Congrès international antiautoritaire de St Imier et suite

Re: Congrès international antiautoritaire de St Imier et sui

Messagede bipbip » 24 Mai 2018, 18:17

L’appartenance à l’A.I.T. devient un crime le 14 mars 1872. A Lyon, on tente de passer outre...

Les tentatives de reconstitutions de la première Internationale et les débuts du mouvement anarchiste à Lyon (1871-1881).

Synthèse du mémoire de maîtrise de Lionel Bébin, publiée dans les Mélanges d’Histoire Libertaire n°2.
Disponible au Centre de Documentation Libertaire de Lyon.

Après l’épisode sanglant de la Commune, le législateur français souhaite se prémunir contre toute organisation ouvrière. C’est ainsi qu’est votée le 14 mars 1872, sur proposition de Thiers, la loi Dufaure criminalisant l’appartenance à l’Association Internationale des Travailleurs, bien que celle-ci n’ait joué aucun rôle dans le déclenchement des incidents tout aussi bien dans d’autres villes qu’à Paris. Mais, comme le rappelle judicieusement Yves Lequin : « La tendance à voir l’Internationale à l’origine de toutes ou presque toutes les agitations ouvrières n’est pas nouvelle ».

De plus l’occupation du territoire français par les troupes de l’empereur Guillaume qui se prolonge jusqu’au 16 septembre 1873 et la circulation des voyageurs allemands alimentèrent le mythe du complot ourdi contre la France.

La conséquence fut que la loi Dufaure considéra l’A.I.T. comme un Etat distinct, dont les membres devaient dès lors choisir entre cet Etat sans territoire et leur Etat de résidence.

Le mouvement internationaliste lyonnais était néanmoins dans une situation difficile avant même que le législateur ne s’arme de cette nouvelle disposition. A l’échec des tentatives insurrectionnelles de la Commune de Lyon le 23 mars 1871 ainsi que celle de la Guillotière le 30 avril 1871 et au revirement politique de deux de ses principaux meneurs (Albert Richard et Gaspard Blanc) devenus partisans du socialisme impérial, viennent s’ajouter l’exil volontaire de nombreux militants en Suisse et pour certains ayant préféré rester à Lyon, le procès d’août 1871.

L’année 1872 marque néanmoins un renouveau. L’exposition universelle de Lyon s’ouvrant le 7 juillet 1872, les internationalistes pensaient que le prétexte serait bon pour se rencontrer et s’organiser à nouveau. Et de fait, des sections se sont reconstituées à Oullins, à la Croix-Rousse sous l’impulsion de Henri Boriasse, à la Guillotière grâce à Pierre Dubois, mais aussi à Saint Just, Saint Etienne, Tarare, Grenoble, Villefranche et Roanne. Ces efforts de reconstitution de l’Internationale ont rapidement amené la réaction des autorités. Deux grands procès collectifs ont démembré les sections réorganisées. Tout d’abord, en mars 1873, un premier procès marque la fin de l’activité de la section d’Oullins, et puis en avril 1874, c’est la grande et célèbre affaire du complot de Lyon qui paracheva la mise à mort du mouvement ouvrier internationaliste.

Avant de suivre les avatars de ce courant après ces deux procès, nous pouvons examiner plus profondément le fonctionnement et l’idéologie qui le faisait vivre.

Sous l’impulsion donnée par le stéphanois Pierre Gillet, un programme était adopté proposant la complète autonomie des groupes et la multiplicité de ceux-ci, chacun devant être constitué de cinq membres seulement. Chaque groupe nommait un délégué et la réunion de ces délégués formait un comité départemental chargé de la correspondance et totalement dénué d’autorité. Un système identique s’appliquait aux échelons régionaux. Mais ce projet devait s’avérer difficile à mettre en place, toutes les régions n’étant pas au même stade de reconstruction.

De plus cette marche en avant était régulièrement stoppée par les arrestations des principaux promoteurs de l’A.I.T.
Chaque affilié était en possession d’un livret où figurait ses nom, origine, naissance, profession et numéro d’adhérent. En échange d’une cotisation, il était délivré un timbre figurant sur le livret. Entre 1872 et 1874, cette cotisation est passée de 10 centimes par semaine à 25 centimes pour la même durée dans le groupe de la Croix-Rousse. Celles-ci étaient essentiellement destinées à l’achat de livres et de brochures, et au financement des voyages de propagande des militants.

Ce système présentait bien des inconvénients face à la surveillance policière. En conséquence, les cotisations ont cessé d’être répertoriées sur le livret puis ces mêmes livrets ont bientôt été supprimés.

Camille Camet, jeune tisseur croix-roussien, de retour à Lyon après la tenue du congrès de l’A.I.T.à Genève en septembre 1873, proposa un programme politique, lors de la tenue d’une réunion d’internationalistes le 18 octobre 1873. Ce programme comportait 6 articles contenant sa profession de foi :
- Lyon est déclarée commune libre et autonome
- La dissolution de la police est instituée, la surveillance est à la vigilance de chaque citoyen
- Les codes et la magistrature sont abolis et cette dernière remplacée par un tribunal populaire
- Les impôts indirects et directs sont abolis au profit d’une taxe sur la fortune et la propriété
- Les cultes sont abolis
- Également abolie, l’armée permanente.

De fait, des commissions étaient prévues pour assurer la sûreté générale ou les finances. Une commission de subsistance était créée pour apporter des secours aux indigents, et une autre instituait une milice de citoyen en remplacement de l’armée.

Mais ce programme, pour révolutionnaire qu’il soit, avait ses limites : ainsi, alors que la question du droit au travail est revendiquée, rien n’est dit sur la possibilité d’abolir le salariat. De même pour la collectivité de la propriété, écartée au profit de l’instauration d’une simple taxe sur la fortune et les biens. Camille Camet fut peu de temps après, arrêté et compris dans le procès d’avril 1874 dit du complot de Lyon.

Après les procès, les militants les plus avancés continuèrent individuellement et plus secrètement que jamais d’appartenir à l’A.I.T. Mais aucun groupe n’osa s’en revendiquer objectivement. Un congrès ouvrier, convoqué à Lyon pour le 28 janvier 1878, sous haute surveillance policière, fut l’occasion pour certains de sortir de la torpeur dans laquelle baignait le mouvement internationaliste. Quelques orateurs ouvriers s’éloignèrent parfois des notions à l’ordre du jour et des questions de corporations au profit de discours plus politique. L’amnistie des communards est même réclamée avec ferveur. Mais l’écho restait restreint. Le congrès pris fin le 10 février suivant non sans avoir demandé la tenue d’un autre congrès ouvrier, international celui là. Voulant éviter tout retour légal de l’A.I.T. sur le sol français, cette autorisation n’a pas été donnée.

Le 3e congrès ouvrier eût lieu l’année suivante à Marseille. Parmi les résolutions, figure celle concernant un projet de formation d’une fédération des travailleurs socialistes. La France serait divisée en 6 régions soit en 6 fédérations régionales. Et l’été suivant, chaque région organisa un congrès pour constituer la fédération.

A Lyon, le 29 février 1880, au théâtre des Variétés, devant une assistance de 500 personnes, la fédération du parti ouvrier socialiste de la région de l’Est était créée. La doctrine de la nouvelle organisation se référait au collectivisme économique, mais était déchirée sur le plan politique entre les suffragistes et les abstentionnistes. Ces derniers ont alors fondé un groupe dit du Drapeau rouge en janvier 1881. Les tensions entre les deux camps allaient crescendo lorsque les abstentionnistes prirent l’initiative de dissoudre le parti ouvrier de la région de l’Est ; les suffragistes leur emboîtèrent le pas et les exclurent du parti. Dès lors, les abstentionnistes allaient marcher seul au combat sous le nom d’anarchistes.


https://rebellyon.info/L-appartenance-a-l-A-I-T-devient
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Re: Congrès international antiautoritaire de St Imier et sui

Messagede bipbip » 24 Juin 2018, 21:09

Le congrès ouvrier communiste-anarchiste de la région du Midi à Sète 1881. Séances des 20 et 21 juin

La séance est ouverte à 8 heures ½ du soir. La salle est à peu près pleine d’auditeurs, qu’on peut évaluer à 1200 personnes.

.. https://anarchiv.wordpress.com/2018/06/ ... sete-1881/
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Re: Congrès international antiautoritaire de St Imier et sui

Messagede bipbip » 02 Aoû 2018, 18:26

Les activités de l’Internationale anti-autoritaire selon James Guillaume. Mai 1872- août 1873

J’ai parlé à plusieurs reprises du mouvement socialiste en France et des relations que nous avions avec les militants de ce pays. Le rapport de notre Comité fédéral au Congrès jurassien du Locle, le 19 mai 1872, disait : « De nombreux groupes en France, n’ayant pu constituer une Fédération française, nous ont envoyé leur adhésion ». Dans une lettre à Mathilde Rœderer, du 24 mai, Malon écrivait : « En France, jamais l’Internationale ne fut moralement si forte ; on peut compter une centaine de Sections (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Béziers, Narbonne, Bourgoin, Toulon, Saint-Etienne, Lille, Roubaix, Bordeaux, Tarare, etc.), sans compter les cent cinquante chambres syndicales qui se reconstituent et sont d’aspiration avec elle. La fameuse loi l’a fait connaître à toute la France ; mais il y a à craindre qu’elle ne la fasse dévier de son but en l’entraînant dans l’ornière des sociétés secrètes [575]. »

Mais il y avait dans deux ou trois villes françaises des représentants du Conseil général, investis par celui-ci de pleins pouvoirs, véritables proconsuls, qui s’occupaient, non à faire une propagande de principes, mais à calomnier et à proscrire ceux qui ne s’inclinaient pas devant leur autorité et celle des hommes de Londres. À Montpellier, par exemple, un étudiant en médecine, Paul Brousse, qui était en correspondance avec Jules Guesde, avait commis le crime d’engager les socialistes de cette ville à observer la neutralité dans la querelle qui divisait l’Internationale [576] : pour ce fait, son expulsion fut prononcée par un agent du Conseil général nommé d’Entraygues, que nous retrouverons plus loin. Des lettres diffamatoires étaient envoyées de Londres, par Serraillier et d’autres, contre d’anciens membres de la Commune, devenus membres de la Fédération jurassienne ; Mlle Eleanor Marx elle-même collabora à cette belle œuvre, en écrivant à l’une des deux jeunes Alsaciennes avec qui nous étions en relations, Élise Grimm, dont elle avait fait la connaissance à Londres, pour tâcher de la brouiller avec Mme André Léo ; elle n’y réussit pas ; avertie de cette manœuvre, Mme Champseix écrivait à ses jeunes amies (août 1872) : « Les Jurassiens, attaqués si vilainement dans leur honneur, se sont défendus en hommes de cœur, — pas en anges, c’est vrai : mais ils ne sont pas chrétiens… Vous avez jugé la lettre de Mlle Marx. Cette jeune personne qui écrit de si jolies choses, si elle n’est pas idiote, elle est responsable, et je ne saurais l’excuser. Je suis épouvantée de tant de méchanceté ignoble de la part de ces soi-disant socialistes [577]. »

D’octobre 1872 à janvier 1873.

En France, on l’a vu dans le volume précédent, de nombreuses sections de l’Internationale s’étaient réorganisées, et il s’était créé un certain nombre de sections nouvelles. Toutes celles de ces sections qui étaient en relations avec des proscrits réfugiés en Suisse s’étaient affiliées à la Fédération jurassienne, faute de pouvoir constituer entre elles une Fédération française. Nous entretenions des correspondances avec des camarades emprisonnés en France [38], et avec quelques-uns de ceux qui avaient été déportés en Nouvelle-Calédonie. Notre Bulletin, qui, à partir de son numéro du 15 novembre, publia « un extrait du procès-verbal des séances du Comité fédéral, afin de tenir les membres de la Fédération au courant des relations du Comité fédéral tant avec les sections de l’intérieur qu’avec celles de l’extérieur [39], » contient dans chaque numéro, pendant trois mois, des nouvelles des Sections françaises ; on annonce successivement « la formation de divers nouveaux groupes en France qui adhèrent à la Fédération jurassienne », et « les résolutions adoptées par un Congrès français composé de vingt-trois délégués de Sections françaises » (procès-verbal du 10 novembre) ; « la constitution de nouvelles sections et leur fédération probable et prochaine » (24 novembre) ; « plusieurs lettres de France donnant des renseignements sur les progrès de la cause : plusieurs nouvelles sections sont en formation » (1er décembre) ; des « lettres très importantes de France qui signalent la misère croissante des travailleurs et les progrès qui s’opèrent dans le sens d’une réorganisation des forces ouvrières » (5 janvier 1873). Mais le procès-verbal du 12 janvier dit : « En raison des nouvelles persécutions dont l’Internationale vient d’être l’objet en France [40], il est décidé que le procès-verbal ne mentionnera plus les correspondances que le Comité fédéral reçoit de ce pays ».

La Fédération rouennaise publia, en octobre, dans l’Internationale de Bruxelles, une protestation contre les votes du Congrès de la Haye et contre l’attitude de son délégué Faillet (à la Haye sous le nom de Dumont), qui « s’était permis de voter dans un sens complètement opposé à celui du mandat qu’il avait reçu ». En enregistrant cette protestation, le 10 novembre, notre Bulletin ajouta : « Nous le savions bien que ces soi-disants délégués de la France qui se sont faits les instruments complaisants de M. Marx, et ont aidé la majorité à dénaturer les statuts de l’Internationale, ne représentaient pas le prolétariat français, et qu’ils seraient désavoués. Rouen n’est pas la seule Section qui ait protesté. D’autres, que la prudence nous défend de nommer ici, mais que la plupart de nos lecteurs connaissent, ont protesté aussi contre l’indigne abus qui a été fait de leurs noms, et ont déclaré se rallier à la Déclaration de la minorité ainsi qu’aux résolutions du Congrès de Saint-Imier. »

On a vu qu’un citoyen de Béziers, Abel Bousquet, avait figuré dans le rapport de la Commission d’enquête sur l’ Alliance à la Haye, où il était qualifié de « secrétaire de commissaire de police », ce qui équivalait, dans l’intention de la Commission, à le représenter comme un mouchard. Jules Montels, de la Section de propagande de Genève, écrivit au Bulletin une lettre (publiée dans le numéro du 10 novembre) pour prendre la défense de l’inculpé ; il disait : «Ayant connu le citoyen Bousquet soit à Paris (pendant le premier siège), soit dans l’Hérault, je proteste contre l’accusation lancée contre lui, accusation toute serraillière, qui, à coup sûr, n’est que le produit d’une rancune personnelle et peut-être d’une divergence d’opinions anti-marxistes ». Il expliquait, en citant une lettre de Bousquet à la République de Montpellier du 1er janvier 1872, que « la municipalité de Béziers, voulant s’entourer de fonctionnaires vraiment républicains et énergiques, avait offert à Bousquet [en 1871] le poste de commissaire municipal ; que son dévouement à la République démocratique et sociale le fit passer sur les inconvénients que pouvait avoir cette position, et qu’il l’accepta » ; mais que les attaques, imméritées d’une partie de la démocratie, et aussi une assignation en police correctionnelle pour un écrit politique, l’engagèrent à résigner ses fonctions, ce qu’il fit. Montels ajoutait : « Si le citoyen Bousquet a eu tort d’accepter l’emploi qu’il a un instant occupé, son acte est certainement atténué dans ce sens que la municipalité de Béziers est essentiellement républicaine, composée qu’elle est de dix-sept ouvriers et de dix républicains de diverses nuances ». Dans la séance du Comité fédéral jurassien du 22 décembre, le secrétaire donna lecture d’une lettre, de Serraillier écrite de Londres en réponse à celle de Montels, à propos de l’affaire Bousquet : il fut décidé « que la lettre du citoyen Serraillier serait communiquée au citoyen Montels, puis insérée au Bulletin avec la réponse que ferait celui-ci ». On verra plus loin (p. 61) le motif qui empêcha l’insertion de la lettre de Serraillier.

À côté des Sections françaises qui n’avaient pas reconnu les décisions de la Haye et le Conseil général de New York, il s’en trouvait quelques-unes qui acceptaient l’autorité de l’agent du Conseil général, Serraillier, et de divers sous-agents, le blanquiste Van Heddeghem (venu au Congrès de la Haye sous le nom de Walter) à Paris, un certain Dentraygues (venu au Congrès de la Haye sous le nom de Swarm), de Pézénas, fixé à Toulouse depuis mars 1872, et un ami de Lafargue, nommé Larroque, à Bordeaux. J’ai raconté (t. II, p. 313) comment l’étudiant Paul Brousse, de Montpellier, avait été expulsé de l’Internationale (19 septembre 1872), par un arrêt signé Dentraygues ; cette mesure avait été prise sur la dénonciation d’un certain Calas, secrétaire de la Section de Béziers. Jules Guesde, alors ami de Brousse, fut indigné d’un semblable procédé, et il publia dans la Liberté de Bruxelles, du 20 octobre 1872, le texte de la grotesque sentence : Dentraygues n’y était désigné que par l’initiale D. ; mais le nom de Calas s’y trouvait en toutes lettres, toutefois avec une erreur de transcription qui transformait le nom en Colas. Le pamphlet L’Alliance dit à ce propos (p. 51) : « La police, mise en éveil par cette dénonciation [de Guesde], surveilla Calas, et, immédiatement après [41], saisit à la poste une lettre de Serraillier à Calas où on parlait beaucoup de Dentraygues de Toulouse. Le 24 décembre, Dentraygues était arrêté. » Or Guesde et Brousse, traités ainsi de dénonciateurs, ont démontré péremptoirement, en réponse à cette imputation, que la publication faite dans la Liberté n’avait pu compromettre ni Dentraygues ni Calas, puisque Dentraygues et Calas étaient tous deux des mouchards, comme l’a établi le procès jugé à Toulouse en mars 1873. Quant aux arrestations assez nombreuses qui eurent lieu à la fin de décembre à Toulouse, Béziers, Narbonne, Montpellier, Cette, Perpignan, etc., elles furent faites sur la dénonciation du mouchard Dentraygues lui-même [42].

Dès la fin d’octobre, à la demande de Jules Guesde, le Comité fédéral jurassien avait envoyé aux Conseils fédéraux de toutes les Fédérations de l’Internationale et à quelques amis une circulaire confidentielle[43] pour lui signaler les actes de Dentraygues en France ; nous n’avions pas encore la preuve que celui-ci appartînt à la police, mais nos amis français avaient des soupçons ; et ils nous avaient priés de faire connaître aux internationaux des autres pays les procédés dont usaient en France les « proconsuls marxistes ». On verra (p. 62) combien les défiances des socialistes du Midi étaient justifiées.

De janvier à juin 1873.

Les arrestations faites en France en décembre 1872 eurent pour conséquence plusieurs procès, dont les deux principaux furent celui de Denfraygues à Toulouse (10-28 mars 1873) et celui de Van Heddeghem à Paris (10 mars). Je ne les raconterai pas en détail ; je me bornerai à reproduire une lettre de moi, une lettre de Jules Guesde, et un extrait d’un article du Bulletin.

Le 7 février 1873, avant le commencement des procès, j’écrivais ce qui suit à un international belge, à Verviers [14] :

Serraillier nous a écrit une lettre pour éreinter ce citoyen Bousquet qu’on avait proposé d’exclure à la Haye. Le Comité fédéral jurassien avait décidé l’insertion de cette lettre au Bulletin, en témoignage de notre impartialité [15]. Mais après ce qui vient de se passer dans l’Hérault et ailleurs, il me semble que ce serait un acte de la plus haute imprudence que de continuer dans nos colonnes une discussion relative à un homme qui habite Béziers, et de le désigner tout haut comme membre de l’Internationale. Qu’en pensez-vous ? Croyez- vous qu’il vaille mieux, dans l’intérêt de nos amis poursuivis en France, supprimer la lettre de Serraillier ; ou bien que, mettant la réputation de bonne foi du Bulletin au-dessus de la sécurité de nos amis, nous devions insérer la lettre quand même ?

J’ai reçu une lettre du fameux Cuno, président de la Commission d’enquête sur l’Alliance. Il m’écrit d’Amérique, où il paraît avoir fondé une section, et sa lettre est si cocasse que nous nous empresserons de la publier dans le Bulletin, comme d’ailleurs il le réclame [16].

Au sujet des arrestations dans le Midi de la France, j’ai reçu des nouvelles positives. Nos amis français affirment que ce sont deux agents marxistes, Calas et Swarm (déjà nommés dans notre circulaire confidentielle [17]), qui ont dénoncé leurs propres camarades. En effet, tous les individus arrêtés sont des marxistes ou des indifférents. Un seul des nôtres a été dénoncé : c’est Paul Brousse, qui a pu se soustraire au mandat d’amener et s’est réfugié à Barcelone.

Pour ce qui concerne Calas, il est atteint et convaincu de mouchardise ; Brousse en a donné les preuves publiquement. Quant à Swarm, dont le vrai nom est Dentraygues, Guesde m’écrit de Rome qu’il n’y a à son égard que de forts soupçons, et qu’une enquête se fait en ce moment.

Le procès de Toulouse changea, à l’égard de Dentraygues, les soupçons en certitude. Jules Guesde nous écrivit à ce sujet la lettre suivante, qui fut publiée dans le Bulletin (numéro du 15 avril 1873, article intitulé Les proconsuls marxistes en France) :

Rome, 29 mars.

Chers compagnons.

Vous avez bien voulu, il y a trois mois [18], signaler à l’Internationale tout entière les agissements des agents de Marx dans le Midi de la France. Et, par mon intermédiaire, nos compagnons français vous remercient de votre courageuse initiative.

Aujourd’hui, les soupçons, les probabilités se sont changés en preuves. Le Swarm qui, après avoir contribué à expulser à la Haye Bakounine et Guillaume de notre Association, avait ensuite, de son autorité privée, étendu cette expulsion au compagnon Paul Brousse de Montpellier, vient de se révéler devant le tribunal de Toulouse sous son vrai jour. Sous prétexte d’affilier les ouvriers de notre Midi à l’Internationale, et grâce aux pleins-pouvoirs de Marx, il rabattait le gibier socialiste dans les filets de la police thiériste.

C’est lui qui a dénoncé les trente-six victimes de Toulouse, les quatre victimes de Béziers, etc. ; et c’est son témoignage qui les fait condamner à l’heure qu’il est.

Il s’appelle de son vrai nom Dentraygues.

« Vous êtes la cheville ouvrière de l’accusation », a pu lui dire en face le président de la Cour, sans soulever de sa part la moindre protestation.

Qu’aurait-il pu d’ailleurs articuler pour sa défense ? Dans sa déposition écrite comme dans ses réponses au tribunal, n’a-t-il pas été à l’égard de ses dupes l’auxiliaire, le chien du ministère public ?

« J’ai plaidé beaucoup, beaucoup d’affaires de ce genre, — a déclaré l’avocat d’un des prévenus, M. Floquet, — et j’en ai une longue pratique ; j’ai eu de plus l’occasion de lire, après le 4 septembre, les dossiers des dénonciateurs que l’on avait vu surgir dans des affaires de cette nature. Eh bien, j’affirme ne jamais en avoir vu d’aussi cyniques que Dentraygues. »

Et un autre défenseur, Mie, de Périgueux, d’ajouter : « À chaque difficulté de l’accusation, le ministère public s’écrie : « À moi, Dentraygues ! » comme on s’écriait jadis : « À moi d’Auvergne ! » avec cette différence qu’autrefois c’était l’honneur qu’on appelait, et qu’aujourd’hui c’est la honte. Dentraygues, enfin, c’est le tiroir que l’on ouvre et dans lequel on trouve toutes les lettres de ceux qu’il a compromis ou dupés, tous les renseignements que l’on souhaite, et nous arrivons à cette conclusion douloureuse : Dentraygues est l’auxiliaire du ministère public. »

Mais assez sur ce chapitre !

Ce qui ressort du procès de Toulouse, ce n’est pas seulement le rôle infâme du fondé de pouvoirs de Marx et du Conseil général, mais la condamnation du système de l’organisation autoritaire dont Marx et le Conseil général sont les soutiens.

Ce qui a permis en effet à Dentraygues de livrer à la police rurale les organisateurs de l’Internationale dans le Midi de la France, c’est la fonction d’initiateur attribuée dans notre Association par le Congrès de la Haye à une autorité centrale.

Laissez la classe ouvrière, dans chaque pays, s’organiser anarchiquement, au mieux de ses intérêts, et les Dentraygues ne sont plus possibles :

1° Parce que les travailleurs de chaque localité se connaissent entre eux et ne seront jamais exposés à s’en remettre à un homme qui puisse les trahir, les vendre ;

2° Parce que, en admettant même que la confiance qu’ils ont placée en l’un des leurs ait été trompée, le traître, limité à sa seule section, ne pourra jamais livrer qu’une section aux policiers de la bourgeoisie.

L’autonomie des sections, des fédérations, n’est pas seulement l’esprit de l’Internationale, mais sa sécurité.

Que nos compagnons français, éclairés par l’expérience, y songent !

À vous et à la Révolution.

Jules Guesde.

C’est sur la dénonciation de Dentraygues que son collègue Van Heddeghem, fondé de pouvoirs du Conseil général à Paris, avait été arrêté. Voici ce que dit notre Bulletin de cet autre procès :

Venons au procès de Van Heddeghem dit Walter.

Ce dernier paraît avoir joui auprès des marxistes de moins de confiance que Dentraygues, parce qu’on le soupçonnait d’être sympathique aux blanquistes auteurs de la brochure Internationale et Révolution. Le sieur Serraillier lui avait écrit pour le sonder à ce sujet, en lui disant entre autres qu’on lui reprochait « d’avoir attaqué Marx, Lafargue et Serraillier dans des termes assez peu convenables ».

À l’audience. Van Heddeghem déclare qu’il a été la dupe des meneurs de l’Internationale, mais que, les ayant vus de près, il s’est promis de percer à jour leurs basses intrigues ; que dorénavant il n’a plus qu’une idée fixe, c’est d’écraser l’Internationale. Ce repentir touche M. le substitut du procureur de la République, qui demande les circonstances atténuantes ; aussi Van Heddeghem ne reçoit-il que deux ans de prison.

Sans prétendre excuser l’attitude du prévenu, nous devons avouer que son mépris pour la coterie marxiste ne nous étonne nullement.

Une lettre du prétendu Conseil général de New York, signée Sorge et adressée à Van Heddeghem, a été lue à l’audience, de même que le texte du mandat délivré au proconsul parisien. La lettre de Sorge dit entre autres : « Des mandataires ont été nommés pour Toulouse et Bordeaux ; Auguste Serraillier, de Londres, a été nommé représentant du Conseil général pour la France, sous date du 22 décembre 1872, chargé et autorisé d’agir au nom du Conseil général ».

Donc, au-dessus des proconsuls locaux de Paris, Toulouse et Bordeaux, il existe un proconsul général pour la France, et c’est le sieur Serraillier, résidant à Londres, qui remplit cette haute fonction. Nous savions déjà par le Volksstaat que Marx avait reçu des fonctions analogues pour l’Allemagne. Ce qui veut dire bien clairement que Sorge et ses acolytes de New York ne sont que les hommes de paille de la coterie de Londres, et que le pouvoir réel est resté entre les mêmes mains qu’avant le Congrès de la Haye.

Voici quelques extraits du mandat de Van Heddeghem, que nous ne pouvons donner en entier, vu sa longueur :

« Le compagnon L. Heddeghem est nommé provisoirement mandataire du Conseil général pour le district de Paris, où il devra agir d’après les instructions suivantes :

« 1° Il organisera l’Internationale dans le district mentionné conformément aux statuts et règlements généraux et aux résolutions du Congrès…;

« 5° Il enverra au mandataire du Conseil général, résidant à Londres, une copie exacte de toutes les communications adressées au Conseil général ;

« 6° Il aura droit de suspendre une organisation ou un membre quelconque de son district, jusqu’à l’arrivée de la décision du Conseil général, auquel il donnera avis immédiatement de chaque suspension prononcée, en y joignant les pièces justificatives et la supplique (sic) des partis accusés. »

Ce mandat est signé Sorge et daté du 30 décembre 1872.

Voilà un échantillon de la splendide organisation que la majorité du Congrès de la Haye a rêvé de donner à l’Internationale. Est-ce que devant de semblables aberrations et les beaux résultats qu’elles ont produits, ceux qui sont encore aveuglés n’ouvriront pas les yeux ?

Marx avait trois mandataires en France : l’un, Swarm [Dentraygues], s’est trouvé un mouchard ; le second, Van Heddeghem, a renié l’Internationale ; du troisième, celui de Bordeaux, nous ne pouvons rien dire, ne le connaissant pas [19]. Mais à eux trois, à quoi ont-ils abouti ? à faire arrêter de malheureux ouvriers, sans constituer la moindre organisation sérieuse.

Et c’est à cette occasion qu’un des gendres de Marx, M. Longuet, a l’effronterie ou la naïveté de s’écrier, dans une lettre publiée par la Liberté de Bruxelles du 6 avril 1873, que les adversaires du Congrès de la Haye sont de mauvaise foi, parce que « ils ont attaqué les mandats français, dont les tribunaux se chargent aujourd’hui de démontrer l’authenticité [20] ».

Elle est jolie, l’authenticité !

Heureusement qu’il y a en France, à côté de ces fantômes d’organisation ébauchés par les marxistes et vendus aussitôt à la police par leurs agents, des sections sérieuses, qui continueront à propager avec ardeur les principes immortels de l’Internationale.

Il reste à faire connaître les appréciations de la coterie marxiste sur la conduite de ses deux agents. Voici ce qu’Engels écrivait à ce sujet à Sorge le 20 mars 1873 :

En France, tout le monde semble avoir été pincé. Heddeghem a joué le traître, comme le prouve le procès de Caen, où le procureur l’a expressément nommé comme le dénonciateur, Dentraygues (Swarm) à Toulouse avait, avec la pédanterie habituelle, dressé une masse de listes inutiles, qui ont fourni à la police tout ce dont elle avait besoin ; le procès a lieu en ce moment. Nous attendons tous les jours des nouvelles.

Et le 15 avril :

Vous aurez vu par les journaux français que Walter [Heddeghem] apparaît comme un incontestable espion. On dit que c’était un mouchard bonapartiste. À Toulouse, Swarm [Dentraygues] ne s’est pas conduit beaucoup mieux ; mais n’ayant pas lu le compte-rendu in-extenso, je ne puis parler avec certitude ; en tout cas ce n’était pas un mouchard, mais il paraît avoir été faible et capricieux [21].

Le 3 mai, comme Sorge lui avait écrit : « Nous attendons d’avoir plus de nouvelles concernant la France, avant de prendre aucune mesure », Engels lui répond :

Je ne vois pas que vous puissiez prendre quelques mesures que ce soit. Toutes nos sections sont pincées. Heddeghem était espion déjà à la Haye. Dentraygues n’est pas un espion, mais il a, pour des motifs personnels et par faiblesse, dénoncé des individus par qui il avait été rossé (die ihn vorher durchgekeilt hatten) … [22]. Quoiqu’il en soit, en France l’organisation est pour le moment fichue (klatsch), et elle ne pourra se refaire que très lentement, puisque nous n’avons plus aucune relation [23].

De juin à août 1873.

À propos de la situation de l’Internationale en France, il sera intéressant de reproduire une lettre écrite par Bakounine à Pindy, à la date du 11 janvier 1873. La voici :

Mon cher Pindy, Tu ne seras pas étonné que l’envie m’ait pris de causer avec toi. J’ai été si content, si heureux de me voir en parfaite harmonie avec toi à Saint-Imier ! Nous avons, et moi surtout j’ai si peu d’amis français ! Toi, Alerini, Camet, voilà tout notre paquet [17]. Ah ! il ne faut pas que j’oublie cet excellent Élisée Reclus, qui est venu me voir il y a trois ou quatre semaines, et avec lequel nous nous entendons de mieux en mieux. C’est un homme modèle, celui-ci — si pur, si noble, si simple et si modeste, si oublieux de soi-même. Il n’a peut-être pas tout le diable au corps désirable ; mais c’est une affaire de tempérament, et la plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a. C’est un ami précieux, bien sûr, bien sérieux, bien sincère et tout à fait nôtre. Il m’a envoyé tout dernièrement deux nouveaux manifestes de MM. Albert Richard et compagnie. Je vous les envoie. Lis-les ; ils sont curieux. Vous les recevrez de Sonvillier. Et sais-tu qui figure maintenant dans la compagnie de Richard ? Bastelica en personne et son ami Pollio. Ils sont tous réunis aujourd’hui à Milan, bien recommandés aux soins de nos amis italiens… [18].

Et en France, comment les choses marchent-elles ?

Tant que l’état de choses actuel existe, vous devriez faire, il me semble, de la Fédération jurassienne un centre provisoire de tout le mouvement international révolutionnaire dans la France méridionale ; et toi, mon cher ami, qui as conservé une influence si légitime dans ton pays, tu peux y contribuer beaucoup. La grande difficulté pour tes compatriotes, c’est qu’ils ont désappris à conspirer, et que, sous le régime actuel, sans conspiration on ne peut rien organiser en France. Je te serai bien obligé si tu voulais bien me donner quelques nouvelles précises sur le mouvement qui s’y fait aujourd’hui. En général, prenons l’habitude de nous écrire de temps à autre. Nous sommes si peu, et ce n’est qu’en nous serrant et en nous soutenant mutuellement que nous pourrons faire quelque chose. J’espère donc que tu m’écriras bientôt, et dans cet espoir je te serre la main.

Ton dévoué,
M. Bakounine [19].

Alerini et Brousse, tous deux réfugiés à Barcelone, le premier depuis le printemps de 1871, le second depuis décembre 1872, y constituèrent au printemps de 1873, en s’adjoignant le jeune canut lyonnais Camille Camet (venu de Zürich), un comité de propagande et d’action, qui se donna pour tâche de publier un journal en langue française et de préparer en France un mouvement insurrectionnel. Ce comité, qui prit le nom de Comité de propagande révolutionnaire socialiste de la France méridionale, exposa son programme dans une circulaire autographiée datée du 4 avril 1873 (publiée par Nettlau, note 3708), où il disait :

Unis pour la lutte économique, les travailleurs de tous les pays ont déjà remporté sur ce terrain plus d’une victoire. C’est à la solidarité ouvrière que sont dus tous ces succès. Aujourd’hui cette arme est appelée à nous rendre de plus grands services encore. Il faut la transporter sur un autre terrain que le terrain économique, sur un autre champ de bataille que celui de la grève, sur celui de la révolution.

Les circonstances sont favorables, puisque en Espagne une période révolutionnaire vient de s’ouvrir. Il faut dès aujourd’hui qu’une solidarité morale s’établisse entre les prolétaires de ce pays et les travailleurs du Midi de la France, pour que demain tout soit préparé pour qu’elle devienne effective et matérielle et qu’elle les unisse sur le terrain de l’action.

… C’est pour arriver à cette union… qu’il a été fondé à Barcelone un Comité de propagande révolutionnaire socialiste, et que ce Comité va publier un organe, la Solidarité révolutionnaire. Déjà les relations avec la France méridionale sont assurées ; confié à des mains amies, notre journal sera distribué sûrement à tous ceux à qui il s’adresse. Mais cette action révolutionnaire, ces publications destinées à l’aider, vont entraîner des frais considérables, frais que des souscriptions doivent couvrir. Décidé à faire son devoir, le Comité compte sur tous les révolutionnaires dignes de ce nom.

La circulaire parlait ensuite du programme du Comité, et disait :

Nous nous placerons sur le terrain de l’an-archie… Nous ne sommes pas communistes, parce que ce système nécessite l’établissement d’un grand pouvoir central… ; nous ne sommes pas non plus mutuellistes, parce que nous ne croyons pas à la constitution de la valeur… : nous sommes collectivistes.

Et elle se terminait ainsi :

Voilà, citoyens, le but de notre Comité, le programme du journal qui sera son organe. Nous comptons sur le concours de tous ceux qui sont dévoués à la cause du travailleur.

Pour le Comité : Ch. Alerini, Paul Brousse, Camille Camet.

Les fonds souscrits devront être envoyés à l’adresse suivante : M. Charles Boc, Calle de Provenza, n° 250, à Barcelone, Espagne, qui est celle du citoyen Paul Brousse, trésorier du Comité.

La Solidarité révolutionnaire ne commença à paraître que le 10 juin. Un de ses collaborateurs fut Jules Guesde (alors fixé momentanément à Gênes), qui ajoutait à sa signature la qualité de membre de la Fédération jurassienne ; dans un article de lui, intitulé L’État (numéro du 1er juillet 1873), on lit :

La société actuelle est fondée sur l’inégalité des rapports entre les hommes qui la composent… La minorité… a dû demander à un tiers la force qui lui manquait, et les moyens de résistance, c’est-à-dire d’oppression, qu’elle ne trouvait pas en elle-même. Ce tiers est le gouvernement ou l’État, inutile dans une société digne de ce nom, et dont l’unique mission est la conservation artificielle de ce qui est… L’État ou le gouvernement est donc… l’obstacle le plus considérable que rencontre la classe ouvrière en travers de ses revendications… La condition sine quâ non de tout affranchissement des masses est l’abolition, la destruction de l’État… On ne saurait trop le répéter, en France surtout, maintenir l’État, sous quelque forme et sous quelque prétexte que ce soit, c’est faire le jeu de la gent capitaliste, c’est perpétuer la domination d’une caste moribonde dont les prétentions ne sont égalées que par l’incapacité.

La Solidarité révolutionnaire eut dix numéros ; le n° 10 porte la date du 1er septembre 1873. Elle dut cesser ensuite de paraître, Brousse étant venu se fixer en Suisse, et Camet, qui était rentré en France — malgré la condamnation dont il avait été l’objet à Lyon — pour y faire de la propagande, ayant été arrêté.

À côté de la propagande révolutionnaire clandestine, un mouvement syndicaliste, d’allures encore bien modestes, continuait à se produire à Paris et dans quelques grandes villes. Une souscription avait été ouverte par le journal le Corsaire pour permettre l’envoi de délégations ouvrières à l’Exposition universelle de Vienne, et l’élection des délégués par les ouvriers fut pour eux une occasion de se grouper et de s’entendre. Un correspondant nous écrivit de Paris : « L’élection de cette représentation ouvrière servira, je l’espère, de point de départ à la fédération des métiers. Presque tous ceux qui concourent à ce mouvement sont les partisans d’un régime démocratique à la Gambetta bien plus que d’une organisation socialiste comme nous la comprenons ; mais ils n’en servent pas moins, malgré eux, la cause socialiste en aidant à la réorganisation du prolétariat, qui tôt ou tard sera vivifié par l’esprit de l’Internationale. »

Je ne puis indiquer, même approximativement, combien la France comptait, dans l’été de 1873, de chambres syndicales organisées, ni combien il s’y trouvait de groupes secrets adhérents à l’Internationale. Tout ce que je puis dire, c’est que les Sections internationales en France avaient une existence bien réelle, car elles allaient se faire représenter par cinq délégués à notre Congrès général.

Pendant ce temps, Engels écrivait à Sorge (14 juin) : « Serraillier [le fondé de pouvoirs du Conseil général pour la France] n’a absolument rien à écrire, attendu qu’il n’a plus une seule adresse en France, tout a été pincé. Mais il vous fera, pour le Congrès, un petit rapport sur les procès. »

SOURCES : L’Internationale, documents et souvenirs de James Guillaume


https://anarchiv.wordpress.com/2018/07/ ... aout-1873/
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