à propos de la grève générale

à propos de la grève générale

Messagede Pïérô » 02 Oct 2008, 14:11

Un article de "Courant alternatif", qui m'a semblé important dans la période :

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A propos de la grève générale
(CA déc.2003)


N’ayant d’autre ressource que leur capacité de travail, les salariés n’ont pas d’autre moyen pour faire pression sur leur patron que d’interrompre leur activité productive, indispensable à la bonne marche des affaires. Le droit de grève reste fondamentalement une arme de la classe ouvrière contre le patronat, bien que des tendances récentes poussent à dépasser largement ce cadre ; bien qu’également, dans les pays où il a été reconnu, il fasse sans cesse l’objet de tentatives de restriction, d’empiétement ou même de suppression pure et simple.


En français, le mot “grève” apparaît au début du XIXe siècle et provient du nom de la place de Grève (aujourd’hui place de l’Hôtel de Ville à Paris) sur laquelle les ouvriers se réunissaient en attendant une embauche éventuelle. La grève a une histoire : à Lyon, au début du XVIe siècle, les "griffarins", des ouvriers imprimeurs qui utilisent l’arrêt du travail, au cri de "Trique, trique" (d’où peut-être le terme strike en anglais pour désigner la grève ou le fait de faire grève), pour vider l’atelier du maître récalcitrant et "jeter l’interdit" sur ceux qui songeraient à les remplacer. À la fin du XIXe siècle, on distingue encore mal entre grève, émeute et insurrection : la plupart des grèves depuis 1815 avaient pris un caractère révolutionnaire, la plus fameuse étant celle des canuts de Lyon en 1834. Avec l’essor du syndicalisme autour de 1900 dans les pays industriels, une confusion persiste entre grève et émeute, alimentée aussi par les peurs de la bourgeoisie et les espoirs des syndicalistes révolutionnaires qui versent dans la mystique de la grève générale insurrectionnelle.

L’histoire de la grève générale

Selon des historiens et historiennes, l’idée de grève générale apparaîtrait au cours de la Révolution française, exprimée par Sylvain Maréchal, Le Tellier, Mirabeau. Elle est préconisée par le syndicalisme britannique dans les années 1832-1842. Face au coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte, elle est avancée par le libéral Emile de Girardin. Elle est débattue au IIIe Congrès de l’Association internationale des travailleurs. Les grèves de 1886 à Chicago pour les huit heures servent de déclencheur pour le mouvement ouvrier français qui s’est redressé rapidement de l’énorme saignée de la Commune. Au sein de la Fédération des Bourses du travail, fondée en 1892, Fernand Pelloutier promeut la stratégie de l’arrêt collectif du travail qu’il expose dans une bro-chure rédigée avec Henri Girard, Qu’est-ce que la grève générale ? (1895). Le IIe Congrès de la CGT, à Tours en 1896, adopte le principe d’une propagande intense en faveur de la grève générale. Le même scénario se renouvelle en 1897 (Tours), 1898 (Rennes), 1900 (Paris). Le congrès de Montpellier dote l’organisation d’une commission des grèves et de la grève générale. L’article 16 des nouveaux statuts indique qu’elle "a pour objet d’étudier les mouvements de grève dans tous les pays" et qu’elle "s’efforce, en outre, de faire toute la propagande utile pour faire pénétrer dans l’esprit des travailleurs organisés la nécessité de la grève générale". Le VIIIe congrès, à Bourges en 1904, confie le soin à Paul Delesalle d’animer une commission spéciale char-gée de mener une campagne pour les huit heures qui seraient obtenues d’ici le 1er mai 1906. Sur la façade de la Bourse du travail de Paris, un panneau proclame : "A partir du 1er mai 1906, les travailleurs ne feront plus que huit heures." 1906 sera la première tentative de grève générale en France. Lors de la révolution russe de 1905, qui, pour l’essentiel, dura de septembre à décembre, la grève générale joua un rôle complètement inédit. Loin d’être un fantasme des anarchistes, ou un substitut à l’insurrection ouvrière, la grève générale de 1905 s’est révélée être une arme redoutable entre les mains des travailleurs, portant en elle une dynamique capable d’embraser le pays entier. Dans sa brochure "La grève de masse", écrite en 1906, Rosa Luxemburg tirait les leçons de la réalité concrète des événements de 1905.

Les débats sur la grève générale au XIXe siècle et au début du XXe

Au sein du mouvement syndical du début du XXe siècle, il y des oppositions fondamentales dans les objectifs donnés à la grève générale : - Pour le courant réformiste, la grève générale est un moyen d’obtenir des améliorations partielles et immédiates pour les travailleurs, secteur par secteur (grèves générales sectorielles) ou ensemble en imposant par l’action économique le vote de lois sociales. - Le courant guesdiste (1) était plutôt opposé à la grève générale. Il subordonnait l’action syndicale à celle du parti afin de permettre la conquête du pouvoir par celui-ci. Le parti étant considéré comme seul à même de mettre en œuvre la révolution par la mise en place d’un “état ouvrier”. La grève générale devient alors pour les guesdistes un levier pour permettre la prise de pouvoir insurrectionnelle par le parti ouvrier. - Pour le courant syndicaliste révolutionnaire, la grève générale était l’outil essentiel de la révolution. Elle devait en effet permettre aux travailleurs de prendre le contrôle de l’ensemble de l’économie et des moyens de production : arrêt simultané de la production dans tous les secteurs, destruction de l’appareil d’état, abolition du patronat et du salariat et enfin reprise de la production dans la nouvelle économie socialisée. Cette dernière devant être au service et sous le contrôle des travailleurs par le biais des organes démocratiques issus des syndicats. Cette grève générale devait être très organisée et la plus brève possible afin d’éviter les préjudices de l’arrêt trop long de la production pour la population. Bien évidemment cette grève devait ne pas être déclenchée spontanément mais organisée, prépa-rée après des mouvements partiels par secteurs. Une notion très importante est celle de “gymnastique révolutionnaire” : l’organisation syndicale devait permettre d’obtenir des améliorations immédiates pour les travailleurs dans différentes grèves, les entraînant et les organisant en vue de la grève générale. Les positions guesdiste et syndicaliste révolutionnaire sont la continuité des débats entre marxiens et anarchistes au XIXe siècle. Jules Guesde, reprenant avec plus de raideur encore des objections de Friedrich Engels, avait condamné la stratégie de la grève générale. A l’époque, de manière purement théorique, on suggérait que si tous les travailleurs faisaient grève ensemble, pendant suffisamment longtemps (on parlait souvent de quatre semaines - "le mois sacré" comme disaient les révolutionnaires anglais, les "chartistes"), soutenus par les caisses ouvrières évidemment, le capitalisme s’effondrerait. Pour Marx et Engels, cette position était pour le moins naïve, d’autant plus qu’avec le temps, la "grève générale" était devenue le mot d’ordre fétiche des anarchistes. Engels ironisa en 1873 : "Dans le pro-gramme de Bakounine, la grève générale est le levier qu’on emploie pour déclencher la révolution sociale. Un beau matin, tous les ouvriers de toutes les usines d’un pays, ou même du monde entier, cessent le travail, contraignant de la sorte en quatre semaines au maximum les classes possédantes, soit à capituler, soit à taper sur les ouvriers ce qui donne alors à ceux-ci le droit de se défendre et par la même occasion de jeter bas toute la vieille société.". Marx et Engels finirent par considérer que la grève générale n’avait pas de rôle particulier à jouer dans la stratégie ouvrière. Mais, en 1893, Engels (Marx était déjà mort) reconsidéra la question de la grève générale à la lumière de la lutte de classe en Belgique où, par le biais d’une telle grève, les travailleurs venaient d’arracher des acquis politiques importants. Loin de dénoncer l’utilisation de cette nouvelle tactique, Engels montra qu’il s’agissait d’une arme très puissante qu’il fallait manier avec précaution. Comme il l’a dit dans une lettre à Kautsky : "la grève politique doit, ou bien vaincre tout de suite, par sa seule menace (comme en Belgique où l’armée était très secouée), ou se terminer par un fiasco colossal ou, en définitive mener directement aux barricades." Trotsky dira : "Ainsi que tout marxiste le sait, la grève générale constitue l’un des moyens de lutte les plus ré-volutionnaires. La grève générale n’est possible que lorsque la lutte des classes s’élève au-dessus de toutes les exigences particulières et corporatives, s’étend à travers tous les compartiments des professions et des quartiers, efface les frontières entre les syndicats et les partis, entre la légalité et l’illégalité, et mobilise la majorité du prolétariat en s’opposant de façon active à la bourgeoisie et à l’Etat. Au-dessus de la grève générale, il ne peut y avoir que l’insurrection armée."

Les grèves générales en France

La première tentative de grève générale en France est prévue pour le 1er mai 1906 avec pour but l’obtention de la journée de 8 heures (déjà obtenue en Angleterre). A l’approche de la date fatidique, Georges Clemenceau, premier flic de France, futur président du Conseil, masse 50 000 hommes dans la région parisienne. Sous prétexte de déjouer un complot, le ministre fait arrêter le secrétaire de la CGT le 30 avril. Le lendemain, la police à cheval rend impossible tout rassemblement parisien. En province, la mobilisation est médiocre. L’agitation se prolonge jusqu’à la fin du mois de mai. Néanmoins, le mouvement a échoué. Le Parlement adopte le 13 juillet 1906 une loi sur le repos hebdomadaire sans que l’offensive syndicale ait véritablement pesé sur le projet conçu de longue date par des parlementaires réformistes. Le congrès de la "Charte d’Amiens" se tient du 8 au 14 octobre 1906. Il tire les leçons du 1er mai 1906 mais aussi de la formation en 1905 du Parti socialiste unifié, la section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). En dépit des critiques provenant des médiocres résultats de l’action, le mouvement entrepris est à poursuivre. Le rapporteur évoque un schéma à quatre temps : luttes par branches, arrêts simultanés, grève générale, révolution. La Charte d’Amiens écarte toute stratégie parlementaire. Autonome, le syndicat, expression de toute la classe, travaille à l’amélioration immédiate du sort des travailleurs et à plus long terme, à leur émancipation par la grève générale. En mai et juin 1936, après la victoire du Front populaire, déferle une vague de grèves qui touche la quasi-totalité des secteurs agricole, industriel et commercial du privé (12 000 entreprises dans le secteur privé - le "public" n’est pas en grève, ne bénéficiant pas du droit de grève -, près de deux millions de grévistes, dont les trois quarts occupent leurs usines). Le 18 juin, Jouhaux, secrétaire inamovible (depuis 1909 !) de la CGT n’en revient tou-jours pas : "Le mouvement s’est déclenché sans qu’on sût exactement comment et où." Aucune consigne centrale en effet ne l’a précédé, ni même accompagné. Des comités de grève, s’ils ont le mérite d’exister, d’être en général assez représentatifs des différents secteurs de l’entreprise, sont rarement élus autrement qu’à l’applaudimètre de l’AG. Leur coordination est inexistante à quelques exceptions ou tentatives près : la CGT réunit à plusieurs reprises des délégués syndicaux de la métallurgie ; il existe un comité intermagasins dont les délégués accompagneront les syndicats aux négociations du secteur ; enfin le comité de grève d’Hotchkiss tentera de faire vivre une coordination de 33 puis 280 usines métallurgiques de la région parisienne au point culminant du mouvement. La grève imposera les accords Matignon qui vont bien au-delà du programme électoral du Front populaire. Mais le combat a radicalisé les combattants. Il faudra toute l’autorité de Thorez pour stopper un mouvement qui est à son zénith entre le 7 et le 12, c’est-à-dire après les accords dits maintenant Maquignon. L’autre grande grève générale fut celle de mai 68 (2). Tandis que les étudiants tiennent d’interminables "assemblées générales" depuis la fermeture de Nanterre le 2 mai, les ouvriers, las de grèves ponctuelles et de négociations infructueuses, décident de contrer plus durement l’intransigeance patronale. Des luttes très dures menées début 68, on peut trouver trace dans un article du Combat Syndicaliste du 22 février 1968, journal de la CNT (qui avait à l’époque une existence symbolique), dans un article intitulé "Vive l’action directe" : "- Nantes, 20 janvier 1968 : "L’installation du nouveau conseil d’administration de la Caisse primaire de sécurité sociale a donné lieu à une manifestation des unions locales des syndicats ouvriers. Des C.R.S. venant prêter main forte aux gardiens de la paix, des projectiles divers étaient lancés sur les forces de police et les premières sommations étaient faites" - Redon, 20 janvier 68 : "Les ouvriers de l’usine Jean GARNIER, fabrique de machines agricoles ont, au nom-bre d’environ cinq cents, de nouveau débrayé jeudi soir et parcouru la ville. Ils ont encore jeté quelques pierres et boulons contre les fenêtres de l’appartement particulier du sous préfet et de la gendarmerie. ... - Caen, 24 janvier 68 : "Le climat s’est durci à Caen. A proximité de l’hôpital, la police voulut barrer la route aux ouvriers qui arrivaient au coude à coude. Le heurt fut violent avec les manifestants armés de morceaux de bois... Une autre échauffourée avait eu lieu le matin sur la R.N. 13 à l’entrée de Caen, où les gardes mobiles ont dû dégager la route bloquée pendant trente minutes par les ouvriers en grève de la Sonormel" - Angers, 27 janvier 68 : plusieurs centaines de viti-culteurs ont manifesté contre les conditions d’application de la TVA. à leur profession.... C’est alors que quelques incidents éclatèrent, des manifestants lançant des pétards dans la cour de la préfecture. Ensuite une centaine de manifestants, malgré l’ordre de dispersion, se dirigèrent vers la gare et envahirent les voies. A 18 h 30, deux trains ont ainsi été bloqués" - Caen, 27 janvier 68 : "La manifestation organisée à Caen vendredi après-midi pour appuyer les revendica-tions des ouvriers métallurgistes en grève s’est prolon-gée dans la soirée par de véritables scènes d’émeutes. 18 blessés, 86 personnes, jeunes pour la plupart, furent appréhendées. Mais dès qu’un cortège se forma, il apparut très rapidement que des manifestants, particulièrement des jeunes, étaient très échauffés. Ces manifestants ne dissimulaient guère leurs intentions : ils tenaient à la main des barres de fer et avaient les poches bourrées de projectiles. Les gardes mobiles apparurent bientôt lançant des grenades lacrymogènes. La nuit tombée, pendant trois heures, de violentes bagarres se multiplièrent au centre de la ville. En même temps, des vitrines, des feux de signalisation, des enseignes étaient brisées, des voitures endommagées. La B.N.R a été lapidée, un camion de pneus a été la proie des flammes. (...)" L’agitation étudiante, jusque-là isolée, rencontre la sympathie de l’opinion publique : le 13 mai, à Paris et dans toute la France, les syndicats manifestent avec les étudiants pour protester contre les brutalités policières. La crise prend alors une nouvelle dimension, car le lendemain, de façon tout à fait inattendue et spontanée, une vague de grèves s’enclenche : à la révolte étudiante succède une véritable crise sociale. Au soir du 14 mai, les salariés de Sud-Aviation, dans la banlieue de Nantes, occupent leur usine et séquestrent le directeur. Les 15 et 16, la grève gagne les usines Renault de Cléon et Sandouville (Seine-Maritime), Flins et Boulogne-Billancourt. Progressivement, jusqu’au 22 mai, et sans mot d’ordre syndical national, le mouvement s’étend. Le pays se retrouve paralysé par 7 millions de grévistes déclarés (sans compter les salariés en chômage technique, ou bloqués par le manque de transports). Les usines, les bureaux, les services publics, les transports, tous cessent le travail. Nées spontanément, les grèves de Mai 68 ne sont encadrées qu’a posteriori par les syndicats, qui collent cependant autant que possible au mouvement, tentant de le traduire en revendications négociables. Après un week-end marathon, sont signés entre le gou-vernement d’un côté, la CGT et la CFDT de l’autre, les “accords de Grenelle” du lundi 27 mai qui se traduisent par : ß Relèvement du SMIG de 35 %, ce qui le portait de 2,22F à 3 F Généralisation du SMIG à toute la France (le SMIC n’existait pas encore - il sera institué en 1970 -. Le minimum était le SMIG, Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti, basé et indexé sur l’indice des prix à la consommation, mais il ne s’appliquait pas partout en France, ni dans tous les secteurs d’activité). ß Hausse des salaires de 10 % en 7 mois ß Extension des droits syndicaux ß Reconnaissance de la section syndicale d’entreprise ß Accords de réduction du travail pour revenir progressivement aux 40 heures ß Travaux sur le droit à la formation continue, sanctionnés par l’accord de juillet 70 instaurant la formation professionnelle rémunérée. Mais ce compromis de Grenelle ne satisfait pas la base ouvrière : il privilégie les revendications "quantitatives" classiques, alors que les grévistes mettent plutôt en cause les rapports de travail et les structures de pouvoir dans l’entreprise. La reprise du travail se fait lentement. On se bat encore, mi-juin, à Flins et à Sochaux. Bien des grévistes se sentent floués ; mais ils sont isolés. Ces accords consacrèrent la liquidation du programme révolutionnaire en accordant aux syndicats ouvriers un statut officiel de "partenaire social" qu’ils occupaient déjà de facto dans le mode de régulation fordiste en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mai 68 a été un vaste mouvement de contestation. Contestation du pouvoir, contestation des institutions, contestation de De Gaulle, contestation des règlements universitaires, contestation de la violence policière, contestation de la société, contestation des tabous sexuels, contestation des conditions de travail, contestation de la croissance économique…

Une grève générale partielle (dans la fonction publique)

Début juillet 1953, bénéficiant des pouvoirs spéciaux, Laniel, président du conseil, annonce qu’il va prendre toute une série de mesures afin de limiter les dépenses sociales (ce pour financer les dépenses militaires de la guerre coloniale en Indochine) : réformes de l’assurance sociale, suppression de 4 000 emplois dans la fonction publique, allongement de l’âge de la retraite. La procédure voulait que ces projets soient soumis par le gouvernement au Conseil supérieur de la Fonction publique qui devait se tenir le 4 août. Ce même jour, la CGT, le Syndicat autonome et la CFTC (la CFDT, qui en fut issue, n’existait pas encore) appelèrent à organiser des pétitions, des délégations et un débrayage d’une heure contre les décrets annoncés. FO s’était contentée le 3 août d’une mise en “état d’alerte” de ses syndicats. Le 4 août donc, l’activité cessait dans la quasi-totalité des bureaux, des centres et des services postaux mais, comme il était prévu, le travail reprit au bout d’une heure, sauf à Bordeaux. Là, un militant de FO, Jean Viguié, de tendance anarcho-syndicaliste, prit le micro et résuma la situation : "Seule une grève générale et illimitée peut aboutir à faire reculer le gouvernement" et conclut en disant : "Pourquoi ne la lancerions-nous pas ?". Les ap-plaudissement tinrent lieu de vote. Par téléphone, les postiers grévistes de Bordeaux avertissaient eux-mêmes leurs collègues, dans le reste du pays. Deux jours plus tard, la grève était générale dans les PTT et gagnait d’autres secteurs, concernés eux aussi par les décrets-lois. À son point culminant, la grève fut suivie par quatre millions de travailleurs. Il n’y avait plus de trains, plus de courrier. Le téléphone, alors manuel entre Paris et la province, était paralysé, le gouvernement dut utiliser les lignes intérieures de l’armée. Les chèques postaux étaient bloqués, les ordures ménagères s’entassaient sur les trottoirs des villes. Elle dura jusqu’au 25 août. Mais pour le gouvernement comme pour les syndicats, il s’agissait de régler cette affaire avant la fin du mois d’août, avant que le reste des salariés ne retourne au travail. Le 20, un accord était signé avec FO et la CFTC. Le gouvernement reculait sur les retraites et les salaires les plus bas. L’ordre de reprise de FO et de la CFTC fut sans effet. Pour la CGT, il s’agissait de faire un baroud d’honneur démonstratif de leur influence. Démonstration faite, la CGT appela à la reprise du travail le 25 août, sans que les travailleurs obtiennent rien de plus. Mais le gouvernement avait dû remiser ses fameux décrets-lois et promettre d’augmenter les bas salaires.

De 1968 à aujourd’hui…

La masse de grévistes de 1968, si elle n’a pas ébranlé le régime malgré la bonne frousse flanquée à la bourgeoisie, a tout de même contribué à un certain rééquilibrage du rapport de force entre le capital et le travail. Des acquis, certes au-dessous de ce qui était escompté, ont pu être arraché au pouvoir et à la bourgeoisie. De plus, ce nouveau rapport de force s’accompagnait d’une contestation frontale des valeurs bourgeoises. Depuis, nous avons assisté à l’érosion de ce rapport de force qui s’est infléchi en faveur du capitalisme. Des restructurations gigantesques, parfois pilotées par l’Etat lui-même, ont jeté à la rue des centaines de milliers de travailleurs. L’offensive de la bourgeoisie s’accentue ensuite pour réduire à l’état de miettes les acquis cumulés d’un demi-siècle de luttes sociales. Ces éléments d’un "compromis" entre travail et capital que certains croyaient possible sont éliminés. L’action continue du capitalisme est d’autant plus efficace qu’elle est déterminée à parvenir à ses fins et ne trouve face à elle que des réactions dispersées, même si elles sont parfois spectaculaires, et des organisations de travailleurs persistant à penser dans le cadre d’un "compromis" que la bourgeoisie a depuis longtemps rompu. Ainsi, ces dernières années ont laissé l’initiative à une bourgeoisie jalouse de ses prérogatives, ne comptant partager aucune parcelle de pouvoir, désireuse de maintenir puis d’augmenter de manière conséquente ses taux de profit. Par ses coups de boutoirs sans cesse plus violents, elle contraint les travailleurs à se cantonner à une posture défensive. Celle-ci, souvent désespérée, demeure à l’écart de toute coordination, inconsciente souvent du nouveau rapport entre les classes et nostalgique d’une période d’équilibre qui s’est avérée illusoire, un repli stratégique de la classe des possédants. Cette défensive des travailleurs n’est pas même élément d’une stratégie de cantonnement qui travaillerait à la construction d’un nouveau rapport de force, prélude, en même temps qu’élément constitutif d’une stratégie offensive future, consciente cette fois de l’impossible existence d’un quelconque compromis durable avec le capital et l’Etat. Pour que cette conscience rejaillisse, la révolte élémentaire, même sous ses formes actuelles, est d’une impérative nécessité. Elle doit être le socle d’une nouvelle conscience de classe débouchant sur une nouvelle conscience politique indispensable au constat des enjeux liés aux rapports de classe d’aujourd’hui. Lors du mouvement de ce printemps, nous avons pu entendre le mot d’ordre "Grève Générale" émerger ça et là, de la bouche de militantes et militants révolutionnaires certes, mais surtout des franges les plus déterminées de salariés en lutte. Ainsi, parmi les personnels les plus engagés de l’Education Nationale (minorité importante et très active) est apparue l’affirmation de la nécessaire confrontation générale sans laquelle leurs revendications propres n’ont aucune chance d’aboutir. Il en va de même, évidemment, pour tout mouvement catégoriel. Auparavant et en même temps, des sections syndicales d’entreprises licenciant en masse se rencontraient pour construire une réaction des travailleurs à la hauteur des enjeux en dénonçant clairement le capitalisme et en défendant l’urgence de la construction d’un rapport de force offensif. Aujourd’hui, la nécessité de la grève générale, la nécessité de synthétiser les mécontentements grandissants de tous les salariés, chômeurs et précaires, germe dans les mouvements. Sans prise de conscience globale, sans lutte d’ensemble, il sera de plus en plus difficile de faire avancer quoi que ce soit pour quelle catégorie que ce soit. Notre salut est encore une fois dans l’union active de tous les travailleurs. Cependant, il faut maintenir les liens apparus dans les mouvements au risque de devoir repartir de zéro à chaque coup tordu du pouvoir. Pour que nécessité puisse devenir réalité, coordination et organisation sont d’une vitale nécessité, car aucun mouvement se voulant victorieux ne peut se contenter de se payer de mots.

Camille et Christophe, OCL Reims

Sources : Encyclopédie Hachette, la CNT SAM de Marseille, la brochure de CNT-AIT de Toulouse sur Mai 68, Rouge du 31/07/2003, Lutte ouvrière du 15/08/2003, un texte d’auteur inconnu, intitulé "La grève générale [Un point de vue… marxiste]", Temps critiques et autres lectures

(1) courant socialiste français qui fondait sa politique sur des principes marxistes et ayant pour but final : le renversement du capitalisme. En 1880, le parti ouvrier français est fondé par Jules Guesde et Paul Lafargue. En 1905, ce courant participera à la création du nouveau parti socialiste unifié (qui en adhérant à la IIe Internationale adopta le titre de Section française de l’Internationale ouvrière : SFIO), mais ses thèses ne furent pas celles retenues par ce parti.

(2) on vous recommande vivement de lire, si vous ne l’avez pas encore fait, le numéro Hors-série à ce sujet de Courant alternatif, 3,80 ¤


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Re: à propos de la grève générale

Messagede Pïérô » 21 Mar 2016, 01:24

Grève générale, grève généraliste, brève histoire d’un concept révolutionnaire

« Si nous faisons la grève générale, c’est pour nous emparer des moyens de production, pour déposséder les possédants actuels, qui, notamment, ne se laissent pas faire facilement ; il est nécessaire que cette grève revête un caractère révolutionnaire. 1 »
Riom, délégué du bâtiment Ve congrès CGT, 1900

Aux sources du mouvement ouvrier

Dès la création de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à Londres en 1864, s’opposent le courant social-démocrate (Allemagne, Angleterre, Suisse romande) et le courant libertaire (France, Espagne, Italie, Suisse jurassienne), majoritairement proudhonien. Le premier veut transformer le mouvement ouvrier en partis politiques permettant la prise de pouvoir par la voie parlementaire ; le second, détruire l’État et reconstruire la société sur la base des unions de métiers. Ses arguments – que l’histoire va valider parfois tragiquement – sont les suivants : calquer l’organisation sur celle des États serait la fin de l’internationalisme ; l’État n’a jamais été un instrument révolutionnaire ; la bureaucratie d’État deviendrait inévitablement une nouvelle classe sociale privilégiée. Les anti-autoritaires perçoivent ainsi le rôle de la grève générale : « Lorsque les grèves s’étendent, se communiquent de proche en proche, c’est qu’elles sont bien près de devenir une grève générale, et une grève générale, avec les idées d’affranchissement qui règnent aujourd’hui, ne peut aboutir qu’à un grand cataclysme qui ferait peau neuve à la société » (Journal de l’Internationale, 1869).

En 1871, les communards tentent de mettre en place une démocratie directe, contre l’État versaillais et l’État prussien. La féroce répression qui s’ensuit porte un coup très dur au mouvement ouvrier international. La popularité de la Commune de Paris pousse Marx, dans La Guerre civile en France, à soutenir ses réalisations, alors qu’il avait auparavant déclaré souhaiter la victoire de la Prusse, pour faciliter le triomphe de ses propositions sur celles des internationalistes français ! Il reviendra à ses amours et, après diverses manoeuvres, obtiendra l’exclusion d’anti-autoritaires de l’AIT, dont Bakounine, au congrès de La Haye en 1872.

Émergence du grève-généralisme

Jusqu’à la fin des années 1870, la répression en France est absolue. Le désespoir va pousser quelques-uns, tel Ravachol, à des actes destinés à « réveiller les masses ». Ce n’est qu’après 1884 que les syndicats deviennent légaux et se regroupent sous la direction du Parti ouvrier de France, créé en 1882 par les marxistes Jules Guesde et Paul Lafargue : la Fédération des syndicats voit ainsi le jour à Lyon en 1886. D’autre part, à partir de 1887, sont créées à Paris, souvent construites par les ouvriers eux-mêmes, des Bourses du travail. Là se retrouvent les diverses professions, facilitant le développement d’une conscience de classe liée à la solidarité concrète, et d’une autonomie politique et culturelle ouvrière. Outre les services rendus aux travailleurs (bureau de placement, caisse de secours, formation professionnelle, bibliothèque, etc.), elles se veulent un outil d’émancipation intégrale et un instrument d’organisation de la société future. Leur fédération est créée à Saint-Étienne en 1892, et Fernand Pelloutier, son secrétaire, affirme : « L’idée de fédérer les Bourses du travail a une origine plus politique qu’économique. » C’est surtout en leur sein que se développe l’idée de grève générale, qui se veut une alternative révolutionnaire à la stratégie de conquête de l’État sous l’égide des partis politiques, qu’ils soient réformistes ou insurrectionnalistes. Elle nait de la conviction que l’émancipation doit être le fait des ouvriers eux-mêmes et ne doit pas être laissée aux professionnels de la politique. Jules Guesde traitera avec mépris ces partisans de « grève-généralistes », terme que reprendront les anarchistes, y adjoignant « antimilitaristes et antipatriotes ».

S’émanciper du joug du capitalisme, et de la tutelle des partis

La CGT regroupe en septembre 1895 à Limoges les syndicats et les Bourses du travail. Après l’idée de « grève des bras croisés » initiale, va apparaître celle de « grève générale expropriatrice », sous l’impulsion des libertaires, tel Émile Pouget dans La Grève générale révolutionnaire : « La grève générale ne se limite pas à une cessation de travail, mais doit être immédiatement suivie de la prise de possession et de la réorganisation de la production et de la circulation des produits. » Cette stratégie concrétise les positions des antiautoritaires de l’AIT, affirmant le refus pour le syndicalisme d’instaurer un socialisme par délégation et de jouer un rôle de clientèle électorale pour un parti, ou de chair à canon pour un état-major révolutionnaire : « La grève générale révolutionnaire apparait comme l’unique et seul efficace moyen pour la classe ouvrière de s’émanciper intégralement du joug capitaliste et gouvernemental » (Groupe anarchiste des étudiants socialistes révolutionnaires et internationalistes, 1901).

Devant le développement de l’idée de grève générale, certains, tel Henri Van Kol, fondateur du parti social-démocrate des Pays- Bas, pensent qu’« il est de notre devoir de démasquer ce moyen anarchiste, et d’avertir la classe ouvrière contre ce moyen de lutte dangereux, nuisible et impuissant ». Cependant, en France, seul le Parti ouvrier de France de Jules Guesde affiche clairement ses choix : « Grève générale et on ne vote plus ! Grève générale et l’on méprise les politiciens auxquels on reproche d’exploiter les travailleurs ! » Les autres partis socialistes, tenant compte du choix majoritaire du mouvement ouvrier, adoptent un « socialisme de juste milieu ». Les réformistes de Jean Jaurès et les partisans de Jean Allemane du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire tentent de concilier grève générale et action parlementaire, alors que les blanquistes l’assortissent d’insurrectionnalisme. « Comme toujours les politiciens suivent le vent qui tourne. Dans nos congrès corporatifs, la grève générale a été adoptée. Comprenant qu’ils font fausse route, ils vont essayer aujourd’hui de se revendiquer de ce mouvement, afin de le faire mieux avorter » (La Grève générale, 1901). Jaurès affirmera un peu plus tard : « Il n’y a pour le socialisme qu’une méthode souveraine, conquérir légalement la majorité. »

Syndicalisme révolutionnaire et anarcho-syndicalisme

Les syndicalistes révolutionnaires veulent exalter l’individualité de la vie de producteur ; ils vont donc contre les intérêts des politiciens qui voudraient diriger la révolution de manière à transmettre le pouvoir à une nouvelle minorité », écrit Georges Sorel dans Réflexions sur la violence, en 1908. Keufer, opposant réformiste, reproche alors à la CGT d’être devenue, « sous l’impulsion des libertaires, un véritable parti ouvrier anarchiste ». C’est un peu schématique, car des blanquistes, des allemanistes ont aussi eu un rôle, et des libertaires restent encore hostiles au syndicalisme. Mais l’apport anarchiste a été essentiel dans le syndicalisme révolutionnaire : analyse du rôle de l’État, refus du parlementarisme et des politiciens, antimilitarisme, antipatriotisme, action directe.

Pourquoi ces pratiques, enracinées dans le mouvement ouvrier, ont-elles été vaincues et souvent occultées ? Bien des événements ont permis au capitalisme de parfaire ses armes, aux politiciens de saper l’autonomie ouvrière : en 1905, les groupes socialistes se regroupent dans la SFIO ; la « Grande Guerre », à laquelle ne put s’opposer la CGT, causa la mort de nombreux militants ouvriers et désillusionna beaucoup d’internationalistes ; le rôle réel des bolcheviks dans la révolution russe ne fut perçu au début que par quelques anarchistes, et poussa des syndicalistes révolutionnaires, tel Monatte, à adhérer au Parti communiste créé en 1920 ; enfin, les méthodes de noyautage des syndicats par des fractions politiques étaient inconnues, et permirent au Parti communiste de « pénétrer dans la CGT comme une pointe d’acier dans une motte de beurre ».

Face aux réformistes et aux staliniens, une partie des syndicalistes révolutionnaires, autour de Pierre Besnard, créeront en 1926 la CGT syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR) sur la base de la charte de Lyon, texte fondateur de l’anarcho-syndicalisme, clairement antagonique des partis politiques. Mais il est déjà trop tard.

Changer la vie

Résignation et soumission, qui prospèrent sur la quasi-disparition des cultures ouvrières et paysannes, n’ont pas encore totalement laissé la voie libre au capitalisme mortifère. Si la grève générale n’a pas balayé les possédants, des « grèves généralisées » les ont ébranlés. En 1936, ou 1968, elles ont retardé l’avancée du libéralisme et de ses « partenaires sociaux », et redonné espoir à ceux qui veulent « changer la vie ». Lorsque les ouvriers polonais de Solidarnosc, dans la région de Lodz en octobre 1981, ont commencé à intervenir directement sur la production des usines, il a fallu l’intervention de l’armée russe pour étouffer ce que l’Agence Tass avait stigmatisé à l’époque comme de l’anarcho-syndicalisme.

Les récents mouvements sociaux permettent la redécouverte de ce que furent les pratiques de ce que nos compagnons de l’époque appelaient la « gymnastique révolutionnaire » : bloquer l’économie et les transports, rassembler dans actions et analyses chômeurs, précaires, salariés de toutes professions, lycéens, se réapproprier des lieux pour pérenniser ces rencontres, telle la Maison de la grève de Rennes, alimenter des caisses de grève, etc. Il est plus que temps de réinventer les Bourses du travail, outils pour l’action, l’éducation populaire, la solidarité brisant le corporatisme et l’individualisme… et la préparation d’une grève générale, « révolte sociale dirigée contre le patronat » et qui « présente le minimum de risques d’être accaparée par les politiciens ou d’aboutir au socialisme d’État ».

Élan noir

1. Cité par Miguel Chueca dans Déposséder les possédants. La grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), Agone, 2008. Ce livre est la matière du présent article.

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Re: à propos de la grève générale

Messagede Pïérô » 11 Juil 2017, 02:39

Comment un rapport de forces bascule

La grève générale, une invitée-surprise

Au début du XXe siècle, la grève générale était conçue comme un acte révolutionnaire visant à renverser le système capitaliste. Si, avec le temps, ses objectifs sont devenus plus modestes, les organisations militantes continuent de s’interroger : à quelles conditions doivent-elles appeler à l’arrêt du travail ?

... http://www.monde-diplomatique.fr/2016/06/GIRAUD/55741
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Re: à propos de la grève générale

Messagede bipbip » 30 Juil 2017, 17:14

Fernand Pelloutier. – "Qu’est-ce que la grève générale ?"

Le texte qui suit, probablement rédigé pour l’essentiel par le seul Fernand Pelloutier, bien qu’il soit signé aussi du nom d’Henri Girard, membre de la commission d’organisation (puis de propagande) de la grève générale jusqu’à sa mort en 1902, constitue la forme achevée de la doctrine « grève-généraliste » à laquelle s’arrêtera son auteur. Il paraît fin novembre 1895, à la librairie Jean Allemane, alors que Pelloutier vient de prendre en mains le secrétariat de la Fédération des Bourses du travail.
Texte annoté par Miguel Chueca.

Doc : http://monde-nouveau.net/IMG/odt/pellou ... nerale.odt

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Re: à propos de la grève générale

Messagede bipbip » 09 Sep 2017, 17:17

Rosa Luxemburg et la grève de masse

Extrait de :
Rosa Luxembourg et la spontanéité révolutionnaire
par Daniel Guérin, 1971.

On a, jusqu’à présent, envisagé le problème de la spontanéité révolutionnaire dans son aspect le plus général et le plus abstrait. Il reste maintenant à étudier de plus près le moyen d’action qui, aux yeux de Rosa, était le véhicule le plus authentique et le plus efficace de la spontanéité : ce qu’elle appelait la grève de masses.

Origines de la grève « politique »

Si opposés aux libertaires, si enlisés dans le bourbier du parlementarisme qu’ils aient été, les théoriciens de la social-démocratie allemande saisirent, de bonne heure, l’importance de la grève dite politique. C’est qu’ils avaient eu sous les yeux, outre le souvenir du Chartisme britannique, les deux expériences mémorables des grèves générales belges victorieuses de mai 1891 et d’avril 1893 pour le suffrage universel. Aussi, peu après la seconde, Édouard Bernstein avait-il, dans la Neue Zeit, publié un article sur « la grève comme moyen de lutte politique ». Il y considérait la grève du type belge comme une arme utile de la lutte politique, à ne mettre toutefois en œuvre que dans des cas exceptionnels. Lorsque le mécontentement populaire était suffisamment profond, la grève politique pouvait avoir les mêmes effets, que ceux produits naguère par les barricades. Mais elle exigeait un prolétariat éduqué et des « bonnes » organisations ouvrières, assez fortes pour exercer une influence sur les inorganisés. « Une telle grève, à la fois prudemment et énergiquement conduite, peut, dans un moment décisif, faire pencher la balance en faveur des classes laborieuses. » Elle était surtout à préconiser dans les pays où le suffrage universel était encore soumis à des restrictions. En dépit de toutes ces réserves timorées, Bernstein n’en admettait pas moins le principe de la « lutte extra-parlementaire » au moyen de la grève dite « politique (1) ». Kautsky, au congrès socialiste international de 1893, présenta un rapport dans le même sens.
Après eux, dans la même Neue Zeit, Alexandre Helphand, dit Parvus, israélite russe, entré dans la social-démocratie allemande, marxiste original et audacieux, avait publié une étude plus révolutionnaire que celle de Bernstein sous le titre « Coup d’État et grève de masses politiques ». A le lire on croirait qu’il anticipe le Mai 68 français : « La grève politique de masses se différencie des autres grèves du fait que son but n’est pas la conquête de meilleures conditions de travail, mais a pour objectif des changements politiques précis, qu’elle vise donc non pas les capitalistes individuels, mais le gouvernement. Mais comment une telle grève peut-elle atteindre le gouvernement ? Elle l’atteint du fait que l’ordre économique de la société est bouleversé (…) Les classes moyennes sont entraînées dans une communauté de souffrance. L’irritation grandit. Le gouvernement est d’autant plus déconcerté que la grève embrasse de plus larges masses et qu’elle dure plus longtemps (…) Combien de temps un gouvernement, sous la pression d’un arrêt de travail massif, pourra-t-il tenir au milieu de la fermentation générale ? Cela dépend de l’intensité de l’exaspération, de l’attitude de l’armée, etc. (…) S’il est difficile à la longue de faire durer une grève de masses, il est encore plus difficile pour le gouvernement de mettre fin à un mouvement général de protestation politique. » Le gouvernement ne pourrait plus amener vers la capitale autant de troupes qu’au temps des barricades. Le mouvement se développerait en province avec une force jusqu’alors inconnue. « Plus la grève de masses se prolonge et plus la décomposition gagne l’ensemble du pays, plus le moral de l’armée devient chancelant, etc. (2). »
En France, c’est le social-démocrate Jaurès qui entre en lice. Dans deux articles, il admet qu’une grève générale politique pourrait être féconde. Mais il assortit cette prise de position de toutes sortes de mises en garde exagérément pessimistes, auxquelles Les lendemains de mai-juin 1968 confèrent pourtant une certaine part d’actualité : « Les partisans de la grève générale sont obligés de réussir à la première bis. Si une grève générale (…) échoue, elle aura laissé debout le système capitaliste, mais elle l’aura armé d’une fureur implacable. La peur des dirigeants et même d’une grande partie de la masse se donne carrière en une longue suite d’années de réaction. Et le prolétariat sera pour longtemps désarmé, écrasé, ligoté (…) La société bourgeoise et la propriété individuelle trouveront les moyens (…) de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie économique bouleversée, les forces de conservation et de réaction. » Surgiront, par la pratique des sports et de l’entraînement militarisé, des milices contre-révolutionnaires. « Des boutiquiers exaspérés seraient capables même d’une action physique très vigoureuse. » Cependant, convient-il, la grève générale, même si elle ne réussissait pas, serait « un avertissement prodigieux pour les classes privilégiées, une sourde menace qui atteste un désordre organique que seule une grande transformation peut guérir (3) ».

La grève de masses officialisée

L’année suivante, Rosa Luxemburg, dans la Neue Zeit, aborde pour la première fois le problème de la grève générale. Elle se prononce en sa faveur, à condition, toutefois, concède-t-elle, qu’elle soit seulement circonstancielle et baptisée « grève politique de masses », pour bien la différencier de la grève générale dite anarchiste. Si Rosa fait siennes certaines des critiques de la social-démocratie contre cette dernière conception, elle ajoute pourtant : « C’est jusque-là et pas plus loin que vont les arguments si souvent avancés par la social-démocratie contre la grève générale. » Et elle rejette catégoriquement le « brillant coup de fleuret du vieux Liebknecht » contre toute forme de grève générale et notamment « l’affirmation que la réalisation d’une grève générale a pour condition préalable un certain niveau d’organisation et d’éducation du prolétariat qui rendrait la grève générale elle-même superflue, et la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière indiscutable et inévitable ».
Rosa voit bien que ce prétendu préalable de l’organisation quotidienne et de l’éducation des masses ouvrières dissimule en réalité une option réformiste et parlementariste, l’exclusion de la violence en tant que moyen de lutte, la peur de la répression. Or tout l’État capitaliste repose sur la violence. La légalité bourgeoise et le parlementarisme ne sont que le paravent de la violence politique de la bourgeoisie.
Tandis que les classes dominantes s’appuient sur la violence (…), le prolétariat seul devrait-il, dans la lutte contre ces classes, renoncer à l’avance, et une bis pour toutes, à son usage ? » « Ce serait abandonner le terrain à la domination illimitée de la violence réactionnaire (4). »
Rosa avait affaire à forte partie. La grève politique de masses effrayait tout à la fois le parti social-démocrate et la confédération des syndicats. Le premier, parce qu’il s’accrochait aux vertus exclusives du crétinisme parlementaire » et qu’il voyait dans l’action directe une menace contre ce légalisme auquel il tenait tant; la seconde, parce qu’elle ne voulait pour rien au monde prendre des risques, mettre en danger la prospérité et la stabilité de l’organisation syndicale, vider ses caisses si bien remplies, concéder aux inorganisés, ces indignes, des attributions qui auraient attenté au sacro-saint monopole des organisés. Au surplus, la législation impériale réprimait très sévèrement les grèves (peines de prison et même de travaux forcés pour les grévistes) et la puissante armée allemande était prête à intervenir dans les conflits du travail (5).
Néanmoins, dans sa défense de la grève politique de masses, Rosa bénéficia, pour un temps, de l’appui, ion négligeable, du théoricien de la social-démocratie, adversaire du « révisionnisme », Karl Kautsky. Celui-ci, au moins en principe, admettait alors que Tanne du suffrage universel ne suffirait pas pour vaincre l’adversaire de classe et qu’il y faudrait jouter, le jour venu, celles de l’action directe, de la grève généralisée. Au congrès de Dresde, en 1903, de la social-démocratie, il n’avait pas hésité à soutenir de ses votes une motion anarchisante de ce même Dr Friedeberg en faveur de la grève générale qui, nonobstant cet appui, fut repoussée à une majorité écrasante. Au congrès du parti, à Brême, en 1904, Kautsky, une nouvelle fois, se fit l’avocat de la grève générale avec Karl Liebknecht et Clara Zetkin, mais cette fois encore il n’eut pas gain de cause (6).
Le congrès socialiste international de 1904 à Amsterdam consacra un assez long débat au problème de la grève politique. Une motion du Dr Friedeberg ayant été, une fois de plus, repoussée, une résolution de compromis présentée par le parti socialiste de Hollande fut adoptée à une énorme majorité. Elle accordait aux réformistes que « les conditions nécessaires pour la réussite d’une grève de grande étendue sont une forte organisation et une discipline volontaire du prolétariat » et aux antirévisionnistes qu’il était « possible » qu’une grève étendue à de larges secteurs de la vie économique « se trouverait être un moyen suprême d’effectuer des changements sociaux de grande importance », mais la grève politique de masses était renvoyée prudemment à un avenir plus ou moins lointain « si celle-ci, un jour, se trouvait être nécessaire et utile (7) ».
Tandis que la social-démocratie allemande piétinait dans ces discussions académiques, la lutte de classes en Russie mettait brutalement la grève générale à l’ordre du jour. De son côté, Léon Trotsky, qui résidait alors à Munich, s’appuyant sur l’expérience de ce qu’avaient été « les impétueux mouvements de grève de 1903 », en était arrivé « à la conclusion que le tsarisme serait renversé par la grève générale sur le fond de laquelle se multiplieraient ouvertement les heurts révolutionnaires ». Cette opinion Était aussi celle de Parvus, dont Trotsky venait de faire la connaissance. Parvus l’avait déjà développée dans un article d’août 1904 et il préfaça la brochure rédigée par son nouvel ami à la fin de 1904. Il soutint dans cet écrit que l’arme décisive de la révolution imminente serait la grève générale (8). Cependant, au congrès des syndicats ouvriers allemands à Cologne, en mai 1905, la grève politique de masses était amalgamée avec la grève générale anarchiste et toutes deux traitées indistinctement de « corde que l’on passe autour du cou de la classe ouvrière » pour l’étrangler. Rosa Luxemburg, prenant le contre-pied de ces tristes assises, exalta « cette méthode de lutte qui trouvait en Russie une application grandiose et inattendue, qui pour «tout le monde du travail allait être un enseignement et un exemple (9) ».
Au congrès de la social-démocratie à Iéna, en septembre 1905, Rosa se fit le défenseur ardent de la grève politique de masses : « Si l’on écoute ici les discours déjà prononcés dans le débat (…), on doit, en vérité, se prendre la tête dans ses mains et se demander : vivons-nous vraiment dans l’année de la glorieuse Révolution russe ? (…) Vous lisez quotidiennement dans la presse les nouvelles de la Révolution (…), mais il semble que vous n’ayez pas d’yeux pour voir, ni d’oreilles pour entendre (…). Tous avons devant nous la Révolution russe et nous «rions des ânes, si nous n’en apprenions rien. »
Quelques semaines plus tard, elle ajoutait dans un article : « II n’y a pas si longtemps l’on considérait : moyen [la grève de masses] comme quelque chose de tant soit peu étranger à la lutte de classe prolétarienne et socialiste, comme quelque chose de vide de tout contenu et d’inutile à discuter. Aujourd’hui nous sentons ensemble que la grève générale n’est pas un concept inerte, mais un fragment vivant de la bataille. Qu’est-ce qui a amené ce brusque revirement? La Révolution russe! (…) Aujourd’hui l’on voit clairement sous quelle forme la lutte violente pour le renversement de l’absolutisme se joue. La grève de masses mise en œuvre avec de tels résultats dans la Révolution russe a opéré un revirement dans notre appréciation à son sujet. »
La conviction ardente de Rosa réussit à ébranler l’immobilisme du vieux leader centriste du parti.. August Bebel, et celui-ci ne s’opposa pas à l’adoption d’une résolution où, à travers toutes sortes de restrictions, il n’en était pas moins déclaré que, dans des circonstances données, un large recours à la grève de masses pouvait être un moyen de lutte efficace. Malgré ce qu’elle appelait les « platitudes » de Bebel, Rosa n’en considéra pas moins le vote de ce texte comme une relative victoire et, dans les années ultérieures, elle devait sans cesse se référer à lui pour faire honte à la social-démocratie de son infidélité à la motion d’Iéna, de sa répulsion de l’action directe (10).
Quand, au congrès suivant du parti, à Mannheim, en 1906, le leader des syndicats, Legien, fit une charge à fond d’une heure entière contre la résolution de l’année précédente et ses prétendus méfaits, Rosa lui répondit en se plaçant habilement sur son propre terrain, celui de la défense du mouvement syndical : « Vous n’avez visiblement aucune idée fait que le puissant mouvement syndical russe est un enfant de la Révolution (…), né dans la lutte. (11) »

Contagion de l’exemple russe

Entre-temps, Rosa s’était rendue dans son pays natal en pleine ébullition révolutionnaire, elle y avait participé à l’insurrection de Varsovie et elle avait apporté de son voyage l’étincelante brochure, Grève de masses, parti et syndicats, dont l’objectif principal était de fustiger le mouvement syndical allemand, son étroitesse de vue, son bureaucratisme, son soin avoué de repos, sa crainte du risque et, par
voie de conséquence, la répugnance que lui inspirait la grève politique de masses. Rose le heurtait de plein fouet en faisant revivre devant ses yeux la flamboyante leçon de choses que venait d’être la Révolution russe de 1905. Mais sa démonstration allait encore plus loin. Elle faisait éclater en morceaux l’attitude traditionnelle de la social-démocratie internationale à l’égard de la grève de masses, enfermée, depuis Engels, dans un dilemme trop simpliste : ou bien le prolétariat est encore faible
au point de vue organisation et ressources — et alors il ne peut se risquer à une grève générale; ou lien il est déjà assez puissamment organisé — et alors il n’a pas besoin du « détour » de la grève générale pour parvenir à ses fins (2).
Et Rosa d’affirmer : « Aujourd’hui la Révolution masse a soumis cette argumentation à une révision fondamentale; elle a, pour la première fois, dans l’histoire des luttes de classes, opéré une réalisation grandiose de l’idée de grève de masses (…), inaugurant ainsi une époque nouvelle dans l’évolution du mouvement ouvrier (…) La grève de masses, combattue naguère comme contraire à l’action politique du prolétariat, apparaît aujourd’hui comme l’arme la plus puissante de la lutte politique. » Rosa, avec un optimisme un peu excessif et qui contraste avec ses jugements plus sévères de la fin de 1905 sur le texte arraché à Iéna, soutient que, « dans la résolution d’Iéna, la social-démocratie a pris officiellement acte de la profonde transformation accomplie par la Révolution russe » et « manifesté sa capacité d’évolution révolutionnaire, d’adaptation aux exigences nouvelles de la phase à venir des luttes de classes ».
Mais la grève de masses n’est pas quelque chose sur quoi l’on disserte, mais qui se fait. Assez de « gymnastique cérébrale abstraite » sur sa possibilité ou son impossibilité! Assez de « schémas préfabriqués »! Le schéma théorique qu’on en a fait en Allemagne « ne correspond à aucune réalité ». Et Rosa entreprend de décrire les mille aspects concrets qu’elle a pris spontanément dans la Révolution russe. « Il n’y a pas de pays (…) où l’on ait aussi peu pensé à » propager » ou même à » discuter » la grève de masses que la Russie. » Et pourtant elle y a surgi, sans plan préalable, comme un torrent irrésistible. « La grève de masses telle que nous la montre la Révolution russe est un phénomène (…) mouvant (…) Son champ d’application, sa force d’action, les facteurs de son déclenchement, se transforment continuellement. Elle ouvre soudain à la révolution de vastes perspectives nouvelles au moment où celle-ci semblait engagée dans une impasse. Et elle refuse de fonctionner au moment où l’on croit pouvoir compter sur elle en toute sécurité. »
Qu’on n’aille pas, comme certains théoriciens pédants, tenter de savants distinguos entre « lutte économique » et « lutte politique » ! De telles dissections ne permettent pas de voir le phénomène vivant, mais seulement un « cadavre ». Loin de se différencier ou même de s’exclure l’un l’autre, les deux facteurs « constituent dans une période de grève de masses deux aspects complémentaires de la lutte de classes du prolétariat ».
Et Rosa, se tournant vers la social-démocratie allemande, insiste sur le rôle que jouent les inorganisés dans une grande bataille de classes, rôle généralement sous-estimé : « Le plan qui consisterait à entreprendre une grève de masses (…) avec l’aide des seuls ouvriers organisés est absolument illusoire. » Ce serait se condamner « au néant ». « Lorsque la situation en Allemagne aura atteint le degré de maturité nécessaire (…), les catégories aujourd’hui les plus arriérées et inorganisées constitueront tout naturellement dans la lutte l’élément le plus radical, le plus fougueux. » Et de conclure : « La grève de masses apparaît ainsi, non pas comme un produit spécifiquement russe de l’absolutisme, mais comme une forme universelle de la lutte de classes prolétarienne (13). »

Résistances de la social-démocratie

Au fil des années suivantes, la social-démocratie, loin de confirmer les prévisions et d’entendre les exhortations de Rosa, tourna le dos de plus en plus hargneusement à la grève « politique » de masses. Une fois dissipée la contagion qu’avait plus ou moins exercée sur le mouvement ouvrier allemand la première Révolution russe, l’arme de la grève de masses fut remisée au magasin des accessoires, d’où elle n’était sortie au congrès d’Iéna de 1905 qu’avec toutes sortes de réserves, de « si » et de « mais ».
Kautsky lui-même fit volte-face : il n’était plus désormais pour son ancienne compagne de lutte un allié, mais un adversaire. Rosa, dans une lettre à un ami, évoquant avec amertume la brochure qu’elle avait publiée en 1906 et qui avait, disait-elle, traité « exactement des questions que Karl Kautsky soulève aujourd’hui », ajoutait : « Il s’avère que même nos meilleurs n’ont vraiment pas du tout digéré les leçons de la Révolution russe. »
Toujours prêt à mettre à profit l’autorité de ses papes, Kautsky, maintenant, invoquait le fameux testament légaliste d’Engels contre le mot d’ordre de la grève de masses (14).
L’objet de la discorde, ce fut, en 1910, la contestation par la social-démocratie du scandaleux régime électoral qui survivait en Prusse. Benedikt Kautsky, un des fils de Karl, a résumé ainsi, dans une « esquisse biographique » de Rosa Luxemburg, l’ « absurdité d’un système électoral qui ne donnait au parti le plus puissant de l’Empire qu’une risible représentation de 7 sièges au Landtag de Prusse. Une démocratisation de ce système eût non seulement détrôné les hobereaux, mais aussi ébranlé leur alliance avec le grand capital. C’est pourquoi le gouvernement prussien se refusa à toute concession. La social-démocratie était donc placée dans l’alternative : ou bien entrer en lutte ouverte contre le pouvoir, ou bien, pour un temps, renoncer à ses revendications. La direction du parti, le cœur gros, opta pour la seconde solution, Rosa crut devoir se prononcer pour la première. Elle pensait, en effet, avoir trouvé le moyen d’action qui permettrait la victoire : la grève de masses. »
Et le bon fils de prendre, contre la militante révolutionnaire, la défense de son papa : « C’était une erreur cardinale que de comparer un tsarisme faible et attaqué par toutes les classes sociales avec le gouvernement allemand, bien organisé, armé jusqu’aux dents et soutenu par les couches prépondérantes de l’aristocratie, de la bourgeoisie et de la paysannerie. Son conflit avec Kautsky à ce sujet ne portait pas sur une question d’audace ou de lâcheté politique, mais il résultait d’une erreur d’appréciation des rapports de forces par Rosa Luxemburg (15). »
Rosa répondit aux arguments de Karl Kautsky en évoquant la fameuse résolution du congrès d’Iéna qui, assurait-elle, « avait emprunté officiellement à l’arsenal de la Révolution russe la grève de masses en tant que moyen de lutte politique et l’avait incorporée dans la tactique de la social-démocratie (…). C’était alors l’esprit de la révolution russe qui dominait les assises de notre parti à Iéna. Lorsque, aujourd’hui, Kautsky attribue le rôle de la grève de masses dans la révolution russe à l’état arriéré de la Russie, qu’il échafaude ainsi un contraste entre la Russie révolutionnaire et une Europe occidentale parlementaire, quand il met en garde avec insistance contre les exemples et les méthodes de la Révolution, quand il va même, par allusions, jusqu’à inscrire la défaite du prolétariat russe au passif de la grandiose grève de masses au sortir de laquelle, prétend-il, le prolétariat ne pouvait être finalement qu’épuisé », alors l’adoption par la social-démocratie allemande, cinq ans plus tôt, de la grève de masses selon le modèle russe « s’avère de toute évidence comme un égarement inconcevable (…). L’actuelle théorie du camarade Kautsky est, en fait, une révision de fond en comble (…) des décisions d’Iéna. »
Et Rosa, poursuivant sa démonstration, affirmait : « C’est précisément de l’isolement politique du prolétariat en Allemagne, invoqué par Kautsky, du fait que l’ensemble de la bourgeoisie, y compris la petite bourgeoisie, se dresse comme un mur derrière le gouvernement, que découle la conclusion que chaque grande lutte politique contre le gouvernement devient en même temps une lutte contre la bourgeoisie, contre l’exploitation capitaliste (…), que chaque action révolutionnaire de masses en Allemagne prendra, non pas la ferme parlementaire du libéralisme ou la forme de lutte ancienne de la petite bourgeoisie révolutionnaire (…), mais la forme prolétarienne classique, celle de la grève de masses. »
Et la rude polémiste se faisait toujours plus âpre : « Si encore ç’avaient été seulement les chefs syndicaux qui, dans la campagne la plus récente pour le droit électoral, avaient pris parti ouvertement contre le mot d’ordre de la grève de masses, cela n’aurait fait que clarifier la situation et contribué à fortifier la critique au sein des masses. Mais qu’ils [ces bonzes] n’eurent même pas eu besoin d’intervenir, que ce fut bien plutôt par l’intermédiaire du parti et avec l’aide de son appareil qu’ils purent jeter dans la balance toute l’autorité de la social-démocratie pour freiner l’action des masses, voilà ce qui a brisé net la campagne pour le suffrage universel. — De cette opération le camarade Kautsky n’a fait que composer la musique théorique (16). »
Les cercles dirigeants du parti et surtout des syndicats allèrent jusqu’à empêcher que la question de la grève de masses ne fît l’objet de discussions publiques au cours de la campagne légaliste pour le suffrage universel en Prusse. Us redoutaient, en effet, qu’il suffît de parler de grève de masses dans les meetings et dans la presse pour qu’une grève de masses « éclatât la nuit même ». Rien qu’évoquer la question, c’était, pour eux, « jouer avec le feu » (17). A la veille de la guerre mondiale, dont elle pressentait l’approche, Rosa Luxemburg renouvela ses appels, cette fois pathétiques, en faveur de la grève de masses. En plus de la lutte toujours à poursuivre pour le suffrage universel en Prusse et la défense des intérêts ouvriers, la nouvelle époque de l’impérialisme et du militarisme, les progrès redoutables des forces bellicistes, le danger de guerre permanent, écrivait-elle, « nous placent devant de nouvelles tâches, que l’on ne peut affronter avec le seul parlementarisme, avec le vieil appareil et la vieille routine. Notre parti doit apprendre à mettre en train des actions de masses le moment venu et à les diriger. » Kautsky ne convenait-il pas lui-même que l’on vivait en quelque sorte « sur un volcan » ? « Et dans une telle situation, s’écrie-t-elle, Kautsky ne voit pour lui qu’un devoir : traiter de putschistes ceux qui veulent conférer à la social-démocratie plus de poids et de tranchant, qui veulent l’arracher à la routine! » Au congrès de la social-démocratie à Iéna, en 1913, où Rosa avait, une fois de plus, plaidé en faveur de la grève de masses, cette fois contre Scheidemann, l’odieux personnage lui jeta à la tête son « irresponsabilité » et son « manque de scrupules », tandis qu’Ebert, qui présidait, rappela grossièrement à l’ordre la courageuse oratrice (18). Ainsi elle était déjà la cible des deux traîtres qui, après avoir accaparé le pouvoir en mettant à profit la Révolution allemande de 1918, la laisseront, ou feront, assassiner.

SOURCE : La Bataille Socialiste https://bataillesocialiste.wordpress.co ... -de-masse/


Notes :

1) Eduard Bernstein, « Der Strike als politisches Kampfmittel », Die Neue Zeit, 1893-1894, 689-695.

2) Parvus (pseudonyme d’Alexandre Israël Helphand), Staatsstreich und politischer Massenstrike », Neue Zeit, -«95-1896, II, 362-392.

3) Jean Jaurès, La Petite République, 29 août au Ier septembre 1901, ds Hubert Lagardelle, La Grève générale et le socialisme. Enquête internationale, 1905, 102-112.

4) G. S., 31-32, 36-37, 41.

5) Ce fut en vain qu’au congrès socialiste international de 1904, un socialiste libertaire, le Dr R. Friedeberg, suggéra que, justement pour cette raison, les syndicats donnent à leurs membres une formation antimilitariste, comme le lisait la C.G.T. française : Dr R. Friedeberg, Parlementarismus und Generalstreik, Berlin, août 1904, 29-30.

6) Lagardelle, cit. 217, 235-252, 282-283, 292, 302, 306.

7) Dr R. Friedeberg, cit.; — Robert Brécy, La Grève générale en France, 1969, 72; — Sixième Congrès international tenu à Amsterdam du 14 au 20 août 1904, compte rendu analytique, Bruxelles, 1904, 45-58.
8) Trotsky, Avant le 9 janvier, brochure, début 1905, préfacée par Parvus, ds Sochineniya (Œuvres de Trotsky en russe), vol., II, livre I, Moscou, 1926-1927; — Zeman et Scharlau, The Merchant of Revolution (vie de Parvus), Londres, 1965, 66-68, 76-78, 87, 89.

9) « Die Debatten in Köln », 30-31 mai 1908, G. W., IV, 395; v. Document n° 5, p. 106.

10) Discours au congrès d’Iéna de la social-démocratie, 1905, G. W., TV, 396-397; — Protokoll… (du congrès d’Iéna), 1905; — article du 7 novembre 1905, G. W., IV, 398-402; — lettres de R. L., fin septembre et 2 octobre 1905, ds J.-P. Nettl, Rosa Luxemburg, 1966, I, 307 (la lettre du 2 octobre 1905 est reproduite, en français, dans l’introduction de Paul Frölich à Grève de masses…, éd. Maspero, 1964).

11) Gegen das Abwiegeln », discours au congrès de la social-démocratie à Mannheim, 1906, G. W., IV, 480-481.

12) Résumé par Rosa d’une page d’une brochure d’Engels de 1873. Beaucoup plus tard, dans l’extrême vieillesse, Engels devait écrire une préface à La Lutte de classes en France de Marx baptisée par les social-démocrates comme son « testament » où il écrivait idylliquement : « Nous prospérons beaucoup mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux et le chambardement (…). Avec cette légalité, nous nous faisons des muscles fermes et des joues rosés et nous respirons la jeunesse éternelle. » G. M., 93; — Friedrich Engels, Die Bakunisten an der Arbeit, 1873; — Préface d’Engels du 6 mars 1895 à La Lutte de classes en France de Karl Marx.

13) G. M., passim.

14) Lettre à Konrad Haenisch, 8 novembre 1910, ds Briefe an Freunde, cit., 27; — « Ermattung oder Kampf », G. W., IV, 546.

15) Esquisse biographique de Benedikt Kautsky, ds Briefe an Freunde, cit., 218-220.

16) « Die Théorie und die Praxis », cit., G. W., IV, 556-593.

17) « Wahlrechtskampf… », G. W., IV, 609-611.

18) « Taktische Fragen », ibid., 643; — « Der Politische Massenstreik », discours du 21 juillet 1913, 650; — « Die Massenstreiksresolution des Parteivorstandes », 11 septembre 1913, 670-671; — « Das Offiziösentum der Theorie », 661; — « Sien nient von den Massen schleifen lassen! », discours au congrès de la social-démocratie d’Iéna en 1913, 679-681.


http://www.socialisme-libertaire.fr/201 ... n=politics
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Re: à propos de la grève générale

Messagede bipbip » 23 Sep 2017, 22:45

Rezé (44) jeudi 28 septembre 2017

Projection-discussion : " une histoire de la grève générale– de la Commune au Front populaire

à 20h, Bar Le Canon à Pat à Rezé, 51 rue Alsace Lorraine

Pour cette troisième séance, le collectif du Canon ad hoc propose la diffusion du documentaire d’Olivier AZAM," UNE HISTOIRE DE LA GREVE GENERALE – de la Commune au Front populaire", le jeudi 28 septembre 2017 à 20h00 au Canon à Pat à Rezé.

Produit et diffusé par la coopérative cinématographique les Mutins de Pangée et les éditons Agone, ce film réalisé en 2012 nous projette à la fin du 19ème siècle -début 20ème ; époque à laquelle naquit le concept de Grève générale. " A partir d’archives très peu connues, les historiens Miguel Chueca et Charles Jaquier (chargé de la collection Mémoires sociales aux Editions Agone) racontent l’histoire des luttes syndicales "

Le film pose ainsi un regard soutenu sur ce qu’a été " La semaine sanglante, la création de la CGT révolutionnaire des débuts, la catastrophe de la mine de Courrière, la grande petite peur de 1906, le midi rouge, la journée des 8 heures, le front populaire... Des épisodes qui ont construits peu à peu les conquêtes sociales et qui ont tous été traversés par une idée qui, à l’époque, opposait Jean Jaurès et Emile Pouget : La grève générale."

A l’issue de la diffusion, un débat sera organisé autour de la question : " Si la grève générale a une histoire, a-t-elle également un avenir ? "

Entrée libre et gratuite.

"Le Canon ad hoc est un nouveau collectif qui vient de voir le jour à Rezé(44). Il s’inscrit dans le cadre de l’éducation populaire et se propose de promouvoir le cinéma documentaire, de s’en saisir pour enrichir des débats politiques et sociaux. Les projections-débats auront lieu au Canon à Pat, au 51 rue Alsace Lorraine à Rezé.

https://nantes.indymedia.org/events/38569
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Re: à propos de la grève générale

Messagede bipbip » 30 Sep 2017, 16:09

Sur la grève générale. — Victor Griffuelhes

Victor Griffuelhes Secrétaire de la « Confédération Générale du Travail ».

La rapidité avec laquelle l’idée de grève générale s’est répandue dans les milieux ouvriers témoigne de sa force de pénétration. Cependant, les adversaires de cette forme d’action sont encore nombreux chez ceux-là qui se réclament des idées d’émancipation sociale.
Tandis que les défenseurs de notre état social croient à l’éventualité d’une lutte se manifestant par la cessation complète du travail, des partisans d’une transformation sociale s’en proclament les adversaires !
En effet, les propagandistes de l’idée de grève générale sont traités de rêveurs, d’utopistes, de fous, par des citoyens traités comme tels, de leur côté, par les conservateurs bourgeois, pour vouloir bouleverser l’ordre de choses actuel. Or, les partisans du moyen d’action qu’est la grève générale veulent, eux aussi, ce même bouleversement ! C’est là une constatation quelque peu choquante. Elle permet à des citoyens de croire à l’imprévoyance de ceux qui la créent.
Néanmoins, l’obstruction ouverte ou déguisée n’a pas arrêté la propagation de l’idée de grève générale, puisque chaque jour lui amène de nouvelles adhésions. Ce qui le montre, c’est que les faits ne manquent pas d’obliger, même les hostiles, à utiliser cette forme de lutte. N’empêche qu’après l’avoir employée, on s’en déclare l’adversaire, malgré qu’on se dispose à y recourir à nouveau.
Les motifs de cette nouvelle contradiction ne sauraient échapper à l’observateur impartial qui se garde de les faire siens. Et pour cause. J’aurais voulu marquer les raisons de cette attitude, mais ce serait compliquer cette Enquête.
Je me bornerai, à ce début, à répéter que la grève générale apparaît de plus en plus comme un puissant outil pour la lutte ouvrière. Les manifestations de grève générale se renouvellent avec une intensité que les premiers propagandistes n’avaient pu prévoir et qui dénotent l’impossibilité, pour les hommes, d’en arrêter ou d’en paralyser le grand essor.

Que les capitalistes affirment le caractère insensé de la grève générale, tout en prenant leurs dispositions pour en annihiler les effets, c’est leur droit et c’est leur intérêt ! Que des unités du mouvement social s’obstinent à ne pas croire à sa possibilité, voilà qui est faire montre d’un réel aveuglement, préparant à ceux qui en sont victimes, de cruelles déceptions.
Si je ne me trompe, cette Enquête a pour but, non de faire œuvre de vulgarisation, mais de vaincre des résistances et des appréhensions, ou de dissiper des erreurs.
On conviendra qu’il est difficile, sinon impossible, de convaincre des hommes qui ont, à mon sens, le grave tort de vouloir vivre une époque disparue, tant il est vrai que les faits évoluent avec une plus grande célérité que les cerveaux humains.
A un moment donné, on formule rapidement, et on croit aisément que les hommes en se mouvant, ont présentes à l’esprit les « vérités » proclamées pour s’en inspirer ; on est persuadé que les événements vont leur train, suivant le tracé défini en vertu d’une orthodoxie rigoureuse et étroite. Puis les faits passent, les hommes se succèdent, et on assiste étonné — on pourrait dire naïf — au bouleversement de ces formules que, bien intentionné, on a créées. On ne se rend pas compte de la transformation qui s’est opérée, et durant que les autres marchent en s’agitant, on reste sur place, l’œil obstinément fixé sur le but, l’esprit toujours porté sur la même préoccupation : la formule établie.

Enregistrer la vie douloureuse du prolétariat assujetti par les possédants, dont l’expression politique est le pouvoir central, est bien ; assigner comme tâche, la conquête de ce pouvoir, pour en retourner les effets, est insuffisant. A se cantonner dans ces vues, on finit par « retarder », et on passe à côté de moyens d’action qui ne sont que la condensation d’efforts nécessaires et la forme de lutte adéquate à des éléments sociaux.
La conquête du pouvoir est nécessaire dans l’esprit de beaucoup de camarades, et pour y parvenir il faut créer les cadres d’une organisation s’exerçant en vue de cette conquête. Cette organisation ne peut comprendre logiquement que les individus qui reconnaissent les antagonismes de classe en les matérialisant organiquement. Cette organisation, contre laquelle je n’ai pas à m’élever, repose simplement sur une concordance d’idées, puisqu’elle peut grouper des hommes économiquement adversaires. Cependant cette coopération est nécessaire, le mouvement ouvrier étant assez vaste et assez souple pour ne pas rejeter les concours qui s’offrent. II n’en est pas moins vrai que cette coopération a eu, à de certaines périodes, des effets désastreux.

Le citoyen Édouard Berth me permettra de faire miennes les conclusions d’un récent article, paru dans le Mouvement Socialiste (avril 1904) : C’est dans l’idée.de la grève générale qu’est contenue peut-être toute l’essence révolutionnaire du socialisme.
Quels que soient les désirs et les formules, il existe une organisation spécifiquement ouvrière, reposant sur une concordance de besoins, qui tend à créer une concordance d’idées. Cette organisation, qu’on appelle le mouvement syndical, n’est que la représentation de l’atelier et de l’usine. Elle comprend des hommes vivant dans les mêmes conditions, courbés sous des règles identiques.
Si la vie ouvrière s’exerce et s’alimente à l’atelier et à l’usine, le mouvement syndical en est l’expression. Les préoccupations intimes du travailleur, provoquées par les conditions de travail qui lui sont faites chez le patron et dont il constate les durs effets dans son foyer, trouvent leur tribune et leur écho dans le syndicat.

Et malgré les défauts de ces groupements — défauts qu’en grande partie, l’on pourrait attribuer à la fausse éducation sociale donnée à l’ouvrier — ils sont bien l’émanation, je dirai la physionomie de la vie ouvrière, dont l’organisation politique doit s’inspirer sans la représenter.
Aujourd’hui, nul ne songe et nul n’oserait contester la nécessité du mouvement syndical, mais on voudrait limiter son effort en le subordonnant à des courants trop sujets à. variation alors qu’on devrait reconnaître qu’à un mouvement qui va croissant il faut des moyens d’action tirés des formes mêmes du groupement qui le produit.
Il est aisé de se rendre compte que la grève générale surgit des formes du groupement syndical et de l’orientation qui s’en dégage. Le développement des organes ouvriers l’indique, leur évolution le montre. Certes, le nombre des syndicats, en ces dernières années, n’a pas augmenté outre mesure. En revanche, et c’est ce qui est symptomatique, le besoin éprouvé par ces syndicats de se grouper par leur Bourse du Travail et par leur Fédération nationale corporative prouve bien que le côté égoïste, qui, pour d’aucuns, constituait le caractère fondamental du syndicat, disparaît, ou pour parler plus exactement, que la conscience ouvrière, s’affirmant dans le syndicat, se précise en se développant.

Ces organismes, en annihilant le caractère strictement professionnel de chacun de leurs éléments, les appellent à une vie sociale plus élevée ; cette vie doit se faire jour pour se développer, et c’est dans des manifestations de lutte qu’elle prend corps et se matérialise.
Et comme il ne suffit pas à ces organismes de créer une vie sociale qui nivelle les consciences et engendre l’action, ils se rapprochent et se mêlent à leur tour. Ce contact et ce mélange constituent un mouvement ouvrier en France dont on ne saurait nier l’importance.
Cette importance n’échappe pas à nos adversaires. Les dirigeants, effrayés d’un mouvement qui déborde, voudraient le tuer en lui attribuant la formation d’un complot contre la sûreté de l’Etat. En province, les ordres sont donnés pour chercher les traces d’une organisation, qui, de Paris, à leurs yeux, commande et dirige. Si des éléments étaient recueillis, on instruirait contre les militants, et on espère que le mouvement, décapité, serait mort pour longtemps.

Les gouvernants, qui croient que le mouvement ouvrier s’exerce en vertu de formules et de résolutions, se trompent lourdement. La vie ouvrière est trop complexe dans ses manifestations de détail, mais dont la conception et l’esprit sont cependant communs, pour se prêter aux inepties des dirigeants. Et ce qui amène ces derniers à croire à un organisme rigoureux, automatique et directeur, c’est l’effroi que leur cause une cessation générale du travail. Ils escomptent une lutte gigantesque, et connaissant l’esprit révolutionnaire qui l’animerait, ils sont décidés à prendre les devants en arrêtant tout.
C’est en prévision de cette éventualité qu’un plan de mobilisation a été établi au Ministère de la Guerre. En cas de grève générale, porte ce plan, tel officier d’Épinal devra se rendre au Creusot, etc..
Et voilà que, alors que les capitalistes s’arment en vue de cette échéance, des citoyens estiment que la grève générale est utopique !

Je ne puis mieux faire que de me placer derrière cette définition si nette et si claire, que contient une communication du syndicat des maçons de Reims, parue dans la Voix du Peuple, organe de la Confédération générale du travail, du 8 mai. Rendant compte d’une causerie, il est dit : « Passant en revue les questions portées à l’ordre du jour du Congrès de Vichy, Guyot explique que la grève générale ne peut être que la Révolution elle-même , car, comprise autrement, elle ne serait qu’une nouvelle duperie. Des grèves générales corporatives ou régionales la précéderont et la prépareront. »
On ne peut mieux dire et, entre gens qui veulent comprendre, cette définition devrait suffire.

Dans les milieux ouvriers, c’est ainsi qu’on présente la grève générale. Certes, il a été un temps où on la montrait sous un autre aspect, où on lui donnait un caractère différend, mais il faut convenir que rien ne fut tenté, en se prêtant à une discussion sans réserve, pour préciser cette idée. De plus, la conscience ouvrière était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui ; et puis, c’était plutôt la définition d’une idée théorique résumant des aspirations, qu’une interprétation de faits telle qu’on l’envisage actuellement.
La grève générale est le refus des producteurs de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs ; elle est l’explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale ; elle est l’aboutissant logique de l’action constante du prolétariat en mal d’émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues contre le patronat. Elle implique comme acte final un sens très développé de la lutte et une pratique supérieure de l’action. Elle est une étape de l’évolution marquée et précipitée par des soubresauts, qui, comme le dit Guyot dans l’ordre du jour plus haut rapporté, seront des grèves générales corporatives.

Ces dernières constituent la gymnastique nécessaire, de même que les grandes manœuvres sont la gymnastique de la guerre.
On n’attend pas de moi l’explication détaillée du mouvement final, pas plus que des actions généralisées des corporations, que, pour l’instant, je ne puis prévoir. Je ne veux nullement jouer au prophète, en traçant un plan qui assignerait à chaque homme la place qu’il devra occuper. Que du haut d’un septième ciel, on s’amuse à poser des jalons sur une carte représentant le monde social, voilà qui n’est pas de mon goût.
Tout mouvement révolutionnaire n’a donné que ce que la classe opprimée du moment concevait, et a su prendre. La révolution, entrevue par tous, et que le monde ouvrier appelle grève générale, sera elle aussi, ce que le travailleur l’aura conçue et saura la créer. L’action se déroulera selon le degré de conscience de l’ouvrier, et selon l’expérience et le sens de la lutte qu’il se sera donnés.

Comme cette action devra s’exercer contre des forces multiples et variées, comme elle devra réagir contre des courants divers, ce ne seront pas des décisions uniformes et étroites qui seront applicables. Il appartiendra au travailleur d’adapter au milieu d’alors et aux éléments contraires les armes que les circonstances mettront à sa portée.
La grève générale, dans son expression dernière, n’est pas pour les milieux ouvriers le simple arrêt des bras ; elle est la prise de possession des richesses sociales mises en valeur par les corporations, en l’espèce les syndicats, au profit de tous. Cette grève générale, ou révolution, sera violente ou pacifique selon les résistances à vaincre. Elle sera la totalisation des efforts des producteurs sous l’impulsion des groupements ouvriers.

Mais nous n’entendons pas fixer le jour ni l’époque qui mettra aux prises salariés et salariants. Il n’appartient à nulle force humaine de l’indiquer.
Le mouvement naîtra des circonstances, d’une mentalité ouvrière plus élevée, à la hauteur des événements qui porteront en eux-mêmes les éléments de généralisation.
Les éléments de généralisation se définissent par le rôle joué dans la production par telle ou telle industrie, entraînant la mise en action d’une autre industrie- dont les effets iront se répercutant sur d’autres branches de l’activité humaine.
On objectera que tout cela ne dénote pas un degré supérieur d’organisation, qu’il n’est pas possible de mettre en mouvement au même jour la classe ouvrière en totalité. Je répondrai d’abord que nous ne prétendons nullement qu’un point de départ peut ne pas être commun à tous les travailleurs ; nous ne disons pas que cela ne peut se produire.
Nous nous inspirons des contingences sociales et nous disons que la conquête légalitaire du pouvoir ne saurait impliquer, pour ceux qui s’hypnotisent devant elle, l’entrée totale d’élus ouvriers au Parlement. Ceux-là disent que la majorité suffira pour transformer l’état social. La conquête révolutionnaire du pouvoir ne saurait non plus être l’acte unanime du pays. De part et d’autre, il y aura des gens entraînés malgré eux et subissant le résultat de cette conquête. Et j’espère bien que les uns et les autres raisonnent ainsi, car autrement ils pourraient attendre l’an 50.000.
Il nous est donc permis de dire que les travailleurs organisés de certaines industries s’agiteront sous l’empire de préoccupations données, obligeant d’autres corporations à les suivre.

La révolution, quel que soit son stimulant, ne saura être acceptée par tous. Une minorité, que nos efforts incessants de propagande et d’action tendent à grossir, suscitera le mouvement révolutionnaire dont la nécessité apparaît à chacun.
Une plus forte éducation sociale, une grande expérience dans la lutte, une profonde connaissance du milieu social sont autant de conditions nécessaires. Pour les acquérir, l’action s’impose. Par l’étude des conditions du travail, l’ouvrier apprend à connaître le milieu qui l’asservit ; par l’effort en vue de les améliorer, il prend un contact direct avec les forces qui le dominent et il éprouve leur degré de résistance. Ainsi, son esprit d’observation et d’examen s’affine ; il se donne les éléments indispensables pour se diriger lui-même ; il contribue à donner à l’action du monde ouvrier une place et une autorité.
Chacun reconnaît l’urgence pour le prolétaire de travailler à accroître ses moyens d’existence, ce qui augmente d’autant sa force de combativité et son avidité pour plus de réformes. En se groupant l’ouvrier exerce un effort, et c’est dans la pratique de cet effort qu’il parvient à l’intensifier. Et c’est par cette intensité, suscitant une croissance de vie, que la classe ouvrière se libérera du monde capitaliste.

Le but du travailleur est son émancipation, l’outil est le groupement, le moyen est la lutte. L’action ouvrière se donne comme but l’émancipation ouvrière ; elle se donne comme outil le syndicat, et comme moyen la grève, qui est la lutte portée à son maximum d’acuité. De là, le recours, pour un résultat matériel et moral, à la grève. Et s’il a été un temps où la grève, pour certains, était condamnable, parce qu’elle détournait, à leurs yeux, l’attention de l’ouvrier de l’idée de grève générale, il n’en est pas de même aujourd’hui. Alors que l’on opposait la grève, manifestation de l’atelier et de l’usine, à la grève générale, manifestation de la vie sociale, à présent on considère que l’une et l’autre procèdent du même esprit : la résistance et l’obtention de réformes. La grève générale est le complément amplifié du désir prolétarien pour plus de mieux-être. On ne songe donc pas à les opposer l’une à l’autre. Toutes deux sont maniées par l’ouvrier pour les mêmes fins : l’émancipation des travailleurs.
Cela est si bien compris, qu’aux luttes particulières tendent à succéder des luttes à caractère généralisé. Dès qu’une maison est en grève, immédiatement l’objectif est d’étendre cette grève aux autres maisons. Il est arrivé que la vie de toute une ville était arrêtée, non pas seulement parce que l’esprit de solidarité s’est développé, mais parce que la connexité des corporations éclate plus nettement, ce qui crée la communauté d’efforts dans la résistance.

Ces dernières années, il nous a été donné de voir des mouvements passer par ces différentes phases. Marseille, en particulier, a été le théâtre d’événements de cette nature.
A côté de la grève générale localisée, il y a la grève générale corporative. Celle-là a pour objet la conquête d’une réforme précise. Les réformes à obtenir sont d’ordre différent. Tantôt la classe ouvrière peut se dresser pour imposer au patronat telle ou telle revendication, tantôt elle peut se lever pour exiger des dirigeants telle ou telle réforme. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est le travailleur accomplissant lui-même son effort pour son avantage propre. C’est l’application de la maxime de l’Internationale : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes.
La grève nationale corporative des mineurs en octobre 1902 prouve que cette forme de mouvement est possible. Il est inutile d’indiquer les raisons qui amenèrent son insuccès. Elles ne sont pas dues à la forme de la lutte.

Les Belges, par deux fois, ont utilisé la grève générale pour l’obtention du suffrage universel, et malgré l’insuccès de la deuxième que j’ai analysé ailleurs en son temps, ils paraissent décidés à l’employer une fois de plus.
Les Suédois, à qui elle a déjà si bien réussi, se préparent à une nouvelle mise en mouvement.
Les Hongrois, récemment, malgré la propagande hostile à l’idée de grève générale, y ont eu recours, et c’est parce qu’elle a été exercée par des gens qu’une éducation n’avait pas préparés, que le mouvement a avorté. Et si elle eut duré deux jours de plus, la grève s’étendait à tout le pays. Mais telle quelle, elle n’en contient pas moins un profond enseignement.
On peut répondre, en effet, que les résultats apportés par ces mouvements ne sont pas des plus probants. A côté des satisfactions enregistrées, les déboires n’ont pas manqué, admettons-le. Mais pourquoi les Belges et les Suédois, qui ne s’en sont jamais déclarés partisans, sont-ils disposés à renouveler la grève générale ? Sans doute, parce qu’elle constitue pour eux un excellent moyen d’action !

Il y a lieu d’ajouter que la conquête électorale du pouvoir a donné bien des déceptions. Tel siège emporté était perdu peu après, et alors, s’il est vrai que les insuccès doivent faire condamner la forme d’action employée, que doit-il rester du suffrage universel ? Il m’apparaît clairement qu’il devrait être relégué au magasin des accessoires.
Et si des citoyens sont logiques en ne condamnant pas tel moyen d’action dont les défaites ne se comptent plus, pourquoi condamnent-ils tel autre moyen qui n’a pas à son actif plus d’insuccès ?
A tout homme qui s’intéresse au mouvement social et surtout à celui qui y prend part, il est impossible de fermer les yeux à l’évidence.

Le mouvement ouvrier existe. Les manifestations de grève généralisée à caractère strictement prolétarien en sont les produits naturels. En nier l’importance et la signification serait inexplicable de la part de citoyens dont l’unique préoccupation doit être, non pas de vouloir créer les événements selon leurs idées établies, mais de les interpréter pour tirer d’eux le maximum d’avantages pour les travailleurs.
Tous ceux qui n’obéissent pas à cette règle ne sauraient prétendre jouer un rôle dans le monde ouvrier, car celui-ci passerait au-dessus d’eux. Son ascension logique vers des conditions meilleures de vie, se poursuivrait sans se soucier de leurs gestes désespérés.


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Re: à propos de la grève générale

Messagede bipbip » 04 Oct 2017, 23:12

Emile Pouget. — Sur la grève générale (1904)

Il me paraît ne pouvoir mieux contribuer à l’enquête ouverte par le Mouvement Socialiste sur l’idée de grève générale qu’en recherchant sa genèse et notant rapidement son processus historique.
La constatation que cette idée n’est pas aussi nouvelle ment apparue qu’on l’imagine trop, aidera à faire tomber, ou tout au moins à atténuer, bien des préventions contre elle. D’autant, qu’à cette constatation s’en ajoute une autre dont la valeur est indéniable : à savoir que l’idée de grève générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe ouvrière délaisse l’illusion politique pour concentrer ses efforts d’organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.

Sur la grève générale (1904)
Émile Pouget


Secrétaire de rédaction de « La Voix du Peuple »

Il me paraît ne pouvoir mieux contribuer à l’enquête ouverte par le Mouvement Socialiste sur l’idée de grève générale qu’en recherchant sa genèse et notant rapidement son processus historique.
La constatation que cette idée n’est pas aussi nouvelle ment apparue qu’on l’imagine trop, aidera à faire tomber, ou tout au moins à atténuer, bien des préventions contre elle. D’autant, qu’à cette constatation s’en ajoute une autre dont la valeur est indéniable : à savoir que l’idée de grève générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe ouvrière délaisse l’illusion politique pour concentrer ses efforts d’organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.

I. La genèse de la grève générale. — L’idée de grève générale n’a pas de blason idéologique. Elle vient du peuple et ne peut prétendre à une « noble » origine. Ni sociologues, ni philosophes n’ont daigné élucubrer sur son compte, analyser ses formules, doser sa théorie.
Cette origine « vulgaire » explique — en partie — le discrédit dont jouit, dans certains milieux où on se targue plus ou moins d’intellectualisme, l’idée de grève générale : elle y est en dédain et on l’y considère comme étant une expression confuse et sans consistance, émergée des masses en fermentation... et, par cela même, vouée à une disparition prochaine.
Nul grand nom ne s’étant fait le thuriféraire de la grève générale, on lui refuse tout crédit. Si cette attitude dédaigneuse envers la grève générale était particulière à la bourgeoisie, il n’y aurait pas lieu d’en faire cas. Malheureusement, ses détracteurs sont légion dans l’élite socialiste.
Cette prévention est inexplicable. Il semble qu’on devrait donner toute son attention aux tactiques qui s’élaborent au profond des masses populaires ; il semble qu’il ne peut être de meilleur enseignement, de plus utile école de révolution que cette étude de la vie. En effet, quand le peuple ne se laisse pas dériver de sa route par des « directeurs de conscience », il est rare que son bon sens ne lui suggère la meilleure orientation.
Dans le plan politique, tant d’appétits et tant d’ambitions s’enchevêtrent, que cette clairvoyance, atrophiée par les intrigues et les compétitions de tout ordre, ne peut se manifester.
Il en va autrement dans le plan économique. Là, le salarié et l’employeur se trouvent en contact d’opposition ; leurs intérêts sont adverses et nulle manœuvre n’en peut obscurcir l’antagonisme. D’ailleurs, du côté des travailleurs, les compétitions y sont d’autant moins sensibles qu’il n’y a que des ennuis à recueillir et non des prébendes.
Donc, sur le terrain économique, moins propice que tout autre à l’épanouissement des tendances déviatrices, la germination des tactiques et des aspirations des masses ouvrières s’effectue sans qu’elle ait trop à redouter l’entrave des ambitieux et des théoriciens, dogmatisant les uns sous la poussée d’appétits, les autres au nom de formules abstraites.
Le moyen de lutte logique qui, dans le milieu économique, s’indique tout d’abord, c’est la grève, c’est-à-dire le refus de travail, — le refus, au moins momentané, d’enrichir le patron à des conditions trop draconiennes. Puis, par voie de conséquence, comme corollaire du grandissement de l’organisation ouvrière, naît et se précise l’idée de généraliser le mouvement de cessation de travail.

II. La grève générale dans l’Internationale. — L’Association internationale des Travailleurs fut, à la fin du second Empire, l’expression des revendications économiques de la classe ouvrière. Aussi, très rapidement elle fut amenée, sous la poussée logique de la lutte sociale, à envisager l’éventualité de la grève générale. Dès ses premiers congrès — dès 1866, — la question des grèves partielles se posa et l’utilité de leur généralisation fut examinée.
Au Congrès de Bruxelles, en 1868, il était déclaré « que la grève n’est pas un moyen d’affranchir complètement les travailleurs, mais qu’elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle » ; puis, on envisagea l’éventualité d’une grève universelle, et il fut posé comme principe que « le corps social ne saurait vivre, si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu’il suffirait donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques. »
Peu après, en mars 1869, le journal l’Internationale, qui se publiait à Bruxelles, disait :
Lorsque les grèves s’étendent, se communiquent de proche en proche, c’est qu’elles sont bien près de devenir une grève générale ; et une grève générale, avec les idées d’affranchissement qui règnent aujourd’hui, ne peut qu’aboutir à un grand cataclysme qui ferait faire peau neuve a la société.
Ainsi, au sein de l’Internationale, se manifestait le phénomène signalé plus haut : le groupement économique des travailleurs favorisait l’éclosion de l’idée de grève générale, à laquelle était attribué son but précis et définitif : l’expropriation capitaliste. Mais, les événements de 1870 et de 1871, et l’affaiblissement de l’Internationale, allaient détourner la classe ouvrière de cet objectif et donner une orientation plus politicienne au mouvement social.
Cependant, en 1873, le Congrès de la Section belge, qui se tint à Anvers, notifiait aux Fédérations de « tout préparer « pour la grève universelle, en renonçant aux grèves partielles, sauf dans le cas de légitime défense. »
Quelques semaines après, en septembre 1873, sur la proposition de la Belgique qui en avait demandé la mise à l’ordre du jour, la question de la grève générale était discutée au Congrès général de l’Internationale qui se tint à Genève. Entre autres délégués à ce Congrès, se peuvent citer les citoyens Andréa Costa et Paul Brousse.
La grève générale fut discutée en séance secrète et les conceptions et objections qui se firent jour à l’époque, ne diffèrent guère de celles qui ont cours aujourd’hui. Certains considéraient la grève générale comme étant l’équivalent de la révolution sociale et devant avoir pour corollaire l’expropriation capitaliste ; d’autres, au contraire, — et de ceux-là étaient les Américains, — ne la tenaient que pour un mouvement d’agitation en vue de l’obtention de réformes.
Dans le rapport adressé par le conseil fédéral de l’Amérique du Nord il était dit :
... Si les travailleurs, affiliés à [’Association venaient à fixer un certain jour pour la grève générale, non seulement pour obtenir une réduction d’heures et une diminution de salaires, mais pour trouver le moyen de vivre dans des ateliers coopératifs, par groupes et par colonies, nous ne pourrions nous empêcher de... leur prêter une aide morale et matérielle.
L’opinion émise ci-dessus est celle de la grève générale à but réformiste, et c’est à un mouvement de cette catégorie que se décidaient les travailleurs des États-Unis pour, en 1886, conquérir la journée de huit heures.
Pour ce qui est du Congrès de Genève, afin de ne pas
donner prise à une recrudescence de répression, c’est par la résolution ci-dessous, — qui ne reflète nullement les idées discutées à la séance secrète, — qu’il clôtura le débat sur la grève générale :
Le Congrès, considérant que dans l’état actuel de [’Internationale, il ne peut être donné à la question de la grève générale une solution complète, recommande aux travailleurs, d’une façon pressante, l’organisation internationale des corps de métier, ainsi qu’une active propagande socialiste.
La recommandation formulée dans cette résolution, visant la constitution de groupements corporatifs internationaux, est l’indication nette de la pensée des internationalistes : ils comprenaient que la grève générale resterait une abstraction sans valeur révolutionnaire, tant que la classe ouvrière n’aurait pas créé une solide organisation économique.
Cette recommandation peut être tenue pour la pensée testamentaire.de l’Internationale ; désormais, la grande Association, déjà scindée en deux après le Congrès de la Haye en 1872, allait décliner pour, après deux autres congrès, faire place à d’autres modes de groupement.
Les théories social-démocrates allaient, pour un temps, acquérir la prédominance ; l’orientation économique allait être délaissée au profit des agitations parlementaires et, conséquence inéluctable, l’idée de grève générale allait tomber dans l’oubli.
Ainsi est-il souvent des idées nouvelles : une génération les élabore, puis, sous la pression des persécutions bourgeoises, ou d’autres causes déprimantes, elles s’effacent des mémoires humaines et ne sont pas transmises à la jeune génération ; celle-ci, dans l’ignorance du travail accompli, est obligée de recommencer au point de départ l’élaboration des idées oubliées.
C’est ce qui s’est produit pour la grève générale.

III. Renaissance de l’idée de grève générale. — Elle reparut aux États-Unis, — et ce, quand dans ce pays se fut constituée, sur le terrain économique, une puissante fédération de syndicats. Elle reparut, avec l’esprit que notait au Congrès de Genève, en 1873, le Conseil Fédéral de l’Internationale pour l’Amérique du Nord : la grève générale n’était considérée que sous son aspect réformiste, —■ un moyen d’action pour conquérir une amélioration partielle.
La plate-forme de ce premier mouvement de grève générale fut la conquête de la journée de huit heures. Il est inutile d’observer que ce ne fut pas par un recours à l’intervention législative, mais simplement par une vigoureuse action directe contre les patrons, par une levée en masse des travailleurs à une date fixée à l’avance, — que les Américains tentèrent d’arracher (et arrachèrent en partie) aux exploiteurs, cette réduction de la durée du travail.
L’initiative de ce mouvement fut prise par la Fédération des chambres syndicales qui, dans son Congrès, en novembre 1885, choisit le Premier Mai 1886 pour une action d’ensemble : il fut convenu de cesser le travail à cette date, jusqu’à obtention de la réduction à huit heures de la journée de travail.
Ainsi, il apparaît que les internationalistes de Genève étaient clairvoyants quand ils préconisaient l’organisation syndicale comme étant le terroir nécessaire pour la floraison de l’idée de grève générale.
La gigantesque agitation américaine pour les Huit Heures, fut réellement la conséquence d’une forte organisation économique et elle ne fut appuyée que par les groupements mettant au premier plan les préoccupations économiques. En effet, ce fut en rechignant, et la main forcée, que les Chevaliers du Travail participèrent à l’agitation. Au contraire, le jeune parti anarchiste, qui avait son foyer d’action à Chicago, se jeta dans la mêlée avec ardeur, tandis que le parti socialiste, imprégné des théories européennes, laissait faire l’agitation sans presque y participer.

IV. La grève générale en France. — Des États-Unis, l’idée de grève générale, — fécondée par le sang des anarchistes pendus à Chicago, à la suite des manifestations du Premier Mai 1886, — s’importa en France.
Ici, il fut comme aux États-Unis : l’idée de grève générale, considérée comme « peu scientifique », laissa froids les théoriciens, tant socialistes qu’anarchistes, et séduisit seulement les travailleurs et les militants qui prenaient davantage leurs inspirations dans les faits sociaux que dans les livres.
Le compagnon Tortelier, un des militants de la première heure du syndicat des menuisiers, orateur à la parole chaude et frustre, fut un des premiers, à Paris, à propager l’idée de grève générale, dans son intégrale conception révolutionnaire. Délégué au Congrès ouvrier international qui se tint à Londres, en novembre 1888, il y développa — sans grand écho — l’idée nouvelle.
En cette même fin d’année, à Bordeaux, se tint un Congrès national des syndicats, et la grève générale y fut préconisée et adoptée. Ce congrès fut organisé par la Fédération des syndicats qui, quelques années plus tard, allait se poser en adversaire de la grève générale et disparaître peu à peu après la scission du Congrès de Nantes, en 1894.
Cette Fédération était imprégnée de l’esprit du « Parti Ouvrier Français » ; aussi, la résolution grève-généraliste adoptée à ce Congrès a été souvent rappelée aux socialistes qui n’appartenaient à cette fraction. La voici :

Considérant :
Que la monopolisation des instruments et des capitaux entre les mains patronales donne aux patrons une puissance qui diminue d’autant celle que la grève partielle mettait entre les mains des ouvriers ;
Que le capital n’est rien s’il n’est mis en mouvement ;
Qu’alors, en refusant le travail, les ouvriers anéantiraient d’un seul coup la puissance de leurs maîtres ;
Considérant :
Que la grève partielle ne peut être qu’un moyen d’agitation et d’organisation ;
Le Congrès déclare :
Que seule la grève générale, c’est à-dire la cessation complète de tout travail, ou la Révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation.

Il est à noter qu’à ce Congrès — où pourtant la pensée du « Parti ouvrier Français » dominait les débats, — une motion fut votée, « invitant les syndicats constitués, ou en « voie de se constituer, à ne s’inféoder à aucun parti politique, quel qu’il soit, seul moyen de rallier l’unanimité de « la corporation. »
Ainsi, tandis que ce Congrès se prononçait pour le moyen d’action essentiellement économique qu’est la grève générale, il mettait en garde les travailleurs contre les dangers de l’inféodation politique.
Ne peut-on inférer de ces deux votes caractéristiques que si les socialistes du « Parti ouvrier Français » ne se fussent pas éloignés de l’orientation qu’indiquait ce Congrès, ils eussent été les bons ouvriers de la forte organisation syndicaliste ’ ? Organisation purement économique, qui mit six ans à émerger au-dessus des luttes intestines entre groupements aux tendances divergentes, — et qui ne fut un fait accompli que lorsque la scission de Nantes, en 1.894, eût préparé la naissance de la Confédération Générale du Travail, à Limoges, en 1895.
Il n’en fût pas ainsi ! Les propagandistes du « Parti Ouvrier Français » réprouvèrent vite l’idée de grève générale. Cependant, avant d’en venir à la condamner catégoriquement, ils s’arrêtèrent à une théorie intermédiaire, la grève générale par industrie.
En mai 1890, à Jolimont, en Belgique, se tint un Congrès international des mineurs où, sur la proposition du citoyen Keir Hardie, fut adopté « le principe de la grève générale « pour assurer le triomphe de la journée de huit heures... » Au Congrès suivant, décidé pour 18.91, devait être fixée la. date de ce mouvement général dans tous les charbonnages d’Europe.
Quelques mois après, en octobre 1890, au Congrès du « Parti ouvrier Français » tenu à Lille, la résolution ci-après était adoptée :

Considérant que la grève générale proprement dite, c’est-à-dire le refus concerté et simultané du travail par tous les travailleurs. ... suppose et exige pour aboutir un état d’esprit socialiste et d’organisation ouvrière auquel n’est pas arrivé le prolétariat... ; que la seule grève qui, dans ces conditions, ne soit pas illusoire ou prématurée est celle des mineurs de tous les pays... le Congrès décide : ... d’appuyer la grève internationale des mineurs, au cas où elle serait votée.

Comment le « Parti Ouvrier » qui, au Congrès de Bordeaux, s’était prononcé pour la grève générale révolutionnaire et, au Congrès de Lille pour la grève générale par professions, en vint-il à se faire un systématique adversaire de ce moyen d’action révolutionnaire ?
Observons seulement que la théorie du « Parti ouvrier Français », mettant en première ligne la conquête du pouvoir politique ne pouvait que difficilement s’accommoder de l’idée dégrève générale, qui posait au premier plan l’action économique.
Outre ce motif, il en est un autre qui semble avoir influé sur lui : la conception pacifiste de la grève générale qui, sous le bonasse vocable de grève des bras croisés fut un moment très en vogue, devait peu lui sourire.
Cette théorie était plus particulièrement propagée par des militants du P. 0. S. R. ; ils considéraient la grève générale comme devant se borner à une suspension de tout travail, de tout transport d’objets ou de denrées de première nécessité. Résultat rapide : affamement des capitalistes, c’est vrai ; mais aussi, et par ricochet, affamement des travailleurs. Il est vrai que, pour parer à ce dernier inconvénient, certains militants préconisaient la création de magasins de (’- réserve » pour parer à l’alimentation populaire, au cas de grève générale.
C’est sur ses conceptions — confuses parce qu’embryonnaires, — et que nul ne fait siennes aujourd’hui, que les détracteurs actuels de l’idée de grève générale se basent pour s’en proclamer adversaires. Ils seraient mieux avisés en recherchant d’autres arguments, car, en basant leurs critiques sur des billevesées désuètes, ils font preuve d’un regrettable manque de documentation, autant que d’esprit scientifique.

IV. La grève générale devant les congrès corporatifs. — Très rapidement, l’idée de grève générale chemina et se répandit, principalement au sein des organisations corporatives.
En 1892, le Congrès des Bourses du travail qui se tint à Tours, et celui des syndicats qui se tint à Marseille adoptèrent le principe de la grève générale. A Marseille, le citoyen Briand fut le champion de l’idée nouvelle. L’année f suivante, au Congrès corporatif qui se tint à Paris, la grève générale fut discutée encore et approuvée avec enthousiasme.
Malgré cela, sa conception manquait de précision : elle séduisait les militants, par sa puissance, attractive et rayonnante, qui fait d’elle un merveilleux ferment d’agitation ; on aimait sa force génératrice de solidarité.
Mais confuse encore la définition qu’on en donnait. Beaucoup ne voyaient dans la grève générale qu’un efficace moyen de réaliser des améliorations de détail ; moins nombreux étaient ceux qui attendaient d’elle ce dont elle est l’expression, — c’est-à-dire la révolution sociale.
Ce vague et cette imprécision des formules grève-généralistes s’expliquait d’ailleurs par un manque de suffisante propagande. On put le constater au Congrès corporatif, qui se tint à Paris, en 1893. C’était au lendemain de la fermeture de la Bourse du travail ; l’exaltation et l’esprit combattifs étaient si grands que la discussion s’en ressentit.
La grande majorité des délégués se prononça pour la grève générale, considérée comme succédané de l’expression « Révolution sociale ». Mais, malgré cela, ses partisans ne donnèrent pas l’impression d’une imposante unité de vues. Une proposition fut formulée, — et qui fut repoussée, — de décréter la grève générale immédiatement.
La commission qui eut mandat de présenter un rapport sur la question, s’exprimait ainsi :
La déclaration d’une grève générale est grave ; pour réussir, il ne suffit pas que tous acceptent l’idée. Une majorité suffit. Quelquefois même une corporation ou deux, comme celle des mineurs ou des employés de chemin de fer, si la traction est du mouvement.
Quinze jours d’arrêt dans ces deux corporations, ou même parmi les mineurs seulement, et toute la vapeur s’arrête...
On peut faire observer qu’après la réussite, le mouvement pourra être recommencé pour une autre partie. Il y a dans cette objection un défaut : qui sait où peut s’arrêter une grève générale ?
On nous dit qu’il n’y a rien de plus facile à faire : il suffit de rester une semaine les bras croisés et nos exploiteurs seront bien forcés de mourir de faim, — mais on ne nous dit pas comment nous ferons nous-mêmes pour manger.
Il faudra donc que nous nous emparions des boulangeries et des boucheries, et que nous assurions la vie de tous ceux qui produisent.
Si on ne fait pas ainsi, la grève générale n’est pas possible : si on va jusque-là. pourquoi ne pas aller plus loin ?
Sachons où nous voulons aller et, quand nous le saurons, si nous commençons, allons jusqu’au bout. La grève générale des métiers, c’est la Révolution sociale. Êtes-vous prêts à la faire ?
Deux cas spéciaux peuvent entraîner la grève générale des métiers. Le premier, c’est pour l’émancipation complète des travailleurs en abolissant le salariat. Le deuxième, c’est pour empêcher une guerre fratricide entre peuples. Dans ce dernier cas, elle ne peut être qu’internationale
Pour sanctionner s rapport, une commission de neuf membres fut nommée- Elle reçut le mandat d’étudier et de propager l’idée de grève générale. Elle prit le titre de Commission D’ORGANISATION de la grève générale, sans apercevoir l’inconséquence d’un telle appellation : il est logique qu’on « prépare » la grève générale et très prétentieux de prétendre l’ »organiser ».
Cette Commission s’est, avec les modifications qu’indiqua l’expérience, continuée depuis lors, sous le titre mieux approprié de Comité de propagande de la grève générale.
Ce prétentieux qualificatif : « Commission D’ORGANISATION » servit les adversaires de la grève générale. Ils eurent l’argumentation facile pour démontrer la naïveté d’un tel titre ; ils objectèrent, avec beaucoup de raison, qu’on peut espérer « faire » la grève générale, mais non « l’organiser » à l’avance.
Ce fut d’ailleurs une des thèses soutenues au Congrès des Syndicats, à Nantes, en 1894, par les dissidents du « Parti Ouvrier Français » qui se retirèrent du Congrès « afin, » disaient-ils, « d’en finir une bonne fois avec cette utopie, ce brandon de discorde de la grève générale. »
La question de la grève générale domina tout ce Congrès ; suivant qu’elle allait être repoussée ou acceptée, l’orientation des Syndicats se faisait avec prédominance des préoccupations parlementaires, ou avec prédominance des préoccupations économiques. La discussion dura trois jours pleins et, du consentement du Congrès, elle finit par se circonscrire entre Raymond Lavigne, contre la grève générale, et A. Briand, pour.
Ce dernier montra les travailleurs acculés à « l’action de la rue », devenue impossible grâce aux perfectionnements introduits dans l’armement militaire ; de sorte qu’il ne leur restera plus qu’à diminuer la force du pouvoir en généralisant les foyers de révolution, — résultat que paraît seule susceptible de produire la grève générale,
On passa au vote et 65 voix se prononcèrent pour la grève générale et 37 contre.
Il est nécessaire d’observer que la discussion porta sur la grève générale, considérée comme équivalent de la Révolution sociale. Outre cette observation, il est aussi utile de noter que ce vote, qui aiguillait définitivement les organisations syndicales dans la voie économique fut émis au plus fort de la répression anarchiste de 1894. C’est la meilleure preuve de l’importance de ce courant.
Depuis lors, pas un congrès corporatif ne s’est clôturé sans qu’un vote ne vienne affirmer le principe de la grève générale. En 1897, au Congrès de Toulouse, une motion fut adoptée stipulant que « la grève générale est synonyme de révolution ».
Au Congrès de Paris, en 1900, un large débat s’ouvrit sur la question et il suffira, pour en indiquer l’ampleur et la portée, de quelques citations :
Si vous voulez la grève générale, disait un délégué, il faut que vous ayez réfléchi à l’au-delà de votre action immédiate et actuelle, que vous ayez convenu quel sera le rôle de votre corporation dans la société au jour delà victoire ? II faut que, par exemple, les ouvriers boulangers sachent, dans leur région respective, les besoins de la consommation, les moyens de production, etc.
Un autre délégué s’exprimait comme suit :
Lorsque nous déclarerons la grève générale, il faudra que nous ayons le courage de descendre dans la rue. La grève générale ne sera pas la grève de la lâcheté ouvrière... elle sera la grève de toutes les énergies, la conquête de tous les moyens de production...
Un autre expliquait :
Si nous faisons la grève générale, c’est pour nous emparer des moyens de production, pour déposséder les possédants actuels qui, certainement, ne se laisseront pas faire facilement ; il est nécessaire que cette grève générale revête un caractère révolutionnaire, que d’ailleurs les événements dicteront eux-mêmes...
Et ce dernier délégué ajoutait avec raison :
De la conception d’une grève générale ainsi comprise à une grève générale de la corporation, il y a un abîme.

Les citations ci-dessus, nettes et typiques, qu’il serait d’ailleurs facile d’allonger et de multiplier, sont l’expression de l’opinion dominant au Congrès.
S’il pouvait, précédemment, exister encore un léger doute sur la conception que les organisations ouvrières se font de la grève générale, ce n’était plus possible : ces citations ont fait la pleine lumière, — elles ont éliminé toute possibilité d’équivoque, en indiquant, avec une brutale précision, que la grève générale doit être révolutionnaire et expropriatrice.
Les Congrès qui ont suivi (Lyon, 1901, et Montpellier, 1902) n’ont fait que confirmer la manière de voir exprimée au Congrès de Paris.

VI. Le Comité de la grève générale. — Ce serait sortir du cadre de cette étude que d’analyser l’œuvre propagandiste du Comité de la grève générale, de même que de vouloir indiquer ses successives modifications. Actuellement, il est formé d’un certain nombre de délégués au Comité Confédéral. Sa mission pratique est d’entrer en relations avec les sous-comités de la grève générale existant dans de nombreuses villes et qui sont constitués à raison d’un délégué par syndicat adhérant au principe de la grève générale. Sa propagande se concrète [se concrétise] en des réunions, en des manifestes inspirés par les événements, en des brochures, etc.
Au nombre des publications du Comité, il en est une : Grève générale réformiste et Grève générale révolutionnaire, à laquelle j’emprunte quelques extraits, dont la précision m’évitera des redites théoriques :
Dans les circonstances actuelles, y est-il dit, si l’on se borne à limiter les hypothèses aux possibilités réalisables dans le milieu présent, la grève générale révolutionnaire apparaît comme l’unique et seul efficace moyen pour la classe ouvrière de s’émanciper intégralement du joug capitaliste et gouvernemental.
La grève générale, même restreinte à la conquête d’améliorations de détail est, pour les travailleurs — parce qu’elle est une arme économique — autrement féconde en heureux résultats que les efforts tentés, par les voies parlementaires, pour acculer les pouvoirs publics à une intervention favorable aux exploités.
La grève générale — qu’elle ait le caractère révolutionnaire ou purement réformiste — est la conséquence de l’effort de minorités conscientes qui, par leur exemple, mettent en branle et entraînent les masses.
On trouvera plus loin les principaux passages de cette brochure, dont la portée n’échappera à personne.
J’arrête ce trop long exposé de la grève générale, — souhaitant que les documents dont j’ai tenu à l’accompagner éveillent la réflexion des militants que d’autres préoccupations ont jusqu’ici détourné de son examen.
L’heure n’est-elle pas propice ? Un peu partout s’indique un faiblissement électoral du socialisme politique : il y a eu des défaites législatives en Belgique et, en France, des municipalités ont fait retour aux bourgeois.
Cependant, les idées sociales sont en progrès certain, — en progrès aussi l’idée révolutionnaire. Une cause secondaire doit donc expliquer ce recul apparent.
Cette cause ne résiderait-elle pas dans le mécanisme même du suffrage universel qui entraîne à négliger la besogne éducative et d’éducation ouvrière, pour se trop limiter à rallier une majorité ?
N’en faudrait-il pas conclure que le suffrage universel n’a pas la valeur dynamique que certains lui ont attribuée et que rien de définitif ne peut être édifié sur le sable mouvant que constituent les masses électorales ?
Sur ces points, on peut différer d’appréciation... Mais il en est un sur lequel l’accord de tous est possible :
C’est de reconnaître que, sur le terrain économique, le bon grain germe toujours ; là, sur cette base stable, nulle déception n’est à redouter, — tout progrès acquis est définitif. Par conséquent, étant donné que la Révolution en gestation doit être sociale, c’est (sans préoccupations politiques d’aucune sorte) dans les milieux économiques, — et en acceptant les moyens d’action qui leur sont adéquats, — que doit se préparer l’œuvre libératrice.


Sources :
Le Mouvement socialiste : revue bi-mensuelle internationale...
1904-06
Description : 1904/06 (A6,N137)-1904/07 (A6,N138).
Droits : domaine public
Identifiant : ark :/12148/bpt6k5737262g
Source : Bibliothèque nationale de France, département Fonds du service reproduction, 2009-67977
Relation : http://catalogue.bnf.fr/ark :/12148/cb34425483v
Relation : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/cb34425483v/date
Provenance : Bibliothèque nationale de France


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