé et même initié des mouvements contre les propriétaires ou les pouvoirs publics locaux ? N'ont-ils jamais impulsé des collectivités agricoles, des communes libres ou plus modestement et plus souvent encore des coopératives de distribution, des services publics autogérés et des comités de quartier ? Les Athénées en Espagne, les Bourses du Travail en France, les communautés agraires en Amérique du Sud, les grèves de loyer à Paris au début du XXème siècle ou pour citer des exemples plus actuels, les Centres Sociaux en Italie, les crèches parentales, les associations de parents d'élèves, l'éducation et la pédagogie, les squats ou encore les luttes pour la gratuité des transports en commun et contre la privatisation des services publics... les libertaires ne se sont-ils jamais investis ou ne s'investissent-ils plus sur ces terrains ? La réponse est évidente. Il n'y a pour s'en convaincre qu'à ouvrir n'importe quel journal de la presse libertaire.

Si l'on spécifie maintenant le municipalisme non plus comme une stratégie d'action mais comme un projet de société ou tout du moins comme un aspect important de ce projet, la perplexité pourrait à nouveau gagner notre candide. En effet, que propose Murray Bookchin sinon que la société libertaire soit gérée par les communes et par leur fédération sans délégation de pouvoir ? Il écrit précisément à ce propos que les lignes politiques et les décisions concernant l'agriculture et la production industrielle seraient du ressort d'assemblées (...) auxquelles on assisterait en tant que citoyen, pas seulement en tant qu'ouvrier, paysan ou spécialiste (1).

Cette conception peut sans doute heurter certains syndicalistes révolutionnaires français (2) pour qui la société future devrait être uniquement gouvernée par les syndicats et à travers eux par les producteurs en tant que producteurs. Mais pour une large part du mouvement libertaire, si ce n'est l'essentiel, en quoi la suggestion bookchinienne est-elle une hérésie ? Ne nous renvoie-t-elle pas au moins partiellement (3) au double fédéralisme préconisé depuis les origines du mouvement libertaire ? Ce double fédéralisme à la fois territorial (fédération de communes) et sectoriel (fédération de producteurs) n'est-il pas la pierre angulaire du communisme libertaire ? Et le communisme libertaire enfin, n'est-il pas le but partagé tant par les communistes libertaires proprement dit, que par les anarcho-syndicalistes (4) et même nombre d'individualistes ?

De fait, à l'aune des pratiques et des conceptions passées et actuelles du mouvement libertaire, notre candide serait sans doute amené à penser que nous avons là beaucoup de bruit et de fureur pour pas grand chose. Présenté ainsi, le municipalisme ne semble en effet aucunement être en rupture fondamentale d'avec le corpus idéologique libertaire préexistant. Il ne semble pas non plus induire des pratiques radicalement nouvelles dans ce mouvement.

Si d'aventure notre candide avait l'esprit curieux, et il l'a sans doute un peu, il douterait cependant que l'on puisse s'affronter avec tant de vigueur sans raison véritable.

Certes, cela peut être partiellement le fait de personnes qui ne vivent que pour et par la polémique. Certes, ces controverses peuvent également refléter et résulter de modes de pensée et de comportements quelque peu exclusifs ; certaines personnes, souvent les mêmes que les précédentes d'ailleurs, ayant parfois quelques difficultés à concevoir que l'on puisse penser différemment qu'elles. S'investir dans un comité de quartier ou dans un syndicat ne peut être, dans leur perspective un tantinet étroite, qu'une impasse, voire une trahison qu'il convient de combattre avec la dernière des énergies.

Mais à moins de croire de toute force que les libertaires sont des forcenés des querelles byzantines et/ou des sectaires congénitaux, notre candide ne pourrait certainement pas en rester là. Il chercherait, avant d'émettre un avis aussi péremptoire, à approfondir sa compréhension des choses... et découvrirait que le débat porte sur bien autre chose que de savoir s'il faut ou non s'investir dans son quartier ou bien sur le rôle des communes dans une société libertaire. En réalité, ce sont bien davantage certaines analyses (la fin de la société industrielle) que Murray Bookchin développe pour étayer la validité de sa thèse, ainsi que certaines méthodes d'action (la participation aux élections locales) qu'il préconise dans le cadre d'une stratégie municipaliste, qui posent question et qui sont soumises au débat.


L'électoralisme bookchinien

Dans le cadre du municipalisme, Murray Bookchin conçoit en effet que les libertaires puissent participer aux élections locales, être élus et tenir des postes de responsabilité politique tels que maire ou conseiller municipal.

Dans son acception des choses, cette participation n'est toutefois pas un préambule à l'action municipaliste, mais au contraire une conséquence possible, envisageable (et non pas inévitable) de cette action.

Ainsi n'écrit-il aucunement que les libertaires doivent se présenter aux élections, pour impulser, une fois élus, une gestion directe dans leur commune. Murray Bookchin ne sous-entend pas que la société puisse se réformer par décret ou que l'autogestion puisse être imposée par le haut en l'absence d'aspiration et de mouvement autogestionnaire fortement ancrés dans la société. Il écrit à l'inverse que les libertaires doivent encourager, favoriser et participer au développement d'un mouvement territorial autogestionnaire dans leurs villes, dans leurs quartiers et dans leurs villages. Il poursuit en considérant que cet essor passera nécessairement par la structuration de ce mouvement en comités de quartier et en fédération de comités locaux. Il termine enfin en soulignant que la question des rapports entre comités de quartier et municipalité légale se posera alors de façon croissante à mesure que les tensions se feront plus aiguës pour savoir qui de l'un ou de l'autre décide, oriente et gère la commune.

C'est dans cette perspective, que Murray Bookchin envisage la conquête du pouvoir municipal par les comités de quartier (et non les libertaires en tant que tels). Selon lui, cela pourrait permettre de débloquer la situation, voire de faire définitivement triompher l'autogestion, car les comités de quartier auraient ainsi tout loisir, une fois élus, de transférer légalement et totalement les pouvoirs de décision et d'action de la municipalité vers les associations territoriales.

L'électoralisme bookchinien se pose donc en ces termes. Il peut être débattu et le sera évidemment dans les lignes qui suivent. Mais cette précision nous permet d'ores et déjà de voir combien certaines personnes qui se réclament très bruyamment de Bookchin, peuvent en réalité en être éloignées.

Lorsque des personnes, officiellement bookchiniennes, envisagent de se présenter aux prochaines élections municipales (comme c'est le cas de Mimmo des éditions ACL à Lyon) en l'absence de mouvement autogestionnaire de quelque importance, sans être aucunement mandatées par les embryons de mouvement de ce type présents dans le quartier où elles se présentent, voire à l'encontre de ce que peuvent penser ou envisager ces structures (5), et enfin sans avoir cherché et réussi au préalable, non pas à brasser du vent dans les salons où on cause, mais à initier et à participer aux tentatives concrètes de création de comités dans ce même quartier, on peut se demander où est le rapport d'avec ce que préconise Murray Bookchin.

La référence à ce dernier n'est-elle ici autre chose qu'un vernis destiné à masquer la vacuité des ambitions personnelles, le puits sans fond de leur soif non pas de pouvoir, on en n'est même pas là, mais plus petitement de reconnaissance publique et médiatique ?

Certes, la question posée en ces termes peut s'apparenter à une attaque brutale... mais si la charge est rude, tout en étant pourtant euphémisée au possible, n'est-ce pas parce qu'elle touche juste quelque part ?


Une tactique utopique

Si se présenter à des élections dans de telles conditions peut laisser au minimum perplexe, si cette stratégie n'est effectivement pas celle préconisée par Bookchin, ce que ce dernier propose très précisément peut néanmoins être soumis à la critique.

On pourrait évidemment argumenter en faisant référence aux textes que nous ont légués nos augustes pères fondateurs. À grand coup de Kropotkine, de Malatesta, ou de Sébastien Faure, montrer que cette stratégie est exclue des tables de la loi et qu'elle n'a donc même pas à être discutée. Laissons toutefois à d'autres, très doués en la matière, ces questions d'orthodoxie quasi-théologique.

On pourrait aussi, ce qui n'est pas la même chose, discuter la proposition de Bookchin d'un point de vue idéologique et stratégique. On soulignerait alors qu'elle ouvre ipso facto un hiatus entre le dire et le fait, entre la position théorique pour l'action directe et l'attitude concrète qui participe et reproduit la délégation de pouvoir. Cela pourrait être effectivement dangereux car difficilement résorbable par la suite, comme semblent en attester les leçons que nous livre l'histoire. Mais faisons grâce à Murray Bookchin en concédant que la participation aux élections ne servirait ici qu'à dissoudre immédiatement et radicalement le pouvoir conquis.

C'est d'un point de vue beaucoup plus pragmatique, beaucoup plus terre à terre que je souhaiterais discuter ici de la proposition de Murray Bookchin, une discussion qui pourra d'ailleurs être parfaitement entendue par des personnes qui ne partagent pas les idéaux libertaires.

À l'heure où les partis politiques électoralistes de gauche comme de droite, où les élus locaux et nationaux et ce quelle que soit leur sensibilité politique s'accordent au moins sur un point, celui de dire que les élus locaux n'ont pas les moyens ni juridiques, ni politiques, ni financiers de résoudre les problèmes qui se posent à eux, on peut s'interroger en quoi et pourquoi les choses seraient différentes si ces élus étaient issus des comités de quartier ou si ces pouvoirs étaient détenus par les comités de quartier.

En déclarant sans doute nécessaire la participation aux élections pour conquérir le pouvoir municipal, quitte à le détruire ensuite, Murray Bookchin désigne en effet ces pouvoirs comme un enjeu central pour résoudre non pas tous les problèmes, mais certains d'entre eux qu'il considère comme particulièrement cruciaux aujourd'hui. À son sens, la maîtrise de ces pouvoirs représenterait aussi une avancée importante, sinon décisive, vers un système autogestionnaire. Or, appréhender les choses en ces termes, ne revient-il pas à exagérer considérablement la nature, la portée et l'autonomie des pouvoirs actuellement détenus par les conseils municipaux et donc les effets que l'on est en droit d'escompter si les comités de quartier les maîtrisaient ?

Les conseils municipaux ne sont indépendants ni en France, ni ailleurs.

Leurs actions et leurs capacités d'action sont strictement limitées à ce que leur concèdent la loi et les décrets, en l'occurrence les pouvoirs législatif et exécutif d'État (et même continentaux dans nos pays, vu le pouvoir croissant de l'Union Européenne).

De même, la liberté des municipalités est-elle étroitement dépendante des réalités économiques et en l'occurrence de celles induites par le capitalisme.

Ainsi la capacité financière des municipalités (qui leur donne la possibilité de mettre en œuvre leur politique) dépend des subsides versés par l'État (dotations globales de fonctionnement [DGF] et subventions accordées dans le cadre des politiques contractuelles) et secondairement de la fiscalité locale pour partie versée par les entreprises (la taxe professionnelle), pour autre partie par les habitants (les taxes foncières). Inévitablement, si une municipalité s'avise de développer une politique autre que celle souhaitée par l'État, c'est l'argent des subventions contractualisées qui s'évapore, ne lui laissant qu'une DGF tout juste suffisante pour financer le minimum minimurum. Immanquablement, si une municipalité s'aventure à développer une politique anticapitaliste ou tente simplement d'en refréner certains aspects (la protection de l'environnement naturel par exemple) et c'est les entreprises qui se délocalisent, les recettes de la taxe professionnelle qui s'effondrent... obligeant la municipalité à imposer d'autant plus les habitants si elle veut équilibrer son budget.

De même, la capacité politique des municipalités dépend des pouvoirs qui lui ont été concédés par l'État (notamment dans le cadre des lois de décentralisation en ce qui concerne la France). Ces pouvoirs l'autorisent à intervenir en certains domaines seulement (urbanisme, école...) et non dans tous les domaines. Ainsi, elle ne peut pas intervenir sur le contenu des programmes scolaires (prérogatives de l'État), ni remettre en cause l'économie de marché, ni même modifier la définition du champ des services publics. Il lui est par exemple interdit de monter une boulangerie municipale qui vendrait du pain sans bénéfice...

Non seulement une municipalité a un champ d'intervention très balisé, mais elle est en outre rarement seule à décider dans les domaines où elle est pourtant légalement compétente. Elle a en effet la maîtrise théorique de son aménagement, mais dans la pratique, l'État peut aussi intervenir dans ce domaine et même imposer sa volonté contre celle de la municipalité (via les directives territoriales d'aménagement notamment). D'autres collectivités locales de rang supérieur (département et région) ou de même rang (communes limitrophes par exemple) limitent aussi l'autonomie de décision d'une municipalité car, nécessairement, certains domaines comme l'aménagement urbain encore ou les transports collectifs autre exemple, ne peuvent pas être traités dans le cadre étroit et largement obsolète d'une commune. Cette nécessaire collaboration qui prend la forme de structures intercommunales ou de contractualisation entre collectivités de rangs différents, montre à l'évidence de chacun qu'une municipalité ne peut pas décider seule de sa politique, qu'elle doit négocier avec d'autres instances.

Cette réalité bien concrète nous renvoie alors à la question des alliances et des compromis que doit nécessairement passer et concéder une commune (qu'elle soit ou non bookchinienne) avec l'État, la Région, le département, avec d'autres communes aussi... que ces instances soient détenues par la droite ou par la gauche. Que l'on nous dise alors d'avance et clairement quelle devrait être la politique d'alliance et de compromis des élus municipalistes ou des comités de quartier bookchiniens !

Contrairement à ce que suppose Murray Bookchin, la maîtrise des pouvoirs actuellement détenus par les conseils municipaux ne signifie donc aucunement (et ce qui que ce soit qui les détienne, élus ou comités de quartier) que l'on puisse faire ce que l'on veut, ni qu'il s'agisse d'un saut sinon décisif, du moins important vers une société autogestionnaire. En guise de rupture, ce que laisse envisager une telle stratégie, c'est bien davantage de se trouver englué dans les arcanes du système politique tel qu'il est aujourd'hui, avec ses petites alliances politiciennes et ses grands compromis.

L'électoralisme bookchinien a ainsi bien du mal à convainque et pour cause, quant à sa capacité à faire évoluer l'organisation du système politique actuel vers plus de démocratie directe. De plus, il semble aussi difficilement à même de résoudre ou simplement d'apporter une amélioration aux problèmes que Murray Bookchin considère pourtant comme centraux aujourd'hui : la protection de l'environnement, l'égalité entre les sexes et les rapports nord-sud pour le citer ; tous problèmes qui dépassent plus que largement le champ d'action des municipalités tant dans leurs causes, que dans leurs effets.

On peut dès lors se demander l'intérêt de maîtriser ces pouvoirs ou de perdre du temps et de l'énergie à chercher à les maîtriser quand la seule perspective que cela ouvre, c'est de nous autoriser à cogérer, avec l'État et d'autres collectivités publiques, certains aspects fort réduits de notre quotidien, sans rien toucher à l'essentiel et en nous engluant qui plus est dans l'enivrante volupté des compromissions politiciennes.


Le sens des évolutions sociales

Le municipalisme que développe Murray Bookchin ne se limite pas toutefois (et fort heureusement) à préconiser une participation, sous certaines conditions, à des élections. Il développe également une analyse, souvent pénétrante et fort intelligente, des évolutions sociales de ces trente dernières années.

C'est cette analyse qui fonde et légitime sa proposition d'intervention et d'organisation au niveau territorial et qui nous permet de mieux comprendre comment il entend la chose.

Pour Bookchin, les mutations socio-économiques enregistrées depuis le début des années 1970 signeraient la fin de la société industrielle et de la structure en classes qui lui étaient attachée.

Pour faire simple, les mutations technologiques induiraient une baisse des besoins en matière d'intervention directe dans le processus de production. Le travail intellectuel tendrait à se substituer au travail manuel et cette transformation des processus de production, leur technologisation, leur automatisation, ne serait pas sans conséquence sur la structuration de la société. Elle conduirait d'un côté au déclin de la classe ouvrière et de l'autre au gonflement des employés et des techniciens.

On assisterait également à une tendance à la disparition de la bourgeoisie traditionnelle (rentiers et patrons) et à la salarisation croissante des directions d'entreprise. Et ces deux phénomènes touchant l'un la classe ouvrière, l'autre la bourgeoisie généreraient en définitive une croissance globale du secteur tertiaire, une relative homogénéisation des conditions de travail (tous salariés, tous travailleurs intellectuels), une disparition des classes sociales préexistantes et leur fusion dans une vaste classe moyenne.

Outre une transformation fondamentale de la structure socio-économique, les mutations technologiques induiraient aussi une baisse du temps travaillé avec un retard croissant de l'âge d'entrée dans la vie active (allongement des études), une baisse sensible de l'âge de la retraite, un allongement de la durée des vacances annuelles et une réduction des rythmes hebdomadaires de travail. Cette baisse globale du temps travaillé conduirait inévitablement à l'effacement relatif du travail et du rapport au travail dans la vie de chacun, d'où notamment la crise du syndicalisme et l'essor de nouveau thèmes sociaux comme la consommation, l'environnement, etc.

Nous assisterions enfin à un troisième phénomène affectant cette fois-ci les modes de vie. La croissance de l'urbanisation conduirait en effet, à une relative homogénéisation des conditions d'existence avec la propriété de sa maison individuelle en périphérie d'agglomération comme standard.

Somme toute, assisterions-nous aux plans économique et sociologique à un véritable processus d'homogénéisation sociale (ce qui ne signifie pas la fin de toutes les inégalités) conduisant à la résorption de la structuration préexistante de la société en classes et à leur fusion dans une immense classe moyenne : tous travailleurs intellectuels, tous urbains propriétaires de sa petite maison, tous consommateurs profitant du système.

Il faut bien dire, avant toute chose, que Murray Bookchin n'est pas seul à penser ainsi. Il rejoint là tout un courant des sciences sociales pour qui les évolutions en cours marqueraient l'avènement d'une société postindustrielle, postmoderne ou encore informationnelle, dans tous les cas et quel que soit le terme, d'une société relativement homogène, dominée par les services et les cols blancs, par des zones d'urbanisation diffuse et des maisons individuelles à perte de vue. Dans cette compréhension des choses, les rapports de production ne seraient plus le déterminant central autour duquel la société s'organise et se structure. Des inégalités subsisteraient évidemment mais ne renverraient plus à des questions de classes sociales antagonistes, dont l'existence serait consubstantielle à l'ancienne société industrielle.

Non seulement des scientifiques de renom semblent donc valider la thèse de Murray Bookchin mais les chiffres, les sacro-saintes statistiques semblent également abonder dans son sens.

Ainsi, rien qu'en France, la part du secteur industriel dans l'emploi total est-elle passée de 40 % durant les trente glorieuses à moins d'un quart en 1990 et celle du secteur tertiaire est-elle désormais de près de 75 %. Parallèlement à ce gonflement des services et donc des employés, nous avons aussi assisté à un essor sans précédent de l'urbanisation, qui affecte aujourd'hui 96 % de la population française, un développement très important de la motorisation des ménages, de la propriété de son logement, etc. Tous phénomènes qui pourraient effectivement attester d'une certaine tendance à l'homogénéisation des modes de vie.

Quiconque connaît un minimum le mouvement libertaire peut, dès à présent, saisir en quoi et jusqu'où l'analyse bookchinienne est dérangeante.

Elle remet en cause en effet les fondements mêmes de ce mouvement ou du moins d'une large partie de ce mouvement : l'industrie et les ouvriers, les classes sociales et leur confrontation autour des rapports de production. Elle annonce à un courant issu de la Première Internationale que tout ce qui lui a donné naissance et sens est tout à coup dépassé.

Elle l'avertit, du même coup, de sa mort imminente par perte de sens et de pertinence d'avec les réalités sociales actuelles... ou tout du moins lui signifie qu'en tant que mouvement d'émancipation de classes, l'anarchisme ne peut plus être qu'un archaïsme dénué de tout fondement, si ce n'est perpétuer le souvenir nostalgique de ce qui fut et qui n'est plus.

La seule possibilité de survie pour le mouvement libertaire en tant que mouvement social un tant soit peu en phase avec le monde actuel serait alors d'abandonner ses vieilles chimères et de prendre acte des évolutions constatées.

C'est bien le propos de Murray Bookchin qui, lorsqu'il termine sa démonstration, conclut sur la nécessité vitale du municipalisme, mais un municipalisme adapté à cette nouvelle donne sociale et non pas fondé sur un quelconque rapport de classes comme cela avait pu exister par le passé. Son ambition n'est pas de rassembler une classe donnée contre une autre, et pour cause, mais d'unir des individus résidant à proximité les uns des autres, les réunir donc sur des rapports de voisinage pour les amener à prendre leur vie quotidienne et leur environnement immédiat en main, ainsi que pour les inviter à remettre en cause les inégalités qui structurent selon lui le monde actuel, comme les rapports entre les sexes, entre le nord et le sud de la planète ou encore avec la nature pour reprendre encore une fois les exemples qu'il cite lui-même.


Sens commun et sens critique

La simple observation de ce qui nous entoure notamment lorsqu'on habite en ville, au cœur de cette machine à homogénéiser la société si l'on en croît Bookchin, peut, il est vrai, nous faire douter du bien-fondé de ses analyses.

Les banlieues lyonnaises, pour aller au plus près, tout comme les quartiers pauvres de New York ou de Los Angeles tendraient plutôt à nous suggérer que les inégalités sont toujours aussi criantes dans les métropoles modernes... à moins de réussir l'exploit de confondre les quartiers populaires avec les banlieues résidentielles.

De même, les exemples que chacun peut trouver dans son entourage sembleraient également indiquer que les inégalités se perpétuent de génération en génération et par là même que, si la classe ouvrière n'est plus ce qu'elle était, cela n'implique aucunement qu'elle ne soit plus et a fortiori que le prolétariat (ceux et celles qui n'ont que leur force de travail pour vivre) ait disparu. Certes le fils d'ouvrier ne deviendra pas obligatoirement, ni même principalement, ouvrier. Quelques-uns échapperont par le haut à leur condition héritée, comme d'habitude... mais la plupart deviendront chômeurs, intermittents ou travailleurs précaires, c'est selon, et dans le tertiaire certainement. Et à connaître un tant soit peu la réalité du travail dans les bureaux et les services, on peut se surprendre à douter que la tertiairisation soit obligatoirement un vecteur d'uniformisation de l'emploi. Les différences de statuts et de conditions de travail existent encore et se reproduisent toujours entre l'anonyme agent administratif ou la secrétaire lambda et le monde des cadres et des dirigeants, comme autrefois entre les ouvriers, les contremaîtres et les patrons.

Bref, notre sens commun (ce satané bon sens) semble nous indiquer que si des évolutions ont évidemment eu lieu ces dernières décennies, si elles ressemblent à certains égards à ce dont nous parle Bookchin, cela ne semble pas pour autant signifier que les inégalités sociales aient disparu ou qu'elles soient en voies de résorption ou encore qu'elles soient désormais totalement ou relativement étrangères aux questions économiques et à notre position dans le système de production. À l'aune de notre expérience personnelle et sensible du quotidien, on aurait plutôt l'impression qu'elles se perpétuent derrière les hauts murs des bureaux, comme autrefois à l'ombre des hauts-fourneaux. On aurait plutôt la sensation qu'elles continuent à structurer nos vies et nos villes, au sein desquelles du reste des groupes sociaux relativement différenciés se répartissent et composent aujourd'hui comme hier de véritables classes socio-spatiales.


Désindustrialisation
ou technologisation


Ces impressions que nous livrent notre sens commun sont-elles infondées ? Sans doute pas tant que ça, si l'on en juge par ce que nous donnent à voir les recherches menées en sciences sociales ces toutes dernières années.

Certes, il est juste de dire que les analyses de Murray Bookchin ne sont pas de pures spéculations intellectuelles dénuées de tout fondement. Mais il est juste aussi de rappeler que ses analyses et les recherches sur lesquelles il s'appuie ont maintenant plus de vingt ans d'âge... ce qui pour du whisky est sans doute appréciable, mais pour jauger de la situation et de l'évolution sociale actuelle est quelque peu insuffisant.

Dans les années 1970, période où Bookchin élaborait sa pensée et sa conception du municipalisme, le système fordiste-keynesiste-tayloriste qui avait structuré les décennies précédentes s'effondrait sans que l'on comprenne bien précisément ce qui ressortirait de ce grand chambardement. Mais depuis lors du temps a passé, les choses se sont quelque peu éclaircies, chacun a eu le loisir de constater que le monde qui émergeait était loin d'être paradisiaque... et de nouvelles recherches ont clairement mis en évidence qu'il ne s'agissait pas de simples impressions subjectives.

Concernant les statistiques tout d'abord qui semblent apparemment conforter l'analyse de Bookchin, nombre de chercheurs en sciences sociales ont désormais souligné qu'elles n'étaient en rien un gage de vérité, qu'elles n'étaient en rien de purs et parfaits reflets de la société ou même de son économie. Ce ne sont que des constructions sociales, résultant de choix par essence arbitraire (ce qui ne veut pas dire infondés), des choix fortement influencés par des raisons techniques... mais aussi politiques. De fait, doit-on éviter de prendre pour argent comptant les évidences mises en lumière par les grandes catégories des instituts de statistiques et en l'occurrence celles soulignées par leur grille de l'emploi en primaire (agriculture), secondaire (industrie) et tertiaire (services).

En premier lieu, ces statistiques ne concernent que les anciens pays industrialisés (Europe, Amérique du Nord, Japon). Pour le reste et notamment pour les nouveaux pays industrialisés, on est très loin d'assister à une désindustrialisation bien au contraire. Et globalement (du fait de la démographie mondiale), le nombre d'ouvriers stricto sensu (personnes employées à des tâches d'exécution manuelle dans une entreprise industrielle) est en réalité en augmentation constante sur la planète tant en terme absolu que relatif.

En second lieu et pour ce qui concerne les seuls pays industrialisés, l'évolution du poids relatif de chacune des grandes catégories d'emploi semble sans doute montrer un processus de désindustrialisation et inversément de tertiairisation. Mais est-ce véritablement le cas ? Ce sentiment ne découlerait-il pas tout simplement... des étiquettes données à ces catégories ?

De fait d'autres types de catégorisation de l'emploi (celle opérée par l'équipe Strates par exemple), d'autres types de statistiques nous parlent eux d'un processus de technologisation de l'emploi industriel et non pas de désindustrialisation. Ce changement d'étiquette n'est pas seulement formel. Il a une réelle valeur heuristique, car il nous invite à penser différemment les évolutions en cours. Car, évidemment, ce processus de technologisation de la production n'est pas nouveau en soi. Il a démarré avec l'invention de la bêche et du tournevis, de la faucille et du marteau (si on me permet ce clin d'œil) et se poursuit, aujourd'hui, avec l'essor d'outils de plus en plus perfectionnés, de plus en plus automatisés et informatisés. Ce premier constat pour trivial qu'il puisse paraître de prime abord, n'est en réalité pas sans conséquence sur la suite de l'analyse que l'on peut avoir des événements.


Nouvelle métamorphose du prolétariat

En effet cette mise en perspective nous invite inévitablement non pas à nier les mutations sociales en cours, mais à les relativiser en les replaçant dans une perspective historique plus ample.

Elle nous amène à nous rappeler que ce n'est pas la première fois qu'un important saut technologique a lieu, que cela a toujours provoqué de fortes évolutions sociales et que pour autant les questions socio-économiques n'ont pas disparu, que pour autant la structuration en classes de la société n'en a pas été fondamentalement affectée, même si le contenu et la position respective des différentes classes ont pu changer au cours du temps.

La première révolution industrielle n'a-t-elle pas engendré le déclin des ouvriers-artisans et l'essor des ouvriers d'industrie ? La seconde révolution industrielle n'a-t-elle pas substituée à l'ancien ouvrier de métier, l'ouvrier spécialisé, dont l'OS métallo, syndiqué, employé à vie ou presque dans une grande usine fordiste constitue l'archétype, que nous conservons tous en mémoire ? Somme toute, les mutations en cours ne s'inscrivent-elles pas dans cette histoire multi-séculaire ?

Quant certains, dont Bookchin, parlent de déclin, si ce n'est de disparition de la classe ouvrière, n'est-ce pas en fait une de ces formulations historiquement datées et géographiquement localisées qui tend en réalité à s'estomper pour donner naissance à une nouvelle forme de prolétariat dont on a encore quelque mal, il est vrai, à cerner l'organisation, la structuration et les contours ?

Entre l'hypothèse d'une fusion sociale en une immense et unique classe moyenne et celle d'une reformulation de la division en classes de la société, chacun peut évidemment choisir comme bon lui semble, mais il existe toutefois des faits qui tendent à montrer que la seconde hypothèse est sans doute largement plus fondée que la première.

Pour que l'hypothèse de l'homogénéisation sociale soit fondée, il faudrait d'une part que les inégalités sociales ne soient plus liées à la position sociale d'origine des individus ou à celle de leurs parents, mais à l'inverse qu'elles renvoient seulement à des questions de trajectoires individuelles plus ou moins bien réussies. Il faudrait, d'autre part, que ce qui différencie et à l'inverse unit les individus n'ait plus rien à voir avec des questions de positions collectives dans la hiérarchie sociale, mais à des choix individuels et à leur capacité tout aussi individuelle à assumer ces choix. Il faudrait enfin que les écarts socio-économiques tendent globalement sinon à disparaître, du moins à s'estomper.

En d'autres termes, trois types d'indicateurs peuvent nous permettre de mieux cerner laquelle de ces hypothèses est valide, laquelle ne l'est pas : la reproduction ou non des classes sociales, la différenciation entre classes sociales et l'homogénéité au sein des classes sociales, et enfin l'homogénéisation ou la polarisation de la société.

Sur la reproduction des inégalités sociales d'une génération à l'autre, reproduction qui fonde en partie la notion de classe sociale, nombre de recherches ont pu déjà nous éclairer précisément quant au devenir des enfants d'ouvriers. Ces derniers tendent effectivement à devenir à leur tour non pas tous ouvriers mais plutôt employés dans des services ou des commerces. Il y a donc bien modification sensible des conditions d'emploi et des systèmes d'emploi qui, de fait, se révèlent beaucoup plus précaires que par le passé. Mais si l'on regarde la position relative occupée par les parents ouvriers et par leurs enfants employés dans la hiérarchie sociale, on s'aperçoit alors qu'elle n'est pas sensiblement différente. Les uns comme les autres restent en position de dominés, sans aucune maîtrise des moyens de production et d'échange (autre que la grève évidemment), sans autre ressource pour vivre que de louer leur force de travail qu'elle soit manuelle ou intellectuelle. De ces premiers éléments, il apparaît alors clairement que la classe ouvrière d'antan est peut-être, dans nos pays, en voie de déclin numérique, mais que pour autant le prolétariat est très loin de disparaître. Ce prolétariat auquel participe les ouvriers stricto sensu se reproduit génération après génération, même si les transformations des processus de production (la technologisation) et des systèmes d'emploi (la précarité) en modifient la matérialité, les conditions de vie et l'organisation socio-spatiale.

Sur la différenciation entre groupes sociaux maintenant, il s'avère certes que l'on n'est plus au temps de la blouse pour les ouvriers et du jabot pour les notables. Pour autant, la distinction entre groupes sociaux et l'imitation au sein des groupes sociaux continuent à s'opérer, de façon certes plus subtile, mais tout aussi efficace qu'auparavant. Pour ne prendre qu'un exemple, les marques ostensiblement portées sur les vêtements des lascars de banlieues et ce quelle que soit leur origine culturelle ne peuvent et ne sont évidemment confondues par personne avec les habits des jeunes bourgeois dont la qualité de la coupe suffit à elle-seule à marquer la position sociale. Ces éléments de distinction s'expriment de fait tant sur les habits donc que sur l'alimentation quoi qu'on en croie, les habitudes culturelles (cinéma, théâtre, livres, musique), ou encore et de façon encore plus subtile à travers les codes gestuels, le langage, l'accent, l'humour aussi... Avec le revenu et l'emploi, elles marquent au plus profond de nos quotidiens ce à quoi on participe et ce à quoi on ne participe pas, ce que l'on est et ce que l'on est pas.

Sur la question enfin, de la tendance à l'homogénéisation même relative des conditions de vie et des modes vie, d'autres recherches ont pu montrer que ni la tertiairisation, ni l'urbanisation ne signifient que nous soyons dans une telle dynamique. Bien au contraire. Ce que l'on nomme la crise économique depuis le début des années 1970 (et qui n'en est pas une manifestement pour tout le monde) donne lieu à une aggravation des inégalités sociales tant entre pays riches et pays pauvres, qu'au sein des pays riches et au sein des pays pauvres. Comme le rappelle la ritournelle des statistiques sur les revenus et les conditions de vie, ces trente dernières années, les classes les plus privilégiées n'ont cessé de creuser l'écart qui les sépare des classes les plus défavorisées.

Somme toute, la question sociale, celle des rapports entre classes sociales restent au cœur de nos so-ciétés... et déterminent plus qu'amplement d'autres domaines comme l'environnement notamment. Comment envisager résoudre par exemple les problèmes environnementaux actuels sans remettre en cause la course au profit, qui conduit certains pétropollueurs à affréter des épaves ambulantes qui viennent régulièrement dégueuler leur mazout sur les plages bretonnes et encore dans ce cas, en parle-t-on et se mobilise-t-on.


Pour le communalisme

L'analyse du municipalisme préconisé par Bookchin nous conduit en définitive à en récuser deux éléments principaux : l'électoralisme et l'interclassisme.

Pour autant, tout ce qu'il dit et tout ce qui nous a permis de développer cette analyse devrait-il nous conduire à conclure que l'idée même d'une action territoriale est absurde ? Assurément non !

Contrairement à ce qu'écrit Murray Bookchin, la structuration en classes de la société reste extrêmement prégnante et les questions socio-économiques centrales, voire déterminantes par rapport à d'autres problèmes notamment en ce qui concerne l'écologie. Vouloir réaliser l'égalité politique et sociale, en écartant la question de l'égalité économique est évidemment un non-sens, tant ces différents termes sont étroitement liés. Toutefois, les choses ne se posent plus dans les mêmes termes qu'autrefois et on ne peut donc continuer à invoquer les mêmes recettes pour y faire face.

Le rapport au travail s'est modifié ces dernières décennies, ce qui ne veut pas dire que les questions économiques se soient estompées. La précarité de l'emploi a également sensiblement transformé nos conditions de travail, de vie et plus globalement remis en cause une certaine forme de stabilité des rapports sociaux. Et cette double évolution a eu des effets sur les possibilités de structuration du prolétariat ainsi que sur les sujets qui lui posent particulièrement question aujourd'hui.

Les syndicats verticaux (d'entreprise), structure traditionnelle d'organisation des salariés, ont du mal à s'adapter aux nouvelles réalités sociales et notamment à l'instabilité d'emploi. Ce n'est évidemment pas un hasard si l'essentiel des syndiqués sont fonctionnaires ou salariés dans des entreprises nationalisées. Ce déclin du syndicalisme vertical n'a, disons-le clairement, rien de réjouissant en soi, car en vis-à-vis les perspectives de nouvelles formes de structuration du prolétariat sont, pour l'heure, bien difficiles à discerner. Il doit de plus être relativisé. Car, en l'état, rien ne dit que nous allions vers un effacement total de cette forme d'organisation à plus ou moins long terme. Car il faut aussi prendre garde à ne pas mésestimer le poids et l'intérêt de cette forme de structure qui, d'une part représente toujours un effectif non négligeable et qui plus est organisé, et d'autre part peut effectivement être d'une redoutable efficacité dans la confrontation avec le patronat.

Ces choses étant précisées, le syndicalisme vertical ou d'entreprise est néanmoins en crise, ce dont ont parfaitement conscience les directions des grandes centrales. Et l'on peut douter avec raison que, dans l'avenir, ces types de syndicat réussissent à redevenir les structures centrales qu'elles furent par le passé, même s'il est clair qu'elles conserveront un poids et un rôle importants. Pour partie, il semble évident que cette perte d'influence est intimement liée au fait qu'il est de plus en plus difficile de s'organiser sur son lieu de travail. Dès lors, le quartier pourrait effectivement devenir un nouveau lieu d'organisation un peu à l'instar des bourses du travail, il y a un siècle. Cette idée est d'autant plus fondée que les classes sociales ont tendance à se regrouper dans les mêmes quartiers et que de ce fait les comités de quartiers pourraient effectivement être des éléments d'organisation sociale relativement opérante.

Mais le syndicalisme est-il uniquement en crise du fait d'une mauvaise adéquation spatiale avec les nouvelles réalités ? On peut en douter au vue des nouveaux types de conflits sociaux qui se développent aujourd'hui et qui tendent à montrer qu'une partie de ce qui fait enjeu désormais dans la société n'est plus obligatoirement liée à l'entreprise proprement dit et résolvable dans une perspective catégorielle, comme le font quotidiennement l'ensemble des syndicats.

La précarité d'une partie croissante de la population a transformé nombre de services publics en dernier filet de sécurité en l'absence de quoi et de qui on ne peut plus vivre décemment. Et les transports collectifs, motifs de la plupart des émeutes de banlieue, et le prix de l'eau qui augmente sans cesse, et les cantines scolaires dont sont exclus tous les enfants dont les parents ne peuvent plus payer, et ces nuisances (autoroute, décharge, station d'épuration...) qui nous polluent l'existence et que l'on place systématiquement du côté des banlieues pauvres... Tous ces sujets sont devenus aujourd'hui centraux, même s'ils ne sont pas les seuls à cristalliser le mécontentement social, même si ce n'est pas autour d'eux que le mouvement social est le plus efficace.

Mais il n'empêche que ce nouveau type d'enjeux, celui des services publics, se pose désormais avec force, qu'il se pose au plan territorial et qu'il ne peut être résolu dans une approche catégorielle ou sectorielle. Ils ne peuvent être abordés que sous un angle global ce qui ne veut pas dire nécessairement radical, comme le montrent nombre de comités de quartier à dominante environnementale. Ces enjeux soulèvent toutefois les liens de causalité existant entre par exemple la dégradation de son environnement, le système capitaliste dans lequel seul le profit et donc la minimisation des coûts comptent, et enfin le système politique où pour une campagne électorale financée en dessous de table, on sacrifie sans vergogne la vie de certains habitants. Dans cette perspective et quelle que soit la radicalité de l'analyse réalisée, l'approche traditionnelle des confédérations syndicales semble relativement inopérante car, il est difficile sinon impossible dans ces domaines de vouloir traiter d'une question sans aborder les causes et les conséquences, comme cela peut être le cas lorsqu'on demande une augmentation de salaire. Quiconque s'est déjà battu, par exemple, autour des questions touchant à la restauration scolaire sait très bien qu'inévitablement il aura à répondre (et donc à réfléchir) sur quelle qualité à quel coût ? peut-on ou non accepter l'exclusion d'enfants dont les parents ne peuvent payer la cantine ? comment raisonne la municipalité ? pourquoi fait-elle ses choix, est-ce justifié ? comment, pour sa part, on aimerait que ça fonctionne ? et donc, comment on voit la question de l'accès, du prix, de la qualité de la nourriture ?

De fait, autant les luttes d'entreprises peuvent se faire au nom de l'intérêt immédiat des travailleurs et sans préjuger de ce qu'ils pensent et veulent sur le fond, autant les luttes territoriales qui ont notamment les services publics comme enjeux centraux sont à haute teneur politique et idéologique, teneur sans laquelle elles ne pourraient d'ailleurs ni mobiliser, ni exister.

C'est en définitive dans cette perspective que la proposition communaliste est posée. C'est dans ce cadre qu'elle doit être entendue.

Un communalisme qui se distingue du municipalisme bookchinien, même s'il existe des similitudes, même si des analyses peuvent être partagées.

Un communalisme qui se pose clairement dans le champ de la lutte de classes, qui n'entend aucunement réunir en son sein l'exploiteur et l'exploité, l'oppresseur et l'oppressé, mais seulement les seconds contre les premiers.

Un communalisme qui tire son nom de la Commune de Paris, pour s'inscrire sans conteste dans une histoire, celle du mouvement ouvrier.

Un communalisme qui entend développer tout à la fois la contestation de l'ordre établi et la construction d'un monde nouveau, les luttes urbaines et les alternatives concrètes, notamment en matière de services publics autogérés.

Un communalisme qui se fonde sur l'action territoriale, non pour remplacer l'action syndicale mais pour conjointement avec elle tenter de donner un nouvel élan au mouvement social.

Un communalisme, qui s'adresse justement non pas aux seuls convaincus, mais à l'ensemble du mouvement social, sans sectarisme, mais sans pour autant mettre ses idées dans sa poche.

Un communalisme enfin, qui a l'honnêteté de reconnaître que son action est éminemment politique car il ne peut en être autrement et qu'en la matière ses convictions sont anarchistes, ses perspectives révolutionnaires et son but le communisme libertaire.


Paul Boino


(1) Bookchin, 1988, Une société à refaire, ACL, p.178
(2) Ces syndicalistes "révolutionnaires" se réfèrent ici généralement à l'œuvre de Pierre Besnard. Il convient cependant de souligner que ce dernier, même s'il se contredit souvent dans ses ouvrages et même parfois à l'intérieur de ses ouvrages, même s'il est parfois très flou sur ces questions, n'a jamais écrit que la société future doit être uniquement gérée par les syndicats. Il écrit au contraire qu'elle doit être cogérée par les syndicats et des assemblées territoriales. Par la suite, certaines personnes se réclamant de Besnard ont effectivement pu transformer ses propos en considérant que ces assemblées territoriales ne pouvaient être que les Unions Locales, Départementales et Régionales des syndicats, ce qui revient alors à faire effectivement gérer la société uniquement par les syndicats et par les producteurs en tant que producteurs. Cette perspective, qui est redisons-le celle de certains syndicalistes révolutionnaires et non de P. Besnard proprement dit, exclut effectivement de facto tous ceux et celles qui ne travaillent pas (jeunes, vieux, malades). Cela revient en outre à vouloir faire prendre les décisions de production non en fonction de la demande exprimée et dans le cadre de choix de société parfois fondamentaux (par exemple de l'électricité mais à quel prix social et environnemental, avec ou sans nucléaire ?)... mais en fonction de ce que veulent ou non ceux qui détiennent les moyens de production.
(3) Partiellement seulement, car il manque évidemment la question des fédérations de producteurs.
(4) Voir le communisme libertaire d'Isaac Puente et la motion de la CNT au congrès de Saragosse en 1936.
(5) Pour en rester au cas de la Croix-Rousse et de la candidature Mimmo, il est clair que les groupes d'extrême-gauche ou de gauche ont déjà leur candidat, tout comme les différents courants écologistes, quant aux structures libertaires (Fédération Anarchiste, CNT, squats, etc.), c'est peu dire qu'elles sont hostiles à cette candidature.

http://libertaire.pagesperso-orange.fr/ ... icipal.htm
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
Avatar de l’utilisateur-trice
Pïérô
 
Messages: 20413
Enregistré le: 12 Juil 2008, 21:43
Localisation: 37, Saint-Pierre-des-Corps

Les institutions municipales contre la démocratie.

Messagede jipé64 » 08 Nov 2014, 12:55

La commune est l'entité qui nous est la plus proche, la plus palpable. Dans les petits villages, notamment, les élections municipales attisent les passions. A l'extrême gauche, c'est souvent l'occasion de revendiquer plus de démocratie directe et, dans les partis politiques plus traditionnels, l'on nous promets toujours plus de proximité ou de « démocratie participative ». Même chez les libertaires revient parfois un discours municipaliste qui prétend que nous pourrions, à travers les conseils municipaux, développer une politique autogestionnaire. C'est que l'on confond souvent commune et institutions communales et que l'on oublie que ces dernières ont été façonnées pendant plus d'un siècle, dans le but de contrer la démocratie directe et d'affermir le pouvoir de l'Etat.

L'Etat contre la commune.

Les municipalités existaient déjà avant la Révolution Française dans une partie du pays mais c'est l'Assemblée constituante qui promulgue une loi qui généralise et règlemente le fonctionnement municipal. La loi de décembre 1789 et les décrets de 1790 limite la participation aux décisions communales.
Dans les campagnes, les communautés villageoises intégraient tous les propriétaires dans des assemblées qui se donnaient leur propre représentation en la personne du syndic. Ces assemblées géraient les terres communales et ont été à la pointe du combat pour les défendre. Juste avant la Révolution, lors de la « guerre des farines », qui opposaient les paysans aux accapareurs, c'est encore à travers les communautés villageoises que s'exprime la résistance populaire.
Dans les villes également, les institutions communales sont utilisées par le peuple comme un vecteur de contestation. A Paris, les sections jouent un rôle très important tout au long de la Révolution et investissent la municipalité.

Avec la Loi de 1789, les députés limitent la participation aux assemblées communales aux citoyens actifs, c'est à dire aux plus riches [1]. Les assemblées décisionnelles des communes sont également codifiées et encadrées : le conseil général de la commune est réunit une fois par mois et comprend le corps municipal en égale proportion avec les notables locaux.

Cette loi restreint considérablement le champ démocratique de la commune, elle est pourtant jugée trop libérale. Lorsque le pouvoir, sous le Directoire [2], bénéficie d'un rapport de force plus favorable, il se dépêche de regrouper les petites communes en municipalités de cantons et de diviser les villes de plus de 100 000 habitants en trois municipalités. La raison en est simple : « Il est certain que les années 1789 à 1795 avaient montré que les départements et les cantons où les notables locaux pouvaient faire prédominer leurs point de vue, montraient des sentiments conservateurs, soutenaient une politique de modération alors que les grandes villes ou communes, et les districts dont on se rappelle les petites dimensions, favorisaient les rassemblements populaires, les insurrections, poussaient à une politique ultra-révolutionnaires » [3]. Le renforcement de l'Etat sous le Consulat puis l'Empire se traduit par un renforcement de la mise sous tutelle des communes : les maires des villes de moins de 5000 habitants sont nommés par les préfets [4] et celui-ci est chargé seul de l'administration de la commune [5]. La restauration conserve la même législation.

Mais cette politique autoritaire n'arrive pas à endiguer les résistances populaires sur le long terme. Dans les grandes villes comme Lyon, Paris, Toulouse, Bordeaux, Marseille... le peuple joue un rôle actif dans la Révolution de 1830 et les mouvements populaires sont toujours vivaces. Dans les campagnes, la castration des communautés villageoises n'est pas acceptée et les « violences paysannes » se manifestent jusqu'en 1868. Les différents pouvoirs, qui se succèdent, opèrent un changement d'orientation, d'abord timide, puis franchement assumé sous la Troisième République qui vise à ouvrir les instances municipales aux populations afin d'en faire des facteurs d'enracinement de l'Etat.

Ouverture des municipalités et introduction de l'Etat Républicain.

A partir de 1831 le conseil municipal est élu. En 1838, le maire est nommé par le conseil municipal élu que le Roi peut dissoudre. En 1848, le suffrage universel est rétabli et sous le second Empire, l'Etat commence à conférer au maire un pouvoir de médiation. Le 14 avril 1871, en pleine Commune de Paris, la Troisième République naissante comprend qu'elle ne peut pas affronter le pouvoir communal de face et prend le parti délibéré de composer avec les municipalités tout en se préparant à détruire la tentative révolutionnaire qui visait à établir la démocratie directe à travers la fédération des Communes libres. Elle promulgue une loi qui prévoit l'élection d'un conseil municipal au suffrage universel direct mâle de plus de 21 ans (éligibilité à 25 ans). En 1884, cette loi est reprise et les délibération des conseils sont exécutoires. Une seule exception, Paris où le maire est nommé par le pouvoir politique jusqu'en 1977...

Cette loi ne confère en rien le pouvoir aux assemblées populaires, elle partage le pouvoir représentatif entre l'Etat et les élus locaux et « le système d'autonomie est tempéré, car on craint les révoltes dans les grandes villes. Ainsi donc le préfet dispose de la police et dans toutes les grandes villes, les commissaires de police sont nommés par le gouvernement » [6].

A travers les élus locaux, les aides et le clientélisme, la troisième République élabore un système politique où l'Etat se fait un allier d'élus locaux tout en laissant une part d'expression contrôlée aux revendications populaires, notamment paysannes. En reconnaissant le suffrage universel, l'Etat faisait de la municipalité l'expression de la communauté paysanne tout en la limitant dans un cadre légal. Le conseil municipal n'est pas l'assemblée des villageois et les conseillers, comme le maire, sont des représentants, élus mais non révocables. Mais les communautés villageoises pouvaient voir une partie de leurs revendications portées par ces porte-paroles accrédités d'une nouvelle légitimité issue du suffrage universel. Les aides que pouvaient obtenir les élus locaux de l'Etat leur permettaient de renforcer leur prestige et leur place tandis qu'elles conférées à l'Etat un nouveau rôle : «  L'Etat républicain n'était plus un agent répulsif ou agresseur, il était devenu synonyme d'appel, de secours ou de conseil. Les mairies devinrent alors les intercesseurs de l'intervention étatique et l'essor pastoral permit la conciliation entre le communalisme issu des conflits de la première moitié du XIX° siècle et la république municipale »[7]. Dès lors, l'Etat a trouver un moyen de pénétrer en profondeur les campagnes, dans une France encore très rurale : « Si le suffrage universel répondait aux préoccupations de l'opinion villageoise et si l'élection du maire concrétisait le respect de l'Etat envers les aspirations locales, la démocratie déconcentrait aussi l'ordre public, en effet, les maires reconnus et choisis par leurs concitoyens appuyèrent de toute leur autorité, des mesures que l'appareil d'Etat n'avait pu imposer dans le passé » [8].

Ainsi, le pouvoir républicain a pu obtenir le minimum d'acceptation populaire qui pouvait lui permettre de se renforcer et de s'ancrer dans les mentalités tout en renforçant l'Etat : « Une hiérarchie des élus, du député aux élus municipaux, en passant par les conseillers généraux dont les pouvoirs furent accrus, hérita donc du pouvoir des notables. Ainsi se constitua un appareil politico-administratif qui intégra les représentants communaux, l'administration et les services techniques. (...) Le pouvoir central, l'autorité administrative n'en sortirent pas amoindris, bien au contraire, le pouvoir périphérique lui fournit une caution, une audience et une crédibilité qu'ils n'avaient jamais possédés d'autant que s'instaurait un « processus de légitimation croisée », puisque l'appareil d'Etat pouvait valoriser l'action des élus grâce à ses redistributions et ses interventions » [9]. Les institutions municipales d'abord utilisées pour contrer la démocratie directe, une fois utilisées dans un processus d'intégration ont permit de faire accepter le système de démocratie représentative, l'Etat républicain.

La « démocratie représentative » contre la Démocratie.

Comme le remarque Francis Hamon, nous désignons aujourd'hui sous le terme de démocratie directe, la démocratie tout court [10]. C'est la loi des vainqueurs que d'imposer son vocabulaire, les bourgeois de la Révolution française ont développé un nouveau concept politique qui change radicalement ce que l'on entend par démocratie : la démocratie représentative.

Au XVIII° siècle, ce concept n'était pas du tout évident et lorsque Rousseau élabore un régime politique émanant de la volonté générale, il ne conçoit pas que le pouvoir législatif soit détenu par le peuple autrement que directement. Mais la plupart des philosophes des Lumières ne l'entendent pas ainsi. Ils contestent l'absolutisme et cherchent donc une autre légitimation au pouvoir que le droit divin. Il leur faut bien admettre alors qu'il faut la chercher ici bas. Pour faire admettre l'Etat, il faut qu'il soit choisit par le peuple mais ils ne veulent pas que le peuple décide. Ainsi, Montesquieu l'explique très clairement :  « Le grand avantage des représentants, c’est qu’ils sont capables de discuter les affaires. Le peuple n’y est point du tout propre, ce qui est un inconvénient de la démocratie (…). Il y avait un grand vice dans la plupart des anciennes Républiques : c’est que le peuple avait droit d’y prendre des résolutions actives (…) chose dont il est incapable. Il ne doit entrer dans le gouvernement que pour choisir ses représentants. » [11]. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, l'idée de démocratie représentative n'est donc pas née du soucis de faire participer le peuple autant que possible aux décisions, mais, au contraire, le moins possible, tout en se réclamant de lui. Il s'agit en fait de vider le terme « démocratie » de son sens propre pour légitimer un nouvel Etat.

Sous cet éclairage, la continuité des institutions municipales sous les différents régimes républicains et monarchiques de 1789 à nos jours est tout à fait compréhensible. Elles sont l'instrument par lequel l'Etat cherche à combattre l'influence des assemblées primaires qui peuvent constituer la base d'une organisation politique de démocratie « directe ». L'Evolution de l'utilisation de ces institutions est tout aussi logique lorsque l'on admet qu'après une phase d'affrontement direct, le pouvoir a compris qu'il avait intérêt de composer avec les assemblées communales. En faisant cette concession, il a pu se renforcer et s'imprégner dans les mentalités. Un homme avait déjà cherché à asseoir le système représentatif sur une assise populaire en lui conférant une possibilité d'expression limitée, c'est Condorcet qui élabore un moyen pour donner au peuple le droit de contester les termes d'une loi : le référendum. Cette mesure est utilisée (modifiée) par les législateurs de 1792, puis par les deux Napoléon, comme moyen de renforcer la légitimité de l'Etat. Quand De Gaulle et Debré père élaborent la V° République et qu'ils cherchent un moyen de renforcer le pouvoir présidentiel, ils rétablissent l'élection de ce dernier au suffrage universel direct et réhabilitent la voie référendaire. L'utilisation croissante des institutions municipales comme pouvoir local doit être prise dans la même optique : un moyen de renforcer l'Etat en composant – le moins possible mais ce qu'il faut – avec la volonté populaire.

Dès lors, l'argument de Sieyes qui consiste à dire que la démocratie représentative est la nécessaire adaptation du concept de démocratie à l'échelle d'une nation comme la France ne tient pas. Pourquoi introduire la démocratie représentative à l'échelle de la commune si ce n'est pour détruire la démocratie directe ? C'est un combat à mort contre la Démocratie qui a été engagé avec la création des institutions municipales. Lorsque les bras nus (sans-culottes) parisiens de 1793, puis les communeux (communards) de 1871 ont revendiqué la création de la fédération des communes libres, les Etats républicains les ont fait taire dans le sang. Lorsqu'au XX° siècle, lors des révolutions de 1917-1919 en Russie, en Bavière et en Hongrie, les bolcheviks ont proposé de concilier un pouvoir des conseils inspirés de la démocratie directe, associé à un gouvernement révolutionnaire émanant d'eux, ce fut encore pour mieux tuer le premier et affirmer le second.


L'idée répandue que l'on pourrait introduire une part de démocratie directe dans l'Etat ne tient compte ni des réalités historiques, ni du bon sens : les décisions importantes ne peuvent pas être prises au niveau du gouvernement et, dans le même temps, dans les assemblées de communes, les conseils d'usines et de quartiers. Le gouvernement ne peut être décisionnel en étant élu, mandaté et révocable. Et c'est en toute logique que le mandat impératif est interdit par la Constitution de 1958. Dans un système politique étatique, même au niveau de la Commune, le pouvoir d'assemblées de citoyens ne peut rester que symbolique. Et cela pour une raison élémentaire : la nature même de nos institutions municipales sont d'introduire les pratiques de la démocratie représentatives dans nos moeurs politiques. Introduites pour combattre la démocratie, puis modifier pour faire admettre la délégation de pouvoir, il n'est pas admissible pour un quelconque Etat qu'elles se transforment en organes autonomes qui, par leurs existences mêmes, contestent son utilité et nous habituent à décider en nous passant de lui. Chaque fois que des expériences de démocraties directes ont vu le jour c'est à la suite de l'effondrement de l'Etat et en opposition à lui. Chaque fois que l'Etat s'est reconstitué, quelque soit la forme qu'il ait prise, il a combattu et/ou récupéré ces expériences jusqu'à les vider de leur sens.

[1] Les citoyens actifs sont ceux payant une contribution au moins égale à 3 journées de travail dans la commune. Les élus doivent payer un impôt au moins équivalent à 10 journées de travail.
[2] Constitution du 22 août 1795.
[3] R. Szramkiewicz et J. Bouineau, « Histoire des Institutions françaises », Ed. LITEC, Paris, 1996.
[4] Pour plus de clarté, nous avons pris le parti de ne pas distinguer les appellations « d'agent municipal » et de « maires ».
[5] 13 décembre 1799 et 22 janvier 1801.
[6] Dictionnaire p 537.
[7] C. THIBON, « Pays de Sault, les Pyrénées audoises au XIX° siècle: les villages et l'Etat », Ed. Du CNRS, Paris, 1988, p.179.
[8] Ibid, p.213.
[9] Ibid, p.191.
[10] F. HAMON, J. LELIEVRE, « L'héritage politique de la Révolution française », Presse Universitaire de Lille, Lille, 1993, p.75.
[11] MONTESQUIEU, « L'Esprit des Lois ».
jipé64
 
Messages: 12
Enregistré le: 05 Aoû 2014, 16:17

Re: Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede bipbip » 28 Fév 2017, 13:47

Démocratie locale à Saillans : une expérience qui devient un exemple

En février 2015, Alternative libertaire chroniquait l’expérience de « démocratie alternative » menée dans le village de Saillans (Drôme). Depuis les municipales de mars 2014, ce village tente de fonctionner au quotidien selon des principes autogestionnaires.

Tout est parti d’un coup de bluff. En 2013, après une lutte victorieuse des habitantes et habitants de Saillans (Drôme) [1] contre un projet d’ouverture de supermarché porté par le maire, les personnes investies dans cette lutte se disent : « Ce n’est pas possible, on ne peut pas laisser ce maire gagner encore une fois les élections. » En effet, il n’y a pas d’autre candidat. Le collectif de lutte organise une réunion publique pour en discuter, outillé de méthodes venues de l’éducation populaire (car Tristan Rechid, un de ses initiateurs, était directeur de centre social et les employait couramment). Lors de cette réunion, un diagnostic du village démarre. La deuxième réunion publique débouche sur la définition de 66 projets qui deviennent, tout autant que la méthode démocratique employée, le programme d’une liste citoyenne pour les municipales de mars 2014.

En quête de démocratie directe, la démarche des Saillansonnes et Saillansons rejette la « démocratie participative » proposée par les pouvoirs publics (par exemple ces référendums citoyens qui ne sont que consultatifs). S’il leur fallut bien se conformer à certaines règles du système représentatif en place pour être élu.es., ils ont tâché de les subvertir par différentes méthodes : l’incontournable tête de liste fut désignée au « vote sans candidature » issue de la sociocratie. L’exécutif, c’est-à-dire le conseil municipal rebaptisé « comité de pilotage », prend bien les décisions et les fait appliquer, mais les propositions viennent de sept commissions thématiques et groupes projets, ouverts aux « usagers et usagères » du village (pas seulement celles et ceux qui y vivent). Un binôme d’élu.es (pour éviter la personnalisation des mandats) siège dans chaque commission, s’efforçant d’être dans une posture d’animation des débats et de garantir le processus démocratique.

Deux ans et demi après les premières réunions publiques, un tiers des 1 200 habitantes et habitants participe régulièrement à la gestion de la ville. Or le rythme des réunions est soutenu. Pour éviter l’usure et l’écueil de la professionnalisation de la politique (le maire est passé à mi-temps à son travail pour pouvoir tenir), Saillans vient d’embaucher une chargée d’animation de la vie démocratique. Au départ, beaucoup de projets ont émergé, car c’était le fondement de la démarche participative. Aujourd’hui, la dynamique d’émergence des projets est freinée, pour prioriser les mises en œuvre.

L’enjeu est celui de l’essaimage

Des besoins en formation apparaissent, sur les méthodes d’animation, qui garantissent les processus par exemple. Mais c’est sur les questions nécessitant des compétences qu’il est le plus difficile de partager le travail et donc la décision. Concernant le budget municipal, des formations vont être mises en place dans ce sens. Pour la révision du plan local d’urbanisme (PLU), la ville a demandé une subvention de formation à la Fondation de France, qui permettrait de faire coconstruire un PLU participatif par des habitants et habitantes tiré.es au sort. Mais la montée en compétence demande un temps long, que le système actuel n’autorise pas.

Environ un tiers de la population reste opposée à la dynamique collégiale en cours. L’intercommunalité présidée par Hervé Mariton (Les Républicains) n’est pas tendre non plus. Les élu.es, plus favorables au dialogue qu’à l’opposition frontale, donnent le change en attendant une éventuelle majorité au sein de la communauté de communes. Mais si la droite tombe, le PS veut récupérer sa place, et fera donc très probablement barrage.

Pour Tristan Rechid, un des initiateurs de la démarche, et qui fait aujourd’hui partie du Conseil des sages (instance chargée d’assurer le respect des protocoles collaboratifs et de la co-construction), l’enjeu aujourd’hui est celui de l’essaimage. Aux municipales 2014, lorsque les choses ont changé à Saillans, une multitude de listes « citoyennes » ont candidaté partout en France. Saillans reçoit chaque jour une à deux demandes d’interview, de partage de pratique, de formation. Tristan Rechid a fait le choix de répondre à ces demandes. Il a récemment quitté son poste de directeur de centre social pour aller diffuser son envie de réalisations concrètes et réellement alternatives. Il intervient là où on le lui demande, et rejoint ainsi le monde des mouvements citoyennistes qui tentent de subvertir le jeu électoral.

Adeline DL et Mouchette (AL Paris Nord-Est)

[1] 1.« Démocratie alternative, l’effet Saillans », Charlotte Dugrand, AL n° 246 dans le dossier « La ville est à nous ».

http://www.alternativelibertaire.org/?D ... illans-une
Avatar de l’utilisateur-trice
bipbip
 
Messages: 23023
Enregistré le: 10 Fév 2011, 09:05

Re: Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede bipbip » 11 Mar 2017, 19:34

Ebauches pour la commune

Ce texte reprend librement des éléments de la discussion sur l’idée de commune pendant des « rencontres sur la montagne » à l’été 2015. Il tente de faire faire des propositions sur le fonctionnement d’une commune à partir des questions qui peuvent se poser sur la zad de Notre dame des landes, dans son présent immédiat et pour son futur. La discussion n’était pas centrée sur Notre dame des landes et sa richesse tenait à ce qu’elle soit alimentée par des expériences d’autres espaces collectifs. J’ai pris le parti de resserrer la focale de ce texte sur Notre dame des landes pour amener des discussions là-bas. Mais il est possible que les questions qui se posent ici intéressent toutes celles et ceux qui se penchent sur l’idée de commune à plus ou moins grande échelle.

PDF : https://nantes.indymedia.org/system/zin ... refait.pdf

https://nantes.indymedia.org/zines/37076
Avatar de l’utilisateur-trice
bipbip
 
Messages: 23023
Enregistré le: 10 Fév 2011, 09:05

Re: Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede bipbip » 11 Oct 2017, 16:07

Le municipalisme et la féminisation de la politique

Le municipalisme génère un intérêt croissant autour du monde, comme stratégie pour défier l’ordre politique et économique néolibéral et pour répondre à la demande pour plus de démocratie. En particulier, les plateformes citoyennes qui gouvernent les principales villes d’Espagne ainsi que les exemples comme “Ciudad Futura” (ville future) en Argentine, les “Indy Towns” (villes indépendantes) en Grande-Bretagne et le confédéralisme démocratique au Kurdistan, malgré leurs erreurs et limitations, ont donné un aperçu du potentiel transformateur de l’action locale. Le récent sommet municipaliste international “Fearless Cities” (villes sans peur) de Barcelone, auquel plus de 100 plateformes municipalistes de tous les continents étaient représentées, fut un témoin de la croissance de ce mouvement global.

Le municipalisme, tel que nous l’entendons, est défini par une suite de caractéristiques liées entre elles. Premièrement, par la construction d’une organisation politique distincte qui reflète la diversité du paysage politique local et qui répond aux circonstances et problématiques locales. Deuxièmement, par des processus de prise de décision ouverts et participatifs, qui exploitent l’intelligence collective de la communauté. Troisièmement, par une structure organisationnele qui est relativement horizontale (basée sur des assemblées de voisinage, par exemple) et qui guide le travaille des délégués élus. Quatrièmement, par une tension créatrice entre celles et ceux à l’intérieur et à l’extérieur des institutions locales : le municipalisme comprend que la capacité d’une action institutionnelle dépend de mouvements de rue puissants et organisés, qui poussent les responsables élus. C’est pour cette raison que le mouvement accueille volontiers la pression venant d’en dehors des institutions et qu’il vise à ouvrir davantage les mécanismes réellement démocratiques de prise de décision en son sein.

Enfin, le municipalisme cherche à obtenir pour ses institutions locales un rôle qui va au-delà du simple échelon de base du gouvernement. Il vise à en faire des mécanismes d’auto-gouvernement. Compris de cette manière, le municipalisme n’est pas quelque chose limité aux grandes villes. Le mouvement peut et doit jouer un rôle significatif dans les petites villes, les quartiers, les arrondissements, les voisinages et les zones rurales.

Nous pensons que la stratégie municipaliste est puissante pour de nombreuses raisons. Parce qu’à travers de petites victoires elle peut montrer qu’il y a des alternatives au statu quo. Parce que beaucoup des conséquences négatives du néolibéralisme se font sentir de la façon la plus forte au niveau local, surtout dans les villes. Par exemple à travers la spéculation immobilière, la privatisation des communs et la corruption de la vie politique. Et comme les institutions locales sont le niveau de gouvernement le plus proche du peuple, elles offrent l’opportunité la plus grande de créer une démocratie participative qui aille plus loin que de voter tous les 5 ans. Mais il y a un autre argument, complémentaire, pour le municipalisme : il a le potentiel de féminiser la politique d’une façon que l’action politique au niveau national ou transnational ne permet pas.

Le potentiel transformateur des façons de faire

Dans un précédent article de ROAR Magazine, nous défendions que la féminisation de la politique, au-delà de sa quête d’une présence accrue des femmes dans les espaces de prise de décision et de la mise en place de politiques de promotion de l’égalité de genre, est surtout à propos de changer la façon dont on fait de la politique. La troisième dimension de la féminisation vise à briser les motifs masculins qui récompensent les comportements tels que la compétition, la précipitation, la hiérarchie et l’homogénéité, qui sont moins communs chez les femmes, ou les intéressent moins. À la place, la politique féminisée cherche à mettre en avant l’importance du petit, du relationnel, du quotidien, définit la division artificielle entre le personnel et le politique. C’est ainsi que nous pourrons changer les dynamiques sous-jacentes du système et construire des alternatives émancipatrices.

Nous ne défendons pas ces arguments depuis une perspective essentialiste. Le rôle des genres est, bien sûr, un produit du patriarcat-même. Nous voyons plutôt un besoin de valeurs et de pratiques “féminines” parce que la prédominance du style “masculin” pousse les femmes, qui n’ont pas été socialisées de façon à s’en servir, à l’extérieur de l’arène politique. Un tel changement dans la façon dont la politique se fait implique d’attaquer le patriarcat à sa racine : par les pratiques où les rôles de genre eux-mêmes sont reproduits. De plus, si notre but est d’approfondir la démocratie et de donner du pouvoir aux gens, promouvoir des façons de faire “féminines” -la collaboration, le dialogue, l’horizontalité- aidera à inclure toutes sortes de groupes défavorisés et devrait être une priorité, indépendamment de la question de genre.

Les mouvements municipalistes contemporains que nous admirons le plus prennent tous une approche différente, “féminine”, vis-à-vis de la politique. Ils combinent des objectifs radicaux avec de l’action concrète. En ce sens, le municipalisme résiste à la volonté de devenir une lutte pour le pouvoir à n’importe quel prix, ou de tomber dans le piège paralysant de la pureté idéologique ; deux tendances “masculines” communes chez la gauche traditionnelle. Le municipalisme est caractérisé par une dynamique d’apprentissage-en-faisant, d’expérience par tâtonnement. Cela est évidemment profondément lié à la nature-même de beaucoup de problématiques locales, telles que l’accès au logement, à l’eau et à l’électricité, la gestion du transport et des déchets, qui demandent toutes des réponses immédiates et complexes plutôt que des débats abstraits, qui caractérisent si souvent les organisations progressistes.

Le processus féminin de construction et d’organisation

Une des limites des projets politiques nationaux est leur phobie des désaccords internes, leur désir de contrôler le récit officiel du haut vers le bas. Cette “dynamique” masculine, fruit de la nécessité de mettre en avant un projet cohérent, ne peut espérer répondre aux diverses demandes et priorités de la population de n’importe quelle zone géographique étendue. Au final, de tels projets ont une capacité limitée à réunir du soutien car il est impossible qu’un seul projet politique soit adapté à tout le monde dans un pays entier. C’est en partie la cause de divisions fréquentes au niveau national au sein de la gauche dans de nombreux pays.

A contrario, le municipalisme fait de la diversité un avantage : il permet les différences entre les projets politiques, selon les contextes locaux. Par exemple, les plateformes municipales en Espagne ont des noms différents et comptent des alliances de parti différentes dans chaque ville. Chaque plateforme municipaliste en Espagne dispose de ses propres priorités politiques, à Barcelone par exemple, défendre le droit au logement face au lobby du tourisme. Si cela reste un défi, il y a une capacité bien plus grande à s’organiser avec la diversité et à en capter les bienfaits au niveau local, où les gens se connaissent et partagent des buts concrets.

Féminiser la politique veut aussi dire introduire une prise de décision horizontale et de nouvelles formes d’encadrement. Car, quand bien même une organisation politique régionale ou nationale veut mettre la prise de décision dans les mains des activistes proches de la base, elle a beaucoup plus de mal à le faire qu’une plateforme municipale. À une échelle plus petite, locale, les assemblées de voisinage peuvent avoir un impact direct sur les décisions de la plateforme et sur ses délégués élus.

On peut également constater cela avec Barcelona en Comú, qui voit plus de 1700 activistes travailler de façon relativement autonome dans les assemblées de quartier et dans les groupuscules et comités politiques. Si la communication d’informations entre les activistes, le commandement organisationnel et l’institution reste un grand défi, celui-ci n’est pas insurmontable. En effet, si la création de mécanismes qui renforcent le pouvoir des activistes de la base peut être faite n’importe où, c’est au niveau municipal qu’elle est plus à propos, là où l’interaction face à face est possible.
En termes de commandement, il est à noter que ce sont les mouvements municipaux qui sont pionniers dans la création de nouveaux modèles collectifs. Le mouvement de libération kurde est particulièrement avancé en cet aspect : toutes les positions de commandement sont partagées entre les hommes et les femmes (les villes et villages ont même des co-maires masculins et féminins, par exemple). Cela évite à la fois la concentration de pouvoir exécutif dans les mains d’hommes et cela change la manière dont le pouvoir exécutif est exercé. Bien que ce genre de mécanisme n’ait pas encore été utilisé au niveau institutionnel dans beaucoup de pays, en Espagne Barcelona en Comú a fui le modèle de commandement présidentiel des partis politiques nationaux et créé un conseil exécutif de 8 personnes ainsi qu’une équipe de coordination composée de 40 personnes, chacune avec une proportion minimale de 50 % de femmes.

Le récit féminin

Tout projet politique doit plaire à un “nous” afin que les gens s’y identifient. Dans les projets nationaux, ce “nous” se retrouve souvent être la nation, peu importe comment elle est définie. C’est problématique car cela fait adhérer au cadre de l’Etat-nation, qui a des origines patriarcales, colonialistes et capitalistes qui devraient être questionnées plutôt que renforcées. Les différents types d’identités collectives qui surgissent de l’Etat-nation sont, au pire, sexistes, xénophobes et classistes ou, au mieux, tellement vides de contenu qu’elles finissent par ne plaire à personne.

Avec la droite autoritaire en progression aux quatre coins du monde, il est nécessaire, maintenant plus que jamais, de chercher des identités collectives alternatives qui soient puissantes, inclusives et qui offrent de la sécurité en ces temps d’incertitude. Le municipalisme offre cette possibilité à travers la construction d’un “nous” local qui est basé sur la résidence et des préoccupations partagées plutôt que sur la citoyenneté légale ou l’identité ethnique.

En même temps qu’ils évitent les identités patriarcales, les récits municipaux tendent aussi à être moins aggressifs et confrontationnels que ceux des partis politiques nationaux. En Espagne, par exemple, tandis qu’au niveau national Podemos attaque la casta et la trama (les élites politiques et économiques), les plateformes municipales du pays parlent plus en termes de promotion du “bien commun”. Les récits municipaux tendent également à éviter l’abstraction théorique en faveur d’objectifs concrets, avec une concentration sur les aspects pratiques des problèmes. À titre d’exemple, les plateformes municipales, en Espagne, tendent à parler de problèmes concrets comme la qualité de l’air, l’usage de l’espace public ou le prix des loyers, en mettant l’accent sur comment ceux-ci affectent la vie quotidienne des gens alors que certains partis nationaux communiquent en termes gramsciens d'”hégémonie”.

Au-delà du municipalisme

Évidemment, le municipalisme n’est pas une fin en soi. C’est un moyen par lequel remplir les objectifs vitaux que nous avons explorés au-dessus : se battre pour la justice de genre, récolter les fruits de la diversité, construire des organisations démocratiques avec un commandement collectif et stopper l’extrême droite. Le municipalisme ne devrait pas renoncer à travailler au niveau national ou transnational. De fait, les municipalistes engagés devraient prendre cette responsabilité, comme le font les plateformes espagnoles en s’opposant au gouvernement central pour appeler à l’accueil des migrants, à l’autonomie locale pour re-municipaliser les services de base et à la fermeture des centres d’internement pour immigrants. Ce genre de collaboration en réseau, basé sur des mouvements locaux et sur de nouvelles manières d’agir, est une bonne façon de commencer à agir à d’autres niveaux.

Il est essentiel que tout nouveau projet politique au niveau national ou européen soit construit sur des fondations solides et enraciné dans les organisations locales. C’est seulement à l’échelle locale que les façons de faire de la politique peuvent être féminisées dans la vie de tous les jours. L’histoire montre que les victoires électorales nationales de la gauche n’ont pas réussi à féminiser la politique, qui continue à être dominée par les hommes et leurs façons de faire. C’est pour cela que nous pensons que le municipalisme devrait être la fondation de toute stratégie agissant à plusieurs niveaux. Quiconque essaye de construire une maison en commençant par le toît se retrouvera sans maison, sans voisinage et sans personne. Et sans personne, la révolution est impossible.

Auteures : Laura Roth et Kate Shea Baird. Illustrations par Luis Alves.
Traduit de l’anglais par Lougar Raynmarth pour le collectif Merhaba Hevalno sur Kedistan
” Municipalism and the Feminization of Politics” publié sur Roar Magazine.


Laura Roth
Laura Roth enseigne à l’université Pompeu Fabra University et travaille pour l’Aire de Participation du Conseil de la Ville de Barcelone. Elle se concentre sur la démocratie participative et sa relation avec la culture politique et avec la loi. En tant que membre du Groupe International de Barcelona en Comú, elle participe aussi à construire un réseau municipaliste international.

Kate Shea Baird
Kate Shea Baird est basée à Barcelone où elle travaille en conseil sur l’international pour les gouvernements locaux. Elle a écrit sur la vie politique catalane et espagnole pour Novara Media, Red Pepper, Open Democracy, Indy Voices, Planeta Futuro, Sentit Critic et Media.cat. Kate a participé à la plateforme municipale Barcelona en Comú depuis juin 2014.

Traductions & rédaction par Kedistan


http://www.kedistan.net/2017/10/01/muni ... politique/
Avatar de l’utilisateur-trice
bipbip
 
Messages: 23023
Enregistré le: 10 Fév 2011, 09:05

Re: Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede bipbip » 01 Nov 2017, 20:32

Municipalisme radical : le futur que nous méritons

Debbie Bookchin

“Seule une confédération globale de villes rebelles peut nous sortir de la spirale mortifère du néolibéralisme, vers une nouvelle société rationnelle qui tient sa promesse d’une autre humanité.” dit Debbie Bookchin.

Elle a grandi en quelque sorte avec le “municipalisme” en héritage. Pas étonnant donc qu’elle consacre à son tour sa vie à approfondir une pensée, qui, de surcroît, trouve écho là où peu l’attendait : en pleine guerre au Moyen-Orient, dans la fédération de Syrie-Nord. Alors, revenons avec elle, dans cette traduction francophone, sur l’héritage politique du municipalisme et son futur.

L’article de Debbie Bookchin, est paru en anglais, dans le numéro 6 de ROAR Magazine https://roarmag.org/magazine/debbie-boo ... el-cities/

Municipalisme radical : le futur que nous méritons

Je suis la fille de deux municipalistes de longue date. Ma mère, Beatrice Bookchin, s’est présentée à la mairie de Burlington, dans le Vermont, il y a trente ans, en 1987, avec un programme explicitement municipaliste de construction d’une ville écologique, d’une économie morale et, surtout, d’assemblées citoyennes qui contestent le pouvoir de l’État-nation. Mon père est le théoricien social et municipaliste libertaire Murray Bookchin.

Pendant de nombreuses années, la gauche s’est débattue avec la question de savoir comment concrétiser nos idées, celles d’égalité, de justice économique et de droits de l’humain. Et la trajectoire politique de mon père est instructive, pour la raison que je veux avancer ici : le municipalisme n’est pas seulement l’un des nombreux moyens d’amener des changements sociaux, c’est vraiment la seule façon de réussir à transformer la société. En tant que jeune communiste ayant grandi et ayant reçu une éducation profonde sur la théorie marxiste, mon père s’est trouvé troublé par les modes de pensée économistes et réductionnistes qui avaient imprégné, historiquement, la gauche marxiste. Il cherchait une notion plus large de la liberté, pas seulement la liberté de ne pas être exploité économiquement, mais la liberté qui englobe toutes les formes d’oppression : le racisme, le classisme, le sexisme, l’ethnocentrisme.

Au même moment, au début des années 1960, il devint de plus en plus clair pour lui que le capitalisme était en conflit avec le monde naturel. Murray pensait que vous ne pouviez pas résoudre les problèmes environnementaux au coup par coup – en essayant de sauver les forêts de séquoias un jour, et en s’opposant à une centrale nucléaire le lendemain – parce que la stabilité écologique était attaquée par le capitalisme. C’est-à-dire que le motif du profit, l’éthique du capitalisme, qui consiste à croître ou mourir, était fondamentalement en contradiction avec la stabilité écologique de la planète.

Il a donc commencé à élaborer cette idée qu’il a appelée écologie sociale, qui part du principe que tous les problèmes écologiques sont des problèmes sociaux. Murray a dit que, pour guérir notre relation de voracité avec le monde naturel, nous devons fondamentalement modifier les relations sociales. Nous devons mettre fin non seulement à l’oppression de classe, mais aussi à la domination et à la hiérarchie à tous les niveaux, qu’il s’agisse de la domination des femmes par les hommes, des lesbiennes, des gays et des transgenres par les hétérosexuels, des gens de couleur par les blancs ou des jeunes par les vieux.

La question était pour lui : comment pouvons-nous faire naître une nouvelle société égalitaire ? Quel type d’organisation sociale alternative créera une société dans laquelle des êtres humains réellement émancipés pourront s’épanouir, et qui comblera le fossé entre le monde naturel et nous ? La question est réellement la suivante : quel type d’organisation politique peut le mieux contester le pouvoir de l’État ? Ainsi, à la fin des années 1960, Murray commença à écrire sur une forme d’organisation qu’il appela le municipalisme libertaire. Il pensait que le municipalisme offrait une issue à l’impasse entre les traditions marxistes et anarchistes.

Le municipalisme rejette la prise du pouvoir de l’État, que nous savons tous, d’après les expériences du XXe siècle, être une quête sans espoir, une impasse, parce que l’État – capitaliste ou socialiste – avec sa bureaucratie sans visage, n’est jamais vraiment réceptif au peuple. Parallèlement, les activistes doivent reconnaître que nous ne parviendrons pas à un changement social simplement en mettant nos revendications dans la rue. Les grands campements et les grandes manifestations peuvent remettre en question l’autorité de l’État, mais ils n’ont pas réussi à l’usurper. Ceux qui ne s’engagent que dans une politique de protestation ou d’organisation en marge de la société doivent reconnaître qu’il y aura toujours du pouvoir – il ne se dissout pas simplement. La question est de savoir entre les mains de qui ce pouvoir reviendra : à l’autorité centralisée de l’État, ou au niveau local avec le peuple.
Il est de plus en plus clair que nous n’atteindrons jamais le genre de changement social fondamental dont nous avons si désespérément besoin en allant simplement aux urnes. Le changement social ne se produira pas en votant pour un candidat qui nous promet un salaire minimum de 15 $, une éducation gratuite, un congé pour raisons familiales, ou qui nous sert des platitudes sur la justice sociale. Lorsque nous nous contentons de voter pour le moindre mal, pour les os que la social-démocratie nous jette, nous soutenons et nous faisons le jeu de la structure étatique très centralisée qui est conçue pour nous maintenir à terre pour toujours.

En parallèle, bien que souvent négligée par la gauche, il y a une riche histoire de démocratie directe, de politique radicale et d’autonomie gouvernementale par les citoyens : de l’ancienne Athènes à la Commune de Paris, en passant par les collectifs anarchistes d’Espagne en 1936, jusqu’au Chiapas, au Mexique, à Barcelone et dans d’autres villes espagnoles ces dernières années – et maintenant au Rojava, dans le nord de la Syrie, où le peuple kurde a mis en œuvre un projet profondément démocratique d’auto-gouvernance comme il n’y en a jamais eu au Moyen-Orient.

Une politique municipaliste, c’est beaucoup plus que d’amener un programme progressiste à l’hôtel de ville, aussi important que cela puisse être. Le municipalisme – ou communalisme, comme l’appelait mon père – ramène la politique à sa définition originale, comme une vocation morale fondée sur la rationalité, la communauté, la créativité, la libre association et la liberté. C’est une vision richement articulée d’une démocratie décentralisée, fondée sur des assemblées, dans laquelle les gens agissent ensemble pour définir un avenir rationnel. Au moment où les droits de l’humain, la démocratie et le bien public sont attaqués par des gouvernements étatiques centralisés de plus en plus nationalistes et autoritaires, le municipalisme nous permet de reconquérir la sphère publique pour l’exercice d’une citoyenneté et d’une liberté authentiques.

Le municipalisme exige que nous restituions le pouvoir aux citoyens ordinaires, que nous réinventions ce que signifie faire de la politique et ce que signifie être citoyen. La vraie politique est le contraire de la politique parlementaire. Elle commence à la base, dans les assemblées locales. Elle est transparente, avec des candidats qui sont responsables à 100 % devant les organisations de leur quartier, qui sont des délégués plutôt que des représentants qui font la sourde oreille. Elle célèbre le pouvoir des assemblées locales à transformer et à être transformées par une citoyenneté de plus en plus éclairée. Et c’est en effet une célébration : dans l’acte même de faire de la politique, nous devenons de nouveaux êtres humains, nous construisons une alternative à la modernité capitaliste.

Le municipalisme pose les questions suivantes : que signifie être un être humain ? Que signifie vivre en liberté ? Comment organiser la société de manière à favoriser l’entraide, la bienveillance mutuelle et la coopération ? Ces questions et les politiques qui en découlent portent un impératif éthique : vivre en harmonie avec le monde naturel, de peur de détruire la base écologique-même de la vie, mais aussi maximiser la liberté humaine et l’égalité.

La bonne nouvelle, c’est que cette politique se met en place de façon de plus en plus concrète dans des mouvements horizontaux à travers le monde. Dans la politique de récupération des usines en Argentine, dans les guerres de l’eau en Bolivie, dans les conseils de quartier qui ont surgi en Italie, où le gouvernement n’a pas su aider les municipalités après les graves inondations. Partout, on voit des gens s’organiser au niveau local pour prendre le pouvoir, voire construire un contre-pouvoir qui défie de plus en plus le pouvoir et l’autorité de l’État-nation. Ces mouvements reprennent l’idée-même de démocratie et l’expriment à son plein potentiel, créant une politique qui répond aux besoins humains, qui favorise le partage et la coopération, l’entraide et la solidarité, et qui reconnaît que les femmes doivent jouer un rôle de leadership.

Pour y parvenir, il faut que nous remettions le politique à chaque coin de rue, en faisant ce que les conservateurs du monde entier ont fait avec tant de succès au cours des dernières décennies : présenter des candidats au niveau municipal. Cela signifie également créer un programme minimal – comme mettre fin aux saisies immobilières, cesser l’escalade des loyers ainsi que la déstabilisation de nos quartiers par l’embourgeoisement ou « gentrification » – mais aussi élaborer un programme maximal dans lequel nous réévaluons ce que pourrait être la société si nous pouvions bâtir une économie bienveillante, exploiter les nouvelles technologies et accroître le potentiel de chaque être humain pour vivre en liberté et exercer ses droits civiques en tant que membre de communautés florissantes et véritablement démocratiques.

Comme prochaine étape, nous devons nous regrouper, travailler au-delà des frontières nationales et des États pour élaborer des programmes qui aborderont les questions régionales et même internationales. C’est une réponse importante à ceux qui disent que nous ne pourrons pas résoudre de grands problèmes transnationaux en agissant au niveau local. En fait, c’est précisément au niveau local que ces problèmes sont résolus jour après jour. Même les grandes questions telles que le changement climatique peuvent être gérées par une confédération de communautés qui envoient des délégués pour gérer les questions régionales et mondiales. Nous n’avons pas besoin d’une bureaucratie étatique centralisée pour ce faire. Nous devons créer des institutions politiques durables au niveau local, non seulement par le biais de dirigeants politiques qui appliquent un programme de justice sociale, mais aussi par le biais d’institutions directement démocratiques, égalitaires, transparentes, pleinement responsables, anticapitalistes et écologiquement conscientes, et qui donnent la parole aux aspirations du peuple. Il faudra du temps, de l’éducation et la construction d’assemblées municipales comme contrepoids à l’État-nation, mais c’est notre seul espoir de devenir les nouveaux êtres humains nécessaires à la construction d’une nouvelle société.

C’est notre heure. Partout dans le monde, les gens ne veulent pas simplement survivre mais vivre. Si nous voulons passer de la société en spirale vers la mort, que des décennies de néolibéralisme nous ont imposée, à une nouvelle société rationnelle qui tient ses promesses, nous devons créer un réseau mondial de villes, de villes et de villages sans peur. Nous ne méritons rien de moins.

Debbie Bookchin



Debbie Bookchin est auteure et journaliste (primée), et co-éditrice de The Next Revolution:
Popular Assemblies and the Promise of Direct Democracy (Verso, 2014), un recueil d’essais de Murray Bookchin.

Elle a écrit des articles pour de nombreux journaux, y compris The New York Times, The Atlantic, The Boston Globe, le New Scientist, et publiée dans les médias tels que The Nation, Roar Magazine… Elle fut professeure invitée de plusieurs universités, et intervenante lors d’événements comme Le Forum de la Gauche à New York, Réseau pour la recherche d’une alternative à Hambourg ou encore, au Grand sommet mondial des ‘villes sans peur’ (Fearless Cities) à Barcelone.

http://www.kedistan.net/2017/10/24/debb ... e-radical/
Avatar de l’utilisateur-trice
bipbip
 
Messages: 23023
Enregistré le: 10 Fév 2011, 09:05

Re: Communalisme et municipalisme libertaires

Messagede Pïérô » 07 Nov 2017, 13:05

Malakoff (92), vendredi 10 novembre 2017

Atelier-lecture autour du livre de Murray Bookchin
« Pour un municipalisme libertaire »

(Atelier de création libertaire, 2003).

à 19h30, Bibliothèque Associative de Malakoff - BAM
14 Impasse Carnot, Malakoff (92)

Les dernières élections municipales furent marquées, entre autres, par la multiplication de listes se réclamant d'une démocratie dite «locale» ou «participative». Ce phénomène est l'aboutissement d'une longue recherche visant à l'émergence de nouvelles modalités d'action politique démocratique. C'est aussi le sens de ces quelques textes de Murray Bookchin, dans lesquels il revient sur quelques aspects historiques concernant l'émergence de la cité et de l'espace politique qui a résulté de la révolution urbaine.

Cette recherche est rendue nécessaire par inefficience des espérances révolutionnaires fondé sur l'organisation des travailleurs. Car «Ce n'est pas à « unir » et à organiser le prolétariat en vue des changements qu'a servi l'usine, mais à le dresser aux réflexes de la subordination, de l'obéissance, et du labeur abrutissant. Comme tout ce qui est opprimé dans la société, le prolétariat ne reprend vie que quand il ôte ses habits industriels pour s'adonner librement et spontanément à la communication, c'est-à-dire au processus vivant qui donne un sens au mot « communauté »».

http://bib.b-a-m.org/opac_css/index.php ... ay&id=8142
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
Avatar de l’utilisateur-trice
Pïérô
 
Messages: 20413
Enregistré le: 12 Juil 2008, 21:43
Localisation: 37, Saint-Pierre-des-Corps


Retourner vers Débats théoriques

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun-e utilisateur-trice enregistré-e et 1 invité