Première guerre mondiale, Histoire(s) et commémorations ...

Re: Première guerre mondiale, Histoire(s) et commémorations

Messagede Pïérô » 13 Nov 2018, 20:20

1914 : « Aux féministes, aux femmes », appel contre la guerre

Cet article fut publié dans La Bataille syndicaliste, quotidien officieux de la CGT, le 30 juillet 1914.

jeudi 30 juillet 1914, par Hélène BRION

Hélène Brion était une institutrice syndicaliste, féministe et socialiste. Elle fut pendant la guerre militante pacifiste « zimmerwaldienne » (se réclamant de la Conférence internationale de Zimmerwald [1]), et participa à l’action du Comité pour la reprise des relations internationales [2].

Aux féministes, aux femmes

« Dans la période d’agitation que nous traversons, insensée qui se croit neutre, criminelle qui se dérobe ! » Ces paroles d’André Léo aux femmes de la Commune, nous pouvons les récrire aujourd’hui. Que chacune y réfléchisse, pendant qu’il est temps encore ! La guerre est là. Dans quelques jours peut-être, une effroyable crise bouleversera l’Europe : les horreurs que vous avez lues sur la guerre russo-japonaise, sur la guerre des Balkans, le cauchemar terrible de 1870, il faudra revivre tout cela. Que ferez-vous alors, vous qui, en ce moment, par paresse d’esprit, vous refusez de croire à la guerre ?

Vous dites : « Cela s’arrangera ! Ce serait trop bête de se faire tuer pour ces histoires-là ! Au fond, personne ne veut se battre ! » Oui, c’est le tragique de la chose : personne n’y veut croire, tant ce serait horrible, et, grâce à cette nonchalance générale et aux mauvaises volontés sournoises de nos maîtres, le conflit, dont nul ne veut, peut éclater demain.

Osez-vous voir ce qui sera alors ? Quelle vie sera la vôtre, femmes, dont les fils, les frères, les hommes seront sous les drapeaux ? Ne croyez-vous pas qu’un mouvement de révolte au grand soleil, pendant qu’il en est temps encore, serait préférable aux longues heures d’angoisse et de déchirement que vous vivrez alors, n’osant plus crier, n’osant plus protester par crainte de faire du tort à vos aimés, esclaves et muettes comme vous l’avez toujours été ? N’êtes-vous pas lasses de ces souffrances séculaires que ces grands enfants fous que sont les hommes vous imposent ? Quand ils étaient plus petits et que leur ardeur bruyante se dépensait en taloches mutuelles, n’étiez-vous pas là pour les séparer, ces batailleurs en herbe ? Vous leur expliquiez alors combien il est vilain de se battre et que les meilleurs poings ne prouvent pas la plus solide raison. Pourquoi, aujourd’hui encore, ne vous dressez-vous pas entre eux ?

Et vous, féministes, vous qui avez l’habitude de l’action en groupe, vous qui luttez depuis si longtemps et étiez sur le point de voir aboutir de bien chères espérances, ne comprenez-vous pas le recul immense qu’une guerre européenne ferait subir à la pensée ? Ne sentez-vous pas que notre effort, pour des années, serait perdu ? Pourquoi ne pas essayer de le sauver en vous dressant devant l’obstacle avant qu’il ne nous écrase ? Nous nous sommes trouvées 20.000 dans la rue pour Condorcet ; nous nous sommes trouvées plus de 500.000 pour réclamer par écrit le droit de vote ; il faut que nous soyons des millions pour crier partout notre haine de la guerre et notre ferme volonté de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’empêcher.

Oui, tout, je le répète. En commençant par les paroles de bon sens et de persuasion, qui oserait nous blâmer d’agir ainsi et nous en punir ? N’est-ce pas notre rôle et le droit le plus sacré qu’on nous ait jamais reconnu ? Protestons donc, toujours, partout, dans la rue, à la maison, à l’atelier, au bureau, à tous les moments de notre journée, contre le crime qui se prépare. Nous le pouvons, nous le devons, c’est le premier et le plus impérieux de nos devoirs. Remplissons-le d’abord pleinement et jusqu’au bout.

Hélène Brion


P.-S.
http://julienchuzeville.blogspot.com/20 ... elene.html
Notes

[1] http://julienchuzeville.blogspot.com/20 ... ce-de.html

[2] http://julienchuzeville.blogspot.com/20 ... -1918.html


https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/ ... -la-guerre
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
Avatar de l’utilisateur-trice
Pïérô
 
Messages: 22400
Enregistré le: 12 Juil 2008, 21:43
Localisation: 37, Saint-Pierre-des-Corps

Re: Première guerre mondiale, Histoire(s) et commémorations

Messagede bipbip » 18 Nov 2018, 16:13

Histoire-débat. «Honorer les combattants noirs, nos frères de lutte»

L’histoire est en France une chose curieuse, qui vient en permanence interpeller le présent et la politique… Mardi a eu lieu, au cœur de la Champagne, à Reims, une cérémonie d’inauguration du monument aux Héros de l’armée noire en présence des présidents du Mali et de la France. Au-delà de la célébration de la geste de ces combattants noirs dans la guerre de 14-18, c’est en fait, en arrière-plan, une leçon d’histoire que nous offre ce centenaire.

«L’itinérance mémorielle» d’Emmanuel Macron, qui l’a conduit jusqu’à Reims, au pied du monument des Héros de l’armée noire, a été essentielle: elle montre que nous pouvons dorénavant écrire autrement nos histoires communes tout en gardant la fierté de nos histoires singulières. Léopold Sédar Senghor, dans son recueil Hosties noires (1948), évoquait déjà le sacrifice de ces combattants en ces termes: «Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude sous la glace et la mort; Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ? […] Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur; Mais je déchirerai les rires banania [publicité courante pour une «boisson chocolatée, voir photo ci-dessous] sur tous les murs de France…» Il avait tout dit, mais qui avait prêté l’oreille à l’immense poète de la Négritude dans ce texte écrit il y a soixante-dix ans?

Un siècle après la Grande Guerre, cette commémoration officielle rend ainsi visible l’engagement des centaines de milliers de combattants africains. Les Comoriens, les Sénégalais, les Congolais, les Somalis, les Guinéens, les Béninois, les Malgaches sont venus combattre aux côtés de la France, et plus de 30’000 d’entre eux sont morts sur les champs de bataille. Mais par un effet de miroir, le monument aux Héros de l’armée noire qui leur est dédié glorifie également les dizaines de milliers d’Africains-Américains, d’Antillais, de Réunionnais, de Guyanais et de Kanaks qui ont sacrifié leur vie pour la nation française.

... https://alencontre.org/debats/histoire- ... lutte.html
Avatar de l’utilisateur-trice
bipbip
 
Messages: 35413
Enregistré le: 10 Fév 2011, 09:05

Re: Première guerre mondiale, Histoire(s) et commémorations

Messagede Pïérô » 11 Déc 2018, 20:25

Les instits contre la guerre de 14-18

Le site Questions de Classe(s) a publié, comme contribution à une histoire subversive et populaire de l’école en France, le texte que voici sur la lutte menée contre l’« union sacrée » par des instituteurs et institutrices syndicalistes, avant la Première Guerre mondiale.

On ne peut comprendre ce qui se passe en 1914 sans remonter à l’instauration par Jules Ferry de l’école de la IIIe République – école de la revanche après la défaite de 1870. Pour beaucoup, cette débâcle est d’abord celle « de l’instituteur français sur l’instituteur prussien »... La devise de la Ligue de l’enseignement, fondée par Jean Macé et qui a milité dès 1866 pour une instruction gratuite, est « Pour la patrie, par la plume et par l’épée ». Macé rédigera un manuel pour les bataillons scolaires mis en place dans les écoles pour préparer la revanche.
La IIIe République accorde une place primordiale à l’école et à l’instruction publique qui doit enraciner les valeurs républicaines, unifier culturellement la France et propager une morale civique. Au service de la nation, l’école doit exalter le patriotisme. Jules Ferry proclame : « Nous voulons pour l’école des fusils ! Oui le fusil, le petit fusil que l’enfant peut manier dès l’école ; dont l’usage deviendra pour lui chose instructive ; qu’il n’oubliera plus, et qu’il n’aura plus besoin d’apprendre plus tard. Car ce petit enfant, souvenez-vous-en, c’est le citoyen de l’avenir, et dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt » (discours aux instituteurs, 18 septembre 1881). L’instruction militaire est obligatoire à partir de 1880. Cette mesure ne fait que valider une pratique qui se répand de plus en plus dans le pays depuis la fin de la guerre de 1870. De nombreuses communes ont déjà développé la pratique de la gymnastique et des exercices militaires dans leurs établissements d’instruction publique primaire ou secondaire. Le ministère de l’Instruction publique distribue trois fusils scolaires de tir par établissement.
Les bataillons tombent petit à petit en désuétude et deviennent des cours d’éducation physique. Quant aux instituteurs et institutrices, eux/elles-mêmes formé.e.s de manière quasi militaire dans les écoles normales, ils et elles sont globalement fiers de participer à cet enseignement nationaliste, jusqu’à…
… l’affaire Dreyfus, de l’aveu même des premiers militants enseignants syndicalistes. C’est là que s’opère le tournant. L’affaire décrédibilise les institutions : l’armée, la justice, mais aussi la République et son école...

Quelques institutrices et instituteurs se rapprochent de la CGT. Celle-ci se définit surtout par son antimilitarisme (l’armée sert à réprimer les grèves) et son internationalisme, mais aussi sa critique de l’école, comme sous la plume de Fernand Pelloutier, animateur des Bourses : « Il faut reconnaître que, sous notre IIIe République, l’enseignement populaire n’a subi, au point de vue moral, que quelques transformations anodines, en comparaison avec celui auquel il succédait. [...] Les rois y sont également portés sur le pavois du triomphe et des chants d’allégresse accompagnent de même leurs exploits belliqueux, préparant ainsi les jeunes cervelles à l’enthousiasme national et à l’esprit de conquête, qui peuvent être funestes aux destinées d’un pays. La patrie est placée au-dessus de tout : au-dessus de la justice, au-dessus de la fraternité, au-dessus de l’humanité. La charité y est prônée aux place et lieu de la solidarité réciproque. L’obéissance aveugle, passive, l’automatisme de la brute y sont recommandés ; le respect aux forts et à leur puissance immuable. » Le sous-titre du fameux livre de lecture Le Tour de la France par deux enfants est d’ailleurs « Devoir et patrie ».
Instituteurs et institutrices commencent cependant à s’émanciper (Emancipations, c’est le nom des premiers regroupements présyndicaux) et à se rapprocher de la CGT. Non sans mal, la répression s’abat sur les militants et militantes au nom de la fameuse circulaire « Blanquer » – non, « Spuller » ! mais vous allez voir, les mots sont les mêmes : « L’Autonomie des fonctionnaires a un autre nom, elle s’appelle anarchie, et l’autonomie des sociétés de fonctionnaires, ce serait l’anarchie organisée » (Blanquer, c’est : « la liberté pédagogique, ce n’est pas l’anarchie »).
Les Emancipations vont faire campagne. Leur programme ? « Suppression des “mots archaïques” de “directeurs” et d’adjoints », et des ouvrages « qui ne s’inspirent pas d’un programme d’enseignement nettement laïque et pacifiste ». Ils et elles réclament « l’épuration des manuels scolaires, infectés de cléricalisme et de nationalisme ». Les bases du syndicalisme révolutionnaire dans l’éducation sont donc jetées (notons aussi la revendication d’égalité de traitement hommes-femmes, comme sous la Commune).

Mais la guerre approche, les ligues nationalistes se déchaînent. Le Zemmour de l’époque s’appelle Edouard Drumont, et on ne lit pas encore Valeurs actuelles mais La Libre Parole, sous-titré « La France aux Français ».
L’ancêtre des réac-publicains d’aujourd’hui, c’est Emile Bocquillon, qui publie un ouvrage intitulé La Crise du patriotisme à l’école, où il collectera « toutes les preuves » que l’école publique est devenue « l’école sans patrie ». C’est un succès de librairie !
En 1904, trois instituteurs parisiens, Comte, Emile Bocquillon et Théodoric Legrand, fondent l’Union des instituteurs laïques patriotes (formule très proche du nom du collectif Racine « Les enseignants patriotes »). Ils dénoncent « le triomphe de ceux qui prêchent la lutte de classe, la suppression dans l’école de toute autorité et de tout contrôle. Ce mouvement bénéficie, déjà, d’une large publicité dans la presse nationaliste et cléricale (La Libre Parole, Le Gaulois, La Croix...). Cette Union antidreyfusarde lance deux journaux pour propager ses idées, L’Avant-garde pédagogique et L’Ecole patriote...
Mais l’antimilitarisme des syndicats enseignants s’affirme, comme en témoigne l’affaire du congrès de Chambéry (1912, 16-17 août). Les congressistes apprennent que la grande presse les accuse de fomenter un complot antimilitariste et antipatriotique. La Croix demande des sanctions énergiques, que le pays « ordonne et attend sur l’heure », et Le Gaulois exige que le gouvernement les révoque pour le crime suprême d’« antipatriotisme » !
La fédé enseignement CGT ajoute un article à ses statuts : « Afin de maintenir les relations entre les camarades syndiqués soldats et leur regroupement, il est institué dans chaque syndicat une œuvre syndicale, dite “sou du soldat”, destinée à leur venir en aide moralement et pécuniairement. » Dès le 23 août 1912, le ministre de l’Instruction publique adresse aux préfets une circulaire leur donnant l’ordre « de mettre immédiatement les syndicats d’instituteurs en demeure de se dissoudre ». Mais un « manifeste des instituteurs syndiqués » rappelle que le « sou du soldat » est une simple œuvre de solidarité et non la marque d’une manifestation antipatriotique, et se termine par l’expression du pacifisme : « [...] Nous croyons tout proche le moment où les conflits internationaux se régleront sans effusions de sang, de par la volonté souveraine des peuples intéressés. Et nous ne saurions trop protester contre les excitations chauvines et les manœuvres de politiciens et de financiers qui risquent à chaque instant de provoquer une conflagration générale. »
La fédération est défendue par Jaurès à la Chambre des députés : « Le ministre de l’Instruction publique s’est imaginé sans doute qu’il allait sauver le “patriotisme” et la patrie en brisant les syndicats d’instituteurs [...]. » Mais Jaurès sera assassiné, et le carnet B utilisé pour arrêter préventivement les subversifs et subversives, dont des instituteurs et institutrices...

Paru sur https://www.questionsdeclasses.org le 18/11


http://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article2151
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
Avatar de l’utilisateur-trice
Pïérô
 
Messages: 22400
Enregistré le: 12 Juil 2008, 21:43
Localisation: 37, Saint-Pierre-des-Corps

Précédente

Retourner vers Histoire

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun-e utilisateur-trice enregistré-e et 1 invité