1968, et l’après-68

1968, et l’après-68

Messagede vroum » 05 Oct 2008, 22:49

Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Par Léo

in L'Encre Noire # 1 avril 2008, « Journal libertaire de Caen et d'ailleurs... »

Article réalisé notamment grâce aux archives de la F.A. Rouen et à celles de Gérard de la C.N.T.14. Merci à eux…

A la veille des événements de Mai 68, le mouvement libertaire apparaît divisé. La Fédération Anarchiste s’est séparé de nom-breux militants, notamment parmi les jeunes, suite à l’expul-sion des groupes et individus proches du situationnisme aucongrès de Bordeaux de mai 1967. D’autres groupes quit-tent la F.A., critiquant sa rigidité idéologique, et son manque d’activisme.

Cette remise en cause de l’anarchisme traditionnel s’était déve-oppé au cours des années 50, surla question de l’Algérie entre autres, puiss’est prolongée dans les années 60, notamment suite à la création de l’U.G.A.C. (Union des Groupes Anarchistes Communistes),d’abord tendance de la F.A. en 1960, puis autonome en 1964. L’U.G.A.C. souhaite l’unité avec d’autres révolutionnaires, prend en compte les luttes de libération nationales… De plus, la tendance O.R.A. (Organisation Révolutionnaire Anarchiste), créée en 1967 et d’orientation plateformiste, tend à s’émanciper de plus en plus de la F.A., préfigurant la scission définitive de 1970. Des individus ayant choisi l’ouverture idéologique et le débat sont regroupés autour de Noir et Rouge, à la fois groupe et revue thé-orique, qui jouera un rôle important lors des événements, et dont on retrouvera l’influence dans le Mouvement du 22 Mars. Ce groupe-revue est d’ailleurs proche d’autres groupes spécifiquement étudiants, comme la L.E.A. (Liaison desEtudiants Anarchistes), active à la facultéde Nanterre ou le C.L.J.A. (Comité de Liaisondes Jeunes Anarchistes). Les J.A.C. (Jeunesses Anarchistes Communistes), dissidents de la FA crées en 1967, sont actives dans les lycées parisiens et partiiperont aux Comités d’Actions Lycéens (C.A.L.).D’autres organisations anarchistes exis-tent, mais au vu de leur caractère grou-pusculaire ou de leur faible activité politi-que, nous n’en tiendrons pas compte ici. On peut citer toutefois l’A.O.A. (Alliance Ouvrière Anarchiste), qui connaîtra plustard une dérive d’extrême-droite, ou encore l’U.F.A. (Union Fédérale Anarchiste). L’U.G.A.C. publie à partir de 1968 Tribune Anarchiste Communiste (T.A.C.) et restera connue sous ce nom. La C.N.T. quant à elle est alors réduite à une poignée de militants. «La C.N.T. n’est donc plus une centrale syndicale, mais un groupe de quelques militants qui restent fidèles à une certaine pureté anarcho-syndicaliste. Ainsi, à la veille de Mai 68, la C.N.T. est complètement résiduelle et, condamnée àrester dans l’expectative, elle ne peut évi-demment pas peser sur les événements.» (1)… Il ne s’agit ici que d’un aperçu du mouvement anarchiste en 68, vu surtout à traversle prisme des organisations officielles. Elle ne tient pas compte des nombreux in-dividus se réclamant de l’anarchisme, mais n’adhérant pas à un groupe, ni de la multitude de petits groupes «autonomes», plus ou moins éphémères, mais non moins actifs. La Fédération Anarchiste en 1968 : une unité impossible.

Fidélité à l’anarchisme ou conservatisme idéologique ?

Entre 1960 et 1968, la F.A. avait connu divers bouleversements, qui expliquent enpartie sa rigidité idéologique, ou plutôt sa fidélité à l’anarchisme traditionnel, et notamment à la synthèse de Sébastien Faure. Elle vit dans le souvenir de “l’affaire Fontenis” (2) , et semble craindre en perma-nence un complot marxiste et un noyautage de l’organisation. La figure emblématique de la Fédération Anarchiste reste Maurice Joyeux, du groupe Louise Michel, représentant d’un anarchisme ouvrier très antimarxiste. Ainsi, en 1964, suite au congrès de Paris, l’U.G.A.C., tendance communiste libertaire organisée au sein de la FA, doit quitter celle-ci, une partie du congrès la jugeant “fraction de type léniniste”. Le problème vient en fait des jeunes qui adhèrent à la FA, dont la culture politique s’est forgée autour de la question d’Algérie,ou encore de la révolution cubaine : «Lesévénements d’Algérie d’abord, de Cuba ensuite, vont rabattre chez nous une jeunesse turbulente dont nos éternels marxistes libertaires vont se servir pour reprendre le vieux rêve des politiciens : transformer notre mouvement en un parti politique marxiste de préférence, simplement agrémenté de cette morale libertaire qui fait bien dans les salons.» (3).

Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Concernant la révolution cubaine, la F.A. a adopté au congrès de 1965 une motion en faveur du Mouvement Libertaire Cubain en Exil, critiquant ainsi ouvertement le régime castriste, qui alors était une référence pour toute l’extrême-gauche française, jusque dans les rangs libertaires, parfois même chez les communistes libertaires de la F.A. On peut lire dans Le Monde Libertaire, dans un article signé «La rédaction» (en fait M. Joyeux) : « Fidel Castro n’a pas caché son intention d’en finir avec les méthodes libérales, voire libertaires ! Non plus d’ailleurs que son admiration pour Lénine. Tout cela suppose la création rapide d’un parti uniquedoté d’un appareilunique, d’une presse unique sous le contrôle de l’État. Apartir de là, les es-poirs mis dans la révolution cubaine auront vécus […] » (4).Position clairvoyante mais peu courante pour l’époque,tant le prestige d’un Castro ou, encore plus, d’un Guevara, est immense. La dérive de la révolution anticoloniale en Algérie conforte la FA dans la position qu’elle tenait lors du conflit : celle d’une méfiance vis-à-vis des luttes de libération nationale, refusant alors le soutien au F.L.N., lui préférant le concept de «défaitisme révolutionnaire» (5). Certains jeunes adhérents découvrent les théories marxistes critiques, comme le conseillisme, la revue «Socialisme ou Barbarie» (6) ou, plus tard, le situationnisme. Ces jeunes veulent apporter un souffle nouveau à la FA, en ajoutant à l’anarchisme traditionnel des apports issus de penseurs marxistes dont les idées peuvent leur paraître libertaires, mais aussi aborder des thèmes sous-estimés comme la liberté sexuelle, le féminisme, les problèmes du monde étudiant…M. Joyeux résume ainsi la situation : «Nous sommes aujourd’hui un certain nombre de vieux militants d’une part, un certain nombre de jeunes gens qui viennent au mouvement libertaire d’autre part, avec ce fossé creusé par l’absence d’une génération intermédiaire. Il va fal-loir qu’on se comprenne.».

Le choc situationniste

La diffusion d’une nouvelle théorie politique dans les milieux libertaires, le situationnisme, va entraîner à nouveau un très vif débat au sein de la Fédération. Décembre 1966 marque l’arrivée sur la scène politique française de l’Internationale Situationniste (7). Au départ mouvement assez confidentiel issu des milieux intellectuelset artistiques, se réclamant entre autres du surréalisme, ce courant prône un mélange de conseillisme, modernisée par la critique de la société duspectacle (titre du célèbre ouvrage de Guy Debord), et la condamnation des structures révolutionnaires traditionnelles. Elle fait irruption dansles milieux étudiants à Strasbourg en prenant la tête de l’association locale des étudiants, section de l’UNEF, en profitant pour la dissoudre. C’est à ce moment qu’est publiée la célèbre brochure «De la misère en milieu étudiant», pamphlet qui n’épargne aucun groupe révolutionnaire, pas même les anarchistes : «Quant aux divers groupuscules “anarchistes”, ensemble prisonniers de cette appellation, ils ne possèdent rien d’autre que cette idéologie réduite à une simple étiquette. L’incroyable “Monde Libertaire”, évidemment rédigé par des étudiants, atteint le degré le plus fantastique de la confusion et de la bêtise. Ces gens-là tolèrent effectivement tout, puis-qu’ils se tolèrent les uns les autres.». Maurice Joyeux y répond par un article virulent, qu’il peine à faire passer auprès du comité de rédaction du Monde Libertaire, tant le ton employé est acerbe :«Les gesticulations verbales des situationnistes ne tirent pas à conséquenceet nous pouvons rassurer le lecteur, nousles retrouverons dans quelques années, le casier judiciaire vierge, les fesses charnues, le compte en banque confortable […] De toute manière, l’ultra-gauchisme reste le tremplin idéal pour les «Marie-Louise» de la bourgeoisie occupées à jeter leur gourme.» Au même moment paraît dans Le Monde Libertaire un article signé Guy Antoine, «Qu’est-ce que le situationnisme ?». Or ce dernier fait partie du comité de lecture du Monde Libertaire. « Parmi nous ce fut la stupeur. Voilà des zigotos auxquels nous avions offert une page de notre journal pour exposer leur point de vue et qui, sans aucune analyse de nos propositions, nous traînaient dans la boue.» (8). On s’interroge alors sur un éventuel complot situationniste. Pourtant, il semblerait qu’aucun membre de l’Internationale Situationniste n’était alors à la F.A., on y trouvait tout au plus des sympathisants, dans les jeunes adhérents. Concernant l’éventuelle noyau-tage de la F.A., M. Joyeux avoue lui-même : « Ils n’en avaient ni les moyens, ni l’envergure, ni même l’idée au départ». Maurice Laisant, alors secrétaire général de la Fédération et aussi de l’AEDPR (Association Pour l’Etude et la Diffusion des Philosophies Rationalistes, qui sert de structure juridique à la F.A.), dissout le comité de lecture. Le nouveau comité est alorsconstitué presque uniquement de membres du groupe Louise Michel. Cette décision, jugée autoritaire, fera polémique. Joyeux interprète ainsi les événements : «La situation s’aggrava encore lorsque Laisant […] évacua quelques-uns de ces foutriquets du comité de presse de notre journal où ils étaient parvenus à s’introduire. Pour ma part je nettoyais le siège de notre mouvement de ces “étudiants” qui n’avaient rien à faire et qui passait leur après-midi à dire du mal de la fédération et de ses militants à tout ceux qui venaient prendre contact avec l’anarchie.» (9). Le congrès de Bordeaux, entre le 13 et le 15 mai1967, sera décisif. Roland Biard y distingue quatre tendances :
«1- Une tendance, qualifiée de “pro-situationniste”, décidé à rompre (2 groupes). Ce qu’elle fit d’ailleurs dès l’ouverture du Congrès ; après avoir dénoncé la sclérose du mouvement.
2- Une tendance qui engagera la bataille pour l’abrogation des pouvoirs de l’Association (une centaine de militants).
3- Une tendance à la fois hostile aux deux premières et aux “chefs historiques”, qui n’interviendra pas dans le Congrès mais se constituera en tendance peu après, pour former, par la suite, l’O.R.A.
4- Enfin la “majorité” regroupée pour la circonstance autour de Maurice Joyeux et de Maurice Laisant. Fermement décidée à contrôler la F.A., cette tendance alla jusqu’à menacer de faire scission… en gardant Le Monde Libertaire et les locaux.» (10).
Finalement, le congrès de Bordeaux voit le départ d’une douzaine de groupe. Les militants s’éparpilleront dans divers autres groupes anarchisants, comme Noir et Rouge, I.C.O. (Informations Correspondances Ouvrières), ou, plus tard, le Mouvement du 22 mars (notamment J.P. Duteuil). Alors qu’elle était passée de 47 groupes (dont 2 en formation) en 1966 à 67 groupes (dont 23 en formation) au congrès de Bordeaux en mai 1967, elle revient, suite à ce tumultueux congrès, à 47 groupes et 10 “liaisons”. Toutefois, il faut relativiser ces chiffres, car comme le fait remarquer Jean Maitron, «il convient de distinguer parmi les groupes ceux qui fonctionnent, cotisent, et ceux qui n’existent que “sur le papier” (11) ». Suite à ces événements, M. Joyeux écrira une brochure intitulée L’Hydre de Lerne, la maladie infantile de l’anarchisme, véritable réquisitoire antimarxiste, où il dénonce tous les complots, réels ou supposés, ayant touché la FA depuis 1953.

L’O.R.A., ou la plateforme dans la synthèse

A l’origine de cette tendance de la FA, on trouve Maurice Fayolle. Celui-ci, entre 1960 et 1967, intervient lors de chaque congrès pour pousser à la radicalisation de l’organisation. Dès 1960, au congrès de Trélazé, il évoque la création d’une nouvelle organisation : «Comment peut se définir une organisation révolutionnaire ? Premier point : ne peuvent se rassembler dans une organisation que ceux qui acceptent le principe même de l’organisation, sans aucune restriction. Deuxième point : ne peuvent se rassembler dans uneorganisation anarchiste que ceux qui sontdécidés à oeuvrer pour une transformation des structures sociales actuelles orientées vers des finalités libertaires.Troisième point : ne peuvent se rassembler dans une organisation anarchiste que ceux qui, selon un propos de Bontemps, dès le départ «refusent de se considérer comme des minoritaires de propos délibérés».[…] Donc, ORGANISATION, parce que tout mouvement exige des structures organisationnelles ; ANARCHISTE, parceque le but est l’édification d’une société libertaire ; REVOLUTIONNAIRE, parce que c’est ainsi que se nomme, dans le dictionnaire, «un changement dans l’ordredes choses du monde, quels que soient les moyens employés» (12). S’en suit un exposé sur la nécessité de la violence révolutionnaire, à laquelle s’opposent les non-violents, puis sur l’organisation interne de la future structure. Fayolle critique ici les humanistes et les pacifistes, représentants du courant individualiste dans la synthèse. C’est bel et bien la vieille synthèse de Faure qu’il remet en cause, en prônant une plateforme organisationnelle, sur le modèle de celle des anarchistes russes (Archinov). On retrouve là un vieux débat d’avant guerre. Il faudra attendre 1967 pour voir réellement se constituer cette tendance O.R.A. : elle sera issue de la rencontre entre Fayolle et un certains nombre de groupes critiques dans la F.A., principalement composés de jeunes. Un groupe de jeunes publie une déclaration en septembre 1967 dans laquelle il déclare rompre avec la J.A.C. (Jeunesse Anarchiste-Communiste), créé récemment par des dissidents de la F.A. Elle s’allie avec le groupe Juillet de Paris, le groupe de Lille et le groupe du 18è pour former les J.R.A. (Jeunes Révolutionnaire Anarchistes). Les J.R.A. seront parmi les membres fondateurs de l’O.R.A.. Une assemblée de groupes et individus en accord avec la création d’une organisation réellement révolutionnaire est organisée en octobre 1967, suite au congrès mouvementé de Bordeaux : Fayolle y propose la création d’une O.R.A., mais aucune décision n’est prise. Les groupes parisiens présents décident toutefois de se fédérer en une «région Paris-banlieue sud». En décembre, le groupe Albert Camus (14è et 6è arrondissement) publie une motion demandant que la F.A. se transforme en une“confédération de tendances”. En janvier 1968 parait le premier numéro de L’Organisation Libertaire. On y trouve en introduction un texte de Michel Cavallier, qui précise : «Nous préparons le terrain pour une future O.R.A. […] Ce mouvement sera partie intégrante de la F.A., bien qu’autonome, ou en dehors, ou alors sera la F.A., selon les structures que cette dernière se donnera lors du prochain congrès». Guy Malouvier, alors secrétaire aux relations internationales, reprend cette analyse dans un “Plaidoyer pour une confédération des anarchistes de France” : «Ces crises périodiques sont dues, en partie, à un malaise profond, réel, que ressentent presque uniquement les socialistes libertaires, la sensation de s’être fourvoyés au milieu d’humanistes, respectables certes, mais dépourvus de toute dynamique révolutionnaire, qui opposent victorieusement leurs théories pacifico-évolutionistes et individualistes aux conceptions des révolutionnaires anarchistes» (13). On retrouve ici l’opinion que Fayolle n’a cessé d’exprimer au cours des années 60. Lors d’une réunion clandestine de militants O.R.A., il est décidé de s’emparer de la FA lors du prochain congrès, ce qui échouera : l’O.R.A. deviendra une organisation autonome en 1970.

En marge des organisations officielles, Noir et Rouge : le «groupe non-groupe»

C’est à l’origine le nom de la revue anarchiste publiée par les G.A.A.R. (Groupes Anarchistes d’Action Révolutionnaire (14)). Les G.A.A.R. scissionnent en 1961, 7 groupes ayant rejoint la Fédération Anarchiste au congrès de Montluçon pour former l’U.G.A.C.. (Union des Groupes Anarchistes Communistes), avec d’autres groupes de la F.A. Une autre partie maintient la revue Noir et Rouge, se destinant plus à la réflexion qu’à l’action, «sans aucune ambition de représentativité ni de regroupement organisationnel (15)». En plus de la revue, le groupe publie des brochures ronéotées ou imprimées. « De 1960 à 1967, Noir et Rouge publie une série de textes remettant en cause certaines positions anarchistes traditionnelles (ce sera notamment le cas en ce qui concerne la Franc-maçonnerie, l’individualisme) et s’efforce d’amener une réflexion systématique sur la pensée anarchiste. A partir de 1965, Noir et Rouge consacre plusieurs numéros à l’autogestion, notamment à travers les collectivités, en Espagne, en Yougoslavie, en Algérie… (16) ». La revue critique l’orientation synthésiste de la F.A., développant la théorie selon laquelle l’indi-vidualisme scléroserait le mouvement libertaire. «Si la tendance elle-même n’est pas remise en cause, c’est plutôt l’esprit qui en découle qui est considéré comme néfaste et responsable en partie d’une confusion chez les militants (17)».

La critique de la Franc-maçonnerie est aussi une critique indirecte de la Fédération Anarchiste, qui compte quelques francs-maçons en son sein. Noir et Rouge fera des conférences communes avec l’U.G.A.C. Au départ très confidentielle, l’audience de la revue augmente defaçon spectaculaire. Ainsi, le tirage dela revue passe de quelques dizainesau début, alors qu’elle est encore l’or-gane des G.A.A.R., à plusieurs milliersen 1968 (3 500 après Mai 68. Au milieu des années 60, le groupe-revue s’accroît grâce à l’arrivée de jeunes, surtout étudiants. C’est dans ce milieu étudiant qu’il a la plus grande influence. Il participe au C.L.J.A. (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) et aussi à la L.E.A. (Liaison des Etudiants Anarchistes). Suite au congrès de Bordeaux de la Fédération Anarchiste, plusieurs dizaines de militants rejoignent le groupe. Il avait été particulièrement pris pour cible lors du congrès, du fait des critiques récurrentes de la revue vis-à-vis de la FA. De plus, le groupe juge que la FA est en phase de bureaucratisation, du fait du trop grand pouvoir de l’A.E.D.P.R., et la compare à l’O.P.B. des années 50 (voir note 2), ce qui est l’avis d’une partie des congressistes, qui rejoindront Noir et Rouge. Ce nouvel apport de militants va l’orienter à partir de décembre 1967 vers le concept de “groupe non-groupe”, et va permettre à Noir et Rouge de se tourner vers une activité plus militante, en plus de son travail théorique. Il pourra dès lors “jouer le rôle d’un pôle de recherches et d’agitation”. La revue est alors parfaitement en phase avec les préoccupations des jeunes militants : «le nouvel apport se ressent aussi dans les nouveaux articles où des discussions sont établies sur la question vietnamienne ou sur la situation universitaire en France (18)».

Le C.L.J.A., la LEA et le Mouvement du 22 Mars

Le C.L.J.A. (Comité de Liaison des Jeunes Anarchistes) est créé en 1965 à l’initiative de militants de l’U.G.A.C., des Jeunes Libertaires19 , de la F.A., de la F.I.J.L. (Fédération Ibérique des Jeunes Libertaires) (20) , de Noir et Rouge et d’autres groupes autonomes. «Ce comité, qui ne vise nullement à se substituer aux organisations de jeunes déjà existantes, se propose de raffermir les contacts entre tous les jeunes anarchistes, en maintenant une liaison permanente et des échanges effectifs. A travers ce comité peuvent également être envisagées des actions concertées sur les problèmes qui nous intéressent tous. (21)». Le comité prend l’initiative d’organiser à Paris une rencontre européenne des jeunes anarchistes où seront présents 29 groupes de six nationalités (France, Belgique, Espagne, Angleterre, Pays-Bas, Italie et Suède) . On trouve à l’ordre du jour : les jeunes et la dépolitisation en Europe ; les mouvements in-surrectionnels dans le Tiers Monde ; la lutte antifranquiste, l’électoralisme, le syndicalisme, l’organisation ; le Viet-nam. On y parla longuement du mouvement “Provo” hollandais, mouvement très en vogue dont la pensée s’affirme lors de “provocations spectaculaires contre l’aliénation culturelle et l’aliénation des loisirs”, pour “obliger les autorités à se montrer sous leur véritable aspect, c’est-à-dire oppresseur (22)”. Il inspira fortement les situationnistes français, et plus largement la jeunesse révolutionnaire des universités. Daniel Cohn-Bendit et Jean-Pierre Duteuil y feront des interventions, notamment sur le phénomène “Yéyé”, qui est selon eux un paravent mis en place par la société du spectacle pour dépolitiser la jeunesse, et aussi en critiquant radicalement les organisations réformistes, partis et syndicats. «On pourrait ainsi multiplier les exemples et montrer com-bien ce courant anarchiste contrairement aux autres mouvements – anarchistes ou non – a “senti” Mai 68 (23)». Toutefois, le comité se refuse à être une organisation, et la Conférence ne veut pas prendre de posi-tions officielles. Des coordinations autour de thème précis (Vietnam, sexualité, gestion directe…) sont malgré tout créées, mais auront une existence éphémère. Créée en 1964 en même temps que le C.L.J.A., la L.E.A. (Liaison des Etudiants Anarchistes) n’a d’activité politique réelle qu’à partir de 1966. Elle apparaît en décembre 1965 à l’université de Nanterre en publiant une brochure qui rencontrera un certain succès : «Positions sur l’enseignement et le syndicalisme». Outre des revendications classiques sur les besoins en locaux, en professeurs, on y trouve aussi une critique de fond, d’orientation libertaire, de l’Education Nationale : « On voit donc que, loin de vouloir répondre à des soucis d’humanisme ou de culture, la classe dirigeante qui organise l’éducation nationale ne vise en fait qu’à renforcer les positions des monopoles sur le marché du travail.» ;« Par exemple, l’enseignement de l’histoire décrit celle-ci au niveau bureaucratique et abstrait des couches dirigeantes (explication des guerres par les seules ruptures diplomatiques).» ; « l’évaluation scolaire présentée aux élèves comme fin de l’enseignement les éduque dans un état d’esprit arriviste et de compétition qui prépare l’acceptation de la concurrence capitaliste. (24)». S’en suivent une critique du syndicalisme réformiste étudiant et enseignant, et la proposition de création d’une tendance révolutionnaire : la T.S.F.R. (Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste). Début 1967, elle présente une liste aux élections de l’U.N.E.F. en philosophie / sociologie / psychologie et sera élue, grâce à l’absence d’une partie du bureau. Elle s’inspire notamment des Provos hollandais et des situationnistes : «Les Provos hollandais nous ont montré UN des moyens de créer ce type de situation qui aggrave les conflits, libère les énergies, montre à chacun son vrai rôle. Nous pouvons nous en inspirer ou, mieux, trouver des moyens encore plus adaptés à notre situation. - Dénonciation et provocation systématiques de toute forme de répression : atteinte aux libertés individuelles, politiques, syndicales, culturelles. - Actions directes (et non dénonciations verbales, pétitions, etc.), susceptibles de produire des situations créatives : occupations du restau-U, du bâtiment des filles de la cité, et une foule d’autres actions auxquelles nous n’avons pas pensé mais que c’est aux étudiants eux-mêmes qu’il appartient de déterminer. (25) ». Elle signe d’ailleurs ses tracts “le bureau bidon de Philosocio-psycho” ou bien encore “G.E.F.” (Groupe des Etudiants Fantômes)”. La L.E.A. est en relation étroite, voir se confond, avec le Groupe Anarchiste de Nanterre, lui aussi issu du C.L.J.A.. Il a été au départ créé par J.P. Duteuil comme groupe de la F.A., mais deviens autonome suite à l’éviction des pro-situationnistes du comité de lecture du Monde Libertaire. Daniel Cohn-Bendit participera à ce groupe. On ne peut pas qualifier le Mouvement du 22 Mars (26) de spécifiquement anarchiste. Il est pourtant inspiré par le groupe-revue Noir et Rouge, et on trouve à sa création des membres de la L.E.A. ou du Groupe Anarchiste de Nanterre, comme J.P. Duteuil ou D. Cohn-Bendit. Mais diverses opinions coexistent dans ce groupe, puisque l’on y trouve aussi des membres des J.C.R. (Jeunesses Communistes Révolutionnaires, trotskystes), des maoïstes de l’U.J.C.M.L. (Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes), et des militants sans étiquette définie. «Le 22 mars, c’est en son noyau la fusion du léninisme et de l’anarchisme, dans l’action révolutionnaire souple et ardente, qui refuse l’organisation d’un parti, mais accepte librement l’adhésion dans l’action de tous les courants révolutionnaires. Le 22 Mars, c’est une formule originale de front d’action avec le minimum d’organisation et en même temps le maximum d’intelligence stratégique et tactique. Le 22 Mars est révolutionnaire dans sa substance, et partout où il s’impose s’instaure un nouvel ordre, démocratie directe, élus révocables, un ordre soviétique […]. Le 22 Mars mime toute les révolutions passées, la guerre d’Espagne, la révolution culturelle, Octobre 17, la Commune de Paris, pour s’efforcer de vivre et faire vivre le socialisme des conseils. (27) ». Les propos de M. Joyeux traduisent bien la position des anarchistes “traditionnels” vis-à-vis du Mouvement : «Ils créeront le Mouvement du 22 Mars qui rassemblera des personnages se réclamant de l’anarchie, d’un certain anarchisme, et dont la caractéristique fut justement de n’être en rien anarchiste, ce qu’ils proclameront d’ailleurs après, lorsque cela devint moins “convenable” d’y prétendre. (28)».

L’intervention anarchiste lors des «Evénements»

A la veille de Mai 68, on peut finalement distinguer deux pôles dans le mouvement libertaire. D’un côté, une structure qui semble figée et imperméable aux courants marxisants, garante de la pureté idéologique de l’anarchisme historique, la Fédération Anarchiste, et de l’autre, plusieurs groupes, très souvent composés de jeunes, parfois issus des rangs de la F.A., l’ayant quitté suite aux polémiques des années précédentes. Ces derniers semble plus en phase avec les revendications politiques de la jeunesse et de ses combats d’alors, et s’est ouvert à d’autres courants, souvent d’inspiration marxiste, au prix parfois d’alliances “contre-nature”, comme par exemple au sein du Mouvement du 22 Mars, et de constructions idéologiques floues, privilégiant la spontanéité. Reste que c’est bel et bien ce courant qui a “senti venir” Mai 68, et qui, toutes proportions gardées, en est à l’origine.

Une révolte libertaire ?

De par bien des aspects, les événements de mai ont indéniablement un caractère libertaire. Des thèmes chers au mouvement anarchiste ressurgis-sent à l’occasion des événements de Mai : l’organisation à la base, la démocratie et l’action directe, l’autogestion, la liberté sexuelle… Les drapeaux noirs, ou noirs et rouges, concurrencent largement la nuée de drapeaux rouges lors des grandes manifestations. Pourtant, malgré ce que craignait alors la police et une bonne partie de la presse, de gauche comprise, on ne peut pas parler d’une présence massive des anarchistes, tout simplement du fait de leur faible nombre, qui ne leur permet pas une réelle emprise sur les événements. «La floraison de drapeaux noirs, sous lesquels se trouvaient souvent des têtes inconnues et aux idées parfois imprécises, a permis d’attribuer à notre mouvement une surface qu’il n’a pas dans la réalité. (29)». R. Biard fait une estimation des “effectifs” anarchistes en 1968 : «Noir et Rouge – groupes indépendants : 100 à 130 militants, répartis essentiellement à Paris et à Nanterre ; FA : 200 à 300 militants répartis sur toute la France (…) ; C.N.T. et Jeunesses Syndicalistes Révolutionnaires : une centaine au plus sur toute la France (chiffre ne comprenant pas les réfugiés politiques espagnols) ; U.G.A.C. : 30 à 40 militants, la plupart sur Paris ; Jeunesses Anarchistes Communistes : une centaine de lycéen mais sans coordination ; Groupes divers (autonomes) (30) : une dizaine regroupant au plus une centaine de militants.»

La présence massive de drapeaux noirs, notamment à la grande manifestation du 13 mai et au stade Charléty le 27 mai, est donc le fait de manifestants qui se reconnaissent dans ce symbole, sans toutefois adhérer à une organisation. Parmi eux, d’anciens militants anarchistes ou tout simplement des sympathisants. De plus, l’adoption du drapeau noir permet aussi de se démarquer des groupuscules gauchistes, qui tout au long des événements tenteront de grossir leurs rangs. «Le drapeau noir devient très rapidement, non plus l’emblème des anarchistes “historiques”, mais celui de tous ceux qui s’opposent aux prétentions avant-gardistes d’états majors jusque-là sans troupes, et fort désireux d’en avoir !(31)».

Mais le caractère très spontané des Journées de Mai fait qu’aucune organisation ne parvient à coller réellement à la réalité. Les divers groupes anarchistes n’ont pas le temps de rédiger des tracts, le manque de recul du fait de l’enchaînement rapide des événements rendant difficile la production écrite, celle-ci nécessitant en plus la réunion du groupe au préalable. Or, bien souvent, les militants sont pris par leur activisme politique, ce qui rend impossible la concertation. C’est ce qui explique que J. Maitron ne trouve à la Sorbonne occupée qu’un tract de l’O.R.A. et un du groupe Louise Michel de la F.A. (32) . Ce dernier tiendra d’ailleurs une table de presse durant l’occupation.

Notes :
1 Histoire de la C.N.T. française, première partie : de 1945 à 1995, brochure C.N.T.-AIT, p 37. A noter qu’il existe aussi en France une C.N.T. espagnole en exil.
2 George Fontenis avait créé une organisation secrète au sein de la F.A. en 1950, l‘O.P.B. (Organisation Pensée Bataille), qui permit à ses partisans de récupérer celle-ci, qui devient la F.C.L. (Fédération Communiste Libertaire). La F.C.L. se présenta aux législatives de janvier 1956, et disparut peu après.
3 M. JOYEUX Sous les plis du drapeau noir, souvenir d’un anarchiste , T2, ed. du Monde Libertaire, 1988, p 227
4 Ibid, p228
5 C’est-à-dire combattre pour mettre fin à la guerre, ce qui peut provoquer une situation révolutionnaire en métropole, et rejeter la phase bureaucratique qui s’installerait une fois l’Algérie débarrassée du colonialisme.
6 Groupe et revue du même nom, d’abord tendance du P.C;I. (trotskiste) en 1946, puis qui scissionne en 1948. Animé par des intellectuels comme Cornélius Castoriadis ou Claude Lefort (qui le quitte en 1959). La revue s’interrompt en 1964 et le groupe se disperse.
7 Issues de plusieurs groupes créateurs qui s’unifient en 1958 : Internationale Lettriste, Internationale des artistes expérimentaux, mouvement COBRA (Copenhague-Bruxelles-Amsterdam)…. Au départ contestation des formes artistiques existantes, l’I.S. et transpose son analyse à l’ensemble de la société, critiquant la séparation entre art et vie.
8 Ibid, p 243
9 M. JOYEUX Sous les plis du drapeau noir, souvenir d’un anarchiste, p244
10 R. BIARD Histoire du mouvement Anarchiste 1945-1975, Galilée, 1976, pp 144-145
11 J. MAITRON Le mouvement anarchiste en France, T2, de 1914 à nos jours, Maspero, 1975, p 132
12 R. BIARD Histoire du mouvement Anarchiste 1945-1975, pp 136-137
13 Bulletin intérieur n°72 de la F.A., mai 1968
14 Groupe communiste libertaire crée en novembre 1955 par des anciens de la Fédération Communiste Libertaire. Editent la revue Noir et Rouge à partir d’avril 1956. Les G.A.A.R. seront très actifs dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.
15 Noir et Rouge n°28, 1964, cité par J. MAITRON Le mouvement anarchiste en France, T2, p 99
16 R. BIARD Dictionnaire de l’extrême-gauche de 1945 à nos jours, Belfond, 1978, pp 248-249
17 C. GUERIN Pensée et action des anarchistes en France : 1950-1970, mémoire de maîtrise, Lille 3,2000,p77
18 Ibid, p 80
19 organisation anarchiste indépendante issu des Auberges de Jeunesse, crée vers 1952.Le groupe qui participe au C.L.J.A. en 1965 semble être un des derniers à exister. On perd toute trace de ce mouvement après 1965.
20 Composée d’anciens membres de l’organisation espagnole du même nom (et de leurs fils ou petit fils), en marge du mouvement libertaire ibérique. Elle organise des campings internationaux avec des jeunes anarchistes français de 1961 à 1965, où s’effectuent débats et échanges.
21 Action Libertaire n°3 (organe de la section française de la F.I.J.L.)
22 R. BIARD Histoire du mouvement Anarchiste 1945-1975, p 167
23 Ibid, p 168
24 L.E.A., Anarchistes en Mai 68 à Nanterre (textes et tracts), Acratie, 1998, p 3 à 22
25 Programme de la Tendance Syndicale Révolutionnaire Fédéraliste, in Ibid, p 35 à 40
26 Appelé au départ Mouvement des 142. Le 22 mars 1968, 142 étudiants de la faculté de Nanterre occupent la salle du Conseil de la Faculté des Lettres, pour protester contre l’arrestation de 6 membres du Comité Viêt-nam.
27 E. MORIN, C. LEFORT, J.M. COUDRAY Mai 68 : la Brèche, premières réflexions sur les événements, Collection « Le monde sans frontières », Fayard, 1968
28 M. JOYEUX Sous les plis du drapeau noir, souvenir d’un anarchiste, T2, p 267
29 intervention de M. Joyeux au congrès extraordinaire de la F.A. à Paris les 29 et 30 juin 1968. Bulletin intérieur n°74 de la F.A., novembre 1968
30 R. BIARD Histoire du mouvement Anarchiste 1945-1975, p177-178. Ces chiffres sont confirmés par J. Maitron, qui estime les cotisants, toutes organisations confondues, à environ 600.
31 Ibid, p 180
32 « La Sorbonne par elle-même », Le Mouvement Social n°64, juillet-septembre 1968, p 10-11
vroum
 

Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede Alayn » 05 Oct 2008, 23:12

Bonsoir ! Super-intéressant ! Merci Vroum !

Je suis justement en train de relire "L'Anarchie dans la société contemporaine" de Maurice JOYEUX, très éclairant sur cette période.

Salutations Anarchistes !
Alayn
 

Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede Pïérô » 05 Oct 2008, 23:40

et justement, ce texte de "l'encre noire" donne une lecture un peu plus objective que...
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Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede Alayn » 05 Oct 2008, 23:58

Que quoi, cher ami ?
Alayn
 

Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede Pïérô » 06 Oct 2008, 00:34

que Joyeux et ce que tu voudrais faire dire à l'histoire...
il y a d'autres textes sur cette période des années soixantes
ici : viewtopic.php?f=68&t=637&start=15#p11045
ici : viewtopic.php?f=68&t=637&start=15#p11056
et ici : viewtopic.php?f=68&t=637&start=15#p11066
Et je trouve que la démarche présente de vroum est louable car ne propose pas une lecture complètement subjective de l'histoire, et celà est important pour que l'on puisse avoir les éléments de compréhension, les éléments de notre histoire du mouvement libertaire dont nous faisons tous partie. Celà contribue à la recherche d'une certaine qualité sur notre forum, dont tu ne peux te prévaloir...car non seulement tu participes à desservir l'organisation dans laquelle tu es, mais aussi à décrédibiliser le monde organisé. En tout cas, on se retrouve sur différents topics à avoir beaucoup d'éléments et c'est très bien. Et, je l'ai déjà dit, si celà participe de notre "héritage", nous ne sommes aucunement responsables les uns et les autres de ces évènements passés, et s'en servir pour discréditer les militants actuels procède de la malhonnèteté.
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Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede Alayn » 06 Oct 2008, 01:04

Bonsoir ! Mais c'est quoi l'histoire ? Tu veux avoir le dernier mot ? Avoir raison ? (c'est ce qui transparait dans tes propos, excuses-moi !)

J'ai mis en ligne des textes ici d'Alexandre Skirda ou bien encore de Jean Maîtron ou de Roland Bosdeveix... (pas que du Maurice Joyeux, tu m'auras pas sur ce coup-là !), j'essaye d'être objectif malgré ton sectarisme marxisant...

Et du Skirda, j'en ai d'autres dans ma musette, et va falloir que tu t'accroches aux branches ! (arf !)

J'ai même encore du Joyeux sous le coude (comment tu vas faire ? arf !)

Pour ta gouverne, mon intention n'est pas de décribiliser quelque militant(e) actuel-e, c'est juste d'éclairer une période historique (hautement intéressante !) de toutes les manières possibles. Point-barre !(et que tout le monde en profite et en tire des leçons !)

Mais où tu vas ? Tu te te prends pour qui ?

Bien sûr, je comprends que çà te gêne aux entournures...

Salutations Anarchistes !
Alayn
 

1968, et l’après-68

Messagede Pïérô » 12 Oct 2008, 10:38

c'est un texte, c'est long, mais je l'ai trouvé bien fait et intéressant,
et pour au minimum laisser une trace sur le forum,
par rapport aux 40 ans,
sachant qu'au delà de la "commémoration", la lutte continue...

un petit renvoi aussi sur le site libertaire unitaire construit pour l'occasion,
parce que l'initiative est à souligner et qu'il est aussi important de laisser trace ici : http://www.mai68-libertaire.org/

Pïérô

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A bas la hiérarchie ! Vive l’autonomie !
Réflexions autour de l’après-68


samedi 11 octobre 2008, par Courant Alternatif

Mai 68 vient d’être salué en fanfare et de multiples façons en France pendant plusieurs mois (pour ne parler que de l’écrit, 150 livres ont été publiés et la plupart des journaux ont réalisé un numéro spécial sur le sujet). Nombre de ses aspects qui avaient été censurés lors des commémorations précédentes ont, à l’occasion de ce quarantième anniversaire, heureusement été rappelés, en particulier concernant la participation ouvrière et paysanne au mouvement de mai-juin 1968 ainsi que ses fondements libertaires(1). Toutefois, la contestation de l’ordre qui s’est exprimée alors (notamment à travers les comités d’action) et les grosses mobilisations des années suivantes ont eu en commun deux aspects fondamentaux qui méritent d’être davantage soulignés, dans une optique de changement révolutionnaire : ici comme là, il y a en effet eu critique de l’autorité et expérimentation d’alternatives anti-autoritaires.


Les tenants du pouvoir ne s’y sont pas trompés, et, de même qu’ils ont veillé depuis quarante ans à nous présenter un Mai 68 déconnecté des luttes sociales l’ayant précédé (ce mouvement serait donc né de rien, magiquement ?), ils l’ont « fêté » en gommant avec soin le rejet viscéral de la hiérarchie et la recherche d’une autonomie individuelle et collective qui en avaient été les moteurs (pour les attribuer au mieux à une poignée d’« anarchistes » s’agitant dans les facs) – et ce, après avoir remis, bien sûr, en selle pendant les « événements » les directions syndicales, interlocuteurs indispensables au maintien du statu quo.
Mai 68 puis les dynamiques des années 70 ont pourtant constitué une évidente réaction contre l’hyperhiérarchisation de la société française dans tous les domaines, qu’ils soient d’ordre public ou privé (omnipotence du patron, de l’Etat, du mari, du père…). Ses structures, à la fois de classe et patriarcales, forçaient dans les boîtes les masses laborieuses à la soumission envers l’encadrement ; mais aussi, dans les foyers, les femmes à celle envers les hommes, les enfants à celle envers les adultes. Ce quotidien étouffant a été contesté de façon de plus en plus radicale vers la fin des années 60 ; et le carcan moral, solidement bâti et maintenu par l’Eglise catholique, qui emprisonnait chacun et chacune dans un statut et un rôle social a été secoué au point d’entraîner d’importantes modifications dans tous les rapports humains en une simple décennie. La « prise de parole » opérée en 68 dans la rue comme dans les entreprises ou les universités, quand la grève s’est généralisée, a correspondu à une forte aspiration anti-autoritaire ; et le questionnement sur l’ensemble des relations sociales qui en a surgi a débouché sur des tentatives d’autogestion de sa vie comme du devenir de la société (à partir de sa maison, sa rue, son quartier, son lieu d’activité…). Le processus de rupture globale enclenché a été suffisamment puissant pour que tout retour à l’état antérieur apparaisse impossible jusque dans les rangs ennemis. Aussi, quand il s’est arrêté, à l’été 1968, une grande partie de ses acteurs et actrices a cherché à le poursuivre au moins sur un terrain ou l’autre, par un biais ou l’autre, tandis que dans les sphères du système politique et marchand on s’activait à colmater les dégâts subis dans ses fondements par un savant mélange de répression et de récupération de la contestation (en déformant le message de celle-ci, via les réécritures opérées par la pub pour vendre tel ou tel produit, les textes législatifs ou réglementaires censés satisfaire certaines revendications exprimées, les propos de faussaires servis par la clique politicienne et médiatique…). Mais, sous l’effet conjugué de divers facteurs qu’il paraît urgent de réexaminer, la lutte anti-hiérarchique et les pratiques d’action directe ont, vers la fin des années 70, perdu de leur attrait jusque dans les milieux révolutionnaires, alors qu’elles demeurent les conditions d’une véritable rupture avec l’ordre établi.

La compétence comme socle de l’inégalité


Concernant la hiérarchie sociale, parmi les questions d’importance posées voici quarante ans, on en retiendra surtout une : celle de la compétence, car c’est sa valorisation qui conditionne partout dans le monde, aujourd’hui comme hier, la place secondaire accordée aux manuel-le-s et leur savoir-faire par rapport aux intellectuel-le-s et leur savoir… et qui, plus largement, y détermine l’ordre des valeurs – pour l’essentiel celles des hommes blancs occidentaux, les « décideurs ». Que sont les travaux assurant une agriculture de subsistance à des populations imparfaitement « modernisées » (puisque non encore réduites à la pure logique du profit par la mondialisation du capitalisme), sinon des activités classées comme subalternes quoique vitales pour ces populations ? (De la même façon, si les « arts primitifs » des autres continents ont été joliment repeints en « arts premiers », l’aune à laquelle ils sont appréciés demeure bien évidemment celle de l’Occident en matière artistique.) Que sont les tâches domestiques, toujours dévolues aux femmes sur cette planète (même si une-part-des-hommes-y-participe-dans-une-petite-partie-de-la-Terre – au titre d’une aide bien plus que d’un partage), sinon des activités classées pareil quoique indispensables à tout être et toute collectivité (à des degrés divers…) ?
La compétence s’avère déterminante sur deux plans : celui du pouvoir et celui du revenu. L’organigramme des postes dans les entreprises a en effet là une retombée directe : selon la logique dominante, rémunération et responsabilités sont fonction du niveau des diplômes et de la part de créativité exigés dans un emploi. En gros, on le sait, plus on a « fait des études », et plus on a d’autorité et d’argent. Pourtant, en quoi ceux et celles qui ont eu les moyens d’apprendre à leur guise, afin d’obtenir un travail les intéressant et leur offrant un enrichissement intellectuel, méritent-ils ou elles de gagner (bien) davantage que d’autres ayant eu pour seule perspective d’entrer dès le plus jeune âge dans la « vie active », en acceptant n’importe quoi pour s’en sortir ou aider leur famille à y parvenir ? Pourquoi les boulots les plus ingrats, sales, fatigants (ceux que personne ne veut effectuer) doivent-ils être (beaucoup) moins payés que les fonctions créatives, ludiques et valorisantes ? Parce que la tâche de création prévaut sur la tâche d’exécution dans la répartition des prérogatives et des salaires, nous assène-t-on comme une évidence dès le berceau.
Mais, déjà, pour quelle raison la compétence dans un secteur donné (scientifique, technologique…) devrait-elle conférer un pouvoir ? Ce point gagnerait à être regardé de plus près, l’expérience autogestionnaire menée au Commissariat à l’énergie atomique de Saclay en Mai 68 le montre par exemple bien : comme l’assemblée générale et le comité central d’action n’y ont alors pas débattu « la question politique de définir précisément sur quelles décisions, ou sur quelles modalités d’une décision, le recours à la compétence est pertinent et légitime », une fois le bureaucrate déboulonné, « le savant, qui était souvent la même personne, a pu conserver son pouvoir, y compris en des matières n’ayant rien de scientifique(2) » – et sans, de plus, que la très large hiérarchie des salaires existant dans ce centre du CEA et les finalités de ses recherches, portant pour l’essentiel sur l’énergie nucléaire et ses applications militaires ( !), aient été remises en cause…
Ensuite, qu’est donc un « créateur », sans exécutant(s) ? Et existe-t-il un travail d’exécution et un travail de création « purs » ? D’une part, la mise en œuvre d’un concept oblige souvent la personne qui en a la charge à avoir elle-même une certaine dose de réflexion dessus ; de l’autre, une invention est toujours le dépassement des précédentes, lesquelles sont impossibles à apprécier sur leur seul contenu théorique car leur réalisation pratique entre également en ligne de compte…
A la justification du système hiérarchique comme étant un ordre « naturel », il faut opposer les arguments de la justice et de l’utilité sociales. Dans une société (plus) égalitaire, les boulots les moins enrichissants pour l’esprit devraient être parmi les mieux payés – s’il apparaît impossible de les supprimer carrément, parce que la collectivité en a besoin. Ils pourraient être pris en charge plus largement, aussi – chacun-e son tour… Et, dans un système sans monnaie, ils devraient avoir au moins autant de valeur que les autres aux yeux de ladite collectivité, en fonction précisément de leur utilité sociale.
En 68, un certain nombre d’étudiant-e-s ont manifesté leur refus de devenir les futurs cadres de la société inégalitaire en place, un avenir vers lequel leurs études les conduisaient : ils-elles ont non seulement rejeté la course à la consommation, notamment comme facteur (encore assez relatif ?) d’intégration de la classe ouvrière, mais aussi cherché à se solidariser avec celle-ci. Et on a vu la jonction s’opérer dans une fraction de ces jeunes générations intellectuelles et manuelles – la faute à la « démocratisation » de l’Université et à l’apparition d’un nouveau type de prolétaires, du fait des trente glorieuses ? Ces étudiant-e-s et ces ouvriers-ère-s n’étaient peut-être pas assez éloignés de leurs milieux d’origine respectifs pour ne pas réagir viscéralement face à leur environnement insupportable : un peu moins bourges que la population estudiantine « traditionnelle », au royaume du mandarinat et de l’élitisme, d’un côté ; un peu trop ruraux, avec les réflexes de petits paysans face aux chefaillons, de l’autre ?
Quoi qu’il en soit, la hiérarchisation des tâches n’est de nos jours pour ainsi dire plus jamais contestée. En bonne partie à cause de la propagande capitaliste : elle s’est en effet acharnée à faire croire que le prolétariat avait disparu avec les restructurations industrielles et la tertiarisation des emplois, rendant la lutte des classes désuète. Une grossière manipulation qui ne tient cependant guère devant la réalité des chiffres : la classe ouvrière classique existe au contraire toujours en nombre, et le prolétariat s’est élargi aux bataillons de « manuel-le-s » frappant un clavier d’ordinateur dans les emplois de services et de bureau (travailler avec les mains s’accompagnant par ailleurs quand même d’une utilisation au moins minimale des méninges)(3).
Tous les canaux du pouvoir nous serinent aussi depuis des décennies, ouvertement ou non, que les sociétés actuelles sont devenues, avec l’internationalisation des échanges économiques et la multiplication des superstructures étatiques, trop complexes pour qu’on puisse avoir un réel contrôle dessus, et moins encore réussir à les modifier. La présentation de la hiérarchie et de l’ordre capitalistes comme des données désormais incontournables et immuables a contribué à un certain repli sur la sphère familiale(4). D’autant que nous était copieusement servi, dans la même logique, le discours voisin de la droite et de la gauche sur le travail et ses mérites ainsi que sur les mérites des gens qui travaillent – Sarkozy ne s’étant guère fait remarquer sur le sujet que par son vocabulaire outrancier.
Autant de mensonges à dénoncer comme tels : face à l’Etat et au système capitaliste d’il y a un siècle, la classe ouvrière pesait-elle tellement plus lourd que les prolétaires du xxie siècle face à l’actuelle classe dirigeante ? Ses tentatives de renverser l’ordre établi, quelle que soit la « complexité » de ce dernier, n’ont pourtant pas manqué. Ce qui a changé depuis, à la vérité, c’est bien plutôt la croyance en la possibilité de réaliser un tel objectif. L’idée de révolution sociale a été pour beaucoup reléguée aux oubliettes des utopies (ringardes) ; il s’agit de l’en faire sortir.

L’action directe comme levier du changement


Dans les années 70, diverses dynamiques contestataires (mouvements des femmes, des homosexuel-le-s, écologiste, antimilitariste, communautaire…) ont tenté de peser suffisamment sur une société française autoritaire et sclérosée pour la forcer à se transformer, sinon pour la faire exploser. A l’inverse des lobbies, ces mouvements étaient composés de gens agissant sur le terrain sans relais institutionnels, et ayant souvent pour démarche de l’occuper sans se soucier des politiques – comme en Mai 68, où la prise du pouvoir institutionnel n’a pas été recherchée : la révolution se faisait dans la rue. Et si des structures partidaires ou syndicales ont fini par mettre le grappin sur certains d’entre eux, elles n’y sont parvenues qu’une fois ceux-ci arrivés à bout de souffle – pour se repaître de leur cadavre, qui les a cependant revigorées en renouvelant partiellement leur personnel militant (voir le PSU ou la CFDT…). A la base de ces grosses mobilisations, donc, il y a cette idée d’action directe. La délégation de pouvoir, avec ses porte-parole déclarés et permanents, est rejetée au profit d’une rotation des mandats et d’autres pratiques de démocratie directe (le même esprit provoquera l’apparition de coordinations dans les luttes des années suivantes jusqu’à aujourd’hui) ; et la méfiance à l’égard du personnel politique et syndical s’élargit aux experts, aux « spécialistes » de tout poil (en particulier dans l’antinucléaire). Ainsi se manifeste un héritage libertaire qu’avaient notamment mis en pratique les comités d’action en Mai 68, mais enrichi par les luttes en cours – comme celle des femmes, dont la richesse de la presse et des thèmes qu’elle aborde de même que l’originalité des interventions traduisent l’extrême dynamisme.
Dans un certain nombre de têtes chante alors l’idée maîtresse de L’An 01 : on arrête tout, on réfléchit et on recommence (et en plus c’est pas triste !). Parmi les infiniment diverses idées émises et réalisations tentées, il y en a qui visent à prendre en charge les besoins individuels et collectifs à l’échelle humaine, sur la base de l’utilité sociale et non des profits du système marchand ; de la jouissance sexuelle et de la libération individuelle au sein de la collectivité, et non de l’aliénation et l’asservissement à qui ou quoi que ce soit.
Ces années 70 portent vraiment la marque de l’« anti-tout » – et aussi parfois du n’importe quoi, du « folklorique » limite grotesque, ajoutera-t-on pour éviter que ce tableau ne paraisse par trop idyllique. Y sont remises en cause toutes les institutions (armée, justice, prisons, ordre des médecins, Eglise…), la contestation investissant tous les terrains (environnement, pédagogie, sport, santé, psychiatrie…), tous les rapports (de couple, parentaux, d’éducation…) et tous les sujets (le progrès, la science, la publicité, la marchandisation des corps…), s’attaquant à toutes les normes et contraintes (et la libération sexuelle des femmes, des homos, des enfants, des « vieux » revendiquée commence déjà par la reconnaissance de leur sexualité, jusque-là largement niée). Le militantisme lui-même est passé au crible de la critique féministe, qui pointe le cantonnement des militantes dans les tâches basiques, matérielles plutôt qu’intellectuelles – la représentation politique et syndicale (en particulier la prise de parole en public) étant l’affaire des hommes, dans les groupes révolutionnaires comme ailleurs(5). Cette dénonciation ainsi que les formes d’intervention et de fonctionnement choisies par le Mouvement de libération des femmes traduiront une forte volonté de démocratie à la base – même si, là comme ailleurs aussi, il y aura tentative de contrôle du mouvement par certaines de ses composantes, en particulier le groupe Psychépo (sous l’emprise intellectuelle d’Antoinette Fouque) avec sa marque déposée(6). L’« alternatif » est partout, avec sa presse multiforme (à côté d’Actuel, La Gueule ouverte ou Libération, il y a les journaux de « contre-information » dans les quartiers, les entreprises…). Le « parallèle » également, avec ses écoles (le lycée autogéré de Saint-Nazaire, par exemple, où confection des repas, ménage et travail administratif et pédagogique sont assurés à tour de rôle par des équipes composées d’enseignant-e-s et d’élèves), sa médecine (comme la clinique de La Borde, où des commissions de patients et de soignants prennent en charge les problèmes matériels et décisionnels concernant le lieu de soins)… On parle de là où on est (des sportifs font la critique du sport en tant que compétition, et cherchent à développer des pratiques reposant sur un autre esprit que le mercantile…). Dans la relation parents-enfants, on voit se manifester le souci d’une éducation tournée vers l’autonomie, et non vers la conformation au rôle imposé aux filles et aux garçons et à leur futur statut social, avec l’envie d’en faire le plus possible des êtres libérés dans leur tête et leur corps. Et puis la « résistance active », quoique très minoritaire, s’organise dans bien des secteurs (dans certains établissements, des profs refusent de mettre des notes, ou donnent la moyenne à tout le monde…).
Le mouvement underground venu des Etats-Unis, quant à lui, participe par les nombreux thèmes que sa presse aborde (telles la libéralisation des drogues, la vie en communauté ou la musique rock) à la création de tout un environnement pour une masse de gens. En ces temps-là, on se parle et on se comprend sans forcément se connaître, sur la base de nouvelles valeurs et références communes – pas besoin de faire les présentations pour « communiquer ».

Le travail comme engrenage réformiste


Comment, se demandera-t-on dès lors, un tel foisonnement d’idées et d’expériences subversives, s’accompagnant volontiers d’un humour décapant, a-t-il pu céder la place à la sinistrose des années Mitterrand ? On ne prétendra pas ici apporter « la » réponse à cette interrogation (elle n’existe de toute façon pas) ; en revanche, on peut dire que, parmi les facteurs ayant joué, il y a eu le choix du lieu de vie et d’intervention – et, dans la foulée, celui de l’activité, salariée ou non.
Vivre et agir dans le système ou en dehors ? Un sujet débattu avec passion dans l’après-68… Certain-e-s ont opté pour l’expérience communautaire, avec souvent un « retour à la terre » ou « au pays ». D’autres, sans aller aussi loin dans la rupture avec le couple ou la famille cellulaire, se sont maintenus ou insérés dans des réseaux militants pour les animer, mais aussi pour mener une existence le plus proche possible de leurs aspirations en se protégeant de la pollution ambiante. S’est néanmoins posée à toutes et tous la question des ressources matérielles permettant de subsister. Autrement dit, du travail.
La dynamique des communautés a conduit à une mise à l’écart de la « vie normale », dans un souci de débrouille à la fois personnelle et collective qu’accompagnait ou non une démarche militante. Certains de ces groupes étaient porteurs d’un projet politique alliant autarcie économique et autonomie individuelle – avec l’espoir, même, de parvenir un jour à submerger la « société pourrie », selon la théorie des taches d’huile allant s’élargissant ; d’autres voyaient juste dans l’organisation de vie collective le moyen d’arriver à se tenir en marge du système. Quant à la « solution » économique de produire dans les communautés quelque chose de vendable(7), elle a eu un succès tout relatif – les fromages de chèvre ont pu s’avérer un projet viable à défaut de rendre riche, mais l’élevage d’escargots et autres bestioles assez délicates a capoté sans tarder. Pour finir, une lassitude individuelle cumulée au reflux de la dynamique alternative a entraîné la quasi-disparition du mouvement communautaire : s’il subsiste dans certaines régions de France diverses strates de telles expériences, les plus récentes correspondent davantage au choix de survie économique fait par des personnes rejetant le système en place qu’à une stratégie visant son renversement.
En dépit de bien des errements, la dynamique communautaire a présenté l’intérêt d’une recherche d’organisation sociale en opposition complète avec l’existant, et qui passait par une réflexion sur des sujets tels que l’argent (à mettre en commun ? faire disparaître ? remplacer par le troc ?…) et la volonté de s’asseoir sur les tabous : tout pouvait se discuter et se contester, rien n’était figé. Et là, la pierre d’achoppement a sans doute été la question de la domination, à travers les relations sexuelles, difficiles à vivre de façon aussi libérée que souhaité théoriquement, et n’échappant ni aux manifestations de jalousie et de possessivité ni aux phénomènes de gourou – pas seulement mâle. Les envies de libération sexuelle ont ainsi fait exploser bien des groupes (même si la raison invoquée était plutôt la non-participation aux tâches matérielles, beaucoup plus facile à dénoncer). Elles n’en demeurent pas moins aussi attractives que la nuit des barricades en Mai… et bien plus rigolotes que l’ère glaciaire du sida, entre moralisme et puritanisme.
Cependant, la grande majorité des gens en lutte est entrée ou restée dans le salariat, tout en ayant conscience de l’aliénation que celui-ci impliquait. Si l’établissement en usine a été un phénomène aussi faible que temporaire, beaucoup ont vu en effet dans le salariat le moyen de gagner leur vie, mais aussi d’agir avec d’autres acteurs et actrices d’un changement toujours souhaité ; il leur paraissait peu évident d’échapper au système en s’en excluant, et moins encore de lui nuire ce faisant. Avec le temps et l’absence de perspectives révolutionnaires, leur démarche a toutefois évolué fréquemment vers une pratique réformiste, avec adhésion à un syndicat pour « continuer à faire quelque chose malgré tout », à mesure que l’enjeu des combats à mener se réduisait à la défense des acquis.
Mais pas mal d’autres, par refus de s’investir dans le travail, se sont cantonné-e-s autant que possible aux temps partiels bêtes et méchants, ou aux petits boulots au noir avec multiplication de trucs et combines pour s’assurer l’assistanat-malgré-lui de l’Etat et « ne pas perdre sa vie à la gagner ». Et cette démarche-là, rendue de moins en moins facile par la situation de l’emploi, les a marginalisé-e-s car elle ne favorisait guère l’action solidaire avec les « collègues ». En outre, nombre de réseaux militants ont dérivé vers des « espaces de liberté » assurant convivialité et entraide à leurs membres, mais ne se manifestant plus guère que dans les actions de solidarité (avec les sans-papiers…) ou épidermiques (contre le « fascisme »…). Quand ce ne sont pas devenus de simples mouvances ghettoïsées et peuplées d’« ex » plus ou moins nostalgiques, cramponné-e-s à un code de bonne conduite de plus en plus apparenté au « politiquement correct » de gôche …
Tout cela alors que la société française est plus que jamais de classe, avec des riches toujours plus riches et une domination masculine qui, pour être moins criante, n’en demeure pas moins réelle. Alors que l’idéologie sécuritaire y est prégnante au point de faire largement accepter, pour le « bien » de sa famille ou de la collectivité, la vidéosurveillance jusque dans la chambre des nourrissons et les écoles, ou encore la prise d’ADN pour les « déviants » de tous ordres. Alors que l’idée de « service public » s’y résume presque à la défense des valeurs républicaines et de sa laïcité contre les attaques « néolibérales »…

N’empêche : quiconque a « loupé » le joli mois de Mai pour avoir été de quelques années trop jeune aura eu, au cours des années 70, l’impression aussi marquante que jouissive de « vivre vite », intensément ; et de pouvoir changer des choses dans cette société, en agissant ensemble et sans intermédiaires. Les grandes dynamiques contestataires d’alors se sont bien vu reprocher par des soixante-huitards leur côté parcellaire, mais cette critique est à nuancer fortement. Par exemple, beaucoup de femmes en mouvement ne se limitaient pas à l’antipatriarcat : on pouvait les retrouver dans les rassemblements antinucléaires, antimilitaristes, antiracistes… et anticapitalistes. La revendication de l’« avortement libre et gratuit » était quant à elle aussi un combat de classe, les « riches » ayant toujours la possibilité d’aller se faire avorter à l’étranger… Hormis les réunions des groupes femmes où la non-mixité requise éliminait de fait la gent masculine, toutes ces mobilisations étaient très peu étanches : on croisait dans les débats comme dans les manifestations des « handicapés méchants », des membres du Comité d’action des prisonniers ou du Front homosexuel d’action révolutionnaire, des écolos, des militant-e-s révolutionnaires… – tout ce petit monde avec son journal et ses signes de reconnaissance. En vérité, le problème n’a pas tant été le cantonnement militant à telle ou telle lutte que la connexion entre les diverses luttes – difficile à réaliser, et pourtant condition d’un réel rapport de forces avec le pouvoir. Si militer sur tous les terrains est matériellement et physiquement impossible, il faut en revanche tenter sans cesse d’établir entre eux des ponts, toujours plus de ponts, afin que la nécessité d’un changement global finisse par sauter aux yeux comme étant ce qu’elle est : une évidence.

Vanina

1.Sur ce sujet, voir entre autres Mai 68, un mouvement politique, de Jean-Pierre Duteuil, Acratie, 2008.
2.Extrait de l’article « Mai à Saclay », dans le dernier hors-série Courant alternatif - Offensive.
3. Pour en revenir aux tâches domestiques, si elles ne figurent pas dans les données statistiques sur ce registre, c’est parce que les gestionnaires du système les évacuent comme n’étant pas un « vrai » travail puisque ne requérant guère de « compétences » et ne devant pas être rémunérées… Sauf quand il s’agit de leur propre ménage, car, ne voulant pas gaspiller leur précieux temps à le faire, ces gestionnaires en confient la mission à d’autres contre paiement. A vrai dire, la révolution maoïste n’est pas tant critiquable pour avoir envoyé un temps les intellos aux champs que pour avoir abouti à l’instauration d’un nouvel ordre inégalitaire aux mains d’un Parti tout-puissant.
4. Nombre d’« experts » attribuent cette attitude au développement de l’individualisme (dont la « bof génération » des années 80 serait une parfaite illustration), la soif de plaisirs « égoïstes » étant elle-même expliquée à l’occasion par Mai 68 – alors que ce mouvement a bien plutôt valorisé les notions d’intérêt collectif, de solidarité et d’internationalisme !
5. Les images le plus souvent visionnées par les médias dans les commémorations de 68 font évidemment ressortir le leadership masculin bien davantage que la participation des femmes dans les actions de rue et la vie des comités d’action – c’est la conception classique de la « politique ». Cette participation a pourtant été aussi large qu’active, et bien sûr pas seulement pour ce qui était de réaliser les tâches matérielles.
6. Concernant le MLF, on peut se reporter à l’ouvrage de l’OCL intitulé Libération des femmes et projet libertaire (pp. 51-70, Acratie, 1998) où un certain nombre de pistes ont été avancées pour expliquer l’arrêt de sa dynamique.
7. Si, contre la fabrication à la chaîne, massive et stéréotypée d’objets, il a pu y avoir en leur sein une création originale parce que personnelle et de type artisanal (tissage, macramé, peinture sur soie…), l’engouement persistant pour l’« esprit » de Mai dans la société française a très vite incité les circuits commerciaux habituels à en proposer – jusqu’à nos jours, puisque le prêt-à-porter y revient périodiquement, avec ses articles made in India ou exportés d’autres pays à main-d’œuvre surexploitée.

source, site OCL
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Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede vroum » 04 Mar 2009, 22:12

GUÉRIN, Cédric. Anarchisme français de 1950 à 1970

Mémoire de Maitrise

Mémoire de Maîtrise : Histoire contemporaine : Lille 3 : 2000, sous la direction de Mr Vandenbussche. Villeneuve d’Ascq : Dactylogramme, 2000. 188 p. ; 30 cm. Bibliogr. p. 181-186

LILLE 3 : Bibliothèque Georges Lefebvre

[b]Chapitre I Enseignements et conséquences des journées de Mai-juin 1968


“ Tous les anarchistes sont révolutionnaires car tous veulent supprimer l’élément de base sur lequel se sont bâties toutes les sociétés et qui est l’inégalité. Et la révolution a pour eux un caractère universel car toutes les sociétés ont édifié leurs lois politiques et culturelles à partir de l’inégalité. Mais la révolution n’est pas seulement une définition d’un mouvement mécanique ou un symbole politique ou social, il singularise une méthode d’action et cette méthode d’action que lui a conférée l’Histoire est basée sur la violence. Bien sûr, la révolution envisagée simplement comme moyen tactique pour faire triompher une cause devient discutable et il est des anarchistes pour et d’autres contre. Pour un non-violent par exemple, le terme révolution employé dans le sens de la violence que la tradition lui a consacré est à rejeter, même si la non-violence est elle-même une méthode révolutionnaire dans le sens symbolique et par rapport aux méthodes traditionnelles de lutte. ”

L’anarchisme non-violent existe toujours avant les événements de Mai, notamment à travers les réflexions d’Anarchisme et non-violence ou les actions de Louis Lecoin. Si on prend cet exemple, c’est dans le but de caractériser l’importance, pour les mouvements révolutionnaires en général et libertaires en particulier, de la révolte étudiante. En effet, que ce soit dans Le Monde Libertaire, dans Noir et Rouge ou n’importe quelle parution libertaire, il va être bien difficile de défendre la non-violence et l’évolution vers une société libertaire, “ l’intellectualisme de salon n’aura plus lieu d’être ”. C’est dans cet esprit que se situe cette étude de la révolte de mai-juin 1968, ses rapports à l’anarchisme et ses conséquences théoriques, tactiques et organisationnelles dans le mouvement. L’événement ne sera pas ici le fil conducteur, étant l’œuvre de plusieurs groupuscules révolutionnaires. Il s’agira bien plus de mesurer la résonance libertaire des revendications et des actions, car “ l’apparition, dès le 6 mai à Paris, du drapeau noir sur les premières barricades et les polémiques entraînées par cette apparition ont été l’un des grands faits du mouvement de Mai. ”

Une fois mesurés l’impact et le contenu du “ choc ” de Mai, autant chez les anarchistes que dans la société, il sera plus aisé de comprendre l’évolution du mouvement anarchiste et plus particulièrement de sa “ tendance ” organisée, la Fédération anarchiste. Ainsi, on pourra savoir quelle place doit-on donner aux événements du printemps 1968, dans l’évolution immédiate de la pensée et de l’action du mouvement ? En outre, les événements consacrent-ils la justesse d’analyse de tel ou tel groupe, de telle ou telle tendance, ou les renvoient-ils tous dos à dos, connaissant l’état général du mouvement en 1968 et sa parcellisation en différentes chapelles ? Les réponses données détermineront dans une large mesure l’évolution du mouvement anarchiste dans l’élaboration théorique d’une part, et dans la pratique des méthodes d’action et de lutte d’autre part. C’est pourquoi il faudra s’attacher dans un premier temps à établir les rapports entre Mai 1968 et l’anarchisme, autant dans la pratique des révolutionnaires que dans les enseignements théoriques. A partir de là, on verra les conséquences directes des événements pour l’organisation nationale.

A) Mai 1968 et l’anarchisme

“ Il flotte au dessus des autres sur la cour de la Sorbonne. Il a traversé Paris avec le cortège du 13 mai, puis de Montparnasse à Austerlitz. Ainsi a-t-il sa place dans l’histoire de Mai 68, de ses origines universitaires à ses développements les plus populaires. Mais d’où vient-il ce drapeau noir que les foules françaises avaient paru oublier depuis les luttes pour Sacco et Vanzetti et qui les étonnait encore lorsqu’elles le voyaient flotter sur Barcelone ou sur les Asturies et que M. Jacques Duclos vient de dénoncer à Lyon ? ”

Si tous les observateurs des événements sont attentifs à l’apparition du drapeau noir dans les manifestations, l’effet de surprise caractérise aussi le mouvement libertaire. Il s’agira ici d’étudier les thèmes libertaires envisagés tout en sachant d’où vient l’impulsion. De ces analyses découleront les premiers enseignements de la révolte.

L’esprit libertaire

On peut se demander tout d’abord, comme l’ont affirmé la presse et le giron politique, s’il y a eu à proprement parler une intervention anarchiste concertée, structurée et coordonnée ? Au regard des effectifs et de l’état général du mouvement, la réponse semble être négative. En effet, l’ensemble des forces organisées ne dépasse pas le millier de militants. Néanmoins, on peut tenir compte de deux phénomènes qui complètent cette présence anarchiste. Tout d’abord, beaucoup d’anciens militants ou sympathisants anarchistes ont pu se reconnaître dans les événements et y participer. De plus, beaucoup de jeunes militants, ouvriers comme étudiants ou lycéens, se sont reconnus spontanément dans l’étiquette anarchiste. Ce phénomène est décelable dans toutes les manifestations de cette période. Dans les deux cas, on ne peut savoir l’apport quantitatif de ce militantisme.

Pendant les deux mois, la présence anarchiste saute aux yeux des militants organisés et des observateurs. La présence des drapeaux noirs lors du défilé du 13 mai et lors de la réunion du stade Charlety le 27, démontre la prégnance des idées libertaires. On peut voir aussi une participation des militants aux conférences et sur les barricades. Dans la phase estudiantine, le drapeau noir flotte dans les combats de rue et les comités d’occupation…laissant peu de place à l’organisation : M. Perrot, M. Rebérioux et J.Maitron ne récoltent que peu de traces d’une présence effective des organisations anarchistes, tout juste deux tracts (Organisation révolutionnaire anarchiste et groupe Louise Michel) ainsi qu’une table presse de la Fédération anarchiste dans la phase d’occupation de la Sorbonne. Sur la phase ouvrière, les militants participent sur les lieux de travail aux prises de décisions, aux comités de grèves dans une volonté de développer les idées libertaires. Etudiants et ouvriers anarchistes participent encore “ aux comités étudiants-ouvriers, sis au centre universitaire de Censier : comités Citroën, Renault, Thomson-Houston, et autres où il fallut intervenir dans les premiers jours pour déclencher les occupations et les grèves. ”

Ce qui semble important, c’est la place en demi-teinte des organisations. En effet, la rapidité de la révolte laisse les organisations dépassées et la participation individuelle des militants s’avère beaucoup plus concrète : “ Les groupes anarchistes proprement dits, n’ont pas toujours été, dans leur expression écrite, à la hauteur. ” Pourtant, la présence des drapeaux noirs ne suffit pas à caractériser le retour des idées libertaires. Ce retour se détecte surtout dans les revendications des grévistes et des occupants. Surtout, un mot va symboliser cette révolte : la spontanéité. Elle prend avec les étudiants et les affrontements une nouvelle dimension pour les mouvements révolutionnaires et anarchistes. Notamment, elle permet de nouvelles perspectives en termes d’action et remet en cause la notion d’avant-garde. En effet les aspirations libertaires et gauchistes se démarquent par le refus de toute direction révolutionnaire d’en haut, de chef : “ L’absence aujourd’hui d’un chef à la tête de notre mouvement correspond à sa nature même. Il ne s’agit pas de savoir qui sera à la tête de tous, mais comment tous formeront une seule tête. Plus précisément, il n’est pas question qu’une quelconque organisation politique ou syndicale déjà constituée avant la formation du mouvement se l’approprie ”.

Les anarchistes de 1968 remettent en question l’avant-garde au sens léniniste du terme et lui substitue la notion de minorités agissantes qui doit servir de levier de la révolution, mais sans la diriger : “ Ce qui s’est passé depuis deux semaines constitue à mon avis une réfutation de la fameuse théorie des “avant-gardes révolutionnaires ” considérées comme les forces dirigeantes d’un mouvement populaire. A Nanterre et à Paris, il y a eu simplement une situation objective, née de ce qu’on appelle d’une façon vague “ le malaise étudiant et de la volonté d’action d’une partie de la jeunesse. La minorité agissante a pu, parce qu’elle était théoriquement lus consciente et mieux préparée, allumer le détonateur et foncer dans la brèche. Mais c’est tout. ”

Cette situation condamne de fait les directions révolutionnaires : “ Cela montre qu’il faut abandonner la théorie de “ l’avant-garde dirigeante ” pour adopter celle –beaucoup plus simple, beaucoup plus honnête- de la minorité agissante qui joue le rôle d’un ferment permanent, poussant à l’action sans prétendre la diriger. ” L’action de la minorité se situe dans un cadre d’explosion spontanée des masses : “ Dans certaines situations objectives – les actions d’une minorité agissante aidant – la spontanéité retrouve sa place dans le mouvement social. C’est elle qui permet la poussée en avant, et non les mots d’ordre d’un groupe dirigeant. ” Ces réflexions remettent en cause les méthodes révolutionnaires traditionnelles marxistes, et par leur caractère négateur des directions et des bureaucraties, elle adoptent dans une large mesure un trait libertaire.

L’autogestion et le conseillisme apparaissent comme les nouveaux mots d’ordre, notamment à travers les formules incisives des slogans et des tracts : “ La Sorbonne aux étudiants. L’usine aux ouvriers. ”, et comme les moyens retrouvés de l’émancipation révolutionnaire : “ L’arme absolue de tous les travailleurs luttant pour la révolution est la gestion directe de leur moyen de liaison et de production. ” La grève revendicative doit être dépassée par l’autogestion, moyen ultime de la mise en place d’une économie socialiste : “ Camarades, l’occupation des usines doit maintenant signifier que vous êtes capables de les faire fonctionner sans l’encadrement bourgeois qui vous exploitait. Il faut maintenant permettre au mouvement révolutionnaire de vivre, de se développer, d’organiser la production sous votre contrôle. Vous retirez ainsi aux capitalisme son moyen d’oppression. Assurez la production, la distribution pour que l’ensemble de la classe ouvrière démontre qu’un pouvoir ouvrier, propriétaire de ses moyens de production, peut instituer une réelle économie socialiste. ”

L’autogestion devient un mot magique avec les événements, le Mouvement du 22 Mars lui réserve aussi une place particulière dans les moyens révolutionnaires : “ Pour nous, l’établissement d’une société sans classe passe d’abord par l’autogestion. Quand les ouvriers vont reprendre le travail, ils se poseront la question : comment et pour qui va-t-on le reprendre ? Pourrait-on faire tourner l’entreprise sans les patrons ? Il faut que l’autogestion s’instaure pour détruire le capitalisme. ”

Ce pouvoir sans intermédiaire a commencé à s’esquisser à Nantes, ville où l’influence anarchiste a toujours été importante. Le 6 novembre 1967 s’étaient déroulés à Nantes les premiers états généraux ouvriers-paysans. Alexandre Hébert, secrétaire départemental Force-Ouvrière, en fut un des participants remarqués. Comme le groupe anarchiste nantais, Hébert voit en Fernand Pelloutier un maître à penser. Il affirme n’être pas un “ anarchiste de salon ”, considère que “ le drapeau noir est le drapeau du courant socialiste non autoritaire et le rouge celui du courant autoritaire et marxiste ” , et pense que “ l’unité ouvrière ne sera réelle que lorsqu’elle se fera sous un drapeau rouge et noir. ” C’est par ailleurs à l’usine nantaise Sud-Aviation qu’éclate en mai la première grève avec occupation d’usine. Très vite, un comité intersyndical qui regroupe la CGT, la CFDT, la CGT-FO, la FEN, l’UNEF anarchisante, siège à la mairie et assure le fonctionnement des services publics et le ravitaillement des grévistes. Ses délégués contrôlent les prix dans la ville, obligent les commerçants à les maintenir. Des comités de quartiers en liaison avec les organisations paysannes des villages voisins s’occupent de nourrir les familles des grévistes. Tous ces faits permettent à Tribune du 22 mars d’affirmer : “ S’il y avait 10, 20 Nantes, la révolution se ferait réellement concrètement par la base, c’est-à-dire durablement. S’il y avait 10, 20 Nantes, nous n’aurions pas à devoir compter avec les bureaucraties en place, nous pourrions éviter cette gigantesque fumisterie, cette gigantesque récupération que serait une révolution de Palais amenant la gauche à prendre ce pouvoir administratif auquel nous opposons cet autre pouvoir, celui des masses et de la démocratie directe. ”

A Nantes, les anarchistes, loin de dénigrer les organisations syndicales, travaillent franchement avec elles. Il en va de même à Limoges où deux motifs poussent les anarchistes à développer leur activité dans les syndicats. Tout d’abord l’organisation anarchiste ne doit pas, en tant que telle, être utilisée pour élargir l’audience des idées libertaires. Les résultats obtenus par l’intermédiaire d’une organisation anarchiste ne sont guère convaincants : “ Ainsi, à Limoges, l’expérience que nous avons tentée et qui consistait à mettre sur pied un “ Cercle d’études sociales Proudhon ” a été un échec dans la mesure où les conférence et les débats que nous avons organisés n’ont attiré que très peu de personnes. Pour avoir une action efficace, il faut donc agir dans le cadre des organisations syndicales existantes et utiliser toutes les possibilités qui nous sont offertes d’exposer notre point de vue (réunions, débats,…) sans nous replier sur nous-mêmes. ” Par ailleurs, la présence des anarchistes dans les comités de base surgis ici et là exploite le mécontentement “d’une certaine frange de syndicalistes ou d’autres individus qui ont été écœurés par l’attitude du PC et de la CGT. ” Pour conduire la révolution, certains anarchistes constatent en effet qu’il a manqué “ une avant-garde ( !) syndicaliste révolutionnaire, suffisante en quantité comme en qualité ”. Et ce, au moment même où les idées essentielles du syndicalisme révolutionnaire s’exprimaient dans la lutte quotidienne, par le biais de la grève généralisée.

Néanmoins, cesser le travail, arrêter la production, occuper les usines n’apportent pas la victoire. Certes, la paralysie est totale, mais une deuxième étape est indispensable : la remise en route de l’économie par les travailleurs eux-mêmes, et bien des anarchistes croient à l’efficacité des syndicats. “ L’usine est à nous, pourquoi recommencer de travailler pour le patron ? ” demande Cohn-Bendit. Le concept d’autogestion est lancé tout naturellement, non pas comme un mot d’ordre par une soi-disant direction du prolétariat, mais tout simplement comme une réponse spontanée à un problème concret : “ Il faut prouver l’autogestion en autogérant. Il faut produire sans maître, sans profiteur, et répartir selon d’autres lois. Il faut aller chercher auprès des agriculteurs qui répandent leurs récoltes sur les routes de quoi alimenter, à des prix sans concurrence, les familles ouvrières des villes… A la spontanéité dans le refus, la négation des structures sociales actuelles, doit succéder la spontanéité dans l’affirmation, la réalisation de nouvelles structures. ” C’est qu’à défaut de cette prise en main de l’appareil économique par les producteurs eux-mêmes, cette grève générale de mai-juin 1968 avec ses huit à dix millions de grévistes ne peut être qu’un échec. “ Autogestion – spontanéité ” apparaissent comme les deux axes principaux d’une même révolte et d’une même méthode révolutionnaire pour les anarchistes. Ce sont ces deux axes qui renforcent le caractère profondément libertaire de Mai 68.

La révolte de Mai apparaît aussi comme une protestation étudiante contre l’intégration dans le cadre de la société bourgeoise bureaucratique, mais dans un cadre plus général la bureaucratie est fortement dénoncée. Ainsi, l’influence des thèses de Socialisme ou Barbarie semble habiter les revendications étudiantes sur les rapports enseignants/enseignés. La secousse de mai-juin rompt leurs rapports traditionnels. Et, pour les anarchistes, le front de lutte des lycéens doit lui aussi être encore renforcé. C’est le sens de l’appel de Dominique Fargeau en novembre 1968 à ses camarades lycéens : “ La révolte de mai nous a permis de franchir un pas vers la révolution sociale. Il s’agit, en tant qu’anarchistes révolutionnaires, de s’opposer par tous les moyens à la reprise “ normale ” des cours ronronneurs. ”

Au regard des arguments avancés, il apparaît que les événements de mai 1968 ont permis au mouvement anarchiste, tel qu’il s’est développé depuis le début des années soixante, de s’extérioriser d’une manière telle, qu’il reste sa plus belle et frappante expression. Pourtant, une question se doit d’être posée : d’où vient l’impulsion première et plus précisément, vient-elle du mouvement organisé ? En outre, Mai 68 apparaît comme le plus bel exemple des revendications de cette génération contestataire des années soixante, “ les préludes de mai ont été modulés dans les universités du monde entier, à Turin comme à Varsovie, à Berlin comme à Berkeley, à Dublin comme à Moscou ou Pékin. ” Les thèmes abordés pendant les journées de révoltes ont sensiblement le même contenu que ceux envisagés dans les mouvements de contestation généralisée des années soixante. L’anarchisme, philosophie de liberté et de libération de l’homme, peut ainsi apparaître comme la théorie révolutionnaire adéquate à ce bouleversement de la société ; ce qui rend enthousiaste les militants : “ Si le mouvement libertaire n’est pas beaucoup apparu en tant que tel au cours des récents événements, l’esprit libertaire, lui, est largement apparu, et qui plus est, sans notre intervention. ”

Néanmoins, ce ralliement apparent aux thèses libertaires amène à constater deux faits : d’une part l’inefficacité des organisations anarchistes et d’autre part une “ connexion ” entre gauchisme et anarchisme, car si on entend par gauchisme “ cette fraction du mouvement révolutionnaire qui offre, ou qui veut offrir, une alternative radicale au marxisme-léninisme en tant que théorie du mouvement ouvrier et de son évolution ” , les étudiants et militants plus ou moins jeunes apparaissent alors comme la “ composante anarchiste ” du gauchisme, et inversement, par leur digestion des écrits marxistes, ils apparaissent comme la composante gauchiste de l’anarchisme institutionnel. En développant cette idée, et en analysant les traits caractéristiques des idées gauchistes, il semble qu’un lien très fort le relie à l’anarchisme, ou plutôt à un certain anarchisme.

Il peut paraître étonnant que R. Gombin ne mette pas en relation directe ces deux théories. L’anarchisme s’est efforcé tout au long du siècle d’étudier et de dénoncer la pratique révolutionnaire communiste, dans le même sens, le gauchisme “ est une multitude de courants qui font la consistance d’un mouvement de pensée qui se pose en successeur d’une théorie révolutionnaire identifiée avec le mouvement ouvrier depuis plus de cinquante ans. ” Si on ne peut associer les deux théories, car l’anarchisme de 1968 n’est pas le même que celui prôné dans la FA ou dans certaines publications, force est de constater leur convergence d’une part dans la critique des organisations révolutionnaires traditionnelles, et d’autre part des sociétés modernes. Le phénomène bureaucratique, une relecture des philosophes, la critique de la vie quotidienne, la contestation des formes d’autorité et des fondements de la société et la théorie du communisme de conseil sont autant d’éléments fondateurs du gauchisme que l’on retrouve dans les réflexions des jeunes anarchistes depuis le début des années soixante et même de ceux qui ne s’en réclament pas spécialement : “ En tant que Mouvement du 22 Mars, les questions suivantes se sont posées : le mouvement ouvrier avait connu un échec vers 1920, et les promesses du marxisme et du léninisme n’avaient pas été tenues. Nous en avons trois conclusions : que l’organisation est incapable de mettre en pratique sa théorie, que la théorie elle-même est à réétudier, que la société dans laquelle se sont produits ces mouvements révolutionnaires est à transformer. ”

Tous ces éléments s’apparentent à la volonté d’ouverture et de réactualisation de la pensée anarchiste affichée au début de la décennie. Mai consacre cette ouverture et la rupture au sein du mouvement semble être alors consommée, les militants et sympathisants n’hésitent plus entre l’émergence des idées libertaires et la relecture de Marx : “ La vieille génération anarchiste condamne en bloc tous les idéologues du communisme. Ils mélangent tout. Pour eux, Marx est à rejeter autant que Staline. De même que pour les marxistes, les anarchistes sont tous des petits bourgeois, de même pour les vieux “ anars ” les marxistes sont tous des staliniens. ”

Il ne faut pas douter de l’itinéraire des jeunes libertaires, venu à l’anarchisme par une critique acerbe du marxisme, qui n’est pour autant plus à rejeter sans nuance. Ainsi, “ les jeunes anarchistes, eux, acceptent la critique marxiste de la production ”, tout en rejetant “ le rôle qui est accordé à l’État dans la période transitoire entre le capitalisme et le socialisme car c’est par cette justification théorique qu’on est arrivé au stalinisme. ” Certaines analyses marxistes sont dénoncées (analyse des crises cycliques par exemple) tout comme le primat accordé à l’économie et au prolétariat : “ Une situation révolutionnaire ne naît pas forcément d’un déséquilibre économique. Je nie aussi le rôle que prêtre le marxisme à la classe ouvrière considérée comme seule classe révolutionnaire. Quand la masse des ouvriers sera réduite à 15% de la population active, on voit mal ce qu’elle pourra faire toute seule. ”

La base de cette “ nouvelle ” pensée anarchiste part donc des enseignements et des dérives du stalinisme : “ On ne dira jamais assez combien le XXème congrès du Parti communiste soviétique et la révolution hongroise de 1956 ont contribué à la constitution des groupuscules dont on a découvert la force depuis quelques semaines. Ces événements permettent de constater dans les faits que les communistes ont trahi. ” Cette proximité entre l’anarchisme des années soixante et le gauchisme prend toute sa signification chez Daniel Cohn-Bendit. Appartenant au groupe Noir et Rouge, il théorise avec son frère ses idées dans les mois qui suivent les événements dans Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme. Il distingue deux étapes dans la lente “ construction ” des théories gauchistes, l’une partant de 1947 : “Toute une maturation s’était faite silencieusement à l’intérieur du mouvement ouvrier. Cette prise de conscience de la vraie nature des bureaucraties ouvrières ne se manifeste encore que par une hostilité passive, mais sa lente progression permet seule de comprendre les aspects les plus fondamentaux du mouvement de mai-juin 1968. ” Cette première période s’achève en 1956, par la fin de l’hégémonie stalinienne sur le mouvement ouvrier français, en effet, avec le XXème congrès et la révolte hongroise, “le mythe du “ paradis socialiste ” est définitivement détruit. C’est de l’année 1956 que date le réel essor des groupes gauchistes. ” De 1956 à 1968, c’est une deuxième phase qui consacre la formation d’une bureaucratie sous tous les aspects : “ Pour le moins, 1968 sera aussi importante pour la prise de conscience des exploités que l’année 1956. En 1956, le vrai visage de la bureaucratie soviétique et des démocraties dites populaires s’était démasqué là où elles avaient le pouvoir. En 1968, la bureaucratie a prouvé sa véritable nature là où elle ne l’avait pas encore fait. ”

Au regard de ces connexions “ gauchistes-anarchistes ”, une différence de taille se dessine avec l’anarchisme institutionnel et traditionnel de la Fédération. La “ victoire ” dans les faits de la première tendance amène les militants à s’interroger sur cette défaillance. La FA fut surprise, c’est un fait. Ses militants n’avaient nullement prévu ni suspecté l’explosion. Le manque de coordination tout d’abord, et le manque d’ouverture ensuite, apparaissent comme les deux éléments qui ont manqué à l’organisation nationale, il faut y voir “ une certaine méconnaissance des problèmes que nous avons eus à résoudre. ” Les anarchistes organisés ne peuvent intervenir pour empêcher le dévoiement du mouvement après mai. Ils restent plus ou moins spectateurs. “ Puristes ”, ils n’essaient guère de profiter du moment pour étoffer leurs rangs : “ La plupart des groupes se contentèrent “ d’ouvrir des bureaux ”, à la Sorbonne ou à Censier…qui devinrent rapidement des hauts lieux du verbe. ”

Pourtant, Maurice Joyeux n’oublie pas l’immense service rendu à l’anarchie par les étudiants : “ Seuls les étudiants ont posé le problème sur la vraie base ; pour eux c’est la société qu’il faut rejeter et, pris d’une frénésie de destruction, ils ont remis en question son économie, sa structure et sa morale de comportement. ” Néanmoins, il est dommage que les ouvriers n’aient pas suivi le mouvement étudiant : “Ils ont été incontestablement plus loin que les ouvriers qui, eux, n’ont que timidement déposé la revendication, et pour lesquels l’autogestion ou plutôt la gestion ouvrière reste un objet étrange. En réalité, les étudiants nous ont rendu un grand et merveilleux service en reprenant le vieux langage et en marchant sous les plis du drapeau noir sans trop savoir ce qu’il représentait, ou plutôt en y accolant ce qui était leurs sentiments propres, sans bien se soucier si cela correspondait avec ce qu’en avaient dit les théoriciens anarchistes. ”

L’inaptitude du mouvement organisé et la résurgence des idées anarchistes élaborées depuis le début des années soixante en dehors du mouvement officiel sont deux faits qui ressortent des événements. La phraséologie libertaire réapparaît dans le rejet de la société par les étudiants et dans une moindre mesure les ouvriers. Les journées de Mai changent la donne dans le milieu anarchiste et confirment le recul de la FA comme centre névralgique du mouvement. Dans chaque côté, chaque tendance, l’heure du bilan et des enseignements va s’avérer décisive.

Les enseignements de Mai

Les événements, aux yeux des militants, ont pour principal apport de confirmer la justesse et l’actualité des analyses libertaires. Pendant les mois qui suivent, Mai suscite les plus grands espoirs et déceptions : “Pendant ces décennies, les anarchistes avaient semé sur une terre ingrate, gelée par le frimas social, un grain qui pourrissait. Le printemps est venu. Pour les anarchistes, le temps de la quiétude est terminé. A la vie végétative succède le moment de la confrontation entre la pensée et la dure réalité. Le cadeau somptueux que Mai nous a fait, il va falloir l’assurer. Pour les anarchistes, le temps de la réflexion qui accompagne l’action est venu. ” L’enthousiasme des anarchistes pour les barricades trouve également un écho chez les observateurs qui voient cette résurgence des idées libertaires : “ La grève populaire ne clame aucun nom, alors que la révolte étudiante, révolte d’une masse juvénile, avait trouvé son visage dans Cohn-Bendit, le rouquin sans patrie, le démocrate de rue, portant en lui anarchisme et marxisme, mêlant les deux drapeaux dont l’accouplement est le symbole de la révolte étudiante : le noir et le rouge. ”

L’action des étudiants a révélé les possibilités révolutionnaires immédiates, l’œuvre des militants doit alors prendre un nouveau souffle et suivre la jeunesse qui a pris le flambeau de la liberté : “ La lutte engagée par les étudiants et les ouvriers révolutionnaires n’était pas la lutte traditionnelle de la droite contre la gauche pour s’emparer du pouvoir, mais une lutte d’une société qui s’éteignait de ses convulsions internes contre une autre qui se frayait un chemin vers un socialisme égalitaire et libertaire. Ce que veulent les étudiants, c’est construire une société non seulement par ses structures économiques, mais également par son aspect moral. Ce qu’ils ne veulent pas, c’est composer avec l’adversaire. Ce qu’ils désirent, c’est un socialisme de forme libertaire même s’ils donnent à ce terme un contenu différent de ce que nous lui donnons. Ce qu’ils refusent, c’est de borner leur lutte à des formes destinées à installer les hommes le moins mal possible dans la société capitaliste. Leur langage, la signification des mots qu’ils emploient sont différents du langage traditionnel du monde politique. Ils ont réappris le vieux langage révolutionnaire. Ils prennent au sérieux des idées que les cadres syndicaux ou politiques ont prostituées. Ils sont l’avenir devant le passer qui ne les comprend pas. ”

Néanmoins, plusieurs éléments laissent les militants sur leur faim. Dans cette optique, l’union étudiants-ouvriers ne s’est pas faite, au grand dam de la face ouvrière de la FA. Joyeux appelle à dépasser “ les particularismes de l’âge et du métier ”. Pourtant, la FA n’a jamais fait preuve d’ouvriérisme restrictif et a considéré le mouvement étudiant plus ou moins comme une force révolutionnaire. Mais si l’organisation a fait cette démarche intellectuelle, le caractère étudiant de la révolte peut être une réponse au peu d’engagement des ouvriers qui ne se reconnaissent pas forcément dans leurs revendications. Dans une autre perspective, on a vu que la défense des positions non-violentes dans une période révolutionnaire devenait difficile. Dans le même ordre d’idée, Mai ramène aussi la conception de libération de l’homme dans tous les domaines. Cette résurgence du surréalisme trouve son expression dans le “Changer la vie ” ou “ Sous les pavés la plage ” scandés par les étudiants. Inspirée dans une certaine mesure par les thèses situationnistes, la possibilité révolutionnaire renaît clairement pendant les journées de mai : “ Ce qui de toute façon, restera, c’est qu’un monde nouveau apparaît au grand jour, un monde où l’imagination sera au pouvoir, où nos désirs seront des réalités et où les mots médiocrité et injustice resteront dans votre vocabulaire en souvenir des années passées dans un monde à l’image de son ancien créateur. Car rien n’est terminé, et les barricades, demain comme hier et aujourd’hui auront la saveur du poème. Mais nous savions déjà que la poésie est révolutionnaire, éternellement révolutionnaire. ” Après Mai, la question sur les formes et les caractères de la révolution ne se pose donc plus. En effet, comment condamner la révolution violente ouverte à l’autoritarisme marxiste et au totalitarisme ? En juin 1969, A.A Milos, dans un article du Monde libertaire, reprend la distinction de Fayolle entre l’attitude et la morale anarchiste. Il refuse cette distinction autoritaire et qui n’a pas de sens car un anarchiste ne peut être que révolutionnaire. Les débats qui avaient amené Fayolle à cette distinction semblent loin.

L’éducation et la lente maturation des masses n’atteindront leur but que par la révolution. Les réflexions et discussions sur les modalités de la révolution reprennent à la veille du congrès de 1969. Avant tout, il apparaît nécessaire aux militants de clamer leur ardeur révolutionnaire : “ Tous les systèmes de ce monde reposent sur l’autorité, sous ses aspects les plus variés et, les anarchistes étant, par définition, les ennemis déclarés de toute autorité, ils sont et ne peuvent qu’être révolutionnaires. ” Les formes de la révolution doivent trouver leurs origines dans l’explosion de mai, les journées insurrectionnelles accréditent ainsi les thèses du courant révolutionnaire : “ Le monde actuel met face à face ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, ceux qui exploitent et ceux qui sont exploités, ceux qui décident et ceux qui subissent. Entre les uns et les autres, il existe et ne peut exister qu’un antagonisme manifeste ou latent, qui met la société dans un déséquilibre constant. Pour que ce déséquilibre prenne fin, il faudrait que les premiers fassent abandon de leurs prérogatives, qu’ils renoncent à l’autorité qu’ils font peser sur autrui, qu’ils cessent de gouverner, d’exploiter, de légiférer, de juger. Il est possible d’envisager que cet état de grâce puisse toucher certains d’entre eux, il apparaît illusoire de supposer qu’il puisse rallier l’unanimité des profiteurs du système. La violence révolutionnaire opposée à la violence permanente de la société apparaît donc inévitable. ”

Mais la violence, si elle est nécessaire, ne doit pas être un but : “ L’obstacle à la révolution est beaucoup plus d’ordre moral que d’ordre matériel, ce qui implique une révolution des esprits. ” Cette “ révolution des esprits ” semble s’être faite chez les étudiants. On l’a vu lors des affrontements avec les CRS, la violence n’est pas rejetée. Néanmoins, les enragés de Nanterre développent de nouvelles méthodes de lutte qui caractérisent une nouvelle fois l’influence d’autres mouvements révolutionnaires. On peut d’ailleurs mettre en parallèle l’occupation des universités avec le mouvement de contestation de Berkeley. En effet, le mouvement yippie, synthèse entre courant gauchiste et hippie, et personnalisé par Jerry Rubin, a montré la voie sur les méthodes (d’occupation notamment) à suivre. La provocation et l’action exemplaire deviennent également les moyens de montrer le caractère autoritaire de la classe dirigeante. Dans cette optique, les activités des Provos, aux Pays-Bas, ont certainement été un exemple. Surtout, l’explosion des idées libertaires se caractérise dans tous les domaines. Désormais, les militants ne peuvent pas ignorer les aspects culturels, moraux, sexuels, psychanalytiques (…) de l’aliénation. Si la Tribune d’action culturelle avait déjà commencé cette entreprise, les réflexions et les actions de Mai prouvent la nécessaire généralisation des théories libertaires (on retrouvera cette évolution par exemple dans la consécration de Reich, du MLF ou de l’écologisme politique).

Dans la grande tourmente qui bouleverse ainsi pendant deux mois les structures du pays, les anarchistes ont développé leurs affirmations et leurs revendications. Par ailleurs, un effort de réflexion se développe chez les anarchistes moins engagés dans les combats de rue ou les occupations. Pour ces derniers, la grève des bras croisés n’est pas synonyme de victoire, la paralysie de l’économie nationale n’est pas le gage des transformations fondamentales. Les producteurs doivent être capables par eux-mêmes et pour eux-mêmes de faire tourner les usines, rouler les moyens de transports… L’autogestion présuppose l’éducation des travailleurs. L’esprit révolutionnaire doit se doubler d’une parfaite compétence. Prendre la terre, les machines, occuper les universités n’est qu’un préambule, indispensable certes, mais insuffisant. Sans cet immense effort de réflexion et d’éducation sur les formes de gestion et de production, la révolution semble condamnée. Dans ce cas, l’opinion de Sartre se trouve justifiée : “ Par un paradoxe aisément explicable, cette logique destructrice plaît aux conservateurs : c’est qu’elle est inoffensive ; abolissant tout, elle ne touche à rien. ” Les revendications exprimées dans les idées libertaires rejoignent donc les aspirations de ceux pour qui le refus est exigence de dignité.

B) L’après-Mai et la Fédération anarchiste

La déception sur le rôle de la FA au cours des journées de mai ne fait que renforcer les critiques des militants qui voyaient avant 1968 les difficultés de l’organisation. Le congrès de 1967 avait vu Maurice Fayolle reprendre ses thèses sur la formation d’une organisation anarchiste révolutionnaire. Néanmoins, le congrès ne choisit pas la distinction émise. A son terme se constitue une tendance organisée, affirmant son soutien à Fayolle et à laquelle il se rallie, qui prend pour nom tendance “ Paris-Banlieue-Sud ”. Mais comme l’a annoncé Fayolle, la constitution d’une tendance doit se faire dans certaines conditions. Autour de cela, deux événements s’intercalent dans le temps intermédiaire nécessaire aux conditions de sa constitution : d’une part les débats autour du congrès international de Carrare qui amènent une cristallisation des tendances et des opinions. D’autre part ce sont les journées de Mai qui vont consacrer la formation de la tendance révolutionnaire. En reprenant les débats qui ont amené la constitution de la tendance, on verra comment les deux événements précités vont accélérer le cours des choses. Dans cette optique, la reprise des discussions autour et pendant le congrès de Carrare détermine les nouvelles prises de positions du mouvement anarchiste.

Vers le congrès international et une nouvelle tendance

Dès 1967, la préparation du congrès international de Carrare donne lieu à de nouvelles critiques traditionnelles au nom de la liberté individuelle et des contraintes liberticides qu’implique toute organisation, contre la structuration des rapports entre militants. “ Réservé ” aux seules Fédérations nationales, le congrès apparaît comme un nouveau ferment de division et d’exclusivité pour les autres anarchistes : “Limiter ce congrès aux fédérations nationales, c’est dessécher la pensée anarchiste et renforcer le mythe de l’organisation unique, pour elle-même. C’est contre cela qu’il faut protester. ”

Au fur et à mesure des mois précédant le congrès se forme une tendance hostile à la constitution d’une internationale des Fédérations anarchistes, sans faire appel aux autres groupes. Dans le même temps, Maurice Fayolle, qui avait annoncé son départ pour finalement rejoindre la nouvelle tendance, déclare ne plus voir dans la FA qu’une liaison de tendances et agir en fonction : “ Je ne considère pas la FA comme une organisation, mais, sinon comme une amicale, selon le terme impropre que j’ai employé, du moins comme un rassemblement hétérogène de camarades se réclamant tous de l’anarchisme. en raison même des profondes divergences qui séparent ses composants, ce rassemblement ne peut admettre ni structures organiques, ni définition idéologique. ” Les adhésions devraient être alors “ non collectives mais strictement individuelles. ” Le Monde libertaire perdrait son caractère actuel d’information pour devenir “ une revue d’études et de confrontations ” et n’aurait plus la mention “ Organe de la Fédération anarchiste ”, “ ce qui ferait penser que la FA soit une organisation, mais plutôt une formule sans confusion possible ”. Les congrès seraient des colloques et ne prendraient plus de décisions, dont le seul objectif serait “ de permettre des confrontations. ” Le but est simple, “ c’est de laisser le terrain libre à une future organisation anarchiste révolutionnaire et à un journal de propagande qui ne soient concurrents ni à la FA ni au Monde libertaire. ”
Maurice Fayolle semble toutefois méfiant face aux éternels problèmes de la FA et émet les conditions nécessaires à l’adhésion : “ Cette future organisation ne serait pas une tendance organisée au sein de la Fédération –l’expérience a prouvé que c’était irréalisable- mais une organisation totalement autonome. ” Il n’oublie pas non plus les difficultés qu’il a dû surmonter depuis dix ans pour imposer ses vues, et appelle dans ce sens une “ confédération ” anarchiste qui ne risquerait pas d’engendrer les mêmes problèmes qui étaient apparus avec l’UGAC, car pour “ les partisans de l’actuelle FA, rien ne s’oppose à ce que (c’est d’ailleurs prévu dans les statuts) la tendance révolutionnaire s’organise et se dote de son journal. En principe, non, en réalité, il y a un obstacle majeur.

Si les anarchistes révolutionnaires créaient leur organisation AVANT que la FA se soit définie clairement comme un rassemblement inorganique de tendances et d’individualités, il y aura inévitablement rivalité entre les deux organisations. ” La première réunion du groupe “ Paris-Banlieue-Sud ” a lieu en octobre 1967, avec la composition suivante : Groupe Eugène Varlin (15ème et 7ème arrondissements), Jules Vallès (13ème et 5ème arrdts), Albert Camus (14ème et 6ème arrdts), Pierre Kropotkine, Durutti de Marseille, groupe de Versailles et plusieurs individualités dans lesquelles on retrouve Maurice Joyeux et Guy Malouvier. Parallèlement, la tendance devient une liaison des anarchistes révolutionnaires de France, qu’ils soient ou non membres de la FA : “ Cette liaison aura pour objectif d’étudier les possibilités de création d’une organisation spécifique anarchiste révolutionnaire structurée sur le double plan idéologique et organisationnel. Cette organisation sera totalement indépendante, mais non séparée de la FA dans la mesure où celle-ci se définira comme une union pluraliste. ”

La définition qu’en donne Maurice Fayolle, dans L’organisation libertaire, bulletin de liaison des anarchistes révolutionnaires, reprend trait pour trait ses analyses : “ Organisation parce que telle est la base immuable et nécessaire de toute action collective, concertée et orientée vers un objectif. Parce qu’il n’y a jamais et qu’il n’y aura jamais d’autres moyens, pour parvenir à des réalisations concrètes que de s’organiser, de se définir et d’orienter les activités dans une direction préalablement élaborée en commun. Anarchiste, parce que nous nous réclamons d’un socialisme antiautoritaire et fédéraliste dont, face à Marx et à Engels, Proudhon et Bakounine définirent les grandes lignes, tout en prophétisant avec une rare clairvoyance le bourbier tyrannique et sanglant où, un siècle plus tard, devait sombrer le socialisme autoritaire. Révolutionnaire, parce qu’on n’a pas trouvé d’autres termes pour d ”finir un changement dans l’ordre des choses et sue nous refusons l’ordre existant. Notre lutte n’a de raison et de sens que dans la perspective d’une transformation radicale des bases mêmes de la société, dans le sens d’un socialisme authentique qui fera de chaque individu un être libre et responsable. ”

Le problème majeur qui se pose à l’anarchisme reste le même : c’est cette tendance qui l’éloigne des luttes révolutionnaires en prônant l’éducation et l’éthique. Michel Cavallier reprend la distinction de Fayolle entre morale et attitude anarchiste, ferment de la stagnation du mouvement : “ Pour certains, l’anarchisme se résume à une manière de vire et l’action-lutte n’est là que pour entretenir une espérance que l’on sait vaine et tenter de se créer un petit monde à part, où grâce à des artifices de toutes sortes on arrive à se persuader que l’on représente quelque chose dans la médiocrité universelle. C’est à l’anarchiste, au sommet de sa montagne, qui indique les sentiers caillouteux qui mènent lui, en évitant que trop de monde y parvienne à la fois de peur que des pieds trop nombreux n’écartent les cailloux du chemin et ne rendent celui-ci moins pénible à l’homme. ”

Les mois qui précèdent l’explosion de mai, voient donc l’esquisse d’une tendance révolutionnaire organisée au sein de la FA, selon les vœux émis par Fayolle dix ans plus tôt. Pourtant, les conditions émises par Fayolle ne sont pas encore précisées dans la FA. Les événements de mai changent la donne et devant l’urgence de la situation, la tendance Organisation Anarchiste Révolutionnaire est consacrée, notamment par la distribution d’un tract signé ORA. L’émergence d’une situation révolutionnaire en France contraint les anarchistes révolutionnaires à précipiter la constitution de leur tendance, sans attendre que la FA se soit déclarée comme une confédération. Dans un deuxième temps, Guy Mallouvier, chargé de la Commission préparatoire au congrès international, appelle une nouvelle fois les militants à faire un choix. A la veille du congrès, son exaspération est à son comble, les discussions autour de Carrare “ m’ont persuadé qu’il était incontestablement profondément utopique d’entreprendre un travail quelconque à l’intérieur des structures actuelles (si l’on peut employer ce terme) de la Fédération anarchiste. Par contre, notre bonne vieille FA est admirablement aménagée pour celui ou ceux qui, investis d’une responsabilité, trouvent agréable ou habile de n’y rien entreprendre, se contentant d’être, comme les statuts le leur demandent, d’hypothétiques boîtes aux lettres. ”

Mallouvier, présent à la première réunion de la tendance “ Paris-Banlieue-Sud ”, s’exaspère devant l’inefficacité évidente de la FA. Sa critique est à mettre dans la même optique que celles émises par la tendance : “ Je crois qu’une révision et une transformation des structures est aujourd’hui, rendue nécessaire par l’évolution des rapports de force à l’intérieur même de notre fédération. Je pense donc qu’il stérile, parce qu’il n’existe pas de terrains d’entente, de solutions signifiant autre chose comme l’immobilisme, la léthargie idéologique et la mort, de poursuivre l’expérience d’une cohabitation illusoire entre les idées que je peux avoir et, par exemple, les armandistes marseillais. ”

Cette prise de position largement en faveur de constitution de tendance organisée trouve, comme les critique depuis 1953, son origine dans la critique de l’humanisme libertaire, cette morale qui contraint les militants et qui sclérose le mouvement : “ Ces crises périodiques sont dues en partie, à un malaise profond, réel, que ressentent presque uniquement les socialistes libertaires, la sensation de s’être fourvoyés au milieu d’humanistes, respectables certes, mais dépourvus de toute dynamique révolutionnaire, qui opposent victorieusement leurs théories pacifico-évolutionnistes et individualistes aux conceptions des révolutionnaires anarchistes, qu’ils traitent au mieux d’utopistes (Bontemps), ou au pire de dictateurs (Armand). ”

Après ces réflexions, il semble qu’une nouvelle fois la FA soit divisée en “ tendances ” opposées sur les méthodes tactiques et organisationnelles. La formation après mai 1968, de deux tendances hostiles et favorables à la participation au congrès de Carrare, renforce les positions entrevues plus haut. La intention d’y participer, les dissensions redoublent. Dans son ensemble, le mouvement international est assez hostile au leader de Nanterre, on ne lui pardonne pas son rôle dirigeant ni les questions embarrassantes qu’il pose au mouvement. La FA convoque ainsi un congrès extraordinaire les 29 et 30 juin 1968. Aussi, adopte-t-on le principe de l’envoi de deux délégations. L’une serait la représentation des groupes favorables au congrès et à l’Internationale ( Guy Mallouvier, Michel Cavallier, Maurice Joyeux), l’autre serait hostile aux dites assises (René Bianco, Aristide Lapeyre). Les membres de la région Paris-Banlieue-Sud se retrouvent parmi les partisans de la participation au congrès international.

Le congrès de Carrare s’ouvre le 31 août 1968. Néanmoins, ce congrès est le fruit du travail d’un certain nombre d’organisations qui n’ont pas participé aux événements de mai (FA ibérique, Union des anarchistes bulgares, FAI). Le mouvement français semble quant à lui s’être cristallisé pendant et après les événements. Une profonde cassure s’est faite entre les éléments traditionnels du mouvement (FA et ORA) et Cohn-Bendit et ses camarades. Chacune de ces tendances estiment avoir joué le rôle “ fondamental ”. Carrare sera le champ clos où vont s’affronter “ spontanéistes ” et “ organisationnels ”. l’élément essentiel de discussion porte dès le début sur la nature du spontanéisme. La polémique essentielle ne surgira pas de ceux qui protestaient au nom de la pureté des principes, mais de ceux qui nient ces mêmes principes. La contestation, incarnée par Daniel Cohn-Bendit, est une contestation globale à l’égard de l’anarchisme institutionnel et traditionnel, et vise à substituer à celui-ci de nouveaux concepts. La rupture qui se produit n’a pas lieu entre organisations, mais entre militants. Si dans un premier temps le but essentiel est d’éviter tout affrontement …physique entre congressistes, Cohn-Bendit arrive ensuite à exposer ses thèses sur le spontanéisme qui caractérise le “ nouvel ” anarchisme : “ Pourquoi nous dresser contre la marche de ce congrès ? Parce qu’il tourne le dos à la spontanéité qui est, selon nous, la clef de la révolution. (…) Nous disons que vous êtes dans l’erreur, car ce n’est pas en vous enfermant, en jetant des exclusives, en poursuivant l’éternel débat entre Bakounine et Marx, que vous ferez avancer la cause de la révolution. Pour nous le problème n’est pas entre marxisme et anarchisme. Il est de découvrir et mettre en œuvre les nouvelles méthodes les plus radicales en vue de la révolution. ”

Les vues de Cohn-Bendit sont rejetées ; cette prise de position démontre un réel antispontanéisme des militants traditionnels, au nom de l’antimarxisme. Pourtant, cette volonté marque dans une certaine mesure le vide idéologique du congrès, à la grande déception de la tendance organisationnelle de la FA : “ Ce congrès, au lieu d’être un congrès d’anarchistes menant une lutte actuelle et désirant s’inscrire dans les nouvelles données économiques et politiques, laissant cela aux néo-marxistes “ cohn-bendistes ”, a laissé passer la chance qui s’offrait au mouvement anarchiste mondial de jouer un rôle qui lui revient à cause de son refus de s’adapter aux données nouvelles. ”

Il n’existe pas de compte-rendu des motions acceptées pendant le congrès. On se basera sur le récit du Monde libertaire. La troisième motion apparaît aux yeux des congressistes comme primordiale : “ Il est nécessaire de préciser que l’anarchisme et le marxisme sont complètement différent et opposés dès l’origine, et qu’on ne peut envisager u bon marxisme avec lequel nous pourrions trouver des terrains d’entente et nous allier. L’application actuelle du marxisme n’est pas une déviation, c’est le marxisme dans sa réalité. Vouloir mélanger l’anarchisme et le marxisme c’est méconnaître profondément l’anarchisme, en avoir une vue superficielle. ” Il paraît inutile de préciser et d’expliquer les motivations et les raisons qui ont conduit la délégation française à insister sur cette motion. Les autres motions concernent la jeunesse, la religion et la faim dans le monde. Le congrès de Carrare est-il un échec ? Il a semblé en tout cas incapable d’une remise en cause de sa tradition et a montré son incapacité à résoudre une situation politique. Mai 1968 et Carrare apparaissent comme le double visage d’un même échec. Le mouvement libertaire rate l’occasion d’une confrontation générale et la possibilité de démontrer l’actualité des ses réflexions.

Autour de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste

L’ORA signe son acte de naissance au congrès de Carrare. Assez vite les oppositions vont se formaliser au sein de la Fédération anarchiste et éclater au congrès de Marseille en décembre 1968. Une attaque en règle fut menée par la majorité de la FA. Deux types de réactions sont à enregistrer, d’une part l’attaque de ceux qui critiquaient et s’opposaient à la façon dont le congrès de Carrare s’était déroulé et d’autre part ceux qui voyaient dans l’ORA un danger pour la FA et une source de contestation : “ Les gens de l’ORA, je les connais bien, ils sont passés nombreux dans notre groupe libertaire Louise Michel, on n’a pas toujours été d’accord avec eux, ils ont un sentiment de l’organisation qui est un peu différent du notre, nous en sentons les dangers… ” Face à ce “ danger ”, tous les membres de l’ORA se voient “ éliminés ” des postes de responsabilités. Le précédent UGAC, comme constitution d’une tendance organisée, et la l’officialisation de l’ORA avant que la FA ne soit devenue une confédération, sont deux facteurs qui jouent en faveur d’une séparation. D’ailleurs, on a vu que l’ORA n’a pas attendu le congrès pour s’éloigner de la FA et mettre en cause les structures de cette organisation. L’échec du congrès de Marseille accélère le processus de scission.

En avril 1969 paraît L’Insurgé, sous une nouvelle forme qui indique dans son sous-titre que celui-ci est l’organe de l’ORA. Les principes futurs de la société libertaire y sont détaillés et l’acceptation du vote comme outil de décision est un des faits les plus marquants : “ La communauté refusant de se dessaisir au profit des élus, de tout pouvoir de décision, il faut donc qu’elle se décide elle-même. Cela sur deux plans : D’abord, en définissant un programme, ensuite en désignant les mandataires chargés d’exécuter ce programme. La communauté pourra appliquer les deux méthodes qui se complètent. La première consiste en une simple discussion entre les divers projets proposés, discussion dont le but est d’arriver à un compromis acceptable pour tous. En ce cas, la discussion se terminera par un vote unanime : c’est la solution idéale. Mais il faut souvent prendre les décisions rapidement. Or, les opinions sont extrêmement diversifiées d’autant plus qu’elles seront formulées par des millions d’hommes. On recourra donc à un vote à la majorité entre les divers projets proposés, quitte à revenir sur le problème si ce choix s’avère mauvais. ”

En mai 1969, les militants de l’ORA définissent leur conception de la révolution qui sera violente, comme l’exige la réalité et comme l’ont démontré les révolution passées : “ A Prague, quand la population a refusé de collaborer avec les troupes occupantes, elle a pratiqué l’action directe : de même elle a incendié les chars d’assaut soviétiques. C’est cette forme de combat que nous estimons capable de défendre une révolution anarchiste, refusant une armée de techniciens, équipée de bombes atomiques et de bombardiers lourds, les révolutionnaires devront détruire le matériel, l’encadrement militaire et l’armement des envahisseurs ; mais ne pas considérer la troupe comme ennemi : fusiller les cadres, désarmer les soldats, les renvoyer chez eux après leur avoir fait comprendre leur rôle, permet de défendre la révolution en respectant l’Internationalisme prolétarien. Mieux, c’est la seule méthode qui permette de saper l’arrière des armées occupantes et de provoquer sa désorganisation intérieure. Nous nous inscrivons donc résolument dans cette optique de l’action directe, refusant toute autre voie qui ne peut être que réformiste et contre-révolutionnaire. ”

Les conceptions de l’ORA sont opposées à la fois au spontanéisme qu’incarne le mouvement du 22 mars comme aux tentations réformistes et évolutionnistes de certains courants anarchistes : “ Prétendre miner le capitalisme de l’intérieur en créant des organismes économiques à caractère socialiste est une pure chimère. ” Le mouvement anarchiste doit faire son analyse et clarifier ses positions face à certains courants qui le paralysent. En novembre 1969, l’organisation reprend l’analyse de l’individualisme et son influence historique qui au nom “ de la pureté des principes où une mystique de l’unité ont constamment entravé la création ou le fonctionnement d’une organisation anarchiste sérieuse, valable, solide. ”

La scission ORA-FA consacre la rupture entre différentes formes d’organisation : synthèse et plate-forme. L’ORA reproduit en 1969 la plate-forme d’Archinoff, crée en 1926 et “ qui avait pour but de remédier à l’état d’impuissance du mouvement anarchiste déjà à cette époque, par une prise de conscience de la réalité de la lutte révolutionnaire. ” Les perspectives révolutionnaires offertes par cette forme d’organisation trouvent aux yeux de l’ORA une justification d’importance dans l’histoire de l’anarchie. Les événements de Mai ont montré l’importance pour les organisations anarchistes de l’organisation pour permettre l’efficacité de l’action. Dans ce sens, le mouvement espagnol représente l’exemple à suivre : “ Il est à noter que le mouvement espagnol, dès cette époque, commençait à s’organiser sur des bases proches de celles de la plate-forme ; on sait ce qu’il représentera par la suite. ” La synthèse est rejetée pour ses inconséquences organisationnelles et pratiques : “ Les rassemblements hétéroclites allant de l’individualisme au communisme libertaire ont toujours été un frein à une clarification et à une cohésion théorique. La synthèse de Faure est une utopie dans le cadre d’un mouvement qui se sent révolutionnaire. ” Surtout, la synthèse est un frein à l’extension des concepts anarchistes : “ La séparation des tendance amènera incontestablement un approfondissement théorique. ”

Le congrès de Lorient en mai 1969 est l’avant-dernier auquel l’ORA participe. L’ORA crée au sein de la FA un déséquilibre des forces en présence, et de par son existence, repose la question d’une définition des structures organisationnelles. L’ORA à l’intérieur de la FA représente un nouvel échec pour les partisans de tendance organisée. Le nombre de groupes qui suivent les militants de l’ORA après la scission est restreint. Certains des groupes initiateurs ont d’ailleurs abandonné. L’ORA se présente à son origine comme un groupe réduit essentiellement parisien, dont la création a été hâtée par des raisons “diplomatiques ” et qui ne semblent pas répondre à l’attente du plus grand nombre des militants. Dès novembre 1969, l’absence d’idées nouvelles, sinon celles qui, en matière organisationnelle, sont directement inspirées de la plate-forme d’Archinoff, renforce cette tendance à la désaffection. Seule la volonté tenace de quelques militants à “ continuer ” l’organisation provoquera un sursaut et engagera l’ORA vers de nouvelles perspectives. Celle-ci se sépare définitivement et “ officiellement ” de la FA au congrès de Limoges en 1970. En octobre 1970, l’ORA publie un nouvel organe, Front Libertaire des luttes des classes, qui se déclare “ CONTRE les capitalismes bourgeois et bureaucratiques et leurs impérialismes ” et “ POUR la gestion directe ouvrière et internationale. ”

Cette parution fait suite à l’échec de l’existence de l’ORA dans la FA et à un début de rapprochement avec un autre mouvement qui réclame lui aussi une définition idéologique et une organisation communes : le Mouvement communiste libertaire. L’ORA se fixe deux objectifs précis : “ clarifier le mouvement anarchiste, aussi bien au niveau de ses structures qu’au niveau de ses théories, et développer une stratégie offensive communiste libertaire face au capitalisme, à l’état, et aux organisations léninistes. ” Néanmoins, l’ORA de 1970 n’a plus la même connotation que celle des années précédentes. La mort de Maurice Fayolle en 1969 et les désaccords théoriques entre certains militants lui font perdre cette unité indispensable pour être efficace rapidement.

Au delà de l’évolution de l’organisation, il convient de constater le nouvel échec d’une tendance au sein de l’organisation synthésiste. Plus généralement, les événements de Mai ont brusqué la rupture dans la FA entre les partisans d’une organisation claire et d’une définition idéologique précise et les partisans d’une organisation la plus large possible.
vroum
 

Re: Le Mouvement Anarchiste en Mai 68

Messagede vroum » 26 Mai 2009, 16:08

Un extrait du bouquin de Skirda pour relancer le topic :

Alexandre SKIRDA

AUTONOMIE INDIVIDUELLE ET FORCE COLLECTIVE

Les anarchistes et l’organisation de Proudhon à nos jours


La sortie du tunnel : mai 1968


Tous ceux qui ont été, soit expulsés de la FA sous contrôle fonteniste, soit l'ont quittée d'eux-mêmes, se retrouvent fin 1953 pour la recréer, puisque l'autre s'appelle dorénavant FCL. Traumatisés par cette singulière aventure, ils adoptent des structures organisationnelles très lâches, correspondant à la coexistence des divers courants et tendances se réclamant de l'anarchisme :

«a) possibilité et nécessité de connivence de toutes les tendances ; b) autonomie (c'est-à-dire absence d'autorité) de chaque groupe ; c) suppression de tous les organes centralisateurs (genre Comité National) ; d) responsabilité personnelle (jamais collective) ; e) organe du mouvement situé au-dessus des tendances et libertés pour chacun d'éditer des organes particuliers [...], ainsi d'ailleurs qu'à toute activité s'exerçant dans le cadre de la culture, de la recherche, de l'action ou de la propagande anarchiste ; f) relations cordiales, compréhensives, avec les mouvements allant dans le sens anarchiste sur un point particulier.»184

Les classes sociales ne jouent plus le même rôle dans la lutte, les «positions d'esprit» les remplacent. Enfin, des Statuts précis sont élaborés et une Association de sauvegarde créée, afin d'éviter tout nouveau coup de force contre l'organisation. Les groupes Louise Michel, du quartier Montmartre de Paris, et Sébastien Faure, de Bordeaux, sont les piliers de la nouvelle FA et de son organe, Le Monde libertaire.

Après une tentative de mise sous tutelle de la FA, en 1949, la CNT a repris sa pleine liberté d'action, mais le fait que la plupart de ses adhérents soient espagnols, ligotés politiquement par leur statut de réfugiés, l'amène à se replier sur elle-même et à se consacrer à la question ibérique. Le Combat Syndicaliste, son organe, sert de plus en plus de couverture à la centrale espagnole, jusqu'à être, hormis les première et dernière pages, rédigé dans cette langue.

Plusieurs groupes dissidents de la FCL, dont le groupe Kronstadt, se lient ensemble sous le nom de «Groupes anarchistes d'action révolutionnaire» (GAAR), publiant une revue épisodique, Noir et Rouge. Dans leur Déclaration de principes, en 1957, ils prennent note également de l'expérience de la FCL, tout en se situant nettement dans la lignée plateformiste :

« Sur le plan de l'action directe, l'organisation anarchiste communiste accepte l'alliance avec des militants ou groupes de militants prolétariens dans des actions communes, sur des buts immédiats ou limités, pourvu que l'enjeu de la lutte représente un progrès dans le sens de l'émancipation ouvrière. Elle se réserve, en tout cas, le droit de présenter ses propres positions.
La participation au travail de notre organisation doit être volontaire. Elle doit, cependant, comporter un sens suffisant de la responsabilité pour que les inclinations et les antipathies de chacun soient subordonnées librement et volontairement à l'intérêt d'une organisation suffisante afin d'effectuer efficacement la coordination des activités des groupes.

L'organisation spécifique anarchiste communiste est constituée par une fédération de groupes affinitaires qui se sont mis d'accord sur le principe de l'unité idéologique, en vue de présenter un front uni des anarchistes engagés dans la lutte sociale. L'unité idéologique n'est pas constituée par des principes rigides, elle pourra être révisée en fonction des adaptations nécessaires à la situation économique et sociale. L'unité idéologique entraîne l'unité tactique. Pour nous, l'unité tactique, c'est la constatation par l'organisation tout entière de la réussite de telle ou telle méthode par tel ou tel groupe et l'engagement libre de la part des autres de l'employer à leur tour. C'est la constatation par tous les groupes de la nécessité d'employer une tactique commune sur tel ou tel problème précis reconnu par tous comme se posant à l'ensemble. Pour le reste, il est conforme au fédéralisme que chaque groupe agisse comme il l'entend. Nous élaborerons, ainsi, les bases sur lesquelles des individus libres peuvent s'organiser pour une action efficace et cependant demeurer libres. Dans cet esprit, avec les idéaux, et en tendant vers le but exprimé dans cette déclaration, allons de l'avant, librement et solidairement, dans la fraternité.»185

Entre temps, la guerre d'Algérie bat son plein, arrive mai 1958 et l’installation du général De Gaulle au pouvoir. La plupart des anarchistes font ce qu'ils peuvent, sans être ridicules, il s'en faut, car la solidarité avec les insoumis et déserteurs sera concrètement affirmée (une filière en fera passer près de 600 en Suisse). Ils sont également présents lors de toutes les manifestations de rue, surtout en 1961 et 1962. Certains participent à des réseaux de soutien au FLN algérien (cela ne fera pas l'unanimité, loin de là et on peut s’interroger sur l'utilité de cette attitude avec le recul du temps). Le mouvement remonte lentement la pente, une partie des GAAR décide de rejoindre la FA et se constitue en Union des Groupes Anarchistes Communistes (UGAC) ; l'autre partie poursuit le travail de «débroussaillage» entrepris avec la revue Noir et Rouge et publie des études sur la lutte de classes, l'anticléricalisme révolutionnaire, la franc-maçonnerie, le nationalisme, le marxisme et les expériences autogestionnaires en Espagne, en Israël (Kibboutz), etc.



Après la disparition accidentelle de Paul Zorkine, d'origine montenégrine et ancien combattant des maquis yougoslaves, son principal animateur, ainsi que l'effacement de son camarade intime Henri Kléber, l'UGAC effectue un revirement spectaculaire. Estimant toute activité valable impossible au sein de la FA, elle recouvre son autonomie et se lance dans une stratégie quelque peu bizarre. Renonçant à une activité autonome, elle se veut composante d'un «Front révolutionnaire international», regroupant d'autres «révolutionnaires», tels que les trotskystes de la tendance marxiste révolutionnaire de la IVe Internationale (pablistes) et des pro-chinois suisses ! Dans sa Lettre au mouvement anarchiste international, publiée en 1966, elle constate que le centre de gravité de la révolution s'est déplacé vers les pays du tiers-monde (pays coloniaux ou colonisés) et il «serait dangereux que les anarchistes y soient absents». Elle se demande aussi si les «peuples qui se libèrent, ne libèrent pas aussi l'humanité tout entière».186 En quelque sorte, elle y voit le nouveau prolétariat mondial et transforme les travailleurs occidentaux en «bourgeois». L'Autogestion, existant en Algérie et en Yougoslavie (!?) (plus tard elle ira jusqu'à en voir des embryons chez le FLN vietnamien !), doit servir à ses yeux d'exemple à suivre. La Lettre conclut que «si, hélas, notre appel n'était pas entendu, nous disons nettement que l'anarchisme sombrerait dans le réformisme, dans les plus basses complicités et que, de toute manière, il serait mort historiquement. Qui prendrait notre héritage ?»187 Ce qui va sombrer de plus en plus dans le ridicule et le reniement, ce sont plutôt les membres de l'UGAC qui, continuant leur coude-à-coude avec les «révolutionnaires», au nom d'une autogestion mythique et trafiquée, iront s'intégrer après 1968 dans des rassemblements composés de staliniens dissidents et de quelques bureaucrates en mal de compagnons de route. Citons le jugement de quelques-uns de ses ex-membres qui l'abandonnèrent à ce sort peu enviable : «elle enferme les anarchistes dans le wagon de queue d'un mouvement révolutionnaire à locomotive léniniste. De tels calculs de sa part révèlent soit une naïveté consternante, soit un parti-pris confusionniste.»188

La même année, l'historien Daniel Guérin essaie de marier l'anarchisme et le marxisme (la carpe et le lapin) : «En prenant un bain d'anarchisme, le marxisme d'aujourd'hui peut sortir nettoyé de ses pustules et régénéré».189 Il élabore dans ce sens un «marxisme libertaire», auquel il prête toutes les qualités. Maurice Fayolle apporte, lui, une véritable innovation en analysant soigneusement quelques points-clé de l'anarchisme. Retenons-en particulièrement la distinction qu'il établit entre le pouvoir de décision et celui d'exécution dans la pratique organisationnelle. C'est cela qui différencie un responsable anarchiste d'un quelconque bureaucrate, car sa délégation ne lui donne que le droit d'exécuter les directives ou mandats précis confiés par son organisation. Il donne également un approche intéressante quoique traditionnelle, sur le rôle et le comportement de la minorité :

Premièrement : la minorité ne peut, en aucun cas, au nom d'une fausse discipline (celle de la caserne), être tenue d'appliquer les décisions prises par la majorité : celle-ci et celle-ci seulement est responsable de leur application. Par contre, la minorité s'interdit (et là, il s'agit d'une discipline vraie) de faire obstacle aux décisions prises majoritairement en congrès. Elle se réserve seulement le droit et la possibilité de faire basculer cette majorité à son profit.
Deuxièmement : pour que cette proposition soit une réalité pratique, il faut que la minorité (serait-elle même constituée par un seul individu) puisse s'exprimer librement dans toutes les instances et tous les organes du mouvement, sans que la majorité puisse le lui interdire sous quelque prétexte que ce soit.»190



Le monde estudiantin est secoué ces années-là par toutes sortes de mini-problèmes (droit de visite chez les pavillons de filles, dans les résidences universitaires, polémiques avec quelques mandarins archaïques, etc.) Sur le campus de Nanterre, des membres du «groupe-non groupe» — excroissance de la revue Noir et Rouge — et des Enragés, proches des situationnistes, provoquent des incidents qui, transportés au quartier latin, à Paris, dégénèrent en violents affrontements avec les forces de l'ordre. Toutes les organisations dites de gauche et révolutionnaires sont prises de court, parfois à un point loufoque : le 6 mai 1968, rue Soufflot, à la fin de la manifestation, pacifique celle-là, nous avons entendu un binoclard probablement normalien appeler à «venir rédiger des tracts sous la direction des ouvriers, à l'École Normale Supérieure, toute proche !» Survient le 10 mai et la nuit des barricades, capitale pour la suite des événements. Apportons notre témoignage personnel pour affirmer qu'aucun membre des groupuscules trotskystes, maoïstes ou staliniens du PCF (UEC), n'y participa. Bien au contraire, tous ceux qui furent là au début, avant de se retirer de couardise, cherchèrent en «révolutionnaires sérieux et responsables» à empêcher les «provocateurs» de dépaver et d'œuvrer à une occupation intelligente et passionnée des lieux. Autant dire qu'ils furent rembarrés sans ménagement. Ceci ne les gêne nullement aujourd'hui pour s'attribuer tous les mérites de Mai 1968. Les acteurs de cet événement marquant furent en majorité des jeunes gens — dont une majorité d'étudiants ou d'ex-étudiants —, retrouvant naturellement la vieille tradition révolutionnaire des pavés parisiens.

Les anarchistes présents sur les lieux cette nuit-là firent leur devoir de révolutionnaires : ils édifièrent plusieurs barricades et les défendirent jusqu'au petit matin, en particulier celles donnant sur la Rue Mouffetard : les Rues Blainville, Thouin, de l'Estrapade, du Pot de fer, Lhomond et Tournefort. Ils eurent un renfort opportun avec les membres de la FA et du public de la Mutualité, où avait lieu le même soir un gala du Monde Libertaire, avec Léo Ferré en vedette. Par la suite, certains d'entre eux participèrent activement aux Comités étudiants-ouvriers, sis au centre universitaire de Censier : comités Citroën, Renault, Thomson-Houston, et autres où il fallut intervenir dès les premiers jours pour déclencher les occupations et les grèves. Chose difficile, car ces usines étaient contrôlées par des piquets de syndicalistes ; malgré tout, les résultats furent des plus satisfaisants. Il y eut comités et comités, signalons-en un «bidon» de Renault : un soir deux jeunes ouvriers de Renault leur furent présentés et il s'avéra qu'il n'y avait là qu'une trentaine d'étudiants ou intellectuels, probablement pro-chinois, fantasmant sur la «citadelle ouvrière», mais n'ayant aucun lien concret avec elle. Il fallut donc faire le tri et vérifier les qualités des uns et des autres et même procéder à l'expulsion musclée de trotskystes de la FER (Fédération des Étudiants Révolutionnaires) et de membres du PCF qui eurent l'outrecuidance de vouloir s'installer à Censier. Les Comités y occupèrent les 3e et 4e étages et travaillèrent plus utilement qu'à la Sorbonne, transformée en bazar oriental du gauchisme. Signalons la mise sur pied, par un compagnon, d'un Comité Paris-Province, qui envoya dans toutes les directions des équipes et du matériel d'agit-prop : tracts et affiches des Beaux-Arts, dont l'atelier fut mis à contribution dès le début sur demande de ce comité.191 Un service de sécurité d'une dizaine de membres fut chargé de veiller aux allées et venues à l'intérieur de Censier. Il eut son utilité pour dépister des éléments «suspects». D'autres compagnons tinrent un journal mural et une tribune permanente de discussion au carrefour des Gobelins. Toute cette activité dura trois semaines, jour et nuit, gîte et couvert sur place (une cantine fonctionna tout ce temps, le CLEOP, Comité étudiants-paysans organisé par des étudiants de l'Institut agronomique, veillant, par l’intermédiaire de routiers «sympas», à un approvisionnement régulier). Ce n'est là qu'un exemple que nous pouvons certifier personnellement, mais il y eut d'autres libertaires qui se dépensèrent également sans compter durant mai et qu'il serait intéressant un jour de faire connaître.



La présence des anarchistes fut très remarquée lors des défilés du 13 mai et du stade Charléty, à cause de la multitude des drapeaux noirs déployés. Les nombreux slogans libertaires et inscriptions subversives sur les murs, affiches publicitaires détournées et autres espaces, réhabilitèrent le lyrisme révolutionnaire. La subjectivité effectua un retour fracassant, tout redevint possible. Cependant, malgré quelques tentatives de coordination des Comités d'Action et d'organisation économique parallèle, la volonté collective ne fut pas assez forte pour trouver une solution de substitution au pouvoir d'État déliquescent. Les staliniens de la CGT, conformément à leur vocation contre-révolutionnaire, accomplirent ce que le gouvernement gaulliste ne parvenait pas à réaliser : par des votes truqués, ils firent reprendre le travail à la RATP et du jour au lendemain, le système se remit en marche. Toutefois, pour ceux qui avaient participé et vécu intensément ces journées, rien ne pouvait plus être comme avant et l'esprit libertaire de mai leur redonna de la vigueur et de l'enthousiasme.

Donné pour moribond, sinon disparu dans les oubliettes de l'Histoire, l'anarchisme retrouve une extraordinaire actualité et et suscite une non moins grande curiosité. Cette circonstance permet la publication d'ouvrages sur ce thème, avec des tirages relativement importants ; bien sûr, dans le lot il y a du bon et du moins bon, mais cela contribue à tirer de l'oubli quelques auteurs fameux (Déjacques, Cœurderoy, Proudhon, Bakounine, etc.) et surtout de restituer leur vraie valeur aux expériences historiques de l'anarchisme. Une ribambelle de bulletins, brochures, tracts, affiches envahissent les librairies militantes.

Sur le plan organisationnel, c'est d'abord le spontanéisme qui donne le ton, puis disparaissant dans les limbes, il cède la place à des essais d'organisations plus consistantes. Laissons Maurice Fayolle tirer les leçons des événements :

«En mai-juin 1968, nous avons durement payé quinze années d'absence et de vide organisationnel. Les incessantes activités de quelques camarades et de quelques groupes, n'ont pu combler ce vide et, alors que Paris se couvrait de drapeaux noirs, nous sommes passés à travers ces événements comme un ectoplasme à travers le brouillard, c'est-à-dire sans en tirer tout le bénéfice qui y ont puisé d'autres formations gauchistes. Si nous avions eu à cette époque une organisation valable, telle que la FA après la guerre de 39-45, avec ses structures et son journal hebdomadaire, il y aurait aujourd'hui en France plus de deux cents groupes organisés, une presse au tirage multiplié, bref un mouvement anarchiste nombreux, fort cohérent, qui pourrait faire entendre sa voix dans ce pays.»192

Ce n'est pas en ces termes — concurrentiels vis-à-vis des gauchistes et quantitatifs —, que nous aurions posé la question, plutôt sur un plan plus général au niveau de l'impact des idées libertaires, sans qu'il y ait suffisamment de militants pour les assumer, mais cela revient à peu près au même car Maurice Fayolle estime que la «maladie infantile» de l'anarchisme — son inorganisation — a handicapé le mouvement lors de circonstances éminemment favorables «comme il s'en produit peu au cours d'un siècle». Les «efforts méritoires de quelques camarades et de quelques groupes n'auront guère eu d'autres résultats que de tirer les marrons du feu pour d'autres». Son analyse prend valeur de testament car il allait décéder peu après. Aussi prêtons-lui toute notre attention. Il considère l'organisation comme un outil et non, bien entendu, comme une fin en soi. Cependant, c'est un outil indispensable. Ses conditions essentielles sont que les décisions doivent être prises à un niveau collectif, par l'ensemble des militants. Elles doivent être prises «non au sommet, mais à la base, non au centre, mais à la périphérie». Vu l'étendue géographique et la difficulté de réunir les groupes en permanence, il est nécessaire d'avoir des délégués, prenant ces décisions lors des congrès, instance souveraine. Il ne faut pas confondre congrès et «colloque», lieu de confrontations d'idées. Afin de veiller à ce que les responsabilités des organismes de coordination et d'exécution ne se transforment en appareils de direction ou en bureaucratie inamovible, il faudrait qu'«existe un contrôle permanent de la base et qu'une rotation fréquente des responsables ait lieu».



Au même moment, un groupe autonome, le groupe Kronstadt (rien à voir avec celui du Mémorandum), publie un Projet de principes organisationnels193d'une organisation communiste libertaire. C'est le fruit d'une dizaine d'années d'expérience et en tant que tel essaie de tenir compte de ses enseignements. Après une déclaration liminaire sur la nature et le rôle d'une organisation révolutionnaire,194 il y est affirmé la pluralité de telles organisations, à savoir qu'il peut en exister plusieurs se qualifiant de révolutionnaires, mais «aucune ne peut prétendre au monopole», toutes «doivent tendre à s'unifier dans le fait révolutionnaire, se fondant alors dans les organismes unitaires de base des luttes, embryons des Conseils des travailleurs». C'est une rupture avec le patriotisme organisationnel si répandu jusque-là, ainsi que le refus de tout avant-gardisme. Il est précisé ensuite qu'une telle organisation, «en tant que moyen, doit correspondre au but fixé, à savoir dès sa constitution et dans son développement, elle doit abolir en elle les séparations et divisions mentales et sociales dirigeants-exécutants, ne pas se laisser reproduire les rapports pyramidaux existant dans la société dominante. Ne pas combattre l'aliénation sous des formes aliénantes».

Ce projet spécifie qu'il «va de soi que l'adhésion à une organisation révolutionnaire est incompatible avec l'appartenance à une autre organisation, dont la nature et les moyens ne correspondraient pas aux objectifs révolutionnaires». La pratique organisationnelle s'inspire directement de la Plate-forme, remise à jour dans sa formulation. Il est fait mention d'une ligne politique qui fonde la démarche collective de l'organisation. Par ligne politique, il faut comprendre un ensemble de prises de positions générales et particulières sur les questions de fond et d'actualité ; elle n'est pas figée car soumise à la «confrontation permanente des analyses et expériences de l'ensemble des militants». Un point-limite fondamental est constitué par l'application obligatoire par tous les adhérents des décisions prises collectivement. La pratique organisationnelle est très détaillée ; en fait, elle récapitule tous les acquis des pratiques organisationnelles précédentes : les Statuts de l'Alliance bakouninienne, la quintessence des textes plateformistes et l'expérience des années 1960 (cf. texte en partie reproduit en annexe). Ce projet est à la base de la création du Mouvement communiste libertaire, rassemblement d'une centaine de militants, dont Georges Fontenis, réapparu en mai 1968 au sein du Comité d'Action de Tours, qui est d'ailleurs chargé de rédiger le texte de base de l'organisation. Peu après, des négociations sont entamées avec l'Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA), fondée à partir des réflexions de Maurice Fayolle, d'abord à la FA puis, à la suite d'un désaccord sur l'organisation du Congrès anarchiste international prévu en 1971, à Paris, devenue autonome.

Les conceptions organisationnelles des deux organisations sont proches (voir en annexe le Contrat organisationnel de l'ORA), mais des questions personnelles et des manœuvres scissionnistes empêchent la réunification. L'ORA poursuit sa réflexion théorique, présentée sous forme de rapports au Congrès international de Paris, en août 1971, sans rencontrer d'échos positifs, car ce Congrès passe son temps à régler des comptes personnels et politiques (expulsion honteuse d'Augustin Souchy, le vieil anarchiste allemand, délégué de la Fédération anarchiste cubaine, accusé de contacts avec la CIA !) Notons que la pratique organisationnelle de l'ORA connaît un certain succès, surtout avec la création d'une centaine de cercles Front libertaire, jusqu'à ce que cette progression soit compromise et stoppée par toute une série de provocations politiques et policières,195 d'une part, et par une conception quelque peu zombiste de l'activité militante, due à une surenchère gauchiste, d'autre part. Remarquons également le rôle prédominant d'un «noyau historique» des fondateurs de l'ORA, jouant le rôle d'une direction politique occulte, bien que connue et surtout tolérée par la majorité de l’organisation.



Les années 1970-1976 sont ainsi secouées par de nombreuses scissions ou simples disparitions (comme celle de la revue Noir et Rouge).196 Au bout du compte, l'ORA et l'OCL (ex-MCL) finissent par céder la place à deux organisations stables : l'OCL (transmutation de l'ORA) et l'UTCL (Union des Travailleurs communistes libertaires, teintée de conseillisme et de marxisme), qui se réclament jusqu'à ce jour du courant communiste libertaire. Le déchet est énorme par rapport aux milliers de militants s'en étant réclamés depuis 1968. A quoi cela tient-il ? Peut-être à une période de digestion des idées, nécessaire pour échapper au confusionnisme, mais également au contexte global du pays, au repli sur leurs problèmes personnels de beaucoup, et puis surtout à l'absence d'une alternative libertaire crédible au système actuel.

Depuis une dizaine d'années, le mouvement anarchiste français s'est assagi et ne connaît plus ces soubresauts. La FA, l'organisation la plus importante, a franchi un cap en se dotant de bons moyens de propagande : une radio, un journal hebdomadaire et une excellente librairie. En outre, elle a remis à jour ses principes de base, reconnaissant l'existence de la lutte de classe, dont «la finalité doit être l'instauration d'une société anarchiste» ; elle «incite les travailleurs et l'ensemble des exploités à combattre les médiations qui vont à l'encontre de leurs intérêts de classe, et à opter pour l'action directe (c'est-à-dire pour des actions décidées et menées sans intermédiaires) et sa coordination sur le mode fédéraliste». Tout en renouant avec l'anarchisme social, elle conserve néanmoins un caractère organisationnel synthésiste, rejetant la responsabilité collective, et prônant la personnalisation des responsabilités. Elle s'appuie sur plusieurs dizaines de groupes, dont certains très bien implantés localement, publiant souvent des périodiques d'excellente facture.

Parallèlement, il y a des anarcho-syndicalistes — disséminés parmi les divers syndicats —, et un certain nombre de groupes liés à la publication de revues, magazines et journaux de qualité. Ajoutons plusieurs coopératives libertaires : librairies, restaurants, imprimeries (8 à un moment en France), et même des fermes autogérées. Il est regrettable que l'information ne circule pas davantage sur toutes ces réalisations ; souhaitons que cette lacune soit réparée de sorte que ce courant coopératif libertaire s'accentue.

Pour qui a connu la traversée du désert des années 1958-1968, toutes ces manifestations et réalisations — signes de vie du mouvement —, sont réjouissantes, et ne faisons donc pas trop la fine bouche, pour déplorer qu'il n'y ait pas une plus grande intervention dans les luttes sociales. Souhaitons uniquement une collaboration sereine et positive de tous ceux qui se réclament de l'anarchisme dans tous les domaines.
vroum
 

Réédition de MAI 68 ET SES VIES ULTERIEURES de Kristin Ross

Messagede leo » 02 Nov 2010, 14:56

En plein mouvement social, la re-sortie de ce livre tombe plutôt bien.
A mon sens, une des (trop rares) bonnes études sur la dimension politique de Mai 68

Réédition en poche d’un livre publié en 2005

Kristin Ross

MAI 68 ET SES VIES ULTERIEURES


Co-édition Agone et Le Monde diplomatique - Traduit de l'anglais par Anne-Laure Vignaux

Célébrée dans nombre de spectacles commémoratifs, l’histoire officielle affirme que les idées et les pratiques les plus radicales des révoltes de Mai 68 ont été récupérées ; que Mai 68 serait une quête individualiste et spirituelle annonçant le mot d’ordre des années 1980, « liberté ».

La position que j’adopte en est le contre-pied, car Mai 68 fut avant tout un événement politique : Mai 68 fut le plus grand mouvement de masse de l’histoire de France, la grève la plus importante de l’histoire du mouvement ouvrier français et l’unique insurrection « générale » qu’aient connue les pays occidentaux depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle s’est étendue au-delà des centres traditionnels de production industrielle pour gagner les travailleurs du secteur tertiaire. Aucun secteur professionnel, aucune catégorie de travailleurs n’ont été épargnés ; il n’y a pas de région, de ville ou de village de France qui ait échappé à la grève générale. Et ce mouvement s’inscrit dans la lignée de l’aspiration profonde des années 1960, à savoir l’aspiration à l’égalité.

Collection "Éléments", 384 pages, 12 euros

http://agone.org/elements/mai68etsesviesulterieures/



http://atheles.org/agone/

http://blog.agone.org/
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Re: Réflexions autour de l’après-68

Messagede Pïérô » 01 Juin 2014, 15:17

Le 10 juin à Angers

"L'esprit de mai 68"

Le Café repaire angevin vous invite à revisiter "L'esprit de Mai 68" le mardi 10 juin
au bar Le Challenge ( 12 place Mendès France ) de 19h à 22h :
- Affichage de slogans, d'affiches de l'époque et de leurs détournements
- Projection d'extraits du film culte L'An 01, adapté de la bande-dessinée de Gébé
- Concert de reprises de chansons de l'année 1968
- Et débat avec Sergio Ghirardi auteur du livre situationniste Nous n'avons pas peur des ruines
sur le thème Est-il encore possible aujourd'hui de revivre une telle insurrection ?
http://www.insomniaqueediteur.org/publi ... des-ruines
Participation libre à la soirée.

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http://libertaires49.over-blog.com/arti ... 64856.html
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Re: Réflexions autour de l’après-68

Messagede Pïérô » 14 Juin 2015, 18:19

Toulouse, mardi 16 juin 2015

Conférence-débat : " Les Nouveaux Partisans " Histoire de la Gauche Prolétarienne

L'Université Populaire de Toulouse invite le mardi 16 juin à 20H30 au Bijou, 123 av de Muret, Toulouse, d'anciens militants de base de la Gauche Prolétarienne autour de l'ouvrage collectif " Les Nouveaux Partisans ".
Entrée libre.

Quarante ans après son auto-dissolution, la Gauche Prolétarienne - sans nul doute l'organisation révolutionnaire d'extrême gauche la plus importante, par son impact politique, lors des années agitées de l'après mai 68 - n'a, à ce jour, fait l'objet d'aucune publication digne de ce nom.

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On peut s'interroger sur cette amnésie sélective, s'agissant de cet épisode particulièrement combatif de ce moment révolutionnaire. Mais un constat s'impose : l'essentiel de cette histoire devait disparaître de la mémoire pour ne laisser place qu'au repentir, à la nostalgie, ou à la caricature dépolitisée ; comme s'il s'agissait d'éliminer de la tête des ouvriers, et notamment des immigrés, ainsi que de toute une jeunesse en colère, l'histoire militante et vivante de la GP.

Éditer ce livre, c'est contribuer à briser la confiscation de la mémoire des luttes. C'est affirmer que ce que nous vivons aujourd'hui : les défaites, la démoralisation, l'inorganisation, le peu de détermination militante… ne dureront qu'un temps.

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Cette chronologie documentée et commentée de la Gauche Prolétarienne, de sa constitution jusqu'aux lendemains de sa dissolution, (avec son journal La Cause du peuple, et son bras armé, la Nouvelle Résistance Populaire) a été rédigée collectivement par un groupe de militants de base, en réunissant souvenirs, témoignages et documents d'époque, et forme un ouvrage composé à partir de ce qui a été réellement fait et réellement dit.
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1968 dans le monde

Messagede bipbip » 04 Fév 2016, 15:18

En 1968 : dans le monde entier la jeunesse se soulève.

Mexico 1968 : soulèvement populaire et massacre d’état

En 1968 : dans le monde entier la jeunesse se soulève.

A Mexico, un gigantesque mouvement populaire embrase l’automne. Mais la brutalité de l’État fait basculer les étudiants révoltés dans la clandestinité. L’issue en sera un massacre de masse à Tlatelolco prémédité par l’armée, les arrestations, la torture, des centaines de morts et de disparus, les cadavres balancés d’hélicoptères... l’exil aussi.

L’écrivain mexicain de polars Paco Ignacio Taïbo II était de ces étudiants là. Il a pris de nombreuses notes qui devaient lui permettre d’écrire un roman sur ces événements.

Il n’a jamais réussi à le commencer. Il a alors préféré raconter son histoire, celle du mouvement vécu de l’intérieur, ses ambiguïtés, ses difficultés, l’effervescence révolutionnaire, ses espoirs les plus insensés et la répression féroce.

Un débat avec le traducteur du livre de Paco Ignacio Taibo II a eu lieu le samedi 7 juin 2008 à la Librairie libertaire La Gryffe, 5 rue Sébastien Gryphe 69007 Lyon.

Mexique, 2 octobre 1968 : la révolte étudiante écrasée dans le sang

Le 2 octobre 1968, plusieurs milliers d’étudiants mexicains, en lutte depuis 123 jours et réunis en meeting à Mexico sur la place des Trois-Cultures dans le quartier de Tlatelolco, étaient mitraillés par la troupe. Plusieurs centaines de personnes étaient massacrées. Dix jours plus tard, le régime dictatorial du président Diaz Ordaz devait accueillir les Jeux Olympiques, et il entendait d’autant plus porter un coup d’arrêt à la contestation étudiante que celle-ci, dépassant la seule jeunesse scolarisée, s’attirait une sympathie croissante des milieux populaires.

L’autorité du régime contestée

Depuis la révolution mexicaine de 1910-1920, le Mexique avait vécu sous le régime d’un parti unique appuyé sur l’armée et la bureaucratie syndicale. Ce parti, qui avait plusieurs fois changé de nom et avait adopté celui de Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), était le parti de la bourgeoisie mexicaine, dans lequel ses hommes politiques pouvaient faire carrière. La corruption de ses dirigeants, son clientélisme de plus en plus visibles entraînaient un lent discrédit de ce parti qui se présentait comme l’héritier de la révolution.

Des travailleurs combatifs tentaient de se dégager de l’emprise de la bureaucratie syndicale liée au régime. En 1959, les cheminots se lancèrent dans une grève, en rupture avec l’appareil officiel. Dans plusieurs États, il y eut des explosions de colère. Toutes ces luttes furent réprimées et les prisons se remplirent de prisonniers politiques.

À Mexico, la contestation étudiante débuta en 1961. La capitale connut des émeutes étudiantes en 1964. En 1966, les étudiants imposèrent la démission du recteur après que celui-ci eut été séquestré dans son bureau. La contestation toucha aussi la province. Les étudiants de l’université de Sonora dénoncèrent le fait que le gouverneur de cet État ait été nommé par le PRI, et pas par la population. Il y eut trois jours d’émeutes, réprimées par la police.

À Michoacan, les étudiants manifestèrent contre la mort de l’un d’entre eux, au cours d’une lutte contre l’augmentation des tarifs des transports, ils réclamaient notamment l’expropriation de la compagnie privée de bus. La troupe stoppa cette contestation en arrêtant six cents étudiants. En 1967, dans l’État du Nuevo León, les étudiants s’allièrent à des conducteurs de bus en grève contre des licenciements pour imposer la réintégration des licenciés.

La révolte des étudiants de Mexico

Les étudiants mexicains furent évidemment influencés par l’explosion des luttes étudiantes dans le monde au début de l’année 1968. À l’origine de leur mouvement, il y eut d’abord la brutalité de la police qui, le 25 juillet 1968, intervint violemment dans une bagarre entre étudiants d’universités rivales. Le lendemain, les étudiants descendaient dans la rue. En même temps, le Parti Communiste et des groupes d’étudiants d’extrême gauche manifestaient pour le quinzième anniversaire de la création par Fidel Castro du Mouvement du 26 juillet. Les deux manifestations fusionnèrent. L’intervention de la police déclencha une émeute et des affrontements. Dans la nuit, un dirigeant du PC et des militants étaient arrêtés.

Les 29 et 30 juillet, de nouveaux affrontements firent un mort et des blessés parmi les manifestants. Il y eut un millier d’arrestations et la police occupa quatre grandes écoles. Cela mit le feu aux poudres.

Le 1er août, le recteur de l’UNAM (l’Université autonome de Mexico) prit la tête d’une marche de 50.000 étudiants protestant contre cette violation de l’autonomie de l’université. Le 3 août, sept responsables du PCM étaient arrêtés et poursuivis pour sédition. Au nom du PC, le peintre stalinien David Siqueiros (il avait participé, en 1940, à la première tentative, avortée, d’assassinat de Trotsky) dégagea la responsabilité du PC, dénonçant les « méthodes anarchistes » de certains étudiants.

Mais le 8 août les dirigeants étudiants, soutenus par les étudiants de l’UNAM et de l’Institut polytechnique national (IPN), appelaient à la grève et annonçaient des manifestations de masse si le gouvernement ne satisfaisait pas leurs revendications : démission des chefs de la police, dissolution de la police anti-émeutes, restauration de l’autonomie de l’université, libération de tous les prisonniers politiques, dédommagements pour les familles des étudiants tués ou blessés, et abolition d’un article de loi permettant de poursuivre tout Mexicain contestant le régime.

Un Comité national de grève fut mis sur pied. Une partie de ses membres étaient surtout préoccupés de maintenir l’autonomie de l’université, mais d’autres cherchaient à associer le reste de la population à la lutte en cours. Ces derniers créèrent des « brigades politiques », groupes de quatre ou cinq étudiants qui distribuaient des tracts, invitant la population à se joindre à cette lutte et demandant des soutiens financiers.

Fin août, le fossé avait grandi entre les étudiants et les autorités gouvernementales. Le 1er septembre, le président Diaz Ortaz, tout en faisant quelques concessions verbales, avertit qu’il utiliserait toute la force nécessaire pour ramener l’ordre.

Le massacre du 2 octobre 1968

Le 13 septembre, en réponse aux autorités qui accusaient les manifestants d’être provocants, les étudiants organisèrent une marche silencieuse. Des centaines de milliers de personnes y participèrent sans chanter ni crier de slogans. Les plus jeunes s’étaient collé des rubans adhésifs sur la bouche pour ne pas rompre le silence. Au fur et à mesure que le cortège avançait, les passants s’ajoutaient aux marcheurs. Le seul bruit produit par ces centaines de milliers de manifestants (on a parlé d’un demi-million) était le son des pieds frappant le sol. « Il nous sembla qu’on piétinait les torrents de paroles mensongères des politiciens », raconta ensuite un manifestant. « Pour la première fois, le silence nous permit d’entendre les applaudissements de soutien de la population et des milliers de mains se levaient en faisant le signe V pour « nous vaincrons ». »

C’est devant ce qui semblait annoncer un mouvement général que les gouvernants mexicains prirent la décision de briser la contestation. Le 2 octobre, les étudiants avaient appelé à un meeting dans le quartier de Tlatelolco, place des Trois-Cultures, là même où Cortez avait mis un terme à la résistance aztèque en 1521. Alors que des milliers de participants étaient attendus, la police entoura la place, disposant de 500 tanks. À 19 h, elle chercha à disperser les manifestants, qui lancèrent des pierres. Des tireurs disposés sur les toits commencèrent à tirer sur la foule. Les véhicules blindés et les mitrailleuses entrèrent en action. Les autorités parlèrent alors de 27 morts. Le chiffre retenu aujourd’hui est 275, mais il y en eut peut-être 500. Il y eut aussi un ou peut-être deux milliers de blessés graves et autant d’arrestations.

Le mouvement était brisé, même si beaucoup allaient continuer la lutte dans les années suivantes. Le risque d’une mise en cause du régime était écarté, au prix d’un véritable bain de sang pour la jeunesse étudiante contestataire. L’État mexicain, toujours dirigé par le PRI, allait continuer de réprimer toute contestation, étudiante, ouvrière ou paysanne.

Le massacre de la place des Trois-Cultures souleva peu de réprobation chez les puissants du monde. Le président du CIO annonça que les Jeux Olympiques se tiendraient comme prévu. Et le lendemain même du massacre les ministres européens et les représentants du FMI accordaient un prêt au Mexique, gage de confiance pour ses dirigeants qui avaient restauré l’ordre dans ce qui était réputé le pays le plus stable d’Amérique latine.

Et pendant trente ans encore les gouvernants mexicains successifs allaient nier leurs responsabilités, voire l’existence même de ce massacre.

Jacques Fontenoy

http://rebellyon.info/Mexico-1968-soulevement-populaire
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede Pïérô » 07 Mai 2016, 11:19

Lille, dimanche 8 mai 2016

Grands soirs et petits matins : projection-discussion

Le mois de mai 1968 à Paris par le cinéaste et photographe américain William Klein.

La caméra se porte dans les rues du Quartier latin, de la Sorbonne à l'Odéon, tout près des manifestants, enregistrant les débats sur le vif et au jour le jour.

Plongée au cœur de Mai 68, sans voix off didactique ni temps morts. William Klein a saisi l'ébullition humaine, l'émulsion politique, et l'émotion publique de ce grand moment de l'histoire. Étudiants en Assemblée Générale, discussions de rues, ouvriers en grève, manifestations unitaires, émeutes… tout y est.

à 17h, L'Univers, 16 rue Georges Danton, Lille

Suivi d'une discussion sur les luttes actuelles

Entrée libre.


Image

http://lunivers.org/evenement/grands-so ... ts-matins/
Image------------ Demain Le Grand Soir --------- --------- C’est dans la rue qu'çà s'passe --------
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Re: 1968, et l’après-68

Messagede bipbip » 09 Mai 2016, 12:57

Renault Boulogne-Billancourt occupé pendant quatre semaines

Dans les années 1960, Renault Billancourt, c’était, aux portes de Paris, une usine de 38 000 travailleurs avec des milliers de syndiqués. Une « forteresse ouvrière » !

En Mai 68, la grève et l’occupation de l’usine de Billancourt démarrèrent le 16 mai, au lendemain de celle de Renault Cléon. Internet et les réseaux sociaux n’existaient pas, mais le téléphone si ! Au tout début sans consigne, le mouvement se généralisa rapidement avec le sentiment que cette fois-ci, on devait tous y aller. En moins de deux jours, la grève était totale, la production arrêtée. Renault Billancourt occupé, cela voulait dire au sens strict les patrons dehors, la haute hiérarchie réfugiée aux Champs-Elysées, et toute l’organisation de la vie dans l’usine avec les machines et les travailleurs sous le contrôle exclusif des syndicats.

Une grève massive conduite par la CGT et l’intersyndicale

L’absence de structures significatives d’auto-organisation s’est observée à Billancourt comme dans la plupart des autres usines en France. L’intersyndicale animait seule assemblées générales et commissions catégorielles. Fait peu noté dans le récit dominant, les travailleurs immigrés, plus disponibles, constituaient la majorité des occupants de l’usine. Prenant le relais des générations ayant participé aux luttes anticoloniales, les premières revendications autonomes des travailleurs immigrés y furent discutées et élaborées. Signe annonciateur des crises futures, elles n’eurent pas droit à être présentées en assemblée générale au même titre que celles des autres catégories professionnels dûment reconnues : OS, professionnels, employés, techniciens ou cadres.

Le vendredi 17 mai les étudiants organisèrent devant l’usine une manifestation « pour la convergences des luttes » dirait-on aujourd’hui… Mais à l’époque CGT et PCF, vent debout contre le mouvement étudiant, bloquèrent tout contact massif avec les ouvriers occupant l’usine, même si quelques-uns furent attentifs à leur venue, discutèrent dans les cafés autour de l’usine, et pour certains se rendirent à la Sorbonne occupée.

Le refus des accords de Grenelle

Preuve de ce que représentait alors l’usine, le 27 mai c’est bien devant les travailleurs de Renault que le secrétaire général de la CGT d’alors, Georges Séguy, présenta les conclusions de l’accord négocié « à Grenelle » entre gouvernement, patronat et syndicats. Le responsable de la CGT Renault en mai 1968, Aimé Halbeher, explique aujourd’hui que le syndicat CGT Renault s’était prononcé contre le protocole d’accord quelques heures avant l’assemblée de l’Île Seguin… Mais ce que la majorité des travailleurs en France a retenu, c’est le désaveu des milliers d’ouvriers de Renault réunis en assemblée générale.

À l’encontre de la politique du PCF et de la CGT visant à contenir le mouvement dans des limites revendicatives, la grève générale se révélait politique au sens où elle portait l’espoir d’un autre monde et posait la question du pouvoir dans cette société.

Plus rien comme avant

Le gouvernement De Gaulle reprit l’initiative, mais l’occupation de Billancourt dura jusqu’au 17 juin. Le travail reprit dans l’usine avec certes les mêmes cadences et les mêmes chefs, mais aussi avec la fierté au cœur de milliers d’ouvriers qui avaient tenu tête pendant des semaines au pouvoir patronal.

Les conséquences de cet ébranlement formidable n’ont cessé de se manifester les années suivantes : les syndicats avaient conquis le droit de tenir des réunions dans l’usine, les OS de l’automobile faisaient valoir leurs revendications et les grèves nombreuses éclatant dans l’usine se dotaient parfois de comités de grève.

Patrick Schweizer et Jean-Claude Vessillier

http://www.anti-k.org/2016/05/09/renaul ... zBwAYdf21s
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