joe dalton a écrit:Ça fait bizarre de voir un post aussi court de ta part Berkman, surtout sur un sujet aussi épineux !
Te répondre comme ça, ce n’est pas facile car il y a deux sens au mot qui finissent par n’avoir plus de rapport ensemble !
Le pouvoir en tant que pouvoir sur les humains, qui peut être détenue par un seul, un groupe, voir par la communauté dans son ensemble (qui l’exercerait sur la communauté) !
Et il y a le pouvoir au sens de l’ensemble des possibles !
C’est pourquoi, je trouve que c’est une question qui peut engendrer beaucoup de conflit, qui risque de n’avoir d’autre réalité que sémantique !
Lol, je ne voulais pas vérouiller le sujet d'emblée en développant mon point de vue.
Le terme pouvoir est en effet un terme polysémique. C'est d'ailleurs ce qui explique deux "traditions" idéologiques différentes dans le mouvement libertaire, l'une pronant "l'abolition du pouvoir (entendu au sens du pouvoir politique)" (présente en grande partie dans l'anarchisme latin), l'autre pronant la dialectique contre-pouvoir/pouvoir populaire (plutôt présente dans la tradition anglosaxone, mais aussi dans l'anarchisme latino américain). Sans vouloir disqualifier l'une ou l'autre des théories, je voulais ouvrir une discussion permettant de développer les logiques de ces deux formulations idéologiques, et d'en saisir les limites propres.
Comme il a été dit, dans la première acception, il est synonyme de capacité. Dans le sens de la capacité d'agir, de décider, etc... Cette capacité effectivement, est intrinsèque à l'action humaine, qu'il s'agisse de l'échelle individuelle ou collective, et ne peut donc "s'abolir".
Mais si l'on utilise le terme pouvoir, dans le domaine politique, c'est dans l'immense majorité des cas -et dans les sens commun, pour le distinguer de la capacité au sens commun et égalitaire, mais pour signifier justement qu'il s'agit là d'une capacité restreinte (par opposition à l'incapacité du reste de la société) , exclusive à un groupe, qui est celle du pouvoir séparé, c'est à dire du groupe dominant.
Dans le domaine politique donc, lorsque l'on parle de pouvoir, on sous entend le plus souvent le pouvoir politique ("pouvoir assassin" "le pouvoir est maudit, etc...), c'est à dire selon la définition de Weber :
le pouvoir est la probalité pour un acteur (individu, groupe, classe....) d’être en mesure d’imposer sa volonté dans le cadre d’une relation sociale, malgré les résistances éventuelles et quelque soit le fondement sur lequel repose cette probabilité. C’est la capacité d’influencer intentionnellement les autres pour qu’ils agissent comme il voudrait ou qu’ils modifient leurs croyances, sentiments, comportements.
Cette capacité dépend de l'influence (dans les forme les plus complexes du pouvoir), soit (et de toute façon en dernier ressort), de la contrainte.
C'est moi qui souligne le verbe imposer. En ce sens, l'anarchisme s'est opposé historiquement au pouvoir politique (comme pouvoir-capacité séparé de la population), et donc à la stratégie de prise de pouvoir.
Parler du "pouvoir de tous sur tous", de manière égalitaire, c'est en réalité évoquer une société sans pouvoir -politique- (mais non sans capacité, ni sans prises décisions collectives, dans le cadre du contrat fédéraliste, par consensus ou vote), dans laquelle les décisions collectives (et les actions qu'elles entrainent) se prennent sans contrainte.
L'association volontaire réciproque, la prise de décision collective, tout cela suppose l'inexistence du pouvoir politique (comme pouvoir-capacité réservé, exclusif à une catégorie de population). En ce sens que ce qui est réciproque et égalitaire n'est pas contrainte, qu'un contrat librement accepté par les contractant n'est pas imposé, que l'autodéfense de la collectivité contre des individus ou des groupes tentant de (re)mettre en oeuvre des rapports de domination et d'exploitation n'est pas non plus de la contrainte. Là où il n'y a pas contrainte, il n'y a pas pouvoir politique, mais organisation sociale !
Il y aura des rapports de force qui s'exprimeront dans une société libertaire, mais justement l'enjeu c'est que ces rapports de force ne se cristalisent pas dans la constitution d'un pouvoir politique (c'est à dire d'une institution séparée de la société), par la contrainte.
Ce n'est d'ailleurs au départ même pas un point de clivage avec Marx, qui définit la société communiste comme "la substitution au gouvernement des hommes de l'administation des choses", ce qui implique la destruction du pouvoir politique.
Lorsqu'AL parle de "prise de pouvoir" ou de "pouvoir populaire", même si elle y met un contenu antiétatiste, ne prend t'elle pas le risque d'entretenir une ambiguité sémantique qui amalgame organisation collective égalitaire et réciproque d'une part, et pouvoir politique de l'autre ?..
Par exemple lorsqu'il s'agit d'affirmer que "changer le monde sans prendre le pouvoir" équivaut nécessairement au "réformisme d'action directe", à "l'absence de finalité révolutionnaire" alors qu'il peut équivaloir à une stratégie visant à la transformation révolutionnaire de la société, par l'abolition du pouvoir politique.
Il me semble que ce cadre de pensée raisonne dans les mêmes termes que la bourgeoisie (comme l'envers de la même médaille, se contentant d'inverser les termes de l'équation, plutôt que de les modifier), en assimilant autodéfense ouvrière et contrainte, abolition du pouvoir constitué et prise de pouvoir (par le pouvoir constituant)
Si nous usons par exemple de violence pour nous défendre contre quelqu'un qui nous agresse, il ne s'agit pas de le contrainte mais d'une action visant à faire cesser la contrainte. Justement l'assimiler à la contrainte, c'est équivaloir les deux situations, et donc ne pas voir le rapport de domination qui s'y exprime.
Pour le pouvoir politique, c'est la même chose : instaurer l'égalité politique, c'est faire cesser le pouvoir politique, comme capacité de décision et d'organisation séparées et exclusives...
Evidemment, il s'agit de "subtilités sémantiques", mais ne prennent elles pas un sens spécifique ? Justement parce que dans le sens commun "le pouvoir" c'est le pouvoir politique séparé (la domination d'un individu ou d'un groupe, c'est à dire d'une fraction de la société, légitimée par le vote, le droit divin, l'intérêt supérieur de la nation, la force, l'hérédité), c'est à dire le maintien d'une division hiérarchique entre dirigeants (le pouvoir) et dirigés (ceux sur qui s'exerce le pouvoir), et que donc la notion de "prise de pouvoir" ne peut être comprise par le plus grand nombre que comme le maintien du pouvoir politique séparé, de même que la notion de "pouvoir populaire" (ou celle d'autogestion) n'indique rien sur le contenu antiautoritaire qu'il faut nécessairement donner à l'organisation sociale, puisque l'autogestion peut très bien signifier, comme en yougoslavie ou en Algérie, l'élection de ses dirigeants dans l'entreprise, et le pouvoir populaire, comme à Cuba, en Corée du nord, l'Etat ouvrier.
Il est bien sur possible d'interpréter ces notions dans un sens libertaire, comme le fait AL, mais le risque n'existe t'il pas d'ouvrir la voie à un détournement de cette revendication par la gauche autoritaire ?....
Que les camarades d'AL me comprennent bien, il ne s'agit pas de faire des faux procès (en sorcellerie), mais d'approfondir une discussion théorique.
je pense qu'il y a un problème de définition, la question du pouvoir est d'importance, on ne peut l'évacuer, pas plus que la question d'un projet de société. Or c'est sur ces questions qu'historiquement une partie du mouvement anarchiste butte, non seuleument en terme politique ou philosophique, mais aussi dans la réalité, la confrontation à la réalité.
Par rapport à l'Espagne 36.39 celà fait encore débat de nos jours et il y en a qui pensent que le mouvement a refusé de prendre ces responsabilités...En Russie 17.21, les anarchistes révolutionnaires, communistes-libertaires, prônaient "tout le pouvoir aux soviets" et pas au parti ou à l'Etat. A ce sujet, et sur cette question du rapport au pouvoir dans une période révolutionnaire, le bouquin de Rudolph Rocker "les soviets trahis par les bolchévicks" est très intéressant, et je pense d'ailleur que c'est un ouvrage de base que chaque militant devrait lire ou avoir lû.
Le problème dans la révolution espagnole, dans le sens où l'anarchisme entend historiquement le pouvoir (au sens politique)ce n'est pas le refus de la CNT espagnole de "prendre le pouvoir", c'est son refus de briser le pouvoir d'état au nom de "l'unité antifasciste". Ce que Vernon Richards démontre dans son bouquin "enseignement de la révolution espagnole". On pourrait dire en utilisant ctte grille de lecture que l'enjeu ce n'est pas que le mouvement anarchiste se résolve à la "prise du pouvoir", mais se donne les moyens de l'abattre par la conjonction entre liquidation armée des moyens de cooercition qui fondent le pouvoir, et liquidation pratique du pouvoir en tant que structure organisatrice, par le développement de l'auto-organisation généralisée (comité, fédérations de comités, d'industrie, etc...).
Supprimer la domination, est-ce dominer ? Supprimer le pouvoir constitué implique t'il nécessairement un pouvoir constituant ?
Etre opposé à l'idée de pouvoir en général ne veut rien dire, et l'on pourrait renvoyer çà à être opposé à l'idée même d'agir...
Il s'agit de l'opposition au pouvoir politique. La définition de wikipedia suppose l'absence de réciprocité, et justement une démarche unilatérale d'orientation et d'influence. C'est justement l'exigence de réciprocité propre au contrat fédéraliste libertaire qui me parait antagoniste avec le pouvoir politique.
Bref, il y a nécessité de s'organiser, d'organiser collectivement, et de manière réciproque, la vie sociale, mais l'organisation n'est pas le pouvoir politique!
C'est justement l'enjeu de substituter au pouvoir politique organisateur, l'activité organisatrice de la société et de l'ensemble des individus qui la composent.
Mais peut être que "le pouvoir à tous" et "plus de pouvoir du tout" ne sont finalement que les deux manière de formuler une exigence comme "des papiers pour tous ou pas de papiers du tout" ?