Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Re: Marche pour l'egalité, 30e anniversaire

Messagede Pïérô » 11 Avr 2017, 22:03

Marche pour l'égalité et contre le racisme
Doc INA 1983 : http://www.ina.fr/video/CAB8301925401
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Re: Marche pour l'egalité, 30e anniversaire

Messagede bipbip » 13 Juin 2017, 09:16

Concoret (56) jeudi 15 juin 2017

Projection d’un documentaire sur le Mouvement de l’Immigration et des Banlieues

à la maison d’Ernestine de Concoret (56430, Place de l’église)

19h30 Couscous Végan à prix libre.

20h Projection d’un documentaire sur les actions du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues (MIB). Chronique 2001-2002, 51min

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http://rennes-info.org/56-Projection-d-un-documentaire
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Re: Marche pour l'egalité, 30e anniversaire

Messagede Pïérô » 05 Aoû 2017, 14:02

Paris, samedi 5 août 2017

Projection-débat sur l'histoire du
Mouvement de l'Immigration et des Banlieues


à 15h, Librairie du Monde libertaire - Publico, 145 rue Amelot, Paris 11e

Le Groupe Anarchiste Alhambra vous invite pour une nouvelle projection-débat ce samedi 5 août à la librairie Publico (145 rue Amelot, Paris 11ème). Nous diffuserons le documentaire de Reynald Bertrand qui parle de l'histoire du Mouvement de l'Immigration et des Banlieues (MIB). L'objectif de ce rendez-vous est de comprendre comment les luttes anti-racistes ont été menées dans les années 90 et 2000 par des militant-e-s autonomes contre les violences policières, la double peine (prison + expulsion), le chômage et le mal-logement. Mantes-la-Jolie, Poissy, Les Mureaux, Melun ou encore Dammarie-lès-Lys étaient notamment les théâtres de mobilisations sur ces thèmes.
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Re: luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede Pïérô » 07 Nov 2017, 15:25

12 ans après 2005 :
rétrospective sur les luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Paris, vendredi 10 novembre 2017

L'association L'Intersection vous invite à sa conférence inaugurale « 12 ans après 2005: rétrospective sur les luttes de l'immigration et des quartiers populaires »

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Il y a douze ans, en novembre 2005, avait lieu un long mois de révoltes dans les banlieues françaises suite à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, morts lors d'une course-poursuite avec la police.

Vues par les élites et les médias dominants comme l'expression inédite et jamais vue d'une volonté de résistance des banlieues contre le traitement qui leur est infligé, ces révoltes se situaient bien au contraire dans une longue histoire de luttes et résistance des habitant.e.s des quartiers populaires. Pour preuve, le mois de novembre marque également l'anniversaire des 24 ans de la Marche pour l'égalité et contre le racisme qui avait sillonné la France en 1983 du 15 octobre au 3 décembre 1983.

C'est donc pour commémorer 2005 comme il se doit, mais également pour resituer l'histoire de la résistance des populations issues de l'immigration coloniale, et des habitant.e.s des quartiers populaire en général, que L'Intersection organise l'événement « 12 ans après 2005 : Rétrospective sur les luttes de l'immigration et des quartiers populaires. »

Loin de l'idée que l'histoire de nos luttes sont faites de ruptures et de séparations, l'idée d'une rétrospective nous invite à penser l'histoire de nos luttes comme le fruit de transmissions générationnelles, parfois explicites, parfois moins visibles mais toujours déterminantes. Nous situons donc cette rétrospective contre l'histoire dominante qui voudrait faire de nos parents et grands-parents des victimes passives et de nous la soi-disant première génération ouvertement résistante. Bien au contraire, cette rétrospective est l'occasion de se rappeler du riche héritage de luttes dont nos positions actuelles sont le fruit, et de s'auto-éduquer sur cette histoire pour ne pas tomber dans le piège des ruptures générationnelles que nous tend le récit colonial français. Comme nous l'a dit si sagement Tarek Kawtari, co-fondateur du Mouvement de l'Immigration et des Banlieues : « Avant de tourner la page, il faut déjà écrire l'histoire. » Nous voulons aussi cette rétroperspective comme preuve qu'il se fait depuis toujours de la politique de lutte dans les quartiers populaires et les milieux de l'immigration, que celle-ci ne se réduit pas seulement à des explosions spectaculaires et qu'il n'y a pas besoin d'aller chercher aux Etats-Unis le modèle idéal d'une lutte que nous aurions à envier. Il y a des figures locales de la lutte des quartiers populaires en France. Elles sont trop souvent invisibilisées mais bien existantes et en réalité primordiales.

Pour nous aider à identifier cet héritage et nous transmettre leurs savoirs vécus et leurs expériences de militant.e.s de la cause antiraciste en France, nous aurons le plaisir d'accueillir:
• Gerty Dambury : écrivaine, membre de la Coordination des femmes noires
• Salika Amara, membre du collectif parisien de La Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983
• Zouina Meddour, membre du Mouvement de l'immigration des banlieues, du Forum social des quartiers populaires et de l'Echo des cités
• Youcef Brakni, militant à Bagnolet et membre du Comité justice pour Adama
• Almamy Kanouté, Activiste membre du Comité justice pour Adama

IMPORTANT : Cet évènement marque l'inauguration de l'exposition « L'Echo des Cités » qui sera accrochée dans le hall du 13 rue de l'Université du Vendredi 10 novembre au mercredi 15 novembre. Cette exposition retrace, en images, l'histoire des luttes de l'immigration et des quartiers populaires des années 1980 à nos jours.

Pour commémorer 2005 comme il se doit, retrouvons-nous donc le vendredi 10 novembre dès 17h30 dans le hall du 13 rue de l'Université pour l'inauguration de l'exposition de L'Echo des Cités ainsi qu'à 18h en Amphithéâtre Jean Moulin pour la conférence inaugurale.

L'inscription est ouverte aux externes dans les limites des places disponibles. Le lien arrive dans les prochains jours.

17h30: inauguration de l'exposition de L'Echo des Cités

18h- 21h: conférence "12 ans après 2005: rétrospective sur les luttes de l'immigration et des quartiers populaires'

Intervenants:
• Gerty Dambury, Coordination des Femmes Noires: écrivain et militante
• Salika Amara, Marche pour l'Egalité et contre le Racisme, Troupe de la Kahina
• Zouina Meddour, Mouvement de l'Immigration et des Banlieues (MIB)
• Youcef Brakni, Militant à Bagnolet, membre du Comité pour Adama
• Almamy Kanouté, Militant et ex Conseiller municipal à Bagnolet, membre du Comité pour Adama

à 18h, Institut d'études politiques de Paris
13 Rue de l'Université, 75007 Paris, France

https://paris.demosphere.eu/rv/57979
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede Pïérô » 13 Nov 2017, 12:48

21 mars 1984, les mères de la place Vendôme contre les crimes racistes et sécuritaires

Il y a plus de 32 ans, un collectif de mères de victimes de crimes racistes et policiers se rassemblait sur cette place pour demander l’arrêt de la « justice à double vitesse », de la surenchère sécuritaire et des discours racistes... Cet article de Mogniss H. Abdallah, paru en 2007, revient sur cette période.

Le 21 mars 1984, à l’occasion de la journée internationale contre le racisme, quatorze familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires se sont donné rendez-vous devant le ministère de la justice place Vendôme à Paris, avec l’espoir de rencontrer le garde des sceaux, Robert Badinter. Quelque deux cents personnes les accompagnent, parmi lesquelles des membres des associations ou collectifs qui ont participé à la Marche pour l’égalité trois mois auparavant, et quelques artistes qui ont lancé un appel public au ministre de la justice pour qu’il accueille en personne les familles. Douze d’entre elles seront reçues, mais par son directeur de cabinet. Une délégation sera également reçue à l’Elysée. Pendant ces entretiens, les manifestants entament une ronde autour de la place Vendôme pour faire partager à l’opinion publique l’émotion des familles.

« Monsieur Mitterrand, Monsieur Badinter, faites que ces tirs cessent, parce qu’à chaque fenêtre, je vois un 22 long riffle », répète Madame Hachichi, la mère de Wahid, un lycéen de dix-huit ans tué le soir du 28 octobre 1982 dans le centre-ville de Lyon. Son meurtrier, Nicolas Bardelli, affirme avoir tiré depuis sa fenêtre au jugé pour faire fuir des jeunes qui rôdaient autour de sa BMW. La presse régionale titre le lendemain sur un « drame de l’autodéfense » et sur « la vie brisée de Nicolas Bardelli ». Son oncle Naguib refuse cette inversion des rôles, où le coupable est métamorphosé en victime. Et il s’étonne des appels à ne pas réagir : « Éducateurs, adjoints, consul etc., même des jeunes issus de notre propre communauté nous demandent de ne pas élargir le fossé entre Français et Immigrés… Si un gars perd son frère et qu’il continue à réagir comme avant, c’est ça qui me ferait peur »  [1]. Il engage un méticuleux travail de contre-enquête, et se dévouera sans compter pour réhabiliter la mémoire de Wahid. Au début, seul avec quelques amis de son quartier des Escarmeaux à Vaulx-en-Velin, il crée Wahid association. Mais savoir le meurtrier libéré, six mois après les faits, devient insupportable pour toute la famille qui décide de sortir de l’abattement et de rejoindre l’action publique. Des contacts sont établis avec d’autres familles, en banlieue lyonnaise et ailleurs en France.

Nous sommes alors en pleine campagne électorale pour les municipales de mars 1983, marquées par une surenchère sécuritaire. Dès la rentrée 1982, à Bron (Est lyonnais), des élus d’une droite revancharde s’affichent avec la toute nouvelle association « Sécurité individuelle pour tous ». Ils alimentent un climat d’affrontement entre rapatriés, sud-européens et maghrébins, dont la cohabitation au sein des mêmes cités est parfois difficile. Le 28 septembre 1982, la tension endémique tourne au drame : Ahmed Boutelja, Algérien de 25 ans, est tué à la cité de transit Saint-Jean, suite à un énième conflit de voisinage. Son meurtrier, également habitant de la cité, a tiré pas moins de douze balles. Il avait la réputation d’être membre d’un groupe de « légitime défense » surnommé Cobra (un groupe OAS du même nom a existé pendant la guerre d’Algérie). D’après les jeunes, qui se constituent en comité, il disait souvent : « Un jour ou l’autre, je tuerai un Arabe »  [2]. Son geste était, hélas, prévisible. Mais leur sentiment d’exaspération va aller crescendo. Quelques semaines après, l’inspecteur de police chargé de l’enquête blesse grièvement un Arabe lors d’une rixe et bénéficie d’une libération conditionnelle ; 150 policiers manifestent dans la rue en sa faveur. Le meurtrier de Wahid est lui aussi libéré le 16 mars 1983. Trois jours auparavant, la campagne municipale s’est terminée par un autre meurtre, cette fois à Marseille : une bombe explose à proximité de la cité de la Cayolle, tuant un jeune gitan.

Les Forums Justice ou comment « dépasser les pleurs »

À travers le pays, la colère gronde contre la répétition du même scénario : violence des discours sécuritaires incitant à la chasse aux délinquants, amalgame délinquance-immigrés, zèle policier, complaisance des médias, indulgence à l’égard des meurtriers, atermoiements de la gauche au pouvoir. Alors que la plupart des meurtriers sont libérés, simultanément, des jeunes sont lourdement condamnés. En réaction à cette banalisation des crimes et à une « justice à deux vitesses », des manifestations de solidarité ont lieu ici et là.

Les préparatifs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui partira symboliquement le 15 octobre 1983 de la cité de La Cayolle, indiquent combien est prégnante dans les cités la question des meurtres racistes ou sécuritaires, ainsi que celle des violences policières. Cependant, face à la volonté des initiateurs de la Marche de privilégier un message consensuel qui tend à minorer les réalités trop conflictuelles, plusieurs groupes décident de se coordonner au niveau national de manière autonome pour organiser simultanément des Forums Justice.

La veille de son étape lyonnaise, le 28 octobre, Wahid association accueille un groupe de Marcheurs pour un premier forum à Vaulx-en-Velin. Ils écouteront avec un grand respect les mères, les sœurs, les frères et les amis de victimes, dont certains sont venus de Marseille ou de Nanterre. Debout ensemble à la tribune, les intervenants donnent une visibilité nouvelle à ce qui n’apparaît désormais plus comme une simple accumulation de « faits divers ». Les mères, submergées par l’émotion, communiquent douleur et quête de justice. Impunité et inaction deviennent d’autant plus intolérables. Le temps est venu de « dépasser les pleurs », à la fois par l’entraide entre les familles, par le suivi des dossiers judiciaires et par l’interpellation des pouvoirs publics à tous les échelons. C’est ainsi que naît l’idée de constituer une association nationale des familles.

À Marseille, l’association des femmes maghrébines en action organise un autre Forum justice le 24 novembre. Il y sera discuté des procès à venir, dont celui du CRS qui, lors d’un contrôle d’identité dans les Quartiers Nord, le 18 octobre 1980, a tué Lahouari Benmohamed. L’affaire, qui avait provoqué une très vive émotion, a poussé des jeunes de la cité des Flamants à créer une pièce de théâtre emblématique, Yaoulidi (Mon fils). « Pour nous, c’est faire revivre Lahouari à chaque fois que l’on joue »  [3]. Sur le plan judiciaire, l’action vise à renvoyer le meurtrier aux assises pour « homicide volontaire ». Maître Gilbert Collard, avocat de la famille, plaidera en ce sens, mais n’évoque plus le « crime raciste ». Ce choix, mal compris, témoigne d’un certain malaise dans les relations entre les avocats et le public. Le besoin d’une meilleure coordination entre les campagnes publiques et le suivi spécifiquement judiciaire des dossiers se fait ressentir dans la plupart des affaires.

Le 6 novembre 1983, à Nanterre, l’association Gutenberg organise au cœur même de la cité de transit où est mort Abdennbi Guémiah, un hommage à ce lycéen d’origine marocaine tué à coup de fusil par un pavillonnaire voisin  [4]. Mille cinq cents personnes sont présentes, parmi lesquelles plusieurs familles de victimes, ainsi que des représentants du Syndicat des avocats de France et du Syndicat de la magistrature. Maître Jean-Pierre Choquet, un proche depuis des années, s’adresse à l’auditoire comme un « porte-voix » de la famille devant la justice. Il précise qu’en aucun cas, il n’entend se substituer à elle. Parties civiles, les parents, frères et sœurs d’Abdennbi « savent absolument tout ce qu’il y a dans le dossier, c’est notre façon de travailler, de les associer au procès qui est en cours ». Après les précautions d’usage pour ne pas enfreindre les règles professionnelles, il insiste pour ne pas les laisser simples spectateurs. Il y a des moyens d’intervenir dans le cours même du suivi du dossier. Des pièces tendant à salir la réputation de la cité et de ses habitants, présentées par la défense du meurtrier, ont ainsi été récusées.

Pour autant, les avocats ne partagent pas forcément toutes les options du « mouvement Gutenberg », ce qui ne leur est d’ailleurs pas demandé. L’association de son côté déclare son intention de se porter elle-même partie civile, rappelant qu’Abdennbi en était trésorier et membre fondateur. L’objectif consiste alors à conquérir un nouveau droit : celui pour les associations de se constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes ou sécuritaires.

Jusqu’ici exprimée à la marge, la question des violences policières et des crimes racistes rattrape la Marche pour l’égalité. Aux Minguettes d’où tout est parti  [5], des CRS tabassent cinq jeunes, le 21 novembre. Mais c’est surtout la défénestration de Habib Grimzi par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille, la nuit du 14 au 15 novembre 1983, qui va provoquer l’indignation nationale. Les Marcheurs vont dès lors mettre au centre de leurs revendications le mot d’ordre de justice. A la veille de leur arrivée à Paris, ils se rendent à un forum organisé à Levallois par le Collectif Jeunes. Le lendemain, les familles des victimes forment les premiers rangs du défilé, suivies par près de 100 000 personnes. Georgina Dufoix, ministre de la solidarité nationale, promet alors au nom du gouvernement des modifications de loi pour sanctionner les crimes racistes. Elle parle aussi d’interdire la vente libre d’armes et elle s’engage à ce que les services de l’État concernés étudient les dossiers judiciaires qui lui seront présentés.

Pas de circonstances atténuantes pour les « tontons-flingueurs » !

Après le « coup de cœur pour les Beurs », les promesses tardent cependant à se traduire en actes. Pour « ne pas désespérer Manufrance », principal producteur français d’armes de chasse en faillite, le gouvernement se contentera d’interdire la vente libre de fusils à plus de dix coups ! Exit donc la réponse favorable à la revendication de « désarmer les beaufs ». Quid des projets de modifier la loi de 1972 pour y inclure les crimes racistes ? Le débat public sur la question est lui aussi édulcoré, un doute est même émis sur l’ampleur réelle du phénomène. Certains demandent de faire la part des choses entre crimes racistes et règlements de compte entre Maghrébins, ou encore de comparer ces meurtres avec le nombre de Français tués dans la même période ! Un comble, d’autant plus malvenu que la campagne voulue par les familles insiste justement sur le refus de focaliser l’attention de manière exclusive sur les motivations xénophobes, et qu’elle récuse tout « repli communautaire ». Parmi les quarante familles désormais regroupées par l’association se côtoient des Arabes, des Noirs antillais ou africains, des Espagnols et des Portugais, des gitans, mais aussi des Français dits « de souche ». Lors d’un deuxième rassemblement place Vendôme, le 27 octobre 1984, elles insisteront sur la dimension sécuritaire qui caractérise la majorité des cas réunis. S’il paraît acquis que la motivation raciste sera tôt ou tard considérée comme une circonstance aggravante, l’association se bat aussi contre la banalisation de l’idéologie sécuritaire qui fait du « sentiment d’insécurité » une circonstance atténuante pour les « tontons-flingueurs ».

En associant les dimensions raciste et sécuritaire sans les confondre, elle entend alerter sur le risque de hiérarchisation des crimes : d’un côté, les plus odieuses agressions racistes revendiquées comme telles, lourdement sanctionnées, les autres types d’agressions étant de leur côté traités avec plus d’indulgence. Or, derrière cette bipolarisation se profile un dessein politique : faire porter toute la responsabilité du racisme sur l’extrême-droite.

Entre 1985 et 1986, une série de procès vont confirmer cette tendance, alors qu’une mesure législative prise le 3 janvier 1985, et passée inaperçue, permet enfin aux associations de se constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes. Il leur faut néanmoins cinq ans d’existence préalable, ce qui de fait exclut les associations récentes, au profit des institutions traditionnelles de l’antiracisme. De plus, l’accord des familles n’est pas nécessaire. Ainsi, le MRAP se constitue-t-il partie civile au procès, en septembre 1985, d’un « nazi solitaire », électeur du FN, meurtrier de deux ouvriers turcs à Chateaubriand. Le procureur évoque en ce personnage « notre honte à tous ». Verdict des Assises de Nantes : la perpétuité. Et en janvier 1986, les trois légionnaires qui avaient tué Habib Grimzi dans le Bordeaux-Vintimille comparaissent devant les Assises à Montauban. Verdict : quatorze ans de réclusion criminelle pour l’un, perpétuité pour les deux autres.

Le temps des procès : une justice inégale

L’association Gutenberg et l’association nationale des familles ne pourront pas, elles, se constituer parties civiles lors du procès du meurtrier d’Abdennbi Guémiah, qui s’ouvre fin janvier 1985 devant les Assises des Hauts-de-Seine à Nanterre. Cependant, elles seront indirectement représentées par la famille, qui saura tout au long des audiences faire prévaloir ses prérogatives comme partie civile, avec une prestance très digne. Et c’est le président de la cour lui-même qui citera en référence les principales actions publiques des mères de famille, signifiant avec bienveillance à la salle qu’il a bien reçu « le message des amis d’Abdennbi ». L’avocate générale rendra quant à elle un hommage appuyé à la victime. Elle évoquera l’inquiétude grandissante devant la « folie meurtrière » et l’attente de justice par la société. Au terme du procès, la cour condamne le meurtrier à douze ans de réclusion. Le public, médusé, retiendra surtout le volontarisme inhabituel des juges pour que justice soit rendue avec le respect dû aux victimes.

Il en ira tout autrement début décembre 1985 à Lyon, lors du procès du meurtrier d’Ahmed Boutelja. L’ambiance est à l’intimidation tant dans le prétoire qu’autour du palais de justice où est déployé un impressionnant dispositif policier. Le président et l’avocat général rudoient la famille par des interrogatoires infantilisants, et les antécédents judiciaires de la victime et des témoins des parties civiles sont complaisamment déballés. Madame Boutelja, d’habitude si loquace, se tait, consternée. À l’énoncé du verdict – 5 ans de prison dont un avec sursis pour homicide volontaire –, la femme d’Ahmed Boutelja crie à l’injustice. Le président ordonne alors son évacuation « par la force s’il le faut ». Ce faisant, il provoque une violente charge policière : le père est matraqué, la mère jetée à terre, même le portrait d’Ahmed est jeté à bas, profané. Des gaz lacrymogènes sont lancés dans la salle des pas perdus et les chiens démuselés lâchés sur les gens qui tentent de s’interposer pour protéger la famille. On relèvera plusieurs blessés. Avec la famille, ils réclameront réparation du préjudice moral et physique subi et le 7 décembre, le palais de justice sera occupé en signe de protestation.

Le procès dans les mêmes lieux, le 17 février 1986, du meurtrier de Wahid Hachichi se déroulera sous haute tension. Si l’on ne retient pas grand chose des débats eux-mêmes, le visage souriant de Wahid Hachichi, nous faisant un signe amical de la main restera gravé dans les mémoires. Tout comme l’interrogation, obsédante, relayée par les médias et une imposante campagne d’affichage : « Que vaut la vie de Wahid ? ».

Les mères de la place Vendôme, découragées, se retireront de la scène publique. Les groupes qui les ont accompagnées mettront en place une coordination pour prendre le relais. L’expérience acquise sera ainsi mise à profit dans de nouvelles affaires, et d’autres familles vont se rassembler à leur tour, à l’instar de celles de Malik Oussekine et d’Abdel Benyahia, tous deux tués par des policiers dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, l’un rue Monsieur le Prince à Paris, l’autre à Aubervilliers. À Lyon aussi, une importante mobilisation se développera autour de la famille de Nordine Mechta, un jeune Algérien poignardé à mort par des videurs de boîte de nuit, fin septembre 1985. Les Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue (JALB) suivront l’affaire de bout en bout. Et, dans la perspective du procès en mai 1988, ils négocieront avec les services de police et le parquet les conditions de son déroulement, mis sous « surveillance civique » par des « casques blancs ». Comme à Nanterre, il est demandé en contrepartie de ne pas manifester sur la place publique, afin de garantir la sérénité de la justice. Le président de la cour d’assises, André Cerdini, remarqué lors du fameux procès de Klaus Barbie au printemps 1987, conduira, de concert avec l’avocat général, les débats à charge contre l’« ordre » des videurs, confrontés à l’« insupportable défi de l’égalité ». Maître Garraud, chef de file du mouvement « légitime défense » et avocat des videurs, en perd son sang-froid. Il se lance dans une diatribe pitoyable contre le procureur, les JALB et les « casques blancs ». Il sent qu’il a perdu la partie, un peu à l’image de la figure déclinante des « tontons-flingueurs »… ?

Mogniss H. Abdallah
Publié dans le magazine du GISTI en 2007, consultable sur le site Cairn https://www.cairn.info/revue-plein-droi ... age-33.htm


Notes

[1] Sans Frontière, n° été 1983.

[2] cf. tribune « Pour la vérité », in journal Sans Frontière,...

[3] Les Flamants au bout du canon du CRS Taillefer, Djamel...

[4] cf. Cités de transit : en finir avec un provisoire...

[5] cf. Plein droit n° 55, décembre 2002.


http://paris-luttes.info/21-mars-1984-l ... place-9009
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 18 Jan 2018, 22:58

Nouvelles notes de lecture sur « Théorie Communiste, la soute »

Notes sur les Marches
1983 et 1984

Christian Delorme : La Marche, éd. Bayard
Salika Amara : La Marche de 1983, éd. FFR (Filles et Fils de la République)
Michelle Zancarini–Fournel : Les luttes et les rêves, éd. La Découverte, pp. 871 à 878.
Collectif : Convergences 84, la ruée vers l’égalité, éd. Mélanges
Catherine Wihtol de Wenden : Ruptures postcoloniales, p. 258, éd. La Découverte (la réapparition de la citoyenneté)
Ahmed Boubeker : Ruptures …, Les Minguettes et la Marche, pp. 268 et sq, éd. La découverte.
Houria Bouteldja : Les Blancs, les Juifs et nous, pp.110 et sq., éd. La Fabrique et Sadri Khiari : La contre- révolution coloniale en France, pp.105-111, éd. La Fabrique
Les Marches (malgré leurs différences) entérinent le passage du travailleur immigré à l’immigré comme autre culturel (mais un « autre » paradoxal : une « reconnaissance » – et un enfermement – d’une altérité essentielle à l’intérieur de la négation de l’altérité au nom « l’universalisme républicain », « l’autre » est perdant à tous les coups). C’est le passage d’une situation et d’une existence définies par une certaine place dans les rapports sociaux de production à une situation définie par une différence « culturelle », elle-même résultant d’un changement de place dans les rapports de production et leur vécu. Tout cela se cristallisant dans une différence de générations. La culture qui n’était qu’une détermination du travailleur immigré en devient la définition même. La critique et le refus par certains de l’appellation « beurs » et « beurettes » qui, dans les mots, veut marquer une différence et même une coupure avec le « travailleur arabe » manifestent la conscience de ce changement dans la période de transition dans laquelle se déroulent ces Marches. Mais, en fait, ils soulignent surtout l’impuissance devant le changement en cours de réalisation et sa reconnaissance comme le manifestent, aussi bien lors de la Marche de 83 que de la Convergence de 84 et le peu de succès, le caractère marginal, de la rencontre et de la solidarité avec les ouvriers de l’automobile en grève au même moment.

La transformation culturelle n’est pas seulement un processus objectif subi, elle est reprise, revendiquée comme revendication politique et sociale de l’égalité et de la citoyenneté (qui réapparaît comme concept idéologique central aux débuts des années 1980). On lutte alors sur un terrain déjà piégé. Ainsi la deuxième génération participe elle-même, de façon revendicative (elle revendique dans un cadre où elle est coincée), à une évolution qui se retourne contre elle. Une fraction du Parti socialiste a bien vu le processus et l’a même anticipé. La Marche est annoncée le 7 juillet 1983 à Lyon dans le journal local Le Progrès, le 10 août Mitterrand est en visite aux Minguettes avec Georgina Dufoix, ils rencontrent les organisateurs et le Président promet de recevoir une délégation à l’arrivée à Paris. Il n’est pas sans intérêt de rappeler que les déclarations gouvernementales sur les ouvriers « islamistes » en grève dans l’automobile sont toute fraiches, elles datent de la fin janvier-début février 1983.

« Ce début de reconnaissance publique apparaît comme l’aube d’une ère nouvelle où la société française pourra enfin crever un abcès de son histoire. Le temps d’un coup de cœur, les « Beurs » sont vus comme les hérauts d’un devenir multiculturel de l’Hexagone. Mais très vite les pendules sont remises à l’heure d’une France éternelle de l’assimilation. Poser publiquement la question ethnique, ce serait remettre en cause l’universalité du modèle républicain, car seule l’extrême droite parlerait ce langage de sinistre mémoire. » (Boubeker, in Ruptures …, pp.268-269). Mais pourquoi cette remise en cause n’est pas possible ? Pour Boubeker, il ne s’agirait que de « la peur de la gauche socialiste de perdre le pouvoir ». Elle raterait là « une occasion historique de lancer un grand débat public sur la nouvelle dimension multiethnique et pluriculturelle de la société française » (idem). Pourquoi cette « occasion » fut-elle ratée ?

Notes sur les Marches : http://blogtc.communisation.net/?p=230
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 02 Fév 2018, 01:46

Les luttes des foyers des 70's

Paris vendredi 2 février 2018
à 19h, 58 rue des Amandiers

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« Mamadou m'a dit…. »
Les luttes des foyers des 70's, Révo ! Afrique, l'OCA, AfricaFête…

Mamadou m'a dit est un livre militant, un livre de militantEs. Une histoire de luttes, l'histoire de la rencontre, entre juin 1969 et décembre 1982, entre deux mondes, les « militants professionnels » de l'après 68 et les travailleurs immigrés résidents dans les foyers pour migrants. C'est l'histoire des luttes contre « le colonialisme à domicile », l'histoire des comités de résidents, des grèves des loyers, l'histoire de luttes de l'immigration trop souvent négligées en fRance. C'est aussi l'histoire d'une époque, d'un journal Révolution ! Afrique, de groupes révolutionnaires sur le continent africain. C'est l'histoire de l'Organisation des Communistes Africains et de comment elle a bravé la répression. C'est l'histoire de la lutte contre le paternalisme, d'où qu'il vienne, des militants français ou des dignitaires du village. C'est l'histoire d'un internationalisme en actes !

À l'heure où les foyers sont liquidés, remplacés par des « résidences sociales » aseptisées, « sécurisées », individualisées à l'extrême, laissant les résidents, privés de tout lieu collectif, seuls face à la gestion raciste des bailleurs, mais où la résistance s'organise ; À l'heure du renforcement du néocolonialisme, et où les mobilisations contre le franc CFA s'enracinent sur le continent et dans la diaspora ; À l'heure du racisme d'État meurtrier et de la préparation du 17 mars, journée internationale de manifestation contre le racisme et le fascisme, il nous a semblé utile de revenir sur cette histoire et ces histoires trop peu connues, tant des militantEs que des résidents des foyers. De renouer les fils de ces luttes pour tracer ensemble les perspectives « d'un internationalisme à domicile », qui, par-delà les différences avec les luttes racontées dans le livre, nous serve de boussole dans nos luttes avec les migrantEs, les sans papieEREs, les résidents des foyers, les habitantEs des quartiers populaires, les victimes de violences policières,…

https://autonomiedeclasse.wordpress.com ... fricafete/
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 09 Fév 2018, 02:18

Depuis la Bourse du travail occupée

Le 30 janvier 2018, des exilé.es et leurs soutiens ont réquisitionné un bâtiment de l’université Paris 8 à Saint Denis. Cet hiver, des salles universitaires avaient déjà été occupées à Lyon ou à Grenoble. Une manière de faire tenir ensemble le besoin concret de réquisition des lieux pour ne plus dormir à la rue et la nécessité de s’organiser politiquement pour défendre la liberté de circulation. Ces occupations font écho à celle de la Bourse du travail, menée dix ans plus tôt par d’autres, qui avaient décidé de se faire appeler « sans-papiers ». L’occasion d’écouter Maïmouna, l’une des actrices de l’époque, qui raconte au collectif Précipité le quotidien de l’auto-organisation, entre cuisine collective et galères de chauffage.

«Depuis le 2 mai, à l’initiative de la Coordination sans-papiers 75, environ 800 personnes (hommes, femmes, enfants) occupent la Bourse du travail de la rue Charlot (République) à Paris. Quelque chose de nouveau est en train de se passer dans ce haut lieu historique des luttes des travailleurs de France. L’occupation s’est faite d’une manière autonome, contre tous “conseils” et recommandations des grandes organisations syndicales et politiques, et elle tient bon. (…)

Le message des sans-papiers est clair et net, seuls ceux qui ne veulent pas comprendre ne le comprennent pas. Parmi ces conditions, celle d’en finir une fois pour toutes avec leur infantilisation orchestrée, celle d’un mouvement autonome d’ensemble.

On est des hommes et des femmes debout, responsables et capables de prendre en main notre mouvement, on a notre dignité : voilà ce que veut dire, ce que continue de dire l’action de ces travailleurs sans-papiers. »

... http://www.zite.fr/bourse-occupee/
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 12 Mai 2018, 21:34

La mobilisation politique des quartiers populaires : autopsie d’un mouvement avorté

Dans "On est chez nous", Histoire des tentatives d’organisation de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988), Karim Taharount, docteur en histoire contemporaine, tente de répondre à la question suivante : pourquoi une organisation de l’immigration et des quartiers populaires à l'échelle nationale n'existe toujours pas aujourd'hui ? Explications.

Le 6 novembre 1982 s’éteint à Nanterre Abdenbi Guemiah, cofondateur et trésorier du Club Gutenberg. Deux semaines plus tôt, un de ses voisins, habitant la zone pavillonnaire, excédé selon des dires par « des enfants ayant jeté des cailloux sur sa façade » décide de riposter en tirant avec sa carabine pour les repousser. Il touche « accidentellement » Abdenbi Guemiah alors âgé à cette époque de 19 ans. Le 20 juin 1983, Toumi Djaïdja, président de SOS Avenir Minguettes, dans la banlieue lyonnaise, se fait tirer dessus par un policier en vadrouille alors « qu’il tentait d’empêcher un chien policier de mordre un autre jeune ». Toumi sera un des leaders de La Marche pour l’Égalité entamée le 15 octobre 1983.

Dans « On est chez nous », Histoire des tentatives d’organisation de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988), l’objectif de Karim Taharount n’est pas d’inventorier tous les crimes racistes ayant été opérés durant la période donnée, même si elles sont constitutives d’un climat social et expliquent, en partie, le ras-le-bol des jeunes assignés à la première et seconde vague d’immigration en France. L’ouvrage de Karim Taharount, qui nous emmène dans un voyage « à hauteur d’homme » à travers l’histoire de la « mouvance autonome des jeunes immigrés » entre 1981 et 1988, nous rappelle que les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques.

Un travail historique pharaonique

« On est chez nous », titre en référence à un article paru dans l’hebdomadaire de l’immigration » Sans Frontière » datant du 9 avril 1982 signé d’une jeune militante d’origine maghrébine, explore en profondeur les différents réseaux d’associations et de personnalités ayant de près ou de loin contribué à la structuration de la mouvance des descendants d’immigrés vivant dans les banlieues, de leurs combats pour arracher l’égalité des droits et ne plus être considéré comme des citoyens de seconde zone. Dans une immense majorité, ces « jeunes immigrés » (environ 2,2 millions au début des années 1980) étaient maghrébins, mais aussi portugais, subsahariens, asiatiques ou venant des outre-mer.

L’historien donne la parole à des acteurs laissés dans l’ombre de l’histoire légitime et s’appuie sur une documentation très riche; un travail pharaonique synthétisé en 300 pages seulement. « Depuis 2005, j’ai ainsi consulté les statuts déposés en préfecture par les associations ayant participé à la mouvance, visionné environ 700 émissions télévisées à l’INA, consulté environ 3 000 articles conservés à la BNF, étudié plus de 4 000 documents imprimés, réalisé environ 80 entretiens semi-directifs ».

On peut comparer cette démarche à L’Autobiographie de Martin Luther King Jr, signée Claybone Carson, professeur d’histoire à l’université de Standford qui a donné à voir les différentes étapes de la lutte pour les droits civiques des Afro-américains aux États-Unis, dans les années 60, sur la base de la vie du pasteur. Cette méthode donne à l’enseignement de l’histoire une dimension humaine. Karim Taharount offre un éclairage précieux sur les « tentatives d’organisation politique » des jeunes immigrés ou issus de l’immigration et permet de saisir la complexité d’un mouvement souvent homogénéisé.

Les immigrés, ces « sous-prolétaires »

La Marche pour l’Égalité d’octobre à décembre 1983 est le point d’orgue du livre. Les militants iconiques de ce mouvement, leurs parcours et leurs combats se satellisent autour de cet événement historique. Norredine Iznasni, Mogniss H. Abdallah, Djida Tazdaït… autant de noms, de visages, de pourfendeurs du statu-quo social qui se croisent, se testent parfois, d’un bout à l’autre du livre, d’un bout à l’autre de l’histoire.

Une histoire qui commence par celle de Norredine Iznasni, fils de la cité de transit Gutenberg à Nanterre dans les années 60-70, qui ressent déjà le fait de ne pas être considéré comme un Français à part entière, d’être à la périphérie du roman national, d’avoir été « mis à l’écart de tout ». Alors diplômé d’un CAP, il obtient un poste d’intérim dans une entreprise à Nanterre. Il démissionne quelques jours après lorsque son contremaître lui demande « d’effectuer un travail en dessous de son niveau de qualification et ne correspondant pas à la description du poste ». Il se reconvertit dans l’animation au service de la jeunesse, et le travail est herculéen. Le constat s’aligne avec celui des chercheurs sur ces quartiers : désertification de toute expression politique commune. « Les jeunes ne faisaient pas grand chose, ils n’avaient rien comme maison de jeunes ou salle pour se réunir. Ils étaient délaissés ». Les villes communistes ne se montrent pas particulièrement tendres avec cette population immigrée qui ne peut pas voter car n’en a pas le droit. « Les mairies les rangeaient dans la catégorie des sous-prolétaires. Elles les considéraient comme une surcharge budgétaire qui nuisait à l’image de leur ville ».

On apprend ainsi que « la ville de Nanterre a instauré un quota limitant un grand nombre d’immigrés de ne pas bénéficier des certains services municipaux ». Le Comité des résidents de la Cité Gutenberg et l’Association Gutenberg sont créés en réponse à cette pénurie d’action publique dans leurs quartiers. En parallèle, ces structures mènent des activités socioculturelles à l’égard des jeunes et portent des revendications politiques très concrètes, comme la grève des loyers initiée en 1982 afin de protester contre l’insalubrité des appartements.

Les premières tentatives d’union des luttes

Les municipales de mars 1983 représentent un tournant médiatique, la thématique de l’immigration « devient un enjeu politique à l’échelle nationale ». Des tracts racistes sont diffusés et l’extrême droite, alliée au RPR et à UDF, remporte sa première victoire démocratique à Dreux. Face à cette forte progression de la xénophobie et d’un climat électrique entre des jeunes immigrés et les forces de l’ordre, une volonté de s’unir pour faire front s’affiche dans la formation de la Coordination des cités de transit. « La coordination permet d’échanger des informations sur les démarches administratives, les logements disponibles ».

Les Forums-Justice, au nombre de six, se déroulant entre juillet et novembre 1983 dans les villes de Vénissieux, Marseille, Vaulx-en-Velin et Nanterre, donnent à nos protagonistes de La Coordination des cités de transit l’occasion de se rencontrer pour témoigner, s’écouter et discuter les moyens d’endiguer les violences policières et d’améliorer leurs conditions de vie. Le mouvement prend de l’ampleur et donne en partie naissance, au travers de l’Association SOS Avenir Minguettes, à la célèbre Marche pour l’Égalité des droits et contre le racisme, à l’Association des familles de victime de crimes racistes, à SOS Racisme. Pourtant, des désillusions vont amener des figures militantes de premier plan à s’éloigner du mouvement créé.

Les lascars et les beurgeois

Pourquoi la mouvance n’a jamais dépassé le stade informel malgré les tentatives de structuration à l’échelle nationale ? Les raisons de cet échec sont nombreuses, selon Karim Taharount. D’abord, l’historien décrit les divisions internes au mouvement et la difficulté de penser le mouvement dans son aspect organisationnel. « La mouvance n’a jamais réussi à choisir clairement une forme d’organisation spécifique capable de l’unifier. Elle n’a jamais dépassé le stade du réseau informel et nébuleux ».

L’historien observe la difficulté qu’ont les organisateurs à concilier leur vie professionnelle ou étudiante avec le temps qu’exigent leurs activités militantes. Ces activistes sont eux-mêmes touchés par les problématiques liées à l’emploi, au logement et à la précarité. Autre problème : des différenciations s’opèrent au sein du mouvement sur une base communautaire et identitaire en cassant une dynamique d’unification et de mutualisation des associations en marche. Karim Taharount le précise dans son enquête : la mouvance est principalement composée de Maghrébins (alors qu’ils sont, pour la plupart, nées en France), les autres communautés, portugaise, polonaise, turque apportant une nuance à ce groupuscule nouvellement formé. Les Assises nationales des associations de jeunes issus de l’immigration organisées entre le 9 et 11 juin 1984 sont déjà profondément marquées par ses dissensions, malgré l’extraordinaire opportunité pour ses associations de se rencontrer et de former un programme commun.

Une défiance voit le jour contre ceux proches de la gauche chrétienne et ceux ayant fréquenté les milieux intellectuels, maoïstes ou trotskistes et maîtrisant l’art de la rhétorique. Ces derniers étaient perçus par certains comme des pantins au service du gouvernement. D’où l’apparition d’appellations comme « beurgeois« , désignant tous ces militants ayant un niveau social supérieur, proches de la gauche étatique et accusés d’être déconnectés des réalités vécues par les jeunes issus de l’immigration. À l’opposé, apparaît le terme de « lascars » désignant ceux qui par leur débrouillardise, leur connaissance et leur implication sur le terrain font bouger les choses.

Quel héritage en 2018 ?

La mort de Zyed Benna et Bouna Traoré précédant les révoltes urbaines de 2005, celle d’Adama Traoré en juillet 2016 à Beaumount-sur-Oise, plus récemment le drame vécu par le jeune Théo Luhaka à Aulnay-sous-Bois en février 2017 laissent croire que le propos du livre est encore d’actualité. Les mouvements antiracistes et des quartiers populaires se centralisent autour des questions des violences policières ou encore des dérives islamophobes.

Karim Taharount déconstruit un discours stigmatisant sur les habitants des banlieues françaises en revisitant la mémoire de ces militants de la lutte contre le racisme. L’échec a créé une fédération des quartiers populaires, la radicalisation politique de certains membres du mouvement ne doit pas occulter à ses yeux les différentes initiatives qui ont vu le jour après 1988 et les plus récentes comme le collectif Pas Sans Nous qui se veut un « syndicat des banlieues », La Marche de la dignité, le Forum social des quartiers populaires, Stop le contrôle au faciès, et bien d’autres. Car le combat se poursuit aujourd’hui sous de nouvelles formes et avec un nouveau vocabulaire (« racisés », « intersectionnalité », « postcolonialisme »). Des mouvements qui « n’ont pas renoncé à tout projet d’organisation national », souligne le sociologue Thomas Kirszbaum dans sa préface au livre, cette même organisation qui a manqué à leurs aînés.

Jimmy SAINT-LOUIS

« On est chez nous », Histoire des tentatives d’organisation politique de l’immigration et des quartiers populaires (1981-1988), Solnistata, 2017 (Jeanne Demoulin)

Jimmy Saint-Louis


https://www.bondyblog.fr/reportages/au- ... nt-avorte/
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 01 Juin 2018, 00:24

Comment les immigrés ont eux aussi incarné «Mai 68»

Avec la cinquantaine, l’histoire de «Mai 68» atteint donc son âge mûr. Dès lors, il est peut-être temps d’interroger non seulement les nostalgies de ce moment si intense mais aussi les espoirs, les illusions provoquées. Savoir également si «Mai 68» a installé un nouveau processus touchant au fonctionnement de l’Etat, de l’école, des rapports entre femmes et hommes… Et de l’immigration, question rarement posée, qui reste toujours un point aveugle de cette histoire. La date «Mai 68» peut-elle se regarder comme anniversaire de la participation première, massive, des immigrés aux mobilisations qui ont ensuite traversé la société française? La réponse n’est pas si simple, évidente. Mai 68 ne marque pas vraiment le coup d’envoi des mobilisations propres aux travailleurs immigrés en France. Des mouvements sont bien antérieurs aux années 60.

n effet, un véritable engagement politique de l’immigration maghrébine et surtout algérienne en France a commencé bien avant mai 1968, en autonomie par rapport aux mouvements politiques français. Par la question coloniale et la guerre d’Algérie. Il n’y a pas eu d’adéquation mécanique et directe entre la mobilisation politique des immigrés en métropole, et les mouvements politiques français. On peut à ce propos évoquer trois dates significatives.

D’abord, le 14 juillet 1953 la manifestation du cortège autonome, derrière la CGT, des Algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) a été mitraillée par la police place de la Nation et fait 7 morts et plus de 50 blessés graves (1); le 9 mars 1956 la grande manifestation à l’appel du MNA (Mouvement national algérien dirigé par Messali Haj, qui s’oppose au Front de Libération nationale) contre le vote des «Pouvoirs spéciaux» votés à l’assemblée nationale par la gauche française est réprimée très violemment par la police; et, enfin, le 17 octobre 1961 la répression de la manifestation organisée par la Fédération de France du FLN contre le couvre-feu a provoqué la mort de plusieurs dizaines de manifestants algériens, sept ans seulement avant 1968.

... https://alencontre.org/europe/france/co ... ai-68.html
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Re: Luttes de l'immigration et des quartiers populaires

Messagede bipbip » 24 Juin 2018, 19:41

Hommage à Saïd Bouziri 9 ans après

Paris lundi 25 juin 2018
à 18h30, Square « Saint Bernard - Saïd Bouziri »

Disparu le 23 juin 2009 à Paris, à l'âge de 62 ans, notre ami Saïd Bouziri était une figure marquante des luttes de l'immigration depuis les années 1970, un militant de l'intégration des étrangers dans la vie politique et associative, pour la démocratie en Tunisie et au Maghreb, pour les droits légitimes du peuple palestinien à la liberté et à un État laïque, démocratique et indépendant.

Contre l'oubli :

Nous vous invitons à lui rendre hommage :

Lundi 25 Juin 2018 - 18 heures 30,
au square Saint Bernard - Saïd Bouziri,
16, rue Affre, 75018 Paris.

Nous déposerons une gerbe de fleurs à sa mémoire.

Les amis-es de Said

Le square Saint-Bernard est un square du 18e arrondissement de Paris. Il a été dénommé Square Saint-Bernard-Saïd Bouziri par une décision du Conseil de Paris et inauguré par le Maire de Paris le 23 juin 2012.
Saïd Bouziri, militant des droits de l'homme

Disparu le 23 juin à Paris à l'âge de 62 ans, il était une figure marquante des luttes de l'immigration depuis les années 1970.

LE MONDE | 08.07.2009 à 16h35 • Mis à jour le 08.07.2009 à 16h35 |Par Philippe Bernard

Disparu le 23 juin à Paris à l'âge de 62 ans, Saïd Bouziri était une figure marquante des luttes de l'immigration depuis les années 1970, un militant de l'intégration des étrangers dans la vie politique et associative. Il était né le 4 juin 1947 à Tunis.

Son itinéraire d'étudiant tunisien en France, marqué par la guerre des Six-Jours puis par Mai 68, commence fugitivement dans les rangs maoïstes, qu'il quittera au nom d'une idée qui ne l'abandonnera plus : l'autonomie politique des immigrés. Etudiant-travailleur, il participe à la fondation des Comités Palestine puis du Mouvement des travailleurs arabes (MTA) et du Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés. Critique à l'égard des partis de gauche français, hostile aux organisations mises en place par les régimes du Maghreb pour contrôler les émigrés en France, le MTA, créé en 1970 à Marseille dans le sillage de la Gauche prolétarienne, fut le premier mouvement organisé des immigrés.

En 1972, visé ainsi que sa femme Faouzia par un arrêté d'expulsion pour atteinte à l'ordre public, Saïd Bouziri observe une grève de la faim qui aura un grand retentissement. Droit d'association, droit au logement, à l'éducation, défense des immigrés menacés, dénonciation des attentats racistes qui se multiplient : le militant se bat sur tous les fronts. Dans le quartier de la Goutte-d'Or à Paris, il crée le centre culturel de la rue Stephenson et, en 1981, Radio Soleil Goutte-d'Or. Jusqu'à une époque récente, Saïd Bouziri participera à tous les mouvements de sans-papiers.

Entre-temps, il aura été au coeur d'un passage de témoin historique entre les "travailleurs immigrés" des années 1960-1970 et la deuxième génération qui animera le "mouvement beur" des années 1980.

Le journal Sans frontière rebaptisé un temps Baraka (1979-1986) en sera l'organe, popularisant les revendications des immigrés auprès d'un public plus large, lançant la Marche pour l'égalité (dite "des beurs") de 1983, puis un mouvement d'inscription sur les listes électorales. Conscient de s'inscrire dans une histoire longue, Saïd Bouziri créera en 1987 avec son ami Driss El-Yazami l'association Génériques destinée à collecter les archives de l'immigration en France. L'association organisera en 1989, à la Grande Arche de la Défense, la première exposition sur l'histoire de l'immigration. Elle est aujourd'hui associée à la Cité nationale de l'histoire de l'immigration de la porte Dorée à Paris.

Saïd Bouziri, comptable aux Assedic de profession, et longtemps membre du conseil d'administration du Fonds d'action sociale des travailleurs immigrés (FAS), n'a jamais demandé à être naturalisé français. Cela ne l'empêchait pas de se considérer comme un citoyen à part entière. Engagé depuis une vingtaine d'années à la Ligue des droits de l'homme (LDH), dont il était le trésorier national, il portait la campagne de cette organisation en faveur de l'octroi aux étrangers du droit de vote aux élections locales.
Dates clés

4 juin 1947
Naissance à Tunis.
1970
Création du Mouvement des travailleurs arabes (MTA).
1987
Création de l'association Génériques.
23 juin 2009
Mort à Paris.

https://paris.demosphere.eu/rv/63154
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