Histoire(s) de La CGT

Histoire(s) de La CGT

Messagede bipbip » 01 Fév 2013, 13:03

1912 : La CGT en grève générale contre la guerre
Article dans le mensuel d'Alternative Libertaire de décembre 2012

1912 : La CGT en grève générale contre la guerre

Le 16 décembre 1912, alors que le conflit des Balkans menace d’embraser l’Europe, la CGT mobilise ses forces pour une action préventive : la guerre, la classe ouvrière n’en veut pas. Pour les révolutionnaires, il s’agit d’un test grandeur nature. Ce sera le dernier avant 1914.

Le 24 novembre 1912, alors que la guerre des Balkans a porté l’Europe au seuil d’un embrasement généralisée, l’Internationale socialiste tient en Suisse un mémorable congrès contre la guerre que Louis Aragon évoquera en 1934 dans Les Cloches de Bâle.

Mais la CGT française, d’orientation syndicaliste révolutionnaire, n’a pas souhaité aller à Bâle voter des protestations pacifistes « platoniques ». Elle a de plus hautes ambitions. En parallèle de l’événement socialiste, elle tient donc son propre congrès extraordinaire contre la guerre, à Paris.

Organisé en un temps record, c’est un succès en termes d’affluence : 750 délégués représentant 1.452 syndicats, c’est davantage qu’au congrès ordinaire du Havre, deux mois plus tôt. La salle des fêtes de la coopérative La Bellevilloise est trop exiguë pour les contenir tous.

Le but du congrès est d’organiser une grève générale préventive de vingt-quatre heures pour démontrer l’opposition du prolétariat à la guerre, et décourager le bellicisme du gouvernement Poincaré.


Surenchère anarchiste

C’est la première fois, depuis son échec lamentable de mai 1909, que la CGT tente une grève générale. Pendant la crise marocaine, en 1911 [1], les syndicalistes y avaient renoncé, constatant que la classe ouvrière n’était pas prête à se soulever. On imagine donc le poids qui pèse sur les épaules des militantes et des militants, en cette fin 1912, à l’idée d’empoigner de nouveau cette arme formidable mais si peu maniable : la grève générale.

En la matière, la CGT bute toujours sur le même obstacle : les fédérations stratégiques pour bloquer le pays – mineurs et cheminots – ne sont pas les plus volontaristes. S’il ne tenait qu’à leurs dirigeants, réformistes, le sujet ne serait même pas abordé. C’est en bonne partie pour les contourner que ce congrès extraordinaire, qui sera l’expression directe de la base, a été convoqué. Et cela marche.

La droite de la CGT s’oppose à la grève générale, mais avec peu d’assurance. Ses porte-parole s’expriment devant une salle hostile, et les grosses fédérations réformistes (Mineurs, Livre, Cheminots) ne se portent nullement à leur secours.

À l’autre extrémité, la gauche de la CGT se sent en bonne position et donne dans la surenchère, dépassant très vite la question de la grève de vingt-quatre heures pour porter le débat sur l’attitude à avoir en cas de guerre. Les militants de la Fédération communiste anarchiste (FCA) et leurs sympathisants mènent l’offensive sur le thème de l’antipatriotisme [2]. Estor (du Bâtiment de Montpellier) appelle les cheminots et postiers à saboter les voies de communication en cas de mobilisation [3]. Le terrassier Lepetit voit dans la grève de vingt-quatre heures une répétition générale qui « n’est pas tant destinée à effrayer le gouvernement qu’à donner confiance au monde ouvrier » [4]. L’intervention la plus fracassante est celle de Gaspard Ingweiller, du Syndicat des métaux de la Seine, et d’Henry Combes, des Employés [5] . Le rapport dont ils donnent lecture préconise l’édition de manuels de sabotage ; la grève insurrectionnelle en cas de guerre ; la formation de « groupes secrets de compagnons sûrs » pour passer à l’action révolutionnaire ; la réquisition ou la destruction des rotatives de la presse bourgeoise [6]. Pour Combes, par ailleurs secrétaire de la FCA, le mouvement ouvrier, s’il veut effrayer la bourgeoisie, doit moins réclamer la paix que préparer la guerre : « Il ne faut pas qu’on croie que nous avons peur de la guerre, il faut qu’on sache que nous sommes prêts, s’il y a la guerre, à faire la révolution, à réaliser la transformation sociale. » [7].

Cette attitude tribunitienne va quelque peu agacer les responsables confédéraux comme Léon Jouhaux, Yvetot, Griffuelhes, Merrheim et Dumoulin, soucieux d’obtenir une grève de vingt-quatre heures sans effrayer les délégués les plus modérés. Ce sont finalement leurs interventions qui cadrent le débat et, à son terme, la grève générale est votée par acclamation à la quasi unanimité [8]. Ce sera le 16 décembre 1912.

Le congrès se termine comme il se doit par un meeting de masse salle Wagram : 15.000 auditeurs viennent applaudir les orateurs venus de toute la France.


La rumeur d’Arracourt

Sitôt revenus chez eux, les militants s’attèlent à la tâche. Il reste trois semaines. Et il leur faut de l’ardeur car, au même moment, la ferveur nationaliste redouble dans la presse, qui monte en épingle un épisode symptomatique : la mobilisation d’Arracourt, près de la frontière allemande.

Par suite d’une erreur des PTT à Arracourt, neuf communes rurales de Meurthe-et-Moselle ont reçu, le 28 novembre, un ordre de mobilisation militaire. Dans une parfaite discipline, sans manifester de réticence, l’immense majorité des paysans a illico répondu à l’appel. L’événement témoigne du sentiment d’imminence de la guerre en ce mois de novembre 1912, jusque dans les campagnes les plus reculées. Le gouvernement et la presse y voient surtout une gifle pour les pacifistes. La presse ouvrière rétorque « bluff », « battage patriotique » [9] et même « légende » [10].

Les militants de la CGT poursuivent donc courageusement leurs préparatifs dans un climat hostile, avec un gouvernement qui interdit les meetings, ferme certaines bourses du travail, sanctionne certains maires récalcitrants et menace de révocation les travailleurs des arsenaux. En même temps, le sentiment d’urgence à faire grève baisse d’un cran, avec l’apaisement international : le 3 décembre, en effet, un armistice a été signé dans les Balkans.


Perquisitions et arrestations

À Paris, l’État poursuit la répression contre les plus remuants des antipatriotes : la FCA et les Jeunesses syndicalistes subissent perquisitions et arrestations. Avec plusieurs de ses responsables en fuite à l’étranger ou sous les verrous, la FCA est fortement ébranlée, mais ne plie pas. Début 1913, un procès collectif pour « menées anarchistes » au titre des lois scélérates de 1894 se conclura, pour 5 militants, par un total de seize années de prison et 6.300 francs d’amende. Le procès de la « bande à Bonnot », au même moment, éclipsera complètement cette manœuvre d’étouffement des révolutionnaires.

Enfin, c’est le Jour J.

La grève générale de vingt-quatre heures contre la guerre, le 16 décembre 1912, est un demi-succès. Afin de gonfler les chiffres, on avait choisi un lundi, jour de la semaine où l’absentéisme au travail est le plus élevé, pour cause de dimanche trop arrosé [11].

Au terme de la journée, la CGT revendique 600.000 grévistes. Ce n’est pas mirobolant. Pas honteux non plus. Le quotidien Le Matin y verra l’équivalent d’un « 1er mai un peu amplifié » [12]. Pour l’essentiel, la presse bourgeoise cherche à nier l’événement. « Échec complet de la grève “générale” de vingt-quatre heures » clame L’Écho de Paris ; « Échec » également pour Le Gaulois, La Croix, Le Petit Journal et L’Intransigeant ; « immense four » pour Le Figaro ; « four noir » pour L’Action française. Plus indulgent, Le Matin titre : « La grève pacifiste fut loin d’être générale », tandis que Le Petit Parisien et La Presse évoquent son caractère « partiel ». Le Temps, lui, appelle le gouvernement à sévir contre les antipatriotes [13].


Les mineurs créent la surprise

De fait, l’opinion publique n’a guère été « émotionnée » par cette journée, pour reprendre le mot d’Émile Pouget [14]. La vie quotidienne n’a pas été perturbée : les trains et les tramways ont roulé, les quotidiens ont été placés en kiosque, le courrier a été acheminé.

Le mouvement a essentiellement reposé sur les régions et les corporations habituelles. Très fort dans le Rhône grâce à l’arrêt des tramways et omnibus – 50.000 grévistes ont défilé à Lyon, ce qui ne s’était jamais vu. Honorable en région parisienne – sans surprise, ce sont le Bâtiment, les Métaux et l’Ameublement qui ont le mieux marché. A contrario, gaziers, électriciens et Livre n’ont pas bougé. Pas plus que les travailleurs de l’État, à l’exception des allumettiers d’Aubervilliers.

Les deux bonnes surprises, ce sont les Ardennes et les bassins miniers. La fédération des Mineurs est réformiste, mais elle a loyalement mobilisé ses troupes, avec un résultat encourageant : 50% de grévistes dans le Nord et le Pas-de-Calais, 66% à Montceau-les-Mines, 25% dans la Loire, plus de 90% dans l’Aveyron, l’Allier et le Gard. « Or, il ne faut pas l’oublier : sans charbon, pas de guerre possible ! » s’enthousiasme Pouget. Quant aux Ardennes, département industriel et d’autant plus sensible qu’il est frontalier avec l’Allemagne, le mouvement a été massif, avec 50.000 grévistes.

Dans les autres régions, ce sont les bastions ouvriers locaux qui ont réalisé le mouvement. Les usines de chaussures et les filatures ont chômé à Fougères, Saint-Quentin, Roanne, Valenciennes, Vienne, Amiens… Les ports et docks ont été bloqués à Nantes et au Havre, particulièrement mobilisé. En revanche, les ouvriers des arsenaux de Brest, de Toulon et de Rochefort ont visiblement craint les menaces de révocation. À Brest, par exemple, on n’a dénombré que 57 absents, contre 250 en moyenne le reste de l’année [15]. Dans le Cher, le mouvement a été général, et même suivi par les paysans… seules les usines d’armement de Bourges s’en sont tenues à l’écart. Dans le Gard, l’Hérault et les Pyrénées-Orientales, ce sont les ouvriers agricoles qui ont fait le mouvement.

Partout, le mouvement s’est accompagné de meetings pacifistes, avec une affluence inégale. Des affrontements avec les forces de l’ordre ont eu lieu à Puteaux, Billancourt, Levallois-Perret et Lyon. En région parisienne, la police a perquisitionné les locaux syndicaux.


A la veille de graves difficultés

À l’heure du bilan, la CGT respire : au regard de ses propres critères, elle a passé l’épreuve sans se ridiculiser. La démonstration n’a certes pas été à la hauteur de l’enjeu, mais elle pèsera passablement plus lourd que le congrès socialiste de Bâle. La CGT est la seule force dans le pays à pouvoir enclencher une telle mobilisation, et la seule en Europe à l’avoir fait. La Voix du peuple, organe de la confédération, ne crie pas au triomphe mais salue « une belle manifestation contre la guerre […] vraiment significative pour les gouvernants. […] On sait, en haut lieu, que la classe ouvrière est composée d’une minorité révolutionnaire dangereuse. On la sait maintenant capable, cette minorité, d’entraîner les masses à une révolution sociale le jour ou le lendemain d’une déclaration de guerre. » [16]

C’est Le Libertaire qui se montre, de loin, le plus enthousiaste en titrant « La guerre impossible » à la une. « Nous n’aurons pas la guerre. Le peuple n’en veut pas ; en voici nos gouvernants avertis », écrit Eugène Jacquemin, qui poursuit : « Jamais jusqu’à présent, une grève de protestation n’a réuni autant de grévistes […] : pour l’instant, c’est suffisant. Aucun gouvernement ne se risquerait à affronter les hasards d’une guerre dans de pareilles conditions. » [17].

Pour Émile Pouget, c’est la leçon principale à retenir : « La mobilisation pour la paix n’a pas été générale… oui ! C’est un fait indéniable ! Mais […] si le gouvernement commettait la criminelle folie de décréter la mobilisation pour la guerre… cette mobilisation serait encore bien moins générale que ne l’a été la grève de lundi. » [18]

Officiellement, le mouvement ouvrier affiche sa confiance. En réalité, il est à la veille de graves difficultés : en 1913, la montée vers la guerre va s’accélérer. Au sein de la CGT, tandis que les réformistes vont prioriser l’action corporative traditionnelle et consolider leurs troupes, les révolutionnaires, priorisant la lutte contre la guerre, vont encaisser toute la répression, épuiser leurs forces et voir leur base se rétrécir. À partir de l’été 1913, la CGT va être secouée par une crise morale dont, un an plus tard, quand sonneront des heures décisives, elle ne sera pas sortie.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

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Bruits de bottes

8 octobre 1912 : La guerre éclate dans les Balkans, opposant l’Empire ottoman (soutenu par Vienne et Berlin) à la Serbie, à la Grèce, à la Bulgarie et au Monténégro (soutenus par Paris, Londres et Saint-Pétersbourg).

27 octobre : Discours de Nantes du président du conseil, Raymond Poincaré : « La France ne veut pas la guerre, mais elle ne la craint pas »

12 novembre : Grand meeting de la FCA promettant le « sabotage de la mobilisation » si elle advenait. Dans les jours qui suivent, la répression s’abat sur les anarchistes.

17 novembre : L’Empire ottoman est à genoux, la Russie et l’Autriche-Hongrie sont sur le pied de guerre. Grand rassemblement pacifiste au Pré-Saint-Gervais avec le PS et la FCA.

24 novembre : Congrès socialiste international contre la guerre, à Bâle. Le congrès extraordinaire de la CGT à Paris vote une grève générale préventive.

3 décembre : Armistice dans les Balkans.

16 Décembre : En France, 600.000 grévistes contre la guerre.

16 février 1913 : Echec des négociations et reprise des hostilités dans les Balkans.

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[1] Lire « 1911 : Agadir, la guerre est déjà là », http://alternativelibertaire.org/spip.php?article4023, Alternative libertaire de février 2011.

[2] C’est ce terme qui prévaut à l’époque, sur celui d’internationalisme.

[3] Le Journal des débats du 25 novembre 1912.

[4] Compte-rendu du congrès, page 44.

[5] Le Journal des débats du 25 novembre 1912.

[6] Le Gaulois du 25 novembre 1912.

[7] Compte-rendu du congrès, page 41.

[8] Compte-rendu du congrès, page 61.

[9] Gustave Hervé, La Guerre sociale du 4 décembre 1912.

[10] Pierre Monatte, La Vie ouvrière du 20 décembre 1912.

[11] On appelait cela « faire la Saint-Lundi ».

[12] Le Matin du 17 décembre 1912.

[13] Le Temps du 18 décembre 1912.

[14] Émile Pouget, La Guerre sociale du 18 décembre 1912.

[15] Le Gaulois du 17 décembre 1912.

[16] La Voix du peuple du 22 décembre 1912.

[17] Le Libertaire du 21 décembre 1912.

[18] La Guerre sociale du 18 décembre 1912.
http://alternativelibertaire.org/spip.php?article5117
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Re: 1912 : La CGT en grève générale contre la guerre

Messagede ivo » 01 Fév 2013, 13:41

merci.

sur la cgt, les greves pdt la WWI, pour ceux que ça interesse je conseille
Louis Malvy: Mon crime
L'exil, La calomnie, Le procès (la trahison, le procès politique), Pourquoi j'ai été calomnié, Pourquoi et comment je fus comdamné.



Louis Jean Malvy est ministre de l'Intérieur lors de la Première Guerre mondiale. Il décide de ne pas appliquer le carnet B afin de prévenir une éventuelle réaction ouvrière face à la guerre et permettre audacieusement le ralliement des ouvriers à l'Union Sacrée. Lors de la contestation sociale de 1917, qui consume le consensus autour de l'Union sacrée, il fait pression sur les entrepreneurs afin qu'ils accordent des augmentations à leurs employés pour que ces derniers puissent faire face à la vie chère (grève des ouvrières, à Paris, en juin).
Partisan d'une paix blanche, il est soupçonné de pacifisme1. Tenu responsable de l'échec de la bataille du Chemin des Dames, il démissionne de son poste ministériel fin août 1917, entrainant la chute du Gouvernement Alexandre Ribot. Léon Daudet, rédacteur en chef du quotidien L'Action française, envoie une lettre à Clemenceau qui accuse Malvy d'avoir fourni des renseignements militaires à l'Allemagne et d'avoir fomenté les mutineries de 1917 (ce qui était entièrement faux2). Cette lettre est lue à l'assemblée nationale par le président du Conseil Paul Painlevé le 4 octobre. Espérant être disculpé Malvy demande à ce qu'une commission soit mise en place pour juger son action3.
Il est arrêté sur ordre de Clemenceau de même que Joseph Caillaux. Après deux jours d'audience au Sénat, il est condamné par la haute cour de justice le 6 août 1918 ; innocenté du crime de trahison il est reconnu « coupable d'avoir - agissant comme ministre de l'intérieur dans l'exercice de ses fonctions - de 1914 à 1917, méconnu, violé et trahi les devoirs de sa charge dans des conditions le constituant en état de forfaiture et encouru ainsi les responsabilités criminelles prévues par l'article 12 de la loi du 16 juillet 1875 » 4selon l'extrait des minutes du Greffe de la cour de justice placardé sur les murs de Paris et de province, signé par le greffier et le procureur Mérillon. Il était condamné à 5 ans de bannissement, ce qui suscita de vives réactions de la part de la presse de gauche qui évoqua alors « une nouvelle affaire Dreyfus ».
Il partit en exil en Espagne, puis fut amnistié en 1924.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Malvy

notamment pour avoir refusé de faire tirer sur les grevistes.
.^o GRAVOS MC ° SC1 ° SC2
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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede bipbip » 23 Sep 2015, 00:20

Septembre 1895 : Portée par le grève-généralisme, la CGT est fondée à Limoges

Beaucoup de faux-semblants, de savantes manœu­vres, y compris policières, une grande idée fédératrice – la grève générale –, un repoussoir – le guesdisme – et, finalement, un sincère désir d’unité ouvrière : c’est là toute l’histoire de la naissance de la Confédération générale du travail (CGT). Le fameux congrès fondateur de Limoges, en septembre 1895, constitue en réalité l’épilogue de tout un processus.

Tout commence neuf ans plus tôt, avec la création de la Fédération nationale des syndicats (FNS). Ce premier regroupement a été voulu par le gouvernement, qui espérait y gagner une organisation ouvrière modérée et légaliste... mais rien ne s’est passé comme prévu  ! Au congrès fondateur, en octobre 1886, à Lyon, les révolutionnaires ont débordé les modérés et fait tourner les débats à leur avantage. Les drapeaux tricolores ornant la salle ont été lacérés pour n’en garder que la couleur rouge, et c’est aux cris de « Vive la révolution sociale » qu’a été fondée la FNS [1].

Cette proto-confédération syndicale est ensuite rapidement tombée sous la coupe du Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde – sans doute parce que ses militants étaient les mieux organisés. Leur domination sur la FNS est néanmoins restée assez superficielle. Les guesdistes, marxistes révolutionnaires intransigeants en paroles, très électoralistes et légalistes dans la pratique, ne croient guère aux vertus de l’action directe. Ils ne cherchent donc pas à impulser des idées, une dynamique, une vie propre à la FNS, ne voyant dans les syndicats qu’une « école primaire du socialisme », un vivier de recrutement  [2]. Résultat : malgré les centaines de syndicats qui y sont affiliés, la FNS n’aura jamais qu’une existence ectoplasmique [3].

Une idée mobilisatrice

La tutelle que le POF exerce sur la FNS va cependant être mise à mal par la montée d’un phénomène nouveau dans le mouvement ouvrier de l’époque, une idée puissamment mobilisatrice : la grève générale. Pour ses défenseurs, il s’agit par excellence de la tactique moderne qui permettra au prolétariat de paralyser et de renverser le capitalisme.

Or, dès le 3e congrès de la FNS, en 1888, l’idée de grève générale est mise en débat et approuvée. Indécis, les guesdistes ne s’y sont pas opposés. Ce n’est qu’après-coup qu’ils comprennent la menace que représente pour eux le grève-généralisme, en stipulant implicitement l’inutilité des parlementaires et des politiciens pour l’émancipation sociale. ­Aussi, dès le congrès suivant, en 1890, les guesdistes font adopter à la FNS une résolution contre la grève générale. Ils pensent avoir jugulé le péril. Il n’en est rien.

Un même public, deux directions

À partir de 1892, une nouvelle organisation va leur causer bien du souci : la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT).

Depuis 1887, les bourses du travail se sont multipliées en France. Créées avec l’aval du patronat, financées par les municipalités, elles sont censées réguler le ­marché du travail. En réalité, elles sont souvent dénaturées par les syndicats qui, en s’y installant, les transforment en bastions rouges.

La bourse du travail de Paris, notamment, est dominée par les allemanistes. C’est sous leur impulsion et celle des blanquistes qu’est fondée la FNBT, en février 1892. Dès lors, la FNS est déstabilisée. De facto, des dizaines de ses syndicats se trouvent affiliés également, via leur bourse du travail, à la FNBT. Un même public, deux directions concurrentes.

Alors que la direction guesdiste va se cabrer contre cette « usurpation » [4], la FNBT va habilement jouer la main tendue, protester de ses bonnes intentions et prôner l’unité. Irrésistiblement, la base de la FNS va subir cette attraction et se détacher du POF.

En septembre 1892, le congrès FNS de Marseille approuve de nouveau la grève générale, malgré la résistance des guesdistes [5]. Sentant son heure venue, la FNBT propose un congrès unitaire à Paris, en juillet 1893. Tentative prématurée. Les véhémentes protestations des guesdistes contre ce coup de force dissuadent bon nombre de syndicats de venir.

Le coup réussit finalement l’année suivante, et la direction guesdiste ne peut empêcher [6] la tenue d’un congrès unitaire FNS-FNBT à Nantes, en 1894. C’est l’heure de la confrontation.

Tenu du 17 au 22 septembre 1894, le congrès de Nantes est d’une importance exceptionnelle.

Non seulement 1 662 syndicats y sont représentés – du jamais-vu – mais les principaux ténors sont là et vont s’affronter à la tribune. Faute d’avoir pu empêcher ce congrès, les guesdistes y sont venus en force : ils pèsent près d’un tiers des 143 délégués, une bonne partie ayant assisté au congrès du POF réuni juste avant dans la même ville, à Nantes, et qui a fermement condamné la grève générale. Face à eux : une coalition d’allemanistes, de blanquistes et de modérés – ces derniers, prêts à voter pour la grève générale si c’est le prix à payer pour battre les guesdistes.

Manœuvres policières

Un trio d’orateurs, notamment, va leur tenir tête : un avocat socialiste, Aristide Briand (32 ans) ; un journaliste anarchiste, tout juste élu secrétaire adjoint de la FNBT, Fernand Pelloutier (27 ans) ; un tourneur sur métaux allemaniste, Henri Girard (44 ans) qui est en réalité au service de la police.

Le ministère de l’Intérieur, en effet, cherche à entretenir les divisions entre socialistes et il pense avoir trouvé, avec la grève générale, la pomme de discorde idéale. Il pousse donc Girard sur cette stratégie et songe même à utiliser Briand, dont un rapport de police souligne le besoin d’argent [7].

Le gouvernement ne soupçonne pas qu’en aidant à éliminer les guesdistes du jeu, il va favoriser la naissance du syndicalisme révo­lutionnaire – qui se révélera, pour le capitalisme, une menace bien plus dangereuse.

Au terme du congrès de Nantes, le verdict est sans appel : la stratégie de grève générale a été approuvée par 65 voix contre 37 et 9 abstentions. Pour le POF, c’est une débâcle : seule une partie de ses militants a suivi la consigne de vote contre, et ils sont encore moins – 16 – à claquer ensuite la porte du congrès.

Battu à Nantes, le POF voit le mouvement syndical lui échapper définitivement. Pendant encore quatre ans, il maintiendra à bouts de bras une FNS-croupion. Il faudra attendre août 1901 pour que la seule fédération professionnelle tenue par les guesdistes – le Textile – se résigne à adhérer à la CGT [8].

A Limoges, l’indépendance politique est votée

À Limoges, du 23 au 28 septembre 1895, enfin, se tient le congrès qui doit réaliser l’unité ouvrière en fondant la CGT, censée dépasser la FNS et la FNBT.

À Nantes, le grève-généralisme a triomphé. À Limoges, c’est le principe d’indépendance vis-à-vis des partis politiques qui va être voté. La chose, en effet, ne va pas de soi. Il n’est par exemple pas rare que les syndicats animés par des allemanistes envoient des délégués dans les congrès de leur parti, le POSR. À Limoges, les allemanistes verraient d’un bon œil que les choses continuent ainsi. Mais les blanquistes, appuyés par les réformistes, s’y opposent. Et on vote un amendement à l’ar­ticle 1 des statuts, qui stipule que « les éléments constituant la CGT devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ».

Enfin – l’unité est à ce prix –, les modérés acceptent, à contre-cœur, l’intégration, au sein de la CGT, du Comité de la grève ­générale dont Henri Girard est le secrétaire [9]. Habile manœuvre pour dissuader un certain nom­bre de syndicats de rejoindre la CGT, écrira celui-ci à ses supérieurs de la Place Beauvau [10].

Le grand absent de Limoges, en fait, c’est Pelloutier. Après Nantes, il espérait voir la FNBT absorber la FNS, mais ses espoirs ont été déçus. Quel a été l’obstacle ? Les fédérations professionnelles. Certaines, comme les Métaux, l’Habillement, le Bâtiment, les Tabacs, commencent, depuis 1892-1893, à fonctionner régulièrement. En pleine structuration, elles ne sont pas prêtes à s’autodissoudre dans la FNBT. De son côté, Pelloutier refuse de dissoudre la FNBT dans une nouvelle organisation où les fédérations auraient la primauté. C’est la raison de son recul après Nantes : il militait pour l’unité ouvrière, mais pas de cette façon.

Durant les sept années suivantes, la CGT et la FNBT marcheront souvent de concert, mais en conservant leur autonomie. Et la FNBT se montrera d’autant plus défiante que la CGT, jusqu’en 1900, sera dominée par les fédérations réformistes (Cheminots, Livre, Travailleurs municipaux).

Il faudra attendre la mort de Pelloutier en 1901, et la conquête de la CGT au même moment par les révolutionnaires, pour que la donne change.

En septembre 1902, le congrès de Montpellier intégrera la FNBT à la CGT. La confédération y gagnera sa morphologie définitive  : à la fois verticale (structuration par fédérations professionnelles) et horizontale (structuration par unions territoriales et bourses du travail). Elle y gagnera également une majorité révolutionnaire renforcée qui, avec beaucoup de volontarisme et un certain génie tactique, fera entrer le syndica­lisme révolutionnaire dans sa « période héroïque ».

Guillaume Davranche (AL Montreuil)



LES FORCES EN PRÉSENCE

Tenu du 23 au 28 septembre 1895 au café de Paris, 6, boulevard Victor-Hugo, le congrès de Limoges réunit 75 délégués de 28 fédérations professionnelles, 18 bourses du travail et 126 syndicats directement représentés. Quelles sont les tendances en présence ?

Les allemanistes sont là en force. Ouvriéristes, grève-généralistes et volontiers antiparlementaires, ils se retrouvent au sein du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (POSR) de l’ancien communard Jean Allemane. Entre 1893 et 1899, ils sont alliés aux anarchistes pour contrecarrer la montée du parlementarisme dans le socialisme, et le syndicalisme va être le véhicule essentiel de cette stratégie  [11]. À Limoges, ils ont pour principaux représentants Jean Allemane lui-même (au titre de deux syndicats, les Brossiers en peinture et les Cartouchiers de la Seine) ; Besombes (bourse du travail de Paris) ; Lhermite (Cheminots) ; Braun (fédération de la Métallurgie) ; Riom (fédération du Bâtiment) ; Henri Girard (Comité de la grève générale et indicateur de police).

Les réformistes constituent aussi une force non négligeable. Ce n’est que par antiguesdisme qu’ils votent les résolutions grève-généralistes et d’indépendance politique. Par la suite, ils saboteront toutes les tentatives de grève générale, mais accepteront les mains tendues gouvernementales. Leurs principaux porte-parole à Limoges sont Auguste Keufer, l’inamovible secrétaire de la fédération du Livre, et Victor Dalle (fédération des Employés), qui va rédiger les statuts de la CGT. Ce dernier appartient par ailleurs à la Fédération des travailleurs socialistes de France (FTSF), le petit parti dit « possibiliste » dirigé par Paul Brousse.

Les blanquistes peuvent compter, à Limoges, sur des gens capables comme Léon Martin, des Céramistes de la Seine, et Majot, des Métallurgistes de l’Oise. C’est ce dernier qui fait voter l’amendement obligeant les syndicats CGT à « se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ». Membres du Comité révolutionnaire central (CRC), continuateur de feu Auguste Blanqui, les blanquistes défendent la stricte indépendance réciproque du parti et du syndicat, ce qui les distingue aussi bien des guesdistes, qui prônent la subordination du syndicat au parti, que des allemanistes qui, par ouvriérisme, ont tendance à prôner l’inverse.

Une poignée de guesdistes indisciplinés comme Désiré Colombe (bourse du travail de Nantes) ou Édouard Treich (union des syndicats de Limoges) sont également présents à ce congrès fondateur de la CGT. Ils ne sont pas nécessairement grève-généralistes mais, l’année précédente, au congrès de Nantes, ils ont préféré se montrer fidèles à l’unité ouvrière plutôt que de suivre la scission fomentée par le Parti ouvrier français (POF) de Jules Guesde.

Les anarchistes, enfin, sont absents de Limoges. Certes, Fernand Pelloutier ne s’y rend pas, la Fédération des bourses préférant ne pas entrer dans la confédération. Mais, surtout, les anarchistes se remettent à peine de la grande répression de 1894, qui a démantelé le mouvement. En 1895, les proscrits rentrent progressivement d’exil et reconstruisent leurs bases. Leur investissement dans les syndicats ne va devenir visible qu’à partir de 1897 – date de la première intervention anarchiste concertée dans un congrès confédéral, sous la conduite d’Émile Pouget et Paul Delesalle. Par la suite, en quelques années, on les retrouvera à tous les échelons de la CGT. Ils auront alors pris la relève de l’allemanisme comme aiguillon révolutionnaire du syndicalisme.


SEIZE ANS POUR RÉALISER L’UNITÉ OUVRIÈRE

1884 La loi Waldeck-Rousseau légalise les syndicats, espérant assagir le mouvement ouvrier.

1886 Les révolutionnaires dévoient le congrès ouvrier de Lyon orchestré par le gouvernement. Fondation de la Fédération nationale des syndicats (FNS), qui passe rapidement sous domination guesdiste.

1892 En février, fondation, à Saint-Étienne, de la Fédération nationale des bourses du travail (FNBT), dominée par les allemanistes et blanquistes, pour déstabiliser la FNS.

En septembre, le congrès de Marseille de la FNS surprend sa direction guesdiste en approuvant le principe de la grève générale.

1893 En juillet, tentative de congrès syndical unitaire à l’invitation de la FNBT : semi-échec.

1894 Le mouvement anarchiste est démantelé par la répression antiterroriste.

1894 En septembre, le congrès syndical unitaire de Nantes approuve la grève générale. Battus, une partie des guesdistes font scission.

1895 Le congrès de Limoges fonde la CGT sur des bases grève-généralistes et vote son indépendance vis-à-vis des partis politiques. La FNBT, finalement, n’y entre pas.

1896-1899 Sous la direction des réformistes, la CGT végète. La FNBT, elle, peine à se développer.

1897 À Toulouse, première intervention concertée des anarchistes dans un congrès confédéral : la CGT adopte la tactique du boycottage et du sabotage.

1900-1901 Lutte de tendances au sein de la CGT. Alors que la direction réformiste est disposée à collaborer avec le gouvernement Waldeck-Rousseau, les révolutionnaires s’y opposent, sous la houlette du duo Griffuelhes-Pouget. Vainqueurs, ils sont élus au secrétariat de la CGT en mars 1901.

1902 En septembre, à Montpellier, la FNBT fusionne au sein de la CGT : l’unité ouvrière est achevée



[1] Léon de Seilhac, Les Congrès ouvriers de France de 1876 à 1897, Armand Colin, 1899, p. 194.

[2] Claude Willard, Les Guesdistes, Éditions sociales, 1965, p. 355.

[3] Fernand Pelloutier, Histoire des bourses du travail, Schleicher frères, 1902.

[4] Willard, op. cit., p. 357.

[5] Le Socialiste, 10 octobre 1892, cité dans Robert Brécy, Le Mouvement syndical en France 1871-1921, Mouton & co, 1963.

[6] Willard, op. cit., p. 358.

[7] Robert Brécy, op. cit. Briand est « dominé par des appétits d’une inconsistance morale rare », dit le rapport.

[8] Congrès CGT de Lyon (1901), compte rendu, p. 30.

[9] Ce Comité de la grève générale, chargé de faire la propagande permanente de cette idée, avait été désigné au congrès unitaire raté de juillet 1893 à Paris

[10] Robert Brécy, La Grève générale en France, EDI, 1969, p. 57.

[11] Lire à ce sujet« Septembre 1900 : La fusion entre l’anarchisme et la gauche du socialisme échoue » http://alternativelibertaire.org/?septe ... on-entre-l, Alternative libertaire, octobre 2010.

http://alternativelibertaire.org/?Septe ... r-le-greve
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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede Pïérô » 23 Déc 2015, 21:49

1916 : « Comité de défense syndicaliste »

C O M I T É
de
Défense Syndicaliste


AUX ORGANISATIONS SYNDICALES FRANÇAISES
A leurs Militants

CAMARADES,
Le Comité de Défense Syndicaliste qui s’est récemment constitué, est destiné à grouper toutes les organisations syndicales qui partagent notre point de vue. En outre, les camarades appartenant à des organisations n’adhérant pas à notre Comité, pourraient adhérer individuellement. Son but est de lutter contre la déviation du mouvement ouvrier, opérée par la majorité confédérale ;

Rappeler constamment et énergiquement cette fraction au respect des principes syndicalistes et des décisions des Congrès confédéraux, et mener une action conforme à ces principes et décisions ; Exposer notre point de vue par le tract et la brochure, et tenir à la disposition des organisations qui en feront la demande, des camarades qui iront développer nos idées dans leurs réunions.

CAMARADES,
Vous trouverez ci-dessous une déclaration, résultat de nos premières délibérations, dont vous apprécierez Importance. Cette déclaration, déjà approuvée par les organisations et les camarades signataires, nous vous demandons de la soumettre à l’examen de votre organisation. Dès maintenant, nous déclarons, pour couper court à tous malentendus et aux équivoques, et afin de répondre par avance à toutes attaques et à toutes affirmations fausses, que notre but n’est pas de provoquer une scission, ni dans les organisations, ni au sein de la C.G.T. Nous espérons qu’après examen approfondi, votre organisation n’hésitera pas à adhérer au COMITÉ DE DÉFENSE SYNDICALISTE.

D É C L A R A T I O N

La catastrophe effroyable qui s’est abattue en Août 1914 sur l’Europe entière, a submergé, pour un temps, les organismes de lutte que les ouvriers, groupés internationalement, avaient constitués.

A cette époque, les militants dispersés dans les armées, ou isolés et réduits au silence par les rigueurs de l’état de siège, ne pouvaient qu’être désemparés par la soudaineté et l’ampleur des événements. Les faiblesses et les défaillances du début ont donc pu être excusables dans le désarroi initial de l’immense désastre ; mais après deux années de tueries horribles, et sans résultat, il est temps que la conscience ouvrière se réveille enfin, et envisage d’un œil clair ses responsabilités et ses devoirs.

C’est ce que tentent de faire les organisations ouvrières soussignées. Elles constatent donc, tout d’abord, que le Gouvernement « d’Union Sacrée » ne se différencie en rien, par son attitude et par ses actes, des gouvernements précédents. Fidèle à son but de défense bourgeoise, et à ses moyens traditionnels de corruption, il s’est efforcé et s’efforce chaque jour de tromper la classe ouvrière pour obtenir, d’une part, son assentiment à la continuation du massacre « jusqu’au bout », et d’autre part l’effort immense de son sang et de son travail. Fidèles à leur idéal d’indépendance ouvrière, les organisations signataires constatent le mensonge de la situation actuelle, et pensent qu’il est temps que le peuple lui-même réfléchisse à son sort et se décide à prendre la direction de sa propre destinée.

Malheureusement, pour l’opinion publique en général, qui s’est toujours présentée à l’organisation ouvrière sous une forme personnelle qu’elle n’a jamais eu en réalité, le Syndicalisme français est personnifié dans quelques individualités qui, se laissant prendre aux flatteries gouvernementales, ont consenti à prêter l’aide de leur nom et de leur situation syndicale à la comédie de 1’« Union Sacrée ».

Se prêtant avec complaisance à une collaboration toujours recherchée par les gouvernements, ils ont peu à peu délaissé les luttes syndicalistes basées sur les principes de la lutte de classe, pour pénétrer chaque jour davantage dans les commissions gouvernementales, sous prétexte d’y obtenir des réalisations.

Il nous faut donc, aujourd’hui, en dénonçant ce mensonge, nous désolidariser de ceux qui le consolident et le perpétuent, en déclarant qu’ils ont perdu la confiance du Prolétariat organisé syndicalement.

Leurs déclarations patriotiques, le concours qu’ils prêtent en toutes circonstances à un Gouvernement purement bourgeois, leur action tendant à une entente syndicale entre les ouvriers des seuls pays alliés, négation de l’Internationale ; leur indolence voulue et systématique à soutenir les organisations qui veulent reprendre une véritable action syndicaliste, nous font un devoir de les dénoncer à la vigilance des organisations ouvrières françaises qui veulent maintenir intact leur idéal syndicaliste et internationaliste.

La majorité factice qui s’est formée dans le Comité Confédéral et celui de l’Union des Syndicats de la Seine, ne nous laissant aucun moyen d’agir par les moyens ordinaires et réguliers, nous avons décidé de faire cette déclaration publique. Nous apportons ainsi aux syndicalistes français un peu de lumière, avec le moyen de protester en se joignant à nous, contre toute mainmise gouvernementale sur le mouvement ouvrier.

Affirmant donc à nouveau notre indestructible attachement à l’idéal d’émancipation ouvrière, tel qu’il a été défini jusqu’ici par tous les Congrès Nationaux et Internationaux, nous faisons appel à tous les Syndicalistes qui pensent que la guerre n’a rien modifié dans les rapports sociaux des individus, mais qu’au contraire elle a aggravé nos conditions d’exploitation en suspendant nos rares garanties de liberté. Constatant que la classe bourgeoise n’a pas désarmé, ainsi que le prouvent surabondamment l’exploitation commerciale intensive par la vente des denrées alimentaires, les prétentions des propriétaires au sujet des loyers, et l’enrichissement scandaleux des fournisseurs de la guerre ; nous affirmons qu’il n’y a pas lieu, de notre côté, de changer d’attitude à son égard.

Nous avons conscience, en lançant cet appel, d’interpréter la véritable pensée prolétarienne, ainsi que de faire notre devoir envers nos camarades des tranchées qui ne peuvent parler.
Leur souvenir nous encourage. Leur pensée fera revivre les volontés. C’est pourquoi nous sommes sûrs que notre voix sera entendue.

Syndicat du Bâtiment ;
— des Briqueteurs et Aides ;
— des Découpeurs-Estampeurs-Outilleurs ;
Section syndicale des Démolisseurs, adhérente au Syndicat de la Maçonnerie-Pierre ;
Syndicat des Dessinateurs et Commis en Bâtiment ;
— des Ferblantiers ;
— des Mécaniciens ;
— des Produits chimiques ;
— des Terrassiers ;
— des Tôliers.
ALLAIN, du Syndicat des Ébénistes.
ANTOURVILLE, des Confiseurs.
BEAUVAIS, des Céramistes.
BOURDERON, des Tonneliers.
BRISSON, de la Chaussure.
BROUTCHOUX, de l’Union des Syndicats du Pas-de-Calais.
COUPAS et FRANCHI, de la Voiture.
DECOUZON, du Papier-Carton.
FANFANI et PETITJEAN, de la Chapellerie.
JACQUEMOTTE et MILLERAT, de l’Habillement.
KIEFFER, de la Fédération des Machinistes-Accessoiristes.
LEBLOYS, de la Féd. de la Voiture.
PÉRICAT, de la Maçonnerie-Pierre.
PITAULT, des Limonadiers.
SARDIN, des Pâtissiers.
TABARD, des Transports et Manutentions.
TRUMELET, des Brossiers-Tabletrs.

Dans une prochaine circulaire, nous donnerons une liste plus longue des organisations adhérentes.
Adresser toute la correspondance au camarade Veber, des Tôliers de la Seine, Bourse du Travail, 3, rue du Château-d’Eau, Paris

Des fonds étant nécessaires pour notre action, nous faisons appel aux organisations et camarades adhérents au Comité, pour nous adresser, dans la mesure de leurs moyens, leurs souscriptions.

Imprimerie du Comité de Défense syndicaliste

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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede Pïérô » 07 Jan 2016, 14:50

L’offensive réformiste dans la CGT : le Comité d’union syndicaliste (1909-1910)

Parler de « CGT syndicaliste révolutionnaire » est une formule de style qui ne correspond pas à la réalité, dans la mesure où un courant réformiste puissant existait dans la Confédération qui s’évertua constamment à contrer l’orientation révolutionnaire d’une direction confédérale effectivement constituée de syndicalistes révolutionnaires et d’anarchistes, mais dont la position était constamment menacée.
Après huit ans de mandat comme Secrétaire général de la Confédération, Victor Griffuelhes quitte ses fonctions en février 1909 à la suite d’une crise aux causes multiples, parmi lesquelles une série de grèves soldées par des échecs, un sérieux questionnement sur la stratégie et la tactique de la CGT, mais aussi les manoeuvres du courant réformiste visant à déstabiliter la direction de l’organisation, avec la complicité du gouvernement.
Jouhaux est remplacé le 24 février 1909 par Louis Niel, un modéré, à une voix de majorité face au syndicaliste révolutionnaire Nicolet. La position de Niel était très précaire et il ne put résister à l’opposition farouche des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes qui lui rendirent la tâche difficile, et il abandonna son poste le 26 mai. Ce n’est que presque deux mois plus tard, le 12 juillet, qu’un nouveau Secrétaire général fut désigné : Léon Jouhaux.

PDF – 36.5 ko : http://www.monde-nouveau.net/spip.php?article591

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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede Pïérô » 18 Mai 2017, 21:17

La CGT contre la guerre et la IIe Internationale

René Berthier

Il était évident à tout le monde que la guerre franco-prussienne de 1870-1871 allait être suivie d’une autre guerre. De nombreuses occasions de conflits éclatèrent entre la France et l’Allemagne, qui auraient pu à chaque fois tourner au tragique. La question de l’action à mener en cas de conflit parcourait l’ensemble du mouvement ouvrier européen. Il n’est pas exagéré de dire que les deux protagonistes de ce débat étaient la 2e Internationale d’une part, la CGT française de l’autre, étant entendu que la social-démocratie allemande était en fait le seul réel interlocuteur de la CGT.

La mythologie créée autour de la 2e Internationale attribue à celle-ci la fonction d’opposer une vigoureuse action à toute tentative de déclencher un conflit. On a donc qualifié de « trahison » l’incapacité de l’Internationale à réaliser cet objectif. Un examen des faits montre en réalité que la social-démocrate allemande n’avait jamais eu l’intention de s’opposer à la guerre. Le simple constat que les socialistes allemands aient systématiquement refusé d’envisager une grève générale, comme le proposait avec insistance la CGT française, suffirait à confirmer cette hypothèse, si d’autres faits ne venaient encore l’appuyer, comme le vote par le parti social-démocrate allemand, en 1913, d’un crédit de guerre colossal alors même que des meetings se déroulaient en France avec des socialistes allemands jurant qu’il n’y aurait pas de guerre.

La CGT contre la guerre et la IIe Internationale

Il était évident à tout le monde que la guerre franco-prussienne de 1870-1871 allait être suivie d’une autre guerre. De nombreuses occasions de conflits éclatèrent entre la France et l’Allemagne, qui auraient pu à chaque fois tourner au tragique. La question de l’action à mener en cas de conflit parcourait l’ensemble du mouvement ouvrier européen. Il n’est pas exagéré de dire que les deux protagonistes de ce débat étaient la 2e Internationale d’une part, la CGT française de l’autre, étant entendu que la social-démocratie allemande était en fait le seul réel interlocuteur de la CGT.
La mythologie créée autour de la 2e Internationale attribue à celle-ci la fonction d’opposer une vigoureuse action à toute tentative de déclencher un conflit. On a donc qualifié de « trahison » l’incapacité de l’Internationale à réaliser cet objectif. Un examen des faits montre en réalité que la social-démocrate allemande n’avait jamais eu l’intention de s’opposer à la guerre [1]. Le simple constat que les socialistes allemands aient systématiquement refusé d’envisager une grève générale, comme le proposait avec insistance la CGT française, suffirait à confirmer cette hypothèse, si d’autres faits ne venaient encore l’appuyer, comme le vote par le parti social-démocrate allemand, en 1913, d’un crédit de guerre colossal alors même que des meetings se déroulaient en France avec des socialistes allemands jurant qu’il n’y aurait pas de guerre.

La question de la grève générale en cas de guerre avait été soulevée par le mouvement ouvrier en France, avant même la fondation de la CGT. En 1893 eut lieu à Paris un congrès convoqué par les Bourses du travail, qui rassembla, on peut le dire, les délégués de tout le mouvement ouvrier français : la liste des organisations participantes tient huit pages dans le compte rendu qui en fut fait. Le congrès adopta l’idée de grève générale à l’unanimité moins une voix. Encore que le porteur de cette voix discordante crut bon de préciser qu’il avait le mandant de voter ainsi, mais qu’il se ferait fort de convaincre ses mandants qu’ils avaient eu tort.

Avant la Première Guerre mondiale, la CGT s’était montrée très active sur les questions internationales, elle fit aux organisations allemandes de nombreuses propositions de discussion pour parvenir à une action concertée en cas de guerre entre les deux pays. Toutes ses propositions se heurtèrent à un refus, souvent méprisant, de la part des dirigeants social-démocrates allemands.

Sous l’impulsion de la CGT eurent lieu des conférences syndicales internationales qui devaient annoncer la constitution d’une internationale syndicale. Les 17 et 18 décembre 1900 se tint à la Bourse du Travail de Paris un congrès international réunissant des délégués d’organisations ouvrières françaises, anglaises, italiennes, suédoises. Les délégués français proposèrent de créer un secrétariat international du travail, en vue d’amorcer une Internationale des Travailleurs. Une première conférence syndicale internationale se tint à Copenhague le 21 aout 1901 : Legien, le président de la centrale syndicale allemande, chercha à restreindre le rôle des conférences internationales car, selon lui, pour soulever les questions générales il y avait les congrès socialistes internationaux – entendre : les congrès des partis socialistes, point de vue totalement contraire à celui des syndicalistes révolutionnaires français.

Dès le début, donc, des oppositions apparurent entre Français et Allemands. A la seconde conférence, qui se tint à Stuttgart en 1902, les syndicalistes des deux pays s’affrontèrent sur la question de la nature de l’organisation qui était en construction. La CGT entendait discuter de questions aussi bien pratiques que théoriques, tandis que les syndicats allemands refusaient d’adhérer à une Internationale qui, dans les faits, aurait concurrencé l’Internationale des partis socialistes. Le point de vue allemand finit par dominer : les réunions syndicales internationales ne seront pas des congrès mais de simples conférences entre secrétaires des centrales syndicales. Cette structure, dont le siège fut fixé à Berlin en 1903, n’avait pour fonction que de servir de liaison entre les organisations syndicales des différents pays, de permettre l’échange d’informations et de publications, de préparer une statistique syndicale uniforme et de résoudre les questions de solidarité en cas de conflit du travail. Seuls deux délégués demandent que se tiennent des congrès ouvriers internationaux : Victor Griffuelhes pour la France et Van Erkel pour la Hollande.

A Dublin en 1903, ce fut Legien, un des dirigeants syndicalistes le plus à droite du mouvement ouvrier allemand, qui devint secrétaire international. Son mandat était d’empêcher à tout prix que l’Internationale syndicale n’empiète sur les prérogatives politiques de l’Internationale socialiste. Griffuelhes, secrétaire général de la CGT, se vit interdire de défendre le point de vue des syndicalistes français !!!

En vue de préparer la conférence suivante, qui devait se tenir à Amsterdam en 1905, la CGT demanda au Secrétariat international d’inscrire à l’ordre du jour les trois questions de la journée de huit heures, de l’antimilitarisme et de la grève générale. Les délégations autrichienne, belge et néerlandaise, membres du Secrétariat, soutinrent la proposition française, mais la majorité refusa. L’inscription de ces trois questions était la condition de la participation de la CGT. « Nous n’avons pas la prétention de demander qu’on accepte les propositions que nous pouvons faire ; il suffit qu’on veuille nous entendre. Libre ensuite à chacun de donner aux idées émises et discutées, la suite jugée bonne. » [2]

Mais précisément, les social-démocrates allemands ne voulaient même pas que ces questions soient discutées. Legien répondit qu’elles sortaient du cadre de la conférence. La CGT française refusa donc d’être représentée à la conférence d’Amsterdam, laquelle confirma la position de Legien et vota une résolution : « Sont exclues des discussions toutes les questions théoriques et toutes celles qui ont trait aux tendances et à la tactique du mouvement syndical dans les différents pays. » Ces questions relevaient des seuls partis politiques. La Hollande, la Belgique et l’Autriche votèrent contre la résolution.

Lors du congrès de la CGT tenu à Amiens en 1906, l’attitude des délégués français fut en revanche approuvée : le congrès vota à une très large majorité (815 contre 106) la suspension des cotisations au secrétariat international. Pour les syndicalistes français, la position du secrétariat international ôtait à l’Internationale sa véritable signification. Le congrès d’Amiens envisagea même d’entrer directement en relations avec les organisations syndicales en court-circuitant le secrétariat international. Le secrétaire des syndicats allemands, Legien, s’y refusa, et ce refus réitéré amena le bureau de la CGT à suspendre ses rapports avec le bureau international.

L’idée que des organisations membres se voient interdire d’entrer en relation directement, sans passer par l’instance supérieure – en l’occurrence la direction de l’organisation – était une pratique établie dans les organisations dominées par le marxisme, où le principe du centralisme était fermement établi. Ces pratiques étaient communes à l’ensemble des courants de la social-démocratie, y compris plus tard les bolcheviks. Il en sera de même plus tard au sein de l’Internationale communiste. Que la CGT, quant à elle, ait pu envisager l’établissement de relations « horizontales » n’est pas surprenant puisque ses références, à cette époque, étaient plutôt libertaires et fondées sur le fédéralisme, qui inclut à la fois des relations verticales et des relations horizontales [3]. C’était là, aux yeux des dirigeants social-démocrates allemands, une preuve de plus de l’« anarchisme » de la CGT.

Griffuelhes constate que « le syndicalisme allemand, qui a le siège du Bureau syndical international, et, à sa suite, les autres pays, ont de l’action syndicale une conception qui, en toute logique, fait des organisations ouvrières les vassales des partis politiques ». On retrouvera encore cette question dans les débats autour de l’Internationale communiste et de l’Internationale syndicale rouge. La formulation de la phrase de Griffuelhes est intéressante : le syndicalisme allemand y est expressément désigné comme celui qui définit la ligne que doit suivre l’Internationale syndicale. Griffuelhes précise : « Le syndicalisme français, au contraire, sans s’opposer aux partis, qu’il n’a pas à connaître, attache à l’action syndicale une prépondérance incontestable. » Le dirigeant français constate avec une certaine ironie : « la totalité des comités syndicaux centraux des autres pays refusant la discussion, alors que le seul pays possédant une mentalité différente la recherche ! »

« La France syndicale n’a jamais songé à contester aux partis politiques le droit de se réunir internationalement, mais elle affirme le droit pour la classe ouvrière d’avoir à son tour, et en pleine indépendance, des rapports internationaux. En affirmant ce droit, elle n’entend pas imposer aux organismes syndicaux des autres pays la participation à un Congrès syndical international ; elle n’entend pas non plus leur interdire la participation aux Congrès politiques. Elle dit, imitant l’Allemagne, qu’elle ne prendra pas part à des conférences dont l’utilité, après celles qui ont été tenues, apparaît fort contestable, et elle se refuse à reconnaître la légitimité d’une résolution allemande qui interdit à tout jamais des discussions appartenant essentiellement au domaine syndical, et qui proclame que seuls ont le droit de les aborder et de les résoudre des Congrès politiques auxquels la France syndicale ne veut pas participer.
« Et si l’on tient compte que la résolution allemande a été motivée, comme l’a dit un délégué, par l’attitude de la France syndicaliste, il en faut déduire qu’un des buts des conférences est de donner aux Congrès politiques le relief et l’autorité qui leur assureront la prépondérance sur les Congrès syndicaux et d’amener la France ouvrière au respect de leurs résolutions [4]. »

Les 15-16 septembre 1907 devait se tenir à Christiania (Norvège) la 5e conférence internationale. Le comité confédéral de la CGT adressa aux représentations participantes une circulaire (28 août 1907), signée par Griffuelhes, expliquant les positions des syndicalistes français.

« La C.G.T. ne saurait, en effet, admettre, en dehors d’un refus formel opposé à la demande d’inscription d’une question ouvrière, qu’une Conférence limite par une résolution le champ d’activité des futures Conférences. Elle estime que poser une barrière à toute discussion, c’est rendre les conférences peu intéressantes, sinon inutiles [5]. »

La résolution d’Amsterdam fut cependant confirmée lors de la conférence de Christiania :

« La Conférence considère les questions de l’antimilitarisme et de la grève générale comme des objets qui ne relèvent pas de la compétence des fonctionnaires [sic] syndicaux, mais dont la solution incombe exclusivement à la représentation intégrale du prolétariat international, aux Congrès socialistes internationaux convoqués périodiquement – d’autant plus que les deux questions ont été résolues à Amsterdam et à Stuttgart, conformément aux circonstances ;
« La Conférence regrette que la Confédération n’ait pas voulu comprendre que l’attitude de la Conférence internationale des représentants des centrales nationales a été parfaitement correcte ; qu’elle ait prétexté de cette attitude pour rester étrangère à notre organisation internationale ;
« La Conférence prie instamment la classe ouvrière de France d’examiner ces questions susdites de concert avec l’organisation politique et ouvrière de son propre pays, et, par une adhésion aux congrès socialistes internationaux, de collaborer à la solution de ces questions, et, dans la suite, de s’affilier à l’organisation syndicale internationale, dans le but de résoudre les problèmes syndicaux [6]. »

Cela équivalait dans les faits à dire que ces questions ne devaient pas être réglées par la classe ouvrière organisée, ce qu’exprima très clairement Griffuelhes lorsqu’il déclara que les syndicalistes français n’acceptaient pas que les questions posées par la classe ouvrière soient « résolues par ces assemblées de médecins, d’avocats, de rentiers, de propriétaires, de commerçants, etc..., que sont les Congrès politiques internationaux ! » [7].

La conférence d’Oslo, en 1907, décida un compromis. Une résolution admettait l’indépendance des syndicats, mais soulignait en même temps la nécessité des relations entre partis et syndicats. A ce titre, la CGT, qui se voyait interdire d’aborder des questions de politique générale dans les congrès syndicaux, fut invitée à discuter de ces questions avec le parti socialiste en France, et dans les congrès socialistes internationaux : la CGT refusa et suspendit de nouveau ses relations avec le secrétariat international. Elle se trouvait complètement isolée sur le plan international.

A partir de 1909, la CGT traversa une grave crise ; une crise dont le congrès d’Amiens, en 1906, avait été le premier symptôme. La charte d’Amiens en effet, loin d’être le document fondateur du syndicalisme révolutionnaire, est un texte de compromis avec les socialistes parlementaires opposés au guesdisme et marque le début du déclin du syndicalisme révolutionnaire. Les adversaires du syndicalisme révolutionnaire ne s’y sont pas trompés à l’époque, qui déclarèrent que les anarchistes avaient consenti à se mettre une « muselière » (Victor Renard) : la charte ne contient rien sur l’antimilitarisme ni sur la lutte contre l’Etat.

Le syndicalisme révolutionnaire entamait son déclin face à la montée des réformistes dont le nombre de mandats dans l’organisation augmentait régulièrement tandis que ceux des révolutionnaires stagnaient ou régressaient. Les réformistes réclamaient à cor et à cri le retour de la CGT au Secrétariat international : au congrès de Marseille (1908) ils évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter tant le mythe de l’unité était grand dans la classe ouvrière française. C’est donc en faisant des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de l’antimilitarisme furent abandonnées. La direction changea de tactique, en essayant de ne pas abandonner ses objectifs.

C’est ainsi que les délégués cégétistes qui assistèrent à la conférence de Paris en 1909 proposèrent de transformer les réunions du Secrétariat international, lors desquelles se rencontraient quelques délégués sélectionnés, en congrès syndicaux dans lesquels les syndicalistes pourraient aborder les questions pratiques du mouvement ouvrier organisé, mais aussi les questions plus vastes interdites dans les rencontres du Secrétariat international. Léon Jouhaux, tout récemment élu secrétaire général, défendit le projet de la CGT : « La proposition d’aujourd’hui, déclara-t-il, est la conclusion logique de toute notre action antérieure. Nous voulons que les résolutions soient prises non par des fonctionnaires mais par les organisations elles-mêmes [8]. »

Selon Legien, l’organisation de congrès aurait été néfaste pour l’unité internationale du mouvement syndical : lors des conférences on discute de choses souvent délicates qu’il ne convient pas d’aborder devant de nombreuses personnes. « Pour constituer le syndicalisme en un bloc compact, le seul instrument possible, ce sont les Conférences, et non des Congrès », dit encore Legien, qui en profite pour accuser les organisations françaises de manquer de cohérence et d’unité. « Ayez d’abord des organisations solides et cohérentes, et des congrès pourront faire du travail pratique [9]. »

Plus loin, Legien ajouta : « …il est plus facile, comme les délégués français l’ont fait, de rédiger des statuts sur le papier que de faire marcher une organisation [10]. » Cela donne une idée du ton qui régnait dans les échanges entre la direction du Secrétariat international et les syndicalistes révolutionnaires de la CGT. « Le secrétariat utilisa ses conférences et ses rapports annuels à lancer des accusations contre eux, une pratique condamnée par Jouhaux à la conférence de 1906 », écrit Wayne Thorpe [11].

Les syndicalistes révolutionnaires français étaient manifestement perçus par leurs homologues allemands comme des braillards ne passant jamais aux actes. Yvetot répondit vigoureusement aux propos de Legien, notamment contre le prétendu manque d’« esprit de sacrifice » des ouvriers français. Yvetot et Jouhaux se livrèrent à une attaque en règle contre les « fonctionnaires syndicaux ». Le premier résuma parfaitement la position de Legien et celle de l’ensemble des réformistes : « Vous craignez que ces congrès internationaux nuisent aux congrès socialistes internationaux, vous avez eu la franchise de le déclarer, mais nous n’avons pas, nous, cette préoccupation. » Comme il fallait s’y attendre, la conférence de Paris rejeta la proposition de la CGT, comme le fera la conférence de Budapest en 1911.

L’image que le Secrétariat international donnait auprès de très nombreux militants français était celle d’une organisation assujettie à la IIe Internationale. Cette image était renforcée par le fait que seule une organisation par pays était admise, ce qui écartait d’emblée les organisations syndicalistes révolutionnaires nationales qui étaient minoritaires – sans parler des groupes syndicalistes révolutionnaires minoritaires à l’intérieur des organisations réformistes nationales. Le NAS hollandais [12] une fois qu’il se fut retiré, la CGT restait la seule organisation révolutionnaire adhérente au Secrétariat international.

En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu’une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats : argument qu’ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions. Incontestablement, les obstacles rencontrés ne purent que renforcer la CGT dans l’idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes et surtout du Parti social-démocrate allemand.

La CGT française fut la seule à organiser une grève générale alors que le contexte international était extrêmement tendu. Au cours de l’été 1911, l’Allemagne avait « fait valoir ses droits » au Maroc et réclamait sa part de conquêtes coloniales. En septembre 1911, l’Italie déclara la guerre à Constantinople et s’empara de la Tripolitaine (Lybie). La guerre éclata dans les Balkans en octobre 1912.
C’est dans ce contexte que la direction confédérale réussit à organiser une grève générale contre la guerre (initiative dont il n’y eut aucun équivalent en Allemagne). mais cette grève générale, à laquelle s’étaient farouchement opposés les réformistes, avait épuisé les réserves d’énergie de la Confédération et provoqué une répression terrible.

Monatte donne, bien des années plus tard, l’exemple, celui de Charles Delzant, un des leaders de l’anarcho-syndicalisme dans le département du Nord, secrétaire général de la fédération nationale des Verriers : « Les contacts difficiles avec les bureaucrates syndicaux allemands devaient l’amené à dire “La parole est au canon” tout au début de la guerre. » Monatte parlera également des « refus insolents que la CGT avait reçus des chefs des syndicats allemands depuis 1905 » [13] . On a ici une des rarissimes allusions dans la littérature syndicaliste au fait que le ralliement d’un militant à l’Union sacrée ait pu résulter du ras-le-bol consécutif à l’échec des innombrables tentatives de la CGT de parvenir à un accord sur une action commune avec les syndicats allemands en cas de déclenchement de la guerre. Et cette allusion prend d’autant plus de valeur venant d’un militant qui refusa de soutenir l’Union sacrée. Il est possible que de nombreux militants, écœurés, se soient dit, à l’éclatement de la guerre : « Tant pis pour eux, le sort en est jeté. »

René Berthier


[1] J’ai développé cette question dans Kropotkine & la Grande guerre. – Les anarchistes, la CGT et la social-démocratie face à la guerre. Éditions du Monde libertaire, 2014.

[2] Lettre de la CGT à Carl Legien, citée par Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier. Tome II-1, « Internationale politique ou internationale syndicale ? »

[3] Les Bourses du travail sont l’expression de l’organisation horizontale tandis que les fédérations d’industrie représentent l’organisation verticale. C’est la synthèse de ces deux structures qui constituent l’originalité du fédéralisme de la CGT, dont on voit à quel point il est inspiré des conceptions libertaires.

[4] Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525

[5] Ibid.

[6] Cité par Griffuelhes, op. cit.

[7] V. Griffuelhes, L’action syndicaliste.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] L’Humanité, 1er septembre 1909 (Source : Gallica).

[11] Op. cit.

[12] Nationaal Arbeids-Secretariaat (NAS). Secrétariat national du travail. Organisation syndicale néerlandaise, créée en 1893 et dissoute par les nazis en 1940. Elle fut fortement influencée par le syndicalisme révolutionnaire porté par la CGT française avant 1914.

[13] Pierre Monatte, « La fondation de La Vie ouvrière », in La Révolution prolétarienne, octobre, novembre, décembre 1959, janvier 1960.


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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede bipbip » 01 Oct 2017, 12:39

La Confédération générale du travail. – Pierre Besnard

L’Encyclopédie anarchiste est un ouvrage monumental de 2893 pages en quatre tomes dont Sébastien Faure entreprit la rédaction et qui fut publié entre 1925 et 1934 en fascicules. Il fut initialement prévu de publier cinq volumes mais seul le premier parut – en quatre tomes.

Présentation

Cheminot depuis 1909 aux chemins de fer de l’Etat à Chinon, Pierre Besnard (1886-1947) se syndique à la Fédération des cheminots dont il devient le 4 mai 1920 le secrétaire pour la région parisienne. Il est révoqué pour sa participation aux grèves de l’année 1920.
Il participe aux Comités syndicalistes révolutionnaires, regroupant la minorité révolutionnaire de la CGT opposée aux réformistes qui ont soutenu l’Entente pendant la guerre. Lorsque Pierre Monatte rend son mandat de secrétaire général des CSR en mai 1921, Besnard le remplace. Contre Monatte, il défend l’idée d’une rupture avec la CGT. Lorsque celle-ci sera accomplie, avec la constitution de la CGTU, il se retrouvera, au premier congrès de la nouvelle centrale syndicale à Saint-Etienne (25 juin-1er juillet 1922), minoritaire face aux partisans de l’adhésion à l’Internationale syndicale rouge patronnée par Moscou.
Ses tentatives de regrouper l’opposition à la direction de la CGTU échouent ; Besnard contribue alors à la fondation, en 1926, de la Confédération générale du travail-Syndicaliste révolutionnaire. Il en devient le secrétaire général en 1929.
La CGT-SR restera une organisation aux effectifs peu nombreux, mais elle sera très active dans le soutien aux travailleurs espagnols en lutte contre le fascisme, dans la lutte contre le colonialisme et dans les grèves de juin 1936, ainsi que dans la résistance contre les nazis.
La CGT-SR étant interdite en 1939, Pierre Besnard se réfugie dans le Midi de la France pendant la guerre et reprend ses activités syndicales aussitôt après. Il participe à la création de la Confédération nationale du travail française, mais meurt peu après.

« La Confédération Générale du Travail » est un texte publié dans l’Encyclopédie anarchiste, une œuvre titanesque entreprise à l’initiative de Sébastien Faure et publiée entre 1925 et 1934.
« La Confédération Générale du Travail » est un des articles de cette encyclopédie, mais il a le volume d’une véritable brochure.
Ce document présente l’intérêt d’avoir été écrit « à chaud » par un militant qui a participé à l’histoire de la centrale syndicale à un moment crucial de celle-ci.

doc PDF : http://monde-nouveau.net/IMG/pdf/Besnard_CGT_2.pdf

http://monde-nouveau.net/spip.php?article241
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Re: Histoire(s) de La CGT

Messagede bipbip » 28 Fév 2019, 01:48

Une éthique ouvrière

C’est une courte lettre qui date de plus de 60 ans. Jean Duprat, mon grand-oncle, y informe un « camarade », sans doute un responsable, qu’il quitte la CGT. Nous sommes en 1956. Et c’est le « silence complice » de son organisation face à la répression de l’insurrection hongroise qui motive cette décision.

... https://blogs.mediapart.fr/theo-roumier ... 157e5qs5to
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