L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede Pïérô » 16 Mar 2013, 15:14

L’anarchisme dans le collimateur
1883 procès spectacle
Un des premiers procès spectacles de la justice bourgeoise contre l’anarchisme, annonciateur d’une répression judiciaire sans pareille.

En 1883 : Le premier procès spectacle de l’anarchisme

Du 8 au 28 janvier 1883 se déroule à Lyon le procès de 66 anarchistes. Leur crime ? « avoir (…) été affiliés ou fait acte d’affiliation à une société internationale, ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion, et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique. » C’est l’un des premiers « procès spectacles » de la justice bourgeoise contre l’anarchisme, annonciateur d’une répression judiciaire sans pareille.

La ville de Lyon connaît très tôt, par le biais de différents mouvements, une effervescence sociale très dense, que ce soit durant la célèbre révolte des canuts dans les années 1830 ou encore la Commune de Lyon en 1870, faisant de la ville l’une des pionnières des révoltes ouvrières en France. Au début de l’année 1881 se forme la Fédération révolutionnaire de la région de l’Est, regroupant les militants révolutionnaires de cette région. Les anarchistes dominent très largement cette Fédération, qui tente de participer à la reconstruction d’une Internationale affaiblie à la suite des premières scissions du mouvement ouvrier international [1].

Dans la région lyonnaise, le mouvement anarchiste naissant jouit d’un développement très important. Des groupes se créent et de multiples périodiques anarchistes voient le jour au début des années 1880 : Le Droit social, L’Étendard révolutionnaire, La Lutte, etc [2]].

Dans la même période, dans la région minière de Montceau-les-Mines, des mouvements ouvriers très durs éclatent, aboutissant à un soulèvement généralisé à la mi-août 1882. Ces émeutes et actions violentes, menées en partie par le groupe anarchiste La Bande noire, ont un retentissement considérable dans tout le pays.

Les anarchistes lyonnais prennent fait et cause pour ce mouvement à travers leur presse et des réunions de soutien. La censure des journaux, très dure, ne parvient pas à faire taire la solidarité. Aussi, le gouvernement bourgeois, républicain modéré, va adopter une nouvelle tactique pour s’attaquer au mouvement libertaire. Les événements de Montceau ont en effet laissé percevoir au gouvernement que le « complot » de l’Internationale dite « antiautoritaire » ne s’était pas éteint avec la loi de 1872 interdisant l’adhésion à une organisation internationale et qu’il fallait en finir avec les militants et la « doctrine » anarchistes et internationalistes.

De perquisitions en arrestations

Début octobre 1882, la répression contre les militants anarchistes est lancée. Des perquisitions ont lieu au siège des différents journaux. Des militants sont arrêtés, à Paris, et à Lyon bien sur. C’est le cas notamment de Toussaint Bordat et d’Émile Gautier. Mais loin de nuire à la propagande anarchiste, en emprisonnant ces orateurs et en muselant son expression, la répression ne fait que renforcer les convictions des militants. Et même au-delà. Dans la nuit du 22 au 23 octobre une bombe éclate dans le restaurant L’Assommoir où « se réunit la haute gomme bourgeoise, pour s’y vautrer dans les plus sales orgies » [3]. Le lendemain des bâtons de dynamite sont lancés contre un bureau de recrutement. La panique dans les rangs de la bourgeoisie se fait sentir. Cette vague d’attentats ne va qu’accentuer la répression policière et c’est l’anarchiste Cyvoct qui va payer le plus cher cette utilisation de la propagande par le fait. Bien que clamant son innocence il est condamné à mort en décembre 1882, sa peine est commuée en 1884 en travaux forcés au bagne d’où il est libéré en 1898.

Les arrestations se multiplient dans les milieux anarchistes de la région lyonnaise. Ce sont au total 52 anarchistes qui sont arrêtés, dont le théoricien de l’anarchisme-communisme, le « Prince » Pierre Kropotkine, installé à Thonon depuis 1881 et qui a multiplié les conférences dans l’Est de la France durant cette période.

L’agitation est de plus en plus forte dans la région. Louise Michel accourt pour multiplier les conférences en faveur des militants arrêtés, tente même vainement de lancer un soulèvement, elle finit expulsée de la cité lyonnaise. Élisée Reclus, qui ne fait pas partie des inculpés, fait la demande officielle d’être poursuivi au motif que lui aussi appartient l’Internationale.

Le procès débute finalement le 8 janvier 1883, mettant en cause 66 accusés, dont 14 en fuite.

Un procès pour tribune

Très tôt les anarchistes ont considéré qu’il était possible de tirer profit d’un tel procès en l’utilisant comme moyen de propagande et de publicité. Un public important et de nombreux journalistes se pressent pour assister aux débats. Les inculpés vont même faire parvenir une déclaration au président du tribunal protestant contre le nombre de policiers présents autour du tribunal, empêchent le public de pouvoir écouter les interventions des prévenus. Ils vont même jusqu’à écrire que « quand un pouvoir se décide à poursuivre tant d’inculpés à la fois, il faut au moins qu’il s’arrange de façon à ce que l’aménagement du local n’enlève pas à la défense la plus nécessaire de ses garanties : l’absolue publicité des débats » [4].

La lecture du compte-rendu du procès démontre l’éloquence des leaders du « parti anarchiste ». L’interrogatoire « pittoresque du prince Kropotkine » [5] qui pousse le procureur et le président dans leurs derniers retranchements. Mais bien plus que Kropotkine, c’est le militant Émile Gautier qui impressionne l’auditoire et les observateurs par son éloquence. L’un des procureurs signale au ministre de la Justice que « la plaidoirie d’Émile Gaultier, a été, à beaucoup d’égards remarquable, et, avec le prestige du talent, il s’était presque emparé de l’auditoire » [6].

Enfermer le péril anarchiste

Malgré une défense éloquente voire brillante, de très dures condamnations seront prononcées contre les inculpés : quatre ans de prison pour les « meneurs », tels Pierre Kropotkine, Emile Gautier, Joseph Bernard, Pierre Martin, Toussaint Bordat… et de six mois à trois ans pour 39 autres compagnons. En appel, les condamnations sont maintenues. Outre les condamnations des militants anarchistes, le procès permet de mettre en lumière le rôle joué par un agent provocateur, Georges Garraud, dans les événements, notamment en tant qu’excitateur. Ce « mouchard » a également joué un rôle important dans la condamnation de Cyvoct [7].

Le procès de Lyon est l’un des premiers procès d’envergure contre le mouvement anarchiste naissant, si l’on excepte les procès des communards qui ne peuvent être tous identifiés comme des anarchistes. Il inaugure une série d’arrestations et de jugements très médiatisés à l’époque : Émile Pouget, Louise Michel sont accusés d’être les instigateurs de pillages effectués par des « sans-travail » à Paris en mars 1883. Ils sont jugés coupables et condamnés à six ans de réclusion pour Louise Michel et huit ans pour Pouget. Ce n’est que grâce à l’amnistie des derniers prisonniers lyonnais, Kropotkine et Brossat en 1886, qu’ils parviendront à retrouver leur liberté.

La répression sévère que subit le mouvement anarchiste, en particulier ces principaux théoriciens et propagandistes, marque sans nul doute l’attachement du gouvernement bourgeois à ne pas laisser se développer un mouvement en pleine expansion. Mais il serait erroné de croire que l’enfermement des militants met un terme à leur engagement. Si l’on excepte le revirement notable d’Émile Gautier, qui deviendra un journaliste de la presse bourgeoise, l’ensemble des militants les plus investis ne renonceront pas à leur combat révolutionnaire pour l’émancipation des travailleurs et des travailleuses.

Guillermo (AL Angers)

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Quelques repères

14 mars 1872 : loi Dufaure qui interdit toute adhésion à une organisation internationale

1882-1884 : vague d’attentats de la Bande Noire, organisation « syndicale anarchiste » minière de Montceau-les-Mines

février 1882 : premier numéro du Droit Social à Lyon, l’un des premiers périodiques anarchistes en France

14 mars 1882 : début d’une vague de perquisitions et d’arrestations dans le milieu anarchiste lyonnais

14-15 août 1882 : soulèvement populaire dans la ville de Montceau-les-Mines

27 septembre 1882 : point d’orgue de la répression avec l’arrestation de 30 militants anarchistes

22-23 octobre 1882 : dans la nuit, attentat contre le restaurant « l’Assommoir » à Lyon

23 octobre 1882 : explosion à proximité d’un bureau de recrutement

12 décembre 1882 : condamnation à mort de l’anarchiste Cyvoct pour l’attentat de « l’Assommoir »

8 janvier 1883 : début du procès des « 66 »

19 janvier 1883 : déclaration des « 66 »

28 janvier 1883 : les inculpés sont reconnus coupables et condamnés. Les peines vont de trois mois à quatre ans de prison ferme

février-Mars 1883 : les procès en appel des « 66 » confirment les peines

janvier 1886 : libération de Kropotkine et de Bordat de la prison de Clairvaux

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Déclaration des 66 prévenus du 19 janvier 1883

Parmi les nombreuses déclarations des prévenus, celle que nous reproduisons ici présente sans doute le mieux l’état d’esprit dans lequel se trouvent les protagonistes lors du procès.

« Ce qu’est l’anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons le dire : les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche partout la liberté des opinions, ont cru de leur devoir de se recommander de la liberté illimitée.

Oui, messieurs, nous sommes, de par le monde, quelques milliers, quelques millions peut-être – car nous n’avons d’autre mérite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas – nous sommes quelques milliers de travailleurs qui revendiquons la liberté absolue, rien que la liberté, toute la liberté ! Nous voulons la liberté, c’est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît, et ne faire que ce qui lui plaît ; de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins également respectables.

Nous voulons la liberté, et nous croyons son existence incompatible avec l’existence d’un pouvoir quelconque, quelles que soient son origine et sa forme, qu’il soit élu ou imposé, monarchique ou républicain, qu’il s’inspire du droit divin ou du droit populaire, de la Sainte-Ampoule ou du suffrage universel.

C’est que l’histoire est là pour nous apprendre que tous les gouvernements se ressemblent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d’hypocrisie chez les autres ! Au fond, toujours les mêmes procédés, toujours la même intolérance. Il n’est pas jusqu’aux libéraux en apparence qui n’aient en réserve, sous la poussière des arsenaux législatifs, quelque bonne petite loi sur l’Internationale, à l’usage des oppositions gênantes.

Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anarchistes, ne réside pas dans telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gouvernementale elle-même ; il est dans le principe d’autorité.

La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat, perpétuellement révisable et résoluble, à la tutelle administrative et légale, à la discipline imposée ; tel est notre idéal.

Les anarchistes se proposent donc d’apprendre au peuple à se passer du gouvernement comme il commence à apprendre à se passer de Dieu.

Il apprendra également à se passer de propriétaires. Le pire des tyrans, en effet, ce n’est pas celui qui nous embastille, c’est celui qui nous affame ; ce n’est pas celui qui nous prend au collet, c’est celui qui nous prend au ventre. Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous.

Nous croyons nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu ; que personne, en revanche, ne puisse accaparer une part au détriment du reste.

Nous voulons, en un mot, l’égalité ; l’égalité de fait, comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté. De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ; voilà ce que nous voulons sincèrement, énergiquement ; voilà ce qui sera, car il n’est point de prescription qui puisse prévaloir contre les revendications à la fois légitimes et nécessaires. Voilà pourquoi l’on veut nous vouer à toutes les flétrissures.

Scélérats que nous sommes ! Nous réclamons le pain pour tous, le travail pour tous ; pour tous aussi l’indépendance et la justice. »



[1] Voir « Saint-Imier berceau de l’anarchisme ? », dans AL n° 220, septembre 2012 : http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle4989

[2] Une partie de ces journaux numérisés est disponible sur le site [octaveguerin.minus.com->http://octaveguerin.minus.com/

[3] Le procès des anarchistes devant la police Correctionnelle et la Cour d’appel de Lyon, Ulan Press, 2012

[4] Le procès des anarchistes devant la police Correctionnelle et la Cour d’appel de Lyon, Ulan Press, 2012

[5] Le procès des anarchistes devant la police Correctionnelle et la Cour d’appel de Lyon, Ulan Press, 2012

[6] Le Courrier de Tourcoing, samedi 13 janvier 1883

[7] Jean Maitron, Le mouvement anarchiste. Tome 1. Des origines à 1914, Gallimard, 1992
http://www.alternativelibertaire.org/sp ... rticle5219
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 20 Déc 2014, 17:04

Répression antisyndicale et anti-anarchiste en France de la fin de la Commune à la Grande guerre


Au lendemain de la Commune de Paris, le 22 mai 1871, Adolphe Thiers télégraphie aux préfets de la nouvelle République française : « Le sol est jonché de leurs cadavres ; ce spectacle affreux servira de leçon. » La répression de la Commune a été terrible : elle aurait fait, selon Édouard Dolléans, plus de cent mille victimes. On comprend dès lors que toute trace d’organisations ouvrières ait disparu. Pour éviter qu’elles ne se reconstituent, l’Assemblée nationale vote le 14 mars 1872 une loi – la loi Dufaure – qui punit l’affiliation à l’Internationale d’amendes, de prison, de privations de droits civils.

Il s’agissait aussi d’assurer la « protection » des populations ouvrières contre les grèves qui sont, comme chacun le sait, « le résultat d’une mauvaise pensée, le résultat d’un complot contre l’ordre social ». Il faut empêcher par la peur la reconstitution du mouvement ouvrier en France. La République se montre à cet égard beaucoup moins tolérante que le Second Empire. Chaque tentative de reconstitution d’une quelconque structure ouvrière, même la plus anodine, était suivie d’arrestations et de citations devant un conseil de guerre.

Première partie : http://www.monde-nouveau.net/IMG/pdf/-- ... re_par.pdf



On tient pour acquis que l’écrasement de la Commune de Paris a provoqué dans le mouvement ouvrier un traumatisme terrible dont il a eu beaucoup de mal à se remettre, et que ce traumatisme aurait été à l’origine des attentats anarchistes. Il n’est pas contestable que la répression fut effroyable et qu’elle provoqua un traumatisme, et que la réaction triomphante se montra ensuite implacable. On ne peut pas remettre ce constat en doute. Un climat de terreur s’était abattu sur le mouvement ouvrier, d’autant que le 14 mars 1872 avait été e votée la « loi Dufaure » qui punit de peines sévères tout individu membre de l’Internationale. Cependant, on s’aperçoit à l’examen qu’il n’a fallu à la classe ouvrière parisienne que deux ans pour réapparaître, timidement certes, mais de façon effective, et que rien ne put ensuite empêcher le renforcement de ses organisations.
Cette première période, qui s’achève vers 1890, connut de nombreuses luttes ouvrières :
Michelle Perrot 1 recense dans la période 1871-1890 2923 grèves.
Les grèves furent tout d’abord le prolongement des luttes engagées sous le Second empire, un peu comme si on reprenait les choses là où on les avait laissées. Puis il y a entre 1873 et 1877 une période difficile sous l’Ordre moral présidé par le maréchal Mac-Mahon, le massacreur de la Commune. Cette période de recul est suivie par un bond en avant entre 1878 et 1882. La récession entre 1883 à 1888 provoque une régression des grèves, qui repartent à partir de 1888. Significativement, le 1er mai 1890 a lieu la première tentative de grève à l’échelle générale du pays.

Seconde partie : http://www.monde-nouveau.net/IMG/pdf/re ... partie.pdf
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L'arrestation de Kropotkine

Messagede digger » 26 Jan 2015, 14:56

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Texte inédit traduit
Texte original : The Arrest of Kropotkine Liberty Vol 2 n° 6 20 janvier 1883
http://www.library.libertarian-labyrinth.org/items/show/2518

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Nous avons glané dans L’Intransigeant et La Révolte  les détails suivants sur l’arrestation scandaleuse de Pierre Kropotkine par le gouvernement français:

Le vendredi 15 décembre, Madame Kropotkine, souhaitant se rendre de Thonon à Genève pour consulter un médecin pour son frère victime d’une maladie pulmonaire, s’était arrangée pour prendre le train qui partait quelques minutes après seize heures et elle se trouvait déjà dans un wagon lorsque le procureur de la république , accompagné de quelques policiers, l’invita à descendre pour être fouillée. Il fut répondu à Madame Kropotkine qui demandait les raisons de cette fouille, qu’elle était accusée de transmettre la correspondance de son mari à des anarchistes genévois, que les ordres donnés par le juge d’instruction de Lyon était explicites et qu’elle devait les suivre afin qu’ils soient exécutés. Elle expliqua en vain pourquoi elle se rendait à Genève et pourquoi son déplacement était d’une importance vitale, impliquant, sinon la vie de son frère, du moins sa survie le plus longtemps possible; en vain présenta t-elle au procureur le petit cabas qu’elle emmenait en lui demandant de l’inspecter sur le champ, afin qu’elle ne rate pas son train; il ne fit que lui répéter plusieurs fois l’ordre de le suivre au nom de la loi.

Elle fut alors conduite dans une pièce du dépôt, pendant que Kropotkine, qui l’avait accompagné au train et qui avait été le témoin de toute la scène, était surveillé par quelques policiers dans la salle d’attente. Cela prit une heure et demi pour trouver dans Thonon une femme qui acceptât la misérable tâche de la fouiller; et même alors, en l’absence de quelqu’un d’autre pour exécuter les ordres explicites de M. Rigot, le juge d’instruction de Lyon,ce fut la femme du commissaire de police qui, à la demande de son mari, dû commencer la fouille de la personne de Madame Kropotkine. Les ordres explicites de cette racaille ayant été exécutés, et la femme lui ayant apporté, comme résultat de la fouille d’une demie heure, les papiers compromettants destinées aux anarchistes de Genève,—consistant en deux numéros du journal russe intitulé Golos, deux livres, l’un en français, l’autre en russe), un memorandum et un portefeuille — le procureur déclara alors à Kropotkine qu’ils allaient fouiller son domicile. Celui-ci ayant fait remarquer qu’une telle fouille avait probablement déjà eut lieu durant son absence, le représentant de l’ordre répondit:

“Pensez-vous, Mr. le Prince, que nous puissions accepter de violer votre domicile en votre absence?”

Mais, en arrivant à sa maison, accompagné du procureur et de ses subordonnés, Kropotkine vit que la police était déjà là; tout avait été fouillé et mis sans dessus-dessous. Bien que Kropotkine ait averti les policiers qu’un homme mourant se trouvait dans la maison, son beau-frère, âgé de vingt-et-un ans, cloué au lit avec la tuberculose, pour qui la plus petite émotion pouvait précipiter la mort, le commissaire se rua brusquement dans la chambre, obligea le malade à se lever et procéda à un examen minutieux de chaque coin et recoin de la pièce. Ils gardèrent pendant une heure, l’infortuné malade, tremblant de fièvre, isolé du reste de la maisonnée, qui avait été confiné dans la cuisine. Finalement, terrassé par une intense souffrance, il s’effondra au pied de son lit comme une masse inerte. Un peu plus tard, lorsque sa sœur arriva pour le relever et lui administrer les soins nécessaires, les policiers ne la laissèrent pas seule avec le malade mais restèrent en permanence dans la chambre, le provoquant ainsi dans ses souffrances, de sorte de que, rassemblant ce qui lui restait de force, il s’empara d’un réveil qui se trouvait sur sa table de chevet,et le jeta à la tête des policiers qui se tenaient sur le seuil de la chambre. Épuisé par cet effort, son faible bras retomba et il s’effondra dans les bras de Madame Kropotkine.

Tout cela se déroulait au rez-de-chaussée, pendant que le procureurs et quelques autres fouillaient le bureau de Kropotkine à l’étage au-dessus. Mais bien que leur recherche dura longtemps, ils ne trouvèrent manifestement pas ce qu’ils cherchaient. Ils saisirent néanmoins quelques manuscrits inachevés, parmi lesquels la préface d’un ouvrage sur l’anarchie. Puis ils trouvèrent quelques lettres en anglais, concernant des travaux littéraires et scientifiques de Kropotkine à destination de publications anglaises. Mais ils ne touchèrent pas à ces lettres, pas plus qu’à celles de sa femme (en russe). Par contre, il s’emparèrent de deux lettres – une venant de Genève, l’autre de Paris — qui n’avaient absolument aucun intérêt.

Mais la pièce de résistance, la perle de leurs découvertes, fut deux autres lettres: l’une expédiée de Londres, dans laquelle l’auteur affirmait détenir des centaines de milliers de francs destinés à Kropotkine, que celui-ci remettrait aux révolutionnaires russes si il acceptait de le rencontrer à Londres; l’autre, de nature semblable, d’un homme vivant en Suisse. Sur les deux lettres, Kropotkine avait écrit: “L’œuvre des policiers-espions internationaux.” Kropotkine recevait des douzaines de lettres semblables chaque mois.Les pillards ne mirent pas la main sur plus de butin et partirent à une heure tardive.

L’agitation se révéla fatale pour le malheureux tuberculeux, qui expira quelques jours plus tard dans les bras de sa sœur et de son beau-frère. Le lendemain de sa mort, alors que Kropotkine prenait soin de sa femme souffrante et désemparée, auprès du chevet de laquelle un docteur avait été appelé, la maison fut encerclée par la police et le commissaire, ceint de son écharpe, se présenta au rez-de chaussée, dans une pièce attenante à celle où gisait le corps, et demanda Kropotkine. Ce dernier ayant été averti, le commissaire lui lut le mandat d’arrêt délivré par le juge d’instruction de Lyon, et lui dit pour finir qu’il pourrait disposer de quelques heures pour se préparer à son départ. Kropotkine, alors, ouvrit la porte de la pièce d’à côté, lui montra le corps de son beau-frère, lui dit que sa femme avait eu un malaise et qu’une nouvelle émotion soudaine pourrait mettre sa vie en danger et lui demanda un délai de deux jours pendant lequel il veillerait sur la santé de sa femme et lui annoncerait la nouvelle de son arrestation moins brutalement, alors que la maison serait gardée par la police durant ce temps. Le commissaire et ses hommes, qui, vieux soldats de l’Empire, n’étaient nullement des tendres, hésitèrent devant la situation qui leur était décrite et, percevant, malgré leur cœur endurci, l’ignominie d’une arrestation en de semblables circonstances, ne souhaitèrent pas prendre sur eux la responsabilité d’un tel acte. Le commissaire ordonna donc que l’un de ses hommes aille rapporter la situation au procureur, en même temps que la demande de Kropotkine, ce dernier ayant donné sa parole d’honneur de se présenter deux jours plus tard devant le juge d’instruction de Lyon, ou, si sa parole n’était pas acceptée, de rester sous la garde de la police. Le docteur étant entré dans la pièce à ce moment-là, le commissaire saisit l’ occasion de lui demander si ce que Kropotkine lui avait dit au sujet de la santé de sa femme était exact, ce que lui confirma le médecin.

Après une attente de quinze minutes, le policier revint avec la réponse du procureur. Celui-ci, dit-il, avait télégraphié à Lyon la demande de Kropotkine et venait juste de recevoir la réponse. Le magistrat accordait quelques heures à Kropotkine pour préparer son départ, ordonnait qu’il soit emmené à cinq heures à la prison de Thonon où il passerait la nuit, et qu’il lui était permis d’assister le lendemain à l’enterrement de son beau-frère, sous la garde de quatre policiers, après quoi il serait envoyé immédiatement à Lyon. En entendant cette réponse, Kropotkine, après avoir dit au commissaire qu’il n’était pas le seul à pouvoir assister à l’enterrement de son beau-frère, et que si il avait demandé un délai, c’était pour s’assurer par lui-même de la santé de sa femme et lui apporter les soins qu’exigeaient son état, déclara qu’il était prêt à partir sur le champ.

Les habitants de Thonon lui démontrèrent beaucoup de sympathie lors de son départ. A son arrivée à Lyon, il fut incarcéré à la prison de St. Paul, sous deux accusations : la première, d’être en lien avec une association entre français et étrangers, dont l’objet était une révolte sociale et dont les méthodes étaient l’assassinat et le pillage; la seconde, d’avoir été le principal instigateur et organisateur de cette association en France, et notamment, de s’être rendu à Lyon pour fomenter la révolte lors de réunions secrètes.

Le ridicule de ces allégations sur lesquelles ces accusations étaient fondées sont prouvées par les exemples qui suivent (1) que Kropotkine, répondant à un jeune homme de St. Étienne, qui le pressait de commencer la révolution, lui avait dit que le temps n’était pas encore mûr; (2) qu’il avait écrit à un comité de travailleurs, qui l’avait invité à une réunion privée, qu’il ne participait à rien d’autre qu’à des réunions publiques; (3) qu’il avait écrit au Droit Social pour décliner l’offre de devenir un collaborateur de ce journal; (4) qu’il avait corrigé les argumentation d’un opuscule sur le nihilisme, son auteur lui ayant demandé de souligner les erreurs concrètes qu’il pourrait y découvrir. Et pourtant, en se basant sur de telles vétilles, la magistrat français refusa d’accepter la caution offerte par une personne non moins éminente que le millionnaire membre radical de la Chambre des Communes britannique, Joseph Cowen de Newcastle.

A la demande de Rochefort, Georges Laguerre, l’avocat qui a défendu récemment les mineurs de Montceau avec beaucoup de courage, de compétence et d’éloquence, accepta de s’occuper du cas de Kropotkine, mais ce dernier, en recevant l’offre, la déclina dans la lettre suivante:

Mon cher Rochefort,
Je te remercie sincèrement pour ton aimable souvenir et ton amitié, et je te prie de remercier chaudement les amis qui se souviennent de moi.Qu’importent les accusations d’un gouvernement si elles nous gagnent la sympathie de ceux que nous estimons?
Prolonge aussi mes sincères remerciements à M. Laguerre pour son offre aimable. Je ne ferai pas appel à un avocat mais me défendrai moi-même. La plupart de mes camarades feraient la même chose.
Quelle est l’utilité , en effet, d’une défense basée sur un plan légal lorsque les faits matériels sur lesquels sont fondés l’accusation sont inexistants! L’accusation équivaut seulement à une trahison réfléchie, une persécution de classe.
Accepte ma chaleureuse poignée de main et mes meilleurs souhaits.
Pierre Kropotkine.


Suite à son arrestation, sa femme traversa une sérieuse dépression nerveuse qui provoqua une grande anxiété parmi ses amis. Heureusement, elle s’en sortit bien.

L’événement provoqua de nombreuses réactions dans les journaux et la presse de Gambetta insinua que Elisée Reclus évitait la France, afin d’échapper au sort de son camarade du mouvement révolutionnaire. Suite à quoi M. Reclus écrivit la lettre suivante à Monsieur Rigot, juge d’instruction à Lyon :

Monsieur,
Je lis dans le Républicain de Lyon du 23 décembre 1882 que, d’après « l’instruction », les deux chefs et organisateurs des « anarchistes révolutionnaires » sont Elisée Reclus et le prince Kropotkine et que, si je ne partage pas la prison de mon ami, c’est que la justice française ne peut pas venir m’arrêter au delà des frontières.
Vous savez pourtant que cela vous aurait été très facile, puisque je viens de passer plus de deux mois en France. Vous n’ignorez pas non plus que je me suis rendu à Thonon pour 1’enterrement de Ananieff le lendemain de l’arrestation de Kropotkine et que j’ai prononcé quelques mots sur sa tombe. Les agents qui se trouvaient immédiatement derrière moi et qui se répétaient mon nom n’avaient qu’à m’inviter à les suivre.
Mais que je réside en France ou en Suisse, importe peu. Si vous désirez instruire mon procès, je m’empresserai de répondre à votre invitation. Indiquez-moi le lieu, le jour et l’heure. Au moment fixé, je frapperai à la porte de la prison désignée.
Elisée RECLUS.


Est-il besoin de dire que cette lettre n’eut aucune suite. Le procès de Kropotkine, Émile Gautier, et un certain nombre d’autres anarchistes a commencé à Lyon —non pas devant un jury mais un tribunal de trois juges — dont nous ne connaissons pas encore le verdict. Liberty gardera ses lecteurs informés quant aux suites de cette affaire honteuse.

Dans ce numéro, nous ne pouvons communiquer que les nouvelles encourageantes envoyées par câble au Sun de New York :

Les socialistes français ont savouré un grand triomphe à l’occasion du procès du prince Kropotkine et de ses cinquante-deux camarades anarchistes à Lyon. Si le procès a été conçu comme un plan élaboré pour la propagation du socialisme, le résultat n’aurait pas pu satisfaire davantage ses instigateurs. L’entière affaire quasiment a été contrôlée par le prince Kropotkine. Il fut calme, courtois et maître de lui et ses réponses aux présidents du tribunal démontrèrent sa parfaite maîtrise par rapport à ses juges. Le talent dont il fit preuve fut extraordinaire et l’exaspération du tribunal absolue. Tous les inculpés défendirent fermement leurs idées, témoignèrent parfois avec un sarcasme non dissimulé et ne montrèrent aucune crainte du verdict. Jusqu’à présent, le procès est un échec. Personne n’a été reconnu être en lien avec l’Internationale, ce qui était l’intention première, même si tous ont vigoureusement admis leurs idées et leurs pratiques politiques.

NDT

Liberty était le journal publié par Benjamin Tucker de 1881 à 1908 aux États-Unis.
Voir par exemple, Benjamin Tucker, Liberty, and Individualist Anarchism The Independent Review, v.II, n° 3, Hiver 1998 http://www.independent.org/pdf/tir/tir_02_3_mcelroy.pdf
digger
 
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Les procès des anarchistes de Lyon

Messagede digger » 26 Jan 2015, 15:22

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Texte inédit traduit
Texte original : The Trial of the Anarchists at Lyons Liberty Vol.2 no. 7. 17 février 1883
http://www.library.libertarian-labyrinth.org/items/show/2646

Selon notre promesse de garder informés nos lecteurs concernant le procès de Kropotkine 1 et de ses cinquante et un camarades anarchistes à Lyon, nous présentons le compte-rendu résumé suivant des procédures judiciaires (?) :

Le procès a débuté le lundi 8 janvier, devant trois juges, l’accusation d’affiliation avec l’Internationale pour laquelle étaient poursuivis les inculpés n’étant pas une de celles que les juges laissèrent de côté. Les inculpés furent interrogés tour à tour par le président du tribunal, qui s’adressa en premier à Bordat 2, un jeune homme aux cheveux clairs de vingt-sept ans.Celui-ci, qui répondit avec fermeté, dignité et précision, admit qu’il appartenait à la Fédération Révolutionnaire Lyonnaise, qu’il était l’un des éditeurs du Droit Social, qu’il avait assisté au Congrès de Genève à titre individuel, et qu’il avait été admis dans une commission avec Élisée Reclus pour rédiger un manifeste anarchiste.

Le tribunal — N’avez-vous pas déclaré lors d’une conférence le 9 septembre 1882, que les anarchistes ne reconnaissaient aucune autorité, pas même une autorité révolutionnaire? N’avez-vous pas dit que les mineurs de Montceau avaient bien fait en s’en prenant aux crosses et aux croix et aux églises?
Bordat — Ces citations sont inexactes. Mais les actes à Montceau étaient légitimes parce que la bourgeoisie les avait provoqué. J’approuve ce qui est appelé propagande par le fait seulement lorsqu’il y a provocation de la part de la bourgeoisie.
Le procureur — Qu’entendez-vous par “provocation de la part de la bourgeoisie”?
Bordat — Je veux dire des agissements semblables à ceux de Montceau, où ils obligeaient des travailleurs à s’abstenir d’exprimer leurs opinions politiques et religieuses.
Le tribunal — Mais où était la provocation lors des actes commis à Lyon?
Bordat — Je décline toute responsabilité en ce qui les concerne et je les condamne.
Le tribunal — L’ abolition de l’autorité n’est-elle pas votre programme ?
Bordat — Oui.
Le tribunal — Et l’abolition de la propriété?
Bordat. — Pas exactement. Je désire, au contraire, l’extension de la propriété, son universalisation. Je ne prendrai pas à l’un pour donner à l’autre. Je suis un ennemi de l’État aussi bien que de Dieu.
Le tribunal — Vous prétendez, je crois, que la Fédération Lyonnaise n’était affilié à aucune association?
Bordat — Oui. Je ne suis pas partisan des associations secrètes et l’Internationale ne peut rien être d’autre.

Lors de son interrogatoire, un des anarchistes les plus actifs, Émile Gautier 3 admit avoir pris part à la création des groupes.

Le tribunal — Votre programme inclut l’abolition de la propriété et de l’État?
Gautier — Exactement.
Le tribunal — Vous avez prôné la révolution ?
Gautier — Je suis de ceux qui pensent que la transformation sociale dont nous rêvons et et la justice qui doit en résulter ne peuvent être accomplies sans la révolution. C’est un fait que j’établis, l’histoire en mains. Je considère les actes de Montceau comme des signes précurseurs de la révolution. Lorsque l’on voit de telles fractures dans la structure sociale, sa chute est proche. Tout comme la révolution de 93 a été précédée de trois cent émeutes mineures, la révolution sociale sera aussi précédée de nombreux troubles. L’éclair ne jaillit jamais d’un ciel sans nuage. Nous croyons en un parti international, ; comme cela est notre droit, mais non en une association institutionnelle.
Le tribunal — Admettez-vous avoir eu des contacts avec Élisée Reclus
Gautier — Oui,et je ne regrette qu’une chose, c’est qu’ils n’aient pas été plus fréquents.

L’attraction suivante la plus notable fut l’interrogatoire de Tressaud 4, un jeune marseillais de vingt-deux ans.

Le tribunal — Votre but, avez-vous dit, est de renverser le gouvernement républicain et le suffrage universel?
Tressaud — Je n’ai jamais dit cela; je n’ai parlé que du gouvernement actueI.
Le tribunal — Nous sommes sous un gouvernement républicain.
Tressaud — Non, monsieur.
Le tribunal — Le tribunal n’est pas de votre avis.
Tressaud — C’est regrettable.
Le tribunal — Avez-vous dit au juge d’instruction que vous étiez en faveur de l’abolition de la propriété et de la famille?
Tressaud — Oui. Et je ne souhaite pas que le travail de tous ne bénéficie qu’à quelques-uns ou à des personnes privilégiées.
Le tribunal — Quels moyens entendez-vous utiliser pour la réalisation de vos projets?
Tressaud — Des moyens pacifiques, si possible; Des moyens violents si nécessaire.
Le tribunal — Êtes-vous anarchiste?
Tressaud — Oui, mais internationaliste et c’est à cause de l’affiliation à l’Internationale que je suis ici.

Le mardi, Pierre Kropotkine fut appelé à la barre.

Le tribunal — N’avez-vous pas rencontré, depuis 1879, le partisan et principal éditeur de La Révolte?
Kropotkine — Je n’ai pas besoin de répondre à une telle question, parce que je ne vois pas pourquoi des magistrats français me demandent ce qui se passent dans les bureaux d’un journal publié à Genève. En outre, si le gouvernement le considérait comme si dangereux, il aurait pu interdire sa publication en France, ce qu’il n’a pas fait.
Le tribunal — Des preuves ont été trouvées à votre domicile , montrant que vous en étiez le principal éditeur.
Kropotkine. — Une fois encore, monsieur, je ne cache pas le fait que j’ai été éditeur de La Révolte, mais je vous demande ce que cela a à voir avec les faits qui ont conduit à mon arrestation.
Le tribunal — N’avez-vous pas fait des discours pressant les travailleurs à prendre possession de propriétés et avec l’intention de les amener à renverser le gouvernement qui vous offrait une généreuse hospitalité?
Kropotkine — J’ai toujours propagé la doctrine anarchiste du mieux que j’ai pu.
Le tribunal — Avez-vous pris part au Congrès de Londres comme délégué de La Révolte?
Kropotkine — Cela ne s’est pas passé en France. J’étais le délégué d’un journal suisse à une réunion qui se tenait en Angleterre. Je ne vois pas en quoi cela concerne un tribunal français.
Ensuite, le juge lut les compte-rendus des discours de Kropotkine lors du Congrès de Londres parus dans La Révolte, et demanda à l’inculpé si ils étaient véridiques.
Kropotkine — Oui, j’ai parlé ainsi et je ne l’ai jamais nié, mais je répète qu’un juge présidant un tribunal français n’a rien à voir avec des discours prononcés à Londres par le délégué d’un journal suisse.
Le juge lut ensuite les résolutions adoptées par le congrès.
Kropotkine — Je demande au tribunal de ne pas confondre mes discours avec les résolutions concernant la diffusion des connaissances sur la chimie. Il y avait beaucoup de jeunes assistant au congrès qui désiraient étudier la chimie. Je m’y suis opposé parce que je pensais que c’était irréalisable, bien que je pense que toutes les sciences sont nécessaires aux personnes qui désirent acquérir un meilleur statut social ; mais je considérais qu’un cursus d’études, pour obtenir ce résultat, devait être vaste et ne pas inclure seulement la chimie. Je pense que, lorsque un parti comme les nihilistes en Russie, se trouve dans une situation où il doit soit disparaître, décliner ou répondre à la violence avec la violence, — je pense, dis-je, qu’il n’y a pas lieu d’hésiter et qu’il doit nécessairement utiliser la violence. Cette idée est si juste et si humaine que vous-mêmes, gentlemen, en France, avez applaudi Vera Zassoulitch pour avoir fait feu sur le magistrat tyrannique, le général Trepow.

Là, la cour et le procureur l’interrompirent avec des protestations.

Kropotkine — Je vous demande de vous souvenir que, en tant que magistrats, il est de votre devoir de respecter la décision d’un jury et de vous incliner devant le verdict prononcé. Ici, le jury acquitté Vera Zassoulitch.
Le tribunal — N’avez-vous pas été expulsé de Suisse en rapport avec le Congrès de Londres?
Kropotkine — Le Conseil Fédéral m’a expulsé à la demande du gouvernement russe, parce que j’avais protesté par des affiches, posées avec la permission de la police, contre la pendaison de Sophia Perovskaya et de ses cinq amis, — un châtiment si horrible que le correspondant du Times à Londres a déclaré qu »il n’avait jamais été le témoin d’un spectacle si hideux, même en Asie Mineure où il avait assisté à de nombreuses exécutions effroyables. C’est pour cela que j’ai été expulsé, comme chacun sait.

La cour interrogea ensuite Kropotkine au sujet de ses voyages entre Lyon et Vienne avant qu’il se rende à Londres. Il répondit que tout le monde connaissait l’objet de ses séjours grâce à la bande d’espions qui le suivait aux talons. Le tribunal, incapable de digérer le terme « espion » prit la défense des agents de police, disant que l’expression de Kropotkine était insultante.

Kropotkine (reprenant la parole). — Un étranger, de surcroît, est considéré comme un hors-la-loi, tout spécialement si cet étranger est un russe exilé par son gouvernement qui exerce une si forte influence sur la France, — Excusez-moi, mais concernant la Suisse, je n’ai pas caché mes intentions, et mes lettres annonçant mes voyages étaient écrites dans le seul but de réunir autant d’amis que possible. J’ai toujours prêché la doctrine anarchiste partout où je suis allé.
Le tribunal — Quoi! Vous incitez au renversement du gouvernement? C’était une curieuse manière de montrer de la gratitude envers son hospitalité.
Kropotkine — Je fais une grande différence entre la nation et le gouvernement.
Le tribunal — Êtes-vous allé à Saint Étienne?
Kropotkine — Je suis vraiment surpris que l’on me pose cette question, plutôt que celle de savoir si j’étais allé à Lyon, puisque mon arrestation fait suite aux événements qui ont eu lieu dans cette ville.
Le tribunal (embarrassé). — Pourquoi êtes-vous allé à Lyon?
Kropotkine — Pour parler de l’anarchie dans un café à deux cent personnes.

L’interrogatoire s’est terminé par le démenti de Kropotkine quant à son appartenance à l’Internationale.

Deux événements survinrent ensuite : Le premier fut l’évanouissement de Madame Kropotkine, qui reprit connaissance rapidement cependant et insista pour rester dans la salle; le second par Bordat, qui se leva soudainement et, au nom de ses quatre camarades et de lui-même , déclara : “Nous venons d’être insulté par un officier, un capitaine décoré de la Légion d’Honneur. Ce monsieur vient de nous dire, ‘J’ai réglé leur compte à vos amis de la Commune, et, si je vous tenais, je vous réglerais pareillement votre compte.’” [Cet officier fut, par la suite, condamné à trente jours de prison par ses supérieurs]
Le lendemain, le 10 janvier, Pejot 5 fut interrogé à son tour. Alors qu’on lui demandait si il avait à dire quelque chose, il répondit: “Je voudrais savoir su je suis jugé en raison d’une affiliation avec l’Internationale ou pour délit d’opinion.”

Le tribunal — Quand êtes-vous allé à Genève?
Pejot — A chaque fois que nécessaire.
Le tribunal — Est-ce que Elisée Reclus a fait appel à vous?
Pejot — C’est mon affaire.

Pinoy, 6 lors de son interrogatoire, admit qu’au cours d’une réunion publique, il avait jeté un verre d’eau à la figure d’un journaliste qui n’avait pas le courage de ses opinions.

Le tribunal — N’avez-vous pas été condamné pour vagabondage?
Pinoy (virulent). — Oui, et la condamnation de la société repose précisément sur le fait qu’un jeune et énergique travailleur puisse se trouver obligé de voler ou de mendier pour vivre, alors qu’une foule de fainéants meurent d’indigestion sur leur or.
Le tribunal — N’avez-vous pas frappé l’agent de police Marton?
Pinoy — Cela ne concerne pas l’Internationale.

Puis fut appelé Nicolas Didelin.7

Le tribunal — Vous êtes accusés d’avoir appelé les conscrits à faire grève. Pourquoi avez-vous refusé d’effectuer vos vingt-huit jours de service militaire?
Didelin — J’accepte de vous répondre bien que je ne comprenne pas pourquoi vous m’interrogez sur des faits qui n’ont pas la moindre relation avec l’Internationale. Je refuse de faire mes vingt-huit jours parce qu’il y a des adeptes religieux qui en sont exemptés; parce que je ne veux plus d’armées, parce que j’aimerais voir la guerre disparaître; parce que les soldats qui ont tiré sur le peuple en
1871………
Le tribunal (l’interrompant). — Vous êtes en train de défendre l’insurrection. Les hommes sur qui l’armée a tiré en 1871 voulaient renverser le gouvernement de la république.
Didelin — Les hommes de 1871 avaient soutenu un terrible siège et voulaient, au contraire, fonder la république…..
Le tribunal (continuant à l’interrompre). — Je vois qu’il y a des gens dans cette salle qui sont d’accord avec vous; le tribunal ne partage pas votre opinion. Laissons donc tomber ce sujet.
En conclusion Didelin déclara que le policier qui l’avait arrêté, l’avait insulté et traité de manière lâche.
Le tribunal — Cela ne peut être vrai. Chacun sait que la police est très polie.

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Après que les inculpés aient été interrogés, le gouvernement appela plusieurs témoins, la plupart d’entre eux policiers, aucun d’entre eux n’étant capable d’établir le moindre rapport entre les accusés et l’Internationale ou même de démontrer l’existence de celle-ci. Puis le procureur fit le résumé de son accusation, affirmant que le Congrès de Londres prouvait l’existence de l’Inernationale, que les relations de Kropotkine avec les membres de la Fédération Lyonnaise prouvaient que celle-ci était une section de cette Internationale, et que le fait que tous les autres accusés appartenaient à des groupes anarchistes en relation avec Kropotkine prouvait qu’ils étaient affiliés à la même Internationale.

La plaidoirie de la défense commença le 12 janvier avec la lecture par Tressaud du manifeste suivant signé par quarante-six des accusés:

« Ce qu’est l’anarchie, ce que sont les anarchistes, nous allons le dire :les anarchistes, messieurs, sont des citoyens qui, dans un siècle où l’on prêche partout la liberté des opinions, ont cru de leur devoir de se recommander de la liberté illimitée.
Oui, messieurs, nous sommes, de par le monde, quelques milliers, quelques millions peut-être – car nous n’avons d’autre mérite que de dire tout haut ce que la foule pense tout bas – nous sommes quelques milliers de travailleurs qui revendiquons la liberté absolue, rien que la liberté, toute la liberté !
Nous voulons la liberté, c’est-à-dire que nous réclamons pour tout être humain le droit et le moyen de faire tout ce qui lui plaît, et ne faire que ce qui lui plaît ; de satisfaire intégralement tous ses besoins, sans autre limite que les impossibilités naturelles et les besoins de ses voisins également respectables.
Nous voulons la liberté, et nous croyons son existence incompatible avec l’existence d’un pouvoir quelconque, quelles que soient son origine et sa forme, qu’il soit élu ou imposé, monarchique ou républicain, qu’il s’inspire du droit divin ou du droit populaire, de la Sainte-Ampoule ou du suffrage universel.
C’est que l’histoire est là pour nous apprendre que tous les gouvernements se ressemblent et se valent. Les meilleurs sont les pires. Plus de cynisme chez les uns, plus d’hypocrisie chez les autres !
Au fond, toujours les mêmes procédés, toujours la même intolérance. Il n’est pas jusqu’aux libéraux en apparence qui n’aient en réserve, sous la poussière des arsenaux législatifs, quelque bonne petite loi sur l’Internationale, à l’usage des oppositions gênantes.
Le mal, en d’autres termes, aux yeux des anarchistes, ne réside pas dans telle forme de gouvernement plutôt que dans telle autre. Il est dans l’idée gouvernementale elle-même ; il est dans le principe d’autorité.
La substitution, en un mot, dans les rapports humains, du libre contrat, perpétuellement révisable et résoluble, à la tutelle administrative et légale, à la discipline imposée ; tel est notre idéal.
Les anarchistes se proposent donc d’apprendre au peuple à se passer du gouvernement comme il commence à apprendre à se passer de Dieu.
Il apprendra également à se passer de propriétaires. Le pire des tyrans, en effet, ce n’est pas celui qui nous embastille, c’est celui qui nous affame ; ce n’est pas celui qui nous prend au collet, c’est celui qui nous prend au ventre.
Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous.
Nous croyons nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu ; que personne, en revanche, ne puisse accaparer une part au détriment du reste.
Nous voulons, en un mot, l’égalité ; l’égalité de fait, comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté. De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ; voilà ce que nous voulons sincèrement, énergiquement ; voilà ce qui sera, car il n’est point de prescription qui puisse prévaloir contre les revendications à la fois légitimes et nécessaires. Voilà pourquoi l’on veut nous vouer à toutes les flétrissures.
Scélérats que nous sommes ! Nous réclamons le pain pour tous, le travail pour tous ; pour tous aussi l’indépendance et la justice. »

Aucun témoin ne fut appelé par la défense, mais les accusés se défendirent tour à tour, certains avec des avocats, d’autres par eux-mêmes, Joseph Bernard 8, déclara que, puisqu’il n’y avait pas de preuve permettant de l’associer avec l’Internationale, il se bornera à répondre aux attaques concernant ses théories socialistes. Puis il décrivit avec éloquence les vices de la société actuelle et mit à nues ses monstrueuses inégalités.

“L’économiste J. B. Say dit que les travailleurs sont condamnés à la misère perpétuelle, et qu’il existe seulement quelques circonstances qui leur permettent d’améliorer leur sort. Savez-vous quelles sont ces circonstances? Et bien, je n’ai jamais osé les dire dans un discours, moi, un révolutionnaire! et pourtant elles sont écrites en toutes lettres dans l’ouvrage d’un grand économiste au sujet de l’économie politique, — le feu et le pillage. Ils nous accusent d’apologie du crime; mais la société actuelle a tué des millions de travailleurs. Le véritable criminel n’est-il pas l’homme qui entretient cette organisation malsaine? Nous ne voulons aucun crime puisque nous ne voulons aucune guerre; nous ne voulons pas tuer les bourgeois, mais seulement les mettre dans une situation où ils devront produire pour satisfaire leurs besoins.”
Bernard expliqua ensuite que la révolution ne signifiait pas la force brutale au service de l’ insurrection, mais la transformation de la société, et conclut en disant que, quelle que soit la sentence qui l’attendait, il recommencerait ce qu’il a fait, que lorsque les travailleurs descendraient dans la rue pour mettre fin à leur condition misérable, il serait parmi eux.

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Le 13 janvier ce fut le tour de Émile Gautier qui déclara ce qui suit:

« Ai-je le droit d’être anarchiste? C’est la seule et vraie question ici.
Il apparaît, en réalité, à partir des arguments du gouvernement, que l’Internationale et la Fédération Lyonnaise sont identiques. Je n’y appartient pas. Cette Internationale n’existe pas en tant qu’association et, par conséquent, ne tombe pas sous le coup de la loi de 1872. L’association est une notion précise et strictement définie. Où se trouve le quartier général de la société que vous poursuivez ? Où est sa trésorerie? Quels sont ses statuts? Les jésuites et les francs-maçons ne sont-ils pas des associations internationales ? Les sociétés financières ne sont-elles pas aussi internationales? Nous sommes accusés de ne plus vouloir d’état. Demandez alors aux barons de la finances quel pays est le leur.
L’ancienne Internationale était vraiment une association, mais elle a disparu au Congrès de la Haye. La loi de 1872 punit l’affiliation avec l’Internationale; Il est certain que le terme ‘affiliation’ signifie l’entrée dans une société après certaines formalités et engagements. Avez-vous la preuve de notre participation dans l’association? Le gouvernement n’a pas réussi à en trouver la moindre trace. La conclusion, alors est évidente: l’Internationale n’existe pas.
Ou plutôt, je me trompe; elle a existé pendant trois mois grâce à ces poursuites judiciaires, et hier, elle est sortie, avec armes et bagages, du cerveau de l’avocat du gouvernement, comme Minerve est sortie de la cuisse de Jupiter. Je n’imagine pas que la juste a le pouvoir de ressusciter les morts.
Je vais vous dire ce qui existe. Il existe des citoyens de diverses nationalités qui pensent la même chose, et qui se tiennent la main par-dessus les frontières du nord au sud et de l’est à l’ouest. Il existe des individus et des multitudes qui ont des idées en commun. Je suis l’un de ces grands criminels qui pensent que le gouvernement n’a rien à voir avec le choix de mes amitiés. La question, maintenant, est de savoir si, dans ce pays de France, il est permis d’entretenir des relations amicales avec des étrangers. Parmi les étrangers avec qui on me reproche d’avoir des relations, il y a un français, Élisée Rectus, qui honore son pays par son talent et sa personnalité.Si cet homme est si dangereux pour qu’on ne puisse pas lui serrer la main sans se sentir coupable, pourquoi n’est-il pas ici? Pourquoi ne l’ai-je rencontré dans aucune prison lors de mon tour du monde pénitentiaire en quatre-vingt jours?
C’était mon droit de rencontrer ce grand patriote, comme c’était le droit de Rochefort de recevoir Parnell, de Gambetta d’être l’ami du Prince de Galles, de Grévy de recevoir Kalakaua, roi des Îles Sandwich comme ‘mon cousin.’
Si ils appliquent cette loi de 1872, ne devraient-ils pas poursuivre les légitimistes qui prennent leurs ordres de Frohsdorf? Car c’est un acte international. Les libres-penseurs ne maintiennent-ils pas continuellement des liens avec des étrangers? Ils tiennent des congrès internationaux. La libre pensée, qui existe dans un seul et unique, détruire la religion, tombe aussi sous le coup de la loi de 1872.
Les républicains qui entretiennent des relations avec des hommes comme Castelar, Parnell et Bradlaugh ne sont-ils pas coupables d’internationalisme? Est-ce que ‘Justice’ ne compte pas des députés socialistes allemands parmi ses auteurs? L‘Intransigeant n’a t-il pas publié des listes de souscriptions venant de socialistes d’Amsterdam et de Rotterdam pour les mineurs de Montceau-les-Mines?
Pourquoi, alors, ne poursuivent-ils pas les légitimistes, les républicains, les collectivistes et les libres-penseurs, et pourquoi réservent-ils les foudres de la loi aux anarchistes?
Nous sommes en présence d’un procès de tendance; les poursuites visent nos opinions. L’avocat du gouvernement à dit que,aussi longtemps qu’il restera des anarchistes, il les poursuivra. Alors, je vais vous dire qui sont les anarchistes. »
Puis Gautier expliqua ses idées, qui ne sont rien d’autre que l’application de la liberté absolue. Ses mots bien choisis séduisirent toutes les personnes présentes et convainquirent l’assistance dans la salle d’audience. Les magistrats stupéfaits écoutaient avec une profonde attention l’accusé alors qu’il délivrait la conclusion suivante:
« Ils nous reproche de justifier l’insurrection, mais les gouvernements eux-mêmes ne sont-ils pas coupable du même délit? N’existe t-il pas à Paris une colonne commémorant une insurrection victorieuse? la fête nationale du 14 juillet n’est-elle pas la glorification de l’insurrection?
Vous, messieurs de ce tribunal, vous êtes des insurgés, puisque vous nous jugez aujourd’hui au nom de la république qui a renversé la monarchie impériale. Si Bazaine avait été à Paris le 4 septembre, vous nous jugeriez ici au nom de l’empereur.
En entrant dans la salle de délibération, vous vous direz, messieurs, que ces cinquante-deux travailleurs, qui sont restés si longtemps en prison en attendant leur procès, on payé déjà suffisamment cher le droit d’avoir leurs opinions, — le seul crime dont vous les accusez, — et vous aurez hâte de les rendre à leurs familles; car condamner n’est pas une réponse, et aucune proscription ne peut sauver un système politique délabré. Souvenez-vous qu’en 1871, après l’hécatombe inique de trente-cinq mille parisiens, on pensait que des sceaux avaient été placés sur la tombe des socialistes assassinés et, que, aujourd’hui, le socialisme est plus fort que jamais.
Ce n’est pas la condamnation de ces cinquante-deux accusés qui tuera le parti anarchiste.
Malgré vos poursuites, nos prosélytes seront plus nombreux; et après vos poursuites, ne resterait-il qu’un anarchiste, je serai celui-là. »

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L’événement le plus notable du procès survint le 15 janvier, lorsque Kropotkine prit la parole pour sa propre défense:

“Je pense, messieurs, que vous avez dû être frappés par la faiblesse des arguments du ministère public pour prouver que nous appartenons à l’Internationale.
Vous devez naturellement en conclure que l’Internationale n’existe pas; de plus, le gouvernement l’a presque avoué lui-même, puisque le procureur a dit qu’il ne cesserait pas de poursuivre les anarchistes.
La question, par conséquent se pose différemment, et il est maintenant évident qu’il s’agit d’un procès d’opinion, — je dirai même plus, — un procès du moment puisque la loi a été si peu appliquée depuis 1872 qu’elle semblait lettre morte.
Depuis ce temps, les travailleurs n’ont pas cessé d’entretenir des relations avec des étrangers. Quelqu’un en a t-il conclu que l’Internationale avait été rétablie?
Ce procès, indépendamment de sa nature, est essentiellement un procès de classe. La loi de 1872, en effet, divise la société en deux classes, puisqu’elle vise uniquement l’Association Internationale des Travailleurs. La preuve n’en est-elle pas le fait que la bourgeoisie a le droit de s’associer avec des étrangers de manière impunie et sans interférence avec la loi?
Dernièrement, par exemple, un certain nombre de députés français ont assisté à l’inauguration d’un monument érigé à la gloire du révolutionnaire italien, Mazzini, qui a passé toute sa vie à essayer de faire tuer les souverains autrichiens, français et italiens. Ont-ils été poursuivis?
Des rencontres de républicains italiens et français ne se tiennent-elles pas régulièrement à Paris? Devant ce procès d’opinion et de classe, j’ai hésité à me défendre par moi-même; mais au-dessus de nous, il existe un juge supérieur — l’opinion publique. C’est pour elle que je parle.
Cela aurait certainement été une très bonne chose si nous avions pu nous déclarer membres de l’Internationale, mais nous ne le pouvons pas puisque cette grande association des travailleurs du monde entier n’existe plus en France depuis que la loi inique de 1872 l’a détruite.
Pour ma part, j’aurais été fier d’avouer que j’appartenais à la société au sujet de la quelle le grand patriote, Garibaldi, disait: ‘Elle est le soleil de l’avenir.’
Je ne considérerai jamais comme un crime de dire aux travailleurs des deux mondes : Travailleurs, lorsque la bourgeoisie vous plonge dans la misère, trêve à la haine; agissez la main dans la main à travers les frontières; soyez frères!
“Oh! vous dites Mr le procureur que je n’ai pas de pays ! Supposez-vous que mon cœur ne bat pas plus vite lorsque j’entends une chanson russe résonner à mes oreilles que lorsque j’écoute une chanson française ? Supposez-vous que mon amour n’est pas plus grand pour les airs de mon pays et que je ne préfère pas la chaumière d’un paysan russe à un manoir français?
Mais j’aime la France, parce que je considère que ce pays marche à la tête des autres nations; Je suis prêt à aider à son développement, et je ne suis pas le seul.
Lorsque les soldats allemands ont brûlé, au cri de Vive I’empereur! les chaumières de vos paysans, Bebel et Liebnecht ont protesté en Allemagne.
Tant de légendes ont été racontées sur mon compte que je suis obligé à mon grand regret de donner quelques détails concernant ma vie.
Mon père possédait des serfs, des esclaves, et durant mon enfance, j’ai eu l’occasion d’être le témoins de scènes semblables à celles que vous avez lu dans le célèbre livre La Case de l’Oncle Tom. A cette époque, j’ai appris à aimer les gens qui geignaient dans l’esclavage. Dans la case de ma nourrice, j’ai appris à aimer les opprimés et j’ai fait le serment de ne jamais être du côté des oppresseurs.
Plus tard, je suis entré à l’école des pages du tsar: j’ai vu la cour de l’intérieur et appris à la mépriser. C’était en 1862. A l’époque, un vent libéral soufflait sur la Russie, et on commençait à parler de réformes.
Ayant le privilège de pouvoir choisir le corps où je servirai, je n’ai pas hésité à porter mon choix sur un régiment de cosaques en Sibérie, pensant que dans cette malheureuse région, je pourrai travailler aux réformes si désirées. J’étais l’aide camp du gouverneur-général, et, dans cette position, j’ai fait tout le bien que j’ai pu. J’étais frustre et croyais que le gouvernement avait l’intention de mettre en place des réformes. L’insurrection polonaise se déclencha et une terrible réaction suivit. Après deux années, je me suis rendu compte que le gouvernement souhaitait ne rien changer; je me suis consacré à la science et ai voyagé à travers la Sibérie.
Finalement, j’en suis parti et, à l’age de vingt-six ans, me suis assis sur les bancs de la faculté de mathématiques de St Petersbourg. Pendant les quatre années que j’y suis resté, un grand mouvement socialiste s’est développé.
En 1873 le gouvernement m’a arrêté ainsi que mon frère, et j’ai passé deux ans et demi dans une prison. Mon frère, qui avait été autorisé par décret spécial de l’empereur,à finir un livre de géographie sur la Sibérie, avait réussi à en publier le premier tome; le second était resté entre les mains de ses geôliers. Dans cette prison, j’ai entendu les cris des malheureux qui étaient devenus fous et j’ai souffert doublement. Neuf de mes compagnons ont perdu la. Onze se sont suicidés. Au bout de deux ans, le scorbut et la dyspepsie avait eu raison de moi, Je fus transféré dans un hôpital d’où je m’évadai. Mes compagnons sont restés en prison pendant quatre ans, sans procès, et furent jugés lors du fameux procès des cent-quatre-vingt treize.
En Suisse, où je m’étais rendu sous le nom de Levachoff, j’ai trouvé le monde ouvrier dans la même situation. Partout, j’ai vu la même misère. J’ai vu de grandes villes manufacturières où les enfants n’avaient que des cours sales et puantes pour jouer. J’ai vu des femmes chercher dans des tas d’ordures des restes de légumes pour les dévorer. J’ai vu la pauvreté à Londres, et je me suis donné comme mission de travailler en faveur du changement social.
En 1881, j’ai été expulsé de Suisse et suis venu à Thonon, où je suis resté deux mois. Avant de me rendre en Angleterre, j’ai visité Vienne, Saint Étienne et Lyon. C’est le voyage que l’on ma reproché. Je suis revenu à Thonon le 12 octobre 1882, et je n’ai pas besoin de vous dire que cela n’a rien à voir avec les événements de Montceau-les-Mines, puisque j’étais à Londres à ce moment-là.
Ils ont essayé de me représenter comme le chef des nihilistes, et comme un grand dynamiteur. Vous avez entendu à travers les mots de mes camarades qu’ils ne souhaitaient pas de chef. Je reçois sans arrêt des lettres contenant des propositions de dynamitage. Ma femme, qui est à Lyon, reçoit également des propositions concernant des machines infernales. A Thonon, quelques personnes m’ont fait appel, pour demander un emploi de jardinier ou d’employé de maison, mais , en réalité, pour m’espionner: je leur ai donné dix sous, par pitié pour la nécessité qui les obligeait à exercer un métier si crapuleux. Le lendemain, le Républicain de Lyon écrivait : ‘Notre correspondant a rencontré le Prince Kropotkine, qui lui a dit être le chef du mouvement anarchiste.’
Je suis un socialiste. Une société, qui est divisée en deux classes distinctes — une qui produit et ne possède rien néanmoins, et une autre qui ne produit pas mais qui , cependant, possède tout — est une société sans moralité et condamnée. Le labeur d’un travailleur représente, en moyenne, dix mille francs par an, et son salaire annuel pas plus de deux mille francs, et souvent mille francs seulement. A côté de cette misère s’affichent le luxe effréné, le gaspillage dément, la dépravation honteuse de cette classe bourgeoise si bien dépeinte par le romancier moderne Émile Zola. Par quels moyens cette injustice sociale honteuse peut-elle être réformée? La science est impuissante à y remédier, et le travail bénéficie toujours aux milieux aisés. Même John Stuart Mill insiste sur la nécessité d’un changement social.
Ce fut par une expropriation violente que la bourgeoisie a dépouillé la noblesse et le clergé de leurs terres et de leurs richesses. Nous demandons l’application du décret de la Convention: ‘La terre appartient à tous.’ Est-ce un crime? Non; parce qu’il est nécessaire de l’appliquer pour le bien de tous et non pour le profit d’une classe. Le procureur a dit que j’étais le fondateur de l’anarchie; mais qu’en est-il de Proudhon, de Herbert Spencer et de tous les grands penseurs de 1848?
Nous n’arrêtons pas de travailler et d’étudier et, au lieu de venir discuter avec nous, ils nous emprisonnent, nous condamnent, parce que nous défendons ces utopies — comme vous les appelez — qui seront des vérités demain. Nos idées ont été semées et ont poussé en dépit de tout, malgré les persécutions, et se sont développées avec une rapidité étonnante. Soyez sûrs que notre condamnation, notre emprisonnement, nous amènerons de nouveaux prosélytes. La persécution, vous le savez, attire la sympathie.Du reste, en nous condamnant, vous ne résoudrez pas le problème, — vous l’élargirez et le propagerez.
Enfin, je vous dis que les travailleurs de France et d’Europe, qui savent que l’Internationale n’existe pas, ont les yeux fixés sur nous et dirons, si vous nous condamnez, que la bourgeoisie et les travailleurs bénéficient de deux poids, deux mesures. Quelle révélation pour eux!
Ne fomentez pas les haines; la répression n’a jamais servi une bonne cause. Persécutée deux fois sous l’empire, l’Internationale s’est levée en 1870 plus glorieuse et forte que jamais. Écrasé dans les rues après la Commune, sous trente-cinq mille corps, le socialisme, plus fort qu’auparavant, a injecté une énergie nouvelle dans le sang de ses disciples. Ses idées sur la propriété se sont répandues de manière formidable et Bismarck lui-même à reconnu l’inutilité des lois contre les socialistes.
Messieurs, croyez-moi, la révolution sociale est proche; elle éclatera avant dix ans; je vis parmi les travailleurs et je l’affirme. Inspirez-vous de leurs idées, descendez parmi leurs rangs et vous verrez que j’ai raison.
Permettez-moi de vous dire ce que je pense. Ne provoquez pas la vengeance des travailleurs, car vous prépareriez alors de nouveaux malheurs. Vous savez que la persécution est le meilleur moyen de répandre une idée. Est-ce cela que vous souhaitez? Désirez-vous un avenir pour la France fait de massacres? Car, je le répète, il ne se passera pas dix années avant une révolution sociale.
Qu’est-il nécessaire de faire en vue de cette révolution? Allez-vous bouder, fermer les yeux, ne rien vouloir, ne rien savoir? Non, vous devriez étudier sincèrement le mouvement, vous demander sincèrement si, par hasard, nous ne pourrions pas avoir raison. Je vous en conjure, ainsi que chaque homme de cœur qui m’écoute, la question est sérieuse et inévitable.
Peut-être estimez-vous qu’il est très audacieux de ma part d’user d’un tel langage dans un tribunal; mais, si seulement deux ou trois personnes sont sensibles à la vérité de mes paroles, et les considèrent comme un avertissement salutaire, je n’aurai pas payé trop cher pour quelques années d’emprisonnement pour avoir fait mon devoir.
Si, en vous conseillant de considérer la certitude d’une révolution sociale, je peux éviter que coulent quelques gouttes de sang, oh !je pourrai mourir entre les murs d’une prison et mourir satisfait.
Si, cependant, mes avertissements ne suffisent pas et que la révolution sociale jaillit avec violence, par la faute de la bourgeoisie, on me trouvera aux côtés de mes amis.”

En dépit de ces avertissements, le 19 janvier, le tribunal condamna Kropotkine, Bernard, Bordat et Garnier à cinq années de prison, une amende de mille francs, à dix ans de surveillance policière et à quatre ans de privation des droits civils Trois autres [Jean-Baptiste Ricard – Pierre Martin – Octave Liége] à quatre ans d’emprisonnement, une amende de cinq cent francs, une surveillance de dix ans et une privation des droits de cinq ans; quatre autres [ Auguste Blonde – Benoît Péjo – Claude Crestin – Antoine Desgranges] à trois ans d’emprisonnement, cinq cent francs d’amende, dix ans de surveillance et cinq ans de privation des droits; cinq autres [ Etienne Faure – Jules Morel – Pierre Michaud – François Pautet – Frédéric Tressaud ] à deux ans de prison, une amende de trois cent francs, dix ans de surveillance et cinq ans de privation des droits; douze autres [Félicien Bonnet – Régis Faure – Louis Genet – Antoine Gleizal – Emile Huser – Jacques Peillon – Pierre Pinoy – Michel Sala – Philippe Sanlaville – Charles Voisin – Jacques Zuida – Joseph Genoud] à quinze mois de prison, une amende de deux cent francs et cinq années de privation des droits; huit autres [Louis Bardoux – André Courtois – Joseph Bruyère — François Dejoux – Jean-Marie Dupoiza – Victor Fages – Louis Landau – Joseph Trenta] à un an d’emprisonnement, une amende de cent francs et cinq ans de privation des droits; et dix autres [ Michel Chavrier – Jean Coindre – Joseph Cottaz – Joseph Damians – Nicolas Didelin, Victor Berlioz-Arthaud – Emile Hugonnard – Charles Sourisseau – Emile Viallet – Louis Champalle ] à six mois de prison, une amende de cinquante francs et cinq ans de privation des droits. Les cinq ou six autres furent acquittés. [cinq en réalité: David De Gaudenzi – Joseph Ribeyre – Jean-Marie Giraudon – Jean-Marie Thomas – César Mathon]

Gautier et un certain nombre de ses camarades ont fait appel du verdict mais Kropotkine a pour sa part fermement refusé cette possibilité.

NDT : Les notes sont réduites au maximum. Concernant les inculpés, elles renvoient à leur biographie sur le site du dictionnaire des militants anarchistes. Un site qui mérite bien des visites vu le travail qu’il représente.

1. Voir L’arrestation de Kropotkine
2. Toussaint Bordat Toussaint Bordat : un acharné contre l’autorité http://rebellyon.info/?Toussaint-Bordat-un-acharne-contre
3. Émile Gautier Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article2055
4. Frédéric Tressaud Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article6015
5. Benoît Pejot Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article4526
6. Pierre Pinoy Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article4688
7. Nicolas Didelin Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article1272
8. Joseph Bernard Voir le Dictionnaire des militants anarchistes http://militants-anarchistes.info/spip.php?article2060

Sur le procès de Lyon, voir par exemple :

Du procès de Lyon à Genève Extrait de Le mouvement libertaire sous la troisième république. Souvenirs d’un révolté  Jean Grave Troisième partie Editions “Les oeuvres représentatives” – 1930
1883 : Le premier procès spectacle de l’anarchisme Alternative Libertaire http://www.alternativelibertaire.org/?1883-Le-premier-proces-spectacle
Le mouvement anarchiste à Lyon (1880-1884) http://archivesautonomies.org/spip.php?article15
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede Pïérô » 16 Aoû 2015, 18:41

6 au 12 août 1894 : le procès des 30 (ou les lois scélérates à l’oeuvre)

Il y a 120 ans, le 6 août 1894, à Paris, s’ouvre le "Procès des Trente" devant la Cour d’Assises de la Seine. Le pouvoir et la police, désirant en finir avec "la propagande par le fait" et les agissements anarchistes, ont intensifié la répression contre le mouvement anarchiste grâce au vote des "lois scélérates" (bien avant les diverses "mesures anti-terroristes" actuelles).

Les « lois scélérates » sont une série de lois votées en France sous la Troisième République. Elles visaient à réprimer le mouvement anarchiste, responsable de nombreux attentats durant les années précédentes. L’expression fut notamment popularisée par Francis de Pressensé et Émile Pouget dans un pamphlet publié en 1899, Les Lois Scélérates de 1893-1894.

Les « lois scélérates » sont votées à la suite de nombreux attentats anarchistes sur le territoire français. Mis à part quelques faits isolés, c’est à partir de 1892 que commence la véritable période des attentats qui visent à déstabiliser le pouvoir en attaquant directement ses détenteurs. C’est une série d’attentats à la bombe perpétrés par Ravachol à partir du 11 mars 1892 qui déclenche la vague de terrorisme anarchiste. Le 9 décembre 1893, Auguste Vaillant lance une bombe de la tribune à la chambre des députés, puis le 24 juin 1894 le président de la République Marie François Sadi Carnot est assassiné à Lyon par un jeune anarchiste italien Sante Geronimo Caserio. Ces évènements suscitent l’inquiétude de la presse, des journaux républicains radicaux aux feuilles conservatrices, qui en appellent à des mesures d’exception.

Une série de trois lois est votée dans l’urgence afin de lutter contre ces actions anarchistes qui visaient à déstabiliser des pans de la société :

- le 11 décembre 1893, soit deux jours après l’attentat d’Auguste Vaillant visant les députés, Jean Casimir-Perier soumet à la Chambre des députés un ensemble de mesures pour sauvegarder « la cause de l’ordre et celle des libertés publiques ». C’est une modification de la loi de 1881 qui ne punissait que la provocation directe ; désormais la provocation indirecte, l’apologie, est elle aussi punie et un juge peut ordonner la saisie et l’arrestation préventive.

- la seconde loi est discutée le 15 décembre, à peine 4 jours après avoir été déposée. Elle concerne les associations de malfaiteurs et vise particulièrement les groupuscules anarchistes, alors nombreux et très actifs. C’est une loi qui vise à pouvoir inculper tout membre ou sympathisant sans faire de distinction. Elle encourage également à la délation : « Les personnes qui se seront rendues coupables du crime, mentionné dans le présent article seront exemptes de peine si, avant toute poursuite, elles ont révélé aux autorités constituées l’entente établie ou fait connaître l’existence de l’association ».

- la troisième loi, votée le 28 juillet 1894, soit quelques jours avant le procès, est sans doute la plus marquante pour les anarchistes puisqu’elle les vise directement en les nommant et en leur interdisant tout type de propagande. C’est à la suite de cette loi que de nombreux journaux anarchistes comme Le Père Peinard, qui avaient déjà été saisi avant, sont interdits.

La police procède à de nombreuses arrestations dont celles de militants connus comme Paul Bernard, Charles Chatel, Ivan Agueli, Sébastien Faure, Félix Fénéon, Jean Grave, Louis Matha, etc. Trente personnes sont déférées, mais seulement vingt-cinq comparaissent ; Emile Pouget, Constant Martin, Louis Duprat, Alexandre Cohen et Paul Reclus ayant pu prendre la fuite. A ces militants connus, une dizaine de détenus de droit commun ayant un lien indirect avec l’anarchisme sont adjoints. Ils ont tous à répondre de l’accusation d’affiliation à une prétendue association de malfaiteurs. Dès l’ouverture, la cour décide qu’il sera interdit de reproduire les interrogatoires de Jean Grave et Sébastien Faure, attendu que cela pourrait être employé pour faire de la propagande anarchiste. L’interrogatoire de Fénéon est cependant passé à la postérité :

«
— Êtes vous un anarchiste, M. Fénéon ?
— Je suis un Bourguignon né à Turin.
— Vous étiez aussi l’ami intime d’un autre anarchiste étranger, Kampfmeyer ?
— Oh, intime, ces mots sont trop forts. Du reste, Kampfmeyer ne parlant qu’allemand, et moi le français, nos conversations ne pouvaient pas être bien dangereuses. (Rires.)
— À l’instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.
— Je me souciais de ne rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.
— Il est établi que vous vous entouriez de Cohen et d’Ortiz.
— Pour entourer quelqu’un, il faut au moins trois personnes. (Explosion de rires.)
— On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère.
— Pouvez-vous me dire, monsieur le Président, où ça se trouve derrière un réverbère ? (Rires forts et prolongés. Le président fait un rappel à l’ordre.)
— On a trouvé dans votre bureau, au ministère de la Guerre, onze détonateurs et un flacon de mercure. D’où venaient-ils ?
— Mon père était mort depuis peu de temps. C’est dans un seau à charbon qu’au moment du déménagement j’ai trouvé ces tubes que je ne savais pas être des détonateurs.
— Interrogée pendant l’instruction, votre mère a déclaré que votre père les avait trouvés dans la rue.
— Cela se peut bien.
— Cela ne se peut pas. On ne trouve pas de détonateurs dans la rue.
— Le juge d’instruction m’a demandé comment il se faisait qu’au lieu de les emporter au ministère, je n’eusse pas jeté ces tubes par la fenêtre. Cela démontre bien qu’on pouvait les trouver sur la voie publique. (Rires.)
— Votre père n’aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l’on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.
— Je ne pense pas en effet qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la Guerre.
— Voici un flacon de mercure que l’on a trouvé également dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?
— C’est un flacon semblable, en effet. Je n’y attache pas l’ombre d’une importance.
— Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, le fulminate de mercure.
— Il sert également à confectionner des thermomètres, baromètres, et autres instruments. (Rires)

Destiné à justifier les mesures de répression contre les anarchistes et à rassurer l’opinion publique après les récents attentats, le réquisitoire de l’avocat général Bulot s’emploiera sans succès à prouver une entente et une prétendue association de malfaiteurs entre les divers prévenus qu’ils soient théoriciens, militants, où simples voleurs. Prévenus qui (certains ne se connaissant même pas) n’eurent aucun mal à réfuter l’accusation. Cela n’empêcha pas l’avocat général de demander une peine sévère pour les théoriciens du mouvement comme Jean Grave, Sébastien Faure, Louis Matha, etc. La tentative de machination judiciaire n’échappa pas aux jurés qui prononcèrent un acquittement général sauf à l’encontre des trois prévenus coupables de vols qui écoperont de plusieurs années de bagne. Les contumas quant à eux (Paul Reclus, Alexandre Cohen, Constant Martin, Louis Duprat et Emile Pouget) seront condamnés par défaut le 31 octobre, à 20 ans de travaux forcés, mais seront presque tous acquittés (sauf Paul Reclus) à leur retour en France.

Il a fallu près d’un siècle pour que les lois scélérates soient abrogées, en 1992. Mais leur esprit continue d’inspirer les mesures actuelles, dites "antiterroristes". Dans son préambule, le projet de loi de juillet 2014 évoque de manière bien floue la diffusion de « messages appelant au terrorisme ou le glorifiant ». De fait, son article 4 rappelle étrangement la troisième loi scélérate. Ainsi les « lois scélérates » n’ont pas totalement cessé d’imprégner les pratiques de l’Etat policier, en particulier vis-à-vis des actes et militant-e-s anarchistes : recours à des procédures expéditives, sanctions lourdes uniquement conçues pour dissuader, répression disproportionnée par rapport aux actes commis.


P.-S.
Sources utilisées et compléments : Wikipédia, Ephéméride anarchiste. La brochure de Sébastien Faure, Le procès des Trente a récemment été republiée par les éditions antisociales.

https://paris-luttes.info/6-au-12-aout- ... ces-des-30
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 19 Jan 2016, 01:27

La presse lyonnaise et les anarchistes : le procès des 66 de 1883

Synthèse du mémoire de maîtrise de Laurent Gallet, publiée dans les Mélanges d’Histoire Libertaire n°2 (A lire en complément de la "déclaration des 66 anarchistes" faite lors de ce procès le 19 janvier 1883 et également publiée sur Rebellyon)

proposée par le Centre de Documentation Libertaire de Lyon.

La presse lyonnaise et les anarchistes : le procès des 66 de 1883

En 1883, le mouvement anarchiste est sous les feux de l’actualité. En effet, à Lyon, se tient un grand procès collectif où 66 militants, essentiellement de la région mais pas seulement puisque Pierre Kropotkine est impliqué, sont accusés d’appartenance à l’Association Internationale des Travailleurs. Procès d’opinion donc, puisque l’association est moribonde et la loi la criminalisant, la loi Duffaure de 1872, est jugée obsolète par la classe politique. Mais cet événement est l’occasion de voir s’affirmer des tendances dans le traditionnel clivage gauche/droite.

La presse diffuse des portraits des anarchistes qui, loin de leur faire honneur, sont très semblables quelle que soit l’opinion des journaux. Selon Le Courrier de Lyon, les accusés « portent sur leur front la preuve palpable de leur déformation intellectuelle » et offrent une « série de crânes étrangement conformés » [1]. Pour Le Progrès, ils ne sont que « de pauvres diables au cerveau mal équilibré » [2] et pour Le Nouvelliste, les utopies de Pierre Kropotkine « contrastent singulièrement avec celles qui germe généralement dans une cervelle bien équilibrée » [3]. Ces bosses et ces dépressions étant les révélateurs de leurs vices et de leurs tendances au crime (une science, la phrénologie, illustrée par le célèbre docteur Cesare Lombroso avait pour objet l’étude des crânes humains et les liens avec le caractère du sujet), les anarchistes ne sont par conséquent que des « hallucinés, plus digne d’un asile de santé que d’un préau de prison » [4] et voire même des « fous furieux, un ramassis d’êtres haineux et méchants » [5].

Parfois une note de police est arrangée pour son lectorat : le mardi 09-01-1883 paraissent dans Le Salut public, journal monarchiste modéré, ces quelques mots : « Quelques figures patibulaires apparaissent çà et là et quelques regards haineux suivent les bourgeois, magistrats ou avocats, qui entrent au palais », tandis que dans Le Progrès, les accusés sont « à leur figure patibulaire, à leur regard haineux, les ennemis des bourgeois et de la presse républicaine ».

Si les hommes de l’anarchie sont ainsi attaqués, leur doctrine ne l’est pas moins. Pour certains, l’anarchisme n’est qu’une création de la République et de sa police. Ainsi, La Comédie politique affirme qu’ « il n’y a dans l’anarchisme qu’un repoussoir fictif créé par l’opportunisme aux abois et destiné à faire valoir, par comparaison, l’excellence du système que personnifie Grévy » [6]. Les journaux républicains sont du même avis lorsque L’Avenir de Lyon dit que les explosions se font « sur commande » [7]. Si le gouvernement est accusé de commander les explosions, son ‘agent exécuteur’ n’est autre que sa police. L’Avenir de Lyon parle des « agents de la police dynamitaire » [8], et La Comédie politique, à propos de l’attentat de l’Assommoir qui a coûté la vie à deux personnes, écrit : « la police gouvernementale commet […] deux assassinats » [9].

La république n’est pas seulement accusée de jouer avec sa prétendue création, mais également d’être l’inspiratrice de ses théories. La Décentralisation dit que les doctrines anarchistes « assurément sont erronées ; mais ce n’est, en somme que la théorie républicaine poussée jusqu’au bout » [10] et Le Salut public estime pour sa part qu’ « entre la doctrine de Monsieur Ferry et celle de l’anarchiste Gautier, on s’aperçoit qu’il n’y a que des nuances […] ce sont les enfants du même père ; ils ont été nourris au même lait » [11]. Des exemples du jusqu’au-boutisme des idées anarchistes vis-à-vis de leur prétendue inspiratrice républicaine sont développés par les monarchistes en prenant comme référence essentielle l’anticléricalisme affiché par les deux "frères". "Le cléricalisme voilà l’ennemi" de Gambetta valant bien "le cléricalisme danger capital" de Sébastien Faure.

Evidemment, là où certains voient une création de la République, d’autres distinguent plutôt une influence de l’Empire. Le Courrier de Lyon affirmait dans son numéro du jeudi 11 janvier 1883 que « ce n’est pas la République qui les a faits. Ils ont appris ce qu’ils savent sous l’Empire ». Surtout, les anarchistes sont dits les serviteurs des intérêts réactionnaires comme dans La Renaissance qui concède qu’ils « sont bien incapables […] de devenir même l’ombre d’un danger pour la République mais ils font trop bien le jeu de la réaction monarchique et cléricale » [12].

Le procès des 66 ayant comme base d’accusation l’affiliation à l’A.I.T et l’existence d’un danger, voire d’un complot, nous allons voir que les attitudes à l’égard de ce prétexte sont aussi contradictoires. Ainsi, L’Ancien guignol écrit dans son numéro du samedi 11-11-1882 : « On a arrêté à Lyon, à Chalon-sur-Saône, à Paris, un peu partout, des complices présumés de la grande conspiration qui était sur le point de mettre la République à feu et à sang ». Ce journal est de tendance républicaine modérée tout comme Le Courrier de Lyon qui parle à plusieurs reprises de « danger » et de « complot international ». Cette menace ne pouvant qu’être dirigée par une organisation de grande importance, c’est à l’A.I.T. que l’on pense alors, mais comme le rappelle si justement Yves Lequin : « la tendance à voir l’Internationale à l’origine de toutes ou presque toutes les agitations ouvrières n’est pas nouvelle » [13]. Mais l’association était déjà bien moribonde en 1883 et la tentative faite deux ans auparavant pour la ressusciter a été un échec.

Pourtant cela n’empêcha pas au Progrès d’écrire que Pierre Kropotkine « donnait le mot d’ordre à l’association qui a commis ou provoqué les attentats de Montceau et de Lyon » [14]. A l’inverse, Le Salut public affirmait que cette affaire n’est « pas aussi grande qu’on pouvait le supposer » [15]
Le dernier point que nous voudrions évoquer est celui du jugement du procès de 1883. Le Guignol s’étonnait des lourdes condamnations qui s’abattaient sur les anarchistes car rien n’avait été prouvé [16] et Le défenseur de la République, organe socialisant, regrettait qu’ « on jugerait et réclusionnerait pour crime d’anarchie ». Déjà, avant que ne commence le procès, Le Salut public s’était indigné que des poursuites puissent être engagées sous le motif « d’appartenance à une société non autorisée, ayant des ramifications à l’étranger et dont les statuts ou les tendances sont contraires à l’ordre public » sans quoi les hommes au pouvoir devraient être inquiétés en tant que francs-maçons [17].

Ces condamnations, si elles ont été lourdes, sont jugées utiles et nécessaires par les opportunistes. Le Courrier de Lyon affirme qu’en France, « République campée au milieu de l’Europe monarchique », la répression de l’anarchisme doit être plus importante que partout ailleurs car « c’est déjà beaucoup de démontrer par l’exemple qu’on se passe aisément chez nous du rouage autoritaire qui fait marcher plus ou moins régulièrement la machine gouvernementale de nos monarchiques voisins » [18].La République doit aussi montrer qu’elle est capable de se défendre contre ses ennemis de l’intérieur. Ainsi pour Le Rhône, le procès pourra « rallier au régime actuel bien des conservateurs qui ne voyaient le salut de la France que dans une réaction monarchique, seule capable, d’après eux, de garantir la sécurité du pays » [19].
Le procès des soixante-six est révélateur de la désunion de la France alors que les républicains la proclamaient une et indivisible. Même le camp républicain est divisé. Nous avons d’ailleurs pu relever trois attitudes différentes à l’égard de ce procès.

Celle des républicains au pouvoir comprend quatre thèmes : les anarchistes sont des déséquilibrés / Leurs doctrines servent la réaction / Il y a une conspiration dirigée par l’Internationale / Le jugement du procès est juste.

Celle de l’opposition républicaine comprend cinq thèmes : Les anarchistes sont des déséquilibrés et des violents / Leurs doctrines servent la réaction / L’anarchisme est un repoussoir nécessaire au gouvernement / L’Internationale ne présente aucun danger / Le jugement est inique.

Celle de l’opposition monarchiste comprend cinq thèmes : Les anarchistes sont des déséquilibrés et des violents / Leurs doctrines ne sont que l’exacerbation des théories républicaines / L’anarchisme est un repoussoir utile au gouvernement / L’Internationale ne présente aucun danger / Le jugement est inique.

Il y a donc bien la division républicains / monarchistes mais à l’intérieur de ce premier camp, il faut également faire la division entre parti de gouvernement et ceux qui ne le sont pas.
La presse républicaine modérée cherche à légitimer le procès en affirmant que l’Internationale complote contre la sécurité du pays, ce qui est, nous l’avons vu, impossible. Pour les deux faces de l’opposition, ce procès n’a pas de raison d’être ; il est un simple faire-valoir nécessaire au maintien du gouvernement.


Notes

[1] Le Courrier de Lyon, numéro du jeudi 11-01-1883. Journal républicain modéré.

[2] Le Progrès, numéro 8100 du samedi 20-01-1883. Journal républicain.

[3] Le Nouvelliste, numéro du mardi 16-01-1883. Journal royaliste.

[4] Le Guignol, numéro du dimanche 14-01-1883. Journal républicain satirique

[5] Lyon socialiste, numéro du dimanche 28-12-1884.

[6] La Comédie politique, numéro 223 du dimanche 25-03-1883. Quelques mois plus tard, le même journal prétend que « les explosions de dynamite se font toujours entendre quand il y a eu quelque part un embarras ministériel quelconque difficile à surmonter ». Numéro 253 du dimanche 21-10-1883. Journal bonapartiste.

[7] L’avenir de Lyon, numéro 98 du lundi 27-10-1884. Journal socialiste.

[8] idem

[9] La Comédie politique, numéro du dimanche 16-12-1883.

[10] La Décentralisation, numéro du mercredi 17-01-1883. Journal catholique et monarchiste.

[11] Le Salut public, numéro du lundi 15-01-1883. Journal monarchiste modéré.

[12] La Renaissance, numéro 373, du 01-10-1882. Journal bourgeois. Voir aussi parmi bien d’autres Le Courrier de Lyon du jeudi 25-01-1883 : « Les anarchistes ont décidé de continuer à demander l’appui de leurs avocats royalistes. Il est toujours bon de s’unir entre ennemis pour tomber un troisième adversaire » ou encore le journal de tendance opportuniste La Tribune lyonnaise : « Les deux frères siamois de la réaction […] le cléricalisme et l’anarchie, le drapeau blanc et le drapeau rouge ».

[13] Yves Lequin, Les ouvriers de la région lyonnaise 1848-1914, P.U.L., Lyon, 1977. Se référer au tome 2, p. 214 pour en avoir quelques illustrations depuis 1872.

[14] Le Progrès, numéro 8070 du jeudi 21-12-1882

[15] Le Salut public, numéro du mardi 09-01-1883.

[16] Numéro 4 du dimanche 28-01-1883.

[17] Le Salut public, numéro du mercredi 22-11-1882.

[18] Le Courrier de Lyon, numéro du samedi 20-01-1883

[19] Le Rhône, numéro du Lundi 22-01-1883. Organe bourgeois.


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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 30 Juin 2016, 02:49

24 juin 1894 à Lyon : Caserio poignarde le président de la république française Sadi Carnot

- Le 24 juin 1894, le président de la République Sadi Carnot vient à Lyon visiter l’Exposition Internationale qui se tient au parc de la Tête d’Or et sur le "quai des Enfoirés". Le soir, après un banquet à la Bourse de Commerce qu’il préside, la foule, massée sur la rue de la Ré entre la place des Cordeliers et la place de la Bourse, attend sa sortie avant qu’il ne se dirige vers le Grand-Théâtre...

- Santo Caserio, un commis boulanger à Sète, ayant pris depuis la veille plusieurs trains jusqu’à Vienne, puis ayant fait le voyage à pied de Vienne à Lyon, a réussi, une fois arrivé aux Cordeliers, à se faufiler dans la foule tout près d’un candélabre bec-de-gaz de la Bourse de Commerce...

A la barre, et pour l’Almanach de Myrelingue, il nous donne lui-même le récit de ce qu’il a fait à Lyon ce soir-là.

... https://rebellyon.info/24-juin-1894-Caserio-poignarde
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 03 Nov 2016, 18:17

Les lois scélérates de 1893-1894

Notre loi des Suspects.
Comment elles ont été faites.
L'application des Lois d'exception de 1893-1894.
Texte des Lois Scélérates

... https://fr.theanarchistlibrary.org/libr ... -1893-1894
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 13 Déc 2016, 17:21

Les Lois Scélérates de 1893-1894

Ce texte de Francis de Pressensé est issus d’une brochure publié au Éditions de la Revue blanche en 1899. Cette brochure se compose de trois texte. Le premier, reproduit ici dans sont intégralité Notre Loi des Suspects. Le second Comment ont été faites les Lois Scélérates d’un auteur inconnu (peut être Léon Blum) et le troisième L’application des Lois d’exception de 1893-1894 d’Émile Pouget.

La France a connu à plusieurs reprises, au cours de ce siècle, ces paniques, provoquées par certains attentats, savamment exploitées par la réaction et qui ont toujours fait payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse. Sous la monarchie de Juillet, les lois de septembre furent votées sous l’impression de tentatives de régicide, sous le prétexte de la défense de l’ordre social, mais en réalité dans le dessein d’étouffer par la peur le mouvement révolutionnaire qui se poursuivait dans les masses profondes d’un peuple tenu hors l’enceinte du pays légal, et qui avaient cessé de plaire aux anciens carbonari de la Restauration, devenus les conservateurs du nouveau régime auxquels ils devaient places, honneurs et fortune. Ces lois d’exception furent le commencement de la brouille définitive entre la royauté soi-disant républicaine de la branche cadette et une démocratie dégoûtée de l’hypocrisie du juste milieu, du monopole politique d’une bourgeoisie aussi égoïste et moins décorative que l’ancienne noblesse et de la corruption croissante d’une société asservie au capitalisme. C’est de l’adoption de ces mesures de salut public que datent, et l’expansion accélérée du socialisme, mis hors la loi par un gouvernement oublieux de ses origines, et le renouveau de l’idéalisme républicain proscrit par les anciens complices des conspirations révolutionnaires de la Restauration, et le dégoût sans borne et sans retour des libéraux, épris de justice et de progrès.

Le second Empire fondé sur le crime, né d’un coup d’État n’avait pas à renier ses origines ou à mentir à son principe. Régime hybride qui avait l’impudeur d’associer dans ses formules à la doctrine césarienne de l’Élu du peuple la doctrine légitimiste de l’hérédité, il affectait également d’inscrire au fronton d’une constitution copiée sur celles de l’Empire, c’est-à-dire du despotisme le plus écrasant qu’ait connu le monde, les principes de 1789 et la déclaration des Droits de l’Homme, base du droit public des Français. En 1857, après l’attentat d’Orsini, il jeta le masque. La loi de sûreté générale vint suspendre le peu de garanties que le 2 décembre avait daigné laisser à ceux des citoyens français que la mitraille de Canrobert et les proscriptions de Maupas ou de Morny avaient épargnés.

Dès lors, le second Empire fut marqué au front d’une tache indélébile. Il eut beau revêtir je ne sais quelles défroques d’un libéralisme mensonger. Il eut beau chercher à s’approprier les formes de ce parlementarisme d’emprunt qui n’a jamais servi, en dehors du sol historique où il est né et où ses racines ont pu s’enfoncer dans les couches apportées par les alluvions des siècles, qu’à dresser le décor d’une mesquine et sordide comédie d’intrigues et qu’à tendre un paravent devant les louches combinaisons des politiciens de chambre et d’antichambre.

Le césarisme avait sué sa peur, il avait laissé transparaître son âme de défiance et d’oppression, il avait avoué, dans un hoquet de terreur, sa haine des garanties élémentaires du droit et son inguérissable amour pour la force brutale, pour la police tutélaire et le sabre protecteur.

Règle générale : quand un régime promulgue sa loi des suspects, quand il dresse ses tables de proscription, quand il s’abaisse à chercher d’une main fébrile dans l’arsenal des vieilles législations les armes empoisonnées, les armes à deux tranchants de la peine forte et dure, c’est qu’il est atteint dans ses œuvres vives, c’est qu’il se débat contre un mal qui ne pardonne pas, c’est qu’il a perdu non seulement la confiance des peuples, mais toute confiance en soi-même.

ll s’agit de savoir à cette heure si la République Française en est là. Je m’empresse de dire bien haut que, s’il ne s’agissait que de la République telle que l’ont faite vingt-cinq ans d’opportunisme, telle que nous la connaissons sous les espèces d’un Président-parvenu qui joue au souverain, d’un premier ministre sournoisement brutal qui essaye d’adapter à sa lourde main la poignée du glaive de la raison d’État, d’un Parlement où tout est représenté, sauf la conscience et l’âme de la France, il ne vaudrait sans doute pas beaucoup la peine de se préoccuper bien vivement du sort de cet édifice branlant. Nous ne devons pas oublier, toutefois, que la République a cet avantage d’être une forme vide, un corps où nous pouvons souffler une âme, où nous pouvons mettre un esprit et qu’à la différence de toute autre gouvernement qui ne s’établirait pas sans avoir quelques-uns des artisans de l’avenir et sans avoir supprimé quelques-unes de nos pauvres franchises, elle se prête à merveille, si seulement nous avons la force de le vouloir, à toutes les transformations nécessaires, à toutes les réalisations progressives de l’idéal. Ce qui revient à dire qu’elle est la forme adéquate du gouvernement de tous par tous et que tout ce qui y porterait atteinte constituerait une usurpation.

Eh bien ! cette république qui a trompé tant d’espérances, elle a, en un jour de panique, adopté, elle aussi, ses lois de septembre, sa loi de sûreté générale, sa loi des suspects. Sous l’impression terrifiante d’attentats pour lesquels ceux qui me connaissent ne s’attendront sûrement pas à ce que je m’abaisse à me défendre d’aucune indulgence, les Chambres ont voté en 1893 et en 1894, d’urgence, au pied levé, dans des conditions inouïes de précipitation et de légèreté, des mesures qui ne sont rien de moins que la violation de tous les principes de notre droit. Dans la seconde partie de cette brochure, un juriste a admirablement exposé le caractère de cette législation d’exception. Un écrivain, que ses relations mettent à même de bien connaître les victimes de ces lois vraiment scélérates, a dépouillé, dans le dernier chapitre, quelques-uns des dossiers des procès intentés de ce chef.

Je n’insisterai pas sur une démonstration qui est faite plus loin, et bien faite. Qu’il me suffise de dire que ces lois frappent, de propos délibéré, des délits ou des crimes d’opinion ; qu’elles sont faites contre une catégorie, non pas de délits ni de crimes, mais de personnes ; qu’elles modifient la juridiction de droit commun en matière de presse, laquelle est le jury ; qu’elles établissent un huis-clos monstrueux en supprimant la reproduction des débats ; qu’elles permettent l’imposition hypocrite d’une peine accessoire, la relégation, — qui n’est autre que le bagne et qui peut être le corollaire d’une condamnation à quelques mois d’emprisonnement ; qu’elles donnent une prime à la provocation et à la délation, qu’elles prétendent atteindre, sous le nom d’entente et de participation à l’entente, des .faits aussi peu susceptibles de répression que des entretiens privés, des lettres missives voir la présence à une conversation, l’audition de certains propos ; qu’elles ont créé un nouveau délit, non seulement de provocation au crime, mais d’apologie du crime, lequel peut résulter de la simple énumération objective des circonstances dans lesquelles tel ou tel attentat se sera produit. J’en passe.

Ajoutez à cela que l’application de ces lois plus que draconiennes a été faite dans un esprit de férocité. que c’est une sorte de guerre au couteau entre les soi-disant sauveurs et les prétendus ennemis de la société ; que l’on a vu les tribunaux frapper impitoyablement de la prison et de la relégation, c’est-à-dire du bagne à perpétuité, la participation à des soirées familiales (Angers), l’audition des paroles délibérément scélérates d’un agent provocateur (Dijon), le chant d’une chanson révolutionnaire (Milhau) ; que l’on n’a pas respecté le principe essentiel de la non rétroactivité des lois ; que cette terrible machine d’injustice fonctionne au milieu de nous et que onze malheureux ont déjà été, en vertu de cette véritable mise hors la loi, condamnés à cette peine atroce de la relégation.

De telles constatations suffisent. Elles devraient du moins suffire pour des esprits un tant soit peu libéraux, j’entends qui soient restés, si peu que ce soit, fidèles aux doctrines de La Fayette, des Barnave, des Benjamin Constant, des Barrot et des Laboulaye. Un tel monument d’injustice ne peut subsister dans la législation d’un peuple qui se dit et se croit et veut être libre. Que si un tel appel à la conscience républicaine ne suffisait pas, il ne manque pas d’arguments d’un ordre moins élevé pour convaincre les égoïstes. Ces lois d’exception sont des armes terriblement dangereuses. On les bâcle sous prétexte d’atteindre une catégorie d’hommes spécialement en butte à la haine ou la terreur du public. On commence par les leur appliquer et c’est déjà un scandale et une honte qui devraient faire frémir d’indignation tous les cœurs bien placés. Puis on glisse sur une pente presque irrésistible. Il est si commode, d’interprétation en assimilation, par d’insensibles degrés, d’étendre les termes d’une définition élastique à tout ce qui déplaît, a tout ce qui, à un moment donné, pourrait effrayer le public. Or qui peut s’assurer d’échapper à cet accident ? Hier, c’était les anarchistes. Les socialistes révolutionnaires ont été indirectement visés. Puis c’est le tour aujourd’hui de ces intrépides champions de la justice, qui ont le tort inexcusable de n’ajouter pas une foi aveugle à l’infaillibilité des conseils de guerre. Qui sait si demain les simples républicains ne tomberont pas eux aussi sous le coup de ces lois ? Qu’on se figure ses armes terribles entre les mains d’un dictateur militaire et l’état de siège agrémenté de l’application des lois scélérates, ou, pour retourner l’hypothèse, qu’on se représente une faction révolutionnaire, un Comité de Salut Public jacobin, s’emparant de ces effroyables dispositions contre des conservateurs qui ne sauraient qu’opposer à ce Patere legem quam ipse fecisti. Que ce ne soient point là chicanes nées d’un esprit malade, jeux d’esprit d’un avocat sans scrupules, c’est ce que prouve la phrase dans laquelle un jurisconsulte, M. Fabreguette, a expressément reconnu qu’il est des cas où, malgré l’amendement de M. Bourgeois visant nominativement les anarchistes, la loi devrait élargir la portée de ses définitions en vue d’atteindre des crimes ou délits similaires. On sait où la méthode d’analogie peut entraîner des esprits prévenus.

J’estime d’ailleurs que ce sont là des considérations secondaires. Quand bien même les lois d’exceptions ne pourraient frapper, comme elles prétendent viser, que des anarchistes, elles n’en seraient pas moins la honte du Code parce qu’elles en violent tous les principes. Une société qui, pour vivre, aurait besoin de telles mesures aurait signé de ses propres mains son arrêt de déchéance et de mort. Ce n’est pas sur l’arbitraire, sur l’injustice, que l’on peut fonder la sécurité sociale. La redoutable crise déchaînée dans ce pays par le crime de quelques hommes, la complicité de quelques autres, la lâcheté d’un plus grand nombre et l’indifférence d’un nombre plus grand encore, n’aura pas été sans quelque compensation si elle ouvre les yeux à ce qui reste d’amis du droit, de fermes défenseurs de la justice, de républicains intègres, à certains dangers et à certains devoirs.

A la lueur aveuglante de l’affaire, nous avons entrevu des abîmes d’iniquité. Il nous a été révélé des choses auxquelles nous ne voulions et ne pouvions croire. La scélératesse de quelques hommes a eu une répercussion effrayante sur la faiblesse de beaucoup d’autres. Il est démontré qu’il n’existe pas de plus grand péril que de faire crédit aux individus — fussent-ils empanachés, couverts de galons et d’étoiles. Il est évident qu’il n’est pas de pire danger que de faire à des juges — mêmes civils — le redoutable présent d’un droit arbitraire de vie et de mort sur toute une catégorie de citoyens.. Après la légitime défiance des hommes, cette crise nous aura appris la défiance non moins salutaire des institutions. Si nous sortons vainqueurs de ce grand combat, si la justice et la vérité l’emportent, quelle tâche s’offre ou plutôt s’impose à nous !

Quiconque a gardé au cœur le moindre souffle du libéralisme de nos pères, quiconque voit dans la République autre chose que le marchepied de sordides ambitions, a compris que le seul moyen de préserver le modeste dépôt de nos libertés acquises, le patrimoine si peu ample de nos franchises héréditaires, c’est de poursuivre sans relâche l’œuvre de justice sociale de la Révolution. A cette heure on ne peut plus être un libéral sincère, consciencieux, qu’à la condition de faire publiquement et irrévocablement adhésion au parti de la Révolution. Cela, pour deux raisons : parce que tout se tient dans une société et que la liberté n’est qu’une forme vide et un vain mot, un trompe l’œil hypocrite, tant qu’on ne lui donne pas sous forme d’institutions les conditions sociales de sa réalisation individuelle ; puis, parce que le peuple seul a gardé quelque foi, quelque idéal, quelque générosité, quelque souci désintéressé de la justice et que le peuple, par définition, nécessairement, est révolutionnaire et socialiste.

Donc l’affaire aura eu ce bienfaisant résultat de faire prendre position sur ce terrain large et solide à ceux qui avaient bien l’intuition de ces vérités, mais que des scrupules ou des timidités retenaient et qu’il n’a pas fallu moins que l’appel pressant d’un grand devoir pour arracher aux charmes morbides du rêve et de l’inaction. Avant d’entreprendre une à une les innombrables réformes qui constitueront le programme du nouveau parti et qui furent sur les cahiers du travail, il faudra déblayer le sol. Il serait impossible de conquérir, fût-ce une parcelle de justice, en laissant subsister la menace des lois d’exception de 1893-1894. C’est le premier coup de pioche qu’il faudra donner.

Tous, nous le sentons. Tous, nous l’avons dit et répété aux applaudissements du peuple dans ces réunions publiques que n’ont blâmées ou raillées que ceux qui n’y sont pas venus et où s’est scellée l’alliance féconde entre les travailleurs intellectuels et les travailleurs manuels sur la base commune de la conscience et de la science mises au service du progrès. Il y a là des engagements qui ont été pris, qui devront être, qui seront tenus, et tout le monde en est si convaincu que le Comité d’une Association qui amené avec courage le bon combat, mais qui est loin de représenter l’élément avancé, le comité de la Ligue des Droits de l’Homme et de Citoyen, a nommé une commission de cinq membres pour étudier, tout d’abord dans leur application, des lois d’exception de 1893-1894 et pour lui présenter ses conclusions dans un rapport.

Bon espoir donc et à l’œuvre ! De l’excès du mal naîtra le mieux. C’est au feu de la bataille que se forgent les armes bien trempées. Nous avons vu, nous avons subi les crimes d’un militarisme aussi contraire aux intérêts de la défense nationale qu’aux libertés publiques. Nous voyons apparaître à l’horizon le fantôme arrogant d’un césarisme clérical comme le monde n’en a pas connu. Le danger est grand. Grand doit être notre courage. On n’arrête pas le progrès. L’humanité vit de Justice et de liberté. Ce sera assez pour nous d’avoir donné notre effort, et, s’il le faut, notre vie, pour une telle cause.


P.-S.
La brochure originale et les trois textes qui la composent est disponible sur le site de galica en version PDF ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k836767/f3.image
La loi du 28 juillet 1894 ayant pour objet de réprimer les menées anarchistes est finalement abrogée le 23 décembre 1992 avec la publication au Journal Officiel du nouveau Code pénal.

https://rebellyon.info/Les-Lois-Scelerates-de-1893-1894
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 04 Mai 2017, 17:44

1er janvier 1894 : suite au vote des lois scélérates la répression s’abat sur les anarchistes français

Suite au vote des Lois scélérates la répression ne se fait pas attendre : le 1er janvier 1894, Casimir-Périer, président du Conseil, Raynal, ministre de l’Intérieur, et Antonin Dubost, Garde des Sceaux, ont les pleins pouvoirs pour agir. Les commissaires de police se rendent mandats de perquisitions en main chez les anarchistes connus et repérés dans toute la France, commence alors une véritable rafle. A la fin de la journée deux mille perquisitions auront été effectuées dont il résultera soixante arrestations.

... https://paris-luttes.info/1er-janvier-1 ... e-des-7313
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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 23 Oct 2017, 21:12

23 octobre 1882 : début de l’affaire Cyvoct, anarchiste lyonnais

Dans un contexte de forte répression de la presse libertaire et des anarchistes de manière générale, Antoine Cyvoct, anarchiste lyonnais est accusé à tort d’assassinat en 1882. Il est d’abord condamné à mort avant que sa peine ne soit commuée en travaux forcés à perpétuité. Récit d’un procès politique.

Après la répression de la Commune, le mouvement ouvrier se réorganise timidement. Le 2 octobre 1876 s’ouvre à Paris le premier congrès ouvrier depuis 5 ans, suivi d’un deuxième à Lyon fin janvier 1878. Au troisième congrès, à Marseille, il est décidé la création d’un Parti des travailleurs socialistes de France divisé en six zones géographiques. En juillet 1880, les travailleurs socialistes de la région de l’est se réunissent à Lyon et prônent le collectivisme économique et l’abstentionnisme politique. Toutefois, des tendances antagonistes aboutissent à une scission et à la création dès mars 1881 d’une Fédération révolutionnaire nettement anarchiste.

Ceux-ci marchent dès lors seuls et s’emparent même d’une société fondée plusieurs années auparavant dans le but d’éditer un journal défendant les intérêts de la classe ouvrière. Ce journal, dont le premier numéro paraît le 12 février 1882, s’appelle « Le Droit social ». La répression ne tarde pas à s’abattre sur le gérant, Louis Dejoux, qui se voit condamner le 25 mai 1882 à un an de prison et 200 francs d’amende pour des articles parus dans les numéros 8, 9 et 10 du journal.

Fin juillet, la Fédération se réorganise et se dote d’un nouvel organe. « L’Étendard révolutionnaire » prend la suite du « Droit Social » après 24 numéros et Crestin en accepte la gérance. Ce changement n’empêche pas la répression de se poursuivre. Le 16 août, Bonthoux, gérant du « Droit Social » en suite de Dejoux, est condamné à 13 mois de prison et 2000 francs d’amende pour des articles parus dans les numéros 16, 18, 20, 21, 22 et 23 dudit journal. Ce même jour, Bonthoux est condamné, conjointement à Crestin, pour provocation non suivie d’effet au meurtre, au pillage et à l’incendie. L’accusation repose sur la vente d’un placard révolutionnaire intitulé « Mort aux voleurs ! » lors d’une conférence de Louise Michel le 3 juillet. Les deux anarchistes sont condamnés à deux ans de prison et cent francs d’amende et Crestin, pour un délit d’audience, ramasse un an et un jour de prison supplémentaire pour injures à magistrat.

C’est peu de temps avant ce procès que la police apprend l’existence d’Antoine Cyvoct. Le 7 août 1882, lors d’une réunion générale des groupes anarchistes, le jeune tisseur est désigné nouveau gérant du journal « L’Étendard révolutionnaire » en remplacement de Crestin. Puis, le jour des procès contre Bonthoux et Crestin, les anarchistes apposent des placards annonçant une grande réunion publique tenue le soir-même. Au cours de celle-ci, Cyvoct prend la parole et, note le commissaire Baraban, prononce l’arrêt de mort des juges qui ont condamné Bonthoux et Crestin. Comme conséquence de cette réunion, relate Antoine, « le 7 octobre 1882, des poursuites furent dirigées contre moi pour excitation à la guerre civile, et le 9 octobre, soit deux jours plus tard, je quittai Lyon » (L’Hydre anarchiste, 09 mars 1884).

Il est réfugié à Lausanne depuis une dizaine de jours lorsque le lundi 23 octobre, à vingt-trois heures de distance, deux bombes retentissent dans la nuit lyonnaise et occasionnent un décès. C’est d’abord, dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 octobre 1882, vers 2 heures moins quart, le café-restaurant L’Assommoir, situé sous le théâtre Bellecour, dans le bâtiment qui abrite aujourd’hui la FNAC, qui est pris pour cible. Deux hommes et une femme s’installent dans un box particulier, se font servir un souper, et ressortent quelques instants avant qu’une explosion ne cause le décès d’un jeune employé, Louis Miodre. Puis, la nuit suivante, à 23 heures 45, la caserne de recrutement militaire de la Vitriolerie subit des dégâts matériels assez peu importants.

Le seul témoin pouvant dresser le portrait d’un suspect dans ce second attentat ne se déclare que le 2 mai 1883 et donne un signalement correspondant à celui de Cyvoct. Mais personne ne lui demande pourquoi il se déclare si tardivement alors qu’il est, depuis des mois, de notoriété publique que la piste suivie par les autorités est celle de Cyvoct, pas plus qu’on ne s’étonne que ce témoin soit en mesure, sept mois après l’attentat, de fournir une estimation de la taille du suspect dans un intervalle de deux centimètres.

En revanche, pour l’attentat de l’Assommoir, les témoignages mènent à une arrestation rapide. En effet, un « détail caractéristique » [1] remarqué les témoins, un pince-nez à verres bleus que portait l’un des deux hommes, conduit la police lyonnaise à arrêter, le 25 octobre, un anarchiste caladois, Antoine Desgranges. Celui-ci s’est fait remarquer le 21 octobre dans une réunion à Villefranche au cours de laquelle il a invectivé les bourgeois de l’Assommoir prostituant les filles du peuple. Desgranges confronté et innocenté, le commissaire spécial annonce au procureur de la République que Cyvoct, introuvable depuis le 9 octobre dernier, est revenu à Lyon le 23 pour repartir le 24 et qu’il était porteur d’un lorgnon à verres bleus.

Pour Antoine, l’origine de cette désinformation est simple : le commissaire spécial tient ses renseignements d’un mouchard parfaitement identifié, Aristide Valadier. Lors de la réunion au cours de laquelle Cyvoct est désigné gérant du journal, Crestin a donné sa démission pour protester contre Valadier. Les soupçons qui pèsent sur son rôle sont attisés par une campagne de presse qui commence à la mi-octobre. Plusieurs articles parus dans les quotidiens lyonnais révèlent un passé et des pratiques troubles [2].

Dès lors, l’instruction va faire en sorte d’étayer une version judiciaire des attentats avec Cyvoct comme principal suspect. Antoine entre d’ailleurs en conflit avec le juge Cuaz en lui reprochant sa partialité et sa conduite des auditions des témoins. Il l’accuse de chercher à orienter les réponses de quatre témoins pour les faire conclure à la ressemblance entre lui et l’individu de l’Assommoir. Puis, c’est au tour du juge Vial de retourner trois témoins dans le sens de l’accusation. Une voisine de Cyvoct qui, auditionnée par Cuaz, innocentait l’anarchiste, jette maintenant sur lui une lourde suspicion. Un autre qui, devant Cuaz, se montrait bien timoré dans son accusation devient empli de certitudes. Et puis un gendarme qui donnait un calendrier des événements ne coïncidant pas avec la version officielle le rectifie pour qu’il devienne conforme.

Des détails, livrés par les témoins, de la physionomie des deux hommes vus à l’Assommoir, sont allègrement mélangés pour correspondre au profil des suspects. Ainsi, le Procureur général de Lyon, Tallon, va composer, en piochant les détails adéquats dans la description des deux hommes vus à l’Assommoir, un portrait qui puisse se rapprocher autant que possible de celui de l’anarchiste Antoine Desgranges, un moment soupçonné d’avoir posé la bombe. Quant au reliquat de ces deux signalements, il s’applique, d’après le procureur général, assez exactement à Cyvoct.

Il faut dire que le profil d’Antoine Cyvoct se prête bien à l’opération visant à lui attribuer le double attentat. En effet, il subit, en quelques mois, pas moins de cinq condamnations. La première, par défaut, le 6 décembre 1882, pour son discours du 16 août, le contraint à deux ans de prison et 3000 francs d’amende. Puis, on l’implique dans le procès dit des 66 qui s’ouvre à Lyon le 8 janvier 1883. Il y est condamné par défaut à cinq ans de prison, 2 000 F d’amende et cinq ans d’interdiction des droits civils. Alors qu’il est réfugié en Belgique, il essaie de reproduire une expérience qu’il a apprise au cours de chimie de l’école industrielle de Bruxelles. Malheureusement, l’expérience se passe mal et l’explosion qui s’ensuit cause la mort de son ami Métayer. Cyvoct est alors poursuivi le 28 février pour usage de faux nom et fabrication d’armes prohibées mais le parquet de Bruxelles abandonne bientôt cette dernière prévention. Le 30 mai 1883, le tribunal de première Instance condamne Antoine à deux peines de 8 jours de prison et 26 francs d’amende pour port public de faux nom, une peine d’un mois de prison et 50 francs d’amende pour usage d’un faux passeport et une peine de trois mois de prison et 26 francs d’amende pour complicité de faux en écriture. Et puis, en août suivant, dans le conflit qui l’oppose au juge Cuaz, il est condamné à un mois d’emprisonnement pour outrages à un magistrat.

Le procès du double attentat du 23 octobre s’ouvre le 11 décembre 1883 au cours duquel les magistrats se jouent du jury. Interrogé sur la culpabilité d’assassinat, le jury répond par la négative. Sur la complicité, il ne répond par l’affirmative qu’à la question d’avoir « par machinations ou artifices coupables, provoqué à ce meurtre, ou d’avoir donné des instructions pour le commettre ? » L’un des jurés, interrogé plusieurs années après le procès, révèle que par « machinations ou artifices », onze d’entre eux sur les douze présents, avaient compris par ces termes vagues, la mise en cause d’un délit de presse ou de parole en réunion, condamnable par deux années de prison au maximum. Or, la magistrature estime qu’il s’agit de juger une participation effective sur les lieux mêmes de l’attentat. En conséquence, Antoine Cyvoct est condamné à la peine de mort et les onze jurés signent immédiatement un recours en grâce. Une commutation de peine intervient mais envoie Cyvoct au bagne, en Nouvelle-Calédonie.

Après quatorze années d’enfer, une grâce lui rend la liberté et il accoste à Marseille le 28 février 1898. Antoine s’engage alors dans la lutte pour les nombreux bagnards anarchistes, victimes des lois scélérates. Il s’engage aussi pour Dreyfus, qu’il croit, comme lui, victime d’une manipulation judiciaire. Enfin, il tente d’obtenir la révision du procès de décembre 1883. Mais malgré les incohérences de la version judiciaire, Antoine Cyvoct, n’a jamais obtenu justice.


P.-S.
Voir aussi sur le blog "Alexandre Jacob, un honnete cambrioleur" la section consacrée à Antoine Cyvoct http://www.atelierdecreationlibertaire. ... ne-cyvoct/


Notes

[1] Archives Départementales du Rhône 2U464, dossier Cyvoct-Assommoir, acte d’accusation daté du 23-11-1883.

[2] Parmi d’autres, citons Le Progrès, daté du 16-10-1882 ; Le Courrier de Lyon, daté du 17-10-1882 ; Le Courrier de Lyon, daté du 20-10-1882 ; Le petit lyonnais, daté du 20-10-1882 ; Le Courrier de Lyon, daté du 22-10-1882 ; Le Progrès, daté du 22-10-1882 ; Le Courrier de Lyon, daté du 23-10-1882.


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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 27 Oct 2017, 01:14

Les anarchistes et la condamnation de Clément Duval

Les anarchistes et la condamnation de Clément Duval (1)

Ce sera assurément l’un des événements les plus curieux de notre temps le vol est en train de devenir une opinion politique.

Jusqu’à présent, les voleurs manquaient d’un principe; ils savaient qu’en volant ils commettaient un délit; ils se jugeaient eux-mêmes en leur conscience avant d’être jugés par les juges. Ils arrivaient devant les tribunaux l’oreille basse, l’air humble et repentant. Ce principe, qui leur permettra de s’innocenter à leurs propres yeux et de lever la tête haute jusque sous la main du gendarme, l’anarchie le leur fournit. Désormais, le vol n’est plus un vol, c’est un acte de restitution, un fait de guerre sociale. Le filou pourra répondre fièrement au président de cour d’assises qui essayera de le faire rougir de sa conduite « Monsieur, c’est que nous n’avons pas les mêmes idées. » Je ne sais si je me trompe, mais c’est là un point de vue nouveau dans notre société et qui n’est pas fait pour refroidir l’intrépidité de ceux qui se sentent gênés entre les marges de notre Code.

On n’a point oublié encore le récent procès de Duval, condamné à mort pour avoir pillé et incendie l’hôtel de Mme Madeleine Lemaire, ni l’attitude de l’accusé, revendiquant le droit au vol au nom de l’anarchie. Le groupe célèbre la « Panthère des Batignolles » a tenu à manifester ses sympathies pour ce propagandiste par le fait; il avait organisé hier une réunion à la Boule-Noire, sur le boulevard Rochechouart. Cinq à six cents bourgeois, qui s’amusent de s’entendre menacer et injurier, y étaient venus. Il y avait aussi, mêlés à eux, quelques anarchistes.

Un jeune homme hâve et broussailleux s’installe au bureau sans observation. Il a la pipe à la bouche et pendant toute la séance il fume sa bonne pipe, histoire de bien montrer que la politesse est une vertu bourgeoise. Du reste, la plupart des discours vont se prononcer dans la langue des faubourgs. Ce qu’il se débitera de foutre et de nom de Dieu réjouirait Coupeau et le père Duchêne. Le jeune homme hâve ouvre la séance en annonçant qu’elle a pour but de protester contre la condamnation prononcée par douze fripouilles.
Le premier orateur ne veut pas dire son nom. C’est un homme bien mis, avec un binocle, du linge blanc et un ventre que j’aurais cru incompatible avec l’anarchisme, un ventre obèse, un ventre de repu. Il fait songer à ce moine qui se mit, à Gènes, à la tête de la population pour protester contre la continuation du siège et contre la famine, et à qui Masséna se contenta de dire, en lui lançant un regard d’anthropophage « Vous êtes bien gras, mon père. »

J’avoue que l’action de Duval a été réprouvée par certaines catégories de révolutionnaires. Mais, du moment que tous les socialistes professent que la propriété particulière est un vol, il faut être logique. Si la propriété est un vol, ce que les bourgeois appellent un vol n’est plus qu’une insurrection contre la loi sur la propriété. Or, les lois, on doit s’en foutre*. On s’est foutu déjà du bon Dieu, et tout a bien marché quand même. Qu’on se foute des lois et tout ira bien encore.

– Nous approuvons l’acte de Duval, dit l’orateur, parce que c’est par des actes individuels de ce genre qu’on fera succéder un état violent favorable à la révolution à l’état d’avachissement actuel. Nous honorons Duval parce que, le premier, il a osé dire en face des jurés Oui, j’ai volé pour protester contre la loi actuelle.

Le compagnon Leboucher non seulement donne son nom, mais débute par cette crâne déclaration, pleine de saveur :

– Duval était un repris de justice comme moi…
Leboucher est un homme sanguin et apoplectique, doué d’une sorte d’éloquence sauvage, et que la violence étrangle et fait siffler à mesure qu’il parle.
L’envie, la haine, le désespoir de l’homme qui sent que ses appétits ne seront jamais satisfaits ont dans sa bouche des accents qui remuent. Il secoue violemment l’assemblée et fait éclater les anarchistes en transports par ses tirades furieuses contre la bourgeoisie.

– Si je ne fais pas comme Duval, s’écrie-t-il, c’est que je ne suis pas aussi courageux que lui.
Et il regrette que les anarchistes ne soient pas organisés. S’ils l’étaient, ils iraient à la place de là Roquette, ils enlèveraient le condamné et ils guillotineraient ses condamneurs à la place. Mais, si on ne peut pas le sauver de cette façon, il faudra du moins faire une manifestation monstre pour imposer sa grâce à Grévy. Et, s’il n’est point gracié, on le suivra au cimetière et on manifestera sur sa tombe.

Le compagnon Aymeric n’a point une tête de méchant homme. Il demande cependant celles de trois millions de barons de la finance. Que de barons Depuis qu’il est anarchiste, il ne trouve plus de travail; c’est pourquoi il se révolte.

Un gamin de quatorze à quinze ans, vêtu de la blouse des apprentis, avec un nez en trompette, un nez naïf, lit une déclaration de la jeunesse anarchiste et déclare en son nom la guerre à la société.

Un contradicteur blanquiste, nommé Normand, soulève les passions des anarchistes. Il parait que, dans le procès de ce Gallo qui voulait faire sauter la Bourse, il a fait une déposition qui a été nuisible à l’accusé. Aussi son apparition est-elle saluée par des cris de colère.

– Traître, mouchard, fumiste, lâche, ambitieux

Normand n’en déclare pas moins qu’un acte comme celui qu’a commis Duval recule le jour de la révolution sociale et qu’avec tous les honnêtes gens il le réprouve.

Hurlements et colères. Un adolescent à figure pâle se jette sur lui, la canne levée. On l’arrête à temps. Il va attendre Normand à la descente de la tribune et lui allonge un coup de poing. On l’arrête encore. Un tumulte suit, bientôt dissipé par un compagnon qui paraît avoir de l’influence et qui crie d’une voix tonnante par-dessus le vacarme
– Non, non, pas de pain pas de gnon !
Normand ayant parlé de Fournière, quelqu’un explique que Fournière, dont la présence avait été annoncée sur les affiches, n’a pu venir parce qu’il travaille dans une maison qui a intérêt à ne pas enrayer la petite bourgeoisie.

Le compagnon Tortelier, lui aussi, a une éloquence fruste assez saisissante. Il lui est échappé un mot profond sur lequel pourraient méditer les philosophes :

– Puisque nous ne croyons plus en Dieu, est-ce que la terre n’est pas à nous ?

Il dit qu’il était l’ami de Duval et qu’on l’a empêché de déposer en sa faveur.

Louise Michel paraît après lui. Pour me tenir dans le ton de la réunion, je dirai que la grande citoyenne devient un peu raseuse. Elle a toujours eu une diction de pythonisse vaticinant. Aujourd’hui,le mysticisme paraît avoir tout à fait envahi son cerveau. Ce qu’on saisit à travers beaucoup de phrases obscures, c’est qu’à son avis l’acte de Duval n’est qu’un fait de guerre sociale qui se reproduira des milliers de fois. Elle considère comme un devoir d’aller à la place de la Roquette crier sous l’échafaud vive l’anarchie!

Le compagnon Berthou parle spécialement sur les bruits de guerre qui circulent en ce moment et auxquels divers orateurs ont déjà fait allusion. Il conseille à ses amis d’accepter les armes qu’on leur donnera, d’en exiger même, et, une fois armés Ah messieurs les épaulettes nous la ferons, la guerre, mais contre nos exploiteurs. Pas de guerre aux Allemands; la guerre aux bourgeois!
Un orateur de dix-huit ans environ s’exprime au nom du groupe la Main noire.

On nous invite à aller manifester sur la place de la Roquette. Je promets que la Main noire y sera.
Si nous ne pouvons sauver la tête de Duval, prenons celle du bourreau et celle du président de la République!

Il raconte sa vie. Depuis deux mois il cherche du travail et n’en trouve pas. Les patrons ne veulent plus employer d’anarchistes. Il a quelques « copains » qui l’aident; mais il n’en crève pas moins de faim, tandis qu’il voit dans les restaurants des gens qui se gavent de gigot. Est-ce là l’égalité?
(Rires.) Il a voulu aller à Lyon à pied. Arrivé à Melun, il a couché sous un hangar, sur une botte de paille, par une gelée à pierre fendre. Dégoûté du voyage, il a voulu revenir à Paris en chemin de fer; n’ayant pas d’argent, il n’a pas payé sa place.
On l’a condamné à trois mois de prison pour ce fait. Est-ce là la liberté?

– Vive Duval, conclut-il. Je n’ai pas encore assez de courage pour aller comme lui voler ce dont j’ai besoin, mais j’espère bien qu’un jour j’oserai aller dans un salon (?) crever le ventre à un bourgeois.

Autre orateur, tout jeune aussi. Celui-là se fait un curieux idéal de la vie riche. Il peint les mères bourgeoises allaitant leurs enfants « à la lueur des beaux becs de gaz», tandis que les ouvrières crèvent de froid dans la neige. Il était employé de la Compagnie du chemin de fer du Nord, où il touchait 3 fr. 50 à 4 fr. par jour, tandis que les bourgeois gagnent 6,000 francs par an. Et ce qui l’a exaspéré c’est que son ingénieur a obtenu 25,000 francs de gratification au jour de l’an. Il approuve l’acte de Duval, qui est logique, et il recommande vivement à ses compagnons de ne pas payer leurs propriétaires, de déménager à la cloche de bois.
Si j’ai faim, croyez-vous que je me priverai de pain pour payer le mien? Non, si je travaille, je dois vivre. Quant au propriétaire, je l’attendrai au coin d’une rue; un coup de poignard, et en voilà un de moins. La plus belle des révolutions est la révolution individuelle.

Autre orateur plus jeune encore, seize ans environ, car presque tous ces anarchistes ont à peine de la barbe au menton, et beaucoup de ceux qui sont plus vieux sont infirmes; le président est boiteux. On nous dit que celui-ci est du groupe des décadents, car les décadents anarchistes existent.
Le pur accent des faubourg, l’ouverrier, vous deverriez.

– Vive le vol !Vive l’assassinat ! crie ce jeune enthousiaste. Que quelqu’un vienne dire que le vol et l’assassinat ne sont pas des actes révolutionnaires, nous l’étranglerons vif. (Rires excités par l’aspect enfantin de l’orateur.)

Un comte de Neuville, qui se dit légitimiste et qui était en effet candidat de cette opinion aux dernières élections, fait diversion en venant annoncer qu’après ce qui s’est passé depuis seize ans en France, il est de cœur avec les communards pour le renversement du gouvernement actuel.
II n’est pas question des gouvernementaux ici, lui dit le président en ôtant un moment sa pipe de sa bouche, nous nous en foutons tous !

Le compagnon Leboucher reparaît pour déclarer qu’il ne veut pas laisser croire un moment que les anarchistes soient d’accord avec la réaction représentée par cet individu. (Il désigne le comte de Neuville, resté sur l’estrade.) Il n’y a point d’alliance possible entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien. Et il est bien entendu que, le jour où on les tiendra au Champ de Mars, on fusillera les comte de Neuville aussi bien que les Goblet.
Leboucher profite de ce qu’il tient la tribune pour développer cette idée : – Jadis l’ouvrier disait à son propriétaire je suis honnête, puisque je vous paye. Il faut qu’il s’habitue à dire : je suis honnête, puisque je ne vous paye pas.

Le compagnon Ricois lit une lettre do Clément Duval, qu’il a reçue de la prison de la Roquette. Il avait beaucoup connu et beaucoup aimé le condamné à mort. Voici ce que Duval lui écrit :
Mon cher ami,
Vous avez dû être étonne de voir que j’ai signé mon pourvoi. Croyez bien que je n’ai pas voulu demander ma grâce. Qu’importe la vie d’un travailleur? Elle ne vaut pas la peine qu’on la défende. On a été logique en me frappant, on a frappé un ennemi.
Mais j’ai cru voir un vice de forme dans la partialité avec laquelle le président m’a interdit d’exposer mes opinions, et j’espère être plus heureux devant une autre juridiction. Si mon pourvoi est rejeté, je ne signerai pas de recours en grâce. Cette résolution pourra vous faire de la peine. Mais le courage que j’ai montré jusqu’ici, je le montrerai jusqu’au bout. Remerciez les compagnons qui m’ont soutenu pendant mon procès.
Dites-leur qu’ils m’écrivent. Mais ne parlez point de mon affaire, cela rendrait mes lettres dangereuses et elles ne me parviendraient pas. Mes compliments à Boursin. Pauvre vieux, il doit avoir bien du chagrin.
Dites-lui que j’ai du courage.

La réunion se disperse après cette lecture. Pendant que les spectateurs bourgeois s’écoulent, une quarantaine d’anarchistes entourent le bureau elles chantent en chœur :

Dansons la Carmagnole,
̃Vive le son ! Vive Te son !
Dansons la Carmagnole!
Vive le son du canon !

A la porte, on fait une quête au profit de Duval, Le président avait expliqué d’avance que c’était pour que le condamné ne manquât de rien pendant ses derniers jours.

Le Temps 25 janvier 1887

*Les mots considérés comme vulgaires et indiqués seulement par leur première lettre, on été rétablis.


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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 27 Oct 2017, 01:17

Les anarchistes et la condamnation de Clément Duval (2)

Le journal Le Temps avait rendu compte du meeting de soutien des anarchistes à Duval, suite à sa condamnation à mort, par la cours d’assises de la Seine. Mais du côté de la Préfecture de police, la crainte de manifestations anarchistes, lors de l’exécution du condamné avait été renforcée par des rapports alarmistes de certains indicateurs, comme celui du n°4, dans sa note du 13 janvier 1887 : « Les anarchistes sont exaspérés : ils jurent de faire payer aux bourgeois la condamnation de Duval, le plus cher qu’ils pourront. Il est certain qu’on va assister à la perpétration de nouvelles folies, sinon de nouveaux crimes. Les anarchistes vont se procurer les adresses des membres du jury ; dans quel but ? La réponse est facile : ce sont de véritables bêtes fauves doublées de fous furieux ».

Il importait donc de surveiller au plus près la réunion de la Boule-Noire.

La première brigade de recherches de la Préfecture fut mobilisée, informant quasi minute par minute, du déroulement du meeting :

23 janvier 1887, 1h15*. Rapport de la 1ère brigade de recherches.

La grille qui donne accès dans la salle de la Boule-Noire n’est point encore ouverte, il n’y a jusqu’à présent personne aux abords.

Couchot vient d’arriver, seul.

1h15.

Les portes de la salle de la Boule noire ne sont pas encore ouvertes.

Environ 15 personnes se trouvent aux abords, parmi eux sont cinq anarchistes appartenant à la Ligue des Antipatriotes.

L’attitude de ces individus est très calme ; les cinq révolutionnaires causent entre eux.

2h05.

Les portes de la salle de la Boule-Noire ont été ouvertes à 2 heures.

A l’entrée Tortelier examine les personnes qui pénètrent dans la salle.

Environ 50 individus sont entrés ; on remarque une dizaine de journalistes et parmi les anarchistes Couchot, Lucas, Leboucher et Constant Martin.

Jusqu’à présent les curieux paraissent se trouver en plus grand nombre dans la salle que les révolutionnaires.

2h25.

Le public continue à pénétrer dans la salle de la Boule-Noire. Il s’y trouve, en ce moment, environ 250 personnes parmi lesquelles sont environ 25 ou 30 anarchistes.

Ces révolutionnaires sont pour la plupart des jeunes gens ; on remarque parmi eux, outre ceux qui ont été précédemment signalés : Courtois, le femme Gentil et Ulrich, le savetier de la rue des Boulangers.

Aux abords de la salle, il y a une trentaine de curieux qui attendent l’arrivée de Louise Michel et dont l’attitude est très calme.

La plupart des journalistes venus assister à cette séance appartiennent à la presse réactionnaire : Bois Glavy du Gaulois est parmi eux.

3h10.

L’entrée de la salle de la Boule-Noire se fait assez lentement ; il s’y trouve environ 400 personnes. Parmi les anarchistes sont : Grenotté avec plusieurs militants de la Panthère des Batignolles ; Willem, le tailleur ; Willems ; Hénon ; Thomas ; Quinque ; Braut, qui est actuellement reporter à l’Action.

Les révolutionnaires militants paraissent être au nombre de soixante.

Devant la porte il y a une vingtaine de curieux que l’on croit être des habitués des asiles de nuit et qui semblent ne pas entrer dans la salle parce qu’ils n’ont pas les 30 centimes nécessaires pour payer leur place.

Rapport probablement vers 3h25

Il ne se trouve personne aux abords de la salle de la Boule-Noire.

A l’intérieur environ 450 personnes assistent à la réunion ; celle-ci ne se prolongera probablement pas après la tombée du jour,le patron de l’établissement refusant, dit-on, d’éclairer la salle.

Labruyère, du Cri du Peuple, se tient en permanence au café du Cirque, avec deux autres individus.

Louis Michel est arrivée vers 3 heures 25.

On a vu Chincholle, du Figaro, entrer dans la salle.

Rapport sans précision d’heure.

A deux heures et demie, 350 personnes sont réunies à la salle de la Boule noire.

On remarque de chaque côté de la tribune un drapeau noir et un drapeau rouge.

Le journal Le Révolté,« La Défense de Duval devant la cour d’assises » et une brochure « le centenaire de 1889 », sont vendus à l’intérieur.

Un compagnon anarchiste qui doit très probablement appartenir au groupe de la Panthère, monte à la tribune et déclare que la réunion a pour but de protester contre la condamnation de Duval, et de lancer à la face de la bourgeoisie le mépris des prolétaires.

Il termine en poussant le cri de « Vive l’anarchie, Vive la Révolution Sociale ».

Le compagnon Tennevin qui succède à l’orateur précédent, dit qu’en présence de l’odieuse condamnation qui vient de frapper Duval, il croit nécessaire d’exposer à nouveau les théories anarchistes. Nous voulons, dit-il, remplacer l’organisation actuelle de la société, organisation faite au profit de la minorité contre la majorité.

Nous sommes dans une période d’avachissement (sic). Or nous croyons, nous anarchistes, que pour réviser l’ordre actuel des choses, tous les moyens sont bons. Il n’y a qu’un moyen, c’est la violence et nous en userons.

Parlant de Duval, il dit que ce dernier n’a fait que mettre en pratique, les principes que lui et les siens partagent. La propriété, c’est le vol, ajoute-t-il, et en nous en emparant nous ne faisons que rentrer dans ce qui nous a été déjà pris.

S’adressant plus particulièrement à la classe nécessiteuse, il leur conseille de ne penser à leur propriétaire que lorsqu’ils auront satisfait à tous leurs besoins.

Duval est le seul qui ait osé revendiquer devant les juges de la bourgeoisie la gloire d’avoir soutenu les principes que nous partageons tous (applaudissements).

Tortelier, dans un discours violent, dit que le peuple a été, en 1789, la victime de la bourgeoisie, qui s’est appropriée les biens enlevés aux nobles.

Il ajoute que les hommes actuellement au pouvoir n’ont rien fait pour le peuple, qu’il est toujours dans la misère, sans qu’il soit rien fait pour l’en sortir.

Parlant des événements de 1871, il évoque la mémoire des 3.500 cadavres qui crient vengeance.

Prévoyant l’exécution de Duval, il adjure le peuple de se porter en foule à la place de la Roquette, pour empêcher un assassinat.

La fin du discours de Tortelier est couverte d’applaudissements.

Rapport sans précision d’heure.

Après le discours de Tennevin, un ouvrier sans travail nommé Aubry, est monté à la tribune. Il a dit que de la devise républicaine il n’acceptait que les mots « liberté et égalité », sans pouvoir dire pourquoi il ne voulait pas de « fraternité ».

Il a approuvé les actes de Duval, disant que les malheureux qui manquent de pain, par suite des exploitations bourgeoises, sont poussés aux plus dures extrémités et doivent faire la révolution sociale au plus vite.

Dans une réunion tenue il y a quelques temps, on a dit, à poursuivi Aubry, que pour faire cette révolution, il fallait détruire cent mille individus ; on s’est trompé car c’est au moins trois millions de bourgeois et de capitalistes qu’il faut « supprimer » en commençant par les Rothschild et tous les banquiers.

Il ajoute quelques autres phrases tellement incohérentes que le président l’a invité par signes à quitter la tribune.

Un jeune révolutionnaire âgé de 16 ou 17 ans est alors venu à la tribune lire une protestation de la Jeunesse anarchiste de Paris qui approuve la conduite et les actes de Duval, son attitude devant la cour d’assises et qui dit que les jeunes anarchistes parisiens sont prêts à continuer son œuvre et à se mettre dans les rangs de ceux qui veulent la suppression de tous les abus par la révolution sociale.

Le président a ensuite donné la parole a un orateur contradictoire.

Celui-ci a dit qu’il venait à la place de Chauvière, car ce dernier, sachant qu’il aurait des ennemis dans la salle a craint de ne pouvoir parler.

A ce moment, on a entendu crier dans la salle : « C’est encore un du Cri du Peuple ! A bas le blanquiste ».

Le président a fait cesser momentanément ces cris pour faire remarquer que la réunion étant contradictoire, on devait entendre tous ceux qui voudraient parler. Il a ajouté même en s’adressant à l’orateur : « Ecoutons-le, nous aurons plus de force pour répondre ensuite à ce « bonhomme-là ».

L’orateur blanquiste a dit que les abus dont les travailleurs sont victimes ne seront jamais supprimés si l’on emploie les mêmes moyens que Duval ; pour arriver au but désiré il faut s’allier à tous les petits patrons et tous les petits commerçants et n’agir que progressivement par les moyens paisibles.

Un violent tapage s’est produit dans la salle et l’orateur a dû cesser de parler ; il s’est assis en se croisant les bras dans la tribune, avec l’air de défier ceux qui produisaient le tumulte.

Au milieu du bruit on entendait les cris les plus divers : « C’est un agent en bourgeois qui parle » disaient les uns ; « Laissez le parler, les réunions sont libres », disaient les autres. « Foutez-le à la porte », ajoutaient quelques uns.

« Si c’est un agent en bourgeois, a répliqué le président, laissons-le dire, nous lui répliquerons après ».

« Je suis ici pour parler, a repris en se levant, l’orateur blanquiste et je parlerai ».

Sur ces mots un individu s’élança sur lui et le menaça de sa canne, quelques assistants empoignèrent l’agresseur et après quelques paroles vives, le calme s’est rétabli.

L’orateur blanquiste a de nouveau blâmé les actes de Duval, en ce qui concerne le pillage de l’hôtel de Mme Lemaire, dont Duval voulait probablement tirer un parti personnel.

Il est ensuite descendu de la tribune sous les huées d’un certain nombre d’assistants.

La réunion continue.

Rapport sans indication d’heure.

L’orateur blanquiste signalé dans le précédent rapport est Normand, étudiant en pharmacie qui venait, non à la place de Chauvière mais de Fournière.

A 3h1/2, Thévenot l’a remplacé à la tribune. Il a critiqué l’attitude et la conduite de Normand qui a renié ses idées anarchistes et qui n’a pu être chargé de venir parler au meeting au nom de Fournière, lequel n’est au fond qu’un bourgeois et ne peut par conséquent ni parler, ni faire parler contre la classe capitaliste.

Pendant le discours de Thévenot et au moment où Normand descendant de la tribune, regagnait sa place, quelques anarchistes se sont précipités sur lui et lui ont donné quelques coups ; les assistants ont retiré Normand d’entre leurs mains et l’ordre a pu être rétabli aussitôt.

Duprat est monté à la tribune après Thévenot. Il a dit que dans l’affaire Gallo, Normand s’est mal conduit devant le juge d’instruction, chez lequel il a été appelé, et a donné à supposer à ce magistrat que Gallo avait agi à la suite d’un complot formé entre un certain nombre d’anarchistes.

Il a terminé par quelques paroles approuvant les actes de Duval.

Tortelier a également critiqué la conduite de Normand qui a été louche dans certaines circonstances et il a approuvé les agissements de Duval qui n’est pas, a-t-il dit, un malfaiteur, mais un révolutionnaire convaincu qui protestait contre les exactions dont les travailleurs sont victimes de la part des capitalistes.

Louise Michel, entrée pendant le discours de Tortelier, a pris la parole. Après avoir, suivant habitudes, retracé la misère des uns, elle a dit que le moment de se révolter était venu et que chacun devait agir en réglant sa conduite sur celle de Duval.

Elle a terminé en disant que le jour de l’exécution de cet anarchiste, elle irait à la place de la Roquette crier : « Vive l’anarchie » et elle espère voir tous les révolutionnaires qui ont de la conscience, se joindre à elle pour cette protestation.

Le jeune Jahn a répondu à Louise Michel que le groupe La Main Noire se joindrait a elle et tâcherait d’empêcher l’exécution de Duval.

Il a fait ensuite le tableau de la misère des travailleurs qui a-t-il dit, n’ont plus qu’une ressource, celle de s’insurger et de déposséder tous les bourgeois.

Jahn a terminé en invitant tous les anarchistes à se joindre à lui pour aller place de la Roquette, sinon pour empêcher l’exécution de Duval, ce qui serait difficile, mais pour exécuter ensuite le bourreau.

Un autre anarchiste est monté à la tribune pour approuver complètement les actes de Duval.

Le comte de Neuville a pris ensuite la parole. Il a dit que les choses qui se sont produites en France depuis quelque temps l’ont rendu communard, de royaliste qu’il était ; il a attaqué le gouvernement actuel, notamment M.M. Goblet et Dauphin.

Il a terminé en adjurant le peuple de ne pas laisser subsister un semblable état de choses et de s’insurger.

Après ce discours qui a été très applaudi ; Leboucher a critiqué dans son langage très violent, le comte de Neuvile, dont la place a-t-il dit n’est pas dans une semblable réunion.

Ricois, de la Panthère des Batignolles, s’est plaint de n’avoir pas été entendu par les juges qui ont condamné Duval. Il a voulu lire une lettre écrite récemment par ce dernier dans la prison de la Roquette, mais se trouvant trop ému, il a dû faire faire cette lecture par le président de la réunion.

Dans cette lettre Duval dit que des camarades ne doivent pas s’étonner s’il s’est pourvu en cassation ; il n’a agi ainsi que parce qu’il croit que son procès présente des vices de forme. Il engage ses compagnons a lui écrire et dit qu’il restera ferme et courageux jusqu’à la mort.

Le président a ensuite engagé les assistants à verser leur obole au profit de Duval puis il a levé la séance. Il était alors 4h45.

La quête a été faite à la porte.

Les anarchistes présents ont entonné la Carmagnole qu’ils ont chanté jusque la sortie ; celle-ci s’est faite lentement et avec calme.

Aucun incident à signaler.

4h1/4.

On a déjà vu sortir de la salle de la Boule-Noire une cinquantaine de personnes, qui pour la plupart stationnaient aux abords, avec une centaine d’autres curieux.

Tous ces curieux, disséminés sur le boulevard ne forment pas de rassemblement et attendent la fin de la réunion qui paraît devoir se produire bientôt.

On a vu entrer au meeting M. Coffignon, du Petit Journal, en compagnie de quatre autres journalistes.

4h40.

La sortie de la salle de la Boule-Noire est commencée à 4h1/2, elle s’effectue lentement et avec calme.

Il se trouve aux abords une centaine de personnes que l’on fait circuler.

4h55.

Les grilles de la salle ont été fermées. Louise Michel est partie quelques minutes après en passant par le café, elle était accompagnée d’un individu et tous deux sont montés en voiture aussitôt.

Il ne reste aux abords de la salle que quelques rares curieux.

5h10.

La sortie de la salle de la Boule-Noire s’est effectuée sans incident, une cinquantaine de révolutionnaires sortis en chantant la Carmagnole, se sont dispersés à peu de distance des portes intérieures.

5h20.

Toutes les personnes sorties de la salle de la Boule-Noire et quelques curieux qui se promenaient aux abords sont dispersés.

Le boulevard de Rochechouart présente maintenant son aspect ordinaire.

Source :
Archives de la Préfecture de police de Paris Ba 75

*de l’après-midi.


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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 30 Oct 2017, 22:09

Le procès de Louise Michel et consorts (1)

C’est pendant les trois derniers jours de cette semaine que doivent avoir lieu, ainsi que nous l’avons annoncé, les débats du procès de Louise Michel et de ses huit coaccusés. L’affaire figure sur le rôle pour les s audiences des 21,22 et 23 juin.
Voici la liste complète des inculpés, dont nous avons d’ailleurs déjà donné les noms nous y ajoutons seulement aujourd’hui l’indication de leur âge, lieu d’origine, profession et domicile:
1° Louise Michel, née à Vronconrt, arrondissement de Chaumont (Haut.-Marne), le 29 mai 1830 ou 1836*, femme de lettres, demeurant boulevard Barbes, 45, détenue.
2° Jean-Joseph-Emile Pouget, né à Pont-de-Salars, arrondissement de Rodez (Aveyron), le 12 octobre 1860, courtier en librairie, demeurant rue de Bretagne, 31, détenu.
3° Eugène Mareuil, né à Rompsay, arrondissement de la Rochelle (Charente-Inférieure) le 21 février 1859, cordonnier, demeurant rue Saint-Sébastien 18, détenu.
4° Léon Justin Thiéry, né à Flavigny-le Grand, arrondissement de Vervins (Aisne), le 18 février 1853, courtier de commerce, demeurant à Reims, rue Gambetta, 42, libre.
5° Jacques- Adolphe Moreau, dit Gareau. né à Brioux, arrondissement de Melle (Deux-Sèvres), le 1er novembre 1859 ou 1860**, typographe, demeurant à Troyes, rue de la Cité, libre.
6° Marie-Paul-Ange Martinet, né à Bougie (Algérie) le 22 mai 1857. bonnetier, demeurant à Troyes, rue Saint-Vincent-de Paul. 44 bis
7° Henri Gérosine Enfroy, né à Arcis sur-Aube (Aube), demeurant à Troyes, rue Gambey, 18, en fuite
8° Claude Gorget, né à Riorges, arrondissement de Roanne (Loire), le 22 février 1852, jardinier, demeurant à Roanne, en fuite.
9° Femme Bouillet, Marie-Anne Lacroix, née à Lyon (Rhône), le 24 juillet 1831, cabaretière, demeurant à Roanne (Loire), libre.
Louise Michel, Pouget et Mareuil ont été depuis quelques jours transférés à la Conciergerie, où ils ont été Interrogés par M. le conseiller Ramé, qui doit présider les assises.
Nous sommes en mesure de préciser dès aujourd’hui les points sur lesquels porteront les débats, c’est-à-dire les charges relevées à l’encontre des accusés.
Et d’abord. le procès comprend en réalité deux affaires distinctes l’une de l’autre au point de vue du moins de l’inculpation, mais qui ont été jointes à raison de certaines circonstances que nous ferons connaître tout à l’heure. Louise Michel, Pouget et Mareuil sont seuls, eu effet, poursuivis pour des faits se rattachant directement à la manifestation du 9 mars. Ils comparaîtront sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte. Mais Pouget et Mareuil auront de plus à répondre d’outrages par paroles a des agents de là force publique. Pouget est même provenu de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Quant aux six derniers accusés, les uns sont inculpés de provocation directe au meurtre et à l’incendie et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, les autres sont poursuivis simplement comme complices de ces crimes. Pareille complicité est également reprochée à Pouget, qui par conséquent, à ne considérer que les chefs d’accusation se trouve le plus compromis.
L’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte résulterait, d’après l’information, des faits suivants:
Lorsque, le 9 mars, vers trois heures de l’après-midi, la police eut repoussé les manifestants et dégagé l’esplanade des Invalides; une bande de cinq ou six cents personnes, à la tête de laquelle se trouvait Louise Michel, que Pouget et Mareuil tenaient chacun par un bras, parcourut en se retirant une partie du boulevard Saint-Germain.
Rue des Canettes, une vingtaine de manifestants se détachèrent de la bande et envahirent la boulangerie Bouché, en criant : « Du pain, du travail ou du plomb ! ». Le boulanger fut même menacé par cinq ou six d’entre eux, qui étaient armés de cannes plombées. Cependant ou ne lui fit pas de mal. Les pillards se contentèrent de prendre les pains et de les jeter a leurs camarades restés dans la rue.
Après quoi, ils se retirèrent. Une vitre fut brisée dans la bagarre.
Rue du Four-Saint Germain, n° 13, la même scène se produisit chez Mme Augereau, boulangère. Seulement on brisa quelques vitres de plus, ainsi que les assiettes qui contenaient les gâteaux dérobés en même temps que les pains.
Enfin, devant la boulangerie de Mme Moricet, boulevard Saint Germain, 125, nouvel arrêt de la bande et nouvelle invasion.
Les envahisseurs criaient: Du travail et du pain !
La dame Moricet s’empressa de couper des morceaux de pain et de leur offrir, mais elle ne put préserver sa boutique du pillage. Pains et gâteaux tout fut emporté, et les assiettes furent brisées.
Or, l’information croit avoir établi que le signal du pillage a été donne par Louise Michel et ses
deux acolytes. On sait qu’elle portait un drapeau noir. C’est en frappant la terre avec la hampe de ce drapeau et en disant « Allez! » qu’elle aurait ordonné l’invasion de le la boulangerie Augereau.
Quant à la boulangerie Moricet au dire Mme Moricet elle même, elle n’aurait été également envahie que sur le signal de Louise Michel, qui, s’étant écartée de Pouget et de Mareuil, aurait agité puis posé à terre, la hampe de son drapeau, et se serait mise à rire en regardant du côté de la boutique.
Quoi qu’il en soit, l’officier de paix du poste central de la place Saint-Sulpice n’atteignit la bande, à la poursuite de laquelle il s’était mis avec ses agents. que sur la place Maubert. Il essaya d’arrêter Louise Michel, mais Pouget se jeta en avant, la foule entoura les agents, en criant : « Enlevez la police ! Vive la Révolution Tuez Vidocq ! » et Louise Michel put s’esquiver. Pouget et Mareuil cependant purent être maintenus en état d’arrestation.
L’un et l’autre avaient poussé les cris les plus injurieux, contre la police.
Pendant la bagarre, le drapeau noir, « le drapeau noir des grèves », pour employer l’expression même de Louise Michel, abandonné par celle-ci, avait passé de main en main, et les agents ne
purent s’en emparer qu’à grand peine. L’un d eux, reçut même, en essayant de l’arracher à un manifestant, un violent coup de canne sur la nuque, qui l’étourdit complètement.
L’arrestation de Pouget, qui, par parenthèse, fut trouvé porteur d’un revolver à six coups chargé et de 74 francs en pièces d’argent, eut des conséquences absolument inattendues.
Dans la journée du 11 mars, deux jours après le meeting des Invalides et à la veille de celui de l’Hôlel-de-Ville, plusieurs exemplaires d’une brochure intitulée A l’armée ! étaient trouvés dans les trois quartiers d’infanterie de Reims.
La veille au soir, un inconnu en avait remis deux à un caporal et a un soldat du 132e de ligne.
A Troyes, dans la nuit du 10 au 11, douze exemplaires de la même brochure étaient ramassés dans la cour de la caserne d’infanterie par un adjudant de service.
A Roanne, enfin, un soldat du 98° de ligne en recevait un, dans la soirée du 10, des mains d’un individu qu’il ne connaissait pas.
Cet appel à l’armée commençait par ces mots : « Soldats ! n’oubliez pas que vous étiez hier parmi les prolétaires et que vous y rentrerez demain ! ».
Pour eu faire connaître l’esprit, il nous suffira, du reste, de citer le passage suivant :
Moyen à employer par les soldats décidés à aider la Révolution, quel que soit leur nombre :
« A la première nouvelle de l’insurrection, chaque soldat révolutionnaire devra incendier la caserne où il se trouvera. Il devra mettre le feu aux paillasses, en ayant préalablement le soin d’en vider une pour donner plus de prise à l’incendie.
Pour mettre le feu, il pourra se servir d’un mélange de potasse et d’alcool.
Au milieu de la confusion qui se produira nécessairement dès que l’incendie se sera propagé, il faudra pousser à la révolte et frapper impitoyablement les officiers jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un seul debout ».
Et la brochure se terminait par cette phrase :
« Soyez sans pitié envers ceux qui, pour satisfaire des ambitions criminelles, précipitent la France dans des déchirements épouvantables ».
Malgré les recherches les plus actives, peut-être ne serait-on pas arrivé à découvrir les auteurs de ces distributions si l’on n’avait trouvé sur Pouget sept récépissés de colis postaux, adressés précisément à Reims, Troyes, Roanne, Vienne, Amiens, Bordeaux et Marseille.
Le destinataire de Vienne n’avait pu recevoir 1’envoi, pour l’excellente raison qu’il purge en ce moment une condamnation à quatre mois de prison prononcée contre lui par le tribunal de Lyon pour affiliation à l’Internationale. La justice fit saisir le colis, et l’on constata qu’il contenait 93 brochures: A l’armée !
A Reims, une perquisition pratiquée au domicile du destinataire, Thiéry, n’amena la découverte d’aucune brochure; mais, maigre les dénégations de Pouget et de Thiéry, qui affirment que le colis ne contenait que des exemplaires d’un manifeste intitulé : La Première des Anarchistes aux travailleurs ; les Anarchistes et l’Internationale, le parquet pensa et continue à penser que les brochures trouvées dans les quartiers d’infanterie, n’avaient pu être reçues que par Thiéry, après avoir été envoyées par Pouget.
Le destinataire de Troyes, Enfroy, avait encore chez lui, au moment où la police s’y transporta, un exemplaire de la brochure, et l’information aurait de plus établi qu’il avait embauché pour la distribution des exemplaires expédiés par Pouget ses camarades Moreau, dit Gareau, et Martinet, aujourd’hui poursuivis comme complices.
C’est la femme Bouillet, cabaretière, qui aurait, à Roanne, reçu le colis; l’individu qui a remis un exemplaire de la brochure au soldat Girard, du 96e de ligue, ne serait autre que Gorget.
On n’a constaté à Amiens, à Bordeaux et à Marseille, aucun fait de distribution.
Toutes ces brochures, cela paraît démontré à l’accusation, ont été expédiées par Pouget, qui, du reste, avait pris pour faire ces divers envois le faux nom de Martin.
C’est même, ainsi que l’indique la date des récépissés, dans la matinée du 9 mars que ces envois ont été faits.
Au surplus, on a trouvé 600 exemplaires de ces mêmes brochures, au domicile de Pouget, le soir de son arrestation, et deux lettres ont été ultérieurement saisies qui en ont fait connaître la provenance. C’est un certain Herzig, de Genève, avec lequel Pouget était depuis longtemps eu correspondance, qui les lui avait adressées.
Cette coïncidence de l’envoi des brochures en province avec la manifestation du 9 mars n’a pas paru fortuite à l’accusation elle pense, au contraire, qu’il y avait entre le mouvement qui se produisait à Paris et les faits de distribution une étroite connexité. Les meneurs espéraient, sans doute que, grâce à cette propagande, l’agitation qu’ils commençaient a Paris s’étendrait en province. De là, la jonction des poursuites.
Ajoutons qu’on a trouva chez Pouget, qui est représenté comme un anarchiste des plus actifs, outre de nombreux journaux et brochures anarchistes, trois limes aiguisées en forme de poignard, des capsules de fulminate de mercure pareilles a celles dont on se sert pour faire partir des cartouches de dynamite; des fioles contenant une solution de phosphate dans un mélange de pétrole léger et de sulfure de carbone, et plusieurs autres engins incendiaires.
Pouget sera défendu par Me Etienne Pierre, Mareuil, par Me Lenoël Zévort, et Thiéry, par Me Laguerre.
On sait que Louise Michel voulait se défendre elle-même, mais que M. le président Ramé, pour se conformer à la loi, a dû lui désigner d’office un défenseur. C’est à Me Balandreau. secrétaire de Me Gatineau, qu’incombera la tâche de combattre l’accusation en ce qui la concerne.
On ne connaît pas encore le nom des défenseurs de ceux des autres accusés qui ne sont pas en fuite.
M. l’avocat général Quesnay de Beaurepaire occupera le siège du ministère public.
P.-S. La Bataille, dit ce malin, que la citoyenne Louise Michel lui fait remettre la note
suivante :
Le procureur général trouvant inutile d’assigner mes témoins, parce que « le revolver trouvé sur Pouget est du calibre permis », je suis obligée de les assigner moi même, par huissier.
Il ne s’agit pas pour moi que le revolver soit de tel ou tel calibre; mais je ne souffrirait pas qu’un autre accusé prenne sur lui une chose, quelle qu’elle soit, qui m’appartient.
LOUISE MICHEL.

On sait que les journaux socialistes disent, qu’il y a lutte de générosité entre Pouget et Louise Michel, qui prétendent tous deux avoir été possesseurs du revolver en question.

Le Temps 19 juin 1883 sur Gallica

*1830 est son année de naissance.

** 1859 est son année de naissance


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Re: L’anarchisme dans le collimateur, fin 19e jusqu'à 1914

Messagede bipbip » 30 Oct 2017, 22:12

Le procès de Louise Michel et consorts (2)

C’est aujourd’hui que, devant la cour d’assises de la Seine, se sont ouverts, ainsi que nous l’avions annoncé, les débats de ce procès.
Un service d’ordre des plus rigoureux avait été organisé par les soins du commandant Lunel, en prévision de l’affluence des curieux que les grandes affaires d’assises ne manquent pas d’attirer au Palais.
Avant onze heures, le public non seulement n’a pas pu pénétrer dans la salle d’audience, mais même la grande porte d’entrée de la place Dauphine lui a été absolument interdite. Seuls, les avocats en robe, les journalistes et les témoins ont été, à dix heures et demie environ, admis dans l’enceinte réservée et dans le prétoire.
Dans la grande cour du Palais, quelques groupes, dans lesquels on remarquait des orateurs des réunions publiques, se sont présentés et ont protesté contre le refus d’entrer qui leur a été opposé.
La citoyenne Gouëstre, bien connue des réunions anarchistes, où elle chante quelquefois la Marianne, pérorait au milieu d’un groupe. Vers dix heures, M. Henri Rochefort est arrivé au Palais.
Peu de notabilités dans l’enceinte réservée, et derrière les fauteuils de la cour quelques magistrats seulement. Sur la table des pièces de conviction, on remarque divers paquets; un certain nombre de fiches contenant l’adresse d’un certain nombre d’individus habitant diverses villes de France; des débris d’assiettes cassées, le revolver saisi chez Pouget, le mouchoir qui renfermait les 74 francs en pièces d’argent saisies également sur Pouget, le carnet de cet accusé, les trois limes aiguisées en forme de poignard, une presse à copier, les 600 brochures : A l’armée !, les engins incendiaires trouvés à son domicile, et enfin le drapeau noir que portait Louise Michel pendant la manifestation, et qui est enveloppé dans du papier.
A onze heures dix, la cour entre en séance et décide que, vu la longueur des débats, il sera désigné deux jurés supplémentaires.
Sur l’ordre du président, un huissier de service fait l’appel des prévenus libres, au nombre de six comme on sait, et dont nous rappelons les noms Léon-Justin Thiéry, de Reims; Jacques-Adolphe Moreau; Marie-Paul-Ange Martinet et Henri Enfroy, de Troyes; Claude Gorget et la femme Bouillet, de Roanne.
Thiéry et Gorget ne répondent pas à l’appel de leur nom et défaut est donné contre eux.
Le président constate ensuite l’identité des autres prévenus libres, qui sont assis dans le prétoire, à côté de la barre.
Il est à remarquer que Enfroy s’est présenté, contrairement sans doute à l’attente de l’accusation, qui le représentait comme étant en fuite avec Gorget. Enfroy a même déclaré dans les couloirs du Palais qu’il n’avait jamais quitté Troyes. Il avait simplement, dit-il, changé de logement.
Après une suspension d’audience, pendant laquelle a eu lieu le tirage du jury de jugement, Louise Michel, Pouget et Mareuil sont introduits par les gardes.
Les accusés sont souriants, et c’est d’un pas fort allègre que Louise Michel s’avance, elle échange en passant près des gradins réservés aux journalistes une poignée de main avec les citoyens Crié, du Citoyen et la Bataille, et Pierre Giffault, de l’Intransigeant.
MM. Rochefort, Lissagaray, Meusy et les citoyens Digeon, Letailleur et Maës vont, dès qu’elle est assise, s’entretenir un instant avec elle.
La cour reprend l’audience à midi moins un quart, et le président constate l’identité des trois accusés détenus. ̃
Louise Michel déclare avoir quarante sept ans et exercer la profession d’institutrice.
Il est inutile de faire son portrait; il est suffisamment connu.
Pouget, lui, est un tout jeune homme de vingt-deux ans; physionomie fort intelligente; une fine moustache noire décore sa lèvre supérieure.
Quant à Mareuil, qui est âgé de trente ans environ, il est petit et porte toute la barbe fort longue lui aussi a l’air de ne pas manquer d’Intelligence.
Le premier est courtier en librairie, le second cordonnier.
Après la prestation de serment des jurés, lecture est donnée de l’arrêt de renvoi de la chambre des mises en accusation et de l’acte d’accusation.
Nous pouvons nous dispenser de donner ce dernier document, après l’exposé que nous avons fait dans notre numéro du 19 des charges relevées contre les accusés.
Toutefois, nous devons rappeler que Louise Michel, Pouget et Mareuil comparaissent sous l’inculpation commune d’instigation au pillage de pains par bande et à force ouverte.
Les autres sont inculpés de provocation au meurtre et au pillage, et de provocation à des militaires dans le but de les détourner de leurs devoirs, ou de complicité; le tout par voie de distribution de brochures.
Pouget est spécialement prévenu de complicité de ces délits pour avoir envoyé les brochures distribuées. De plus, il a à répondre de port d’arme prohibée et de détention sans autorisation d’engins meurtriers ou incendiaires.
Au banc de la défense sont assis Me Balandreau, défenseur d’office de Louise Michel, et Me Etienne Pierre, Lenoël Zévort et Laguerre, qui parleront respectivement en faveur de Pouget, Mareuil et de la femme Bouillet; les autres prévenus n’ont pas encore choisi d’avocat.
Trente-deux témoins ont été cités par l’accusation et six par la défense.
MM. Rochefort, rédacteur en chef de l’Intransigeant, Vaughan et Meusy, rédacteurs, figurent au
nombre de ces derniers.

Interrogatoire de Louise Michel

A midi et demi, l’interrogatoire commence
Le président. Avez-vous été condamnée depuis l’amnistie?
Louise Michel déclare qu’elle a été condamnée à quinze jours de prison, lors de la manifestation Blanqui, mais parce qu’on ne l’a pas laissée se défendre.
D. Vous étiez à la manifestation du 9 mars?
R. Hélas! oui, je suis toujours avec les misérables. Lors de la manifestation des Invalides, les ouvriers sans travail voulaient montrer au gouvernement qu’ils avaient besoin de pain.
Comme je croyais que la vile multitude serait balayée par le canon, j’y suis allée.
D. Vous avez poussé à la manifestation?
R. Parfaitement, bien que je sois convaincue de l’inefficacité des manifestations pacifiques.
D. Vous connaissiez Mareuil et Pouget?
R. Oui, Mareuil est un excellent garçon; quant à Pouget, il est fort intelligent, et je suis très heureuse de le voir s’occuper de choses sérieuses, par ce temps où le niveau moral est véritablement trop abaissé.
D. II était à peu près votre secrétaire, et c’est lui qui envoyait des brochures de propagande révolutionnaire ?
R. Ces brochures étaient envoyées non pas à nos adhérents, mais à des personnes curieuses de nos opinions.
D. Pouget, reconnaissez-vous que vous vous êtes livré à cette propagande ?
R. Je l’ai reconnu et je le reconnaîtrai toujours.
D. (A Louise Michel.) Passons aux faits du 9 mars. Etiez-vous d’accord avec Pouget ou avec Mareuil pour aller à l’Esplanade?
R. Avec personne, monsieur. J’y suis allée, et si j’ai pris un drapeau noir, c’est que le cri de la faim ne devait pas passer inaperçu.
D. C’est donc fortuitement que vous vous êtes trouvé. Etait-ce bien une réunion des ouvriers sans travail ? Si l’on juge la réunion d’après les constatations judiciaires auxquelles elle a donné lieu, il y avait un tiers de repris de justice.
R. Je ne pouvais demander à chacun son état civil mais si la police ne s’en était pas mêlée, il n’y aurait pas eu de trouble.
D. N’est-ce pas après la dispersion de la manifestation que vous avez songé à faire votre manifestation particulière ?
R. Je n’ai fait aucune manifestation particulière.
D. Vous avez demandé cependant un drapeau noir?
(L’huissier déploie le drapeau.)
R. Et l’on me l’a donné; mais personne ne l’avait préparé à l’avance.
D. Connaissez-vous la personne qui vous l’a remis?
R. Non; mais la connaîtrais-je, que je ne vous donnerais pas son nom.
D. Vous êtes partie de l’Esplanade portant le drapeau. Pouget et Mareuil vous tenant chacun par un bras. Quel fêtait votre but?
R. Nous voulions faire entendre le cri des ouvriers sans travail, et montrer quel était leur nombre. Le drapeau déployé était le drapeau des grèves. Je n’ai suivi aucun itinéraire choisi à l’avance. Nous avons marché au hasard.
D. Pourquoi vous êtes-vous arrêtée devant la boulangerie Bouché, rue du Four-Saint-Germain?
R. J’ai pu m’arrêter quelquefois, mais sans intentions nous étions entourés de gamins. Ils nous ont dit à un moment donné qu’on leur avait remis du pain et des sous.
D. M. Bouché affirme que cinq ou six individus ont pénétré chez lui armés de cannes, et que ce n’est que sous l’empire de menaces qu’il a laissé prendre son pain.
R. Ces individus n’étaient pas des nôtres, monsieur. Ils ne sont pas sur ces bancs c’est de la mise en scène venant de la police.
D. Vous avez été vue à la tête de la bande par M. Bouché.
R. Je ne me suis nullement occupée des boulangeries.
D. Vous avez cependant une théorie sur le pain.
R. Pour les autres, oui, mais pour moi, c’est autre chose.
Si jamais je meurs de faim, après avoir travaillé constamment pour la République, je lui jetterai ma vie à la face mais du pain, je n’en demanderai pas!
D. Quand on a voulu vous arrêter place Maubert, Vous avez dit Ne nous faites pas de mal, nous ne demandons que du pain. Cela expliquerait les faits du pillage.
R. J’ai dit On ne nous fera pas de mal. Je n’ai nullement demandé grâce.
D. Vous vous êtes cependant arrêtée devant la boulangerie Augereau aussi ?
R. Mais j’étais dans l’impossibilité de distinguer si c’était une boulangerie. Ainsi, je vois bien messieurs les jurés, mais je ne les distingue pas du tout.
D. N’avez vous pas dit Allez ?
R. J’ai pu dire Allez; mais non dans le sens que vous attachez à ce mot.
D. Chez M. Augereau, on a tout cassé?
R. J’ai vu piller et tuer bien autrement, moi.
D. Alors, cela vous est indifférent, ce pillage ?
R. (d’une voix ferme). Oui, monsieur. Qu’importe, d’ailleurs, un peu de pain pour un jour, quand on peut mourir de faim le lendemain Je n’ai nullement encouragé l’invasion des boulangeries. Mais j’aurais agi tout autrement si j’avais pu procurer du pain à cette foule éternellement. J’aurais, dans ce cas, considéré l’abstention comme criminelle.
B. Avez-vous agité la hampe du drapeau?
R. J’ai bien pu l’agiter pendant le parcours.
D. Vous avez ri aussi devant la boulangerie Moricet.
R. De quoi aurais-je ri? Des malheureux qui m’entouraient et qui demandaient du travail et du pain ?
D. Vous prétendez que c’est un mouvement spontané provenant de gens mourant de faim. Comment ont-ils donc respecté les boulangeries rencontrées sur leur passage avant celle de la rue des Canettes?
R. Mais c’est ce qui prouve qu’il n’y avait nul complot pour le pillage dos boulangeries.
D. Mais non, c’est ce qui prouverait qu’on a obéi à un signal quand les autres boulangeries ont été envahies. Eh bien, il y a une chose déplorable. c’est que tous ces désordres ne se soient produits qu’à l’instigation de gens qui agissaient dans l’intérêt de leur popularité.
R. (Interrompant.) S’il y avait un intérêt de popularité, je me serais fait arrêter à la tribune. Non, il n’y avait aucun intérêt pour moi. Je suis allée à la manifestation parce qu’il y avait des meurt-de-faim.
D. Vous avez été protégée place Maubert par Pouget et Mareuil et vous avez pu vous sauver.
R. Mes amis ne voulaient pas que je me fisse arrêter ce jour-là. Je regrette de les avoir écoutés; une autre fois, il n’en sera pas ainsi.
P. Savez-vous si Pouget avait envoyé la brochure A l’armée ! en province?
R. Non, monsieur, lorsque les d’Orléans embauchaient contre la République, j’ai embauché, moi, pour la République. J’ai jeté le cri de détresse. Je n’ai connu l’envoi de Pouget qu’à l’instruction, mais je savais qu’il les avait reçues et qu’il les tenait de Herzig.
D. Alors, la brochure était destinée à l’embauchage pour la République ?
R. Oui, monsieur. (Rires.)
Louise Michel déclare qu’elle ignorait si Pouget s’occupait de chimie, mais que son goût pour ces études scientifiques ne l’étonne point et qu’elle ne saurait que l’encourager.
Elle revendique également comme sien le revolver trouvé sur Pouget.
M. le président. Laissons de côté ce revolver. A mon sens, il n’a aucun rôle à jouer dans la manifestation.
R Mais puisqu’on dit que la manifestation n’était pas pacifique!
D. Vous appelez manifestation pacifique une manifestation où l’on pille trois boutiques? (Hilarité.)
R. Oh monsieur, ce n’est rien, cela. J’appelle manifestations non pacifiques celles de 1871. Celles-là, oui.
M. le président (sévèrement). Vous n’avez cependant pas le droit, à vous seule, de jeter la perturbation dans une ville comme Paris. Asseyez-vous.

Le Temps 22 juin 1883 Gallica


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